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L'argent des autres: 1. Les hommes de paille cover

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 23: XX
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About This Book

The narrative opens in a quiet Paris street where neighbors know each other's habits and gossip; it follows the household of a rigid, methodical bank cashier whose strict routine contrasts with family tensions: an estranged son living apart and an unmarried daughter admired locally. When a seemingly minor inquiry by a servant stirs neighborhood curiosity, routines and conversations reveal undercurrents of suspicion about money and respectability. The story traces how appearances, local rumor, and official investigation begin to unmask financial and personal secrets, examining bourgeois propriety, the gap between public reputation and private conduct, and how small observations provoke wider inquiries.




XVIII



On venait d'apprendre, en effet, que le chemin de fer de l'Ouest, resté le dernier ouvert à la circulation, était définitivement coupé.

Paris était investi.

Et si rapide avait été l'investissement, que c'est à peine si on y pouvait croire.

C'est par bandes, que les gens se portaient sur les points culminants, sur les buttes Montmartre et sur les hauteurs du Trocadéro. Des loueurs de télescopes s'y étaient installés, et c'était à qui appliquerait son oeil à l'oculaire pour interroger l'horizon et y chercher les Prussiens.

On ne découvrait rien. Les campagnes lointaines gardaient leur aspect tranquille et riant, aux rayons d'un tiède soleil d'automne.

De sorte que véritablement il fallait un effort d'imagination pour se pénétrer de la sinistre réalité, pour se persuader que véritablement Paris, avec ses deux millions d'habitants, était comme retranché du monde et séparé du reste de la France par un infranchissable cercle de fer.

On devinait le doute, et comme un vague espoir, à l'accent des gens qui s'abordant au milieu des rues se disaient:

—Eh bien! c'est fini, nous ne pouvons plus sortir, les lettres mêmes ne passent plus, nous voilà sans nouvelles!...

Mais le lendemain, qui était le 19 septembre, les plus incrédules furent convaincus.

Pour la première fois, Paris tressaillit aux roulements sourds du canon tonnant sur les hauteurs de Châtillon.

Le siége de Paris, ce siége sans exemple dans l'histoire, commençait.

La vie des Favoral, pendant ces interminables jours d'angoisses et de souffrances, fut celle de cent mille autres familles.

Incorporé dans le bataillon de son quartier, le caissier du Crédit mutuel s'en allait, deux ou trois fois la semaine, de même que tous ses voisins, monter la garde aux remparts. Service inutile peut-être, mais que ne croyaient pas tel ceux qui le faisaient, service fort pénible, en tout cas, pour de pauvres bourgeois accoutumés au bien-être de leur boutique ou de leur bureau.

Assurément, il n'y avait rien d'héroïque à piétiner dans la boue, à recevoir la pluie sur le dos, à coucher à terre ou sur de la paille malpropre, à rester en sentinelle par des froids de dix degrés. Mais on meurt d'une fluxion de poitrine tout aussi sûrement que d'une balle prussienne, et beaucoup en mouraient.

Maxence, lui, apparaissait rarement rue Saint-Gilles.

Engagé dans un bataillon de francs-tireurs, il faisait le coup de fusil aux avant-postes.

Et quant à Mme Favoral et à Mlle Gilberte, leurs journées se passaient à se procurer de quoi vivre. Levées avant le jour, par la pluie ou par la neige, elles s'en allaient faire la queue à la porte de la boucherie, où après des heures d'attente, elles recevaient un mince morceau de viande de cheval.

Seules, le soir, au coin de l'âtre où fumaient quelques branches de bois vert, elles sursautaient à chacune des détonations lointaines du canon.

A chaque coup qui faisait grelotter les vitres, Mme Favoral se disait que c'était peut-être celui-là qui tuait son fils.

Mlle Gilberte, elle, songeait à Marius de Trégars.

Les jours maudits de novembre et de décembre étaient arrivés. On ne parlait que de batailles sanglantes autour d'Orléans...

Elle se représentait Marius, mortellement blessé, agonisant sur la neige, seul, sans secours, sans un ami pour recueillir sa volonté suprême et son dernier soupir.

Un soir, la vision fut si nette et l'impression si vive, qu'elle se dressa toute pâle en poussant un grand cri.

—Qu'est-ce? interrogea Mme Favoral épouvantée. Qu'as-tu?...

