VI
L’ÉPOUVANTE
Elle n’avait pu fermer l’œil, en proie à ses angoisses. S’étant levée plus tôt que d’ordinaire, elle s’assura, puérilement, presque superstitieusement, que l’enfant était bien là, dans le petit cabinet qui donnait dans sa chambre. Il dormait encore, tourné vers le mur, la touffe noire de sa tête émergeant de la blancheur des draps.
Rassurée, elle descendit à la salle à manger pour y prendre son café au lait. Elle était forcée, en laissant la porte ouverte, de voir Laurent quand il descendrait. Il ne pouvait pas lui échapper.
Plus jaune que d’ordinaire et plus creuse était la figure sèche de Mᵐᵉ Carmin, plus foncés ses yeux noirs au blanc bilieux. Mais, le dos droit, le regard distant, elle ne laissa rien voir des souffrances qui la torturaient.
Tout en donnant ses ordres, tout en remuant la cuiller dans son bol:
«Qu’est-ce que je vais en faire aujourd’hui? Comment l’occuper pour qu’il ne s’échappe pas? Si je lui faisais faire des devoirs de vacances?... Ce serait une bonne punition...»
Elle n’analysait pas, certes, tout ce qu’il y a d’anormal, de presque monstrueux dans la vie d’un enfant de hobereaux, seul de son espèce parmi la monotonie campagnarde, sans compagnons, sans pairs, isolé dans sa caste comme dans une tour, dernière forme, sans doute, de la féodalité partout ailleurs oubliée.
Les deux bonnes venaient à peine de se retirer que Clémentine revint à la salle à manger. Elle était toute pâle entre les bandages de sa face massacrée. Et, dans l’expression de ses petits yeux bleus, il y avait une sorte d’indulgence, une grande et discrète pitié.
—Madame... murmura-t-elle comme à regret, il y a encore une histoire... Voilà des gens qui viennent d’entrer à la cuisine et qui demandent à voir Madame tout de suite. C’est rapport à Monsieur Laurent... Il paraît que c’est arrivé hier. Mais Madame, ils disent qu’ils vont porter plainte au Parquet...
Mᵐᵉ Carmin s’était levée. Elle n’avait plus une goutte de sang dans les veines.
—Faites entrer!... dit-elle faiblement.
Et, pendant l’instant qu’elle attendit, sa tête tomba sur sa poitrine, durement courbée par la main même de la fatalité.
—De quoi s’agit-il, Quesnot?
Elle venait de reconnaître l’un de ses fermiers, celui de la petite ferme de la Belle Haie, qui, toujours, était en retard pour payer ses termes, et qu’elle menaçait chaque fois d’expulsion. Il était accompagné par son frère, qu’elle connaissait bien également.
Elle s’était rassise. Elle leur fit hautainement signe de prendre des chaises. Mais ils restèrent debout, la casquette aux doigts et leur regard sournois examinait le plancher.
—Voilà, Madame..., dit l’aîné sans se presser. Est que mon p’tit gas, Benjamin, qu’ vous connaissez ben, s’est trouvé assommé hier à la soirante par vot’ garçon, dans l’ chemin d’ la Courlande, qu’il en est resté sans connaissance pendant plus d’un quart, et qu’ c’est d’aucuns qui passaient qui nous l’ont ramené tout masqué de sang. Le por’ méchant gosse est installé d’une manière qu’il va p’t-être bien en perdre un œil. Il a dit comme ça, quand il a pu parler, qu’monsieur Laurent, qu’il n’a jamais vu que de loin à la messe, l’a croisé dans l’ chemin, qu’ils ne se sont dit mot, et qu’il s’est trouvé frappé et tombé sans savoir pourquoi. Vu la position où qu’il est, j’ons l’intention d’ porter plainte pas plus tard que tout de suite, chose que vous d’vez ben comprendre, Mâme Carmin.
Elle essayait de ne pas perdre la tête. Hostiles et froids, les deux paysans la regardaient. Elle fut brusquement debout.
—Le médecin... bégaya-t-elle. Avez-vous vu le médecin?...
—Où qu’on l’aurait vu, Madame?... répondirent-ils presque ensemble.
Elle comprit ce qu’ils voulaient dire. Elle continua:
—Vite! Vite!... la victoria!... Je vais faire atteler, je vais aller chercher le docteur moi-même à la ville et vous l’amener. Je verrai l’enfant... Nous... Si vraiment il est si mal, je... vous n’aurez pas à vous plaindre de moi. Vous le savez bien, voyons!
