WeRead Powered by ReaderPub
L'Architecture romane cover

L'Architecture romane

Chapter 39: CHAPITRE XVII
Open in WeRead

About This Book

A methodical survey of Romanesque architecture that explains the modern use of the term and synthesizes archaeological, stylistic, and constructional evidence for the period between classical antiquity and later medieval forms. It describes materials and building techniques such as masonry, arches, and vaulting, analyzes spatial arrangements and decorative programs, and compares regional variants. The work also summarizes contemporary scholarly approaches and restoration practices, assembling descriptive examples and illustrations to offer a clear, pedagogical overview for readers interested in the development and features of early medieval ecclesiastical and secular building traditions.

ÉGLISE DE CAHORS (LOT).—ÉGLISE DE SAINT-AVIT-SÉNIEUR (DORDOGNE).

Les premières églises bâties à l’exemple de Saint-Front, celles de la première génération pour ainsi dire comme celles de la cité ou de Saint-Étienne à Périgueux et de Cahors, conservent le même mode de construction, mais présentent quelques différences dans le plan; les bras latéraux de la croix grecque sont supprimés et il ne reste plus qu’un rectangle formé de deux ou de plusieurs travées couronnées par des coupoles et terminé par un sanctuaire demi-circulaire cantonné d’absidioles comme à Cahors, ou même simplement par le mur de clôture d’un des côtés de la travée terminale comme à Saint-Avit, soit parce qu’on s’est contenté de cet arrangement ou bien parce que l’édifice n’a pas été achevé.

FIG. 161.—ÉGLISE DE CAHORS.

(Plan.)

L’église de Saint-Étienne, à Cahors, bien qu’elle ait été consacrée dans les premières années du XIIᵉ siècle, remonte cependant au milieu du siècle précédent, et elle doit être contemporaine de l’achèvement de la célèbre église de Périgueux; c’est d’ailleurs une des plus importantes et surtout des plus fidèles imitations de Saint-Front.

La construction de l’église de Cahors est semblable à celle de Saint-Étienne de Périgueux—du moins dans la partie antérieure de celle-ci—qui a suivi de très près celle de Saint-Front.

On peut remarquer déjà dans ces deux églises et surtout à Cahors un perfectionnement sensible dans l’économie de la construction. Les arcs-doubleaux sont beaucoup moins larges, et l’on sent que les architectes,

FIG. 162.—ÉGLISE DE CAHORS.

(Coupe longitudinale, fragment.)

familiarisés avec la coupole et calculant mieux les poussées des arcs et des voûtes ainsi que la résistance des points d’appui, avaient réalisé un progrès sensible qui est comme le témoignage de leurs connaissances techniques.

A l’intérieur de l’église le parti architectonique est le même qu’à Saint-Front; mais les proportions générales des grands arcs sont moins heureuses, plus trapues

FIG. 163.—ÉGLISE DE CAHORS (FRANCE). (Vue perspective intérieure.)

et plus lourdes. La nef se compose de deux travées égales sans galeries latérales; les piles formant un contrefort saillant à l’intérieur sont pleines, sauf un étroit passage à hauteur de la galerie latérale, et elles n’ont plus qu’une arcade simplement décorative. Les deux travées sont couronnées par des coupoles hémisphériques sur pendentifs appareillés comme à Saint-Front et éclairées à leur base par de petites fenêtres ouvertes aux quatre points cardinaux. A l’extrémité orientale, un vaste hémicycle ayant la largeur de la nef est couvert par une voûte en quart de sphère; il est cantonné par trois absidioles et il rappelle, sauf l’absence de la colonnade du sanctuaire intérieur, les dispositions du chœur de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, réminiscence que nous avons déjà signalée en étudiant l’église de Vignory et celles de l’Auvergne.

Cette partie de l’église paraît, du reste, postérieure à la construction de la nef; mais elle a cependant tous les caractères particuliers de l’architecture romane.

L’extérieur de l’église présente des dispositions des plus intéressantes parce que les coupoles sont très franchement accusées (fig. 164). Elles émergent au-dessus du comble dont la corniche est soutenue par des corbeaux; elles montrent leurs tambours appareillés formant la base de la coupole et couronnés par une corniche ornée de corbeaux. Aujourd’hui la calotte est couverte par une charpente, mais il est probable que la couverture primitive devait être en pierre ou bien celle-ci était revêtue de lames de métal suivant la courbe hémisphérique de la coupole.

