The Project Gutenberg eBook of L'Architecture Gothique
Title: L'Architecture Gothique
Author: Édouard Corroyer
Release date: March 19, 2021 [eBook #64867]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
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| TABLE DES MATIÈRES |
L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE
PAR
Éd. CORROYER
PARIS
A. PICARD & KAAN, ÉDITEURS
COLLECTION PLACÉE SOUS LE HAUT PATRONAGE
DE
L’ADMINISTRATION DES BEAUX-ARTS
COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
(Prix Montyon)
ET
PAR L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
(Prix Bordin)
Droits de traduction et de reproduction réservés.
Cet ouvrage a été régulièrement déposé au Ministère de l’Intérieur.
BIBLIOTHÈQUE DE L’ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS
PUBLIÉE
SOUS LA DIRECTION DE M. JULES COMTE
L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE
PAR
ÉDOUARD CORROYER
MEMBRE DE L’INSTITUT
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS
———
NOUVELLE ÉDITION
———
PARIS
Librairie d’Éducation nationale
ALCIDE PICARD & KAAN, ÉDITEURS
11, RUE SOUFFLOT, 11
SOMMAIRE
Introduction.
| Iʳᵉ | PARTIE.—Architecture religieuse. |
| IIᵉ | PARTIE.—Architecture monastique. |
| IIIᵉ | PARTIE.—Architecture militaire. |
| IVᵉ | PARTIE.—Architecture civile. |
Tables.
INTRODUCTION
La dénomination gothique, désignant la période architectonique qui s’étend du milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, est purement conventionnelle.
Cette expression ne peut s’appliquer à l’architecture des Goths ou des Visigoths, puisque ces peuples, vaincus par Clovis au VIᵉ siècle, ne laissèrent aucune trace monumentale de leur passage sur notre sol et, par conséquent, n’eurent aucune influence sur l’art. Elle est radicalement fausse au double point de vue de l’histoire et de l’archéologie, car elle ne repose que sur une erreur contre laquelle il faut protester en essayant de faire cesser une équivoque qui a duré trop longtemps. Singulière fortune de ce mot gothique, qui n’était au siècle dernier qu’un qualificatif ironique, synonyme de barbarie, et qui est devenu, malgré son origine germanique, le vocable adopté depuis soixante ans pour désigner l’époque la plus civilisée du moyen âge et précisément l’une de celles dont l’Art national peut être le plus légitimement fier.
L’architecture romane, ou plus exactement l’architecture qualifiée romane, en vertu de la convention archéologique de 1825[1], a emprunté aux Romains et aux Byzantins des éléments constitutifs que les architectes du temps se sont assimilés et qu’ils ont perfectionnés dans l’Europe occidentale; mais la période architecturale du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, et qu’on a baptisée injustement du nom étranger de gothique, est absolument française, puisqu’elle est née dans les provinces qui ont formé la France moderne. C’est dans l’Aquitaine, l’Anjou, le Maine qu’elle a ses origines incontestables; c’est dans le domaine royal, et principalement dans l’Ile-de-France, qu’elle a accompli ses transformations les plus étonnantes, et c’est du cœur même de la France qu’elle a si brillamment rayonné sur l’Europe.
Nous aurions voulu intituler ce volume: l’Architecture du moyen âge, si la tyrannie de l’usage ne nous obligeait à conserver la dénomination d’Architecture gothique.
Cette dernière dénomination est d’ailleurs absolument arbitraire, tout autant que celle d’Architecture ogivale, acceptée par des auteurs qui admettent que l’arc-brisé, improprement appelé ogive, est le caractère particulier de l’architecture dite gothique.
Il existe encore sur ce point une erreur à propos de laquelle il convient de s’expliquer, car on s’est mépris sur le mot en lui donnant une signification qu’il n’a jamais eue.
L’ogive, ou plus exactement: l’augive, suivant l’orthographe ancienne, est l’arc diagonal ou l’arc ogif, employé dans l’architecture dite gothique; il est le plus souvent en plein-cintre et ne doit pas être confondu avec l’arc-brisé improprement nommé: ogive.