Plus clairvoyante, l'excellente femme eût facilement obtenu le secret de sa fille, car Mlle Gilberte était hors d'état de rien nier.

Elle se contenta d'une explication qui n'en était pas une. Elle n'eut pas un soupçon, quand la jeune fille lui répondit avec un sourire contraint:

—Ce n'est rien, chère mère, rien qu'une idée absurde qui m'a traversé l'esprit...

Chose étrange! jamais le caissier du Crédit mutuel n'avait été pour les siens ce qu'il fut durant ces mois d'épreuves.

Pendant les premières semaines de l'investissement, il s'était montré inquiet, agité, nerveux, il errait dans la maison comme une âme en peine, il avait des accès d'inconcevable prostration pendant lesquels on voyait des larmes rouler dans ses yeux, puis des crises de colère sans motif.

Mais chaque jour qui s'était écoulé avait paru verser le calme dans son âme.

Petit à petit, il était devenu pour sa femme si indulgent et si affectueux, que la pauvre idiote en était toute attendrie. Il avait pour sa fille des prévenances dont elle ne revenait pas.

Souvent, lorsque le temps était beau, il leur offrait le bras, et les promenait le long des quais, jusqu'au mur d'enceinte, vers un endroit occupé par un bataillon du quartier.

Deux fois il les conduisit à Saint-Ouen, où campaient les francs-tireurs dont Maxence faisait partie.

Un autre jour, il voulait absolument les mener visiter l'hôtel de M. de Thaller dont la surveillance lui avait été confiée. Elles refusèrent, et au lieu de se fâcher comme il n'eût pas manqué de le faire autrefois, il se mit à décrire les splendeurs des appartements, les meubles magnifiques, les tapis et les tentures, les tableaux de maîtres, les objets d'art, les bronzes, enfin tout ce luxe éblouissant dont les financiers se servent à peu près comme les chasseurs du miroir où viennent se prendre les alouettes.

D'affaires, il n'en était plus question.

S'il allait, le matin, jusqu'au Comptoir de crédit mutuel, c'était uniquement, disait-il, pour l'acquit de sa conscience.

De loin en loin, M. Saint-Pavin et le plus jeune des MM. Jottras poussaient jusqu'à la rue Saint-Gilles.

Ils avaient suspendu, l'un les payements de sa maison de banque, l'autre la publication du Pilote financier.

Mais ils n'étaient pas inoccupés pour cela, et au plus fort de la détresse publique, ils trouvaient encore le moyen de spéculer, on ne savait sur quoi, et de réaliser des bénéfices. Ils raillaient d'ailleurs agréablement les imbéciles qui prenaient la défense au sérieux, et imitaient le plus plaisamment du monde, la tournure qu'avaient sous leur capote de soldat trois ou quatre de leurs amis qui s'étaient fait inscrire dans les bataillons de marche.

Ils se vantaient de n'endurer aucune privation, et de savoir toujours où prendre du beurre frais pour assaisonner les larges tranches de bœuf qu'ils avaient l'art de se procurer.

Mme Favoral les entendait rire aux éclats, et M. Saint-Pavin, le directeur du Pilote financier, s'écriait:

—Allons! allons! nous serions des sots de nous plaindre. C'est une liquidation générale sans risques et sans frais.

Même leur gaieté avait quelque chose de révoltant; car on était à la dernière, à la plus aiguë période du siége.

Les plus optimistes disaient au début:

—Si Paris tient six semaines, ce sera tout le bout du monde.

Or, il y avait plus de quatre mois que durait l'investissement.

La population en était réduite à des aliments sans nom, le pain manquait, les blessés, faute d'un peu de bouillon, mouraient dans les ambulances; c'est par centaines qu'on conduisait au cimetière les enfants et les vieillards; sur la rive gauche, les obus pleuvaient, le froid était atroce et on n'avait plus de bois.

Et cependant nul ne se plaignait.

Du sein de cette ville de deux millions d'habitants, pas une voix ne s'élevait pour redemander le bien-être, la santé, la vie même, au prix d'une capitulation.

Les hommes clairvoyants n'avaient jamais espéré que Paris se débloquerait seul.

Mais ils pensaient qu'en tenant ferme, et en retenant les Prussiens sous ses forts, Paris donnerait à la France le temps de se reconnaître, de lever des armées et de se ruer sur l'ennemi.

Là était le devoir de Paris, et Paris devait le remplir jusqu'aux dernières limites du possible, comptant pour une victoire chaque jour qu'il gagnait.