L’église de Saint-Avit-Sénieur procède évidemment

FIG. 164.—ÉGLISE DE CAHORS (FRANCE). (Vue perspective extérieure, prise du cloître.)

des églises à coupoles de Saint-Étienne, de la Cité à Périgueux, de Cahors et de Saint-Jean à Cole, qui sont des filles de Saint-Front.

Le plan de Saint-Avit ainsi que sa coupe sont les mêmes que ceux de Saint-Étienne, de la Cité et de Cahors et les détails de la construction sont identiques. Mais ce qui rend cet édifice digne d’un examen particulièrement attentif, c’est la disposition des voûtes et ces voûtes elles-mêmes qui diffèrent des églises à coupole sur le modèle duquel l’église de Saint-Avit a été bâtie, sinon achevée.

FIG. 165.—ÉGLISE DE SAINT-AVIT-SÉNIEUR.

(Plan.)

Il n’est pas démontré, comme on l’a écrit, que les coupoles aient été construites, puis détruites pour être remplacées par les voûtes qui existent encore aujourd’hui.

Si l’église commencée sur le plan de Saint-Front ou de ses dérivés avait dû être couronnée par des coupoles sur pendentifs, les claveaux des arcs-doubleaux devaient être taillés, selon les lois et l’appareil, suivant la douelle des pendentifs sphériques. La suppression de ceux-ci, en admettant qu’on les ait remplacés après coup par des voûtes dont les arêtes sont marquées par des arcs diagonaux, aurait nécessité un travail de sapement et de relancement beaucoup plus considérable que la construction, ou la reconstruction, toute simple, qui restait à faire de la calotte hémisphérique.

Il était beaucoup plus facile, alors que les piles étaient arrivées à hauteur de la naissance des arcs-doubleaux, de prévoir dans l’appareil des sommiers la retombée des arcs diagonaux. C’est évidemment ce qui a dû se passer, et c’est très probablement vers la fin du XIᵉ siècle que les arcs-doubleaux ont été construits, époque à laquelle on voit apparaître, timidement du reste, les arcs diagonaux ou croisées d’ogives.

FIG. 166.

ÉGLISE DE SAINT-AVIT-SÉNIEUR.

(Coupe longitudinale.)

D’ailleurs, les voûtes de Saint-Avit qu’on suppose avoir été refaites à la fin du XIIIᵉ siècle ne sont pas appareillées comme elles le furent dès la fin du XIIᵉ siècle et surtout dans les siècles suivants, c’est-à-dire en voûtes d’arête dont les pénétrations sont accusées et surtout soutenues par des arcs diagonaux. Les voûtes indiquées par la figure 166 n’ont plus la forme d’une coupole proprement dite; c’est une voûte annulaire appareillée horizontalement ou à peu près, soutenue comme elle le serait par des cintres permanents, à l’aide de croisées d’ogives et de nervures transversales, accusant et surmontant les clefs des arcs-doubleaux.

Il semble qu’on peut voir dans cette disposition ingénieuse des voûtes de Saint-Avit, beaucoup plus légères que les coupoles et par conséquent ayant moins d’action sur les murs latéraux, le passage de la coupole à la voûte d’arête portée sur des arcs diagonaux. Nous l’avons indiqué dans le chapitre XII en étudiant le pendentif de Saint-Front, comparé à la croisée d’ogives et en constatant l’identité de leurs fonctions statiques.

Ces tentatives, si bien caractérisées à Saint-Avit, se renouvelèrent plus fréquemment, et on peut suivre leurs développements, dans la première moitié du XIIᵉ siècle en Allemagne, en Italie et en France[89].

CHAPITRE XIV

CATHÉDRALE D’ANGOULÊME (FRANCE).—ÉGLISE DE RIPEN (DANEMARK).—ÉGLISE DE SOLIGNAC (FRANCE).

Les églises bâties à l’exemple de Saint-Front se modifient encore à la seconde génération; le plan revient à la forme de croix latine par l’addition au transsept de deux bras voûtés en berceau.