L’arc-brisé, qui se compose de deux courbes opposées se coupant sur un angle plus ou moins aigu, était connu bien longtemps avant son application systématique: au Caire, dès le IXᵉ siècle de notre ère, auparavant en Arménie et, encore plus anciennement, en Perse où les constructeurs n’ont pas employé d’autres cintres depuis les derniers Sassanides. C’est un expédient, un moyen de donner plus de résistance à l’arc en diminuant ses poussées latérales; mais les architectes des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ne se sont pas servis de l’expression: ogive pour désigner la forme de l’arc-brisé, forme qui varie à l’infini, qui n’est plus déterminée par les proportions classiques, les canons pour ainsi dire, de l’arc plein cintre, et ne connaît pas d’autre loi que la nécessité. On voit en effet l’arc-brisé se rapprocher du plein cintre au XIIᵉ siècle, puis s’en éloigner, s’aiguiser de plus en plus à la fin du XIIIᵉ siècle et pendant tout le XIVᵉ, alors que les édifices prennent une élévation plus considérable par des dispositions d’une hardiesse inquiétante et souvent aux dépens d’une parfaite solidité.
Au surplus, il importe peu que l’architecture du XIIᵉ au XVIᵉ siècle soit qualifiée gothique ou ogivale: nous savons que ces deux qualificatifs ne sont pas plus exacts l’un que l’autre; le point capital auquel nous devons nous attacher, c’est de démontrer que la filiation que nous avons établie et prouvée par l’Architecture dite romane s’est continuée lentement, mais sûrement, en suivant les progrès de la civilisation dont l’art de l’architecture est une des manifestations les plus évidentes.
L’architecture dite gothique n’est pas le produit d’une génération spontanée; elle est la continuation ininterrompue, régulière, logique de l’architecture romane, de même que celle-ci n’a fait que suivre à son origine les traditions antiques pour les transformer successivement selon les besoins et les usages du temps. C’est ainsi que la coupole, d’origine orientale, traduite en pierre par nos ancêtres aquitains, vers la fin du XIᵉ siècle, a donné naissance à la voûte sur arcs-ogifs ou croisée d’ogives dont nous avons vu l’embryon dans les pendentifs des coupoles de Saint-Front.
Les grandes églises qui s’élevèrent, vers le milieu du XIIᵉ siècle, dans les riches provinces de l’Ouest, voisines de l’Aquitaine, étaient déjà voûtées sur croisée d’ogives, non pas à l’état d’essais timides ou rudimentaires, mais avec toute la sûreté acquise par des architectes expérimentés, en possession de puissants moyens d’exécution, et, dès la seconde moitié du XIIᵉ siècle, le nouveau système avait remplacé dans l’Europe occidentale tout autre mode pour la construction des voûtes.
Les architectes du domaine royal, et surtout ceux de l’Ile-de-France, avaient adopté les premiers la croisée d’ogives et, vers la fin du XIIᵉ siècle, familiarisés avec le nouveau système, guidés par leur esprit ingénieux et leur hardiesse professionnelle, ils inventèrent l’arc-boutant.
La croisée d’ogives succédant à la coupole, dont elle procède, fut la conséquence directe des traditions antiques; le parti adopté était une des étapes de la marche des idées, un perfectionnement logique, accompli sans s’écarter de la voie que les Romains, tout aussi hardis, mais plus prudents constructeurs, avaient sûrement tracée. La croisée d’ogives n’est donc elle-même qu’une suite des principes romains, perpétués et perfectionnés par l’expérience, tandis que l’arc-boutant, ou plutôt le système de construction dont l’arc-boutant est le caractère très particulier, accomplit à son tour une révolution radicale dans l’art de bâtir au XIIᵉ siècle. La stabilité, assurée dans les anciennes constructions à l’aide des masses formant les culées des arcs et des voûtes, était remplacée par l’équilibre des charges, système d’une hardiesse surprenante, dont les architectes ont tiré des effets merveilleux; mais en même temps innovation dangereuse parce qu’elle a pour conséquence de reporter au dehors les organes principaux, essentiels, vitaux que les anciens avaient toujours préservés en les établissant sagement au dedans.
