XXI.
LE CACHOT.
Quand le juge fut au bout de son arrêt, je pensai en moi-même que j'avais enfin trouvé la solution du problème philosophique et littéraire si longtemps poursuivi,—encore un peu de courage, et mon œuvre était accomplie,—l'horreur était à bout. Je résolus de me raidir jusqu'à la fin du drame, de ne pas en manquer une scène, d'assister à l'entière expiation de cette vie si malheureusement employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je l'aimais, je voulus la revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio, qui me prenait en pitié depuis si longtemps, ne m'abandonna pas dans cette dernière extrémité: grâce à ses liaisons avec quelques hommes puissants, il m'introduisit dans cette vaste prison, dont les plus heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable qu'on pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait pas de calomnier l'enfer, j'entendis des gémissements et des cris de joie, des blasphèmes et des prières; je vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits généraux m'intéressaient fort peu en ce moment. Parmi toutes ces femmes perdues, je n'en voulais qu'à une femme, à une seule,—la femme qui allait mourir. Cette tête qu'on devait couper avait été jetée toute vivante dans cette fosse commune de la guillotine ou du bagne, qu'on appelle la Salpêtrière. Dans quel cachot était tombée la condamnée? Il fallait toute ma persévérance et tout mon amour pour le découvrir. Le cachot où elle était renfermée, à triple serrure, était enfoncé profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée; à l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse épaisse comme d'un beau tapis vert, me permettait de m'asseoir et de plonger tout à l'aise mon regard perdu dans ce néant. Je connais ce banc comme je connais le banc de pierre hospitalier de la maison paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais décrire encore ce bois recouvert de la mousse verdâtre et gluante qui suinte dans les prisons. Le temps et la mauvaise saison avaient creusé ce banc à moitié; on eût dit une auge ou un cercueil; à son extrémité et du côté du soupirail, ce chêne vermoulu offrait une large fente, dans laquelle je pouvais placer ma tête, sans projeter d'ombre dans le cachot, sans avoir peur d'être découvert. Grâce à ce bois creusé, grâce à cette fente propice, ce banc et moi c'était même chose. Du creux de cet observatoire, je pouvais étudier à toute heure cette morte qui palpitait, qui pensait encore dans cette tombe. J'étais couché à cette place des journées entières; cette cour entourée de fortes murailles était devenue mon domaine; à force de protections, j'étais presque regardé comme un guichetier surnuméraire: voilà comment chaque jour je pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive.
Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, cette lumière blafarde, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune femme que déjà l'échafaud réclamait, sans autre espoir (fragile espoir!) que la cour de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma colère en présence de ce tableau lamentable? Dans sa prison, aussi bien que dans le monde, cette femme était mon étude, ma tâche et ma douleur de chaque jour. Le matin j'assistais à son petit lever; le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litière la réveillait en sursaut; ses yeux s'ouvraient précipitamment et effrayés; puis elle se dressait sur son séant, et restait morne et pensive. Un peu plus tard elle était debout, et, fidèle à de certaines habitudes d'élégance et de propreté, elle mettait toutes choses en ordre dans sa prison et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit, c'est-à-dire, elle ramassait çà et là les moindres brins de paille épars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses lèvres; l'eau froide tombait sur son pâle visage, ranimé un instant; elle lavait ses mains déjà si blanches, elle arrangeait sur sa tête si mignonne ses cheveux longs et noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa taille élégante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, non sans frissonner de temps à autre, comme si ses mains eussent été de l'acier poli; autant que possible se prolongeait cette occupation importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, elle se mettait à genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses deux jolies petites jambes repliées sous elle-même, ses bras retombaient lentement le long de son corps; hélas! vous auriez dit qu'elle ne songeait à rien.
Sur le midi, le geôlier lui apportait la pitance accoutumée de la prison: du pain noir et de la soupe tiède dans une épaisse gamelle de bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle posée sur la terre, le geôlier se retirait. Alors la condamnée, agenouillée et la tête penchée sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur; ses deux mains tenaient la gamelle embrassée et se coloraient légèrement à sa chaleur pénétrante; quand elle s'était ainsi emparée de sa soupe par tous les sens, elle la dévorait en un clin d'œil pour se dédommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, à l'heure où jadis elle recevait à sa table tous les amours empressés à lui plaire, le même geôlier silencieux lui jetait un morceau de pain par le guichet de sa prison; elle mangeait lentement son pain noir, levant les yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de pleurs, la bouche à moitié pleine, laissant tomber sur la terre humide le reste de ce pain si dur. Quelle lente agonie! quelle profonde solitude! quel néant! et pourtant que de tristes épisodes je pourrais ajouter à cette triste histoire!
Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue à la voûte sinistre étincelait de feux violets, pendant que l'insecte joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se prit à chanter. D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix était belle et sonore. C'était un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune de chanteur de carrefour, aux sons ambigus de l'orgue; mais cependant elle donnait à cet air une expression indéfinissable, et moi, couché dans mon banc, je recevais ces accents funèbres avec un tremblement convulsif. C'était le dernier soupir d'un beau jeune homme blessé à mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger l'instant d'après.
Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur un morceau de laine, sur sa couverture trouée, elle frottait je ne sais quoi; mais elle le frottait avec une persévérance et une activité incroyables. Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner le progrès du frottement; tantôt elle considérait son morceau de métal à chaque minute. Pensez-vous bien qu'il s'agissait de le rendre luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait? La tâche était difficile. La condamnée s'impatientait, s'épuisait, se décourageait, se remettait au travail; quand tout à coup elle poussa un cri de joie: l'œuvre était accomplie! elle avait dérobé un vieux bouton de cuivre à son geôlier, et elle avait rendu ce cuivre assez brillant pour qu'il pût lui servir de miroir!
D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si longtemps qu'elle ne s'était vue! Mais au premier coup d'œil jeté sur ce métal perfide, elle chercha en vain toute cette véritable beauté, l'objet constant de son culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son amour! En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'était plus sa figure! ce n'étaient là ni ses yeux si vifs, ni sa peau si veloutée et si blanche, ni l'incarnat de ses lèvres, ni la perle de son sourire, ni la grâce de son maintien. Elle avait sous les yeux un fantôme, un triste et pâle reflet d'une ombre! Indignée, elle rejeta bien loin ce miroir menteur. L'instant d'après, elle le ramassait et se regardait encore; elle en était venue à penser que ce miroir était trompeur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que ce reflet jaunâtre la couvrait tout entière, que ce faux jour la rendait moins blanche; et alors, grâce à ses souvenirs, elle se revoyait telle qu'elle s'était vue: elle retrouvait un à un toutes ses roses et tous ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les plus fleuris, aux plus beaux jours de sa limpide beauté; ses souvenirs les embellissaient encore, un sourire faisait le reste.
Au moment où elle se souriait ainsi à elle-même, heureuse et fière, oublieuse de toutes choses, le geôlier entra dans son cachot.
XXII.
LE GEÔLIER.
Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait été vaincu, aussi bien que moi, par cette beauté sans rivale. Pourtant, une rude écorce enveloppait le cœur de cet amant étrange. Il n'avait guère été plus heureux que la misérable dont il était le gardien. Il était né dans cette prison, dont son père était le geôlier avant lui. Une femme des galères l'avait engendré sous le bâton, et pourtant cet être avorté était venu assez à temps et assez intelligent pour être un geôlier à son tour. Il était hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire sa déclaration d'amour. D'abord il se plaça prudemment contre la porte entr'ouverte, et, ainsi appuyé, levant sur la malheureuse fille ses deux yeux inégaux, ouvrant une large bouche, dont l'épaisse lèvre laissait à peine entrevoir les dents aiguës d'un vieux renard, il lui parla un inintelligible langage—il lui fit signe qu'avant quinze jours on devait lui trancher la tête; le signe fut horrible et très-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde main derrière sa tête, baissa son large cou et fit semblant de se frapper; sa poitrine rendit un bruit sourd, assez semblable à celui du couteau qui tombe... Puis il redressa en même temps sa tête, sa longue barbe, ses épaisses lèvres, ses dents aiguës, et son large sourire qu'il avait conservé précieusement, sans doute pour s'éviter la peine d'en commencer un second.
