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L'Architecture romane

Chapter 21: CHAPITRE XVII
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About This Book

A methodical survey of Romanesque architecture that explains the modern use of the term and synthesizes archaeological, stylistic, and constructional evidence for the period between classical antiquity and later medieval forms. It describes materials and building techniques such as masonry, arches, and vaulting, analyzes spatial arrangements and decorative programs, and compares regional variants. The work also summarizes contemporary scholarly approaches and restoration practices, assembling descriptive examples and illustrations to offer a clear, pedagogical overview for readers interested in the development and features of early medieval ecclesiastical and secular building traditions.

FIG. 80.—ÉGLISE DU MONASTÈRE DE DAPHNI, PRÈS D’ATHÈNES. (Coupe longitudinale.)

L’abside et deux absidioles s’ouvrent sur le côté oriental du côté central. Celui-ci est entouré de bas côtés voûtés supportant une galerie, également voûtée, destinée aux femmes.

L’édifice présente cette particularité qu’il est couvert par une terrasse au-dessus de laquelle s’élève la coupole percée à sa base d’une couronne de fenêtres s’ouvrant au-dessus de la toiture.

A l’intérieur, des mosaïques décorent les murs et la coupole, des plus curieuses pour l’étude de l’iconographie chrétienne grecque.

L’église du monastère de Daphni, élevée vers le IXᵉ siècle, à 10 kilomètres d’Athènes, est, parmi les édifices religieux bâtis par les Grecs, celui qui rappelle le

FIG. 81.—ÉGLISE DU MONASTÈRE DE DAPHNI, PRÈS D’ATHÈNES.

(Détail des trompes et pendentifs de la coupole.)

plus les traditions byzantines, si complètement caractérisées à Sainte-Sophie de Constantinople.

Comme l’église de Saint-Nicodème, elle consiste en une nef centrale carrée, surmontée d’une coupole qui repose sur des trompes dont la figure 81 donne les curieuses dispositions. Sur le côté oriental de la nef s’ouvrent l’abside principale et deux absidioles couvertes par des voûtes d’arête; le fond de ces absides et absidioles, à pans à l’extérieur, est semi-circulaire à l’intérieur et couvert par des voûtes en quart de sphère.

FIG. 82.—ÉGLISE DU MONASTÈRE DE DAPHNI, PRÈS D’ATHÈNES. (Façade latérale.)

A l’extérieur, les murs sont construits en pierre, dont les assises et les joints sont marqués par des rangées de briques; à l’intérieur, les voûtes sont en briques et elles étaient décorées de brillantes mosaïques.

CHAPITRE XVI

CHAPELLE DU PALAIS DE CHARLEMAGNE, A AIX (ALLEMAGNE).—ÉGLISE DE GERMINY-DES-PRÉS (FRANCE).—ÉGLISE DE LA MARTORANA, A PALERME (SICILE).

La chapelle palatine d’Aix fut élevée par Charlemagne à la fin du VIIIᵉ siècle: un moine de Fontanelles (saint Wandrille) en dirigea les travaux et le pape Léon III en fit la consécration le jour des Rois de l’année 804.

«Aucun des édifices chrétiens, élevés depuis l’achèvement de Sainte-Sophie de Constantinople jusqu’au IXᵉ siècle, ne fut l’objet, de la part de son fondateur, d’autant de sollicitude que Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle. Imitant ce qu’avait fait Justinien pour Sainte-Sophie, Charlemagne fit venir de Trèves, de Rome, de Ravenne, les matériaux précieux destinés à son palais et à la chapelle attenante. Dans l’église, les portes et les balustrades encore existantes sont en bronze; la coupole était revêtue de mosaïques[29]

La rotonde carolingienne d’Aix procède évidemment de la rotonde byzantine de Ravenne. Comme celle-ci, Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle se compose d’une salle centrale octogone de 14ᵐ,50 de diamètre, voûtée en coupole et entourée de bas côtes de 6ᵐ,30 de largeur, ou galeries à deux étages largement ouvertes sur le vaisseau central (fig. 84).

Le porche, à deux étages, est identique à celui de Ravenne; deux tours placées de chaque côté contiennent les escaliers conduisant à une tribune qui communique avec les galeries hautes contournant la nef.

FIG. 83.

CHAPELLE DU PALAIS DE CHARLEMAGNE
A AIX-LA-CHAPELLE. (Plan.)

La différence existant entre les deux rotondes tient à la forme des voûtes et aux dispositions de celles qui les enveloppent. A Ravenne, la coupole sphérique se raccorde par une série de pendentifs avec les parois octogones du tambour. Dans la chapelle d’Aix, la rotonde est octogone comme son appui. Mais la diversité des formes et du système de construction apparaît surtout dans les galeries du pourtour, qui sont dans la chapelle palatine mieux liées aux supports de la coupole et, par elles-mêmes, beaucoup mieux disposées qu’elles ne le sont à Saint-Vital.

