XIV
Oui, Mlle Gilberte avait son secret.
Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, et de ceux qui, selon l'expression des bonnes femmes, doivent réjouir les anges.
Le printemps de cette année ayant été d'une rare clémence, Mme Favoral et sa fille avaient pris l'habitude d'aller chaque jour respirer le grand air à la place Royale.
Elles emportaient leur ouvrage, crochet ou tapisserie, de sorte que cette distraction salutaire ne diminuait en rien le produit de leur semaine.
C'est pendant ces promenades que Mlle Gilberte avait fini par remarquer un jeune homme, un inconnu, qu'elle rencontrait, toujours au même endroit.
De haute taille et robuste, il avait grand air sous ses modestes vêtements, dont la propreté recherchée trahissait une gêne qui veut être respectée. Il portait toute sa barbe, et son visage intelligent et fier était éclairé par de grands yeux noirs, de ces yeux dont le regard droit et clair déconcerte les coquins et les fourbes.
Jamais, en passant près de Mlle Gilberte, il ne manquait de baisser ou de détourner légèrement la tête, et malgré cela, et malgré l'expression de respect qu'elle avait surprise sur son visage, elle ne pouvait s'empêcher de rougir.
—Ce qui est absurde, pensait-elle, car enfin que m'importe ce jeune homme!...
L'infaillible instinct, qui est l'expérience des jeunes filles inexpérimentées, lui disait que ce n'était pas le hasard seul qui plaçait cet inconnu sur son passage. Elle voulut cependant en avoir le cœur net.
Elle sut si bien s'y prendre avec sa mère, que tous les jours de la semaine qui suivit, le moment de leur promenade fut changé. Tantôt elles sortaient dès midi, tantôt passé quatre heures.
Quelle que fut l'heure, toujours Mlle Gilberte, en dépassant la rue des Minimes, apercevait son inconnu sous les arcades, arrêté à la vitre de quelque magasin de bric-à-brac et épiant du coin de l'oeil.
Paraissait-elle, il quittait son poste et hâtait assez le pas pour la croiser devant la grille de la place.
—C'est une persécution! se disait Mlle Gilberte.
Comment donc n'en parla-t-elle pas à sa mère? Pourquoi donc ne lui confia-t-elle rien le jour où, s'étant mise par hasard à la fenêtre, elle vit le «persécuteur» passant devant la maison, le nez en l'air?
—Est-ce que je deviens folle! se disait-elle, sérieusement irritée contre elle-même. Je ne veux plus penser à lui.
Elle y pensait pourtant, quand une après-midi que sa mère et elle travaillaient, assises sur le banc qu'elles avaient choisi, elle vit son inconnu venir s'installer non loin d'elles.
Il était accompagné d'un homme âgé, à tournure militaire, portant de longues moustaches blanches et ayant à la boutonnière la rosette de la Légion d'honneur.
—Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant un prétexte pour demander à sa mère de changer de place.
Mais déjà le jeune homme et le vieillard avaient installé leurs chaises et s'étaient assis de façon à ce que Mlle Gilberte ne perdît pas un mot de ce qu'ils allaient dire.
Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.
—Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même, mon cher comte, commença-t-il: vous qui avez été le meilleur ami de mon pauvre père, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'étais enfant, et qui ne m'avez jamais perdu de vue...
—C'est-à-dire que je réponds de toi corps pour corps, mon garçon, interrompit le vieux. Mais, continue...
—J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Trégars. Ma famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'alliée de toutes les grandes familles.
—Parfaitement exact! déclara le bonhomme.
—Malheureusement ma fortune n'est pas à la hauteur de ma noblesse. Lorsque ma mère mourut en 1856, mon père, qui l'adorait, en conçut un tel chagrin, que le séjour de notre château de Trégars, où il avait passé toute sa vie, lui parut insupportable.
Il vint à Paris, ce qui n'offrait nul inconvénient, puisqu'alors nous étions riches, et il se lia avec des gens qui ne tardèrent pas à lui inoculer la fièvre du moment. On lui prouva qu'il était fou de conserver des terres qui lui rapportaient à grand'peine quarante mille francs par an, et dont il trouverait aisément plus de deux millions, lesquels, placés seulement à cinq, lui constitueraient cent mille livres de rentes. Il vendit donc tout, à l'exception de notre domaine patrimonial de Trégars, sur la route de Quimper à Audierne, et se lança dans la spéculation.
Il fut assez heureux, d'abord. Mais il était trop probe et trop loyal pour être heureux longtemps. Une affaire à laquelle il s'intéressa au commencement de 1869 tourna mal. Ses associés s'enrichirent; lui, je ne sais comment, fut ruiné et faillit être compromis. Il en mourut de douleur moins d'un mois après.
De la tête, le vieux soldat approuvait.
—Bien, mon garçon, dit-il, seulement tu es trop modeste, et il est une circonstance importante que tu négliges.
Tu avais le droit, lors des mauvaises affaires de ton père, de réclamer et de garder la fortune de ta mère, c'est-à-dire une trentaine de mille livres de rentes. Non-seulement tu ne l'as pas fait, mais tu as tout abandonné aux créanciers, mais tu as vendu, pour leur en donner le prix, le domaine de Trégars, à l'exception du vieux château et de son parc, de telle sorte que ton père est mort ruiné, mais ne devant pas un sou. Et cependant, tu savais comme moi que ton père a été trompé et dépouillé par des misérables, qui depuis, roulent carrosse, et auxquels, si la justice s'en mêlait, il serait peut-être encore possible de faire rendre gorge...
Le front penché sur sa tapisserie, Mlle Gilberte semblait travailler avec une incomparable ardeur.
La vérité est qu'elle ne savait comment dissimuler la rougeur de ses joues et le tremblement de ses mains. Elle avait comme un nuage devant les yeux, et c'est au hasard qu'elle poussait son aiguille.
A peine lui restait-il assez de présence d'esprit pour répondre à Mme Favoral, laquelle ne s'apercevait de rien, et lui adressait de temps à autre la parole.
C'est que le sens de cette scène était trop clair pour lui échapper.
—Ils se sont entendus, pensait-elle. C'est pour moi seule qu'ils parlent...
Le jeune homme, Marius de Trégars, poursuivait:
—Je mentirais, mon vieil ami, si je vous disais que je fus insensible à notre ruine. Si philosophe qu'on soit, ce n'est pas sans serrement de cœur qu'on passe d'un hôtel somptueux à une triste mansarde. Mais ce qui me désolait plus que tout le reste, c'est que je me voyais forcé de renoncer à des travaux qui avaient fait la joie de ma vie, et sur lesquels je fondais les plus magnifiques espérances. Une vocation positive, exaltée par les hasards de mon éducation, m'avait poussé vers les sciences physiques.