Aussi faut-il constater que, si la voûte sur croisée d’ogives s’était généralisée en moins de cinquante ans dans toute l’Europe occidentale et même en Orient, le succès de l’arc-boutant fut beaucoup moins rapide dans sa propagation et plus restreint dans son application. Alors que dans le Nord, pendant le XIIIᵉ siècle et une partie du XIVᵉ, on édifiait, ou même on réédifiait en grand nombre les monuments religieux selon les formules de l’art nouveau, on élevait en même temps, dans le Midi, de grandes églises suivant les principes antiques.
Au Nord, les constructeurs hardis avaient adopté avec enthousiasme les nouvelles dispositions des églises à plusieurs nefs, toutes voûtées sur croisée d’ogives et dans lesquelles les voûtes surélevées de la nef principale étaient contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.
Au Midi, soit par résistance à l’entraînement ou réaction contre le mouvement novateur, soit encore par fidélité aux traditions anciennes, les architectes prudents donnaient à leurs édifices une nef unique, large et haute, dont les voûtes, également sur croisée d’ogives, étaient maintenues par des contreforts puissants construits en dedans du vaisseau et dont on utilisait les saillies intérieures en disposant des chapelles dans les intervalles.
Ce dernier système de construction, d’une grande sagesse, parce qu’il est d’une solidité parfaite, rappelle ceux de la basilique de Constantin ou du Tepidarium des thermes romains de Caracalla; il assure la constante stabilité de l’édifice par la résistance de la masse des culées, et il semble être une protestation contre les miracles d’équilibre si fort en faveur alors dans les pays du Nord.
Du reste, le nouveau système des voûtes arc-boutées, qui n’apparaît dans le Midi qu’exceptionnellement et comme une importation, ne s’était pas établi, même dans son berceau originel, sans de grandes difficultés, car de graves mécomptes avaient signalé son avènement. En l’absence des sciences mathématiques qui ont apporté de si puissants leviers aux architectes modernes, il fallait aux constructeurs du XIIIᵉ siècle une habileté et une expérience étonnantes pour construire des voûtes intérieures et surtout neutraliser l’énergie de leurs poussées par des arcs-boutants réduits à leurs véritables fonctions d’étais permanents, les poussées de ces voûtes et les forces de ces arcs-boutants étant essentiellement variables suivant leurs portées et la résistance des matériaux. Il fallut de longs tâtonnements pour transformer en règles à peu près fixes les formules nécessairement empiriques des constructeurs novices, et ce n’est que vers la fin du XIIIᵉ siècle, et surtout dès les premières années du XIVᵉ, qu’on voit se résoudre ce difficile problème de construction. Et encore la solution n’en fut-elle pas acceptée partout, car ce qui était relativement facile dans les contrées où la pierre abonde devenait difficile, sinon impossible, dans celles où la brique, par exemple, était l’unique ressource des constructeurs.
Cependant la fortune de l’architecture dite gothique fut considérable, si grande même que des symptômes de déchéance, nés du succès trop rapide, se manifestèrent dès le XIVᵉ siècle. L’abus de l’équilibre, la diminution excessive des points d’appui, aggravée souvent par l’insuffisance des fondations et l’exagération de hauteur des édifices, la mauvaise qualité des matériaux, jointe à leur appareil défectueux par suite de l’empirisme des méthodes, la rapidité de l’exécution excitée par une émulation mal entendue, la pénurie des ressources, conséquence des convulsions sociales et politiques compliquées par les malheurs des guerres, sont autant de causes qui pourraient expliquer la ruine d’un art qui a brillé d’un si vif éclat, et l’on pourrait surtout en trouver la cause initiale dans l’abandon des traditions antiques. Suivies sans interruption pendant toute la période dite romane, ces traditions avaient préparé l’avènement d’un art séduisant sous sa forme nouvelle, s’affranchissant du passé suivant les idées du temps, mais dont le déclin fut aussi rapide que son ascension, car, à son aurore sous Louis le Gros et parvenu à son apogée sous le règne de saint Louis, il semblait être en décadence profonde avant la fin du XVᵉ siècle.
