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L'âne mort

Chapter 12: VII. LA VERTU.
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About This Book

The narrator opens with a self-aware preface addressing critics and readers, explaining uncertain genre and intent while defending a deliberately odd title. He describes composing a dark, sometimes grotesque tale with elements of parody and serious study, confessing an outsider's amusement at creating manufactured terror and reflecting on techniques borrowed from gothic and scientific description. Throughout, ironic humor and critical commentary alternate, interrogating authorship, literary fashions, and the relationship between truthful feeling and theatrical horror, while the text shifts between personal confession, satirical observation, and vivid, anatomically informed detail.

Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un résultat si complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur son âme et son cœur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir ainsi ses sensations honnêtes, pour faner entièrement cette naïveté innocente de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout qui, tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, j'ai dû bien souffrir avant d'arriver à cette perfection poétique. Hélas! je me souviens en effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers, ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, ces pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle, ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la Galatée de Virgile et les Deux Pêcheurs de Théocrite, et cette délicieuse comédie des Deux Femmes Athéniennes! Pardon, j'étais faux alors. La vérité! la vérité! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle? un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. Qu'est-ce qu'une bergère véritable? un gros morceau de chair mal taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc! et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.

D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y prendre; une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu, un soupir habilement ménagé, vous avancent souvent et beaucoup une intrigue d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la nature vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que d'en venir à cette témérité, j'avais déjà fait une longue cour.

D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au Bon Lapin, et à cette route monotone de la paix du cœur, de l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages, dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur était vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus bien corrigé de ma naïveté ridicule, je me mis à envisager la nature sous un aspect tout contraire; je changeai le côté de ma lunette, et au même instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête enfermée dans le moelleux coton surmonté d'une mèche flottante, et les yeux encore appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais à la fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et limpide avait coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui s'éveille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste hôtel dont les larges portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'éclatant tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau châle jeté sur le sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de Charles X, plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retenant par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. Cinq étages plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'était une jeune fille, quelque bel enfant trouvé de l'amour et du hasard, une grisette, pour tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle se met à sa toilette du matin, sur sa fenêtre. Quand ses innocentes ablutions étaient faites, faites en riant, comme la grisette fait toutes choses, elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet rond de la lingère, et après avoir salué sa beauté, une dernière fois, dans un fragment de miroir, elle se rendait gaiement à l'ouvrage. Dans la rue, glissait d'un pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot fêlé à la main, il était en quête de son déjeuner de chaque jour. Il fallait voir son petit œil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de chambre, coquette charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône d'un regard. Cependant la vieille laitière, en suspens au milieu de ses pratiques, était flanquée de sa petite charrette et de son gros chien; puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines, et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans le lointain, la pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, vagabonde, ruinée, l'habit en désordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y déplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe, car elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais mes œillets, je taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines, je taillais les hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque vieux chef-d'œuvre des anciens temps. J'étais donc, à tout jamais, et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un homme sans poésie, si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie, si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et, l'instant d'après, cet âne sous du fumier.

À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents combats avec moi-même, j'eus renoncé à mes douces joies du matin, à ma fenêtre, à mes roses, à mes œillets, à ma naïve contemplation, aux chefs-d'œuvre des grands siècles; quand je me fus bien persuadé que l'adultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumône par superstition, je me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer mon beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,—à midi:—c'est le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le descend,—orateurs imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire; des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers à la voix glapissante, de lourdes charrettes chargées d'accusés; malheureux qui jouent leur vie ou leur liberté sur l'éloquence du premier venu! J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, je me figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attaché au poteau infamant pour avoir volé un morceau de fer; hélas! le voilà qui se met à songer que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune famille;—au plus fort de ses regrets, le misérable est arrêté tout à coup par un froid subit sur l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et d'une infamie éternelle!

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable guirlande qui tient enchaînées, par un lien d'œillets, de myrtes et de roses, les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs de la nature à bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous emportez triomphant dans vos bras;—des renoncules, de pâles lauriers, de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites à la jaune corolle, des œillets s'élargissant sur le carton; quel appui pour la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux galères ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant que je le regarde de plus près. À deux pas du gibet, sur le chemin de la Grève, vis-à-vis la Gazette des Tribunaux, bordé d'huissiers, de recors, d'avoués, de notaires,—sans compter, au fond de chaque pot, l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue. Ainsi ils font mentir même la rose.

Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage d'être vrai. La vérité tant recherchée par les faiseurs de poétiques est une effrayante chose; je la compare à ces larges miroirs destinés à l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et déjà vous vous commencez à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain vous reculez d'épouvante à l'aspect de cet œil sanglant, de cette peau sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées; toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne à ne pas regarder même votre brune jeunesse de trop près.

Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que trop rapides; bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses, déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions dans le beau.—En vérité, m'écriais-je tout bas, crois-tu donc qu'il y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai? le laid et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils de très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et je me bouchais les oreilles à cette musique d'aveugles; j'allais aux Sourds-Muets, et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds; j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais amèrement que toutes ces déviations vertébrales seraient bientôt assez dissimulées pour que j'y pusse être pris, moi le premier: alors je me représentais mon étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime de mes noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait.

J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les défenseurs de la patrie. On les avait dépouillés de tout vêtement, et ils exposaient, à qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se vante de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour échapper à la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises trouées; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si misérables! Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec moins de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race perdue. L'âme s'en est allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que la gloire se contente de ces cadavres-là!

Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais seul, et à la porte des théâtres, je voyais des malheureux s'arracher une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide ou un lépreux, un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour à tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs, ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et leurs petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient de la vanité! Ce plaisir dramatique, soulevé par de pareils agents, me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des comédiennes, et des hommes d'un génie fait tout exprès pour lui distiller le vice et l'horreur.

Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout à l'autre; ils ont pour point de départ une ruine, la Bastille; ils aboutissent à une autre ruine, une église inachevée. J'observais dans ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer seulement à la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est timide encore; elle se fait en petit, commençant par quelque jeune enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale change de face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans, le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la muraille, comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus loin, la dame est parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une épaisse traînée de musc et d'ambre: c'est le vice à l'usage des amateurs les plus avancés. Un degré de plus, et voilà que nous avons un beau châle de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place à l'avant-scène du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, pour vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais aussi, étudiant, mon bel ami, vous serez ruiné pour tout le trimestre.

Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez votre cœur à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce de grande dame qui sera difficile à dompter. Voyez vous, dans un lointain équivoque, tout rempli de riches présents, de trahisons, de billets doux et de tendres soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme dressée de longue main, qui est jeune et belle, séduisante et parée; que vous dirai-je? une danseuse de l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah! cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait pas chaque soir un habit et un visage de rechange; si elle n'était pas mêlée incessamment à toutes sortes de passions menteuses, si tout le parterre haletant n'était pas là pour lui dire: Je t'aime! Et dans son orgueil l'amant de cette femme répond au parterre: Aimez-la, mais c'est moi qu'elle aime! Insensé! comme si la femme de théâtre aimait jamais autre chose que le parterre! Vivat! à cette heure, sept heures du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille; à la porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard. Levez la tête; tout cet éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons de jeu et de débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de la fausse monnaie; à cet angle obscur, une femme égorge son mari, un enfant vole son père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine; ô misère! ce noyé-là, était peut-être un jeune homme! Passez votre chemin et soyez sans inquiétude: rien ne se perd dans les ténèbres et dans les flots.

Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur bâtarde, infortuné! je tombai dans cette affreuse vérité qui, semblable à la tache d'huile, allait s'étendant toujours.


IV.

LA MORGUE.

J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces horribles distractions, j'avais beau dénaturer toutes choses sans pitié ni miséricorde, faire du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en vain; plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et plus je me sentais découragé et malheureux. Il me restait toujours, au fond de l'âme, je ne sais quel regret, sinon un remords. À la vie nouvelle que je m'étais imposée il manquait un but, une héroïne; il manquait la jeune fille de Vanves.—Par un malheur inespéré, je la retrouvai un matin au détour de la rue Taranne, près de la fontaine, où elle regardait couler l'eau. Sur sa tête vous eussiez vainement cherché l'honnête chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hâle vigoureux de la santé et du soleil. Toutefois, c'était bien la jeune fille de Vanves; la voici telle que la ville nous l'a faite:—des gants sales, de vieux souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, une collerette à petits plis passés à l'empois; moitié richesse et moitié misère! C'était Henriette! Elle marchait avec une dignité compassée; bien qu'elle s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui veut aller vite; mais quoi! le moment présent était plus fort que sa volonté. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger que déjà et sans retour le vice avait passé par là.

Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt rapide; tantôt regardant, tantôt regardée; jamais étonnée, jamais émue. Elle arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait la porte d'une maison d'assez pauvre apparence où se faisait une invasion par autorité de justice; les spéculateurs remplissaient cette maison. De chaque côté de la rue se voyait étalé l'attirail ordinaire des commerçants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matérielle; quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres, le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit de sa femme avant que cette femme adorée ne suivît son séducteur à Bruxelles, ces bonnes gravures fixées sur le mur avec des épingles: tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice était représentée par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient dans un coin sans que la justice songeât à eux! Il fallut une heure, tout autant, pour dépouiller ce malheureux dans les formes; personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux de Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant... personne, pas même la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais sa curiosité était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, rien de l'âme; elle sortit de cette misère comme on sort d'un spectacle gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches; à vingt pas de là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de police, où deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour mendier.

Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des mortels; il avait mendié toute sa vie; son bisaïeul, son aïeul, son grand-père, son père, tous ses ascendants paternels et maternels étaient fils et petits-fils légitimes et illégitimes de mendiants. La mendicité était le domaine à jamais substitué de cette famille de pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé de quinze jours, mendiait déjà sur le sein de sa mère. À deux ans il tendait sa petite main aux passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, entre une cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains. Jeune homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober à la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la royauté nous fut rendue, il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable d'abondantes charités et de respectueuses aumônes. Quand son impôt quotidien était prélevé, il restait immobile sur quelque place publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, à perdre haleine, après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa vie à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable sage en effet, il avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant l'État de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière, à force de donner à l'impôt indirect; car le matin il se livrait volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour plaire à l'octroi municipal. À midi, quand le soleil était beau, l'air calme et pur, une pipe courte et noire à la bouche, il aimait à s'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs, pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes salées, il soutenait avec raison qu'il était le plus utile citoyen de la France, puisqu'il était un de ceux qui usaient le plus de vin, de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas trop mal raisonner.

Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de mendicité; sa figure était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble tristesse; et comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté, j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et elle reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta à la Morgue.

La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif, à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires, les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres; quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que trois ce jour-là: le premier était un vieux manœuvre, qui s'était écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon, un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait, oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard, moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:—C'est bien lui!

Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:—C'est lui! et désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!—Il ne sera plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison: ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour un grand seigneur: c'était le domestique du noyé.

Au premier coup d'œil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain; ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien comprendre à ce silencieux désespoir.

Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue; sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses morts.

Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de l'Anglais:—Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.—Mon maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.—Oui, votre maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de l'autre monde.—Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre à neuf heures, et je vous tiendrai parole.—Il prit en tremblant l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solennelle, il répondit:—J'irai. En même temps l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.

À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre le soir même.—Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance, oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous avez promise tout à l'heure?—Très-volontiers, Monsieur, répondit-il; et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette aimable invitation fut formulée!—Pour moi, à la seule idée de ce que j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.—Courage donc! m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!—Voilà un grand pas de fait dans l'horreur!


V.

LA SOIRÉE MÉDICALE

J'appelai à mon aide tout mon courage; le soir était venu, le soleil se retirait du ciel brusquement et d'une façon menaçante; j'avais froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas troublé davantage. Je me suis fait une théorie en matière criminelle qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il amoindrit cet espace, déjà si étroit, par des tableaux, par des livres poudreux, par des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement de tête une distraction nouvelle; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à peine, tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel; là un écho religieux répète le moindre battement du cœur; là vous sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse d'un être qui ne suffit pas à remplir la demeure qu'il occupe; là le silence même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes ces misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire l'Iliade? c'était impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc.

Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long; arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé trop vite. La maison avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien éclairé se tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le maître du logis me fit assez bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée sur une chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est souveraine maîtresse dans ce lieu depuis huit jours?

La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout et très bien; vous auriez dit une de nos fêtes de chaque soir, et que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand soudain dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un grand bruit à la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui s'ouvrirent: c'était le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps de son maître sur ses épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé où était couchée mademoiselle Henriette il plaça son triste fardeau; ainsi la tête du noyé était sur le même coussin, à côté de la tête de la même fille pour qui et par qui ce malheureux était mort!

Cependant on préparait une table; cette table était chargée de journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour la débarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.

Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table, on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à opérer.


Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse brisée retomba lourdement sur le parquet; à ce choc mou et flasque, le piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!

Magnétisme

Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frêle et horrible apparence de la vie, il avait poussé un cri de joie; mais, hélas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait à peine duré une seconde.—Il se précipita sur le cadavre insulté; il prit sa main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais, je le soutenais. Déjà nous étions à la porte du salon, lorsque se retournant avec un regard menaçant:—Monsieur, dit-il au maître du logis, je reviendrai demain à huit heures; mais, jusqu'à mon retour, éloignez cette femme du cadavre, par pitié et par respect!

Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste.

Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui portait une jatte de punch enflammé.


VI.

LA QUÊTEUSE.

Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l'horreur des progrès trop rapides.

Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres en fait de douleur; l'Œdipe sur le mont Cithéron, l'Hécube, l'Andromaque, la Didon, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux genoux d'Achille, auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur morale n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives et fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour où l'opération de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du poëme épique, je résolus d'être un peu plus un homme comme tout le monde.

Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs d'autrui nous pussent toucher; la pitié pour les maux imaginaires nous paraissait un abus révoltant; se contenter aujourd'hui des passions de l'ancien univers poétique, c'était se rayer du nombre des vivants dans un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l'histoire, n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.

—Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas, me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j'étais! ne pas pleurer! le beau triomphe! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond de mon cœur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune, à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là comme d'une action de vertu! Voilà pourtant à quel charlatanisme misérable le nouvel art poétique m'avait poussé! J'étais comme un homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine.

D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon histoire; je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j'eusse été sûr que cette énigme eût un sens.

Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut, tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de la misère à l'opulence, de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère sans fond. Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l'exploitation de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de grande dame, c'est-à-dire qu'elle était presque une femme honorable; car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mépris reste; au contraire, peu à peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi posée dans une sphère élevée, protégée par un amant d'un grand nom, qui lui-même était protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de charité, pour être autre chose encore que la maîtresse d'un gentilhomme de la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa toilette, sa profane beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et elle n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté, même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans l'église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône d'une main si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore à toutes les belles fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle entra chez moi pour quêter à domicile; j'étais seul!

La quêteuse

Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil d'été dévorait toute ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un charmant bouquet de roses, l'appartement était frais et brillant, éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu'on dirait échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune beauté devenue si brillante; elle était seule, elle était parée; elle agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, m'adressant la parole, enfin; là pour moi, pour implorer mon aumône! J'oubliais un instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l'enfant et des premiers jours de Charlot.

—Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.

—Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque indignée; mais, Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême?

—Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot?

—Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait, soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le cœur.

—Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon cœur dans la plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de monsieur votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! si vous saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot!

Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni en or, et sans me répondre:—Je quête pour l'œuvre des enfants trouvés; combien Monsieur me donne-t-il?

—Rien, Madame.

—Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière quête j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.

—Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.

—Pas encore, me répondit-elle.

—Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de l'hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par amour pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant.

Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse avec regret, jetant un coup d'œil satisfait sur la glace du salon, puis un autre regard sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son regard de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; la colère est la dernière des vertus qui veulent du cœur.

Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité; et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot, mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!—Je saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte. Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition, pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en défont comme d'un beau cheval.

La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main, laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!... Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui ne recouvre pas—une âme—et un cœur!


VII.

LA VERTU.

J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique. J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.—Où est le bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:—Restons en place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.

J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement; il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet homme me serait d'un précieux secours.—Frère, lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?

Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me répondre:—Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?

Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, et pour me dispenser d'y répondre, j'y répondis par une autre question:—Vous comptez donc plusieurs sortes de bonheurs?

—Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, quand je méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager aux frais du public, et de m'instruire des mœurs et des usages de tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.

—Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions du bonheur, des espèces diverses d'une seule famille; comment comprenez-vous le bonheur en général?

—Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre. Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que, pour un homme bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans un bon lit à l'hôpital.

—Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez dû être tourmenté par bien des passions diverses?

—J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi; j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres à fruits et les vignes de l'automne; j'ai adoré les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre longues nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours à boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour un innocent mulet dont j'avais escaladé l'écurie. À présent, toutes ces passions sont bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche, pendant que je l'écoutais avec admiration.

—Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie, repris-je d'un ton lamentable et pénétré.

—Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il avec un sourire, et prêt à me proposer de jouer avec lui.

—Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?

—J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une servante de cabaret; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai gagné sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.

—Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant dans vos voyages?

—À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop. Voilà tout.

—Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par hasard ce que c'est que la vertu?

—Je n'en sais rien, reprit-il.

—J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre définition; et je repris mon air soucieux.

L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:

—Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette.

—Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a que cette dernière question qui soit indiscrète.

Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la tête haute, l'œil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins.

Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier, et l'autre sa victime:—Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond avec une voix de tonnerre.

—C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit le premier.—C'est un voyage à Bruxelles, répondit le second; et ils continuèrent leur chemin.