Fig. 152.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.
Plan, au niveau de l’église haute, du cloître et du dortoir.
LÉGENDE EXPLICATIVE
A, A´, A´´, église, chœur et transsepts.—B, B´, B´´, les trois premières travées de la nef, détruites en 1776.—C, C´, C´´, tours et porche (Robert de Thorigni).—D, tombeau de Robert de Thorigni.—E, ancien parvis.—F, ancien chapitre.—G, G´, anciens bâtiments claustraux, dortoir.—H, plate-forme, entrée sud de l’église.—I, ruine de l’hôtellerie (Robert de Thorigni).—J, infirmeries (XIIᵉ siècle).—K, dortoirs du XIIIᵉ siècle (Merveille).—K´, tour des Corbins (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—L, L´, cloître et chartrier (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—M, vestiaire (XIIIᵉ siècle) (Merveille).—N, logis abbatial.—O, logements des hôtes.—P, cour de la Merveille.—P´, terrasse de l’abside.—Q, cour de l’église et grand degré.
se composaient de l’église, élevée de 1020 à 1135[66], et des Lieux réguliers, avec les habitations des serviteurs et des hôtes, s’étendant au nord de la nef de l’église—en G, G´ et F du plan, figure 152.—Restaurés ou reconstruits en grande partie par l’abbé Roger II, au commencement du XIIᵉ siècle, ils furent augmentés à l’ouest et au sud-ouest par Robert de Thorigni, de 1154 à 1186.
Le monastère n’était pas fortifié alors.
Placé au sommet d’un rocher dont les escarpements inaccessibles au nord et à l’ouest forment les remparts naturels les plus sûrs, sa position constituait en ce temps son unique défense. Sa situation au milieu des grèves, presque toujours dangereuses à traverser—ce qui l’avait fait désigner au moyen âge: le Mont-Saint-Michel au péril de la mer,—rendait impossible toute tentative d’investissement et le mettait même à l’abri d’un coup de main. Des clôtures en pierres ou des palissades en bois l’entouraient sur les points où les pentes du rocher, moins rudes, permettaient un abord relativement facile à l’est, au point où se trouvait l’entrée et au-devant de laquelle des habitations étaient venues se grouper. Formée au Xᵉ siècle de quelques familles décimées par les Normands qui dépeuplèrent l’Avranchin après la mort de Charlemagne, la ville ne se composait au XIIIᵉ siècle que de quelques maisons établies sur le point le plus élevé du rocher à l’est, afin d’être à l’abri des fluctuations de la mer.
En 1203, l’abbaye fut en grande partie détruite, sauf l’église, pendant les guerres entre Philippe-Auguste, roi de France, et Jean sans Terre, roi d’Angleterre.
Les faits historiques prouvent que l’abbaye et la
Fig. 153.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Coupe transversale, du nord au sud[67].
ville n’avaient pas d’ouvrages défensifs proprement dits au XIIᵉ siècle ni dans les premières années du XIIIᵉ.
A partir de cette époque, les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de saint Benoît, deviennent de véritables forteresses capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, fortifièrent leurs monastères pour les mettre à l’abri des désastres qui avaient signalé le commencement du XIIIᵉ siècle, et le Mont-Saint-Michel est un des plus curieux exemples de cette transformation.
Les premiers constructeurs de l’abbaye semblent n’avoir pas voulu diminuer la hauteur de la montagne et, afin de ne rien enlever à la majesté du superbe piédestal de l’église, ils formèrent un vaste plateau dont le centre affleure la crête du rocher et dont les côtés reposent sur des murs et des piles reliés par des voûtes et
forment un soubassement d’une solidité parfaite couronné par l’église.
La coupe (fig. 153) faite sur le transsept de l’église donne une idée exacte des constructions des XIᵉ et XIIᵉ siècles, ainsi que des bâtiments, la Merveille au nord et le logis abbatial au sud, qui se sont groupés successivement autour d’elles, à différentes époques.
La coupe longitudinale (fig. 154) fait voir la crypte ou l’église basse, qui n’a pas été creusée dans le roc, comme on l’a dit, mais qui a été ménagée et bâtie au XVᵉ siècle sur les ruines de l’église romane, dans l’espace
existant entre la déclivité de la montagne et le plateau
artificiel construit par les architectes primitifs. Cette coupe indique les substructions de l’église romane, agrandies au XIIIᵉ siècle par Robert de Thorigni, et qui ont, principalement du côté de l’ouest, des proportions gigantesques.
