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L'âne mort

Chapter 25: XIX. SYLVIO.
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About This Book

The narrator opens with a self-aware preface addressing critics and readers, explaining uncertain genre and intent while defending a deliberately odd title. He describes composing a dark, sometimes grotesque tale with elements of parody and serious study, confessing an outsider's amusement at creating manufactured terror and reflecting on techniques borrowed from gothic and scientific description. Throughout, ironic humor and critical commentary alternate, interrogating authorship, literary fashions, and the relationship between truthful feeling and theatrical horror, while the text shifts between personal confession, satirical observation, and vivid, anatomically informed detail.


XVIII.

LUPANAR.

—Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.

Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer à l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait, pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs. Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son œil se reposait nonchalamment sur les chefs-d'œuvre du siècle passé: les amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent à coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'écho rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les corniches, s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre; Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l'or; les vieux châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s'empressaient autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan de Vanves, qui s'était corrompu comme elle et qui portait la même livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientôt allait faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance, dans tout son éclat; elle avait tout l'attirail nécessaire à cette exploitation; elle ne pouvait pas être, c'était impossible, plus parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! Chacune de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et ces injures, Henriette se consolait d'être séparée de ce monde auquel elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d'armoiries mensongères; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque magasin nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui l'encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau, compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, après quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se parer le soir de ces étincelantes frivolités.

Entrée au Théâtre

Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe des arts et leurs chefs-d'œuvre, fêtes royales de chaque jour; et pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun (car c'est là une admirable passion, la musique), que son tour fût venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait, elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner la main, pour être son chevalier d'honneur, quelque homme grave et bien posé dans le monde, un conseiller d'État, un président de cour royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de l'Empereur, héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte, marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer elle-même que nulle femme n'était plus belle qu'elle-même; son regard était insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d'autant plus cruelles qu'elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient pas les dupes de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la vue d'une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre inspiré.—Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout lui était bon, pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre. Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait, toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle était entrée, avant la fin de l'air commencé; elle avait l'air de dire au comédien qui chantait:—Je te rends ton auditoire;—aux plus belles dames de la salle:—Mesdames, reprenez vos amants et vos maris; je n'en veux plus. Et qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque soir elle eût trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour étendre son manteau sous ses pieds.

Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien ne la pouvait guider, ni son esprit ni son cœur, elle se trouva tout d'un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des infinies prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible; et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes, elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans Juvénal:—Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus! Donc un jour, un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin qu'elle n'avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie, elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille encore, était à elle; son laquais lui dit:—Va-t'en! La vieille portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris, le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant, qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les boues de la rue, la police l'eût accueillie et lui eût ouvert les portes de l'hôpital.

Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, à présent qu'elle a perdu sa dernière protectrice, l'horrible maladie qui l'avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait. Moi, j'attendais patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat d'un nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise d'apprendre où donc pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'hôtel infamant des Capucins.

Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce moment l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle eût acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait. Depuis un an qu'elle était séparée du monde, s'était élevée une autre génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et pour les perdre; comme aussi s'était élevée une génération de jeunes femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette s'était perdue. Elle n'était donc plus à la hauteur du vice magnifique, elle n'était plus bonne que pour le vice misérable. Tombée du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'était plus pour elle qu'une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses compagnes lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital. C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hôpital, digne antichambre d'un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint donc à se rappeler le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on l'avait adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme, mais non pas son adresse, tant c'était là une fille imprévoyante et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart d'heure de réflexion:—Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar? On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi chez madame de Saint-Phar.

Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis un honnête garçon; je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c'est pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame. Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient conquis des princesses italiennes.—Messieurs, criai-je aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar? La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa; plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame et sa profession décevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs aimables compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:—Si Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar, me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés.

Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui a des gants. Je la saluai profondément:—Pourriez-vous m'indiquer la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme l'assure le caporal, que vous la connaissiez?—Si je connais la Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore! Disant ces mots d'un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être raisonnablement fangeux.—Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de m'indiquer cette maison?—Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle Agathe les yeux en feu.—Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitté le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres, mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index, dont l'ongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de chamois:—Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; la troisième rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé et tout d'abord une demeure qui n'était pas certainement dans l'Almanach Royal; et voilà comment chacun entend l'orgueil à sa manière.

Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j'examinais Henriette et je cherchais à m'expliquer son immobilité et son assurance.

Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas un instant d'hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident qu'elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu'elle avait le pied levé pour descendre encore d'un pas dans le dernier abîme du vice! Selon moi, c'était là un horrible secours. À la voir si tranquille et si calme, on eût dit qu'elle accomplissait un facile devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour accomplir sa destinée, moi qui l'avais vue si innocente et si libre et si heureuse, hélas! je sentais le frisson me venir en songeant que j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire une femme, le témoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus tout d'abord la maison au calme et au silence qui l'entouraient; c'était le calme de l'opprobre, c'était le silence de la honte; on eût dit que les maisons voisines s'étaient reculées et qu'elles avaient voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de celle-là. L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule ville au monde affranchie de cet impôt du vice et du crime! On reconnaissait encore cette maison à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards curieux et obliques des passants, à ses carreaux brisés, à ses murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété et des guérisseurs de maladies secrètes, comme si la ruine et la douleur étaient les dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J'arrêtai fièrement mon cabriolet à cette porte, où nulle voiture ne s'arrêtait guère d'ordinaire, pas même le corbillard. Henriette descendit en s'appuyant sur mon épaule; déjà elle était plus légère: elle se sentait sur son terrain. Nous entrâmes dans la maison, elle et moi; naturellement je cédai le pas à Henriette. L'escalier était sombre et sale; une vieille femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reçut au haut de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un appartement bien meublé, mais sans recherche. Quoiqu'il fît grand jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué tout au haut des volets: ainsi l'exigeait le préfet de police; si bien que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau, le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-même, tout, excepté le soleil; c'était là ce que le magistrat avait trouvé de mieux pour le maintien et la défense des bonnes mœurs! Autour d'une table de ce petit salon, étaient assises trois femmes d'une honnête apparence; elles discutaient sur un livre en partie double, balançant avec soin les profits et les pertes. C'étaient, en effet, les trois associées de cette entreprise commerciale, deux mères de famille qui se partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la table, et qui paraissait présider à cet apurement de comptes, avait apporté, dans cette société en commandite, la popularité de son nom, la bonne renommée de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre de transactions; ce fut elle qui la première adressa la parole à Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de la conversation.

—Vous voulez être des nôtres? lui demanda cette femme, d'un ton de voix très-simple et comme le ferait une bonne bourgeoise qui engage une nouvelle domestique, pendant que ses acolytes considéraient la néophyte avec une scrupuleuse attention.

—Oui, Madame, répondit Henriette d'un ton plein de respect. Elle se tut. En même temps on examinait sa taille, sa main, son bras, ses jambes, sa gorge, ses cheveux, toute sa personne, et cette tête souffrante et amaigrie.

—C'est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on peut en faire quelque chose; mais il en faudra prendre beaucoup de soin: d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement; évidemment elle sort d'un hôpital, et, s'il en était besoin, je lui dirais bien de quel hôpital.

—Peu importe, reprit la femme qui était à droite; vous savez bien, ma chère amie, que les plus honnêtes filles peuvent y aller, et il faut espérer que cette leçon lui profitera; puis, s'adressant à la postulante:—Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore nulle part?

—En effet, Madame, nulle part.

—Tant pis cela, reprit la femme qui présidait l'assemblée; vous aurez contracté des idées de luxe et d'indépendance qui ne peuvent pas cadrer avec la tranquillité de cette maison. Il nous faut, Mademoiselle, si vous voulez être longtemps des nôtres, une soumission profonde, une obéissance sans bornes; vous ne serez ni gourmande, ni bruyante, ni malade; vous aurez grand soin de vos robes, de vos bonnets et de vos chapeaux; vous irez demander vous-même à monsieur le commissaire de police la permission de faire sagement votre métier, et vous vous soumettrez à toutes les lois exceptionnelles qui régissent la matière; vous ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous n'irez au spectacle qu'une fois par mois. À ce prix-là, nous ne demandons pas mieux que de vous encourager. Mais cependant, Mesdames, si nous la prenons, que faut-il en faire, et quel est votre avis?

—Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse une grisette: d'abord nous manquons de grisettes, et ensuite rien ne prend un grand seigneur ou un homme ennuyé qui passe, comme le bas blanc bien tiré sur une jambe faite au tour, le tablier noir, facile à remplacer; et ajoutez que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.

—Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé comme la grisette; on en rencontre dans tous les magasins, dans tous les vaudevilles et dans tous les romans de mœurs; il y a beaucoup d'hommes qui ne sont pas assez grands seigneurs et assez vieux pour attaquer ouvertement un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi d'une bourgeoise! La bourgeoise est du domaine général. Elle ne compromet personne. On peut la suivre, on peut lui donner le bras sans rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est bien vite improvisée; la robe de soie, le soulier de peau de chèvre, le chapeau de velours, le châle Ternaux, les gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre, l'air décent; certes, voilà de quoi tourner toutes les têtes des étudiants et des marchands en détail.

—À la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces marchands sont avares, ces étudiants sont tapageurs, et d'ailleurs cette fille-ci est trop jeune pour être une bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois d'ici; j'aimerais mieux, quant à présent, l'habiller comme une femme de la cour: le cou nu, la gorge nue, une flamboyante robe de satin jaune, des bas à jour, les oreilles chargées de fausses perles, des marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés, pour lui servir de mère, le soir.

—Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui écoutait, je suis lasse de toutes ces princesses; elles nous ruinent en gazes et en dorures et en jujubes; rien n'est pénible comme de voir ces belles robes de satin nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si j'étais mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras nus, la croix d'or attachée à un virginal velours noir, une blanche fleur à la main, les cheveux retroussés en chignon, le chapeau de paille sur le côté de la tête; certes, cette nonchalance villageoise lui siérait très-bien!

À ces mots, qui me rappelaient (ô mes chers et chastes souvenirs, que veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine de Vanves, je m'élançai de mon siége, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la malheureuse à ce repaire.—Oui, oui, m'écriai-je, oui, pauvre fille, il en est temps encore, reprends ta robe de bure, couvre ton cou d'un simple mouchoir d'indienne, remets sur ta tête le modeste chapeau de paille brûlé du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante paysanne parée des fraîches couleurs de la santé; viens, retournons à Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, et je te sauve si tu veux!

Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardèrent avec grande inquiétude. Cette proie était trop belle pour qu'elle pût leur échapper.—Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar; si elle veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un mouchoir brodé et des bas à jour, elle les aura, et dès ce soir. ..... Tout était dit!


XIX.

SYLVIO.

Je suis lié de l'amitié la plus tendre avec un jeune homme, plus jeune que moi, nommé Sylvio, aimable et franc garçon, une belle nature, forte, décente, svelte, et dans le cœur, de la passion pour toute une composition dramatique. Une femme à soi: tel était le grand rêve de cet imprudent et inhabile Sylvio; il regardait les femmes comme des êtres bien au-dessus de l'espèce humaine, il respirait à peine en leur présence; mais cependant son admiration muette, ses hommages silencieux ne lui avaient guère profité: jeune et beau, riche et brave, portant légèrement un grand nom qu'il parait encore, à peine s'il avait pu s'attirer de ces beaux êtres tant rêvés, quelques regards indifférents et dédaigneux. Au reste, c'était la faute du beau jeune homme: pourquoi donc être si modeste? Tout entières à se contempler, les femmes ne devinent pas un homme, c'est tout au plus si elles le comprennent, encore faut-il qu'il s'étale lui-même au grand jour. Voilà ce que le jeune Sylvio n'osait pas faire; j'avais tenté, mais en vain, de le sauver de cette exaltation dangereuse; il recevait en souriant mes plus sages conseils. Je ne sais comment il avait deviné que j'étais possédé d'un triste amour, mais il le savait, et il me raillait souvent sur mes sentiments mystérieux; il comptait tous mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupées, mes distractions fébriles, et il me jetait un regard de pitié qui plus d'une fois me fit frémir, en songeant qu'il avait tout mon secret, c'est-à-dire qu'il savait toute ma misère!—C'était le lendemain de ma fatale aventure; j'étais bien triste; je me disais que moi tout entier, moi et mon amour et ma jeunesse, j'avais été sacrifié à une robe de velours, à ce velours prostitué et fangeux! Misérable femme! oui, certes, trois fois misérable!—Sylvio entra dans ma chambre, suivi de cette belle humeur qui ne l'abandonnait jamais, non pas même au plus fort de ses passions. Il s'était figuré la veille, dans un bal, qu'une femme de quarante ans à peine, épaisse, et grosse commère dont il aurait pu être le fils, lui avait peut-être serré la main! Il en était tout fier, et tout fier, il venait me raconter son admirable fortune.