Dans la chapelle palatine d’Aix, les supports de la coupole sont relativement frêles et la masse des maçonneries est reportée jusqu’à l’enceinte; celle-ci forme un polygone de seize côtés, se combinant avec l’octogone par une série de voûtes alternativement carrées ou triangulaires. Des arcs-doubleaux, retombant sur des dosserets engagés dans les piliers ou le mur d’enceinte, forment

FIG. 84.—CHAPELLE DU PALAIS DE CHARLEMAGNE,
A AIX-LA-CHAPELLE
(ALLEMAGNE). (Coupe longitudinale.)

seize arcs-boutants et répartissent sur celui-ci la poussée de la coupole (fig. 85).

Les galeries basses sont voûtées d’arêtes, sur lesquelles est établi le sol des galeries hautes; celles-ci sont couvertes par des voûtes légères en berceau rampant, sur lesquelles est posée directement la toiture composée de dalles, de pierre ou de terre cuite, ou peut-être même de feuilles de plomb ou de bronze.

Si les monuments à date certaine méritent de fixer l’attention des archéologues, ceux qui ont été élevés par Charlemagne ou de son temps, et dont les origines sont connues, doivent être particulièrement étudiés en raison de l’influence considérable qu’ils ont eue, certainement et directement, sur l’architecture romane.

Nous avons vu la chapelle palatine d’Aix, en Allemagne, le plus important des édifices construits par Charlemagne; nous devons citer une église bâtie en France, à la même époque que l’église d’Aix-la-Chapelle, c’est-à-dire dans les premières années du IXᵉ siècle: l’église de Germiny-des-Prés. Elle est des plus curieuses, parce qu’elle a tous les caractères des églises byzantines bâties, avant le IXᵉ siècle, à Constantinople, ou au commencement de ce siècle à Athènes; elle présente en même temps une grande analogie avec un édifice antique: le prétoire de Mousmieh (fig. 6 et 7), dans la Syrie centrale, construit par les Romains au IIᵉ siècle de notre ère.

FIG. 85.—CHAPELLE DU PALAIS DE CHARLEMAGNE, A AIX-LA-CHAPELLE (ALLEMAGNE). (Coupe transversale.)

Suivant les écrits du moine Létolde, qui vivait au Xᵉ siècle, Théodulphe, évêque d’Orléans, après avoir été abbé de l’abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, fit construire, en 806, l’église Germigny-des-Prés ou Germiny-des-Prés. (Plutôt Germiny, car d’après d’anciens auteurs cette église est dite des saints Ginevra et Germinus.)

Elle se compose, comme les édifices que nous connaissons

FIG. 86.—ÉGLISE DE GERMINY-DES-PRÉS (FRANCE). (Plan.)

déjà dans la Syrie centrale et en Orient, d’une nef centrale sur plan carré, couronnée par une voûte annulaire très légère, maintenue par les murs s’élevant au-dessus pour assurer sa stabilité et recevoir la toiture en charpente.

Autour de la nef quatre bas côtés égaux forment un carré cantonné par trois—et peut-être quatre—absides, la principale à l’est et les deux ou trois secondaires aux trois autres points cardinaux. Les bas côtés, montant au-dessus des absides, sont couverts par des voûtes

FIG. 87.—ÉGLISE DE GERMINY-DES-PRÉS (FRANCE). (Coupe transversale.)

(fig. 87) au-dessus desquelles s’élève encore la nef centrale, percée sur chacune de ses faces d’une petite fenêtre éclairant la partie supérieure qui conserve sa forme carrée.

Les trois—ou quatre—absides sont voûtées en quart de sphère; l’abside principale, à l’est, est ornée d’arcatures et la voûte de l’hémicycle est décorée de mosaïques à fond d’or. La partie haute de la nef centrale est couverte de stuc et tout l’édifice est bâti avec soin en pierres de petit appareil.

FIG. 88.—ÉGLISE DE LA MARTORANA A PALERME (SICILE). (Plan.)