Les dispositions intérieures se perfectionnent et marquent davantage encore les progrès que nous avons indiqués dans l’église de Cahors. On sent la préoccupation constante des constructeurs romans, cherchant à diminuer les énormes masses des églises à coupoles primitives, par une répartition plus pondérée et mieux entendue des poussées et des résistances, et en accusant ces points principaux par des contreforts qui commencent à saillir sur les faces extérieures de l’édifice. On voit même l’art des architectes s’exercer dans la décoration des points d’appui et l’allégement des arcs-doubleaux à l’intérieur. Mais la forme extérieure perd à cette époque son caractère si particulièrement original parce que les coupoles ne s’accusent plus au dehors; elles sont alors couvertes par le comble banal à deux

FIG. 167.

CATHÉDRALE D’ANGOULÊME. (Plan.)

rampants, et rien ne les distingue plus extérieurement des autres églises romanes à nef unique. Les églises de Brassac (Dordogne), de Sablonceaux (Charente-Inférieure) ont été élevées, ou reconstruites dans ces conditions,

FIG. 168.—CATHÉDRALE D’ANGOULÊME.

(Coupe longitudinale, fragment.)

de même que celles d’Angoulême et de Fontevrault.

L’église d’Angoulême, bâtie au commencement du XIIᵉ siècle, sur les vestiges d’un édifice plus ancien, se compose d’une nef unique voûtée par trois coupoles et couverte d’un comble à deux rampants; à l’extrémité orientale de la nef s’élève une tour-lanterne octogone,—qu’on a recouverte vers 1860 d’une coupole qui n’avait très probablement pas existé avant cette époque;—le sanctuaire primitif, sans bas côté, est en forme d’hémicycle cantonné, comme à Cahors, d’absidioles rappelant le Saint-Sépulcre; cet hémicycle ou abside principale

FIG. 169.—CATHÉDRALE D’ANGOULÊME.

(Vue perspective extérieure.)

est accompagné de deux absides plus petites, voûtées, comme le sanctuaire, en quart de sphère. Les deux bras du transsept, couverts dans sa largeur par une voûte en berceau, donnent à l’édifice la forme d’une croix latine, plus accusée encore par la construction de deux tours—vers le milieu du XIIᵉ siècle—dont une seule a été achevée un peu plus tard et l’autre élevée jusqu’à la hauteur des combles.

L’école angoumoise, selon Anthyme Saint-Paul[90], sert de trait d’union entre les écoles périgourdine et poitevine, empruntant à la première ses nefs uniques, ses coupoles et à la seconde ses riches façades, son luxe d’arcades et sa décoration sculpturale.

La façade de l’église d’Angoulême, qui rappelle celle de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers, est tout entière

FIG. 170.—ÉGLISE DE RIPEN, JUTLAND (DANEMARK).

(Coupe transversale du transsept.)

couverte d’arcatures et de sculptures consacrées à la représentation du Jugement dernier.

 

L’influence de Saint-Front s’est étendue bien au delà des rives de la Loire que des archéologues modernes—peut-être un peu trop jaloux de la gloire de leur clocher—considéraient comme la limite extrême de son rayonnement.

FIG. 171.—ÉGLISE DE SOLIGNAC. (Vue perspective intérieure.)

Une église bâtie vers le XIIᵉ siècle dans une des provinces reculées du Danemark, nous montre la force d’expansion des idées qui avaient causé en Aquitaine une féconde révolution dans l’art de bâtir au XIᵉ siècle; ses effets se sont fait sentir dès la fin du même siècle et surtout pendant le XIIᵉ dans toute l’Europe occidentale, non seulement par la reproduction pure et simple des coupoles, mais encore par les transformations successives et rapides qui sont nées de ce mode de construction.

FIG. 172.

ÉGLISE DE SOLIGNAC.

(Plan.)