—Diable, elle t'a serré la main! Te voilà bien avancé, lui dis-je en soupirant.

—Bien avancé, me dit-il; le cœur se prend par la main aussi bien que par les lèvres; mais toi, monsieur le dédaigneux, j'imagine que tu serais heureux si tu l'étais seulement autant que moi.

—Je t'assure, mon pauvre Sylvio, que du côté de mes amours je suis beaucoup plus avancé que je ne le voudrais, et que toi-même tu sauterais de joie si tu savais combien tu l'es aussi sans t'en douter.

Sylvio ouvrait de grands yeux; sa jeune et pétulante imagination bâtissait déjà tout un roman d'amour, bien compliqué, sur une parole jetée en l'air.

En même temps je jouais avec ma bourse, et machinalement, je la versai sur le marbre de la toilette, séparant l'or de l'argent, et l'argent de la petite monnaie; Sylvio rêvait toujours.

Je le tirai brusquement de sa rêverie:—Sais-tu bien au juste quel est le prix vénal de la femme que j'aime et pour qui je meurs, Sylvio, toi qui aimes tant les femmes? m'écriai-je en éparpillant mon argent sur le marbre.

Je n'eus pas de réponse de Sylvio.

—Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme? je veux dire une charmante et idéale créature, telle que tu n'en as pas même rêvée dans tes songes, une jeune fille rose et fraîche et blanche, vingt ans à peine, doucement épanouie sous ses beaux cheveux, comme une rose aux cent feuilles; une femme que j'ai vue, il n'y a pas un an, courant au soleil dans la plaine de Vanves et ne s'inquiétant que de son âne et de son chapeau de paille? Sais-tu à quoi elle s'est estimée, cette heureuse villageoise qui eût fait honneur à un grand d'Espagne, une belle fille que j'adorai à son premier regard? Sais-tu avec combien d'argent, toi, moi, lui, tout le monde, nous pouvons arriver jusqu'à elle, le sais-tu?

Le jeune homme m'écoutait en tremblant:—Celle que tu aimes! celle à qui tu penses! celle que tu poursuis la nuit et le jour! celle pour qui tu négliges tes fleurs, tes amis, tes poëtes!... combien vaut-elle?

Je pris une pièce d'or:—Pour toi, mon bon Sylvio, toi qui es jeune, beau et timide, voilà ce qu'elle s'estimerait sans doute, en riant de ta simplicité.

Je pris ensuite la moitié de la même pièce en argent:

—Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le premier venu qui n'est pas trop pressé dans sa route, voilà le prix.

—Vienne un soldat pris de vin ou quelque vieillard obstiné et avare, voilà tout ce qu'elle lui coûtera; et je poussai du doigt une pièce de cinq francs, à l'effigie de S. M. Louis XVIII; puis j'eus honte de moi-même et je retombai dans mon accablement.

Il se fit un moment de silence. Était-ce un reproche ou une plainte de la part de Sylvio?

À la fin il se leva, vint à moi, et prit une pièce d'or:

—Je veux en avoir le cœur net, me dit-il; où est-elle? je vais l'acheter.

—Toi, Sylvio?