Le cadre restreint qui nous est assigné ne permet pas de faire la monographie des principaux monuments ni même de citer les plus célèbres; nous devons borner notre ambition, en suivant la filiation ininterrompue que nous avons prouvée dans l’Architecture romane, à essayer de faire la synthèse de la période architectonique qui, succédant à l’époque dite romane, commence au XIIᵉ siècle et paraît s’éteindre au XVᵉ.
La croisée d’ogives étant le caractère essentiel de l’architecture dite gothique et l’arc-boutant l’une de ses manifestations les plus intéressantes, nous étudierons leurs origines, leurs transformations et leurs principales applications dans l’architecture religieuse, monastique, militaire et civile. Nous nous arrêterons particulièrement sur l’architecture religieuse, parce qu’elle marque plus visiblement et plus grandement les progrès de l’art, non seulement par ses admirables édifices, mais aussi par les chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture qu’elle a créés dans notre pays.
L’ARCHITECTURE GOTHIQUE
PREMIÈRE PARTIE
L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE
CHAPITRE PREMIER
INFLUENCE DE LA COUPOLE SUR L’ARCHITECTURE DITE GOTHIQUE.
La coupole, sous sa forme symbolique, est l’œuf d’où est sorti un système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes dans le domaine de l’art[2].
L’architecture dite gothique ne s’est pas manifestée spontanément et par une sorte de miracle. Comme toute œuvre humaine, elle a eu une fin qu’il est possible de constater; mais il est moins facile de fixer son commencement, même par une date approximative. Son origine se confond avec une période architecturale antérieure qui a préparé son avènement par une évolution et une transformation ininterrompues.
Les coupoles de Saint-Front ne sont pas une imitation de celles de Saint-Marc à Venise, car elles procèdent toutes de l’église bâtie par Justinien à Constantinople et dédiée aux saints Apôtres[3]. Ce qui est d’abord une importation en Aquitaine, par la forme, devient ensuite une œuvre originale par les particularités de la construction. Les architectes résolurent alors un merveilleux problème en établissant cet admirable principe architectonique qui consiste à reporter les charges des voûtes sur quatre points d’appui solidarisés par des pendentifs.
La construction des coupoles de Saint-Front, en pierre appareillée, fut à cette époque un événement considérable dans une contrée réputée comme le pays même de l’architecture et dans lequel les principes gallo-romains s’étaient le mieux conservés[4]. Aussi, dès la fin du XIᵉ siècle, de grandes églises abbatiales s’élevèrent-elles dans les provinces voisines, à l’exemple de celle de Saint-Front.
Cependant, tout en acceptant les principes nouveaux, les architectes du temps s’ingénièrent à les perfectionner; leurs efforts sont visibles et il est possible de constater le succès dans les premières années du XIIᵉ siècle. L’église d’Angoulême et celle de Fontevrault, entre autres, en donnent la preuve évidente. «On sent la préoccupation constante des constructeurs romans cherchant à diminuer les énormes masses des églises à coupoles primitives par une répartition plus pondérée et mieux entendue des poussées et des résistances, et en accusant ces points principaux par des contreforts qui commencent à saillir sur les faces extérieures de l’édifice[5].»
Le nouveau système de construction se propagea rapidement en s’affinant, en se perfectionnant, surtout en Anjou et dans le Maine. Les architectes des richissimes abbayes de ces provinces, puissantes par elles-mêmes et par leurs relations avec le monde religieux si fortement organisé en ce temps, perfectionnèrent encore les méthodes de l’école aquitaine. Ils transformèrent les pendentifs des coupoles en arcs indépendants ayant exactement les mêmes fonctions, découvrant logiquement un principe architectonique d’une simplicité étonnante, dont le succès fut si rapide que, dès le milieu du XIIᵉ siècle, il était appliqué systématiquement pour la construction des grandes églises à Angers, à Laval et à Poitiers.