L’église de Ribé ou de Ripen, dans le Jutland, est une des nombreuses églises fondées par Canut II, dit le Grand, après que ce roi eut converti son peuple au christianisme dans les premières années du XIᵉ siècle. Elle fut reconstruite après un incendie, au commencement du XIIᵉ siècle, sur le modèle de Saint-Front ou de ses dérivés; la coupole centrale, sur pendentifs, ressemble absolument, aussi bien par sa forme que par les particularités de sa structure, à l’église mère, avec cette seule différence que les arcs-doubleaux sont en plein cintre. Les bras du transsept sont couverts par des voûtes annulaires sur croisées d’ogives comme celles de la nef de Saint-Avit-Sénieur.

FIG. 173.—ÉGLISE DE SOLIGNAC. (Vue perspective de l’abside.)

L’église de Solignac, dans le département de la Haute-Vienne, est un exemple d’un édifice à coupoles, rares dans le Limousin.

Elle ressemble à celle de Cahors, sauf en ce qui concerne le nombre des travées et la disposition du sanctuaire,

FIG. 174.—ÉGLISE DE SOLIGNAC. (Coupe sur le transsept, fragment.)

couvert par une voûte, tout à la fois construite en quart de sphère du côté de l’hémicycle et sur pendentifs du côté de l’arc triomphal formant l’entrée du chœur.

Les ailes du transsept semblent avoir été modifiées après la construction primitive; celle du sud-est, voûtée en berceau et celle du nord-est, couronnée par une coupole hémisphérique, ovale en plan.

La nef est composée de quatre travées couronnées par des coupoles sur pendentifs, la dernière couvrant, avec les particularités que nous avons indiquées, le sanctuaire, cantonné, comme à Cahors, de trois absidioles voûtées en quart de sphère. Celles-ci, circulaires à l’intérieur, sont polygones à l’extérieur et chacun des angles est muni d’un contrefort sous forme de colonne engagée.

Les coupoles de Solignac sont couvertes, comme celles d’Angoulême et d’autres que nous avons signalées, par un comble à deux rampants.

A l’extérieur, les proportions sont moins heureuses encore que celles de Cahors.

A l’intérieur, les absides et les absidioles, bien que polygones, rappellent les églises du Poitou et surtout celles de l’Auvergne par ce détail caractéristique des arcatures ornant la partie haute de l’abside et du transsept, et qui encadrent quelques fenêtres ménagées à la base de la coupole du sanctuaire.

L’église du monastère de Solignac a été élevée dans les premières années du XIIᵉ siècle, car la dédicace en fut faite en 1143.

CHAPITRE XV

ÉGLISE DE FONTEVRAULT.—ÉGLISE DE SAUMUR.—ÉGLISE DU PUY-EN-VELAY (FRANCE).

L’église abbatiale de Fontevrault a été bâtie à peu près en même temps que la cathédrale d’Angoulême, de 1101 à 1120, et consacrée pour la première fois en 1119 par le pape Calixte II.

Le plan de ces deux églises est le même, sauf le chœur; les coupoles sont semblables et sont certainement des dérivés de Saint-Front en ce qui concerne le parti architectural et le mode de construction; cependant les progrès que nous avons constatés à Cahors et à Angoulême s’affirment plus encore et ces perfectionnements s’expliquent par l’habileté toujours croissante des architectes romans; les piles, les arcs-doubleaux et les pendentifs n’ont plus que les dimensions nécessaires; les poussées et les résistances sont calculées savamment et les contreforts, placés aux points utiles, s’accusent davantage, afin de ne plus donner aux murs de clôture que des épaisseurs utilement réduites.

Les détails de la construction, les ornements sculptés sont plus affinés et ils annoncent un art en pleine possession de ses moyens, arrivant à son apogée qui fut bientôt le point de départ d’une transformation nouvelle.

Le chœur de Fontevrault est moins ancien que la nef; c’est une expression différente de l’architecture romane dans laquelle on reconnaît aisément les dispositions des églises d’Auvergne; car cette partie de l’église abbatiale présente une très grande analogie avec le chœur de l’église de Saint-Paul, à Issoire. (Voir la figure 137.)

FIG. 175.

ÉGLISE DE FONTEVRAULT.

(Plan.)

