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L'argent des autres: 1. Les hommes de paille cover

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 12: IX
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About This Book

The narrative opens in a quiet Paris street where neighbors know each other's habits and gossip; it follows the household of a rigid, methodical bank cashier whose strict routine contrasts with family tensions: an estranged son living apart and an unmarried daughter admired locally. When a seemingly minor inquiry by a servant stirs neighborhood curiosity, routines and conversations reveal undercurrents of suspicion about money and respectability. The story traces how appearances, local rumor, and official investigation begin to unmask financial and personal secrets, examining bourgeois propriety, the gap between public reputation and private conduct, and how small observations provoke wider inquiries.




IX



Mais le répit accordé par la destinée à Mme Favoral touchait à son terme, les épreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais, occasionnées par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'était un brave petit garçon, d'une intelligence éveillée, travaillant à ses heures, mais d'une inconcevable étourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait dompter.

A l'institution Massin, où on l'avait placé, il faisait blanchir les cheveux de ses maîtres d'études, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne se signalât par quelque méfait nouveau.

Un père comme tous les autres se fût médiocrement inquiété des fredaines d'un écolier, qui était en définitive des premiers de sa classe et dont les professeurs eux-mêmes, tout en se plaignant, disaient:

—Bast! qu'importe, puisque le cœur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence était mis en retenue et accablé de pensums, il se prétendait atteint dans sa considération et déclarait que son fils le déshonorait.

S'il tombait à la maison un bulletin portant cette mention: «conduite exécrable», il entrait dans des fureurs où il semblait ne plus posséder son libre arbitre.

—A votre âge, disait-il au gamin épouvanté, je travaillais dans une fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de l'éducation qui m'a manqué? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en fût tenu à ces admonestations, qui par leur exagération même manquaient le but!

Mais il était d'avis que les moyens mécaniques sont nécessaires, pour graver profondément les réprimandes dans la cervelle des jeunes gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups, s'acharnant d'autant plus que le gamin, dévoré d'amour-propre, se fût laissé hacher plutôt que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La première fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie d'une de ces colères farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent plus. Être battue lui eût paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'à ce jour, il lui avait été impossible d'aimer un mari tel que le sien. De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles étreintes passionnées elle le serrait sur son cœur après ces scènes désolantes, de quels baisers elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses délirantes elle s'efforçait de lui faire oublier les brutalités paternelles. Avec lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'écriait, en menaçant le vide de ses poings crispés: «Lâche! tyran! bourreau!...» La petite Gilberte mêlait ses larmes aux leurs. Et pressés l'un contre l'autre, ils déploraient leur destinée, maudissant l'ennemi commun, le chef de la famille.

C'est ainsi que s'écoula la jeunesse de Maxence, entre des exagérations également funestes, entre les brutalités révoltantes de son père et les gâteries dangereuses de sa mère, privé de tout par l'un et par l'autre comblé.

Car Mme Favoral avait trouvé l'emploi de ses humbles économies.

Si jamais l'idée n'était venue au caissier du Comptoir de crédit mutuel, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop faible mère lui eût créé des besoins d'argent pour avoir cette joie de les satisfaire.

Elle, qui avait dévoré tant d'humiliations en sa vie, elle n'eût pu supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et réduit à reculer devant ces menues dépenses qui sont la vanité des écoliers.

—Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui glissant dans la main quelques pièces de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait à son cadeau la recommandation de n'en rien laisser deviner au père ne comprenant pas qu'elle dressait ainsi Maxence à la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour réparer les brèches faites à son trésor, elle travaillait jusqu'à se gâter la vue, avec une si âpre ardeur, que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle n'employait pas des ouvrières. Elle ne se faisait aider que par Gilberte, qui dès l'âge de huit ans savait déjà se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prévision de dépenses croissantes, elle descendait à des expédients qui, jadis, pour elle-même, lui eussent paru indignes et déshonorants. Elle vola le ménage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint à se confier à sa domestique et à faire de cette fille la complice de ses manœuvres. Elle s'ingéniait à servir à M. Favoral des dîners où l'excellence de la sauce l'empêchait de remarquer l'absence du poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires, c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappillé une douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier à ses yeux, de ces sophismes qui jamais ne font défaut à la passion.

Au début, Maxence était trop jeune pour se préoccuper des sources où sa mère puisait l'argent qu'elle prodiguait à ses fantaisies d'écolier.

Elle lui recommandait de se cacher de son père, il se cachait et trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'âge.