Les travaux des architectes angevins furent nécessairement connus de leurs confrères du Nord, qui cherchaient, comme tous les constructeurs à cette époque, la solution parfaite de la grande question des voûtes. Les architectes de l’Ile-de-France, avec leur adresse professionnelle si particulièrement ingénieuse, s’approprièrent rapidement le système angevin et l’appliquèrent à la construction de leurs églises, grandes et petites, toutes bâties suivant les traditions basilicales, c’est-à-dire à trois et même à cinq nefs.
La coupole aquitaine en pierre appareillée a donc exercé une influence absolument directe sur l’architecture dite gothique, puisqu’elle a donné naissance à la croisée d’ogives, qui en est le principal caractère. Cette influence s’est manifestée d’abord dans la disposition générale des édifices à une seule nef, procédant directement de la coupole et voûtée sur des croisées d’ogives, puis dans les grandes églises, abbatiales ou cathédrales, bâties suivant les traditions basilicales et toutes voûtées de même.
Angers et Laval donnent des exemples originels des églises dont les travées sur plan carré sont voûtées sur des croisées d’ogives, qui remplacent désormais les pendentifs des coupoles.
L’église abbatiale de Noyon montre l’application de ce principe, nouveau au XIIᵉ siècle, aux églises à plusieurs nefs construites par les architectes du Nord. Les voûtes—primitives[6]—de Noyon étaient disposées sur plan carré; les arcs-ogifs, ou croisées d’ogives, reliaient diagonalement les piliers principaux et l’effort de ces arcs-ogifs était soulagé par un arc-doubleau, de secours pour ainsi dire, reposant sur des piles secondaires accusées à l’extérieur par des contreforts moins saillants que ceux des piliers principaux, et à l’intérieur par une colonne recevant les archivoltes latérales unissant les piles principales.
Ce système de construction, dont le principe a été appliqué, logiquement à Noyon par exemple, n’existe plus qu’à l’état traditionnel dans les grandes églises de Laon, les cathédrales de Paris, de Sens et de Bourges, pour ne citer que les principales et sans parler des innombrables églises édifiées suivant ces principes dans toute l’Europe occidentale. Dans ces grandes cathédrales les voûtes sont encore sur plan carré, jusqu’à l’adoption par les architectes, dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, des travées égales voûtées sur plan rectangulaire et marquées, extérieurement et intérieurement, par des saillies et des piles égales, comme à Amiens, à Reims et dans un grand nombre d’édifices élevés depuis cette époque.
L’influence de la coupole sur l’architecture dite gothique est donc certaine. La vérité même se manifeste par les monuments qui existent encore et dont l’étude fournit les documents lapidaires les plus incontestables[7]. Il faut faire connaître cette vérité, non seulement pour obtenir une satisfaction archéologique, mais surtout pour démontrer de nouveau que la filiation existant depuis l’antiquité jusqu’à la période dite romane se continue certainement entre celle-ci et l’architecture dite gothique. Elle s’établit directement dans cette dernière période par la coupole de l’Aquitaine dont procèdent celles de l’Angoumois, qui donnent naissance en Anjou à la croisée d’ogives, précédant l’invention ou l’application de l’arc-boutant, qui est à son tour le point de départ d’une évolution nouvelle.
CHAPITRE II
ORIGINE DE LA CROISÉE D’OGIVES.