—Moi-même! Que t'importe d'ailleurs qui l'achète, puisque chacun a le droit d'être ton rival? Insensé! tout à l'heure il se moquait de ma passion vagabonde, et le voilà aujourd'hui brisé sous la honte qu'il n'a pas faite! Toute la terre peut posséder sa maîtresse, excepté lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! Encore s'il n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais, à cette heure, il a de quoi payer vingt fois celle qu'il aime! Il tient là cette femme vénale sur ce marbre; il peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de cette femme, et à la fin du bail le renouveler encore pour trois mois ou pour une heure, et mon lâche se lamente sans parler, sans agir! C'est bien le cas de dire comme Yago: Mettez de l'or dans votre bourse, seigneur Roderigo! Mais cependant, moi, moi, Sylvio l'innocent, Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta maîtresse, et pour que tu fasses bien les choses jusqu'à la fin, nous prendrons tes pièces d'or, car c'est seulement en empruntant ta bourse que nous commettrons un adultère. Ô pauvre homme! pauvre patient! Allons, réveille-toi; allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il d'un ton plus radouci, je veux voir à quelle passion tu t'es livré, je veux pouvoir te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette femme; si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour toi; après quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets, si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne vaut tout au plus que cette pièce d'argent. Ainsi donc, je la vais acheter à moi tout seul, à moins que tu ne veuilles être présent à la vente, ajouta-t-il.

—Certainement que je serai présent, Sylvio; nous irons ensemble; partons. Et je pris mon argent, tout mon argent, et je sortis consterné, comme doit l'être l'incendiaire ou l'assassin que pousse le crime hors de sa maison.

Cependant nous allions à la demeure d'Henriette; mais à mesure que j'approchais:—Sylvio! m'écriai-je, il est impossible qu'elle reste dans cet horrible repaire; il est impossible, Sylvio, que je la laisse en vente plus longtemps, exposée à tous les acheteurs; j'en mourrais ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en crois, nous l'achèterons en gros, pour l'empêcher de se vendre en détail.

—C'est une marchandise avariée, répondait Sylvio, s'arrêtant à toutes les femmes qu'il rencontrait.

Nous étions au commencement de la rue, et déjà nous distinguions la maison, quand nous aperçûmes à la porte fatale, une foule ameutée et toujours croissante. Un détachement de soldats entourait déjà ce repaire, et le commissaire de police, en écharpe, y pénétrait d'un pas solennel. Sylvio connaissait l'honnête magistrat, qui nous permit de pénétrer dans ce lieu funeste. Tout y était en désordre; les habitantes de l'endroit, pâles et échevelées, étaient assises sur leur grabat et s'entre-regardaient d'un air hébété; leurs tristes compagnons de débauche, tout honteux d'être surpris par la foule, dans un si triste appareil, se cachaient le visage;—hypocrites, qui tenaient à leur bonne réputation, et qui voulaient réunir les immondices du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait une multitude impatiente d'apprendre le crime et de voir le criminel. Il s'agissait d'un meurtre qui avait été commis durant la nuit; on en disait déjà des détails horribles, tout le monde frémissait; moi seul j'eus une espèce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable. Oui, c'était elle, c'était bien elle, elle-même qui venait de laver sa faute avec du sang! Soyez loué, mon Dieu! qui l'avez sauvée par un crime! À la fin donc, elle échappait au public, elle n'appartenait plus qu'au bourreau; à la fin donc, ce monde auquel elle s'était prostituée, n'avait plus sur cette femme que des droits légitimes: il ne pouvait plus lui demander que sa tête, non son corps! Elle ne sera plus étalée sur la borne à présent, elle ne sera plus exposée que sur l'échafaud! maintenant il n'y aura que la justice des hommes qui pourra l'atteindre, elle est à l'abri de leurs sales passions. Ainsi, je triomphais enfin de cette femme! Je montai dans sa chambre avec le commissaire de police; à peine sur les confins sanglants de cette alcôve immonde, nous fûmes presque repoussés par l'odeur d'un parfum infect; le désordre était complet: des robes traînantes, des fichus troués, de vieilles chaussures, un jupon sale; de la boue, de la graisse, mêlées à la lie du vin; affreux pêle-mêle de toutes sortes de vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; enfin, derrière les rideaux, un cadavre et du sang encore chaud. Elle avait tué cet homme après l'avoir provoqué, et elle l'avait jeté hors de ce lit banal, sans trop savoir pourquoi, tout comme elle l'y avait fait entrer! Quand nous pénétrâmes dans son antre, la fille de joie était déjà redevenue une femme vulgaire, grâce à son crime; elle était chastement couverte d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient épars sur ses blanches épaules; on n'eût jamais dit, à la voir si calme et si tranquille, que c'était là une prostituée, et une prostituée qui venait de commettre un meurtre. D'ailleurs, elle savait si bien à l'avance qu'elle appartenait au commissaire de police, corps et âme, que le commissaire de police était sa loi vivante et sans appel! Aussi était-elle déjà prête à suivre qui la venait prendre. Déjà elle composait sa triste garde-robe de fille prisonnière: de vieux chiffons brodés, un peigne édenté, une brosse, un morceau de savon, de la pommade, un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette de dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent subalterne arriva, elle tendit ses deux petites mains aux menottes, qui se trouvèrent beaucoup trop larges; on eût dit, à sa grâce enfantine, qu'elle essayait des bracelets nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main n'en était que plus blanche; quand tout fut prêt, elle traversa la foule, monta dans un fiacre, et s'éloigna lentement au milieu des huées et de l'exécration publiques.

