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L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Chapter 2: L’ARCADIE
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About This Book

An unfinished pastoral fragment opens with a shepherd named Tirtée tending his flock on Mount Lycée and observing a storm-tossed sea; he meets two travelers seeking the road to Argos, whose playful dog chases a white goat, prompting a hospitable invitation to shelter for the night and to join a festival of Jupiter. The narrative blends vivid natural description—coastline, groves, rills, rustic dwelling—and gentle characterization of rural life, ritual, and mythic echoes, delivering a lyrical, Telemachus-inspired evocation of Arcadian landscapes and social rites rather than a completed epic.

L’ARCADIE

Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin de Saint-Pierre n’a pas achevée ; ce premier fragment serait mieux nommé les Gaules. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages avec celles du Télémaque, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans les Martyrs, a animé de même toute cette mythologie par le contraste de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le christianisme se glorifie.

Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche, d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et lui cria :

« Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos ?

— Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée ; et ces tours que vous voyez là-bas, sont celles de Bellémine. »

Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche, s’en approcha pour jouer avec elle ; mais la chèvre, effrayée à la vue de cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et remuant la queue ; il lui passa une laisse autour du cou ; et, priant le berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait toujours : mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le voyageur, ni son chien.

L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son compagnon, lorsque le berger lui dit :

« Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue. »

En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier marchait à la tête de ce troupeau ; il était suivi de six chèvres dont les mamelles pendaient jusqu’à terre ; douze brebis accompagnées de leurs agneaux déjà grands, venaient après ; une ânesse avec son ânon fermaient la marche.

L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents pas, par une pelouse découverte, parsemée çà et là de genêts et de romarins ; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien ; bientôt après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître, qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune homme :

« Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau, j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de la reprendre à la course : mais vous vous reposerez, s’il vous plaît, cette nuit chez moi ; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes. »

Le jeune étranger répondit :

« O bon berger ! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette nuit ; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et par la demeure du grand Agamemnon. »

Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa gauche : mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles en cœur et de fleurs en cloches blanches.


A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui conduisait par dehors à l’étage supérieur.


Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche ; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d’écorce de tilleul ; elle avait les bras et les pieds nus, et pour chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane ; à son vase, pour la naïade du ruisseau ; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se mit à rougir.

Tirtée lui dit :

« Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de ces voyageurs que Jupiter nous envoie. »

En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne, sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint laver les pieds de ses hôtes ; après quoi il les invita d’entrer.

Il faisait déjà nuit : mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des fromages ; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée, était une petite statue de terre de la bonne Cérès ; et sur celle de la bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier.

Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis ; mais pendant qu’elle les étendait sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit :

« Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre mère ? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son usage, sans verser des larmes ? »

Cyanée ne répondit rien ; mais se tournant vers la muraille, elle s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter hospitalier ; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger en gardant un profond silence.

Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs :

« Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé. J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes les saisons, des légumes et d’excellents fruits : il est maintenant confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison, que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme, laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas ! les dieux m’ont puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères, le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs, qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils ; il tomba. Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui : en vain elle essaya de le ranimer dans ses bras ; l’infortuné tourna les yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci !… »

Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui dit :

« Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger. Nous les reverrons un jour : ils sont avec les dieux. »

Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille. Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes ; puis, prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en s’appuyant sur ses genoux.

Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune, prenant la parole, dit à Tirtée :

« Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon, au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour, nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger ! il faut l’avouer, vous avez éprouvé de grands maux ; mais si Céphas que vous voyez, qui a voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites paisibles ! Vous y vivez libre ; la nature fournit à tous vos besoins ; l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console de toutes vos peines. »

Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami :

« Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs : Tirtée vous écoutera avec plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la vertu est souvent le fruit de la raison ; mais dans la jeunesse, elle est toujours celui du sentiment. »

Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit :

« A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil, j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon pays ; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il est si doux de vivre et de mourir.

— Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil, que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou mauvaises. »

Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent toutes les sciences dont l’Égypte s’honore : la langue sacrée, par laquelle on communique avec les siècles passés ; et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.

Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille, d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que dis-je ? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la vénération des peuples.

Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père :

« Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au chagrin. »

En effet, je dépérissais à vue d’œil ; je fuyais toute la société, et j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de l’éducation qu’il m’avait donnée.

Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma passion favorite ; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet.