La disposition de la nef centrale s’élevant en s’étageant au-dessus des bas côtés égaux et des absides est intéressante à retenir, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’elle est une réminiscence évidente des coupoles latines, byzantines ou grecques, comme celles du prétoire de Mousmieh et de Saint-Georges d’Ezra dans la Syrie centrale (fig. 6, 7, 39, 40); du baptistère de Novare (fig. 26, 27); de Saint-Vital de Ravenne (fig. 67, 68, 69); des églises des saints Serge et Bacchus, de Sainte-Sophie et de Théotocos à Constantinople (fig. 64, 65, 70, 71, 72, 73, 74); de l’église de Santa-Fosca à Torcello (fig. 75, 76 et 77); de Saint-Nicodème et de Daphni à Athènes (fig. 78 à 83); et de l’église d’Aix-la-Chapelle en Allemagne (fig. 84 à 86). Puis, parce

FIG. 89.—ÉGLISE DE LA MARTORANA, A PALERME (SICILE). (Coupe longitudinale.)

qu’elle est une innovation et que le mode de construction rationnelle est beaucoup plus simple et moins coûteux que celui des coupoles.

Et enfin, parce qu’elle est une des premières applications en France de la tour-lanterne[30] s’élevant au-dessus de l’autel principal sur la croisée formée par la nef, les

FIG. 90.—ÉGLISE DE LA MARTORANA A PALERME (SICILE). (Vue perspective intérieure.)

deux bras du transsept et le chœur, suivant un système de construction dont nous avons établi la filiation et qui, à partir du Xᵉ siècle, devait prendre, en se perfectionnant, un développement extraordinaire.

 

L’église de Sainte-Marie de l’Amiral à Palerme, fondée par l’amiral Roger, fils de Tancrède de Hauteville, fut cédée par Alphonse d’Aragon à un couvent de femmes, au XVᵉ siècle, et prit à cette époque le nom de la Martorana.

Bien qu’il ait été construit par les Normands dans les premières années du XIIᵉ siècle, cet édifice présente tous les caractères des églises byzantines bâties par des architectes grecs, au IXᵉ siècle, à Torcello, à Constantinople et à Athènes.

Il rappelle particulièrement les dispositions de l’église de Théotocos à Constantinople (fig. 72, 73). La principale différence existant entre cette église et celle de la Martorana réside dans la forme des arcs, brisés dans celle-ci, tandis qu’ils sont plein cintre en Italie, à Constantinople et en Grèce.

La décoration de la Martorana empruntant aux Byzantins, aux Arabes et aux Normands des détails caractéristiques, semble résumer l’histoire de la Sicile au moyen âge.

CHAPITRE XVII

INFLUENCE DE L’ART BYZANTIN SUR L’ARCHITECTURE EN ORIENT ET EN OCCIDENT.—L’ARCHITECTURE DU VIIᵉ AU XIᵉ SIÈCLE.

L’art byzantin, qui s’était si grandement manifesté par les superbes ouvrages de Justinien, exerça, dès son origine, une influence considérable qui s’étendit plus tard sur tout l’Occident, mais qui fut générale en Orient surtout pendant la prospérité de l’empire grec, expirant avec le VIIᵉ siècle, épuisé par ses victoires autant que par les attaques des Perses.

On peut suivre la tradition byzantine dès les premiers temps de l’empire arabe. Depuis le commencement de l’hégire, en 622, jusqu’au moment où ils purent donner à leur art un caractère particulier, les musulmans, les adversaires les plus acharnés du christianisme et de l’empire grec ont fait à l’art de leurs ennemis, à l’art byzantin, des emprunts qu’il est facile de constater.

Quand les Arabes étendirent par leurs conquêtes la domination musulmane depuis l’Asie-Mineure jusqu’aux Pyrénées, l’art n’existait chez eux que sous les formes les plus rudimentaires.

De même que les chrétiens établirent leurs premiers autels dans les basiliques civiles de Rome, les musulmans conservèrent, dans les pays conquis, les monuments religieux: ils les modifièrent, puis ils construisirent des édifices nouveaux, disposés selon leurs prescriptions religieuses; mais leur architecture a conservé les traits particuliers de son caractère originel, à l’influence duquel ils ne pouvaient se soustraire.

«En Syrie, les Arabes ne se préoccupent pas tout d’abord de construire des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à côte dans un même édifice[31].» Il en fut de même en Espagne, et les historiens de l’art arabe y distinguent dans ce pays une première période byzantine qui s’étend jusque vers la fin du Xᵉ siècle. Entre les califes de Cordoue et les empereurs de Constantinople les relations étaient continues; les savants, les artistes grecs accoururent en Espagne. Aussi les anciens édifices de Cordoue portent-ils la marque de cette influence étrangère si nettement accusée dans la célèbre mosquée de Cordoue élevée par Abdérame vers la fin du VIIᵉ siècle.

Au moyen âge, sous les rois de la première race et, par conséquent, bien avant Charlemagne et les pèlerinages de l’an 1000[32], des relations existaient entre l’Occident et l’Orient où Byzance exerçait une attraction si puissante que les princes de France, de Germanie et d’Italie y envoyaient sans cesse des ambassades.