Tant de souffrances, malheureusement, devaient être inutiles.

L'heure fatale sonna, où les vivres épuisés, il fallut se rendre.

Trois jours durant, les Prussiens campèrent dans les Champs-Élysées, dévorant du regard cette ville, l'objet de leurs ardentes convoitises, ce Paris où tout victorieux qu'ils étaient, ils n'avaient pas osé s'aventurer.

Puis les communications furent rétablies, et un matin, en recevant une lettre de Suisse:

—C'est du baron de Thaller! s'écria M. Favoral.

Précisément, le directeur du Crédit mutuel était un homme prudent. Agréablement installé en Suisse, il ne s'y déplaisait pas, et avant de rentrer à Paris, il tenait à se bien assurer qu'il n'y courrait aucuns risques...

Sur les assurances que lui donna M. Favoral, il se mit en route, et presque en même temps que lui, reparurent l'aîné des MM. Jottras et M. Costeclar.




XIX



C'était un curieux spectacle que le retour de ces braves, pour qui on avait enrichi la langue verte du significatif vocable de «franc-fileur.»

Ils n'étaient pas si fiers qu'on les a vus depuis.

Assez embarrassés de leur contenance au milieu d'une population toute frémissante encore des émotions du siége, ils avaient le bon goût de chercher des prétextes à leur absence.

—J'ai été coupé, affirmait le baron de Thaller. J'étais allé en Suisse, mettre en sûreté ma femme et ma fille; quand j'ai voulu rentrer, bonsoir! les Prussiens avaient fermé les portes. Pendant plus de huit jours, j'ai erré autour de Paris, cherchant une issue, je n'y ai rien gagné que d'être soupçonné d'espionnage, arrêté, et pour un peu plus, on me fusillait net.

—Moi, déclarait M. Costeclar, je prévoyais ce qui est arrivé. Je savais que c'était au dehors, pour organiser des armées de secours, qu'il faudrait des hommes. Je suis allé offrir mes services au gouvernement de la Défense, et tout Bordeaux a pu me voir botté, éperonné, prêt à partir...

Et en conséquence, il sollicitait la croix, et ne désespérait pas de l'obtenir, par la toute-puissance de ses relations financières.

—Un tel l'a bien obtenue, répondait-il aux objections. Et il nommait celui-ci ou cet autre, dont les faits d'armes se bornaient à s'être promené au soleil, galonné jusqu'aux épaules.

—Mais c'est moi qui la mériterais, cette croix, soutenait M. Jottras jeune, car moi, du moins, j'ai rendu des services.

Et il racontait qu'après avoir fouillé toute l'Angleterre pour y découvrir des armes, il s'était embarqué pour New-York où il avait acheté des masses de fusils et de cartouches, et jusqu'à des batteries de canons.

Il avait beaucoup souffert pendant ce dernier voyage, ajoutait-il, et cependant il ne le regrettait pas, puisqu'il lui avait fourni l'occasion d'étudier sur place les mœurs financières de l'Amérique. Et il en revenait avec assez d'idées pour faire la fortune de trois ou quatre sociétés au capital de vingt millions.

—Ah! ces Américains, s'écriait-il, voilà des hommes qui comprennent les affaires! Près d'eux, nous ne sommes que des enfants.

C'est par M. Chapelain, par les Desclavettes et par le papa Desormeaux que les nouvelles arrivaient rue Saint-Gilles.

C'était aussi par Maxence, dont le bataillon avait été licencié, et qui, en attendant mieux, s'était casé, à titre de commis auxiliaire, au chemin de fer d'Orléans, où il gagnait deux cents francs par mois.

Car M. Favoral, lui, ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Son travail l'absorbait entièrement. Il partait de meilleure heure, rentrait plus tard, et en perdait le boire et le manger.

Il disait à ses amis que les affaires reprenaient d'une manière inespérée, qu'il y avait des fortunes à gagner pour tous les gens qui avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps perdu.

Il prétendait que l'indemnité énorme à payer aux Prussiens allait exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financières, un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.

Éblouis par la seule énumération de ces sommes fabuleuses:

—Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de doubler ou de tripler sa fortune. Décidément, sa fille sera un fameux parti!...

Hélas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au cœur tant de haine et de dégoût pour cet argent, la seule préoccupation, l'unique sujet de conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui s'était élevé comme une insurmontable barrière entre elle et Marius.