Le moment arriva où il ouvrit les yeux sur le régime auquel était soumise la maison paternelle. Il y vit cette économie inquiète qui semble dénoncer la gêne, et les âpres discussions que soulevait l'emploi inconsidéré d'une pièce de vingt francs. Il vit sa mère réaliser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvreté de sa toilette et recourir à la plus savante diplomatie quand elle souhaitait acheter une robe neuve à Gilberte.

Et lui, malgré tout, se trouvait avoir à sa disposition autant d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient pour être les plus opulents et les plus généreux.

Inquiet, il interrogea.

—Eh! que t'importe! lui répondit sa mère, toute rougissante et toute embarrassée, voilà-t-il pas un grave sujet de préoccupation!

Et comme il insistait:

—Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutumé qu'il était à toujours entendre crier misère, et comme il fixait sur elle de grands yeux surpris:

—Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois, c'est que cela convient à ton père, qui veut amasser une fortune plus grande encore.

Ce n'était pas une réponse, et cependant Maxence n'en demanda pas plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse patiente des jeunes gens armés d'une idée fixe.

Déjà, à cette époque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et même parmi ses amis, la réputation d'être pour le moins millionnaire. Le Comptoir de crédit mutuel avait pris des développements considérables; il avait dû, pensait-on, en profiter largement, et les bénéfices avaient dû grossir vite entre les mains d'un homme aussi habile que lui et dont la sévère économie était célèbre.

Voilà ce qu'on dit à Maxence, mais non sans lui donner ironiquement à entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-même, qu'il avait interrogé assez adroitement, lui dit en lui frappant amicalement sur l'épaule:

—S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune homme, tâchez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en fournira.

De telles réponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le problème qui troublait Maxence.

Il observa, il épia, et enfin il en arriva à acquérir la certitude que l'argent qu'il dépensait était le produit du travail de sa mère et de sa sœur...

—Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'écria-t-il en se jetant au cou de sa mère, pourquoi m'avoir exposé aux regrets amers que j'éprouve en ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payée. Elle admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonté de son cœur.

—Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mère, le travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il était consterné de sa découverte.

—N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidèle à cet engagement qu'il venait de prendre. Mais à dix-sept ans, les résolutions ne sont pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaça. Il s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint à prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa mère et à se prouver que se priver d'un plaisir c'était l'en priver elle-même. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il reprit ses habitudes...

Il touchait alors à la fin de ses études.

—Voilà le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carrière et de se suffire à soi-même.




X



Pour s'inquiéter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu les avertissements paternels.

Les écoliers modernes sont précoces, ils savent le fort et le faible de la vie, et quand ils abordent le baccalauréat, ils sont bien désenchantés déjà, ayant usé leurs illusions derrière leur pupitre, pendant les longues études du soir.

Et il serait difficile qu'il en fût autrement. Au fond des lycées, fatalement se retrouve l'écho des préoccupations et le reflet des mœurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent. En même temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont maculés, les élèves rapportent, les soirs de sortie, leur provision d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journée, dans leur famille ou chez leur correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables appétits de luxe, de bien-être, de jouissances, de plaisirs, le dédain des labeurs patients, le mépris des convictions austères, d'âpres besoins d'argent, la volonté de parvenir à tout prix et la résolution de violenter la fortune à la première bonne occasion.

Assurément on a dissimulé devant eux, mais ils ont l'entendement subtil.

Leur père leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de respectable en ce monde que le travail et la probité, mais ils ont surpris ce même père saluant à peine un pauvre diable d'honnête homme, et s'inclinant jusqu'à terre devant quelque gredin flétri par trois jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent à conclure, car il n'est tels que les jeunes gens pour être logiques et déduire d'un fait ses dernières conséquences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose, mais quoi? Et c'est alors que, pendant les récréations, leur imagination s'exerce à chercher cette fameuse profession, jusqu'ici introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberté en même temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre éplucher et discuter toutes les carrières qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si quelque naïf s'avise de citer un de ces emplois modestes où l'on gagne au début cent cinquante francs! c'est à peine ce que dépense tel externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en retard.

Maxence n'était ni meilleur ni pire que les autres. De même que les autres, il s'ingénia à découvrir le métier idéal qui enrichit son homme en l'amusant.

Sous prétexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre, calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'après un journal ce que gagnent Corot ou Gérôme, Ziem, Daubigny et quelques autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et d'écrasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appréciait que les vignettes bleues de la banque de France.

—Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! déclara-t-il, d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Maxence eût été volontiers ingénieur, car l'ingénieur est à la mode. Mais les examens de l'École polytechnique sont roides. Ou officier de cavalerie. Mais les deux années de Saint-Cyr manquent de gaieté. Ou chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par être surnuméraire.

Après avoir longtemps hésité entre le droit et la médecine, il finit par reconnaître qu'il voulait être avocat, influencé surtout par les joyeuses légendes du quartier latin.

Ce n'était pas précisément le rêve de M. Vincent Favoral.

—Cela va coûter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'était bercé de cette fausse espérance que son fils, au sortir du lycée, entrerait immédiatement dans une maison de commerce où il gagnerait de quoi se suffire.

Battu en brèche par sa femme, cependant, et sollicité par ses amis, il céda.

—Soit, dit-il à Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il ne peut me convenir que tu gaspilles tes journées à flâner dans les estaminets de la rive gauche, tu travailleras en même temps chez un avoué. Dès samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avoué, Maxence ne l'avait pas prévu, et il faillit reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prévoyait devoir être aussi exigeante que celle du collège.

Pourtant, ne découvrant rien de mieux, il persista. Et la rentrée venue, il prit sa première inscription et fut installé à un pupitre chez Me Chapelain, dont l'étude était alors rue Saint-Antoine.

La première année, tout alla passablement.

La somme de liberté qui lui était laissée lui suffisait. Son père ne lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoué, en sa qualité de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pièces de cent sous à ces vingt francs, Maxence se déclarait satisfait.

Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son tempérament fougueux, n'était fait pour cette existence paisible, pour cette besogne toujours la même, que ne passionnaient ni les difficultés à vaincre, ni les rivalités d'amour-propre, ni les satisfactions du résultat obtenu.

Bientôt il se lassa.

Il avait retrouvé à l'École de Droit d'anciens camarades de l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui, par conséquent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux cours qu'à la brasserie de la Source ou à la Closerie des Lilas.

Il envia leur vie joyeuse, leur liberté sans contrôle, leurs plaisirs faciles, leur chambre meublée, et jusqu'à la gargote où ils prenaient à crédit tout ce qu'on voulait bien leur donner, réservant l'argent de leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.

Mais Mme Favoral n'était-elle pas là?...

Elle avait tant travaillé, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle Gilberte était presque une jeune fille, elle avait tant économisé, tant grappillé, que sa réserve, malgré le nombre des emprunts, s'élevait à une somme assez forte.

Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot à dire. Il les voulut souvent.

Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottée au râtelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de dîner et s'exerça le soir à effacer des bocks. L'audace lui venant, il dansa à Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut une maîtresse.

Si bien qu'une après-midi, que M. Favoral avait été appelé par une affaire de l'autre côté de l'eau, il se trouva nez à nez avec son fils, lequel s'avançait, le cigare à la bouche, ayant au bras une demoiselle supérieurement peinte et harnachée d'une toilette à faire cabrer les chevaux de fiacre.

C'est dans un état d'indicible fureur qu'il regagna la rue Saint-Gilles.

—Une femme! s'écriait-il d'un accent de pudeur révoltée. Une drôlesse! lui! mon fils!...

Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier mouvement fut de recourir à la correction d'autrefois.

Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.

A la vue de la canne levée sur lui, il devint plus blanc que sa chemise, et l'arrachant des mains de son père, il la brisa sur son genou, en jeta violemment les morceaux à terre et s'élança dehors.

—Il ne remettra plus les pieds ici! s'écriait le caissier du Comptoir de crédit mutuel, jeté hors de lui par un acte de résistance qui lui semblait inouï. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hôtel venu. Je ne veux plus le voir!...

Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se traînèrent à ses pieds, avant d'obtenir qu'il revînt sur sa détermination.

—Il nous déshonorera tous! répétait-il, ne comprenant pas que c'était lui qui avait, en quelque sorte, poussé Maxence dans la voie funeste où il était engagé, oubliant que les sévérités absurdes du père préparent les complaisances périlleuses de la mère; ne voulant pas s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux siens la pâtée et la niche, et qu'un père est mal venu à se plaindre qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.

Enfin, après les plus violentes récriminations, il pardonna—en apparence du moins.

Mais les écailles lui étaient tombées des yeux. Il courut aux informations et découvrit des choses énormes.

Il sut par Me Chapelain, adroitement questionné, que Maxence restait des semaines entières sans paraître à l'étude. Si l'avoué ne s'était pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermée par les supplications de Mme Favoral, et il n'était pas fâché, ajoutait-il, d'un aveu qui soulageait sa conscience.