A leur tour ils avaient compris. Ils n’étaient venus que pour cela. Mais hochant la tête d’un air implacable:
—C’est des choses qui ne se peuvent pas, ça, Mâme Carmin! dit le père. C’est tout d’ même pas parce que vous êtes au château et nous à la ferme que votre éfant doit tuer les nôtres sans que nous parlions!...
Il se vengeait, en cette minute, des longues années vassales supportées en silence.
Le frère, sans élever la voix, commença:
—On n’est pas au temps des seigneurs, vous savez ben!...
Mᵐᵉ Carmin courut fermer la porte, revint à eux.
—Voyons!... Voyons!... haleta-t-elle. Ce n’est peut-être rien... Nous allons voir... Dans tous les cas, il y a toujours moyen de s’arranger pour que... Oui...
—J’ voyons bien qu’ vous voulez recouvrir le mystère!... dit finement le paysan.
Il sembla réfléchir.
Quelques phrases suivirent de part et d’autre, à double sens, hypocrites. Puis:
—On verra ça, Mâme Carmin... On verra ça!... La Belle-Haie est une gentille ‘tite’ ferme, bien sûr. Mais quand qu’on n’est pas maître sur sa terre...
Un soupir profané, enfin, la soulagea. Le spectre de la Justice s’écartait. En cette minute, son avarice même ne calculait pas ce qu’allait lui coûter une telle affaire. Il s’agissait de sauver son enfant. C’était tout.
Elle rouvrit fiévreusement la porte.
—Maria!... Clémentine!... Il faut trouver François tout de suite, qu’il attelle!... Je vais à la ville à l’instant!
Elle se reprit pour demander, avec quelque dignité retrouvée:
—Où est Monsieur Laurent?
Mais il avait, bien entendu, profité du désarroi pour disparaître.
*
* *
Elle revenait de sa course épouvantable et longue. Il était presque midi. Laurent n’était toujours pas là.
Le médecin avait fait craindre de très mauvaises suites pour ce coup reçu par le petit Benjamin. L’enfant, en tous cas, resterait borgne. Au docteur, on avait raconté comme quoi grimpant un talus, il avait reçu des pierres sur la tête. Mais l’histoire véridique, sourdement, courait déjà tout le village. Mᵐᵉ Carmin, en rentrant, avait bien vu comment les gens la regardaient. Elle sentait le château tout entouré de murmures.
Oubliant de se mettre à table, elle écrivit rapidement deux mots, un pour son frère, un pour le curé, puis se mit à les attendre, en marchant de long en large dans la salle.
Elle était, maintenant, obligée de les mettre au courant, de leur demander secours, de les constituer conseil de famille. Il ne lui était plus possible de rester seule avec sa responsabilité. Son orgueil ne souffrait pas encore. Elle vivait une de ces minutes où les sentiments ordinaires sont dépassés.
Des obscurités ne parvenaient pas à s’éclaircir dans son esprit. Le petit Benjamin ne devait pas dire toute la vérité.
«Je sais bien que Laurent est d’une violence effroyable. Mais, enfin, il ne l’aurait pas arrangé comme ça sans motif!»
Une autre question la harcelait: «Avec quoi donc l’a-t-il frappé pour lui faire une blessure pareille?»
Jacques de Bonnevie et l’abbé Lost venaient à peine d’entrer, visages étonnés, inquiets, venaient à peine d’expliquer qu’ils n’avaient pas fini leur déjeuner pour accourir plus vite, que Clémentine, une fois de plus, parut à la porte de la salle.
—Madame, ce sont trois enfants qui veulent parler à Madame, parce qu’ils disent qu’ils savent des choses...
—Mais qu’est-ce qui se passe?... s’exclama l’oncle Jacques.
Mᵐᵉ Carmin ne murmura qu’un mot, tandis que ses yeux chaviraient:
—Laurent!...
—Encore?... fit le curé.
—Faites entrer les enfants... ordonna Mᵐᵉ Carmin.
Et, la cuisinière disparue, vite elle chuchota, penchée:
—Il a assommé le petit Benjamin Quesnot hier au soir, dans le chemin de la Courlande. Je...
—Bonjour, m’sieurs et dames!... dirent trois petites voix.