C'est que déjà deux semaines s'étaient écoulées depuis le complet rétablissement des communications, et M. de Trégars n'avait pas donné signe de vie.

C'est avec d'indicibles battements de cœur qu'elle attendait, chaque jour, l'heure de la leçon du signor Gismondo Pulci, et plus douloureuses à chaque fois étaient ses angoisses, quand elle l'entendait s'écrier:

—Rien, pas une ligne, pas un mot. L'élève a oublié son vieux maître...

Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang se glaçait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion, avaient succombé, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid, de fatigue, de misère, de besoin...

Elle ne pouvait écarter de son esprit le souvenir de cette vision funèbre qui l'avait tant épouvantée, et elle se demandait si ce n'était pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aimée.

Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette où elle la conservait précieusement cette lettre que Marius lui avait confiée, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait sûre qu'il ne reviendrait pas.

Elle était très-volumineuse, renfermée dans une épaisse enveloppe scellée de cire rouge aux armes de Trégars, et Mlle Gilberte, souvent, s'était demandée ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle frissonnait en se disant que peut-être elle avait le droit de rompre le cachet.

Et personne à qui demander une parole d'espoir! En être réduite à cacher ses larmes et à essayer de sourire! Être condamnée à inventer des prétextes, pour les gens qui s'étonnaient de voir se flétrir, en sa fleur, son exquise beauté; pour sa mère, dont l'inquiétude était sans bornes, de la voir ainsi pâle et les yeux rougis, minée par une fièvre continuelle.

Marius, en partant, lui avait bien légué un ami, le comte de Villegré, et si quelqu'un savait quelque chose, c'était lui. Mais elle ne voyait nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui écrire? Rien n'était si aisé, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais où lui dire d'adresser sa réponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous aux environs. Mais comment se dérober une heure, sans éveiller les soupçons de Mme Favoral?

Parfois la pensée lui venait de se confier à Maxence qui, avec une admirable constance, travaillait à racheter son passé. Mais quoi! il lui faudrait donc avouer la vérité, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle avait prêté l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontré par hasard, dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle situation...

Le désespoir la gagnait, le jour où le signor Pulci lui arriva rayonnant, et s'écriant dès le seuil:

—J'ai des nouvelles!...

Et tout de suite, sans s'étonner du trouble affreux de la jeune fille, qu'il attribuait à l'intérêt qu'elle lui portait, à lui, Gismondo Pulci:

—Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un respectable seigneur à longues moustaches blanches et décoré, qui, ayant reçu une lettre de mon cher élève, a daigné venir chez moi, me la lire...

Le digne maëstro n'en avait pas oublié un mot de cette lettre, et c'est presque textuellement qu'il la rapportait:

Six semaines après s'être engagé, son élève avait été nommé caporal, puis sergent, puis sous-lieutenant. Il avait pris part à tous les combats de l'armée de la Loire sans recevoir une égratignure. Mais à la bataille du Mans, en ramenant ses soldats qui pliaient, il avait reçu deux coups de feu en pleine poitrine. Transporté mourant à une ambulance, il était resté trois semaines entre la vie et la mort, ayant perdu toute conscience de soi. Depuis vingt-quatre heures il avait repris connaissance et il en profitait pour se rappeler à l'affection de ses amis. Tout danger avait disparu. Il ne souffrait presque plus, on lui promettait qu'avant un mois il serait sur pied, et en état de rentrer à Paris.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Mlle Gilberte respira à pleins poumons.

Mais on l'eût bien surprise, si on lui eût affirmé qu'un jour approchait où elle bénirait ces blessures qui retenaient Marius sur un lit d'hôpital.

Il en fut ainsi cependant.

Mme Favoral et sa fille étaient seules, un soir, à la maison, lorsque des clameurs s'élevèrent de la rue, dominées par les refrains que hurlaient des voix avinées, accompagnées de roulements sourds et continus.

Elles coururent à la fenêtre. Des gardes nationaux venaient de s'emparer des canons déposés à la place Royale. Le règne de la Commune commençait.

En moins de quarante-huit heures, on en fut à regretter les pires journées du siége. Sans chefs, sans direction, les honnêtes gens perdaient la tête. Tous les braves revenus à l'armistice s'étaient envolés. Bientôt on en fut réduit à se cacher ou à fuir pour éviter d'être incorporé dans les bataillons de la Commune. Nuit et jour, autour de l'enceinte, pétillait la fusillade et tonnait l'artillerie.