Arrestation

—Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue!

—Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire?

—À présent, tout l'or du monde ne l'aurait pas, et j'en rends grâce au ciel!

—Au moyen de ce crime elle est devenue plus inaccessible que la vertu la plus farouche. Les extrêmes se touchent, mon ami, dit Sylvio.

—Grille ou vertu, que m'importe? elle est sauvée; elle est rentrée dans la voie; maintenant je puis être libre de l'aimer, je puis être fier de mon amour, je puis l'avouer à la face des juges et du bourreau; elle n'est plus la maîtresse de vendre son corps, elle échappe à la prostitution, sa souveraine maîtresse. Ris donc, Sylvio, et moque-toi de moi! Je puis l'aimer à présent avec plus de sécurité que tu ne pourrais aimer ta jeune épouse vingt-quatre heures après la noce, Sylvio.

Et je me livrai ainsi à mon horrible joie tant qu'elle put aller.


XX.

LA COUR D'ASSISES.

Or, voici comment s'était improvisé ce meurtre, la seule action courageuse et juste de cette fille. Quand elle fut placée dans ce repaire, on lui enseigna en peu de mots sa nouvelle profession.—Être prête à toute heure de la nuit et du jour—attendre en souriant—courir après le vieillard qui passe—sourire à tous—ne refuser que l'homme qui n'a rien—se promener chaque soir d'une borne à une autre borne—sous la pluie—dans la boue—être exposée à toutes les insultes et à tous les désirs—assister ainsi à chaque minute à la triste et honteuse enchère de sa beauté.—Misère!—Être couverte de haillons et les porter fièrement, comme ferait une reine son manteau—n'avoir plus à soi ni son cœur—ni son corps, ni son cadavre, car tout à l'heure, peut-être, l'hôpital l'attend pour le disséquer—n'avoir plus en ce monde que l'espace fangeux qui sépare ces deux bornes, et ne pas aller au delà, jamais!

Circuler ainsi à travers toutes ces misères sans savoir où l'on va, ou plutôt, hélas! en se répétant à chaque pas—Tu vas à la mort!—Bien plus, bien plus, être surprise par l'ennui, même dans ces abjections, par ce même ennui qui s'attache aux puissants et aux riches; s'ennuyer, et cependant être si misérable! s'ennuyer, et cependant être plongée dans un si profond néant—s'ennuyer parmi toutes ces passions qui hurlent—savez-vous un plus triste remords? l'ennui!