Depuis plusieurs années, j'avais appliqué tout ce que j'ai d'intelligence et d'énergie à des études sur l'électricité. Faire de l'électricité un moteur incomparable remplaçant la vapeur, tel était le but que je poursuivais sans relâche. Déjà, vous le savez, j'avais, quoique bien jeune, obtenu des résultats dont le monde savant s'était ému. Il m'avait semblé entrevoir le mot d'un problème dont la solution changerait la face du globe... La ruine était l'anéantissement de mes espérances, la perte totale du fruit de mes travaux... C'est que mes expériences étaient coûteuses, c'est qu'il fallait de l'argent, et beaucoup, pour payer les produits qui m'étaient indispensables et faire fabriquer les appareils que j'imaginais...
Et j'allais être réduit à gagner mon pain de chaque jour...
J'étais bien près du désespoir, lorsque je rencontrai un homme que j'avais vu chez mon père autrefois, et qui m'avait paru s'intéresser à mes recherches. C'est un spéculateur, nommé Marcolet. Mais ce n'est pas à la Bourse qu'il travaille. L'industrie est la forêt de Bondy où il opère. Il achète les blés en herbe et engrange les moissons d'autrui. Sans cesse à la piste des chercheurs obstinés qui crèvent de faim dans leurs greniers, il leur apparaît aux heures de crise suprême. Il les plaint, il les encourage, il les console, il les aide, et il est bien rare qu'il ne réussisse pas à devenir propriétaire de leur découverte. Parfois il se trompe. Alors il en est quitte pour passer par profits et pertes quelques billets de mille francs. Mais s'il a vu juste, c'est par centaines de mille francs que se chiffrent les bénéfices. Et combien de brevets exploite-t-il ainsi! De combien d'inventions recueille-t-il les résultats, qui sont une fortune, dont les inventeurs n'ont pas de souliers aux pieds! Car tout lui est bon, et c'est avec la même avidité qu'il défend un sirop contre la toux dont il a acheté la formule à un pauvre diable de pharmacien, et une pièce de machine à vapeur dont le brevet lui a été vendu par un mécanicien de génie.
Et cependant Marcolet n'est pas un méchant homme. Voyant ma situation, il me proposa, moyennant une somme de [note du transcripteur: texte manque] par an, d'entreprendre certaines études de chimie industrielle qu'il m'indiqua. J'acceptai. Dès le lendemain, je louai, rue des Tournelles, un rez-de-chaussée où j'installai mon laboratoire, et je me mis à l'œuvre... Voilà un an de cela.
Marcolet doit être content. Déjà, je lui ai trouvé pour la teinture de la soie une nuance nouvelle dont le prix de revient est presque nul... Moi, je vivais, ayant réduit mes besoins au strict nécessaire, consacrant tout ce que mon travail me rapporte, à poursuivre le problème dont la découverte serait pour moi la gloire et la fortune...
Palpitante d'une inexprimable émotion, Mlle Gilberte écoutait ce jeune homme, un inconnu pour elle, l'instant d'avant, et dont maintenant elle savait la vie comme si elle l'eût vécue tout entière près de lui.
Car l'idée, certes, ne lui venait pas de suspecter sa sincérité.
Aucune voix, jamais, n'avait vibré à son oreille comme cette voix dont les sonorités graves et émues éveillaient en elle des sensations étranges et des légions de pensées qu'elle ne soupçonnait pas.
Elle s'étonnait de l'accent de simplicité dont il parlait de l'illustration de sa famille, de son opulence passée, de sa pauvreté présente, de ses obscurs travaux et de ses hautes espérances.
Elle admirait le dédain superbe de l'argent qui éclatait en chacune de ses paroles.
Il était donc un homme, au moins, qui le méprisait, cet argent, devant lequel jusqu'ici elle avait vu à plat ventre dans la boue, tous les gens qu'elle connaissait...
Mais après un moment de silence, toujours s'adressant en apparence à son vieux compagnon, Marius de Trégars poursuivait:
—Je le répète, parce que c'est l'expression de la vérité, mon vieil ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes les facultés de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne soupçonnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'étais ruiné, c'était uniquement par un acte de ma volonté. J'éprouvais des jouissances positives à me répéter que moi, le marquis de Trégars, j'avais eu cent mille livres de rentes, et à sortir l'instant d'après pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitière mes provisions de la journée.
J'étais fier de penser que c'était à mon travail seul, à la besogne que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon œuvre. Et des sommets où m'emportait l'aile de la science, je prenais en pitié votre existence moderne, cette mêlée ridicule et tragique de passions, d'intérêts et de convoitises, ce combat sans merci ni trêve dont la loi est: Malheur aux faibles! où quiconque tombé est foulé aux pieds!...
Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal éteint sous ses cendres, se réveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse... J'ai eu des heures de délire, de découragement et de détresse, où ma solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui soulève des montagnes, la foi en moi et en mon œuvre... Et bientôt apaisé, je m'endormais dans la pourpre de l'espérance, voyant tout au fond de l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succès...
Telle était exactement ma situation, quand une après-midi du mois de février, après une expérience sur laquelle j'avais beaucoup compté, et qui venait d'échouer misérablement, je vins sur cette place respirer quelques bouffées d'air pur.
Il faisait une journée de printemps, tiède et toute ensoleillée. Les pierrots pépiaient sur les branches gonflées de sève, des bandes d'enfants couraient le long des allées en poussant des cris joyeux.
Je m'étais assis sur un banc, ruminant les causes de ma déconvenue, lorsque deux femmes passèrent près de moi, l'une âgée déjà, l'autre toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est à peine si j'avais eu le temps de les entrevoir.
Mais la démarche de la jeune fille et la noble simplicité de son maintien m'avaient frappé à ce point que je me levai et que je me mis à la suivre, avec l'intention de la dépasser et de revenir ensuite sur mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus ébloui. Au moment où mes yeux rencontrèrent les siens, une voix au dedans de moi s'éleva, me criant que c'était fini désormais, et que ma destinée était fixée...
—Et il m'en souvient, mon cher garçon, fit le vieux soldat, d'un ton d'amicale raillerie, car tu vins me rendre visite le soir même, toi que je n'avais pas vu depuis des mois.
Marius de Trégars ne releva pas l'observation.
—Et cependant, continua-t-il, vous savez que je ne suis pas homme à subir une première impression. Je luttai. Avec une sombre énergie je m'efforçai d'écarter cette image radieuse que j'emportais en mon âme, qui ne me quittait plus, qui me poursuivait au plus fort de mes études. Tentatives inutiles! Ma pensée ne m'obéissait plus, ma volonté m'échappait. C'était bien un de ces amours qui s'emparent de l'être entier, qui dominent tout, et qui font de la vie une ineffable félicité ou un supplice sans nom, selon qu'ils sont heureux ou malheureux.
Ah! que de journées alors j'ai passées, à attendre et à épier celle que j'avais ainsi entrevue et qui ignorait jusqu'à mon existence, dont cependant elle était l'arbitre! Et quelles palpitations insensées, quand après des heures d'impatiences dévorantes, je voyais, au détour de la rue, flotter un pli de sa robe. Je la revis souvent, toujours avec la même femme âgée, sa mère. Elles avaient adopté sur cette place, un banc, toujours le même, et elles travaillaient à des ouvrages de couture avec une assiduité qui me donnait à penser qu'elles vivaient de leur travail...