Mais la manière, nouvelle alors, dont la croisée de transsept a été voûtée est particulièrement remarquable. Ce n’est plus une coupole proprement dite; c’est une voûte sphérique coupée par les quatre doubleaux des arcs de la croisée; c’est, en un mot, une voûte annulaire dont les poussées sont moins énergiques que la coupole, en raison de sa moins grande pesanteur. La construction en est très simple, car chaque ligne d’assise formant claveau concave, les cintres peuvent être réduits à leur plus simple expression. Les retombées et cette voûte annulaire sont accusées par des chapiteaux placés un peu plus haut que ceux qui reçoivent les arcs-doubleaux de cette croisée.

FIG. 176.—ÉGLISE DE FONTEVRAULT.

(Coupe de la voûte de la croisée du transsept.)

Nous avons vu déjà ce mode de construction de voûtes[91]; il se montre quelques années après Fontevrault, à l’église Saint-Pierre, à Saumur, avec un perfectionnement plus accusé qui marque, mieux encore qu’à Saint-Avit-Sénieur, le passage de la voûte en coupole à la voûte d’arête, soutenue par des croisées d’ogives.

FIG. 177.—ÉGLISE DE SAUMUR.

(Coupe de la voûte.)

Ce dernier système qui donne une plus grande légèreté aux voûtes et nécessite des arcs-doubleaux et des

FIG. 178.—ÉGLISE DU PUY-EN-VELAY. (Façade.)

points d’appui beaucoup moins importants, se développa rapidement; nous en verrons les premières applications dans les chapitres XVI et XVII.

 

En dehors des églises à coupoles, que nous avons étudiées ou signalées, il faut citer l’église de Notre-Dame au Puy-en-Velay, issue des mêmes types, mais qui présente un caractère particulier.

La nef, se terminant par une abside sans collatéral, consiste en une suite de travées voûtées, comme le carré du transsept l’est ordinairement dans les églises romanes, c’est-à-dire que chacune de ces travées est surmontée d’un tambour octogone, sur plan carré, racheté par des trompes très ingénieusement disposées, et d’une coupole également octogone, qui rappelle celles de Saint-Vital, de Ravenne ou de l’église palatine d’Aix-la-Chapelle; la coupole surmontant la croisée du transsept est disposée de même, mais plus élevée au-dessus du comble à deux pentes qui couvre celles de la nef; les ailes du transsept sont voûtées en berceau.

Suivant Viollet-le-Duc, Notre-Dame du Puy est unique dans sa disposition. «En passant par un porche très relevé, comme une loge immense, on pénètre sous le parvis de l’église et on débouche par un escalier devant le maître-autel. Ce degré se prolonge au loin, dans la rue percée en face le portail. Cette disposition si étrange avait été prise pour permettre aux nombreux pèlerins qui visitaient Notre-Dame du Puy d’arriver processionnellement jusqu’à l’image vénérée. La cathédrale du Puy présente des traces d’un édifice du XIᵉ siècle. Les trois travées orientales sont en plein cintre et les autres

FIG. 179.—ÉGLISE DU PUY-EN-VELAY. (Clocher.)

en arcs brisés,—achevées vers le milieu du XIIᵉ siècle et couronnées par des coupoles octogones... Les parements extérieurs sont composés d’assises de grès blanc et de lave noire, de façon à former de grandes mosaïques[92]

Le clocher rappelle les clochers limousins et périgourdins, surtout ceux de Saint-Léonard et de Brantôme. Il se compose, à la base, d’une muraille carrée, reliée à quatre piles isolées par des arcs portant des berceaux perpendiculaires aux quatre côtés de ce mur; sur ces berceaux reposent les étages supérieurs se rétrécissant à chaque étage jusqu’à l’aplomb des piles intérieures.

Le cloître, dont la construction primitive remonterait, en partie, au Xᵉ siècle (?), a été reconstruit sur trois côtés au XIIᵉ siècle. Les galeries sont couvertes par des voûtes d’arête romaines, portant d’un côté sur les murs extérieurs et, du côté de l’aitre du cloître, sur de grosses piles composées d’assises et cantonnées de colonnes monolithes dégagées. Ces piles sont reliées par deux rangs d’archivoltes en plein cintre, formées de claveaux alternativement noirs et blancs et dont l’extrados est orné de mosaïques de lave et de briques en losange, qui décorent également les écoinçons et la frise au-dessus de la corniche. Le cloître du Puy a un caractère byzantin très accusé par la construction même, indiquant nettement l’influence orientale et par tous les détails de la décoration bâtie ou sculptée.