Un grand nombre de pèlerins de tous les pays occidentaux visitaient les Lieux Saints et, allant ou revenant par Constantinople, propageaient en Europe, par le récit des splendeurs de la civilisation byzantine et la description de ses admirables monuments, l’enthousiaste désir d’égaler les peuples d’Orient; des moines grecs, qui étaient venus s’établir dans le sud de l’Italie, à Rome, en France et en Allemagne, contribuèrent puissamment à entretenir ces idées et à les développer.

A l’époque mérovingienne, des colonies syriennes existaient déjà dans le centre de la France et il n’est pas douteux qu’elles apportèrent avec elles les traditions monumentales de la Syrie centrale, qui germèrent si bien et que l’on trouve si nettement marquées dans l’ancienne province d’Aquitaine.

Le commerce maritime entre l’Occident et l’Orient contribua également à étendre les relations qui s’étaient établies entre ces pays, non seulement par l’échange de leurs marchandises, mais encore par l’acquisition des étoffes, des bijoux, des ivoires sculptés, en un mot, des objets d’art, créés en Orient avec une si habile facilité, dont l’Occident commençait à sentir le besoin, mais qu’il ne savait pas encore produire.

L’influence byzantine s’est exercée certainement en Italie; elle est moins sensible dans le nord de ce pays en raison de sa division en un grand nombre d’États ou de villes, aussi différents les uns des autres par leurs conditions respectives au point de vue politique qu’à celui des arts.

Sous le pontificat de Grégoire le Grand, pape malgré lui, en 590, on éleva beaucoup moins d’édifices qu’avant ou après cette époque. Saint Grégoire, sans négliger la puissance temporelle du Saint-Siège, se servit de son pouvoir pour fortifier la papauté, propager le christianisme, améliorer la discipline et l’organisation de l’Église. Affermi par lui-même, il propagea le christianisme, l’orthodoxie et convertit les païens en Sicile, en Sardaigne, à Terracine, aux portes de Rome, et même dans la Grande-Bretagne qui était encore livrée tout entière à l’idolâtrie.

Les instructions que saint Grégoire le Grand donnait à ses représentants leur recommandaient de conserver les monuments existants, quels qu’ils fussent. Il écrivait, en 596, au moine Augustin—plus tard archevêque de Cantorbéry—qu’il avait envoyé dans la Grande-Bretagne à la tête de quarante missionnaires romains: «Il faut se garder de détruire les temples des païens, il ne faut détruire que leurs idoles, puis faire de l’eau bénite, en arroser l’édifice, y construire des autels et y placer des reliques. Si ces temples sont bien bâtis, c’est une chose bonne et utile qu’ils passent du culte des démons au culte du vrai Dieu; car, tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de dévotion, elle sera plus disposée à s’y rendre, par un penchant d’habitude, pour adorer le vrai Dieu[33]

«Dans le sud de l’Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à l’empire de Constantinople par la religion, par l’administration, par la langue même: l’antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la querelle des Iconoclastes qui détacha de l’Orient le reste de l’Italie, dans le sud fortifia l’hellénisme; les partisans des images s’y réfugièrent en grand nombre et les empereurs grecs ne les inquiétèrent pas.

«En Sicile, où la domination musulmane, succédant à celle des empereurs d’Orient, a précédé de plus de deux siècles l’établissement des Normands, l’art byzantin et l’art arabe se mêlent en même temps qu’y pénètrent des influences occidentales[34].» Les formes de l’église grecque s’y combinent avec celles de la basilique latine et parfois apparaît la coupole sur pendentifs, comme à Sainte-Marie de l’Amiral à Palerme—plus tard nommée la Martorana par Alphonse d’Aragon (fig. 88 à 90).

«A l’autre extrémité de l’Italie, Venise est une ville grecque. Sa prospérité s’est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne[35].» Venise sut maintenir son indépendance entre les Lombards et les Francs, et la suzeraineté nominale des empereurs grecs qu’elle affecta de reconnaître fut la condition même de sa fortune. Aussi les monuments vénitiens, entre autres, Santa-Fosca à Torcello et Saint-Marc à Venise, rappellent-ils ceux de Constantinople.

Les églises bâties en Grèce, du IXᵉ au Xᵉ siècle, portent, dans leurs dispositions générales, aussi bien que dans les détails de leur construction, les marques de l’architecture byzantine.

Les églises de Saint-Nicodème et celle du monastère de Daphni, élevées à Athènes, ou près de cette ville, au Xᵉ siècle, ressemblent par leur plan et leur architecture à l’église de la Mère de Dieu—Agia Théotocos,—bâtie vers le IXᵉ siècle à Constantinople et à celle des SS. Serge et Bacchus qui remonte au VIᵉ siècle.