Brusquement, il fut interrompu par son compagnon.
Le vieux gentilhomme craignit que l'attention de Mme Favoral ne fût à la fin éveillée par des allusions trop directes.
—Prends garde, garçon! dit-il à demi-voix, non si bas, toutefois, que Mlle Gilberte ne l'entendît.
Mais il eût fallu bien autre chose pour distraire Mme Favoral de ses tristes réflexions. Elle songeait à une scène qui avait eu lieu entre son mari et son fils. Elle pensait que Maxence lui avait demandé de l'argent la veille, et qu'elle n'en avait plus guère. Justement elle venait d'achever sa bande de tapisserie, et désolée de perdre une minute:
—Peut-être serait-il temps de rentrer, dit-elle à sa fille, je n'ai plus rien à faire.
Mlle Gilberte tira de son panier à ouvrage un morceau de canevas, et le donnant à sa mère:
—Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix troublée. Restons encore un peu...
Et Mme Favoral s'étant remise à l'œuvre, Marius de Trégars reprit:
—La pensée que celle que j'aimais était pauvre m'enchantait. N'était-ce pas un rapprochement déjà, que cette communauté de situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je travaillerais pour elle et pour sa mère, et qu'elles me devraient une aisance honorable, mais modeste comme nos goûts...
Mais je ne suis pas de ces rêveurs qui confient leur destinée aux ailes des chimères. Avant de rien entreprendre, je résolus de m'informer. Hélas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes beaux rêves s'envolèrent.. Je sus qu'elle était riche, très-riche même. On m'apprit que son père était un de ces hommes dont l'intègre probité s'enveloppe de formes austères et dures. Il devait sa fortune, m'affirma-t-on, à son seul travail, mais aussi à des prodiges d'économie et aux plus sévères privations. On me dit qu'il professait un culte pour cet argent qui lui avait tant coûté, et que jamais certainement il n'accorderait sa fille à un homme sans fortune.
Il était inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes pensées, de mes espérances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A l'instant, je vis s'ouvrir un abîme entre moi et celle que j'aime plus que la vie, mais moins que ma dignité. Quand on s'appelle Génost de Trégars, on nourrit sa femme, fût-ce en servant les maçons. Et la pensée de devoir une fortune à celle que j'épouserais me la ferait prendre en exécration...
Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et il doit vous souvenir que vous me répondiez que j'étais singulièrement outrecuidant de me révolter ainsi d'avance, parce que bien certainement un millionnaire ne donne pas sa fille à un noble ruiné, aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets, à un pauvre diable de chercheur qui bâtit les châteaux de son avenir sur la solution d'un problème inutilement poursuivi par les plus beaux génies...
C'est alors que mon désespoir m'inspira une résolution extrême, folle sans doute, et à laquelle pourtant, vous, le comte de Villegré, le vieil ami de mon père, vous avez consenti à vous prêter...
Je me dis que je m'adresserais à elle, à elle seule, et qu'elle saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspiré.
Je me dis que j'irais à elle, et que je lui dirais:
«Voici qui je suis et ce que je suis... Par pitié, accordez-moi trois ans de répit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible. En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main... De ce jour j'abandonne mon œuvre pour des travaux d'une utilité immédiate. L'industrie a des trésors pour les inventeurs... Mon Dieu! si vous pouviez lire dans mon âme, vous ne me refuseriez pas ce répit que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grâce, un seul... C'est l'arrêt de ma destinée que j'attends!...»
Trop grand était le désarroi de la pensée de Mlle Gilberte, pour qu'elle songeât à s'offenser de cette démarche étrange...
Elle se dressa toute frissonnante, et s'adressant à Mme Favoral:
—Viens, maman, dit-elle, viens, je sens que j'ai pris froid... Je veux rentrer... réfléchir... Demain, oui, demain, nous reviendrons!...
Si abîmée en ses méditations que fût Mme Favoral, et à mille lieues de la situation présente, il était impossible qu'elle ne remarquât pas le trouble affreux de sa fille, l'altération de ses traits et l'incohérence de ses paroles.
—Qu'as-tu? demanda-t-elle tout inquiète, que me dis-tu?
—Je me sens souffrante, répondit la jeune fille d'une voix à peine distincte, très souffrante... viens, rentrons!...
Elles s'éloignèrent, en effet, et à peine à la maison Mlle Gilberte se réfugia dans sa chambre. Elle avait hâte d'être seule, pour se ressaisir elle-même, pour rassembler ses idées, plus éparpillées que les feuilles sèches par un vent d'orage.
C'était un événement énorme qui venait de tomber soudainement dans sa vie si monotone et si calme, un événement inconcevable, inouï, et dont les conséquences devaient peser sur tout son avenir.
Étourdie encore, elle se demandait presque si elle n'était pas le jouet d'une hallucination, et si réellement il s'était trouvé un homme pour concevoir et exécuter ce projet audacieux, de venir, sous l'oeil de sa mère, lui dire son amour et lui demander en échange un engagement solennel.
Mais ce qui la stupéfiait bien plus encore, ce qui la confondait, c'était d'avoir enduré une telle tentative.
Quelle influence despotique subissait-elle donc! A quels sentiments indéfinissables avait-elle obéi!
Si encore elle n'eût fait que tolérer! Mais elle avait fait plus, elle avait encouragé. Retenir sa mère qui voulait rentrer, et elle l'avait retenue, n'était-ce pas dire à cet inconnu:
—Poursuivez, je le permets, j'écoute.
Il avait poursuivi, en effet.
Et elle, au moment de s'éloigner, elle s'était engagée formellement à réfléchir, et à revenir le lendemain à une heure convenue, rendre une réponse. Elle avait donné un rendez-vous, en un mot.
C'était à mourir de honte. Et comme si elle eût eu besoin du bruit de ses paroles pour se convaincre de la réalité du fait, elle se répétait à voix haute:
—J'ai donné un rendez-vous, moi, Gilberte, à un homme que mes parents ne connaissaient pas, et dont hier encore j'ignorais le nom!...
Pourtant, elle ne pouvait prendre sur elle de s'indigner de l'imprudente hardiesse de sa conduite. L'amertume des reproches qu'elle s'adressait n'était pas sincère. Et elle le sentait si bien, qu'à la fin:
—C'est une hypocrisie indigne de moi, s'écria-t-elle, puisque maintenant encore, et sans l'excuse de la surprise, je n'agirais pas autrement.
C'est que plus elle réfléchissait, moins elle parvenait à découvrir l'ombre seulement d'une intention offensante dans tout ce qu'avait dit Marius de Trégars. Par le choix de son confident: un vieillard, un ami de sa famille, un homme d'une haute honorabilité, il avait, autant qu'il était en lui, fait excuser la témérité de la démarche et sauvé le plus scabreux de la situation. Et il était impossible de douter de sa sincérité, de suspecter la loyauté de ses intentions.
Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti extrême adopté par M. de Trégars était compréhensible.
Par son orgueil à elle-même, elle s'expliquait son orgueil à lui.
Pas plus que lui, à sa place, elle n'eût voulu s'exposer à l'humiliation d'un refus assuré.
Dès lors, qu'y avait-il de si extraordinaire à ce qu'il vînt à elle directement, à ce que franchement et loyalement il lui exposât sa situation, ses projets et ses espérances?...
—Mon Dieu! se disait-elle, épouvantée de cet examen de conscience et des sentiments qu'elle découvrait tout au fond de son âme, mon Dieu! je ne me reconnais plus! Ne voilà-t-il pas que je l'approuve!...
Eh bien! oui, elle l'approuvait, attirée, séduite par l'étrangeté même de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite de Marius de Trégars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus légitimes à l'honneur de son nom, et se condamnant à vivre de son travail.
—Celui-là, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en être fière!...
Involontairement, elle le comparaît aux seuls hommes qu'elle connût: à M. Favoral, dont l'âpre lésine avait été le désespoir des siens; à Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses désordres avec le prix du travail de sa mère et de sa sœur...
Combien autre était Marius! S'il était pauvre, c'est qu'il le voulait bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait. Elle était sûre que dans le délai qu'il demandait, il saurait conquérir cette fortune devenue nécessaire. Il se présenterait alors, hautement; il l'arracherait à ce milieu d'âpres convoitises et de débats mesquins où elle semblait condamnée à vivre, elle serait la marquise de Trégars.
—Pourquoi donc ne pas répondre: oui? pensait-elle, avec les émotions poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il possède.
Et quelle partie pour Mlle Gilberte, et quel enjeu!
Si elle allait s'être trompée? Si Marius n'était qu'un de ces misérables qui ont élevé la séduction à la hauteur d'un art! S'appartiendrait-elle après avoir répondu? Savait-elle à quels hasards l'exposait un tel engagement? N'allait-elle pas courir les yeux bandés vers ces périls décevants où une jeune fille laisse sa réputation quand elle sauve son honneur!...
L'idée lui venait bien de consulter sa mère. Mais elle savait la timidité craintive de Mme Favoral, et qu'elle était aussi incapable de donner un conseil que de faire prévaloir sa volonté. Elle serait effrayée, approuverait tout, et à la première alerte avouerait tout...
—Suis-je donc si faible et si veule, pensait la jeune fille, que je ne sache pas, quand il s'agit de moi seule, prendre seule une détermination!...
Il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, mais au matin sa résolution était prise.
Et vers une heure:
—Ne sortons-nous pas? demanda-t-elle à sa mère.
Mme Favoral hésitait:
—Ces premières belles journées sont perfides, objecta-t-elle, tu as eu froid hier...
—J'étais vêtue trop légèrement... Aujourd'hui j'ai pris mes précautions.
Elles se mirent donc en route, munies de leur ouvrage, et vinrent s'établir sur leur banc accoutumé.
Avant même de franchir la grille, Mlle Gilberte avait reconnu Marius de Trégars et le comte de Villegré, se promenant dans une des contre-allées. Bientôt, comme la veille, ils allèrent prendre deux chaises et s'installèrent près du banc.
Jamais le cœur de la jeune fille n'avait battu avec une telle violence. Prendre une résolution est bien, mais encore faut-il avoir la force de l'exécuter. Et elle en était à se demander s'il lui serait possible d'articuler une syllabe.
Enfin, rassemblant tout son courage:
—Tu ne crois pas aux rêves, toi, maman? interrogea-t-elle.
Sur ce sujet, pas plus que sur quantité d'autres, Mme Favoral n'avait d'opinion.
—Pourquoi, fit-elle, me demandes-tu cela?
—C'est que j'en ai eu un, étrange, et qui m'a bouleversée.
—Oh!...
—Il m'a semblé, que tout à coup, un jeune homme que je ne connaissais pas se dressait devant moi... Il eût été bien heureux, me disait-il, de demander ma main, mais il ne l'osait pas, étant très-pauvre... Et il me suppliait d'attendre trois ans, pendant lesquels il ferait fortune...
Mme Favoral souriait.
—C'est tout un roman, dit-elle.
—Mais ce n'était pas un roman, dans mon rêve, interrompit vivement Mlle Gilberte... Ce jeune homme s'exprimait d'un accent de conviction si profonde, qu'il m'était comme impossible de douter de lui-même, je me disais qu'il serait incapable de cette odieuse lâcheté d'abuser de la crédulité confiante d'une pauvre fille...
—Et que lui as-tu répondu?...
En dérangeant presque imperceptiblement sa chaise, Mlle Gilberte pouvait, de l'angle de la paupière, apercevoir M. de Trégars. Evidemment, il ne perdait pas une des paroles qu'elle adressait à sa mère. Il était plus blanc qu'un linge, et son visage trahissait une affreuse anxiété.
Cela lui donna l'énergie de dompter les dernières révoltes de sa conscience.
—Répondre était pénible, prononça-t-elle, et cependant j'ai osé lui répondre. Je lui ai dit: «Je vous crois et j'ai foi en vous. Loyalement et fidèlement j'attendrai votre succès. Mais jusque-là, nous devons être l'un pour l'autre des étrangers. Ruser, tromper et mentir serait indigne de nous. Vous ne voudriez pas exposer à un soupçon celle qui doit être votre femme!»
—Très-bien! approuva Mme Favoral, seulement je ne te croyais pas si romanesque...
Elle riait, la bonne dame, mais non si haut que Mme Gilberte n'entendît la réponse de M. de Trégars.
—Comte de Villegré, disait-il, mon vieil ami, recevez le serment que je fais devant Dieu de consacrer ma vie à celle qui n'a pas douté de moi. Nous sommes aujourd'hui le 4 mai 1870; le 4 mai 1873, j'aurai réussi, je le sens, je le veux, il le faut...
XV
C'en était fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-même irrévocablement. Prospère ou misérable, sa destinée désormais dépendait d'un autre. Le branle donné à la roue, elle ne devait plus espérer en régler la direction, pas plus qu'on ne peut prétendre maîtriser la course de la bille d'ivoire lancée sur le plateau de la roulette.
Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup, l'avait enveloppée, ressentait-elle un étonnement immense mêlé d'appréhensions inexpliquées et de vagues terreurs.
Rien de changé, en apparence, autour d'elle. Père, mère, frère, amis, gravitaient mécaniquement dans leur orbe accoutumé. Les mêmes faits quotidiens se répétaient monotones et réguliers comme le tic-tac de la pendule.
Et pourtant un événement était survenu, plus prodigieux pour elle qu'un déplacement de montagnes.
Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait à répéter à mi-voix:
—Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!
Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait le secret qui palpitait en elle.
La singularité de la situation était bien faite d'ailleurs pour la troubler et confondre son esprit.
