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L'âne mort

Chapter 21: XV. LE PAL.
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About This Book

The narrator opens with a self-aware preface addressing critics and readers, explaining uncertain genre and intent while defending a deliberately odd title. He describes composing a dark, sometimes grotesque tale with elements of parody and serious study, confessing an outsider's amusement at creating manufactured terror and reflecting on techniques borrowed from gothic and scientific description. Throughout, ironic humor and critical commentary alternate, interrogating authorship, literary fashions, and the relationship between truthful feeling and theatrical horror, while the text shifts between personal confession, satirical observation, and vivid, anatomically informed detail.

Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire, parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit; il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:—Je te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua son récit:

—Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille, c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon cœur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne sentis plus de balancement; j'étais mort!

—Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et très-peu disposé à en sortir.

—Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de la potence. Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon âme.... une âme plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix italienne, une grâce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du tombeau et que la madone de saint Raphaël me recevait dans ses bras. Voilà, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis à ma douce Maria de devenir un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à bout par amour pour elle; déjà même, pour être honnête parmi vous, je me suis procuré un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un grand point.

—Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien peur que vous n'en ayez pas.

—Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi vous.

—Pensiez-vous être plus heureux en Italie?

—La campagne de Naples, bonne mère, produit chaque matin assez de champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie, jusqu'à vos champignons qui sont mortels.

—Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête homme?

—Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître ni valet; on ne dépend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit là-haut; enfin on peut aller à Rome et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être lazzarone.

—En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas fait recevoir lazzarone, je vous prie?

—J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria elle-même m'en avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve.

En même temps nous entrions dans Paris.

L'entrée de Paris, par la barrière du Bon Lapin, est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une vaste plaine où manœuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la Grande Chaumière et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg, aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect, de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était consterné:—Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il avec une inquiétude visible.

—Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé moi-même de sa personne.

—Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.

—Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui ne sont pas trop bien dans leurs affaires;—pour ce qui est de votre poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.

—Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants, à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui.

—La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit d'été.

—En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.

—Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux Italiens.

—Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands, avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits, et je serais le bien-venu.

—Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il vous plaît?

—Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à Terracine, j'étais l'homme le plus renommé pour le civet de lièvre et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé son éminence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un soir dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, il jura sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de plus exquis.

Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:—Je vous félicite, lui dis-je, vous êtes un homme sauvé! Votre talent de rôtisseur vous fera mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte, un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à vous de devenir un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'égalité. Bien plus, à l'heure où je vous parle, la France entière n'est occupée qu'à débattre les devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez fièrement, dites au maître: Je suis un grand cuisinier, prouvez-le, et vous êtes à la tête des affaires.

Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille désormais sur son sort.


XV.

LE PAL.

L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. Justement en France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'élevait en ce temps-là une nouvelle école de publicistes qui, pour premier article de leur code, proscrivaient la peine de mort. La question était longuement débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'arguments en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de pouvoir raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me contenter du récit incomplet et impossible d'un patient qui marche à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais plus qu'une occasion pour le développer à mon gré.

L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref, la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce désœuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi, j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon pendu.

Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle; déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de mort, retranchés derrière ce grand mot: l'humanité! comme derrière un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours tout-puissant.

C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois, économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant gravement la conversation ou je l'avais laissée:—Je veux bien croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été empalé!

À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet œil qui s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en attendant qu'il plût au Turc de commencer.

—Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!

Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas.

—Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves, des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me riait au nez et elle me tirait par la barbe.—Tu n'as donc rien de plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?—Mais souviens-toi, Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible; si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les remparts du palais impérial.

Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise, quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.

Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.

Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal? C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil, dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi, si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours; il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai, le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice, c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles, c'est que le Prophète n'a pas voulu.—Allah est grand!

Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop grande violence pour un mortel.

Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse, sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc, après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis, étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'œil la cheminée fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages, égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver.

Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il était jeune et beau, son œil était noir, et tout révélait en lui l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier, il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement.

—Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours messieurs quand on parle en public, parut une nouveauté piquante dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en homme d'esprit, il la recommença tout autrement.

—Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient sous le soleil.

C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière, assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile, enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;—je succombai!

Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône, tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre, j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé; mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les bœufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.

Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé.

Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs vingt ans.

Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations. C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie. L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron.

On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui, rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut écouté avec attention:

—Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous parleriez de la mort avec plus de respect.


XVI.