La figure 155 nous montre la galerie dite de l’Aquilon, une des salles superposées formant, au nord de l’église, une partie des bâtiments claustraux construits au XIIᵉ siècle par l’abbé Roger II, le onzième abbé du Mont (1106-1122).
Après l’incendie de 1203, lorsque l’abbaye fut devenue vassale du domaine royal, son abbé, Jourdain, et ses successeurs la reconstruisirent presque entièrement, sauf l’église.
En raison de la situation et ne pouvant suivre à la lettre les usages adoptés par les bénédictins pour la construction des bâtiments reliés de plain-pied à l’église abbatiale, ils établirent les Lieux réguliers, en les superposant, dans les magnifiques bâtiments qu’ils élevèrent au nord de l’église et qui, dès leur origine, furent appelés la Merveille.
Cette immense construction peut passer à juste titre pour le plus bel exemple de l’architecture religieuse et militaire au plus beau temps du moyen âge.
La Merveille se compose de trois étages, dont deux sont voûtés. L’étage inférieur comprend l’aumônerie et le cellier; l’étage intermédiaire le réfectoire et la salle des chevaliers; et l’étage supérieur le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest et contenant en hauteur: celui de l’est, l’aumônerie,
Fig. 157.—Abbaye du Mont-Saint-Michel. L’aumônerie.—Vue perspective prise de l’est à l’ouest (au fond le cellier).
le réfectoire et le dortoir; celui de l’ouest, le cellier, la salle des chevaliers et le cloître[68].
Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment, puissamment conçu sous l’inspiration de l’abbé
Jourdain et que ses successeurs suivirent rigoureusement jusqu’à la fin.
Commencés en 1203, ils furent achevés en 1228 par le cloître, dont les architectes ou les sculpteurs sont connus par leurs noms gravés dans le tympan d’une des arcatures, dans la galerie sud du cloître.
Fig. 159.—Abbaye du Mont-Saint-Michel.—Cellier.—Vue perspective prise de l’ouest à l’est (au fond l’aumônerie).
Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose et l’admirer en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement, c’est-à-dire en
vingt-cinq ans, au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou par une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les moines tiraient le granit nécessaire
à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre, après les avoir montés au pied de la Merveille dont la base est à plus de cinquante mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour être convaincu, d’étudier par les plans, les coupes et les façades, leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogone; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des chevaliers à l’ouest et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus au nord.
Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force et de la grandeur. Leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants. Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’abbaye,—à l’exception de la galerie intérieure du cloître,—sont percées de fenêtres de formes diverses selon les salles qu’elles éclairent; celles du dortoir sont remarquables. Elles sont longues et étroites, affectant la forme de meurtrières ébrasées largement à l’extérieur; leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière, en nids d’abeilles, une réminiscence de l’art arabe entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. Les façades sont renforcées extérieurement au droit des poussées des voûtes intérieures par de puissants contreforts qui ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.
Indépendamment de ses formidables façades qui
peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue au nord par une muraille crénelée, flanquée d’une tour qui servait de place d’armes aux chemins de ronde se reliant aux soubassements des ouvrages de l’ouest.
Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage du Degré, fort roide, fermé de murs crénelés, descendant à la fontaine Saint-Aubert[69].
Les divers bâtiments de l’abbaye furent élevés successivement au XIVᵉ siècle par la construction, après la Merveille, du logis abbatial avec ses dépendances au sud et de divers ouvrages complétant, à cette époque, les défenses de l’abbaye, qui furent reliées au XIVᵉ siècle, puis au XVᵉ siècle, aux murailles de la ville même, ainsi que nous le verrons dans la troisième partie: l’Architecture militaire.
TROISIÈME PARTIE
L’ARCHITECTURE MILITAIRE
CHAPITRE PREMIER
ENCEINTE DE VILLES.
Au moyen âge, l’architecture militaire n’avait de caractère particulier que dans ses dispositions défensives, car le mode de construction était exactement le même que pour toute autre œuvre architectonique. Les rares ornements d’architecture, comme les voûtes intérieures, les profils des consoles et des corniches qui décoraient les ouvrages militaires étaient évidemment de la même famille que ceux des églises, des bâtiments monastiques ou de tout autre édifice du même temps.