Dominée par les circonstances, elle avait, au mépris de toutes les idées reçues et des plus vulgaires convenances, écouté les promesses passionnées d'un inconnu, et elle lui avait engagé sa vie. Et le pacte conclu et solennellement juré, ils s'étaient séparés, sans savoir quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.
—Et cependant, se disait la pauvre jeune fille, devant Dieu, M. de Trégars est mon fiancé... Il est mon fiancé, et jamais directement nous n'avons échangé un mot. Si nous venions à nous rencontrer dans le monde, il nous faudrait feindre de ne pas nous connaître. S'il passe près de moi dans la rue, il n'a pas le droit de me saluer. Je ne sais où il est, ni ce qu'il devient, ni ce qu'il fait!...
Elle ne l'avait plus revu, en effet; il n'avait pas donné signe de vie, tant fidèlement il se conformait à la volonté qu'elle avait exprimée. Et peut-être du fond du cœur, et sans se l'avouer, l'eût-elle souhaité moins scrupuleux. Peut-être n'eût-elle pas été bien irritée de le voir quelquefois, comme jadis, se glisser à son passage, sous les vieilles arcades de la rue des Vosges.
Mais tout en souffrant de cette séparation, elle en concevait du caractère de Marius une estime plus haute. Car elle était bien sûre qu'il souffrait autant et plus qu'elle de la contrainte qu'il s'imposait.
Aussi, occupait-il constamment sa pensée. Elle ne se lassait pas de repasser dans son esprit tout ce qu'il avait raconté de son passé; elle cherchait à se rappeler ses moindres paroles, et jusqu'aux inflexions de sa voix.
Et, à force de vivre ainsi avec le souvenir de Marius de Trégars, elle se familiarisait avec lui, dupe à ce point de l'illusion de l'absence, qu'elle finissait par se persuader qu'elle le connaissait mieux de jour en jour.
Déjà, près d'un mois s'était écoulé, quand, une après-midi encore, en arrivant à la place Royale, elle le reconnut, debout, près de ce banc où ils avaient si étrangement échangé leurs promesses.
Et il la vit bien venir, lui aussi, elle le comprit à son geste. Mais quand elle ne fut plus qu'à quelques pas, il s'éloigna rapidement, laissant sur le banc un journal plié.
Pour bien peu, Mme Favoral l'eût rappelé, afin de le lui rendre. Mlle Gilberte l'en dissuada.
—Bast! laisse donc, maman, dit-elle, est-ce que cela vaut la peine?... Et d'ailleurs ce monsieur est trop loin, maintenant...
Mais tout en préparant la tapisserie qu'elle brodait, avec cette dextérité qui jamais ne fait défaut aux jeunes filles les plus naïves, elle glissa le journal dans son panier à ouvrage.
N'était-elle pas sûre qu'il avait été laissé là pour elle!
Aussi, à peine rentrée, courut-elle s'enfermer dans sa chambre, et après d'assez longues recherches à travers les colonnes, elle lut:
«Un des plus riches et des plus intelligents industriels de Paris, M. Marcolet, vient de se rendre acquéreur, à Grenelle, des vastes terrains de la succession Lacoche. Il se propose d'y construire une fabrique de produits chimiques dont la direction serait confiée à M. de T...»
«Quoique fort jeune encore, M. de T... s'est fait un nom par ses remarquables travaux sur l'électricité. Peut-être était-il à la veille de résoudre le problème si controversé de la locomotion par l'électricité, quand la ruine de son père vint arrêter ses études.
«C'est à l'industrie qu'il demande aujourd'hui le moyen de poursuivre ses coûteuses expériences. Il n'est pas le premier à s'engager dans cette voie. N'est-ce pas à l'invention de l'injecteur qui porte son nom, que l'ingénieur Giffard doit la fortune qui lui permet de continuer à chercher la direction des ballons? Pourquoi M. de T..., qui a le même courage, n'aurait-il pas le même bonheur?...»
—Ah! il ne m'oublie pas, se dit Mlle Gilberte, émue jusqu'aux larmes par cet article, qui n'était cependant qu'une réclame rédigée à l'insu de M. de Trégars par M. Marcolet lui-même.
Elle était encore sous cette impression, songeant que déjà Marius était à l'œuvre, lorsque son père lui annonça qu'il avait découvert un mari, lui signifiant d'avoir à le trouver à son goût, puisque lui, le maître, il le jugeait convenable.
De là l'énergie de ses refus.
Mais de là aussi l'imprudente vivacité qui avait éclairé Mme Favoral et qui lui faisait dire:
—Tu me caches quelque chose, Gilberte?...
Jamais la jeune fille n'avait été aussi cruellement embarrassée qu'elle l'était en ce moment, par cette perspicacité si soudaine et si imprévue.
Devait-elle se confier à sa mère?
Elle n'y avait en vérité aucune répugnance, bien certaine d'avance de l'inépuisable indulgence de la pauvre femme, sans compter qu'il lui eût été bien doux d'avoir enfin quelqu'un à qui parler de Marius.
Mais elle savait que son père n'était pas homme à renoncer à un projet conçu par lui. Elle savait qu'il reviendrait à la charge obstinément, sans paix ni trêve. Or, comme elle était résolue à résister avec une non moins implacable opiniâtreté, elle prévoyait des luttes terribles, toutes sortes de violences et de persécutions.
Informée de la vérité, Mme Favoral aurait-elle la force de résister à ces orages de tous les jours? Un moment ne viendrait-il pas, où, sommée par son mari d'expliquer les refus de sa fille, menacée, terrifiée, elle confesserait tout?...
D'un coup d'oeil, Mlle Gilberte évalua le danger, et puisant dans la nécessité une audace bien éloignée de son caractère:
—Tu te trompes, chère mère, dit-elle, je ne t'ai rien caché.
Peu convaincue, Mme Favoral hochait la tête.
—Alors, fit-elle, tu céderas.
—Jamais.
—Il est donc une raison que tu ne me dis pas...
—Aucune, sinon que je ne veux pas te quitter. As-tu pensé, parfois, à ce que serait ton existence, si je n'étais plus là?... T'es-tu demandé ce que tu deviendrais entre mon père, dont le despotisme se fera plus lourd avec l'âge, et mon frère?...
Toujours empressée à défendre son fils:
—Maxence n'est pas méchant, interrompit-elle... Va, il saura bien me récompenser des quelques chagrins qu'il me cause...
La jeune fille eut un geste de doute.
—Je le souhaite, chère mère, dit-elle, et de toutes les forces de mon âme, mais je n'ose l'espérer... Son repentir, ce soir, était grand et sincère, mais se le rappellera-t-il demain?... Ne sais-tu pas, d'ailleurs, que le parti de mon père est bien pris de se séparer de Maxence?... Te vois-tu seule ici, avec mon père!...
A cette seule perspective, Mme Favoral frissonna.
—Je ne souffrirais pas longtemps, murmura-t-elle.