Le plus grand des enfants, treize ans, s’avança. C’était le fils de la postière. L’oncle Jacques et l’abbé froncèrent le sourcil. Ce gamin n’avait pas bonne réputation.
Celui-ci, tête ronde et rousse, oreilles décollées, petits yeux de fouine, déguenillé presque, commença sans timidité:
—C’est l’ gas Louis qu’est la cause de tout. C’est lui qui y a vendu son casse-tête.
Mᵐᵉ Carmin sursauta:
—Quel casse-tête?... interrogea-t-elle, la voix blanche.
—Ben, l’ casse-tête qu’y a laissé son père. Laurent y s’en était ambitionné. Même qu’on s’était tous foutu des coups l’autre semaine à cause de ça!
—Allons! Tâche de t’expliquer clairement!... menaça le curé.
A ces mots, les trois enfants se mirent à parler tous ensemble, dénonciateurs, lâches, pleins de vengeance longtemps couvée. Et ce fut tout un vomissement d’histoires compliquées, inconnues, réquisitoire affreux, où la vie cachée du petit de Bonnevie se dévoilait.
«Mon Dieu!... Mon Dieu!...» répétait tout bas la mère.
Mais l’abbé Lost avait frappé sur la table, faisant sonner la vaisselle du couvert mis. Les enfants se calmèrent.
—Réponds-moi, toi tout seul!... ordonna le prêtre en s’adressant au plus grand. Vous dites que Laurent aurait frappé le petit Quesnot avec un casse-tête que lui aurait vendu le petit Louis...
—Laurent n’a jamais d’argent!... interrompit Mᵐᵉ Carmin.
—Etait pas de l’argent!... s’exclamèrent-ils tous trois.
—Chut!... s’emporta l’abbé. Réponds, toi!
Le petit drôle avala sa salive pour parler plus clairement:
—Etait un bracelet d’or, dit-il, qu’il y a donné pour avoir le casse-tête. Un bracelet qu’imite le serpent, avec deux pierres rouges pour faire l’s yeux!
Mᵐᵉ Carmin ne put étouffer un cri:
—Mon bracelet!
Son frère lui toucha le bras.
—Va donc voir s’il manque!
Quand elle redescendit, elle était si livide qu’ils devinèrent.
—Le tiroir a été forcé... dit-elle dans un souffle, en retombant assise.
Voleur!....
Un peu de sueur lui coulait aux tempes.
—Où peut-il être, dans tout ça?... demanda l’oncle Jacques.
—Oh! Il est pas loin!... s’écrièrent les trois enfants. Il était à la haie, tout de suite, qui nous tirait la langue! Même que...
—Envoyons François le chercher! proposa l’abbé Lost, péremptoire.
Appelées encore une fois, les servantes montrèrent des visages où la peur et la curiosité se mêlaient. Mᵐᵉ Carmin ne pouvait plus prononcer une parole. Ce fut l’oncle Jacques qui leur donna l’ordre d’appeler François, afin qu’il ramenât Laurent.
Il entra d’un air dégagé, jeta sur l’assistance un coup d’œil mauvais. Puis:
—Ce n’était pas la peine de m’envoyer chercher, fit-il avec dédain. Je rentrais. Il est l’heure de déjeuner.
Le curé l’avait saisi par sa manche.
—Pourquoi as-tu fait ça, Laurent?... Tout ça?...
Il savait bien de quoi on lui parlait. La présence des trois camarades suffisait pour le renseigner. Du reste, les allées et venues de la matinée l’avaient averti tout de suite. Il était à peine un peu plus pâle que de coutume, avec un regard concentré qui défiait la destinée.
—Pourquoi as-tu fait ça? recommença le prêtre avec toute une consternation dans la voix.
L’enfant haussa les épaules.
—Est-ce que je sais?
Fier et traqué, tout à coup il parla, comme s’il eût foncé sur des ennemis.
—Je voulais le casse-tête, je l’ai eu. On n’a qu’à me donner de l’argent. Pourquoi m’a-t-on vendu mon poney? Tant pis pour le petit Quesnot. Il n’avait qu’à ne pas passer dans le chemin. J’avais envie d’essayer mon casse-tête. Je l’ai essayé. Voilà tout.
La rumeur qui suivit ces mots fut sourde et longue. Le premier, l’oncle Jacques éclata:
—La maison de correction! Voilà ce qu’il lui faut!... Du reste, les parents ont dû porter plainte. Et ils ont bien fait!