Ainsi, le caissier surprit une à une toutes les fredaines de son fils. Il apprit qu'il était presque inconnu à l'École de Droit, qu'il passait ses journées dans les cafés, et que le soir, pendant qu'il le croyait endormi, il s'échappait pour courir les théâtres et les bals.

—Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont ligués contre moi, le maître!... Eh bien! nous verrons!




XI



De cet instant, la guerre fut déclarée.

De ce jour, commença rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui attendent encore leur Molière, drames d'une vulgarité désespérante et d'un affadissant réalisme, poignants néanmoins, car il s'y dépense une énergie farouche, des larmes et du sang.

M. Favoral se croyait bien sûr de l'emporter. N'avait-il pas la clef de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire à une époque où tout finit par de l'argent.

Cependant, d'irritantes inquiétudes le travaillaient.

Lui, qui venait d'éventer tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas la veille, il ne pouvait découvrir où son fils puisait l'argent qu'il laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.

Il s'était assuré que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne pouvait pas être avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il alimentait ses fredaines.

Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises séparément à un savant interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire. La servante, habilement questionnée, n'avait rien dit qui pût mettre sur la trace de la vérité.

Il y avait donc là un mystère. Et la constante préoccupation de M. Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses rares apparitions au logis, c'est-à-dire pendant le dîner.

A la seule façon dont il dégustait sa soupe, il était aisé de voir qu'il se demandait si c'était bien de vraie soupe et si on ne lui en faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette question incessamment posée dans son esprit:

—On me vole, évidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?

Et il devenait défiant, tâtillon et méticuleux comme jamais il ne l'avait été. C'est avec les plus injurieuses précautions qu'il repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir chez l'épicier un livre dont il soldait lui-même le total tous les mois; il se faisait représenter les bulletins de la boucherie. Il s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitière s'assurer qu'on ne l'avait pas trompé.

Tant d'efforts n'aboutissaient à rien.

Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en poche deux ou trois pièces de cinq francs.

—Où les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.

—Je les économise sur mes appointements, répondit hardiment le jeune homme.

Exaspéré, M. Favoral eût voulu intéresser à ses investigations l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M. Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa femme et sa fille:

—Ces sacrées femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les fournisseurs, qui ne sont que des filous patentés, et il ne se mange rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.

M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes admirait sincèrement un homme qui avait du moins le courage de sa ladrerie.

Mais M. Desormeaux ne mâchait jamais son opinion:

—Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour accepter à dîner dans une maison dont le maître passe son temps à supputer ce que coûte chaque bouchée que mâchent les convives!

M. Favoral rougit.

—Ce n'est pas la dépense que je déplore, répondit-il, mais la duplicité. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'être pas réduit à liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais à ma femme le double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement.

Mais c'était une leçon.

Il dissimula, désormais, et ne parut plus occupé qu'à soumettre son fils à un régime de son invention et dont la rigueur excessive eût jeté hors de ses gonds le garçon le plus froid.

Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduité tant à l'École de Droit qu'à l'étude. Il lui traça l'itinéraire de ses courses et lui en mesura la durée à quelques minutes près. Aussitôt après le dîner, il le renfermait à double tour dans sa chambre et ne manquait jamais, en rentrant à dix heures, de s'assurer de sa présence.

C'étaient les meilleures mesures qu'il pût prendre pour exalter encore l'aveugle tendresse de Mme Favoral.

En apprenant que Maxence avait une maîtresse, elle avait été rudement atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une secrète jalousie qu'une mère découvre qu'une femme lui a ravi le cœur de son fils. Elle n'avait pas été sans lui garder une certaine rancune de désordres que dans sa candeur elle n'avait pas soupçonnés.

Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il était l'objet.

Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des persécutions. Le soir, après le départ de son mari, elle allait avec Gilberte s'établir dans le couloir qui précédait la chambre de Maxence, et elles causaient avec lui à travers la porte. Jamais elles n'avaient tant travaillé pour la mercière de la rue Saint-Denis. Elles se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs.

Mais la patience de Maxence était à bout, et, un matin, il déclara résolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'était trompé sur sa vocation, et qu'il n'était pas de puissance humaine capable de le forcer à retourner chez M. Chapelain.

—Et où irez-vous? s'écria son père. Me croyez-vous d'humeur à fournir éternellement à vos besoins...

