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L'appel de la route

Chapter 25: LE TROISIÈME CONCLUT
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About This Book

The narrative follows three childhood friends who reunite after wartime and, over a long dinner, exchange accounts of their divergent lives. As each recounts events they witnessed, they realize independently that they have observed different aspects of a single mysterious occurrence. Their stories prompt extended reflections on suffering, chance versus will, and how ordinary, unintended actions inflict harm, transforming private memories into a shared philosophical inquiry. The book unfolds as a framed sequence of linked testimonies and conversations that alternate anecdote and meditation, examining solitude, moral responsibility, and the lingering effects of collective trauma on individual conscience.

LE TROISIÈME CONCLUT

Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis, aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles futilités ! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour prochain nous deviendrions sa proie.

Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais obstinés : une rencontre de personnages qui présentaient avec madame Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui, prenaient une signification singulière.

Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas comprendre ; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent, s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis, deviennent l’élément décisif du présent.

— Hé bien ? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de la double aventure ?

Et tourné vers Tinant :

— Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.

Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules :

— Quelles conclusions ? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière, qui n’est pas celle que le commun pense ; mais en quoi cette assurance pourrait-elle soulager ?

Duclos me regarda d’un air las :

— Tu te tais ?… La cause est entendue.

— Non, répondis-je presque malgré moi.

Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans mes suppositions.

Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout :

— Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame Manchon, et M. Lormier : ils se nomment en réalité, madame Z… et M. X… Est-ce une erreur ?

Tinant et Duclos eurent la même exclamation :

— Quoi ! toi aussi…

La preuve était faite.

— Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher les personnalités véritables ; et puisque vous réclamiez une conclusion, écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.

— Impossible !

— Jugez-en…