Les architectes latins, romains, gallo-romains ou ceux de l’époque dite romane ou de la période dite gothique construisaient tous les édifices: aussi bien une église qu’une forteresse, une abbaye ou une enceinte fortifiée qui en était souvent le complément nécessaire; un donjon ou un château fort de même qu’un hôtel de ville, un hôpital, une grange rurale ou une simple maison urbaine. L’architecte était alors le constructeur des édifices de toutes destinations et par conséquent de toutes formes et il n’était pas doublé, ainsi que nous le voyons, d’un savant, constructeur spécialiste, chargé de vérifier les calculs! Il n’existait pas encore des architectes et des ingénieurs séparant, divisant, par des fonctions spéciales, les diverses parties de construction d’un monument. Il n’y avait que des constructeurs, des maçons si l’on veut, mais qui étaient des architectes dans l’acception véritable du nom; ils traçaient les épures des ouvrages qu’ils avaient conçus et ils en dirigeaient eux-mêmes l’exécution dans toutes les parties et dans tous les détails, aussi soucieux de la solidité de l’édifice que de sa décoration.
Il est très curieux, sinon fort triste, d’observer que les Français qui ont propagé si généreusement dans toute l’Europe occidentale les principes de l’art au moyen âge sont précisément ceux qui les ont abandonnés les premiers et qui ont laissé s’établir chez eux une division qui n’existe pas dans les autres pays formant aujourd’hui cette même Europe occidentale. En Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Suisse et en Allemagne, les architectes sont en même temps ingénieurs, et pour eux l’art est intimement lié à la science. «Aussi certaines de leurs œuvres doivent-elles à cette alliance un caractère particulier qui doit nous inspirer de très sérieuses réflexions, et il serait possible de tirer de ces études comparatives plus d’un utile enseignement. Nous serions obligés tout d’abord de reconnaître que nous subissons actuellement le mouvement, au lieu de l’imprimer comme autrefois[70].»
L’ingénieur moderne paraît ne s’attacher, quant à présent du moins, qu’à satisfaire les nécessités impérieuses, en considérant comme négligeable tout ce qui n’est pas le produit rigide du calcul intégral. Il a réalisé des progrès réels par l’application mathématique de la science moderne. Il a déjà accompli, il est vrai, de véritables chefs-d’œuvre industriels qui répondent aux besoins du moment, sinon de l’avenir, par des ponts ou des ouvrages métalliques, surprenants autant qu’éphémères, en attendant qu’on revienne aux bons vieux ponts de pierre, moins étonnants, mais d’une durée certaine, comme ceux qui ont été construits par nos pères architectes.
Cependant il ne faut pas que l’auxiliaire d’hier devienne le maître de demain et que l’architecte, abandonnant ses hautes fonctions, si belles et si nobles jadis, devienne un simple ou même habile décorateur, en laissant s’éteindre des traditions éminemment françaises qui ont créé des chefs-d’œuvre français et qui doivent en enfanter encore pour la gloire de notre pays.
Il semble d’ailleurs qu’on s’est mépris sur la signification du mot ingénieur, dont l’origine est engigneur, et qui était au moyen âge tout autre que celle qu’on lui donne aujourd’hui.
De nos jours, l’architecte et l’ingénieur sont des constructeurs, avec cette différence que le premier aime et cultive l’art, et que le second le dédaigne le plus souvent ou plutôt affecte de le dédaigner.
Au moyen âge, leurs fonctions étaient absolument différentes: l’architecte construisait tous les ouvrages, tandis que l’engigneur appliquait toute son ingéniosité à les détruire. L’architecte élevait des remparts formés de murailles cantonnées de tours; l’engigneur les minait, ou les contre-minait suivant qu’il attaquait une place ou la défendait; il était chargé d’inventer ou de diriger les machines de guerre comme les trébuchets, les mangonneaux, les immenses arbalètes, les gigantesques frondes lançant d’énormes projectiles ou des matières incendiaires; il devait élever les tours mobiles en bois qui étaient approchées des murs pour faciliter leur escalade, diriger les mineurs qui devaient ruiner les murs, construire tous les ouvrages de campagne pour faire le siège qui nécessitait, avant l’invention des armes à feu, des opérations compliquées, aussi longues qu’incertaines. En résumé, les fortifications étaient construites
par les architectes et l’engigneur était chargé de les défendre ou de les attaquer. Ce n’est que du temps de Vauban que les ingénieurs militaires furent établis avec des attributions beaucoup plus étendues. Il s’était formé avant ce temps des constructeurs spéciaux, des entrepreneurs, on peut dire, comme ceux qui ont élevé les murailles d’Aigues-Mortes et qui n’avaient pas les mêmes fonctions que celles qui sont exercées par les ingénieurs modernes.