Il répondit que c'était précisément pour se suffire et conquérir son indépendance qu'il était résolu à quitter une position qui, après deux ans, lui rapportait vingt francs par mois.

—Il me faut un métier où on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration financière.

C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette idée.

—Pourquoi, en effet, dit-elle à son mari, pourquoi ne placerais-tu pas notre fils au Comptoir de crédit mutuel? Là, il serait sous tes yeux. Intelligent comme il est, poussé par toi et par M. de Thaller, il arriverait vite à de bons appointements.

M. Favoral fronçait les sourcils.

—C'est ce que je ne ferai jamais, prononça-t-il. Je n'ai pas en mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer à ce qu'il compromette la considération que j'ai su conquérir.

Et dévoilant jusqu'à un certain point le secret de sa conduite:

—Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses, ne saurait trop veiller sur sa réputation. La confiance est chose fragile, en un temps où on ne voit que des caissiers sur la route de la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai un fils tel que le mien...

Mme Favoral insistait, néanmoins. Il prit un brusque parti:

—Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans pour se créer une position. Ce délai écoulé, bonsoir, il ira loger et manger où il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus...

C'est avec une sorte de frénésie que Maxence abusa de cette liberté, et en moins de quinze jours il dissipa les économies de trois mois de sa mère et de sa sœur.

Ce temps passé, il réussit, M. Chapelain aidant, à se caser chez un architecte.

C'était s'engager dans une impasse et se condamner à rester toute sa vie commis. Mais l'avenir ne l'inquiétait guère. Pour le présent, il était enchanté de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois cent soixante-quinze francs.

Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lança-t-il dans cette vie de plaisirs frelatés, où tant de malheureux ont laissé non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mène droit en police correctionnelle.

Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le café Riche, le ventre vide et le cure-dents aux lèvres. Il devint l'habitué de ces estaminets du boulevard, où des filles plâtrées sourient aux passants. Il fréquenta les tables d'hôte suspectes où l'on taille le baccarat sur une nappe tachée de vin et où la police fait des descentes périodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit où, après boire, on se jette les bouteilles à la tête.

Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles, et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis tout à coup, à l'heure où il savait son père absent, il reparaissait, et tirant sa mère à part:

—J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix honteuse.

Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans lui représenter timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu...

Jusqu'à ce qu'enfin, un soir, à une dernière demande:

—Hélas! répondit-elle désespérée, je n'ai plus rien, et c'est seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas patienter jusque-là!...

Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les dévouements aveugles font les égoïsmes féroces. Il voulait que sa mère descendît emprunter à un fournisseur. Elle hésitait. Il éleva la voix.

Alors Mlle Gilberte parut.

—N'aurais-tu donc pas de cœur, décidément, dit-elle... Il me semble que si j'étais homme, ce ne serait pas à ma mère et à ma sœur de travailler!...




XII



Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans.

Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les admirables proportions de sa taille et avait cette grâce qui résulte de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne frappait pas au premier abord, mais bientôt un charme pénétrant et indéfinissable se dégageait de toute sa personne, et on ne savait qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des rondeurs divines de son col, de sa démarche aérienne ou de l'ingénuité placide de ses attitudes.

On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la régularité manquait à ses traits, mais sa physionomie mobile, où se traduisaient tous les mouvements de son âme, avait d'irrésistibles séductions.

Ces grands yeux, d'un bleu changeant, à reflets de velours, avaient des profondeurs inouïes et une incroyable intensité d'expression, l'imperceptible tressaillement de ses narines roses révélait une indomptable fierté, et le sourire errant sur ses lèvres disait son immense dédain de tout ce qui est petit et mesquin.

Mais sa beauté, c'était sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on l'eût dite poudrée d'une poussière de diamant; si épaisse et si longue que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses mèches jusqu'à la racine...

Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas à la voix de son père.

Le savant despotisme qui avait dompté Mme Favoral, l'avait révoltée et son énergie s'était trempée au même régime d'oppression qui avait énervé le caractère de Maxence.

Pendant que sa mère et son frère mentaient avec cette impudeur tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicité, Gilberte gardait un silence farouche. Et si la complicité lui était imposée par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque parole lui coûtait un si pénible effort que son visage en était tout altéré.

Jamais, lorsqu'il ne s'était agi que d'elle, jamais elle n'avait daigné mentir.

Intrépidement, et quoi qu'il en pût résulter:

—Voilà ce qui est, disait-elle.

Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empêcher de la respecter, jusqu'à un certain point, et quand il était en belle humeur, il l'appelait l'impératrice Gilberte.