FIG. 180.—ÉGLISE DU PUY-EN-VELAY. (Cloître.)

CHAPITRE XVI

ÉGLISE DE WORMS (HESSE-DARMSTADT).—ÉGLISE DE SPIRE (BAVIÈRE) ALLEMAGNE.

La première moitié du XIIᵉ siècle doit être considérée comme une époque de transition.

Nous entendons donner à ce mot transition une signification plus étendue que celle donnée généralement par les archéologues modernes à cette époque de l’histoire de l’architecture, car nous ne croyons pas que les perfectionnements progressifs qui ont marqué le milieu du XIIᵉ siècle se soient manifestés seulement par les changements apportés dans les formes des arcs.

Les arcs en plein cintre ou les arcs brisés ont une origine très ancienne, et si l’on en croit les savants, les Perses auraient employé l’arc brisé bien avant l’époque romaine. D’ailleurs, l’arc brisé était en usage, non comme une forme consacrée ou encore moins comme un système, mais bien comme un moyen, un expédient de construction dans des édifices construits en Provence dans les premières années du XIᵉ siècle. Les exemples de berceaux et d’arcades en forme d’arcs brisés abondent dans les plus anciens édifices romans du Limousin et du Poitou; on voit même souvent cette forme et le plein cintre employés simultanément dans le même édifice.

La transition doit être entendue dans un sens plus large et plus général, car il nous semble que cette époque est caractérisée par la transformation du système de voûtement des églises, fait bien autrement important que la forme des arcs, qui n’est plus qu’un mince détail dans un vaste ensemble.

Ce grand mouvement d’art est né de l’application générale du mode de construction des églises à coupoles, qui avait si profondément modifié, dès les premières années du XIᵉ siècle, l’art de bâtir en Occident, dont Saint-Front est resté l’admirable exemple, le type par excellence.

FIG. 181.—ÉGLISE DE WORMS, HEISSE-DARMSTADT (ALLEMAGNE). (Plan.)

Nous connaissons les étapes parcourues depuis l’église des Saints-Apôtres, à Constantinople, jusqu’à l’église de Saint-Front, en France. Nous savons avec quelle merveilleuse adresse les architectes aquitains se sont assimilé les traditions byzantines pour les appliquer selon leurs ressources et par l’emploi, judicieusement combiné, des matériaux dont ils disposaient; nous avons suivi les progrès réalisés par leurs successeurs romans, depuis l’église de Périgueux jusqu’à celle de Fontevrault, et enfin nous avons constaté les modifications apportées, avec une science pleine d’ingénieuses ressources, dans la construction des voûtes, depuis la coupole de Saint-Front jusqu’à la croisée d’ogives si nettement accusée à Saint-Avit et à Saumur.

Ce nouveau système de construction, ayant pour but d’alléger les voûtes, amena tout naturellement des changements considérables. Ils consistèrent dans la diminution des masses portantes, plus faibles, mais plus nombreuses. Entre les piles principales, on éleva des piliers plus faibles; ceux-ci reliés entre eux par des arcades superposées et celles-là par un formeret rejoignant la voûte et solidarisant les piles principales.

Les voûtes d’arête, munies ou non d’arcs-doubleaux, avec ou sans croisée d’ogives, très bombées et rappelant la forme des coupoles ou des voûtes annulaires, reportent les charges sur les piles principales, solidement contrebutées par les voûtes latérales; elles sont disposées sur un plan carré, réminiscence, ou plutôt imitation traditionnelle des églises à coupoles élevées sur un plan semblable.

Les églises bâties au milieu du XIIᵉ siècle, ou à peu près, de Worms et de Spire en Allemagne, de Saint-Ambroise de Milan en Italie et de la Trinité de Caen en France, nous fournissent les exemples les plus intéressants de cette époque de transition qui prépara la révolution monumentale du XIIIᵉ siècle.