En Russie, l’action de l’art byzantin a commencé avec le christianisme grec. Jusqu’au Xᵉ siècle les Russes ne connaissaient guère que les constructions en bois. Ce furent des architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et des peintres byzantins qui les décorèrent. Mais l’art russe prit rapidement un caractère particulier et les éléments grecs se mêlèrent à d’autres, d’origine orientale, occidentale et asiatique; la coupole ne repose plus sur des pendentifs sphériques, mais sur une série d’arcs ou de trompes superposés passant du carré au cercle; sa forme extérieure devient bulbeuse et l’architecture, tout en montrant encore des réminiscences perses ou indiennes, prend bientôt le caractère original qu’elle a heureusement conservé.

L’influence byzantine s’est manifestée en Allemagne dès le VIIIᵉ siècle et il est permis de croire que Charlemagne y contribua puissamment. «Les Carolingiens étaient en relations continues avec les empereurs de Constantinople[36]». On sait que des objets d’art parvenaient de Byzance en Occident; un évêque de Cambrai, Halitcharius, envoyé comme ambassadeur à Constantinople, en rapportait des ivoires sculptés; les tissus orientaux étaient fort recherchés, laïques et clercs aimaient à s’en parer, et des fragments s’en rencontrent encore dans les tombes et les châsses du temps.

On sait également que la chapelle du palais de Charlemagne, à Aix, commencée à la fin du VIIIᵉ siècle et terminée dans les premières années du IXᵉ, a été inspirée de l’église de Saint-Vita à Ravenne, construite au commencement du VIᵉ siècle, à l’imitation du Temple d’or, bâti à Antioche par Constantin, et qui passe avec raison pour être un exemple parfait de l’art byzantin. (Voir à ce sujet les figures 66 et 67 concernant Saint-Vital de Ravenne, qu’il est intéressant de comparer avec les figures 83, 84 et 85, relatives à l’église d’Aix-la-Chapelle.)

Un grand nombre d’églises s’élevèrent dans la vallée du Rhin; on y peut suivre, sinon par la reproduction exacte des plans et des formes, du moins par le mode de construction, la tradition byzantine des architectes d’Aix-la-Chapelle.

«En 972, le fils d’Otton Iᵉʳ, le futur Otton II, épousait une princesse grecque, Théophano[37].» Avec elle des artistes byzantins arrivèrent, dit-on, en Germanie et initièrent les Allemands à la connaissance de leur art et de leur mode de construire.

En France, l’art byzantin a laissé moins longtemps qu’en Italie ses traces originelles; mais son influence est visible dans les deux pays et les grandes églises de Venise et de Périgueux, à peu près contemporaines, attestent toutes les deux leur filiation orientale. Seulement la même idée s’est traduite différemment dans les deux pays; en Italie, Saint-Marc est la copie d’une œuvre byzantine[38] construite selon les méthodes romaines; il est resté une importation, une œuvre unique ou à peu près, qui n’a eu que fort peu de rayonnement autour d’elle.

Tandis qu’en France, Saint-Front reproduit bien les dispositions de son modèle oriental[39], sa construction est toute différente et manifeste une plus grande science dans l’art de bâtir.

Les architectes aquitains, qui possédaient de longue date les traditions syriennes, s’assimilèrent les procédés de l’art byzantin, comme ils s’étaient déjà familiarisés avec ceux de l’antiquité romaine. Ces divers éléments, perfectionnés par eux et appropriés à leur mode de construction dans lequel la pierre se montre dans toute la simple beauté de ses combinaisons savamment appareillées, formèrent bientôt un art de bâtir, nouveau en Europe après l’an 1000.

Cet art nouveau, ayant un caractère personnel, original, exerça à son tour une influence très considérable sur l’architecture romane et il fut certainement une des causes principales du développement extraordinaire qu’elle prit dès la première moitié du XIᵉ siècle.


L’ARCHITECTVRE ROMANE

IIᵉ PARTIE

HISTOIRE ET CARACTÈRES DE L’ARCHITECTURE ROMANE

Baptistères ou Chapelles rurales et funéraires

Églises de forme basilicale

Églises rondes ou polygones

Églises voutées

CHAPITRE PREMIER

DÉFINITION ET CARACTÈRES DU ROMAN.