LES CAPUCINS.

C'était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion, la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude. Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel épouvantable désir de pousser l'horreur à bout, de savoir enfin si je pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour moi, l'horreur n'existait que là où était Henriette, nature si vide et si fausse, abîme d'égoïsme et de faiblesse, être humain qui n'avait rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans cœur, auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice, je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l'avait portée, cette femme,—dans la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C'est là un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois, l'hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas. Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y porte. C'est le préfet de police, et non pas la sœur de charité, qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la souveraine maîtresse de ces lieux; la sœur hospitalière s'enfuit loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre d'ordinaire à la suite d'un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu, la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée, le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; et cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air qu'elle respire, les tortures fétides qui l'attendent, la honte et la misère ignoble dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui attend le crime après la mort,

Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital Cochin et le Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre marchande de pommes s'est construit une cabane en bois; à la porte de cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de confiance; ce sont les mœurs, c'est l'effroi, c'est l'égoïsme d'une ville ravagée de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer. Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes, tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de l'horreur, voilà la vie, si c'est vivre! L'air en est infecté, le ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante, insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants; plus loin, des vieillards horribles, que l'art médical conservait précieusement comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait aux étrangers, en disant: Nos pestiférés sont plus affreux que les vôtres!—digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus, courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils ont peur d'être entendus des hommes! C'était partout, et sur tous ces visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons, sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont les hommes, là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait, cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce repaire, une jeune femme, innocente,—et déplorable victime du lien conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant, dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi! la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui s'abandonne à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui se fie à son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal? Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades, que d'ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là, elles sont chez elles, elles font de l'hôpital une maison de plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites! Elles auraient pu être l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer domestique, la force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille, l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigué, elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous ces biens précieux qu'elles avaient reçus de Dieu en partage, la grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment, c'est horrible, horrible!—Tout à coup, à un signal donné, les jeux s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l'une après l'autre, pour se rendre où le médecin les attend.

C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes échappées à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat sont semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d'instruments tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de l'endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d'assister à ce spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur qui s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de maladies, et j'étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte entr'ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués, au regard expressif, aux noirs cheveux; c'était un mélange confus et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit, réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.

Une voix se fit entendre; un nom: Henriette! Henriette! Et du sein de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute, le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, je contemplais cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle était descendue au dernier échelon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec une voix dure:—Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il, et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante, marchant à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son départ.


XVII.

LE RETOUR.

Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement stupide qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (la Santé! amère dérision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord des boues éternelles qui l'encombrent, je découvris quelque chose de blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:—Donne-moi ton carrick et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable cocher de fiacre vers ces deux femmes.

Sortie de l'Hôpital

C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête femme mariée dont la décence et la douleur m'avaient frappé; guéries en même temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile, l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis:—Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À peine eus-je parlé, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste cabriolet, sans se faire autrement prier.

—Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; mon mari demeure bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu'elle n'eût pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

—Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes les filles guéries sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles chantaient: Vive le vin et vive l'amour! Elles rentraient à la fois dans le monde et dans la débauche.—À quoi donc sert cet horrible mal? La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques vieilles femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout l'éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées à ces galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps.

—Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord à la jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté.

Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle me dit enfin que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse! elle l'avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de cette misère où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:—Et sans vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne. Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques, et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous avancions; à chaque rue nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis le cheval au pas.—Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi tremblez-vous si fort?—Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?—Je la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des traces ineffaçables de toutes les souffrances de l'âme, du cœur, de l'esprit et du corps.—Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce moment nous passions sous l'arcade de l'Hôtel-de-Ville.—Bon courage! mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j'arrêtai mon cheval; la jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre. Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, les deux mains sur mes genoux.

À la fin, je dis à la jeune dame:—Voulez-vous, Madame, que je vous mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai avec précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air frappa sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire, elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau les épaules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil; l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.

Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre, froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une voix répondit:—Entrez! J'ouvris la porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. Un homme entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa femme comme s'il l'eût vue la veille; pas un mot d'intérêt, pas un sourire, pas un regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!—Ah! malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant d'elle, malheureuse! que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte! Ici!... vous seriez mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air railleur, et continuait la recherche de ses papiers.

La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an, venez me reprendre au même endroit!

Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable Henriette eût raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre femme, pauvre femme!—Je descendis l'escalier avec un tremblement convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval.

Henriette dormait toujours.