Mlle Gilberte l'embrassa.
—Eh! c'est parce que je veux que tu vives pour être heureuse, s'écria-t-elle, que je refuse de me marier. Ne faut-il pas que tu aies ta part de bonheur en ce monde. Va, laisse-moi faire. Sais-tu quels dédommagements l'avenir te réserve? D'ailleurs, ce parti que mon père m'a choisi ne me convient pas. Un homme de Bourse, qui ne penserait qu'à l'argent, qui vérifierait mes comptes de ménage, comme papa vérifie les tiens, ou qui me chargerait de diamants et de cachemires comme Mme de Thaller, pour servir d'enseigne à sa boutique?... Non, je n'en veux pas! Ainsi, mère chérie, sois brave, prends bien le parti de ta fille, et nous serons vite débarrassées de cet épouseur.
—Oh! ton père te l'amènera, il l'a dit.
—Eh bien! s'il revient trois fois, il aura du courage...
Mais la porte du salon s'ouvrit brusquement.
—Qu'est-ce que vous complotez encore? cria la voix irritée du maître. Et toi, madame Favoral, pourquoi ne viens-tu pas te coucher?...
La pauvre esclave obéit sans mot dire. Et tout en regagnant sa chambre:
—De tristes jours se préparent, pensait Mlle Gilberte. Mais bast! quand je souffrirais un peu, ne serais-je pas bien à plaindre? Est-ce que Marius se plaint, lui qui renonce pour moi à ses plus chères espérances, lui qui, si fier et si désintéressé, se fait l'employé de M. Marcolet et ne se préoccupe plus que de gagner de l'argent!
Les tristes prévisions de Mlle Gilberte ne devaient que trop se réaliser.
Lorsque M. Favoral se montra, le lendemain matin, il avait le front assombri et les lèvres contractées de l'homme qui a passé la nuit à ruminer un plan dont il ne s'écartera pas.
Au lieu de partir pour son bureau sans mot dire à personne, selon son habitude, il appela au salon sa femme et ses enfants.
Et après avoir soigneusement poussé le verrou des portes, s'adressant à Maxence:
—Vous allez, lui commanda-t-il, me dresser la liste de vos créanciers... Tâchez de n'en oublier aucun, et que ce soit prêt le plus tôt possible.
Mais Maxence n'était plus le même.
A la suite des reproches si terribles et si mérités de sa sœur, une révolution salutaire s'était opérée en lui. Pendant cette nuit qui venait de s'écouler, il avait réfléchi à sa conduite, depuis quatre ans; et il en avait été consterné et épouvanté. Son impression avait été celle de l'ivrogne, qui, revenu à la raison, se remémore les actes ridicules ou dégradants qui lui ont été inspirés par l'alcool, et, confus et humilié, se jure de ne plus boire.
Ainsi Maxence s'était fait le serment, et en se jurant bien que ce ne serait pas un serment d'ivrogne, de changer de vie. Et son attitude et son regard annonçaient la fierté des grandes résolutions.
Au lieu de baisser la tête sous le regard irrité de M. Favoral, et de balbutier des excuses et de vagues promesses:
—Vous donner la liste que vous me demandez, est inutile, mon père, répondit-il. Je suis d'âge à porter la responsabilité de mes actes. Je saurai réparer mes folies. Ce que je dois, je le payerai. Aujourd'hui même je verrai mes créanciers et je prendrai des arrangements avec eux.
—Bien, Maxence! s'écria Mme Favoral ravie.
Mais il n'était pas de retour possible, avec le caissier du Comptoir de crédit mutuel.
—Voilà de belles paroles! ricana-t-il, seulement je doute que les tailleurs et les chemisiers consentent à s'en payer. C'est pourquoi j'exige cette liste...
—Cependant...
—C'est moi qui payerai, Je n'entends pas que la scène d'hier, à mon bureau, se renouvelle. Il ne peut pas être dit que mon fils est un faiseur de dupes au moment où je trouve pour ma fille un parti inespéré...
Et se tournant vers Mme Gilberte:
—Car je te suppose revenue à des idées plus raisonnables? prononça-t-il.
La jeune fille secoua la tête.
—Mes idées sont ce qu'elles étaient hier soir.
—Ah! ah!
—Ainsi, je vous en supplie, mon père, n'insistez pas. A quoi bon des luttes et des déchirements? Vous devez me connaître assez pour savoir que, quoi qu'il arrive, je ne céderai pas.
M. Favoral, en effet, avait pu constater la fermeté de sa fille, puisqu'en plusieurs circonstances déjà, il avait dû, selon son expression, baisser pavillon devant elle. Mais il ne pouvait se persuader qu'elle lui résisterait, quand il imposerait sa volonté d'une certaine façon.
—J'ai donné ma parole, fit-il.
—Mais je n'ai pas donné la mienne, mon père...
Il s'animait, ses petits yeux étincelaient, ses pommettes s'empourpraient.
—Et si je te disais, reprit-il, faisant du moins à sa fille l'honneur de maîtriser sa colère, si je te disais que je trouve à ce mariage des avantages immenses, positifs, immédiats...
—Oh! interrompit-elle, révoltée, oh! de grâce...
—Si je te disais que j'y ai un intérêt puissant, qu'il est indispensable au succès de vastes combinaisons...
Mlle Gilberte se redressa.
—Je vous répondrais, s'écria-t-elle, qu'il ne me convient pas de servir d'arrhes à vos combinaisons... Ah! il s'agit... d'une affaire, d'une entreprise, de quelque grosse spéculation, et vous donnez votre fille en guise de pot-de-vin, par dessus le marché... Eh bien! non. Vous pouvez dire à votre associé que l'affaire est manquée!...
A chaque mot grandissait la colère de M. Favoral.
—Je saurai bien te faire plier, interrompit-il.
—Me briser, peut-être. Me faire plier, jamais.
—Eh bien! nous verrons. Vous verrez, Maxence et toi, s'il n'est pas de moyens pour un père de soumettre ses enfants révoltés contre son autorité!...
Et sentant qu'il n'était plus maître de lui, il sortit en jurant à faire tomber le crépi des murs de l'escalier.
Maxence frémissait d'indignation.
—Jamais, prononça-t-il, jamais comme en ce moment je n'avais compris l'infamie de ma conduite. Avec un père tel que le nôtre, Gilberte, je devrais être ton défenseur. Et je me suis ôté jusqu'au droit d'intervenir. Mais laisse faire, avec la volonté que j'ai, il ne me faudra pas bien du temps pour tout réparer...
Restée seule, l'instant d'après, Mlle Gilberte s'applaudissait de sa fermeté.
—Marius serait content de moi, pensait-elle...
La récompense ne devait pas se faire attendre. On sonnait à la porte. C'était son vieux professeur, le signor Gismondo Pulci, qui venait lui donner sa leçon quotidienne.
La joie la plus vive éclatait sur son visage plus ridé qu'une pomme à Pâques, et les plus magnifiques espérances riaient dans ses yeux.