L’architecture romane procède de l’art romain et de l’art byzantin, certainement et directement. Suivant Quicherat, «l’architecture romane est celle qui a cessé d’être romaine, quoiqu’elle tienne beaucoup du romain, et qui n’est pas encore gothique, quoiqu’elle ait déjà quelque chose de gothique[40]». Selon Viollet-le-Duc: «Dans l’architecture romane occidentale, à côté des traditions latines persistantes, on trouve presque toujours une influence byzantine évidente par l’introduction de la coupole» et, autre part, il dit encore: «Jusqu’au XIᵉ siècle les établissements religieux, grands centres d’art, ne faisaient que suivre les traditions romaines[41].» Donc il était nécessaire de connaître d’abord l’art romain, ou tout au moins l’époque qui doit être marquée comme au point de départ; puis l’art byzantin qui fut une si brillante transformation.

En résumé, pour définir l’architecture romane, il était indispensable d’étudier l’art romain et l’art byzantin qui l’ont engendrée; on peut suivre alors sa filiation qui s’établit jusqu’à l’évidence même; c’était ce qu’il fallait démontrer et ce qui donne une grande importance à la première partie de ce volume.

Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que c’est seulement en 1825 qu’un baptême archéologique donna à l’une des périodes de l’histoire de l’art le nom sous lequel elle est désignée depuis cette époque: l’architecture romane[42].

Cette période n’en existait pas moins avant ce nouvel état civil, pour ainsi dire; elle est même considérée avec raison comme l’une des évolutions les plus importantes de l’art, mais dont les commencements se confondent avec les manifestations d’évolutions antérieures.

Il était donc indispensable de bien connaître l’art romain et l’art byzantin puisqu’ils sont les antécédents certains de l’art roman, ou plutôt de l’architecture romane.

 

Les constructeurs romans ont imité les Romains et les Byzantins, comme ceux-ci avaient suivi plus ou moins fidèlement les traditions monumentales que leurs prédécesseurs leur avaient transmises.

Il n’y a pas de démarcation aussi nettement tranchée, ni de classification aussi étroitement radicale que celles qui ont été inventées par certains archéologues, s’efforçant de prouver que le caractère des constructions romanes est déterminé définitivement par l’appareil et l’ornementation.

Ils mesurent minutieusement les monuments en s’arrêtant surtout aux détails d’où ils tirent des conclusions erronées en décrivant la taille des pierres ou en analysant les mortiers qui les relient. Ils dissèquent, pour ainsi dire, les moulures des corniches et des corbeaux, les sculptures des bandeaux, des frises et des chapiteaux; mais tous ces détails si péniblement étudiés et si laborieusement réunis ne donnent pas la physionomie exacte de l’ensemble.

En effet, les constructions romanes, qu’elles aient été faites avec toute la perfection possible ou qu’elles aient été grossièrement traitées, portent toutes la marque visible de l’appareil romain, preuve certaine de la puissance des traditions, si fortes qu’elles entraînaient les constructeurs romans à imiter les pratiques romaines, même dans ce qu’elles avaient de plus naïvement pittoresque, car on exécute encore au XIᵉ siècle des revêtements réticulés ou en arêtes de poisson, ainsi que des chaînes en poteries ou en galets dans les maçonneries faites à la romaine.

L’ornementation romane est également imitée de l’antique; les moulures et les sculptures accusent ou décorent les membres d’architecture aux mêmes points où les Romains avaient coutume d’appliquer ces ornements ou, plus exactement, ces accents caractéristiques.

La différence n’existe souvent que dans l’exécution des ouvrages, grossièrement ou maladroitement imités dans les pays du nord ou traités, dans les régions du midi de l’Europe, avec une si grande perfection qu’ils arrivent à ressembler complètement aux édifices bâtis par les Romains.

Il faut remarquer que l’appareil est souvent peu apparent parce qu’il est recouvert d’un enduit ou d’un badigeon épais et que la décoration sculpturale fait complètement défaut, soit par suite de la simplicité de l’édifice, soit parce que des peintures murales ont remplacé, dès l’origine, les ornements plastiques. Dans tous les cas, ces détails n’ont qu’une valeur relative, car ils ont été employés aussi bien par les architectes romains que par les constructeurs romans qui les ont imités.

«Tout cela ne constitue pas l’architecture romane qui n’est qu’une manière d’être particulière de la construction et dont le caractère ne peut tenir qu’aux dispositions fondamentales des édifices et aux lois d’après lesquelles les pleins et les vides s’y montrent combinés[43]

Le principal caractère de l’architecture romane, c’est la voûte.

Les Romains connaissaient la voûte, et trois des formes qu’ils avaient employées furent appliquées par les romans: la voûte en berceau, la voûte d’arête et la coupole.

Les basiliques romaines étaient lambrissées, couvertes par une charpente apparente formant tout à la fois le plafond et la toiture de l’édifice.

Les premières basiliques chrétiennes, bâties à la romaine, furent une imitation de cette disposition; mais le contraste entre les deux architectures et le point de départ de toutes les différences qui les séparent se manifestent par l’application de la voûte.