Dès le XIᵉ siècle on construisait des églises à une ou à plusieurs nefs et, la plupart du temps, pour ces dernières, les bas côtés seuls étaient voûtés d’arêtes, la nef principale étant couverte par une charpente. Puis on voûta les trois nefs, celles des bas côtés en voûtes d’arêtes ou en demi-berceaux continus destinés à contrebuter la nef centrale voûtée en berceau plein cintre, renforcée par des doubleaux saillants, et elles furent abritées par un comble s’étendant sur les trois vaisseaux. Ces édifices, timidement et lourdement construits, n’étaient qu’une imitation des basiliques romaines; ils avaient l’inconvénient d’être étroits, pour plus de sûreté, et sombres, parce qu’ils n’étaient plus éclairés dans la partie supérieure. Les architectes du moyen âge connaissaient donc, bien avant l’apparition de la coupole, la voûte en berceau et la voûte d’arêtes; cette dernière formée, suivant la tradition, par la pénétration de deux demi-berceaux. Ils avaient même essayé d’en perfectionner la construction en renforçant par une nervure saillante la courbe de pénétration, qui donne une ellipse ou un arc surbaissé. Mais ce nerf était simplement décoratif, car, dans la voûte romaine, l’arêtier en pierre, nervé ou non, est solidaire des maçonneries de remplissage au milieu desquelles il est noyé et dont il suit passivement les mouvements.
Par conséquent, il n’est pas possible, comme on l’a dit, de trouver dans la voûte d’arêtes romaine le germe de l’arc-ogif ou croisée d’ogives dont les fonctions sont essentiellement actives.
C’est dans la coupole de Saint-Front, construite en pierre appareillée, vers le milieu du XIᵉ siècle, et c’est principalement dans les pendentifs de la coupole, construits comme elle en pierre appareillée, qu’il faut chercher et trouver l’origine de l’arc-ogif ou croisée d’ogives.
La figure 1 donne le plan d’une des coupoles de Saint-Front; elle se compose de quatre arcs-doubleaux puissants retombant sur quatre piliers reliés par des pendentifs (fig. 2 et 3), passant des angles rentrants du plan carré de la naissance des arcs au plan circulaire solidement établi, chacune des assises concentriques formant claveau qui réunit les clefs des arcs-doubleaux et reçoit la voûte en coupole qui les couronne; ce système ayant pour effet de reporter la charge des voûtes sur les quatre piles.
La figure 3 est la coupe faite sur un des quatre pendentifs d’une des coupoles de Saint-Front et suivant la ligne A B; elle indique la structure du pendentif dont les cinq ou six premières assises, disposées horizontalement
et, suivant l’expression technique, en tas de charge, sont taillées suivant les courbes sphériques, le reste des claveaux des pendentifs étant appareillés normalement à ces courbes.
Le voûtement des édifices religieux ayant été la préoccupation constante des architectes du moyen âge et le but de leurs études incessantes, la construction des coupoles de Saint-Front dut être un événement dont le retentissement fut considérable, car, dès la fin du XIᵉ siècle, on éleva un grand nombre d’églises à coupoles qui sont des imitations de l’église mère de Périgueux.
La construction des églises d’Angoulême et de Fontevrault[8], dans les premières années du XIIᵉ siècle, indique que les architectes cherchaient à couvrir des espaces de plus en plus vastes suivant les méthodes aquitaines, mais en allégeant les voûtes et, par conséquent, en réduisant les points d’appui et de soutènement.
La figure 4 donne le plan d’une des coupoles de l’église d’Angoulême, ou de celle de Fontevrault, qui furent bâties sur un plan identique, sauf le nombre des travées de la nef.
La figure 5 indique la coupe d’une travée de ces églises et elle marque la différence considérable qui existe déjà entre la coupole mère de Saint-Front et celles qu’elle avait engendrées. La voûte en coupole sur pendentifs s’affine alors, et on peut bientôt constater un progrès nouveau qui prouve la préoccupation persistante des architectes d’alléger les voûtes.
L’église de Saint-Avit-Senieur, de même que celle de Montagne (Gironde), nous en fournit un exemple des plus utiles à étudier.
La coupole de cet édifice est renforcée par des nervures qui la raidissent; elle devient une voûte annulaire, formée d’assises à peu près horizontales disposées en claveaux, soutenue comme elle le serait à l’aide de cintres permanents en pierre figurés par des nerfs transversaux et diagonaux.