Dans la nef de la cathédrale de Worms, nous dit Viollet-le-Duc, nef qui date de la moitié du XIIᵉ siècle, une grande voûte d’arête sans arc-doubleau la couvre et s’élève sur plan carré. Les piles intermédiaires forment des compartiments dans les bas côtés qui sont également couverts par des voûtes d’arête qui dérivent de la tradition romano-byzantine.

FIG. 182.

ÉGLISE DE WORMS (ALLEMAGNE).

(Détail de la coupole.)

La cathédrale de Worms est à trois nefs, rappelant les dispositions basilicales, et qui aboutissent à un transsept, donnant à l’édifice la forme d’une croix latine: l’église a deux chœurs, l’un à l’orient qui se termine par un hémicycle à l’intérieur et dont la face extérieure est carrée; l’autre à l’occident et formé par une abside polygone.

La coupole qui couronne la croisée du transsept est construite suivant les données byzantines-grecques; elle rappelle particulièrement les coupoles de Daphni près d’Athènes et plus encore celle de Saint-Nicodème (fig. 78) par la disposition des niches voûtées en quart de sphère qui font passer la coupole du plan carré à l’octogone.

 

L’église de Spire est du même temps ou à peu près que la cathédrale de Worms. Les dispositions de son plan rappellent celles des églises normandes du XIᵉ siècle.

FIG. 183.

ÉGLISE DE SPIRE, BAVIÈRE (ALLEMAGNE). (Plan.)

C’est une basilique composée de trois nefs, d’un transsept dont la croisée est couronnée par une coupole octogone et d’un chœur en hémicycle couvert par une voûte en quart de sphère. A l’extérieur et à l’intérieur, il est décoré de colonnes ornées de chapiteaux qui supportent des arcatures en plein cintre, couronnées d’un cordon au-dessus duquel s’élève une galerie à jour formée de petites colonnettes reliées par des arcades, disposition qui ressemble au couronnement de l’abside des églises d’Auvergne[93].

FIG. 184.—ÉGLISE DE SPIRE, BAVIÈRE (ALLEMAGNE).

(Vue perspective intérieure.)

La nef à six travées est formée de deux rangées de formerets s’élevant jusqu’à la voûte et reliant les points d’appui principaux; les travées sont subdivisées par des piliers intermédiaires réunis par des arcades superposées suivant les dispositions indiquées par la figure 185, qui fait voir en même temps les détails particuliers des colonnes supportant les grands arcs-doubleaux de la nef qui se divisent en six parties.

FIG. 185.

ÉGLISE DE SPIRE (ALLEMAGNE).

(Coupe longitudinale.)

Les bas côtés subdivisés sont couverts par des voûtes d’arête.

La nef principale est couverte par une voûte d’arête sans nervure, bâtie sur plan carré entre les arcs-doubleaux. Les arêtes diagonales de la voûte forment un plein cintre; cette disposition, qui se rencontre dans un grand nombre d’églises allemandes, donne à la voûte l’aspect d’une partie de coupole, construite à l’imitation des églises qui dérivent de Saint-Front.

CHAPITRE XVII

ÉGLISE DE SAINT-AMBROISE A MILAN (ITALIE).—ÉGLISE DE LA TRINITÉ A CAEN (FRANCE).

La forme générale de l’église de Saint-Ambroise, à Milan, est celle d’une basilique latine; elle ressemble à Saint-Pierre-a-Vincoli, élevée à Rome au Vᵉ siècle; plus encore aux églises chrétiennes bâties en Syrie sur le plan des basiliques romaines, notamment celles de Qalb-Louzeh et de Tourmanin qui datent du VIᵉ siècle, et enfin à celle de Saint-Clément (sauf les dispositions intérieures), construite à Rome au IXᵉ siècle[94]. Comme cette dernière basilique, Saint-Ambroise de Milan est précédée, sur la largeur de la façade, d’un narthex qui forme un des côtés du quadriportique disposé en avant de l’église. Le plan de celle-ci est un parallélogramme divisé en trois galeries; une grande au milieu et deux latérales; la nef principale se termine par un hémicycle et les deux bas côtés par des absidioles, toutes les trois voûtées en quart de sphère.