—Je savais bien, signora, s'écria-t-il, dès le seuil, que les anges portent bonheur! De même que tout vous réussit, tout doit réussir à ceux qui vous approchent.
Elle ne put s'empêcher de sourire de l'à-propos du compliment.
—Il vous arrive quelque chose d'heureux, cher maître? demanda-t-elle.
—C'est-à-dire que je suis sur le chemin de la fortune et de la gloire, répondit-il. Ma renommée s'étend, les élèves se disputent mes leçons...
Mlle Gilberte connaissait trop l'exagération toute italienne du digne maëstro, pour s'étonner.
—Ce matin, poursuivit-il, visité par l'inspiration, je m'étais levé de bonne heure, et je travaillais avec une facilité merveilleuse, quand on frappa à ma porte. Je ne me souviens pas que personne y ait frappé, depuis le jour où votre excellent père est venu me chercher. Surpris, je dis cependant d'entrer, et je vois paraître un grand et robuste jeune homme, à l'air fier et intelligent...
Le jeune fille tressaillit.
—Marius! lui criait une voix.
—Ce jeune homme, continuait le vieil Italien, avait entendu parler de moi et venait solliciter des leçons. Je l'interrogeai et dès les premiers mots je reconnus que son éducation avait été effroyablement négligée, qu'il ignorait les plus vulgaires notions de l'art divin, et que c'est à peine s'il savait distinguer un dièse d'un soupir. C'était vraiment l'A, B, C, qu'il venait me demander de lui enseigner. Tâche laborieuse! Besogne ingrate! Mais il témoignait tant de honte de son ignorance et un si grand désir de s'instruire, que j'en étais ému. Puis, sa physionomie me prévenait en sa faveur, j'avais remarqué le timbre de sa voix d'un métal supérieur, enfin il m'offrait soixante livres par mois... Bref, il est mon élève.
Tant bien que mal, Mlle Gilberte abritait sa rougeur derrière un cahier de musique.
—Nous sommes restés plus de deux heures à causer, disait le bon et naïf maëstro, et je lui crois de très-grandes dispositions. Malheureusement, il ne peut prendre leçon que deux fois la semaine. Quoique gentilhomme, il travaille, et quand il s'est déganté pour me remettre un mois d'avance, j'ai vu qu'une de ses mains était noircie et comme brûlée par quelque acide. Mais n'importe, signora, soixante livres par mois, avec ce que me donne votre digne père, c'est la fortune. La fin de ma carrière n'aura pas les privations du début. Le lever du jour aura été sombre, mais le coucher du soleil sera beau...
Ainsi, plus de doutes pour la jeune fille, M. de Trégars avait trouvé ce moyen d'avoir de ses nouvelles et de lui donner des siennes...
L'impression qu'elle en ressentit ne contribua pas peu à lui donner la patience d'endurer l'obstinée persécution de M. Favoral, lequel, deux fois par jour, ne manquait pas de lui répéter:
—Apprête-toi à recevoir convenablement mon protégé, samedi. Je ne l'ai pas invité à dîner, il passera seulement la soirée avec nous.
Et il prenait pour un commencement de soumission le ton froid avec lequel elle lui répondait:
—Croyez bien que cette présentation est inutile.
Aussi, le fameux jour venu, disait-il à ses hôtes du samedi, M. et Mme Desclavettes, M. Chapelain et le papa Desormeaux:
—Eh! eh!... Vous allez sans doute voir un futur gendre.
A neuf heures, on venait de passer au salon, quand un roulement de voiture réveilla la rue Saint-Gilles.
—Le voilà! s'écria le caissier du Crédit mutuel.
Et ouvrant une fenêtre:
—Gilberte, ajouta-t-il, viens vite voir sa voiture et ses chevaux.
Elle ne bougea pas, mais M. Desclavettes et M. Chapelain accoururent. Il faisait nuit, malheureusement, et de tout l'équipage on n'apercevait que les lanternes, brillant comme des soleils.
Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, et la servante qui avait été stylée à l'avance, annonça:
—Monsieur Costeclar.
Se penchant à l'oreille de Mme Favoral assise près d'elle sur un canapé:
—Ah! il est très-bien, ce jeune homme, murmura Mme Desclavettes, il est vraiment fort bien.
Positivement, il croyait l'être. Geste, attitude, sourire, tout en M. Costeclar trahissait la parfaite satisfaction de soi et l'assurance de l'homme blasé par le succès.
Sa tête, fort petite, n'avait plus guère de cheveux, mais ils étaient artistement ramenés vers les tempes, séparés par le milieu et coupés courts autour du front. Son teint plombé, sa lèvre blême et son oeil morne n'annonçaient pas précisément une richesse exagérée du sang, mais il avait un grand diable de nez tranchant et recourbé comme une serpe, et sa barbe, de couleur indécise, taillée à la Victor-Emmanuel, faisait le plus grand honneur au perruquier qui la cultivait.
Même quand on le voyait pour la première fois, on s'imaginait le reconnaître, tant il ressemblait à trois ou quatre cents de ses pareils qui se croisent chaque jour dans les parages du café Riche, et qu'on rencontre partout où court la foule qui a la prétention de s'amuser, à la Bourse ou au bois, aux premières représentations, juste assez cachés pour être bien vus au fond des avant-scènes garnies de demoiselles à chignons surprenants; aux courses, dans les voitures où l'on boit du vin de Champagne à la santé du vainqueur.
Il avait, pour la circonstance, arboré avec son plus grand air le costume de rigueur: l'habit noir à larges manches, la chemise décolletée et le gilet en cœur retenu vers le nombril par un unique bouton.
—Tout à fait un homme du monde! dit encore Mme Desclavettes.
M. Favoral s'était précipité à sa rencontre, mais il lui épargna, en se hâtant, la moitié du chemin, et lui prenant les deux mains:
—Vous ne sauriez croire, cher ami, commença-t-il, combien je suis sensible à l'honneur que vous me faites, en me recevant au milieu de votre aimable famille et de vos respectables amis...
Et il saluait à la ronde, en s'exprimant ainsi d'un ton sec où perçait la condescendance d'un grand seigneur en visite chez des bourgeois.
—Je veux vous présenter à ma femme, interrompit le caissier du Crédit mutuel.
Et l'entraînant vers Mme Favoral:
—Monsieur Costeclar, chère amie, fit-il, l'ami dont nous nous sommes si souvent entretenus.
M. Costeclar s'inclinait, bombant les épaules, arrondissant en cerceau sa maigre échine et laissant pendre ses bras en avant:
—Je suis trop l'ami de ce cher Favoral, madame, prononça-t-il, pour ne pas vous connaître dès-longtemps, pour ignorer vos mérites et ne pas savoir qu'il vous doit ce bonheur paisible dont il jouit et que chacun lui envie...
Debout, près de la cheminée, les hôtes ordinaires du samedi suivaient avec le plus vif intérêt les évolutions du prétendant.