Mᵐᵉ Carmin retrouva la parole:
—Tu te trompes, Jacques. Ils ne porteront pas plainte...
Clémentine, restée à la porte avec sa figure bandée, hocha lentement la tête. Il y eut un échange éloquent et rapide de tous les regards. Celui de Laurent, pendant une seconde, jeta des éclairs. Tous avaient compris.
—Monsieur le curé, poursuit Mᵐᵉ de Bonnevie, veuillez me préciser l’adresse de ces Pères Jésuites dont vous m’avez parlé. Vous, mes enfants, vous pouvez vous retirer. Vous, Clémentine, dites à Maria de vous aider à sortir du grenier la malle de Laurent et ma valise. Et toi, Laurent, déjeune. Nous partirons par le train de quatre heures.
VII
UN FRISSON DANS LA NUIT
—Tu m’écoutes, Alice?
—Mais oui, Jacques!
Patient et doux, le pauvre historien reprenait sa lecture.
Depuis son retour du chef-lieu, Mᵐᵉ de Bonnevie, ne pouvant supporter le vide du château, qui semblait soudain si grand sans Laurent, avait prié son frère de venir y habiter avec elle.
A contre-cœur il avait fait ce sacrifice. Transporter ses papiers, quelle aventure! Mais il n’avait pu résister au regard pathétique de sa sœur.
Après huit jours passés là-bas à installer son fils chez les Jésuites, à compléter son trousseau, huit jours de faiblesse où, sans cesse, elle retardait son retour, elle avait dû revenir enfin, revenir accablée, défaite, avec un visage tragique, plus humain, un visage d’où l’orgueil était tombé comme un masque.
Dès le lendemain, elle avait été trouver son frère pour le décider à venir près d’elle. Non, elle ne pouvait souffrir sa solitude subite. Malgré ses méfaits de plus en plus graves, il était si vivant, l’enfant, il remplissait si bien la maison, le parc, toute la vie! Jamais elle ne l’avait quitté depuis sa naissance. Jamais la chère et terrible petite présence ne lui avait manqué. Et maintenant il n’était plus là; maintenant il était comme dans l’autre monde. Elle ne le sentirait plus respirer le même air qu’elle. Elle ne saurait plus rien de son regard, de sa voix, du bruit de ses pas, de ses joues toutes rondes de bébé, de ses belles boucles noires tantôt retombées sur les yeux et tantôt relevées sur son front tourmenté. Il portait désormais un uniforme, mêlé à d’autres, à des inconnus, loin d’elle. Elle ne profiterait plus de son enfance. Et elle n’aurait plus de ses nouvelles sinon par des lettres envoyées tous les huit jours, et ces lettres ne seraient même pas de lui.
Ecrire à sa mère?... Elle savait bien qu’il ne lui enverrait même pas un mot.
De quel regard il l’avait fixée, au moment du départ! Il y avait eu, dans ses yeux gris foncé, si durs et si beaux, un reproche plein de menace, une moquerie pleine de haine. Même à la dernière minute, il avait refusé de lui dire adieu. Il s’était détourné brusquement quand elle avait voulu l’embrasser. Et, de toute son âme, elle avait souhaité le reprendre, le remmener avec elle, lui crier: «Viens! c’était pour rire! C’était pour te faire peur!... Tu crois donc que je puis me passer de toi?»
Enfermé! Lui!... Lui, le poulain sauvage ivre de grand air et de liberté! Il lui semblait qu’elle l’avait conduit en prison, qu’elle avait commis un crime, qu’elle l’avait laissé sans défense avec des bourreaux.
«C’était nécessaire!... se répétait-elle pour calmer ses remords. Il fallait bien en débarrasser le pays. Qui sait ce qui serait encore arrivé?...»
Le premier soir que son frère vint s’installer au château, elle crut, en se mettant à table, qu’elle allait pouvoir parler de l’enfant. Mais, dès les premières paroles, l’oncle Jacques se répandit en propos pleins de colère, puis la félicita, tout en se frottant les mains, de l’heureuse décision qu’elle avait prise. Alors le silence, entre eux, tomba. Mᵐᵉ de Bonnevie n’osa pas défendre son fils: le petit Benjamin Quesnot était très mal. Elle venait même de faire, à l’autel de la Vierge, un vœu pour sa guérison.
Dès la seconde soirée, après dîner:
—Veux-tu que je te lise quelques pages de mes essais, Alice?... Ça te changera les idées, et moi ça me fera plaisir.