Pour elle seule, il avait quelque déférence et des attentions. Il modérait, quand elle le regardait, la brutalité de son langage. Il lui apportait quelques fleurs tous les samedis.

Il lui avait même accordé un professeur de piano, lui qui déclarait qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrément: la couture et la cuisine.

Mais elle avait tant insisté, qu'il avait fini par lui découvrir dans une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux maître Italien, le signor Gismondo Pulci, sorte de génie méconnu, pour qui trente francs par mois furent une fortune, et qui s'éprit pour son élève d'une sorte de fanatisme religieux.

Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu écrire une note, il fixa toutes les mélodies que chantait la passion dans son cerveau fêlé, et il s'en trouva d'admirables. Il rêvait de composer pour elle un opéra qui transmettrait aux générations les plus reculées le nom de Gismondo Pulci.

—La signora Gilberte est la déesse de la musique elle-même, disait-il à M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient encore son affreux accent.

Le caissier du Comptoir de crédit mutuel haussait les épaules, répondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses journées à faire chanter aux pièces d'or leur émouvante chanson.

Ce qui n'empêche que sa vanité semblait se délecter, quand, le samedi, après le dîner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme Desclavettes, tout en dissimulant un bâillement, s'écriait:

—Ah! cette chère enfant jouit d'un remarquable talent.

Donc, l'influence de la jeune fille était positive, et c'est à ses prières seules, et non à celles de sa femme, que M. Favoral avait accordé à diverses reprises la grâce de Maxence.

Il lui eût accordé bien autre chose, si elle l'eût voulu. Mais elle eût été obligée de demander, d'insister, de prier.

—Et c'est humiliant, disait-elle.

Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que certainement son père ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles.

Mais elle:

—J'aurais moins de déplaisir à porter des haillons qu'à essuyer un refus, répondait-elle. Mes robes me suffisent...

Avec un tel caractère, enveloppé cependant d'une douceur résignée et d'un inaltérable sang-froid, elle imposait beaucoup à sa mère et à son frère. Ils admiraient en elle une énergie dont ils se sentaient incapables.

Aussi, Maxence fut-il comme étourdi, quand survenant, elle se mit à lui reprocher d'une voix indignée la bassesse de sa conduite et ses incessantes obsessions.

—Je ne savais pas... commença-t-il, devenu plus rouge que le feu.

Elle l'écrasa d'un regard où le dédain se mêlait à la pitié, et d'un accent de hautaine ironie:

—En vérité, fit-elle, tu ne sais pas d'où provient l'argent que tu arraches à notre mère!...

Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que déformées légèrement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main droite dont l'annulaire était tordu par le fil, sa main gauche dont l'index était tatoué et comme rongé par l'aiguille:

—Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mère et moi passons à travailler toutes nos journées et une partie des nuits!...

Baissant le front il se taisait.

—S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais pas ainsi. Mais regarde notre mère. Vois ses pauvres yeux troublés et rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu'à ce moment, c'est que je ne désespérais pas encore de ton cœur, c'est que j'espérais qu'à la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien! Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les coups?...

—Gilberte! balbutiait le pauvre garçon, Gilberte...

Elle lui coupa la parole.

—De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans trêve, il te faut de l'argent d'où qu'il vienne et quoi qu'il coûte!... Si, du moins, quelque sentiment avouable justifiait tes dépenses, si tu avais l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, fût-il absurde, ardemment poursuivi!... Mais je te mets au défi de nous avouer à quels plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres économies. Je te défie de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir, de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mère s'abaissât jusqu'à mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait confier le secret de notre opprobre!...

Émue de l'humiliation affreuse de son fils:

—Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral.

La jeune fille eut un geste indigné.

—Lui, malheureux! s'écria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que direz-vous surtout, vous, ma mère! Malheureux, lui, un homme, qui a la liberté et la force, à qui le monde est ouvert à deux battants, qui peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'étais un homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en connais, et il y a longtemps, ô mère chérie, que je t'aurais vengée de mon père et que j'aurais commencé à te payer de tout ce que tu as fait pour moi.

Mme Favoral sanglotait.

—Je t'en conjure, murmura-t-elle, épargne-le.

—Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui déclarer que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse à un travail de mercenaire. C'est pour toi, mère adorée, pour que tu aies cette joie de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie...

Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait.

Cette humiliation épouvantable, il sentait qu'il ne la méritait que trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants.