«Les églises romanes sont voûtées, couvertes sous leur toiture par des constructions de formes diverses où les pierres sont tenues enchaînées dans le vide[44]

La voûte exerçant un effort énergique et continu sur les murs latéraux ou pieds-droits, qu’elle tend à renverser, il fallait élever des murs assez épais pour neutraliser les poussées, diminuer la largeur et la hauteur pour résister aux efforts de la progression des forces et, par conséquent, alourdir l’architecture, raréfier les jours et obscurcir le vaisseau. Au contraire, la basilique romaine, dont la charpente, couvrant la grande nef et les bas côtés, n’avait aucune action de déversement sur les pieds-droits, était largement ouverte et éclairée. Les murs latéraux, formés de colonnades et d’arcades, n’ayant à supporter verticalement que la partie supérieure elle-même très ajourée, pouvaient être construits avec plus de légèreté et d’élégance.

Il fallut choisir entre ces deux nécessités: conserver la forme basilicale complète ou la modifier, sinon dans son plan, tout au moins dans ses détails de construction par l’adoption du voûtement systématique de l’édifice.

Si les Romains avaient reculé devant une solution aussi radicale, les architectes romans eurent moins de scrupules, en raison de l’urgence pour eux de préserver l’autel chrétien et les saintes reliques des désastres sans cesse occasionnés par l’incendie des toitures.

«Pour le besoin de la voûte, ils sacrifièrent toutes les proportions classiques, épaississant les murailles, resserrant les écartements, réduisant les baies; en un mot, faisant envahir de toutes les façons le vide par le plein[45]

Mais dans cette voie où le goût dont ils manquaient ne pouvait modérer les constructeurs romans, il y eut cependant un moment où le sens commun les avertit de s’arrêter: ce fut lorsque l’envahissement du vide par le plein devint tel que la sonorité de l’édifice était détruite, que la lumière n’y pénétrait plus et que la circulation y était presque impossible. Ils remédièrent à ces inconvénients par des dispositions nouvelles s’appliquant à la construction des voûtes et aux percements des massifs ou pieds-droits.

L’art byzantin exerça également une grande influence sur la construction des édifices religieux, qui se fit sentir dans presque toute l’Europe (Iᵉʳ partie, chapitre XVII); du temps de Charlemagne, la chapelle palatine d’Aix en Allemagne et Germiny-des-Prés, en France, en sont les preuves certaines, mais ses effets ne se manifestèrent généralement qu’à partir du XIᵉ siècle par le voûtement des églises et particulièrement à Saint-Front de Périgueux et à Saint-Marc de Venise.

Jusqu’à cette époque, même pendant la belle période carolingienne, les églises, à l’exception de quelques chapelles ou baptistères voûtés ou des églises dont nous venons de parler, presque toutes les églises sur les bords du Rhin, en Aquitaine, en Bourgogne, en France, étaient en pierre et couvertes en bois.

L’histoire nous en fournit la preuve. «C’est l’universel feu de joie que les Normands firent des temples élevés à si grands frais par les empereurs francs; c’est en même temps la ruine totale qui fut la suite de ces incendies. Si les Normands avaient eu affaire à des édifices voûtés, ils auraient eu beau mettre le feu dedans et dessus, la construction n’aurait éprouvé que des dégâts partiels et, à moins de s’arrêter à démolir, ce qu’ils ne faisaient guère, ils n’auraient pas vu tomber les massifs, tandis qu’au contraire, s’attaquant à des vaisseaux plafonnés, il leur suffisait de mettre le feu à la menuiserie de l’intérieur pour que la flamme gagnât la toiture. Celle-ci s’effondrait, les colonnes ne tardaient pas à éclater et à entraîner les murs dans leur ruine[46]

La leçon donnée par les Normands ne porta pas ses fruits immédiatement, car on voit encore un grand nombre d’édifices rebâtis, après l’invasion normande, sur le plan basilical. Les chroniques du temps, remplies de récits relatifs aux incendies causés par la foudre, ayant pour conséquence la destruction des églises, prouvent que ces édifices étaient encore couverts en bois.

L’historien Raoul Glaber, moine bénédictin qui vivait à Cluny dans la première moitié du XIᵉ siècle, nous dit: comme la troisième année de l’an 1000 était sur le point de commencer, on se mit par toute la terre, particulièrement en Italie et dans les Gaules, à renouveler les vaisseaux des églises, quoique la plupart fussent assez somptueusement établis pour se passer d’une telle opération. Mais chaque nation chrétienne rivalisait à qui aurait le temple le plus remarquable. On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vieillesse et revêtir une robe blanche d’églises. Enfin presque tous les édifices religieux, cathédrales, moûtiers des saints, chapelles de villages, furent convertis par les fidèles en quelque chose de mieux.