« Vous aimez la gloire, me dit-il ; c’est ce qu’il y a de plus doux dans le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment comptez-vous l’acquérir au siége de Troie ? Quel parti prendrez-vous, des Grecs ou des Troyens ? la justice est pour la Grèce ; la pitié et le devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1] : combattrez-vous en faveur de l’Europe contre l’Asie ? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous le fer des Grecs ? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux ? Il n’y a point de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on puisse acquérir ? Quels que soient les applaudissements que les victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice ; comme Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc… Mais il a élevé au rang des dieux ceux qui ont été bienfaisants ; tels sont Isis, qui donna des lois aux hommes ; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation ; Apollon, la musique ; Mercure, le commerce ; Pan, à conduire des troupeaux ; Bacchus, à planter la vigne ; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les Gaules, continua Céphas ; c’est un pays naturellement bon et fertile, mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales : nous en rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons, par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever ; ce sera le plaisir d’avoir fait du bien. »

[1] Les anciens mettaient l’Égypte en Asie. (Note de l’aut.)

Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit d’une lumière divine. J’embrassai Céphas, les larmes aux yeux.

« Partons, lui dis-je ; allons faire du bien aux hommes ; allons imiter les dieux. »

Mon père approuva notre projet ; et comme je prenais congé de lui, il me dit en me serrant dans ses bras :

« Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais, si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le mien. »

Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à Canope, sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules, et de l’étain dans les Iles Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de charrues et de divers métiers ; des cruches de vin, des instruments de musique, des graines de toute espèce, entre autres celle du chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, pour celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.

Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de ses rivages, jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.

Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de Mélite[2]. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche paraissent de loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autre secours : cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et l’Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de l’Europe, de l’Afrique, et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que de brigandage. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles du xylon[3]. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque année, vers l’équinoxe d’automne[4], une quantité prodigieuse de cailles qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle ; et dressant en l’air une de leurs ailes, comme une voile, et battant de l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si fatiguées qu’on les prend à la main. Un homme en peut ramasser dans une journée plus qu’il n’en peut manger dans une année.

[2] Malte.

[3] C’est le coton en herbe ; il est originaire d’Égypte ; on en fait maintenant à Malte de très jolis ouvrages qui servent à faire vivre la plupart du peuple, qui y est fort pauvre.

(Note de l’auteur.)

[4] Les cailles passent encore à Malte à jour nommé et marqué sur l’almanach du pays.

(Idem.)

De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Enosis, qui sont à l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires, et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui ne produisent rien ; mais par une merveille de la providence des dieux, qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité entre la Sardaigne et les îles d’Enosis, que leurs habitants sont occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler, et à en tirer de l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles d’Enosis, et des tyrans à Mélite.

Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait présent aux habitants d’Enosis de quelques ceps de vigne et en avoir reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable.

Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme, afin que diverses plantes, divers animaux pussent trouver, dans le même climat, des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait :

« Vous voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes ! Vous les prendriez pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La mer, disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans des privations et dans des dangers de toute espèce. On est forcé d’y être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux.

— Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage n’ont-ils aucune de ces qualités-là ? Ils sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils voient faire.

— Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas. Ils y ont apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la paresse, le désir de se livrer à toutes sortes de désordres quand ils sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la mer pour s’enrichir ; et comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peines les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise humeur que le vice, quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant y empire et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout. Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en vous-même et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions. Celui qui veut faire du bien aux hommes, doit s’exercer de bonne heure à en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps, et par l’injustice des hommes, que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme. C’est ainsi qu’Hercule a acquis le courage et cette force prodigieuse qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres. »

Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à manœuvrer les voiles ; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre les mépris des hommes ; tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion d’autrui.

Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette inscription : ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait :

« J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant, monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le porte. »

Mais Céphas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois corps ; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots.

Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère, fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père ; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer.

J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu’ils commencent à paraître ; les autres, au contraire, portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en a en Égypte dans les trésors des rois.

Je me livrais à ces divines et humaines spéculations ; et, dans les transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant, mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait ; le vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au pilote :

« Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve ; mais plutôt de jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens :

» La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.

» Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements ; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à l’embouchure du fleuve ; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant, si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu.

[5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche, une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui s’appelle la Hève.

(Note de l’auteur.)

— Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide ; j’ai vu les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux ; et jamais je n’ai vu ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal, et j’y dormirai bien profondément. »

Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.

Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. « Non, lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile à moi-même. » Il me dit :

« Ne nous quittons pas : tenons-nous près de ce banc de rameurs, et mettons toute notre confiance dans les dieux. »

Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure ; ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques fumées qui s’élevaient çà et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l’ancre.

Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en restât un seul pour la manœuvre.

Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté : ce mouvement me fit tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée ; mais, voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et bientôt après je perdis toute connaissance.

[6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite qu’un cheval au galop.

(Note de l’auteur.)

Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau ; mais, quand je revins à moi, j’aperçus, vers l’occident, l’arc d’Iris dans les cieux ; et du côté de l’orient, les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses, d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste que la piété met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais dans les cieux, et que j’étais servi par les Heures qui en ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô Céphas ! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa, quand j’entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bouches de rose un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher ; mais je ne savais où vous retrouver. J’errais aux environs, au milieu des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était près ou loin, à ma droite ou à ma gauche ; et pour surcroît d’embarras, je ne pouvais interroger personne sur sa position.

Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent d’y entrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté d’être honoré comme un dieu.

J’en atteste Jupiter, ô Céphas ! le déplaisir d’avoir fait naufrage au port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents, n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse de vos conseils ; votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez sentir la providence au milieu même des plus grands maux ; vos observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour moi de vie et de bienveillance ; le calme où vous saviez tenir toutes mes passions ; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur, que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.

Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais en être fort éloigné ; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois, je montais au sommet des plus grands arbres ; mais je n’apercevais que la surface de la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent, j’étais attentif au vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevrais pas quelque oiseau de marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon sauvage allant picorer le sel sur le bord de la mer. J’aurais mieux aimé mille fois entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, que le doux chant des rouges-gorges qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois, la fin des beaux jours.

Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur ses rivages ; il me sembla même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me comblèrent alors de joie. Je me levai : je sortis de la cabane, et je prêtai une oreille attentive ; mais bientôt des rumeurs qui venaient de diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les feuillages des chênes et des hêtres.

Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et sur mon cœur ; je leur montrais l’horizon ; je levais au ciel mes mains jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de ma douleur, car ils pleuraient avec moi ; mais, par une contradiction dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précaution pour m’empêcher de m’éloigner d’eux.

Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres, le toit, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux. Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur gouvernement et de leur caractère.

Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à ces nations qu’elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu’ils appellent Hæder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent plusieurs autres dieux aussi terribles que Hæder, tels que Niorder, le maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin, disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout vaisseau qui périt sur leurs rivages leur est envoyé par Niorder. Ils ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue qu’il lance du haut des airs : ils lui donnent des gants de fer, et un baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint ; Tir, aussi cruel ; le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit ; Heimdall à la dent d’or, qui voit le jour et la nuit : il entend le bruit le plus léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît ; Uller, le dieu de la glace, chaussé de patins ; Loke, qui eut trois enfants de la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir : le loup Fenris, le serpent de Midgard, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que les noms : Hérian, Riflindi Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies lugubres, des chants lamentables, et des sacrifices humains. Ce culte affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois, qu’ils président à tous leurs conseils, et décident de toutes les affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la communion de leurs mystères ; et dès ce moment, il est abandonné de tout le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose leur résister ; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse, afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces opinions horribles.

Quant aux iarles ou nobles, ils ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut qu’ils lèvent sur les peuples. D’autres les gouvernent entièrement à leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir avec eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours, le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées. D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à résister, non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource de ceux qui n’ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont l’une emploie la ruse et l’autre la force, pour se faire craindre, se balancent entre elles ; mais elles se réunissent pour tyranniser le peuple, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour les prêtres et pour les grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que pour que les iarles l’oppriment.

On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans plusieurs genres d’industrie qu’on ne trouve point ailleurs. Ils couvrent d’étain des plaques de fer, avec tant d’art, qu’on les prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ils savent y faire bouillir l’eau sans les brûler. Ils font rougir des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont très hospitaliers. Celui qui a peu, le partage de bon cœur avec celui qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que les jeunes gens y écoutent, avec le plus grand respect, les conseils des vieillards.

Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.

Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles, l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on les eût pris pour les plus belles fleurs.

L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement, lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les éléments de leur pays ; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans expérience de se tromper ! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte ! Ne fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie pendant ma vie ; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau ; elle apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.

Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi : puis, tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres instruments de leur musique barbare.

Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et, ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers la forêt jusqu’aux bords de la Seine : là, leur chef m’arrosa de l’eau du fleuve ; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.

Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de la cabane à un poteau ; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi, en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs fifres de fer.

Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, qu’ils chantaient en chœur :

« O Nioder ! ô Riflindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! dieux du carnage et des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette victime, de cet enfant de la mort. O Nioder ! ô Riflindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! »

En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, touché de pitié, s’approcha de moi :

« Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait jeté sur nos côtes : il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays, car ceux des Gaules demandent ton sang. »

Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur ! je le remerciai seulement en inclinant la tête ; et aussitôt il s’éloigna de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.

Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure : ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides ; mais je n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.

Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers, lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if, et une poignée de farine de fèves ; ensuite, il me mit un bâillon dans la bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me conduisirent au lieu du sacrifice.


Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains, et qu’elle pâlissait, lui dit :

« Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les autels de Jupiter. »

Cyanée toute tremblante lui répondit :

« Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais il n’est pas tard : la lune n’éclaire pas le fond du vallon ; les coqs n’ont pas encore chanté ; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis auprès de vous ; je n’aurai pas peur. »

Tirtée regarda sa fille en souriant ; et s’excusant à Amasis de l’avoir interrompu, il le pria de continuer.