De nouveau, M. Favoral avait renoncé à aller à son bureau. A quoi bon! Parfois, d'un air singulier, il disait à sa femme et à sa fille:

—Pour le coup, c'est bien la liquidation, Paris est perdu!

Elles durent le croire, lorsque arriva la lutte de la dernière heure, quand aux détonations du canon et à l'explosion des obus, elles sentirent leur maison trembler jusque dans ses fondations, quand au milieu de la nuit elles virent leur appartement éclairé comme en plein jour par les flammes de l'incendie du Grenier de réserve et des maisons de la place de la Bastille et de l'Hôtel de Ville... Et dans le fait, le rapide mouvement des troupes sauva seul Paris de la destruction.

Mais, dès la fin de la semaine suivante, le calme commençait à renaître, et Mlle Gilberte apprenait le retour de Marius.




XX



—Enfin, il a été donné à mes yeux de le contempler, et à mes bras de le serrer contre ma poitrine.

C'est en ces termes, tout vibrant d'enthousiasme et de son plus terrible accent, que le vieux maître italien annonça à Mlle Gilberte qu'il venait de revoir ce fameux élève dont il attendait la fortune et la gloire.

—Mais combien il est faible encore, ajoutait-il, et souffrant de ses blessures! J'hésitais presque à le reconnaître, tant il est pâle et amaigri.

La jeune fille ne l'écoutait plus. Un flot de vie inondait son cœur. Ce moment effaçait toutes les douleurs et toutes les angoisses.

—Et moi aussi, pensait-elle, je le reverrai aujourd'hui!

Et, avec cet infaillible instinct de la femme qui aime, elle calculait le moment où Marius de Trégars paraîtrait rue Saint-Gilles. Ce serait à la tombée de la nuit, probablement, comme l'autre fois, lors de son départ, c'est-à-dire vers les huit heures, puisqu'on était aux jours les plus longs de l'année.

Or, ce jour-là, précisément, et à cette heure, Mlle Gilberte devait se trouver seule à la maison. Il avait été convenu que sa mère, après le dîner, irait rendre visite à Mme Desclavettes, qui était au lit, à demi morte de la peur qu'elle avait eue pendant les dernières convulsions de la Commune.

Donc, elle serait libre, elle n'aurait pas à inventer un mensonge pour descendre quelques minutes.

Mais la réflexion ne devait pas tarder à jeter un nuage sur la joie que, tout d'abord, elle avait ressentie de ce concours heureux de circonstances.

Descendant au fond de son âme troublée, elle s'épouvantait de sa faiblesse et de sa facilité à se décider à des démarches qui jadis lui auraient paru monstrueuses. Qu'était donc devenue son énergie? Quel vertige la frappait? Où serait la limite des concessions incessamment plus grandes qu'arrachait à sa conscience cet amour, bien chaste, assurément, et bien pur, mais que cependant elle ne pouvait avouer, et qu'il lui fallait dissimuler comme une mauvaise action?

—S'il me restait une lueur de courage, pensait-elle, je ne descendrais pas.

Oui, mais la voix des capitulations lui rappelait qu'elle avait à rendre à Marius la lettre qu'il lui avait confiée, et lui criait qu'après tant d'événements il devait avoir à lui dire des choses importantes et qu'il était peut-être indispensable qu'elle sût.

Lorsque Mme Favoral sortit, Mlle Gilberte en était encore à prendre une résolution définitive.

Mais elle avait la lettre dans sa poche, et son chapeau était à sa portée.

Elle alla s'accouder à la fenêtre.

La rue était redevenue solitaire et silencieuse. A peine toutes les minutes apercevait-on un passant. La nuit venait, et assez vite, même, car de gros nuages chargés d'électricité se balançaient au-dessus de Paris. La chaleur était accablante. Il n'y avait pas un souffle d'air.

Une à une, à mesure qu'approchait le moment où elle avait calculé que paraîtrait Marius, les hésitations de la jeune fille se dissipaient comme une fumée. Elle ne craignait plus qu'une chose: qu'il ne vînt pas, ou qu'il ne fût venu déjà, et ne se fût éloigné désespéré de ne l'avoir pas aperçue...