Avant l’époque féodale, les fortifications des camps ne se composaient que de levées de terre, ou de murs de bois et de terre, ou de palissades entourées de fossés, selon les méthodes romaines de castramétation. Les enceintes des villes, fortifiées par les Romains, étaient composées de murailles renforcées de tours rondes ou carrées; les murs étaient formés de deux parements de maçonnerie laissant un vide de plusieurs mètres rempli par la terre enlevée pour creuser les fossés et mêlée de débris de pierre fortement tassés, la partie
supérieure pavée, étant le chemin de ronde défendu extérieurement par un mur crénelé suivant le parement extérieur.
La partie de l’enceinte de la cité de Carcassonne, construite par les Visigoths au VIᵉ siècle, a conservé ces dispositions suivant les traditions romaines. «Le sol de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au niveau des boulevards. Les courtines[71], fort épaisses, sont composées de deux parements de petit appareil cubique, avec des assises alternées comprenant plusieurs rangées de briques; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné à la chaux[72].» Les tours cantonnant les courtines et s’élevant au-dessus d’elles étaient disposées de manière à pouvoir être isolées des murs par l’enlèvement de ponts mobiles, afin de faire de chaque tour une place d’armes indépendante qui pouvait arrêter l’assaillant.
La figure 165 donne une partie de la face nord-ouest des remparts de la cité de Carcassonne et la première tour ronde; à gauche du dessin est la tour romano-visigothe, accompagnée à droite et à gauche des courtines du même temps.
Suivant les traditions romaines, l’enceinte des villes, formée par les murailles renforcées de tours, était dominée par une construction, château ou donjon, que nous verrons dans le chapitre suivant; le château commandait la place, qui était le plus souvent établie sur les rampes d’une colline bordée par un cours d’eau; le pont communiquant avec l’autre rive était fortifié par un châtelet ou tête de pont qui pouvait défendre le passage.
Les villes avaient souvent deux enceintes séparées par un large fossé, et dès la fin du XIIᵉ siècle les architectes, inspirés par les grands travaux faits par les croisés en Orient, avaient déjà réalisé dans l’architecture militaire les mêmes progrès qui s’étaient manifestés à la même époque dans l’architecture religieuse et monastique.
Les conquêtes faites en Orient par les croisés et établissant la possession chrétienne avaient été divisées en fiefs dès le XIIᵉ siècle; elles se couvrirent de châteaux, d’églises et de fondations monastiques, entre autres celles des ordres de Cîteaux et de Prémontré.
D’après G. Rey, on vit alors aux environs de Jérusalem les abbayes ou prieurés du mont Sion, du mont Olivet, de Josaphat, de Saint-Habacuc, de Saint-Samuel, etc.; en Galilée, celles du Mont-Thabor et de Palmarée... L’organisation militaire fut réglée par les assises de la Haute Cour indiquant le nombre des chevaliers dus par chaque fief et celui des sergents que les églises et les bourgeoisies devaient pour la défense du royaume... Ce fut vers le milieu du XIIᵉ siècle que les établissements chrétiens de terre sainte furent les plus prospères... Au milieu des guerres dont la Syrie fut le théâtre à cette époque, les Francs s’étaient approprié l’architecture militaire byzantine représentant les traditions de l’antiquité grecque et romaine... Dans la construction des forteresses qu’ils élevèrent alors en Syrie, les croisés prirent aux Grecs la double enceinte flanquée de tours...; plusieurs de leurs forteresses, notamment celle de Morgat, du Krak des chevaliers et de Tortose, ont été conçues sur des proportions gigantesques; elles appartiennent à deux écoles: la première est l’école franque, qui paraît avoir pour prototypes les châteaux construits en France aux XIᵉ et XIIᵉ siècles... Les tours de l’enceinte sont presque toujours rondes; elles renferment un étage de défenses, et leur couronnement ainsi que celui des courtines sont crénelés suivant le mode français... Il faut signaler d’abord la double enceinte empruntée aux Byzantins où la seconde ligne commande la première et en est assez rapprochée pour permettre à ses défenseurs de prendre part au combat si l’assaillant emporte la première ligne; ensuite l’application des échauguettes en pierre,—qu’on ne voit apparaître en France qu’à la fin du XIIIᵉ siècle,—remplaçant les hourds en bois et efin l’adoption des talus en maçonnerie, qui, triplant à la base l’épaisseur des murailles, déjouait les attaques des mineurs en affermissant l’édifice contre les tremblements de terre si fréquents dans ces contrées...