Elle préférait encore cette corvée aux conversations pénibles. Elle accepta. L’oncle Jacques, heureux de satisfaire sa passion, empressé, candide, vint s’asseoir près d’elle qui cousait pour les pauvres, dans le petit salon.
Il lisait. Il y avait de grands extraits traduits par lui des vieilles chroniques italiennes. Il y avait des aperçus sur l’origine de la guerre des Guelfes et des Gibelins, des tirades sur les Noirs et les Blancs, l’aristocratie et le peuple. Il y avait des étymologies:
«Condottiere vient du latin conducere. Les condottieri étaient bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme tous ceux de cette époque ensanglantée...»
Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de Cordoue...
Elle entendait, sans les écouter, passer ces noms. En quoi tout cela pouvait lui importer? Que venaient faire, au milieu de son angoisse maternelle, ces rengaines de vieux maniaque?
Absorbée sur sa couture, absente: «Laurent!... Laurent!...» se répétait-elle. Et rien d’autre ne pouvait occuper son cerveau supplicié.
Le cinquième soir, l’oncle Jacques s’assit dans le fauteuil de tapisserie avec plus de solennité que de coutume.
Sur un bout de la table à ouvrage, ses papiers étaient étalés, voisinant les étoffes de sa sœur, les bobines, la corbeille, les petites boîtes, les ciseaux. L’unique lampe qui les éclairait, basse, abattait sur leurs mains un rond de lumière verte. Leurs têtes restaient dans l’ombre, et aussi tout le reste du salon, avec ses meubles et ses bibelots jetant quelques lueurs. Et le silence était immense autour d’eux, immense comme la campagne normande qui les entourait, endormie. Les servantes étaient couchées. Rien ne semblait vivre dans ce château trop grand, humide, où tant de pièces inutiles restaient vides depuis des années.
—Ce soir, commença Jacques de Bonnevie, nous abordons le point culminant de mon histoire, celui qui m’intéresse le plus. Je t’ai souvent dit que je croyais avoir trouvé, dans mes documents, l’origine même de notre nom...
Elle ne releva même pas sa tête lasse, courbée sur la couture.
—Oui... oui... dit-elle d’une voix morne.
Il y avait quinze ans qu’elle lui répondait cela sur le même ton: «Oui... Oui...» C’est ce qu’on dit aux enfants godiches ou bien aux fous.
Et Jacques de Bonnevie, à la fois têtu, naïf et désolé, se mit à lire, tout soupirant.
Puis, peu à peu, repris par son dada, la voix vibrante:
«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait été d’abord moine au couvent des Carmes...»
Il s’interrompit, presque suppliant:
—Tu m’écoutes, Alice?...
A son tour, elle soupira:
—Mais oui, Jacques....
—C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même... Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le premier du nom...
Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!
—Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...
Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort? Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit, là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant qu’il dormait....»
Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.
... Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle, il ordonna au chapelain de lui verser dans le calice le vin qu’on réservait pour la messe, et de lui donner à boire. Et il était si terrible que le chapelain eut peur et lui donna ce qu’il demandait. Mais, tandis qu’il buvait: «J’en appelle à Dieu, dit le prêtre, et lui demande de punir ton forfait!» Mais il ne le répéta pas deux fois, car, ayant achevé de vider le calice, Carmine, s’en servant comme d’une arme, en frappa la tête du chapelain, qui, le crâne brisé, tomba sur les dalles. Et Carmine, mettant son cheval au galop, disparut comme il était venu, sans se retourner pour regarder sa victime.
La couture, cette fois, était tombée sur les genoux. Mᵐᵉ Carmin, le cou tendu, s’était tournée vers son frère. Comme il continuait à lire, le nez dans ses pages:
—Veux-tu me recommencer ce passage, Jacques?... demanda-t-elle d’une voix singulière.
De stupeur il faillit jeter ses papiers à terre. Elle l’écoutait donc? Elle s’intéressait donc à sa lecture?
Il se mit à trembler, car sa joie était trop forte. Ses yeux myopes cherchèrent sur les pages dérangées. Enfin, il trouva, recommença, d’une voix qu’altérait son innocent triomphe:
... Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle...
Penché tout contre ses pages, sous l’abat-jour vert, il ne sentait pas le frisson qui passait, il ne voyait pas quels yeux étaient dardés sur lui, quel visage pétrifié, visionnaire, se tendait vers le sien, dans l’ombre.