Et comme son cœur ne s'était pas gâté encore au contact de ses compagnons de plaisir, comme il était faible plutôt que mauvais, comme les sentiments qui sont l'honneur et la fierté d'un homme n'étaient pas morts en lui:

—Ah! tu es une brave sœur, Gilberte, s'écria-t-il, et c'est bien ce que tu viens de faire. Tu as été dure, mais non autant que je le mérite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une honte à moi d'avoir ainsi lâchement abusé de vous...

Et portant à ses lèvres les mains de sa mère:

—Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne à qui te fait le serment de racheter son passé et de devenir ton soutien au lieu de t'être un écrasant fardeau...

Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un sifflet...

—Mon mari! s'écria Mme Favoral. Votre père, mes enfants!...

—Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte.

—N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la preuve qu'il est furieux!... Quelle épreuve est-ce encore qui nous menace!...




XIII



Mme Favoral parlait par expérience. Elle avait appris à ses dépens que le sifflet de son mari, bien plus sûrement que le cri des goëlands, présageait la tempête. Et elle avait, ce soir-là, plus de raisons qu'à l'ordinaire de craindre.

Dérogeant à toutes ses habitudes, M. Favoral n'était pas rentré dîner et avait envoyé un de ses garçons de bureau du Crédit mutuel dire qu'on ne l'attendît pas.

Bientôt son passe-partout grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit, il entra, et apercevant son fils:

—Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'écria-t-il, avec un ricanement qui était, chez lui, la dernière expression de la colère.

Mme Favoral frémit. Encore sous l'impression de la scène qui venait d'avoir lieu, le cœur gros encore et les yeux pleins de larmes, Maxence ne répondit pas.

—C'est une gageure, sans doute, reprit le père, et vous tenez à savoir jusqu'où peut aller ma patience.

—Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme.

—L'argent que vous preniez, je ne sais où, vous fait défaut, sans doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des dettes de tous côtés, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut être vêtu à la dernière mode, porter chaîne d'or au gousset, et alors on fait des dupes...

—Je n'ai jamais fait de dupes, mon père.

—Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus aujourd'hui même me présenter leurs factures? Car ils ont osé venir à l'administration, à mon bureau. Ils s'étaient donné rendez-vous, pensant ainsi m'intimider plus sûrement. Je leur ai répondu que vous êtes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela, ils sont devenus insolents et ils se sont mis à parler si haut, que leur voix retentissait jusques dans les pièces voisines. M. de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor. Entendant le bruit d'une discussion, il a pensé que j'étais aux prises avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entré, comme c'est son droit. Alors, j'ai bien été forcé de tout avouer...

Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de ses grelots.

Et de plus en plus hors de soi:

—C'est bien là, continuait-il, ce que voulaient vos créanciers. Ils pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un chantage comme un autre, et très à la mode maintenant. On ouvre un compte à un mauvais drôle, et quand le compte est raisonnablement gros, on va le porter à la famille, en disant: «De l'argent, ou je fais du scandale.» Pensez-vous que ce soit à vous qui êtes sans le sou qu'on a fait crédit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche à moi que l'on croit riche. On vous écoulait à des prix exorbitants tout ce qu'on voulait, et c'était sur moi qu'on comptait pour solder des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante francs et des montres de six cents francs...

Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier.

—Je payerai tout ce que je dois, dit-il.

—Vous?

—Je vous en donne ma parole.

—Et avec quoi, s'il vous plaît?

—Avec mes appointements.

—Vous en avez donc?

Maxence rougit.

—J'ai ce que je gagne chez mon patron, répondit-il.

—Quel patron?

—L'architecte chez lequel m'a placé M. Chapelain...

D'un geste menaçant M. Favoral l'arrêta:

—Epargnez-moi vos mensonges, prononça-t-il, je suis mieux informé que vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron, excédé de votre paresse, vous a chassé honteusement...

Honteusement était de trop. Le fait est que Maxence retournant à son travail un beau matin, après une absence de cinq jours, avait trouvé un remplaçant.

—Je chercherai une autre place, dit-il.

C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les épaules.

—Et en attendant, il faudra que je paye, s'écria-t-il. Savez-vous de quoi me menacent vos créanciers? De m'intenter un procès. Ils le perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils espèrent que je reculerai devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de déposer une plainte au parquet. Ils prétendent que vous les avez audacieusement escroqués, que les objets que vous leur achetiez n'étaient nullement pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre à vil prix, afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve, assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous êtes allé tout droit au Mont-de-Piété engager une montre et une chaîne qu'il venait de vous livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout cela devant mon directeur, devant M. de Thaller.