La seconde école est celle des templiers; le tracé se rapproche des grandes forteresses arabes et le caractère principal, c’est que les tours, peu saillantes, sont invariablement carrées ou barlongues... La forteresse de Kalaat-el-Hosn[73], ou Krak des chevaliers, commandant le défilé par lequel passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, était une position militaire de premier ordre... Elle formait, avec les châteaux d’Akkar, d’Arcos, de la Colée, de Chastel-Blanc, d’Areynieh, de Yammour,
Fig. 166 bis.—Forteresse de Kallaat-el-Hosn en Syrie, (le Krak des chevaliers).
Restitution graphique par M. G. Rey [74].
Tortose et Markab, ainsi qu’avec les tours et les postes secondaires, une ligne de défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie orientale... La forteresse de Kalaat-el-Hosn, ou le Krak des chevaliers élevé par l’ordre des hospitaliers, comprend deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli d’eau. La seconde enceinte forme réduit et domine la première dont elle commande les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:
grande salle, chapelle, logis, magasins, etc.; un long passage voûté et d’une défense facile est la seule entrée de la place... Au nord et à l’ouest, la première ligne se compose de courtines reliant des tourelles arrondies et couronnées d’une galerie munie d’échauguettes et formant sur la plus grande partie du pourtour un véritable hourdage en pierre.
L’action de l’Orient sur l’Occident est évidente par l’adoption, aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, des dispositions qui avaient été appliquées par les croisés en Syrie et dont se sont inspirés les architectes de Carcassonne et d’Aigues-Mortes.
A Carcassonne, l’influence orientale est visible par
la double enceinte construite à l’exemple des forteresses syriennes.
La cité de Carcassonne est assise sur un plateau dominant la vallée de l’Aude et sur lequel les Romains avaient établi un castellum. Possédée au VIᵉ siècle par les Visigoths, qui en firent une place importante, elle s’agrandit considérablement aux Xᵉ, XIᵉ et XIIᵉ siècles; mais du temps de Siméon de Montfort, en 1209, ou de Raymon de Trancavel en 1240, son enceinte n’était pas aussi considérable qu’elle le devint sous saint Louis. Dès le milieu du XIIIᵉ siècle, ce monarque commença de grands travaux de défense et fit élever l’enceinte extérieure qui existe encore, suivant le plan emprunté à la Cité de Carcassonne par Viollet-le-Duc.
Cette enceinte avait surtout pour but de mettre
la place à l’abri d’un coup de main, en permettant d’agrandir ou de compléter les défenses du corps même de la place. Les travaux entrepris par saint Louis, et continués par Philippe le Hardi, firent de Carcassonne une forteresse qui était considérée comme imprenable. «Le fait est qu’elle ne fut point attaquée et n’ouvrit ses portes au prince Noir, Édouard, en 1355, que lorsque tout le Languedoc se fut soumis à ce prince[75].»
A Aigues-Mortes, l’influence orientale est tout aussi manifeste qu’à Carcassonne, car le Génois Guillaume Boccanera, qui construisit l’enceinte, connaissait évidemment le système de fortification adopté par les
croisés en Syrie. La particularité des échauguettes, qui n’apparaissent en Languedoc, dans les murailles d’Aigues-Mortes, que sous Philippe le Hardi, prouve cette filiation. On voit déjà dans cette place les effets du mode italien par la forme des tours carrées flanquant l’enceinte. En France, les architectes avaient adopté la tour ronde, parce qu’elle présentait plus de solidité et qu’elle était moins attaquable par la sape des mineurs, la circonférence pouvant être battue par les défenseurs placés sur les courtines adjacentes, tandis que les angles de la tour carrée masquaient le mineur attaquant sa face extérieure.