L’église de Saint-Pierre, à Saumur, marque encore un progrès dans la construction des voûtes dérivant de la coupole[9].
Enfin, les architectes de l’Anjou et du Maine réalisent un perfectionnement décisif. Les pendentifs se transforment en ne conservant que leurs parties utilement actives, qui se manifestent par des arcs-diagonaux, c’est-à-dire par des arcs-ogifs ou croisée d’ogives, saillants et indépendants, qui sont appareillés exactement comme les pendentifs de la coupole (fig. 3) et dont les fonctions sont identiques (fig. 8).
La voûte proprement dite n’est plus formée d’assises concentriques comme dans la coupole mère. Elle est désormais construite en claveaux appareillés normalement à la courbe et remplissant les triangles A B C D (fig. 7) déterminés par les arcs-formerets—latéraux, les arcs-doubleaux—transversaux et les arcs-ogifs—diagonaux ou croisée d’ogives; ces arcs formant une charpente de pierre, une ossature—tout aussi solide, mais plus légère que les pendentifs des coupoles—destinée à soutenir les voûtes en reportant leurs charges sur les quatre points d’appui.
Les remplissages triangulaires n’emprisonnent plus l’arêtier—plus exactement les arcs-ogifs ou croisée d’ogives—et ne neutralisent plus ses fonctions actives. Au contraire, ces remplissages sont indépendants comme la croisée d’ogives elle-même et ils contribuent à assurer l’élasticité des divers organes de la voûte, condition essentielle de sa solidité. La disposition particulière des arcs-ogifs de la nef d’Angers fournit une preuve incontestable de la filiation directe de cet édifice avec la coupole aquitaine; les claveaux des arcs-ogifs ont comme section une largeur à peu près égale à celle des arcs-doubleaux, et comme hauteur l’épaisseur des voûtes de remplissage, augmentée de la saillie intérieure accusant la fonction de ces arcs diagonaux, qui semblent avoir été tranchés dans les pendentifs d’une coupole—en A de la figure 8—il faut remarquer que les triangles des voûtes de remplissage dont les claveaux sont perpendiculaires aux arcs-doubleaux et formerets ne reposent pas encore sur l’extrados des arcs-ogifs.—en B de la figure 8 selon le mode de construction adopté dans l’Ile-de-France et ailleurs quelques années plus tard.
L’identité des fonctions architectoniques du pendentif et de la croisée d’ogives, construits l’un et l’autre en pierre, appareillés normalement à leurs courbes, démontre la communauté de leur origine et que, comme conséquence d’une filiation certaine, c’est la coupole aquitaine qui a engendré la croisée d’ogives.
CHAPITRE III
PREMIÈRES VOUTES SUR CROISÉE D’OGIVES.
Les premières applications du système de construction des voûtes sur croisée d’ogives apparaissent dans les grandes églises d’Angers et de Laval.
Il est probable que les nouvelles méthodes, propagées par les architectes religieux de l’Aquitaine ou des provinces voisines, avaient excité l’émulation des architectes du Nord et, particulièrement, ceux de l’Ile-de-France; quelques parties secondaires des édifices élevés par ceux-ci, comme des bas côtés ou des chapelles absidales, pourraient en fournir les preuves par des dispositions timides qui rappellent plutôt les voûtes romaines dont les arêtes seraient accusées par des nervures, qu’elles n’indiquent une révolution dans le mode de voûtement des églises.
Mais nulle part, au XIIᵉ siècle, le nouveau système des voûtes sur croisée d’ogives ne s’est manifesté avec plus de puissance qu’à Angers, dont les nefs ont plus de seize mètres de largeur, si ce n’est à Laval. L’ampleur
de la composition architecturale, aussi bien que les détails techniques d’une admirable exécution, démontrent l’expérience consommée que les architectes de ces magnifiques édifices avaient acquise dès le milieu du XIIᵉ siècle.
Les plans de ces églises ressemblent à ceux d’Angoulême et de Fontevrault, et nullement aux édifices du Nord.