J'ai dû recourir à mon garçon de bureau pour les mettre dehors. Mais quand ils ont été partis, M. de Thaller m'a donné à entendre qu'il souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma considération ne résisterait pas à deux scènes pareilles. Quelle confiance accorder à un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes! Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions à un homme dont le fils aurait été traîné sur les bancs de la police correctionnelle! C'est-à-dire que je suis à votre merci. C'est-à-dire que mon honneur, ma situation et ma fortune dépendent de vous. Tant qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai condamné à les payer.

Rassemblant son courage:

—Vous avez été parfois bien dur pour moi, mon père, commença Maxence, et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous jure que désormais vous n'avez rien à craindre de moi...

M. Favoral ricanait.

—Je ne crains rien, prononça-t-il. Je connais des moyens positifs de me mettre à l'abri de vos folies. Je les emploierai...

—Je vous affirme, mon père, que ma résolution est bien prise.

—Oh! dispensez-moi de vos repentirs périodiques...

Mlle Gilberte s'avança.

—Je me porte garant, dit-elle, des résolutions de Maxence...

Son père ne la laissa pas poursuivre.

—Assez, interrompit-t-il durement. Mêle-toi de tes affaires, Gilberte. J'ai à te parler, à toi aussi...

—A moi, mon père...

—Oui.

Il fit trois ou quatre tours de long en large dans le salon, comme pour laisser à son irritation le temps de se calmer, puis venant se planter debout et les bras croisés devant sa fille:

—Tu as dix-huit ans, reprit-il, c'est-à-dire qu'il est temps de songer à ton établissement. Il se présente pour toi un parti...

Elle tressaillit, et reculant, plus rouge qu'une pivoine:

—Un parti! répéta-t-elle, d'un ton de surprise immense.

—Oui, et qui me convient...

—Mais je ne veux pas me marier, mon père...

—Toutes les jeunes filles disent cela, et dès qu'il se présente un prétendant elles sont enchantées. Le mien est un garçon de vingt-six ans, très-bien de sa personne, aimable, spirituel, qui a eu de grands succès dans le monde...

—Mon père, je vous affirme que je ne veux pas quitter ma mère...

—Naturellement... C'est un homme intelligent, et un travailleur obstiné, promis, de l'avis de tous, à une immense fortune. Bien qu'il soit riche déjà, car il est un des principaux intéressés d'une charge d'agent de change, il fait avec l'ardeur d'un pauvre diable le métier de remisier. On me dirait qu'il gagne cent mille écus par an que je n'en serais pas surpris. Sa femme aura voiture, loge à l'Opéra, des diamants et des toilettes autant que Mme de Thaller...

—Eh! que m'importent de telles choses!

—C'est entendu. Je te le présenterai samedi...

Mais Mlle Gilberte n'était pas de ces jeunes filles qui, par timidité, par faiblesse, se laissent engager contre leur volonté, et engager si avant que plus tard elles ne peuvent plus reculer. Une discussion devant avoir lieu, elle préférait la subir immédiatement.

—Une présentation est absolument inutile, mon père, déclara-t-elle résolument.

—Parce que?

—Je vous l'ai dit, je ne veux pas me marier.

—Et si je veux, moi.

—Je suis prête à vous obéir en tout, sauf en cela...

—En cela comme en tout le reste! interrompit le caissier du Crédit mutuel d'une voix tonnante...

Et enveloppant sa femme et ses enfants d'un regard gros de défiances et de menaces:

—En cela, comme en tout, répéta-t-il, parce que je suis le maître et que je saurai le montrer. Oui, je vous le montrerai, car je suis las de voir ma famille liguée contre mon autorité...

Et il sortit en fermant la porte si violemment, que les cloisons en tremblèrent.

—Tu as tort de tenir ainsi tête à ton père, ma fille, murmura la faible Mme Favoral.

Le fait est que la pauvre femme ne comprenait pas que sa fille pût repousser l'unique moyen qu'elle eût de rompre avec la plus triste des existences.

—Laisse-toi toujours présenter ce jeune homme, dit-elle. Il se peut qu'il te plaise...

—Je suis sûre qu'il ne me plaira pas...

Elle dit cela d'un tel accent, que Mme Favoral en fut soudainement éclairée.

—Mon Dieu! murmura-t-elle, Gilberte, ma fille chérie, aurais-tu donc un secret que ta mère ne connaît pas?