L’enceinte d’Avignon, élevée au XIVᵉ siècle, paraît avoir été construite selon les méthodes italiennes; elle est flanquée de tours carrées, ouvertes du côté de la ville, munies d’un crénelage fixe porté sur des consoles en pierre ménageant entre elles des mâchicoulis destinés à battre la base des murailles.
Au XIIIᵉ siècle, les murailles et les tours étaient munies de hourds, c’est-à-dire d’un échafaud mobile en bois A, établi en temps de guerre sur des poutres, engagées dans les vides ménagés dans la muraille, et placées en saillies pour recevoir une galerie surplombant le parement des murs, afin de pouvoir défendre la base des remparts par des vides ou des trappes: des mâchicoulis ouverts dans le plancher de la galerie. Mais cette galerie étant facilement incendiée par l’assaillant, on construisit au XIVᵉ siècle des mâchicoulis en pierre B, formés par des consoles en pierre supportant le parapet crénelé et laissant entre son parement intérieur et le parement extérieur de la muraille un vide par lequel on pouvait défendre la base du rempart. Cette disposition, dont les tours carrées d’Avignon présentent un des premiers exemples, fut adoptée par les architectes, qui l’appliquèrent dès lors dans la construction des murs d’enceinte des villes.
«L’art de la fortification, qui avait fait un grand pas au commencement du XIIIᵉ siècle et qui était resté
stationnaire pendant le cours de ce siècle, fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à 1440. Quand Charles VII eut ramené l’ordre dans le royaume et repris un nombre considérable de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire toutes les défenses des villes ou châteaux reconquis, et, dans ces nouvelles défenses, il est facile de reconnaître une méthode, une régularité, qui indiquent un art avancé et basé sur des règles fixes[76].»
L’abbaye du Mont-Saint-Michel résume de la façon la plus intéressante les modifications apportées successivement dans la construction des enceintes fortifiées du XIIIᵉ au XVᵉ siècle.
Des fortifications du XIVᵉ siècle, entourant l’ancienne ville au sommet du rocher, et reliant les remparts aux défenses de la Merveille au nord et à celles des bâtiments abbatiaux au sud, il reste encore quelques vestiges, ainsi que la tour du nord tout entière. Les murailles étaient couronnées de mâchicoulis en pierre, selon le système, nouveau alors, qui consistait à installer toute la défense au sommet des remparts. La porte de l’enceinte était au sud-est, suivant les indications fournies par les miniatures du Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, qui donnent l’emplacement de la première enceinte à la fin du XIVᵉ siècle.
A cette époque, l’abbaye était gouvernée par Pierre Le Roy, qui fut un de ses plus illustres abbés et l’un de ses plus grands constructeurs. Il reconstruisit le sommet de la tour des Corbins (Merveille), restaura et recouvrit les bâtiments abbatiaux, au sud de l’église, commencés par Richard Tustin en 1260, continués par ses successeurs et en partie ruinés par l’incendie de 1374. Il compléta les défenses à l’est, en élevant la tour carrée, appelée Perrine, du nom de son auteur, en O du plan (fig. 151), et dans laquelle il disposa plusieurs chambres pour loger ses soldats. Nous avons vu que les abbés étaient devenus des seigneurs féodaux, et, au Mont-Saint-Michel, l’abbé était en même temps capitaine de la place pour le roi; et il conféra des fiefs à des seigneurs de la province, à la charge par ceux-ci de venir garder le Mont en des conditions déterminées, dont voici un passage traduit du texte latin[77]: «Ceux qui tenaient ces vavassories les tenaient en foi et hommage, et devaient le relief et treize chevaliers, dont chacun était tenu de venir lui-même pour la garde de la porte de l’abbaye, quand il était nécessaire, c’est-à-dire en temps de guerre; chacun devait la garde pour tout le temps du cours et du décours de la mer, c’est-à-dire de la descente et de la montée de la marée, armé chacun de gambeson, chapel de fer, gantelets, bouclier, lance et toutes armes; et ils devaient se présenter aussi en armes le jour de Saint-Michel, en septembre.»