Déjà les objets devenaient moins distincts, et le gaz s'allumait au fond des arrière-boutiques, lorsque enfin elle le reconnut, de l'autre côté du trottoir. Il leva la tête en passant, et, sans s'arrêter, il lui adressa un geste rapide, un geste suppliant, que seule elle pouvait comprendre: «Je vous en conjure, venez!»

Le cœur battant à lui rompre la poitrine, la jeune fille s'élança dans l'escalier. Mais c'est seulement en mettant le pied dans la rue qu'elle put mesurer la grandeur des risques qu'elle courait. Concierges et boutiquiers étaient assis devant leur porte et causaient en prenant le frais. Tous la connaissaient. N'allaient-ils pas s'étonner de la voir seule, dehors, à pareille heure? Qu'adviendrait-il, s'il prenait à l'un d'eux la fantaisie de l'épier?...

Cependant, elle poursuivit son chemin, répondant au salut des voisins, qui, sur son passage, retiraient leur pipe de leur bouche et se découvraient...

A vingt pas en avant elle apercevait Marius.

Mais il avait compris le danger, elle en fut convaincue, car au lieu de tourner rue des Minimes, il suivit toute la rue Saint-Gilles, et ne s'arrêta que de l'autre côté du boulevard Beaumarchais.

Alors, seulement, Mlle Gilberte le rejoignit. Et elle ne put retenir un cri, en voyant combien terriblement il était pâle, comme un mourant, et si faible, que très-évidemment il lui fallait un grand effort pour se tenir debout et marcher.

—Ah! c'est une imprudence affreuse que d'être revenu! s'écria-t-elle.

Un peu de sang remonta aux joues de M. de Trégars, son visage s'illumina, et d'une voix frémissante de passion contenue:

—L'imprudence eût été de rester loin de vous, prononça-t-il, je m'y sentais mourir...

Ils étaient retirés tous deux contre la devanture d'une boutique fermée, et ils étaient comme seuls, au milieu de la foule qui circulait sur le boulevard, toute occupée de contempler les effroyables dégâts de la Commune.

—Et d'ailleurs, poursuivait Marius, ai-je donc une minute à perdre? Je vous ai demandé trois ans, quinze mois se sont écoulés et je ne suis pas plus avancé que le premier jour. Lorsqu'a éclaté cette guerre maudite, toutes mes mesures étaient prises. J'étais sûr d'arriver rapidement à une fortune assez belle pour que votre père ne me refusât pas votre main... Tandis que maintenant!...

—Eh bien?

—Toutes les conditions sont changées. L'avenir est trop incertain pour que personne consente à engager ses capitaux. Le temps est aux tripoteurs d'affaires, aux agioteurs à la petite semaine, aux bonisseurs qui promettent, si on leur confie un petit écu, de rendre six francs. Marcolet lui-même, à qui l'audace ne manque pas, et qui croit fermement au succès de l'entreprise que nous avions conçue, Marcolet me le disait hier. Il n'y a rien à tenter en ce moment, il faut attendre...

Il y avait, dans son accent, une si poignante douleur, que la jeune fille sentit ses yeux se mouiller.

—Nous attendrons donc, dit-elle avec une fausse gaieté.

Mais M. de Trégars hochait la tête.

—Est-ce possible? fit-il. Croyez-vous donc que j'ignore quelle vie est la vôtre?...

Mlle Gilberte se redressa.

—Me suis-je jamais plainte? demanda-t-elle fièrement.

—Non. Votre mère et vous, toujours religieusement, vous avez gardé le secret de vos souffrances, et il a fallu pour me les révéler un hasard providentiel. Mais enfin, j'ai tout appris. Je sais que celle que j'aime uniquement et de toute la puissance de mon être, est soumise au despotisme le plus odieux, abreuvée d'outrages et condamnée aux plus humiliantes privations. Et moi, qui mille fois donnerais ma vie pour elle, je ne puis rien pour elle. L'argent élève entre nous une si infranchissable barrière, que mon amour à moi, Marius de Trégars, est une offense. Pour savoir quelque chose d'elle, j'en suis réduit à inventer des complices. Si j'obtiens d'elle quelques minutes d'entretien, je risque son honneur de jeune fille.

Gagnée par son émotion:

—Vous m'avez du moins délivrée de M. Costeclar, dit Mlle Gilberte.

—Oui, j'ai pu heureusement trouver des armes contre ce misérable. Mais en trouverais-je contre tous ceux qui se présenteront? Votre père est très-riche, et les hommes sont nombreux pour qui le mariage n'est qu'une spéculation comme une autre...