Deux d'entre eux, M. Chapelain et le papa Desormeaux étaient fort à même de le juger à sa valeur, mais en affirmant qu'il gagnait cent mille écus par an, M. Favoral lui avait, en quelque sorte, jeté sur les épaules ce fameux manteau ducal qui cachait toutes les gibbosités.
—Il a la langue bien pendue, souffla la bonhomme Desclavettes à l'oreille de M. Desormeaux.
D'un coup de coude le chef de bureau lui imposa silence. C'était pour lui le moment le plus intéressant.
Sans attendre la réponse de sa femme, M. Favoral venait d'attirer son protégé devant Mlle Gilberte.
—Chère fille, dit-il, monsieur Costeclar, l'ami dont je t'ai parlé.
M. Costeclar s'inclina plus bas et bomba encore ses épaules, mais la jeune fille le toisa d'un regard si glacial, que sa langue, toute bien pendue qu'elle fût, restait comme gelée dans sa bouche, et qu'il ne trouvait rien à balbutier, sinon:
—Mademoiselle..., l'honneur..., le plus humble de vos admirateurs...
Heureusement, Maxence était debout à trois pas; il se rejeta sur lui, et lui saisissant la main, qu'il secoua:
—J'espère, cher monsieur, dit-il, que nous serons bientôt amis intimes. Votre excellent père, dont vous êtes la plus chère préoccupation, m'a bien souvent parlé de vous. Les événements, à ce qu'il m'a confié, n'ont pas jusqu'ici répondu à vos désirs. Bast! c'est un mince malheur à votre âge. Ce n'est pas du premier coup, à notre époque, qu'on trouve sa voie, celle qui mène à la fortune. Vous trouverez la vôtre. De ce moment, je mets à vos ordres mon influence et mon savoir-faire, et si vous voulez me prendre pour guide...
Maxence avait retiré sa main.
—Je vous suis fort obligé, Monsieur, répondit-il froidement, mais je me tiens pour content de mon sort et me crois assez grand pour marcher seul...
Tout autre que M. Costeclar eût été un peu décontenancé. Il l'était si peu que c'était à croire qu'il avait été prévenu et s'attendait à cet accueil.
Il pirouetta sur les talons et s'avança vers les amis de M. Favoral avec un sourire trop avenant pour qu'on n'y lût pas son désir de conquérir leur suffrage.
On était alors aux premiers jours de juin 1870. Nul encore ne pouvait prévoir les effroyables désastres dont devait être marquée la fin de cette année fatale. Et cependant, la France était en proie à cet indéfinissable malaise qui précède les grandes convulsions sociales. Le plébiscite n'avait pas rétabli la confiance ébranlée. Chaque jour les rumeurs les plus inquiétantes circulaient, et c'est avec une sorte de passion qu'on recherchait les nouvelles.
Or, M. Costeclar était excellemment renseigné.
Il avait dû, en venant, toucher au boulevard des Italiens, le terrain béni où chaque soir la petite Bourse travaille à la prospérité financière du pays. Il avait traversé le passage de l'Opéra qui est, comme chacun sait, l'entrepôt des informations les plus exactes et les plus sûres. Donc on pouvait le croire.
Il s'était adossé à la cheminée, et s'emparant de la conversation, il parlait, il parlait...
Étant à la hausse, il voyait tout en beau. Il croyait à l'éternité du second Empire. Il chantait les louanges du nouveau cabinet. Il était prêt à verser tout son sang pour Émile Olivier.
Des gens se plaignaient bien, avouait-il, du ralentissement et de la difficulté des affaires, mais ces gens, à son avis, n'étaient que des baissiers. Jamais les affaires n'avaient été si brillantes. En aucun temps la prospérité n'avait été si grande. Les capitaux affluaient. Les institutions de crédit prospéraient. Toutes les valeurs montaient. Toutes les poches étaient pleines à craquer...
Et les autres écoutaient, étonnés de cette intarissable faconde, de ce «bagout» plus pailleté d'or que l'eau-de-vie de Dantzig, dont les commis-voyageurs de la Bourse grisent leurs pratiques...
Tout à coup:
—Mais vous m'excuserez, dit-il, en se précipitant vers l'autre bout du salon...
C'est que Mme Favoral venait de se lever et de sortir, pour commander à sa bonne de servir le thé.
La place était libre au près de Mlle Gilberte, M. Costeclar s'y précipitait.
—Il sait son métier, grommela M. Desormeaux.
—Assurément, dit M. Desclavettes, si j'avais en ce moment des fonds disponibles...
—Je m'estimerais heureux de l'avoir pour gendre, déclara M. Favoral.
Il y tâchait de son mieux. Venu pour faire sa cour, il la faisait. Interloqué par le premier regard de Mlle Gilberte, il avait retrouvé toute sa verve.
C'est son portrait qu'il esquissait d'abord.
Il venait d'atteindre la trentaine, et avait expérimenté le fort et le faible de la vie. Il avait eu des succès, mais il s'en était dégoûté. Ayant sondé le vide de ce qu'on appelle le plaisir, il ne souhaitait plus rien que rencontrer une compagne dont les vertus et les grâces fixeraient le bonheur à son foyer...
Il ne pouvait pas ne pas remarquer l'air distrait de la jeune fille, mais il avait, pensait-il, des moyens de forcer son attention.
Et il poursuivait, disant qu'il se sentait du bois dont on fait les maris-modèles. D'avance son plan était fait. Sa femme serait libre. Elle aurait ses chevaux et sa voiture à elle, sa loge aux Italiens et à l'Opéra, et un compte ouvert chez Worth et Van Klopen. Quant aux diamants, il en faisait son affaire. Il tenait à ce que le luxe de sa femme fût remarqué et même cité dans les journaux.
Posait-il les termes d'un marché?
C'était, en ce cas, si brutalement, que Mlle Gilberte toute ignorante qu'elle fût de la vie, se demandait dans quel monde ce pouvait bien être qu'il avait eu des succès.
Et révoltée:
—Malheureusement, dit-elle, la Bourse est perfide, et tel qui roule aujourd'hui voiture n'aura pas de souliers demain.
M. Costeclar s'inclina en souriant.
—Précisément, fit-il, un mariage met à l'abri de tels revers.
—Ah!
—Il n'est pas un homme dans les affaires, qui, en se mariant, ne reconnaisse à sa femme une fortune... raisonnable. Je reconnaîtrai à la mienne six cent mille francs.
—De sorte que s'il vous survenait un... accident?
—Nous jouirions de trente mille livres de rentes à la barbe des créanciers...
Toute rouge de honte, la jeune fille se redressa.
—Mais alors, dit-elle, ce n'est pas une femme que vous cherchez, monsieur, c'est un complice!...
Il fut sauvé de l'embarras d'une réponse, par la servante qui entrait portant le thé. Il en accepta une tasse. Et après deux ou trois anecdotes, jugeant avoir assez fait pour une première fois, il se retira, et l'instant d'après on entendit le roulement de sa voiture, lancée au galop.