VIII
UNE LETTRE
Le Père Chagnais à Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie.
Madame,
Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières conclusions.
Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son insubordination, et des excès regrettables de sa nature.
Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la persévérance de la part des réformateurs.
Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je, s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre votre fils.
Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait des gémissements.
Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.
Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la bataille initiale.
Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par ce tapage scandaleux.
Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.
Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller, et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait. Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il venait causer avec lui.
Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un «Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.
Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.
En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement, faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il, est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.
Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la fois furibonde et insaisissable.
L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique, lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.
C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.
Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?» Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement: «Cela vous gêne, mon enfant?»
C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel, tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net, si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.
Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.
Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences, sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus heureux?
Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons, heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».
Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures soient entièrement dépaysées, pour dire le mot, et restent le temps voulu dans des mains de fer.
Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.
Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils, que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez vous-même.
Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.
IX
MATER DOLOROSA
Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît la lecture.
Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en parla plus.
Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses, comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin. Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait; mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.
Un tel sacrifice de tendresse et aussi d’argent ne peut être qu’une bonne action. Une chose qui coûte, à tous les points de vue, si cher, est une chose louable.
Soutenue par de telles méditations, et aussi par les paroles de l’abbé Lost, plus que jamais adonnée à la dévotion, elle arrivait, à force de chapelets, de lectures édifiantes, de neuvaines et autres pratiques pieuses, à passer, sans mourir de désespoir, les longs jours d’automne, qui conseillent aux âmes de courir au désespoir.
Et les dépenses considérables qu’elle ne cessait de calculer l’engageant à veiller plus que jamais sur son bien, elle employait le reste de ses loisirs à vérifier les comptes de ses fermiers et à surveiller de plus près son personnel. Le livre de cuisine lui prenait autant de temps qu’un rosaire. Elle enfermait le sucre et comptait les bouts de bougie; même elle entrait à l’improviste dans la serre pour prendre note des grappes de raisin qui restaient, et pénétrait dans la remise pour mesurer l’avoine des chevaux.
Tous les huit jours, une brève lettre lui venait de l’institution, laboratoire moral, où Laurent était en train de se transformer. Aucun détail, sinon sur sa santé, qui restait bonne. «Quelle discipline!...» songeait-elle, en tâchant de retenir un frisson. Et, de toutes ses forces, elle essayait de s’en féliciter, elle essayait de ne pas trouver monstrueuse, sinistre, une telle réclusion.
Quand vint l’hiver avec ses brefs jours gris et ses longues nuits noires, elle s’efforça de commencer à compter les jours.
«Au printemps, j’irai le voir!»
Jamais, à aucune époque de sa vie, elle n’avait attendu la fin des froids, le tout premier tressaillement de mars, avec cet espoir, cet espoir presque végétal. On lui avait promis qu’elle serait là pour la première communion de son fils en mai...
Oh! longues heures dans le petit salon de tapisserie criarde, près d’un feu avare, tandis que, derrière la vitre, grelotte sur fond blanchâtre le grand parc transi! Oh! pluies fines dans l’ombre tombante de trois heures de l’après-midi, neiges qui ne fondront jamais, branches mortes qui ne refleuriront pas! Oh! vent glacé sous les portes, hurlement dans la cheminée, tandis que les étroites épaules se voûtent sous le châle, et que, derrière le front penché sur la couture, l’idée fixe est là, ramassée, entêtée, terrible!
Les premières petites langueurs de l’air, le premier émoi des bourgeons durement scellés sous les bises, la première violette, le premier cri d’oiseau la trouvèrent amaigrie et changée comme après une longue maladie.
Un faible espoir détendait la nature en catalepsie. Mᵐᵉ de Bonnevie, avec une âme de fiancée, se prit à surveiller le renouveau.
Chaque jour, son regard changea, son humeur aussi. Le personnel respira mieux. L’oncle Jacques monta se coucher plus tard.
En avril, elle fit atteler deux ou trois fois pour aller à la ville. En traversant le parc où jamais elle ne se promenait, et le long des routes boueuses qui se mettaient en fleurs, elle s’étonnait d’être attendrie par le printemps. Les cerisiers blancs secouaient du miracle dans les prés. Les premiers pommiers se disposaient à éclater, explosion de pétales, branches sans feuilles, bois mort qui ne fait que des fleurs, comme après le passage d’une fée.
Printemps, printemps, ô première communion de la Normandie!