La condamnée regardait cet homme d'un œil hagard. Lui, cependant, il s'approcha d'elle; il lui prit la main moins brutalement qu'on eût pu croire, et avec cette éloquence qui n'appartient qu'à la passion, il lui expliqua longuement qu'elle pouvait être sauvée. Je ne sais quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais enfin elle eut l'air de consentir à tout; elle ne retira pas sa main des mains de cet homme; ils convinrent tout bas d'une heure plus favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante; il sortit enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait sténographié sur son horrible visage.
Mon Dieu! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage à mon aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier!—et encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir, d'étonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence de plus belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me suffire et au delà, et voilà que, si je veux, je peux assister à l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans cœur avec un homme difforme!—Et quand? et quel jour? et à quelle heure? Ce soir, tout à l'heure, à présent peut-être! Et je restais cloué sur mon banc, sans pouls, sans haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, mon âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui pût franchir les ténèbres épaisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer dans ces ténèbres? Oh! malheur à moi qui ai permis à cette femme de se perdre ainsi! Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans son fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du geôlier, mais avec tant de respect que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant le même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond de son cachot; outre la pitance accoutumée, l'homme tenait à la main une botte de paille fraîche, qu'il étendit gravement sur la vieille paille; puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui se refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce n'était pas encore pour aujourd'hui.
Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude me reprit. Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour demain, pour ce soir peut-être? Il faisait nuit—une de ces nuits trop noires même pour les amants, trop noires même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir, un pressentiment invincible me poussait; je descendis à tâtons dans la cour; l'air était glacé; le brouillard s'était trouvé emprisonné dans ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement, sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu sur cette terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait à cette heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funèbre accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime. Henriette eût été couchée toute sanglante sur sa dernière paille, qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, l'homme avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Déjà je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus apercevoir, j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur égaré, le faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. C'était lui! c'était l'autre monstre—le mâle! La porte s'ouvrit lentement, lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le geôlier s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, à la funèbre lueur, j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, étendue, et qui ne dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet homme était son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe suprême, le triomphe d'une femme à peu près morte! La lampe étant posée à terre, torche digne d'un pareil hymen, le geôlier s'avançait d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille charmante, son horrible visage s'approchait déjà de ce doux visage; et moi! moi, je voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était fixée là, attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir, quand heureusement la lampe s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu! le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le délire: tant de malheur le tuerait!
Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours après je pus m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut obligé de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus charmante des femmes.—Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu n'as jamais vu une créature plus accomplie.—En effet, disait Sylvio, elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu pitié d'elle et qu'on ne la fera pas mourir.—À ces mots, la fièvre me reprit:—ne pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! tombe sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais, si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou qu'on la plaignît devant moi, je retombais dans le même égarement!—Cependant il s'agissait pour la condamnée d'un grand délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète, pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait à lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle avait réponse même à la mort; l'instant d'après, je vis entrer deux hommes en habit noir, deux docteurs en médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à l'huissier:—Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le jeune homme, rappelant le vieillard:—Cette femme est enceinte, s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, tout s'oppose à ce qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves, qu'un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait de plus funeste.
XXIII.
LA SALPÊTRIÈRE.
Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me promener sur le boulevard Neuf.—Monsieur le jeune docteur, me disais-je à moi-même, vous avez fait là une belle œuvre. Vous venez de rendre un grand service à l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu, vous n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps; laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où il aura le droit d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère. Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n'aura rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère le temps de nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce fœtus coulera, à défaut de sang, sous le scalpel de l'opérateur, digne objet de plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j'étais arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des vieilles femmes de rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier, populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants; toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs. Cette hospitalière maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux femmes folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la femme au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s'il s'agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et les plus chastes. La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre est seul, et derrière cette pierre de taille, il n'a plus d'autre occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente. Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant d'oisivetés et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant d'amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d'une allée, vis-à-vis une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et ses deux enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps à autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu avancé, car elle était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue, qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux, mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, se reprochant cet instant d'espérance et de repos.
—Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour soutien la misère,—et pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!—Nul espoir! nul bonheur!—Ta mère qui t'aime tant, à présent qu'elle peut encore te nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et pour elle. Elle n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, elle et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon, d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour linceul!
XXIV.
LE BAISER.