Les nefs uniques, comme celles des églises à coupoles, sont formées de travées sur plan carré, mais la construction des voûtes s’est perfectionnée par l’emploi raisonné de l’arc-ogif ou croisée d’ogives remplaçant les pendentifs de la coupole, les constructeurs du temps ayant réalisé dès lors les progrès considérables que nous avons constatés et expliqués dans le chapitre précédent.
Ces immenses nefs, voûtées sur croisée d’ogives, ressemblent aux coupoles; elles rappellent leurs formes générales, mais les dispositions des voûtes sont différentes. Les croisées d’ogives ne sont plus de simples nervures décoratives, mais bien des arcs possédant des fonctions aussi actives que les doubleaux et les formerets; leur réunion composant une ossature élastique dont le poids est reporté sur les quatre points d’appui, recevant les retombées des arcs qui composent, pour ainsi dire, la charpente en pierres appareillées.
Les coupes comparées (fig. 13 et 14) des églises d’Angoulême et d’Angers déterminent nettement la filiation certaine qui existe entre ces édifices élevés: l’un dans les premières années du XIIᵉ siècle et l’autre trente ou quarante ans plus tard; elles marquent en
même temps les progrès réalisés par les architectes angevins dans la construction des voûtes sur croisée d’ogives remplaçant les coupoles sur pendentifs, d’où elles dérivent, par l’application plus raisonnée et plus perfectionnée des mêmes principes architectoniques.
L’église de Laval, élevée en même temps que celle
d’Angers ou peu d’années après, montre de nouveaux
perfectionnements, très sensibles, non seulement au point de vue de la forme, mais encore par les combinaisons plus savantes ou plus ingénieuses et par la sûreté méthodique de l’exécution.
Les arcs formant l’ossature des voûtes sont, dès leur naissance au-dessus des tailloirs des chapiteaux, indépendants comme à Angers, ce qui est le caractère essentiel du système, nouveau dans la première moitié du XIIᵉ siècle. Les points d’appui latéraux se composent des piles proprement dites et de colonnes engagées, couronnées de chapiteaux encorbellés, accusant en les prolongeant les arcs-formerets, doubleaux et ogifs qui retombent sur les tailloirs des chapiteaux. Il est facile de voir dans ces dispositions l’origine des faisceaux de colonnes engagées, combinées pour dissimuler autant que possible les points d’appui dont l’usage devint général—et même excessif—aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles.
La coupe (fig. 12) et les détails qui précèdent, montrant le mode de construction des voûtes, affirment à Laval, au moins autant qu’à Angers, la filiation certaine existante entre les coupoles sur pendentifs et les voûtes sur croisée d’ogives.
CHAPITRE IV
ÉDIFICES VOÛTÉS SUR CROISÉE D’OGIVES.
Le nouveau système de voûtes sur croisée d’ogives, dérivant de la coupole sur pendentifs, qui s’était si brillamment manifesté dans l’Anjou et le Maine, dès la première moitié du XIIᵉ siècle, avait été dès lors adopté par les architectes religieux. L’admirable simplicité de la méthode nouvelle, applicable aux grandes églises abbatiales aussi bien qu’à des édifices plus modestes, explique sa propagation rapide dans toute l’Europe occidentale, où les corporations religieuses avaient fondé d’innombrables abbayes, grandes et petites, de règles et d’ordres différents, mais toutes reliées par une organisation puissante.
A l’exemple des édifices angevins un grand nombre d’églises s’élevèrent aussi bien dans les provinces voisines—Sainte-Radegonde à Poitiers, Notre-Dame de la Coulture et la nef de Saint-Julien au Mans—que dans les plus éloignées, vers le midi. La charmante église de Thor, dédiée à Sainte-Marie-du-Lac, entre Avignon et la fontaine de Vaucluse; celle du Saint-Sauveur à Saint-Macaire près de Bordeaux; la nef de Saint-André à Bordeaux, commencée en 1252 suivant le plan d’une église à coupoles, modifiée et enfin couronnée par des voûtes sur croisée d’ogives; Saint-Caprais, à