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L'âne mort

Chapter 15: X. POÉSIE.
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About This Book

The narrator opens with a self-aware preface addressing critics and readers, explaining uncertain genre and intent while defending a deliberately odd title. He describes composing a dark, sometimes grotesque tale with elements of parody and serious study, confessing an outsider's amusement at creating manufactured terror and reflecting on techniques borrowed from gothic and scientific description. Throughout, ironic humor and critical commentary alternate, interrogating authorship, literary fashions, and the relationship between truthful feeling and theatrical horror, while the text shifts between personal confession, satirical observation, and vivid, anatomically informed detail.

Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer; je lui fis un signe affirmatif; au même instant survenait un autre voyageur.

C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui avait encore trente-six francs cinquante centimes à être libre et vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le mendiant l'aborda avec une tendresse toute particulière:—Bon voyage, camarade! mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?

—La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans de bagne, un bâton d'argousin et deux lettres sur l'épaule, qu'il ne faut pas renouveler: voilà ce que c'est que la vertu.

—Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour que je me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son cheval, leur cria: Halte là!—Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils au cavalier.

—La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne camisole de force, un bon cachot à triple serrure; et il les chassa devant lui.

Voilà comment, pour une définition que je cherchais, j'en eus plusieurs.

Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton d'Utique en personne qui, lui aussi, a donné sa petite définition de la vertu.


VIII.

TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.

Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du cœur égalait toute autre lèpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de l'horreur à toute force, c'eût peut-être été chose sage de ne pas s'arrêter aux infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la laideur du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement la solution du problème que je m'étais proposé, à savoir, la science du laid et du difforme. Malheureux que j'étais! cette science me coûtait cher: elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une question presque littéraire, elle avait fait d'abord une question d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises. J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a commencé une collection d'insectes; pour la compléter, il se voit forcé d'adopter les plus hideux.

D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me conduire plus sûrement a la connaissance des hommes, que tous les livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités sur le beau, sur le sublime, sur la nature morale, et ces traités ne prouvent rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos mœurs de salon dans une société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale, il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures du monde extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors.

Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes héros qui devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les espèces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et je n'ai jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux fait.

Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un homme en guenilles, affreux à voir; sa barbe était longue, ses cheveux étaient en désordre, toute sa personne était souillée. D'où venait-il? de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il dénoncés le matin même?—L'instant d'après, je vis ce même homme sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux ordres d'honneur; Monsieur le Comte allait dîner chez un magistrat.

Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que c'était peut-être ainsi que les deux extrémités se touchaient.

Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait chez lui un employé subalterne des jeux publics; il avait pendant dix longues heures contemplé d'un œil sec la ruine et le désespoir de plusieurs familles, et cependant le voilà qui jette son manteau à un pauvre transi de froid.

Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta plus encore que le changement à vue de la rue Sainte-Anne.

J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme était belle et jolie, elle était assise à côté d'un beau jeune homme, et elle écoutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un papier infâme qui devait porter leur misère à son comble.

Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le cœur.

J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié une pensée, comme s'il ne s'agissait que d'une tête humaine; un homme ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon soldat se battrait contre son ennemi.

Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un censeur.


IX.

L'INVENTAIRE

Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde physique, vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, étudié à la loupe, m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais venu à détester les hommes; à force de réalité, je me figurais que je devais détester la vie; j'étais tombé de bien haut, moi qui jadis étais poursuivi de tant de bonheur, moi qui, à chaque pas, à chaque battement de mon cœur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la jeunesse! Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était changé; je m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait en sortir à tout prix, et je ne savais plus où trouver mon dénouement. Alors une vague idée de suicide passa jusqu'à mon cœur. Cette triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle vous habitue bien vite, même à votre propre cadavre. À force de jouer avec toutes les idées sérieuses, il n'y a plus d'extravagances impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si remplie, le cœur si plein, du vivant de mon noble père, ma tante si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs, parce qu'il a plu à quelques fous de changer la langue, les mœurs et les chefs-d'œuvre de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi une pareille mort me paraissait belle et poétique! Je pensai donc avant tout à mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Déjà j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. Tout un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mélancolique revue: cette revue était amusante comme un souvenir qui est encore un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une espérance!

D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez considérable de papiers déjà jaunis: ce sont des vers de jeune homme, des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en ruine. Pas une de ces pensées qui m'agitaient n'avait été mise en lumière, pas un de ces rêves n'avait trouvé d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en était occupée. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée, c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez parée pour qu'elle séduise. Jeune et fort comme je l'étais, j'avais manqué de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse, j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudité maladroite qui offense: un bas mal tiré et retenu par une jarretière usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux, tout le dessous d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe mon premier tiroir.

Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille, quelques titres de propriété, quelques rentes sur l'État, achetées après tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux lignes; en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez ce tiroir, et demain je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui, dès le premier jour du printemps, prévoit déjà en tremblant le sombre hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul qui ne soit pas fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune, il s'agit de mon cœur dans le tiroir fermé.

Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au troisième, le troisième au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace jamais: c'est la seconde femme que l'on aime.

Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont des lettres d'une grosse écriture, ou bien si finement écrites, que, l'amour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; ce sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que nous oublierons même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées, toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de bonheurs, de promesses, toutes sortes de néants!

Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du cœur, que tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits agitées, tous les reproches, tous les désespoirs, renfermés et contenus dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en même temps et leur dire: Levez-vous, et m'entourez! comme fit le Christ pour cet homme qui était mort. Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures. Vous êtes les fantômes souriants de mes passions d'autrefois! Il ferait nuit, qu'à leur forme, à leur odeur, à un je ne sais quoi que je devine, je les reconnaîtrais les uns et les autres, dans tout ce pêle-mêle d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici le ruban que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense m'abandonna ce mouchoir brodé la première fois que je lui pris la main. Ces longs cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres paroles, je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brûlants; cet amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment l'éducation de mon cœur.

L'inventaire

Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.

Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse, quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses, même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y venir tôt ou tard!

Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint: «Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.—Telle était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C.... me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.—Il fallait les voir!—il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire adieu à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:—Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant son petit voile vert:—Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la bonne nouvelle, et du même pas elle courut embrasser sa mère.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière, le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans, ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon, mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour les purifier?

Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor—tout mon trésor!—Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit voile vert.


X.

POÉSIE.

Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur un paquet cacheté avec soin; le cachet était intact, l'adresse était écrite de ma main, le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme un dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par je ne sais quelle curiosité innocente, j'ouvris le paquet mystérieux. Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait évidemment à une mode passée; le mouchoir était accompagné d'un simple billet soigneusement cacheté et encore tout empreint d'un parfum doux et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord je ne pus la croire de ma main; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je relus ces vers depuis longtemps oubliés:

À MARIE.

Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie;
Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns,
Si tu veux confier à ses longs plis de soie
Tes cheveux doux et bruns;

Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie,
Endort ton frais sourire, un moment arrêté,
Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie
Que ta jeune beauté;

Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène,
Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté,
Et si les soupirs seuls de ta suave haleine
Troublent l'obscurité;

Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige
Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis,
Et qui pose en passant, sans en courber la tige,
Ses ailes sur un lis;

Une voix, doucement plaintive à ton oreille,
Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi,
Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille;
Il veille, et c'est pour toi!

«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire,
De fabuleux récits, des pensers douloureux,
Et des accents de joie, et des chants de victoire,
Et des vers amoureux.

«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême;
Il veut sentir son front couronné comme un roi,
Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime,
Je t'aime, c'est pour toi.»

C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre;
Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien,
De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre,
Je lui dirai le tien.

Et tous les cœurs aimants, retrouvant leur folie
Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté,
Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie,
Que Tibulle a chanté.

Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie
Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés,
Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie
Sous mille et mille clés;

Si de quelque rival enivré sur ta couche
Les baisers enflammés, qui me feraient affront,
Répondant en silence aux baisers de ta bouche,
L'écartaient de ton front;

Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre
Qu'une nuit orageuse évoque de son sein,
Plus triste que le chant du vieux et saint ministre
Qui trouble l'assassin;

Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie
Peut-être aura demain de subites rougeurs;
Son œil voit tout, prends garde! un cœur qu'on humilie
Rêve des jours vengeurs.»

Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane,
En faire à ton amant un triomphe moqueur,
Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane,
Brûlé comme mon cœur!

Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je saisis mes pistolets: c'est une belle arme, montée par Stelein, et trempée dans le Furens. Je m'amusai à les contempler de nouveau, à regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battait plus fort; j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci, j'entendis frapper un léger coup à ma porte.

—Entrez, petite! m'écriai-je.

Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé!


XI.

JENNY.

À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que j'avais élevé à la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à sa place accoutumée.—Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque fragment de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise?—Une bonne nouvelle, Monsieur: je me marie demain.

Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la traitais comme une enfant, ce matin même j'avais mis pour elle quelque friandise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond soupir, et, me levant furieux:

—Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu poëte qui s'est avisé de faire de l'horreur, métier et marchandise! maudite soit la nouvelle école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout bouleversé dans mon être; à force de me faire étudier le monde moral dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant.—Pardonne-moi, ma petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis devenu un si grand philosophe! À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se prit à rire, puis, me tendant sa grosse joue:—N'embrassez-vous pas votre petite Jenny aujourd'hui?

—J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, répondis-je en m'inclinant.

—Votre petite Jenny, répondit-elle.

—Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir.

—Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec mon habit; nous vous attendrons demain.

—Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me quitte en courant de toutes ses forces. Je me mis à la fenêtre, et l'instant d'après je la vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit sa noble maîtresse à Saint-Sulpice.

Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était nombreuse; au moment où j'arrivais, elle se rendait à l'église. Jenny ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillité la plus parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête était couverte de rubans; elle portait au côté droit un énorme bouquet de fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son habit neuf, les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'à l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle dit oui d'un ton ferme et décidé, et, sa prière murmurée, elle se leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais à tout hasard. C'était une enfant de ma maison, qu'un autre était venu prendre et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais c'était un bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours poussé par ma triste analyse, je gâtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses jours de repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce plus bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie monotone d'un jour très-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pensée, dix mois à l'avance, je n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en proie à toutes les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic tout ce vin bu avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait à de l'envie, que c'était à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était heureuse; elle était si pressée de regarder son mari tout à son aise, qu'elle me dit adieu sans même m'accorder un regard, et moi je la quittai en la trouvant jolie malgré moi,—jolie parce qu'elle était heureuse!—et je poussai un soupir qui n'était rien moins que le soupir d'un homme résigné.—Serait-il donc possible, m'écriai-je, que l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis un frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en vain que je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me rendait misérable. Non, je n'étais pas le jouet d'un amour sans nom et sans but: je savais trop bien quel était le triste et indigne objet auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne amour! Quoi donc! aimer une pareille femme; la suivre à la trace dans cet affreux sillon de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans pouvoir lui crier: arrête! car cette femme n'entend pas la langue que je parle; n'avoir rien à lui demander, car ce rien-là, elle l'accorde à tout le monde! n'avoir rien à lui dire, car cette femme est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans cœur! Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette rapide dégradation d'une créature si belle!—et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la vie heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples transports de la jeunesse! Fatalité! Mais, comme disent encore les Orientaux:—Henriette est Henriette, et je suis amoureux d'Henriette.


XII.

L'HOMME-MODÈLE.

À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un âge mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le regardai face à face, et de tous mes yeux.

—Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modèle vivant de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu voir? Je m'appuyai contre un arbre.—Fais l'Apollon, lui dis-je, et sois beau, si tu veux être payé!

Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous son menton, il écarta son pied en arrière, il leva les yeux au ciel, puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber son bras dans sa force et sa liberté.—Le bel homme! me disais-je, et par un mouvement d'envie.—À présent, lui dis-je, montre-moi un esclave romain, qui va être fouetté pour avoir volé des figues.

Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, il baissa la tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un chien qui a perdu son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un chien.—Un ver!—un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de sa bassesse:—Vil esclave, lui dis-je, relève-toi, révolte-toi; tu t'appelles Spartacus!

Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme qui se révolte lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme égorgé, il ouvrit une large bouche, et l'œil à demi fermé, l'oreille tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir de la vengeance: j'en eus peur.—Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort? lui demandais-je.

—Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me répondit-il en se relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir véritablement et naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras gratis.

Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, le dieu, le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus à eux quatre, pour me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.—Un être si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide mendiant! Tout cela dans le même regard, dans la même âme, dans la même chair! Certes, j'avais là le sujet d'une belle tirade philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout joyeux... d'être encore si joyeux.

Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, gai Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans doute que j'étais un bon homme, se mit à courir après moi:—Donnez-moi quelque chose, mon capitaine!—Le capitaine restait muet.—Mon général!—Le général courait toujours.—Mon prince!—Foin du prince!—Mon roi!—Mon roi! Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard, à M. de Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à M. Mauguin, à M. Laffitte, au Constitutionnel, à toute l'opposition.—Mon roi! fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit diable était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et il me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort embarrassé, je revins sur mes pas:—Imbécile, lui dis-je tout en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: mon Dieu!—Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en joignant les mains.

Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.


XIII.

LE PÈRE ET LA MÈRE.

Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit charmante, doucement remplie de songes heureux. Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors, mollement étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais aussi c'est une douce chose la gaieté, le sommeil facile, les songes riants. Que ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On dirait qu'une fée bienfaisante a posé sa main sur les agitations de mon cœur. Je respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier je me suis abandonné à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni un poëte, ni un penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un jour. O docteur Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé de laisser là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te promener sous la fenêtre de Marguerite!

Tout en pensant au grand-œuvre, je m'habillais, je me parais, je me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie répétait déjà sous mes fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé au Bon Lapin, je m'arrêtai subitement; c'était là pourtant que j'avais dérangé mon bonheur sans le savoir! À ce joyeux rendez-vous, m'était venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et persévérant, la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret; il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, un soleil lourd et pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et fanée. Je m'assis à ma table accoutumée, j'y avais tracé autrefois mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments j'avais passés à cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle belle foule remplissait naguère ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le Bon Lapin était presque désert, le printemps avait emmené avec lui les ombrages et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la charmille à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement vêtue, dédaigneuse et comme il faut.—Une dame;—elle était assise en face d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle écoutait avec dédain, sans l'écouter.

L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes élégantes me firent désirer de voir son visage; je ne sais quel vague pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait une vieille femme toute chancelante elle-même sur son bâton, se présenta pour demander quelque aumône. La tête de ce vieillard était belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait rien de plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé mon aumône dans la poche de sa femme, il alla tendre, à la dame du bosquet, sa main nette et tremblante; mais la dame impatientée le repoussa d'un geste impérieux et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait humblement, lorsque, regardant de plus près cette dame sans pitié:—Ma femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un gros soupir; au premier coup d'œil elle avait reconnu leur fille. À la vue d'Henriette, son vieux père abandonné la voulut embrasser et lui tout pardonner; mais elle se détourna avec dégoût:—Au nom de ton vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant pleurée! et elle détournait les regards.—Au nom du ciel, disait la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le même silence. J'étais hors de moi. Je me levai:—Au nom de Charlot, m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! Les deux vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'était levée, et, sans jeter même un regard de pitié sur ces vieilles mains qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement du jardin; l'honnête et amoureux jeune homme qui la suivait avait l'air consterné.

Le père et la mère

À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, que le vieillard, s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu près riant:—Vous avez donc connu notre Charlot? me dit-il.—Si je l'ai connu, brave homme! j'ai mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans faire tort à personne, je suis témoin que c'était un digne baudet.

—Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.

—Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce digne compagnon?

—Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette pour la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai porté moi-même la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace et un bâton.

—Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.

—Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin.

—Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me divertir un instant on l'a fait dévorer par des chiens.

Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme s'ils avaient vu une bête féroce.

C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés de ma barbarie que de celle de leur enfant.

En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait pas nourri de son pain?


XIV.

LES MÉMOIRES D'UN PENDU.

Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, malgré moi, dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect de ces deux vieillards les avait réduits à néant. Je quittai le Bon Lapin pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant vainement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme ferait une armée triomphante; ce voyageur était un gai compagnon, un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait qu'il marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel air de force et de liberté qui fait plaisir à voir: ainsi était le voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix et que d'ailleurs il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés; c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier:

—Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me montrerez le chemin, car dans toutes ces carrières et parmi toutes ces ronces, je me suis déjà égaré deux fois.

—Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; nous entrerons à Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé d'arriver.

—Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je suis bien, je reste; où je suis mal, je reste encore, crainte d'être plus mal. Tel que vous me voyez, véritable héros de grand chemin, j'ai plutôt mené la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue, l'œil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui n'arrivait pas.

—Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agréables récits d'assassinat et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa?

—Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit, enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis un profond soupir.

—Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui dis-je avec l'air du plus grand intérêt.

—Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre. Rien n'égale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes. Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une carabine brillante comme l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à tour, tantôt faisant alliance avec le pape, et tantôt avec l'empereur, rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur: voilà le bon métier que j'ai perdu!

—Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile à pendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous l'avez bien voulu.

—Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; si comme moi vous aviez été pendu...

—Vous, pendu!

—Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone; je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église, une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau; un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats, et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec bonté, et qu'elle me disait:—Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de bons voyageurs dans les montagnes. Je me relevai plein de sécurité et d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer le geôlier.

—Et vous fûtes pendu, mon brave?

—Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs, des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main une torche allumée; leur tête était couverte d'un san benito qui lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts, portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai, non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un dernier coup d'œil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux pas:—Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps, m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires s'approchant:—Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais, comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le plus élevé de nos remparts.

La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie; les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine; son regard me disait:—Courage aujourd'hui, demain vengeance! Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde fatale.—Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.

Tel fut le récit du pendu.