Au nord de Bellechaise, il construisit, dans les premières années du XVᵉ siècle, le châtelet et la courtine crénelée qui le joint à la Merveille (fig. 163, en tête de ce chapitre). Le châtelet fut élevé en avant de la face nord du bâtiment dit Bellechaise, en D (fig. 150), laissant entre celle-ci et la face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte Nord, celle de la salle des Gardes, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du châtelet. Celui-ci se compose d’un bâtiment carré, flanqué aux angles de la face nord par deux tourelles encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s’ouvre la porte, ou la voûte rampante, couvrant l’escalier montant à la salle des Gardes; cette porte était défendue par une herse manœuvrée de l’intérieur, au premier étage du châtelet, et par trois mâchicoulis disposés au sommet de la courtine, entre les tourelles crénelées. Afin de couvrir le châtelet, Pierre Le Roy éleva la barbacane qui l’enveloppe à l’est et au nord, ainsi que le grand degré au nord. Il modifia en même temps les remparts
des côtés nord et ouest, en élevant la tour Claudine, joignant l’angle nord-est de la Merveille, en ménageant, dans l’étage inférieur de cette tour, un corps de garde dont la poterne communique avec le grand degré et commandant tous les passages par des dispositions très ingénieuses, qui forment un exemple unique en leur genre[78].
En 1411, l’abbé Robert Jolivet obtint du pape Jean XXIII le gouvernement de l’abbaye; élu par les moines, il fut chargé par le roi de la garde du Mont-Saint-Michel, et cependant il vivait à Paris; mais, en 1416, il regagna son abbaye, menacée par les Anglais,
Fig. 173.—Mont-Saint-Michel.—Enceinte du XVᵉ siècle.—Restitution graphique d’après les dessins d’Éd. Corroyer.
qui, après la bataille d’Azincourt, en 1415, s’étaient emparés de la basse Normandie. Tandis que les Anglais fortifiaient Tombelaine, Robert Jolivet achevait de bâtir les murs et quelques tours qui cernent la ville, et qui existent encore. Pour subvenir à ces dépenses, l’abbé fut autorisé par le roi à prendre quinze cents livres sur les revenus des aides de la vicomté d’Avranches, et un autre subside sur le maître de la Monnaie de Saint-Lô.
A l’époque où Robert Jolivet éleva la nouvelle enceinte, de 1415 à 1420 environ, la ville s’était agrandie vers le sud, et, indépendamment de la nécessité de la défendre contre les Anglais retranchés à Tombelaine, il était indispensable d’opposer à l’attaque un front de défense beaucoup plus développé que celui du rempart du XIVᵉ siècle. Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles qui devaient être élevées pendant le siècle précédent, et qui descendent des escarpements du rocher, défendues par la tour du Nord, jusque sur la grève. Il flanqua ses murs, d’abord, d’une tour formant un saillant considérable destiné à battre les courtines adjacentes et à défendre le front de l’ouvrage; puis il continua les murs au sud, en les renforçant de cinq autres tours. La dernière, dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place et défend en même temps la porte de la ville à l’ouest.
Les murailles et leurs bases en glacis sont défendues par des mâchicoulis fixes, en pierre, placés au sommet, et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés; plusieurs tours étaient couvertes et servaient de place d’armes pour les défenseurs des remparts. A partir de la tour du Roi, les murailles se retournent à angle droit, se relient par des degrés, des chemins de ronde crénelés, commandés par un corps de garde, aux rampes abruptes du rocher inaccessible, dont les crêtes sont pourtant fortifiées et communiquent avec les défenses de l’abbaye au sud.
Dans les premières années du XVᵉ siècle, et surtout vers la fin du même siècle, l’artillerie à feu, qui commençait à être employée avec succès dans les sièges, avait fait de si rapides progrès que les conditions de l’attaque, et par conséquent celles de la défense, furent complètement changées. Les tours devinrent des bastillons, ou bastions, dont la partie supérieure, terrassée, était transformée en batterie, dont les épaulements remplaçaient les crénelages; les mâchicoulis, qui n’étaient plus qu’une décoration traditionnelle, disparurent, et l’art militaire, de progrès en progrès, remplaça l’architecture, dont le concours était désormais inutile.
CHAPITRE II
CHATEAUX ET DONJONS.
Les premiers châteaux semblent avoir eu pour but, au moyen âge, de s’opposer aux invasions et de servir de refuges aux populations décimées par les incursions des Normands. Ils ne se composaient alors que d’un retranchement plus ou moins étendu. Entouré d’un fossé formé par des terrassements dont l’escarpement était entouré de palissades, il rappelait le camp romain, au milieu duquel, à l’exemple du prætorium, s’élevait la motte, élévation conique formée par la nature