La malheureuse en était à sa première soirée, et elle voulait payer sa bienvenue à l'honorable compagnie qui mettait sa beauté en coupe réglée. Elle voulait, puisqu'elle s'était mise à bail, que le fermier n'eût pas à se plaindre. Elle se disait, avant de faire le premier pas dans la rue, qu'elle n'aurait pas beaucoup à attendre son premier chaland. Le temps encore n'était pas loin où les plus vieux et les plus jeunes se précipitaient sur ses pas, rien que pour toucher sa robe, rien que pour obtenir un de ses regards! Quelle fête quand elle paraissait dans la grande allée des Tuileries! l'air était plus doux, le vieil arbre se balançait amoureusement et la saluait de sa tête chenue, l'oranger semait ses blanches fleurs sur ses pas; pour la voir, les promeneurs n'avaient qu'un regard; pour l'aimer, ils n'avaient qu'une âme! Elle entendait murmurer à ses oreilles toutes sortes d'adorations et de louanges, et pourtant à peine daignait-elle se montrer en passant à tout ce peuple:—Que sera-ce donc, se disait-elle, à présent que je suis là pour obéir au premier désir, pour subir le premier baiser, pour recevoir dans mes bras le premier venu, auquel j'appartiens? Que vont-ils faire, à présent qu'ils sont tous mes maîtres, tous mes amants, à présent qu'ils n'ont plus qu'à se baisser dans ma boue pour me prendre? Ainsi comptait-elle avec elle-même, ou plutôt avec sa beauté gaspillée et anéantie, la pauvre fille! Mais à peine entrée dans son domaine de fange, quel changement, ô ciel! Elle si admirée, si aimée, si adorée, quand elle était encore la maîtresse de choisir, à présent les plus honnêtes gens l'évitent; ceux qui par hasard ont touché sa robe de leur manteau, secouent leur manteau avec horreur; puis c'étaient des rires, des quolibets, des imprécations, des blasphèmes! on disait sur son chemin.—Elle est laide! tant le vice le plus aimable est horrible quand il est tombé là! Chargée de tous ces outrages, elle en croyait à peine ses yeux et ses oreilles; elle se demandait si elle n'était pas le triste jouet d'un rêve. Comment cela se faisait-il: elle s'offrait à tout le monde, et nul ne voulait d'elle? Ce fut à cet instant même, et quand elle allait peut-être devenir folle tout à fait, qu'un homme pris de vin lui ordonna de le suivre. Elle obéit sans regarder cet homme, comme c'était là sa consigne. Mais, ô surprise, ô douleur, ô vengeance! cet homme qui le premier profitait de sa prostitution, c'était le même homme qui avait profité le premier de son innocence! Elle l'avait retrouvé ainsi, aux deux extrémités de sa vie, ce vil libertin, vierge et fille de joie! Alors un éclair traversa ses yeux, une passion traversa son cœur, un remords parcourut son âme.

Quand donc la cause première de ses crimes, celui-là même qui l'avait arrachée à ses champs, celui qui l'avait rejetée corrompue au fond d'un hôpital, venait chercher encore, insouciant et crapuleux débauché, les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu se contenir,—elle l'avait tué. Elle l'avait tué, parce qu'elle se souvint tout d'un coup de tant d'affronts et de toutes ces misères; parce que je ne sais quelle horrible lumière lui fit voir d'un coup d'œil sa destinée toute nue; parce qu'à cet homme se rattachaient ses derniers et amers souvenirs d'innocence; elle l'avait tué au milieu de son sommeil, tué d'un seul coup, comme par inspiration; après quoi, elle avait débarrassé son lit de ce vil fardeau, elle s'était endormie; car elle n'avait de colère que par intervalle, de la passion que par lueurs; tout était mort chez elle, cœur, âme, intelligence, esprit, vertu, passion. Aussi quand elle parut devant ses juges, en avouant son crime, sa cause fut-elle désespérée tout d'abord. La défense de cette malheureuse créature avait été confiée à un jeune avocat en herbe, le propre neveu de M. le procureur du roi; c'était une tête de vingt ans, avec laquelle le jeune orateur allait faire son apprentissage. Que vouliez-vous que cet enfant en robe et en bonnet carré pût comprendre à la vie de cette pauvre créature? Je pense même que cette femme lui faisait peur, et que dans sa prison il n'était guère à l'aise quand il était seul avec elle. Ce jeune stagiaire, que son oncle avait gratifié d'un meurtre à défendre, pour commencer, défendit cette fille d'après toutes les règles qu'il avait apprises dans les rhétoriques. Il avait écrit son exorde d'après le quousque tandem; il avait évoqué dans sa péroraison tout ce qu'il pouvait évoquer de plus lamentable; il avait été pathétique à la façon des plus grands orateurs d'autrefois; son bon oncle, dans sa réplique, avait rendu justice au jeune orateur; mais, dans cette joute de l'oncle et du neveu, la vie de cette jeune femme ne comptait pour rien; c'était tout au plus une question de politesse, ou tout au moins une question de vanité. Bien plus, dans le fond de son esprit, l'oncle, qui était un bon homme, n'aurait pas été fâché de faire cadeau de cette tête à son neveu, et de laisser vivre cette femme pour encourager l'éloquence naissante du jeune Cicéron; mais quoi! les faits étaient prouvés, et l'accusée elle-même, de la plus douce voix, disait:

J'ai tué cet homme!

Oh! malheur sur moi! À présent que je me rappelle toutes ces affreuses circonstances, moi, je puis dire à coup sûr: J'ai tué cette femme! Moi, en effet, moi seul, je pouvais la défendre, moi seul je savais sa vie, moi seul je pouvais dire par quelle pente fatale, inévitable, la malheureuse créature était arrivée sur ces infâmes bancs des assises; moi seul je savais ce qui l'avait perdue, le voisinage de Paris, qui envoie dans les villages qui l'entourent ses fumiers et ses vices de chaque jour; Paris, corrupteur de toutes les innocences, qui fane toutes les roses, qui flétrit toutes les beautés; insatiable débauché! si redoutable à ce qui est pur et sans tache. Moi seul, si j'avais, en effet, raconté au tribunal, et comme je la savais, la vie de cette fille, ses alternatives cruelles de misère et d'opulence, de flatterie et d'abandon, si je l'avais montrée, aujourd'hui couverte de baisers, le lendemain couverte de boue; si j'avais crié aux hommes qui la jugeaient: Voilà l'ouvrage de vos jeunes fils et de vos vieux pères! la voilà cette fille telle que l'a faite la corruption parisienne! oui; et si j'avais ajouté: Ô juges! cette fille souillée et perdue, je l'aime! À mes yeux, ce sang la lave; en tuant cet homme, à peine s'est-elle fait justice, car elle n'a fait de cet homme qu'un cadavre; mais cet homme avait fait d'elle une prostituée! Voilà ce que j'aurais pu dire, voilà ce que j'aurais dû dire; mais je l'ai laissée mourir. Égoïste, je ne voulais plus qu'elle m'échappât. À présent elle m'appartenait, jusqu'au jour où elle appartiendrait au bourreau. Moi seul, dans ce monde qui l'avait chargée de tant d'adorations et de tant d'outrages, je lui restais indigné et fidèle. Elle, cependant, elle était calme, tant elle était sûre de sa mort. Jamais je ne l'avais vue plus belle. La pâle clarté des assises, le crucifix sanglant au-dessus des juges, ces filles de joie qui venaient, de leurs dépositions unanimes, éclairer la justice du tribunal, ces plaidoiries pour et contre, qui ne disent pas un mot de la question, rien ne put la troubler, rien ne put la distraire. La force d'âme qui l'avait poussée à ce meurtre ne l'abandonna pas un seul instant. Elle appuyait sa tête sur ses mains, comme si elle eût senti sa tête chanceler sur ses épaules. Elle répondait aux juges avec la plus exquise politesse; sa voix était douce, son maintien décent; et pourtant était là, derrière elle, la peine de mort, l'échafaud, le bruit de la hache qui tombe!... toutes choses qui la protégeaient de je ne sais quelle influence éloquente qui l'eût sauvée, n'eût été son infâme métier. Mais comment aurait-on osé s'intéresser à cette prostituée! Sauver de la mort une fille de joie! qu'auraient dit les femmes et les filles de messieurs les jurés et de messieurs les juges? La morale publique et M. le procureur du roi voulaient un exemple. Ce qu'on put faire de plus humain pour la malheureuse Henriette, ce fut de débattre pendant six heures cette condamnation à mort.