—Douteriez-vous de moi?...

—Ah! je douterais de moi, plutôt!... Mais je sais quelles épreuves vous a values votre refus d'épouser M. Costeclar, je sais quelle lutte sans merci vous avez soutenue. Un autre prétendant peut se présenter, et alors... Mais non, vous voyez bien que nous ne pouvons pas attendre!...

—Que voulez-vous faire?...

—Je ne sais, ma détermination n'est pas arrêtée encore. Et cependant Dieu sait quels ont été les efforts de mon intelligence, pendant ce mois que je viens de passer sur un lit d'ambulance, pendant ce mois où vous avez été mon unique pensée... Ah! tenez, quand j'y pense, je ne trouve plus de paroles pour maudire l'insouciance avec laquelle je me suis dépouillé de ma fortune!

Comme si elle eût entendu un blasphème, la jeune fille recula.

—Il est impossible, s'écria-t-elle, que vous regrettiez d'avoir payé ce que devait votre père...

Un amer sourire crispait les lèvres de M. de Trégars.

—Et si je vous disais, répondit-il, que mon père, véritablement, ne devait rien?...

—Oh!...

—Si je vous disais qu'on lui a pris toute sa fortune, plus de deux millions, aussi audacieusement qu'un filou vole un mouchoir dans la poche d'un passant?... Si je vous disais qu'en sa naïveté loyale, il n'a été qu'un homme de paille, entre les mains d'habiles scélérats!... Avez-vous donc oublié ce que disait le comte de Villegré?

Mlle Gilberte n'avait rien oublié.

—Le comte de Villegré, répondit-elle, prétendait qu'il était encore temps de faire rendre gorge aux gens qui avaient dépouillé votre père...

—Eh bien! oui! s'écria Marius, et je suis résolu à leur faire rendre gorge!...

La nuit, cependant, était tout à fait venue. Les boutiques s'éclairaient. Les employés du gaz, leur longue perche sur l'épaule, passaient en courant, et, un à un, sur toute la ligne des boulevards, les réverbères s'illuminaient.

Inquiet de ces clartés soudaines, M. de Trégars entraîna Mlle Gilberte un peu plus loin, jusqu'à une sorte d'esplanade précédant l'escalier qui conduit à la rue Amelot.

Et une fois là, s'accotant contre la rampe de fer:

—Déjà, poursuivit-il, lors de la mort de mon père, je soupçonnais les manœuvres abominables dont il a été victime. Il me parut indigne de moi de vérifier mes soupçons. J'étais seul au monde, je n'avais que des besoins restreints, j'étais persuadé que mes recherches me donneraient, dans un avenir très-prochain, une fortune bien supérieure à celle que j'abandonnais. Je trouvai quelque chose de noble et de grand, et qui flattait ma vanité, à renoncer à tout, sans discussion, sans procès, et à consommer ma ruine d'un trait de plume. Seul, parmi mes amis, le comte de Villegré eut le courage de me dire que c'était là une coupable folie, que le silence des dupes est la force des fripons, que mes dédains feraient bien rire les gredins qu'ils enrichissaient. Je répondis que je ne voulais pas voir le nom de Trégars mêlé à des débats honteux, et que me taire, c'était honorer la mémoire de mon père. Triple niais! Le seul moyen d'honorer mon père, c'était de le venger, c'était d'arracher ses dépouilles aux misérables qui avaient causé sa mort; aujourd'hui, je le vois clairement... Mais avant de rien entreprendre, Gilberte, j'ai voulu prendre votre avis.

Debout, les bras pendants, la jeune fille écoutait de toutes les forces de son attention.

Elle en était arrivée à confondre si complétement, dans sa pensée, son avenir et celui de M. de Trégars, qu'elle ne voyait rien d'extraordinaire à ce qu'il la consultât, lorsqu'il s'agissait de la réalisation de leurs espérances, et qu'elle ne s'étonnait pas de se voir là, avec lui, délibérant.

—Il faudrait des preuves, objecta-t-elle.

—Je n'en ai pas, malheureusement, répondit M. de Trégars, je n'en ai pas, du moins, de positives, et telles qu'il les faut pour s'adresser à la justice. Mais je crois pouvoir m'en procurer. Mes soupçons d'autrefois sont devenus une certitude. Le même hasard qui m'a permis de vous délivrer des obsessions de M. Costeclar, a mis entre mes mains des indications précieuses...