Ma victime m'avait échappé. On l'avait tirée de son cachot pour la renfermer dans une chambre à l'usage des vivants. Depuis que je ne pouvais plus la voir, j'étais sorti de ma prison volontaire, j'étais rentré dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour sortirait, et bientôt, de l'abîme de ses jours; mais, pour m'arracher, autant qu'il était en moi, à cette funeste pensée, je me jetai plus que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie commune, espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie, et pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais sur le temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que c'était un songe; je ne m'entourais que de figures riantes; le printemps était revenu, et avec le printemps ces admirables promenades où votre admiration, éveillée à chaque pas, marche sans jamais se lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces transports toujours nouveaux, un compagnon invisible parle à votre cœur, une voix mystérieuse chante doucement à votre oreille; vous n'êtes pas seul, ou plutôt vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement rangées contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait fièrement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté, de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d'y jeter au moins un coup d'œil. J'entrai dans la cour, et après avoir respiré de plus près l'odeur de ces lilas embaumés, j'allais continuer ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette machine étrange se composait d'une longue estrade en bois de chêne; une légère barrière l'entourait de deux côtés; sur le derrière s'appuyait un escalier; sur le devant s'élevaient deux larges poutres menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était mobile; on voyait pourtant que l'ouvrage était bien près d'être achevé: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant à son œuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié plein; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.
Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau m'inquiétait malgré moi: que voulait dire ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fixé à la même place, tout un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose. J'étais donc debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet, curieux, écoutant avec un frémissement involontaire les coups du marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c'était mon fabricant de la Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours, et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le charpentier l'accueillit en bon jeune homme, il reçut sa corde sans trop la regarder, il la paya généreusement, et renvoya cet enfant avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied de l'échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit pas à l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'œil toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu'un; ce quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop tôt, qu'on remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui les heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle et fraîche, naïve et curieuse; après le premier bonjour à son amant, elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. À la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications, fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier moins fort; puis elle consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile, de sorte qu'une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine, pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité: je commençais à comprendre cet horrible mécanisme! J'avais peur de le comprendre, quand tout à coup la planche s'abaisse lentement entre les deux poutres; tout à coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi garottée; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu'il a portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se défendre, pas un mouvement ne lui était permis.
Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait servir.
XXV.
LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ.
Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible contemplation; je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver derrière moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.—Viens, mon ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens voir cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier. Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n'est que trop certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s'assurer que l'échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien jointes pour s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que le couteau. Une fois qu'il se sera bien assuré de l'excellence de ce travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la société tout entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction au maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d'amour ne sera plus qu'un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant; on n'entendra plus là,—non plus jamais—le bruit des baisers,—à moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône que jette le prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j'y pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu et de s'être balancé longtemps au bout d'une corde dans un des éclatants paysages d'Italie; celui-là, d'avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où il pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin, de s'être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône, entraîné qu'il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je m'étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les yeux d'un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a été encore enduit que de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai raconté, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu donc, Sylvio?
—Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d'un pas ferme. Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même. Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là, tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau, car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est véritablement mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à l'ombre, ou plutôt au soleil d'un vieil orme dont la feuille était encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et l'étendue sont encore pour la France un vif sujet d'étonnement, et quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations d'un homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le condamné aimait passionnément:
«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth me quitta, et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir à cette place et à l'heure même, j'avais fait la dernière action de ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me réchauffer;—et mes esprits s'affaiblirent par degrés,—et mon cœur s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui m'entourait,—et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, de ce qu'elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence venait d'être prononcée, et comme si jusque là je n'eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.
«Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait près de moi de la nourriture, qu'un homme pieux qui m'avait visité m'avait envoyé de sa propre table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers; elle m'avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour les tuer. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être en un pareil moment; je crois que ma tête s'égara. Une sorte de bourdonnement sourd, semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant mes yeux;—et je ne pouvais me rien rappeler. J'essayai de dire mes prières, mais je ne pus me souvenir que d'une prière isolée, çà et là, et sans suite avec les autres prières; il me semblait que ces mots confus, adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant de blasphèmes que je proférais.—Je ne sais même plus ce que disaient ces prières, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors. Mais tout à coup il me sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et que je ne resterais pas là pour y attendre la mort. Espérance! Était-ce bien de l'espérance?—Et je me levai d'un seul bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre du cachot, et je m'y attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais la puissance d'un lion.—Et je promenai mes mains sur chaque partie de la serrure de ma porte;—et j'appliquai mon épaule contre la porte même, quoique je susse qu'elle était garnie en fer et plus pesante que celle d'une église;—et je tâtonnai le long des murs et jusque dans le recoin de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu mes sens, que tout le mur était en pierres massives de trois pieds d'épaisseur,—et que lors même que j'aurais pu passer à travers une crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi d'une faiblesse comme si j'eusse avalé du poison; je n'eus que la force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. Je tombai sur mon lit, et je crois que je m'évanouis. Mais cela ne dura pas, car ma tête tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.—Et je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'il était minuit et qu'Élisabeth était revenue comme elle me l'avait promis, et qu'on refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme d'un drap blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée dans la neige, au milieu des ténèbres, à la porte même de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et je connus que j'avais fait un rêve.
«L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse envoyé chercher. Il m'exhorta solennellement à ne plus songer aux peines de ce monde, à tourner mes pensées vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon âme avec le ciel, dans l'espérance que mes péchés, quoique grands, me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m'assis de nouveau sur le lit, et je m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec moi-même et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon esprit que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures à vivre; qu'il n'y avait point d'espérance pour moi en cette vie, qu'au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison: «Ce n'était que l'angoisse d'un moment; elle causait peu ou point de douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à divaguer et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement, je me sentais lier les mains l'une à l'autre; mais la chose qui me faisait le plus d'horreur, c'était l'idée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter ce bonnet blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit éternelle, le reste ne m'eût pas été si horrible. Au milieu de ces imaginations funèbres, un engourdissement général gagna petit à petit tous mes membres.
«L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur, qui diminuait la souffrance causée par mes idées, et cependant, même dans cet engourdissement stupide, je continuais encore à penser. Alors l'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais le son m'arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes fermées ou bien à travers une grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas et devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allèrent çà et là, l'un après l'autre, puis enfin ils disparurent tous tout à fait. Je m'endormis.
«Je dormis jusqu'à l'heure qui devait précéder l'exécution. Il était sept heures du matin, lorsqu'un coup frappé à la porte de mon cachot me réveilla. J'entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques secondes avant d'être complètement réveillé, et ma première sensation ne fut que l'humeur d'un homme fatigué et qui fait un bon somme, qu'on réveille en sursaut. J'étais las et je voulais dormir encore. Une minute après, les verroux de l'extérieur de mon cachot furent tirés; un guichetier entra portant une petite lampe; il était suivi du gardien de la prison et de l'aumônier. Je levai la tête; un frisson semblable à un choc électrique, à un plongeon subit dans un bain de glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'œil avait suffi. Le sommeil s'était éclipsé comme si je n'eusse jamais dormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation. «Roger, me dit le gardien d'une voix basse mais ferme, il est temps de vous lever!» L'aumônier me demanda comment j'avais passé la nuit, et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moi-même, je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient, mes genoux s'entre-choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas encore grand jour; et comme la porte du cachot restait ouverte, je pouvais voir au delà la petite cour pavée; l'air était épais et sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. «Il est sept heures et demie passées, Roger!» dit le gardien de la prison. Je rassemblai mes forces pour demander qu'on me laissât seul jusqu'au dernier moment. J'avais trente minutes à vivre!