Le vaisseau central est composé de quatre travées carrées—celle vers le chœur surmontée d’une coupole octogone dont les quatre faces d’angle sont soutenues par des encorbellements;—ces quatre travées sont marquées par des arcs transversaux s’étendant sur toute la largeur de l’édifice, et composées d’un grand arc et de deux autres superposés par les galeries étagées.

Les bas côtés sont divisés en compartiments, voûtés d’arête sans nervures, formés par la subdivision des grands arcs latéraux.

La construction des voûtes de Saint-Ambroise est particulièrement digne d’attention, parce qu’elle nous fournit un exemple des constructions faites à l’époque de la transition—comme nous l’entendons, et que nous avons étudiée au chapitre XVI.

FIG. 186.

ÉGLISE DE SAINT-AMBROISE A MILAN (ITALIE). (Plan.)

La voûte de la nef est composée des arcs-doubleaux transversaux, des formerets latéraux et des arcs diagonaux, ou croisées d’ogives dont la section est rectangulaire; ils retombent fermement sur les sommiers communs aux faisceaux des six arcs réunis qui s’élèvent au-dessus des chapiteaux. Sur cette ossature solidement établie d’abord et sans liaison avec elle, sont posés les remplissages des quatre segments appareillés normalement à leurs

FIG. 187.

ÉGLISE DE SAINT-AMBROISE, A MILAN (ITALIE). (Coupe transversale.)

courbes. La forme sphérique est donnée par le relèvement des croisées d’ogives et par la courbure des segments de la voûte conservant la forme traditionnelle de la coupole.

Les arcs-doubleaux et les voûtes d’arête des bas côtés contrebutent solidement les poussées des arcs-doubleaux et des croisées d’ogives; ils font fonction d’arcs-boutants couverts par un comble à deux rampants.

La voûte rappelle donc la forme des coupoles ou celle des voûtes annulaires. Soutenues par des croisées d’ogives qui font l’office de cintres permanents, les dispositions de cette voûte marquent encore plus explicitement que par les exemples précédents, le passage, la transition, entre la voûte en coupole et la voûte d’arête.

L’église de la Trinité, ou ancienne abbaye aux Dames, à Caen, qui date de 1046, était peut-être couverte primitivement par une charpente apparente; mais elle a dû être achevée autrement qu’elle n’a été commencée, ou bien, ce qui est plus probable, la nef a été reprise après un incendie, ou démolie à partir du cordon tangent aux arcades latérales et terminée, avec les voûtes qui existent actuellement, vers le milieu du XIIᵉ siècle.

FIG. 188.

ÉGLISE DE SAINT-AMBROISE, A MILAN (ITALIE). (Coupe longitudinale.)

La preuve nous est fournie par les dispositions mêmes des parties hautes et la nef. Dans les églises normandes romanes, les travées sont égales et les piles ont la même section puisqu’elles n’avaient à soutenir qu’une charpente dont les fermes reposaient sur une des colonnes continuant la pile et montant de fond jusqu’à la couverture en bois. Les églises de Cerisy-la-Forêt et du Mont Saint-Michel[95], avec lesquelles l’abbaye aux Dames de Caen présente beaucoup d’analogie en plan, sont, entre un grand nombre d’autres églises, des exemples authentiques de la disposition régulière et égale des piles.

A l’église de la Trinité, les piles sont égales jusqu’à la hauteur du premier cordon; mais au-dessus les sections des piles sont plus fortes de deux en deux sur les points qui recevaient les retombées des arcs-doubleaux et des arcs diagonaux, ou croisées d’ogives. La pile intermédiaire est plus faible parce qu’elle ne reçoit qu’un

FIG. 189.—ÉGLISE DE LA TRINITÉ, A CAEN (FRANCE). (Plan.)

arc, arc-doubleau de secours, pour soulager seulement la grande portée des voûtes d’arête (fig. 191).

Les voûtes de la nef sont sur plan carré, comme les églises allemandes et italiennes que nous avons citées, avec l’adjonction d’un arc intermédiaire dont nous parlons plus haut. Les bas côtés sont couverts par des voûtes d’arête, entre des arcs-doubleaux qui paraissent être les voûtes du XIᵉ siècle, avant la modification de la partie haute de la nef ou sa reconstruction au milieu du XIIᵉ siècle.