«De ce fait si remarquable qu’il a pu frapper un écrivain indifférent, autant qu’on peut l’être, au mouvement des arts, on a saisi depuis longtemps la partie morale. On y a vu une démonstration du sentiment d’espérance qui s’était produit après l’an 1000 dans la chrétienté rassurée sur la durée du monde; on a interprété cette ardeur à refaire partout des édifices religieux comme la preuve de l’empressement que mettaient les hommes à renouveler en quelque sorte l’alliance avec le Créateur, la crainte d’un cataclysme universel s’étant dissipée. C’est quelque chose que de savoir qu’à un certain moment un pareil élan s’est produit; mais le texte de Raoul Glaber dit plus que cela. En effet, quand il explique que des monuments déjà dignes d’approbation étaient jetés par terre pour faire place à d’autres monuments plus louables, il donne à entendre que la génération de l’an 1000 posséda le moyen de faire mieux ou, pour le moins, autrement que les générations précédentes. Il constate donc un progrès de l’art[47]

Ce progrès consiste évidemment dans le voûtement des églises, et ce système fut adopté avec enthousiasme par des peuples amoureux de la nouveauté et qui voyaient là une image de la durée à laquelle ils s’apercevaient que le monde était voué derechef.

L’avènement de l’architecture romane est donc constaté par le passage de Raoul Glaber, c’est-à-dire au commencement du XIᵉ siècle.

Cependant le nouveau système de construction ne fut pas appliqué partout dès l’an 1000, car en 1008, d’après le récit de Raoul Glaber, un légat fut envoyé de Rome pour consacrer l’église de Beaulieu, près de Loches, qui venait d’être bâtie par la libéralité de Foulque Nerra, comte d’Anjou; le jour même de la cérémonie, un ouragan s’engouffra dans l’église et dispersa les lambris du comble qui, avec la couverture entière, furent précipités sur le sol par-dessus le pignon occidental. Ce qui prouve bien que l’église de Beaulieu était couverte en bois à la manière des anciennes basiliques.

D’ailleurs, le nouveau système ne s’est pas appliqué immédiatement dans toute son amplitude; ses effets commencèrent par des essais timides que l’on peut constater en divers pays, notamment en Bretagne et en Normandie, dans les édifices bâtis dans la première moitié du XIᵉ siècle. Les églises de Loctudy, de Fouesnant, de Saint-Melaine, de Lochmaria; les églises abbatiales de Caen (avant les voûtes du XIIᵉ siècle), de Cerisy-la-Forêt, du Mont Saint-Michel, dont les plans rappellent les dispositions basilicales, n’ont de voûtes d’arête que dans les bas côtés; leurs grandes nefs étaient couvertes en bois. La très somptueuse église de Jumièges, qui fut commencée en 1040 et dont les ruines sont une des merveilles de la Normandie, n’a jamais porté, dans sa partie romane, que des lambris sur sa grande nef.

Il faut aussi tenir compte du climat. Dans le même temps ou, dans les pays septentrionaux, on en était encore aux essais timides du nouveau système, les contrées méridionales étaient plus avancées et couvraient déjà complètement leurs édifices par des voûtes. On voit s’élever à Périgueux, dans la première moitié du XIᵉ siècle, une vaste église à cinq coupoles, construite à l’imitation de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, exemple complet d’un art admirable dans lequel on voit les influences byzantines et syriennes réunies comme à souhait, pour imprimer une impulsion nouvelle à l’architecture en apportant à l’art roman un vivifiant concours dont les effets ont été si manifestement féconds dans les siècles suivants.

Afin de faciliter l’étude de l’architecture romane, nous croyons utile d’établir l’ordre suivant pour les édifices présentant un grand intérêt au double point de vue de la construction et de l’archéologie: baptistères ou chapelles rurales et funéraires; églises de forme basilicale; églises rondes ou polygones; églises voûtées, en nous attachant seulement aux grandes divisions et aux caractères principaux de l’architecture. D’ailleurs, les détails concernant les profils, les appareils, la sculpture ont été si bien étudiés par de Caumont, si parfaitement décrits par Quicherat et si admirablement dessinés par Viollet-le-Duc qu’il n’est pas possible de faire plus ni mieux. Les Essais sur l’architecture religieuse du moyen âge, les Fragments d’un cours d’archéologie et le Dictionnaire raisonné de l’architecture française sont, du reste, dans toutes les mains; nos lecteurs y pourront trouver, avec les plus utiles enseignements, tous les détails particuliers que nous croyons inutile de reprendre après les travaux des auteurs que nous venons de citer.

CHAPITRE II