«J'essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots que je voulais dire; le souffle me manqua; ma langue s'attacha à mon palais; j'avais perdu, non pas la parole, mais la faculté de parler; je fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains efforts! je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai à la même place sur le lit. J'étais engourdi par le froid, probablement aussi par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré dans ma prison; je demeurai roulé pour ainsi dire sur moi-même, afin de me tenir plus chaudement, les bras croisés sur ma poitrine, la tête pendante, tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable que j'étais hors d'état de soulever ou de remuer. Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé noir, et, tout étrange que cela soit, je ne pouvais m'empêcher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort m'attendît l'instant d'après. Je remarquai la lampe que le guichetier avait déposée à terre, et qui brûlait obscurément avec une longue mèche pressée et comme étouffée par l'air froid et malsain; et je pensai, en ce moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis la veille au soir. Et je regardai le châssis du lit en fer nu et glacé, sur lequel j'étais assis, et les énormes têtes de clous qui garnissaient la porte du cachot, et les mots écrits sur les murs par d'autres prisonniers. Je tâtai mon pouls, il était si faible qu'à peine pouvais-je le compter. Il m'était impossible de m'amener à sentir, à comprendre, à me dire, à m'avouer à moi-même, en dépit de tous mes efforts, que véritablement j'allais mourir. Pendant cette anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle commencer à sonner l'heure, et je pensais: «Seigneur, ayez pitié de moi, malheureux!»—Non, non, ce ne pouvaient être encore les trois quarts après sept heures!—tout au plus, au moins les trois quarts... L'horloge sonna les trois quarts... et—elle tinta le quatrième quart, puis huit heures.—L'heure!
«Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m'avaient laissé.
«Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace: mes souvenirs sont très précis jusque là, mais ils ne sont pas à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très bien comment je sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces hommes; mais cela me fut impossible.
«Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse préparé.
«Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait à l'un d'eux quelque chose à haute voix; il vint à moi et me dit... je ne sais pas au juste ce qu'il me dit,—par exemple,—«que nous devrions nous embrasser;» mais je ne l'entendis pas distinctement.
«La chose la plus difficile alors pour moi était de me tenir debout sur mes deux pieds et de ne pas tomber. J'avais cru que ces derniers moments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'éprouvais ni rage ni horreur; mais seulement une faiblesse nauséabonde, comme si le cœur me manquait et comme si la planche même sur laquelle j'étais se dérobait sous moi. Je chancelais. Je ne pus que faire signe au vieillard à cheveux blancs de me laisser: quelqu'un intervint, qui le renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un officier dire à demi-voix à l'aumônier: Tout est prêt! Comme nous sortions, un des hommes en noir porta un verre d'eau à mes lèvres, mais je ne pus avaler.
«Nous commençâmes à nous mettre en marche à travers les longs passages voûtés qui conduisaient de la grande salle à l'échafaud. Je vis les lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour ne pénètre jamais sous ces voûtes; j'entendis les coups pressés de la cloche et la voix grave de l'aumônier, lisant, comme il marchait devant nous: «Je suis la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra;—et quoique les vers rongent mon corps dans ma chair, je verrai Dieu.»
«C'était le service funèbre, prières composées pour les morts qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, récitées sur nous qui étions debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis et ce fut là mon dernier moment de complète perception. Je sentis la transition brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches grinçantes qui montaient à l'échafaud. Alors je découvris l'immense foule qui s'étendait noire et silencieuse sur toute l'étendue de la rue au-dessous de moi; les fenêtres des maisons et des boutiques tout en face de l'échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu'au quatrième étage. Je vis l'église du Saint-Sépulcre dans l'éloignement à travers le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait l'échafaud, la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison même qui s'élevait à côté et qui semblait projeter sur nous son ombre encore impitoyable; je sens encore la brise fraîche et froide qui vint frapper mon visage. Je vois encore aujourd'hui tout ce dernier coup d'œil qui me frappe l'âme comme ferait un coup de massue; l'horrible perspective est tout entière devant moi: l'échafaud, la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d'émotions dans la cour de l'auberge en face; j'entends le murmure bas et rauque qui circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis tant d'objets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul coup d'œil: mais il fut court.
«À dater de ce coup d'œil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du nœud fatal, le bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon exécution et ma mort ne m'ont laissé aucun souvenir;—si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec fermeté; que j'étais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement cette minute d'angoisses, c'est un réveil d'un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apporté ma grâce; qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud et que je m'étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce qui s'était passé.»
Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse, de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse présente. Je l'écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur même me réconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas avec cette âme immortelle qui s'en va, violemment chassée du corps qu'elle habite.
Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter Henriette, cette fille qui allait mourir.
L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement, que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà si loin de moi.
«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un pareil héros, un condamné à mort qui raconte lui-même l'histoire de son exécution à mort, on ferait un beau livre?
—Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n'en faisons pas un livre, car c'est là un livre tout fait.
J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.