—Alors il faut agir, prononça résolument Mlle Gilberte...

Un instant Marius hésita, comme s'il eût cherché des expressions pour ce qu'il lui restait encore à dire. Puis:

—Il est de mon devoir, reprit-il, de ne vous rien cacher de la vérité. La tâche est lourde. Les intrigants obscurs d'il y a dix ans sont devenus de gros financiers, retranchés derrière leurs sacs d'écus comme derrière un rempart inexpugnable. Isolés jadis, ils ont su grouper autour d'eux des intérêts puissants, des complices haut placés, et des amis dont la grande situation les protége. Ayant réussi, ils sont absous. Ils ont pour eux ce qu'on appelle la considération publique, cette chose idiote qui se compose de l'admiration dès imbéciles, de l'approbation des gredins, et du concert des vanités intéressées. Quand ils passent, au galop de leurs chevaux, dans le nuage de poussière que soulève leur voiture, insolents, impudents, gonflés de l'épaisse fatuité de l'argent, on salue jusqu'à terre.

On dit: «Ce sont d'habiles gens!» Et dans le fait, oui, adresse ou bonheur, ils ont jusqu'ici évité la police correctionnelle, où tant d'autres sont allés s'échouer. Ceux qui les méprisent en ont peur et leur tendent la main. Ils sont d'ailleurs assez riches pour ne plus voler eux-mêmes... ils ont des employés pour cela.

L'énergie du mépris donnait à M. de Trégars une vigueur nouvelle, pendant qu'il traçait ce sombre tableau de sa situation.

Et c'est d'une voix âpre et brève qu'il poursuivait:

—Si je vous dis ces choses, ô mon amie, c'est que je vais engager une partie décisive, et que je ne suis pas sûr de la gagner. Je ne m'abuse pas. Le jour où j'élèverai la voix pour accuser, ce sera contre moi une clameur furibonde.

Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects, de louches industriels, des tripoteurs véreux, tous les faiseurs enrichis, tous ceux dont la fortune est greffée sur une gredinerie. C'est une armée. On voudra savoir quel est ce trouble-fête, ce fou furieux, qui s'avise de fouiller dans le passé des gens, et de réveiller des histoires oubliées. On dira que je n'ai pas un sou, et que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-être, qui passerai pour un malhonnête homme. On tâchera de prouver que je spécule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposés à rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.

Mais Mlle Gilberte n'était pas de celles que la lutte épouvante.

—Qu'importe!... s'écria-t-elle.

M. de Trégars hochait la tête:

—Dieu m'est témoin, reprit-il, que jamais jusqu'à ces jours passés, l'idée ne m'était venue de troubler en leur possession les gens qui ont dépouillé mon père. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard, ô mon amie, je m'étais dit que je saurais conquérir la fortune qu'il me faut pour obtenir votre main.

Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'était doux de me dire que je vous devrais à mes seuls efforts. Les événements ont anéanti mes espérances. J'en suis, aujourd'hui, réduit à reconnaître que tous mes efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de vous perdre. Dès lors, je n'hésite plus... Je veux ce qui est à moi, je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a volé.

A son accent, il était aisé de comprendre, et Mlle Gilberte le comprenait bien, que sa résolution était désormais irrévocable.

—Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immédiatement, ce n'est pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-être me faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de réunir des armes. D'ici là, je vais être forcé de renoncer à ma vie solitaire, toute de travail et de méditation. Grâce au comte de Villegré, qui met à ma disposition ses modestes économies, je vais me rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y créer de nouveaux amis et me ménager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une prière à vous adresser. Si éloignée que soit la rue Saint-Gilles du milieu où je vais vivre, il se peut qu'un écho de ma vie arrive jusqu'à vous...

C'est avec une insistance inquiète que Mlle Gilberte fixait sur lui ses beaux yeux tremblants.

Il semblait embarrassé.

—Eh bien? interrogea-t-elle.

—Eh bien! répondit-il, quoi que vous puissiez entendre dire de moi, quoi que vous puissiez lire, je vous conjure de ne rien croire... Quoi que vous appreniez, et si étrange que cela vous paraisse, dites-vous bien que je poursuis inflexiblement mon but.

Ce n'est qu'en employant l'arme de mes ennemis, la ruse, que je puis les vaincre. Quoi que je fasse, car, hélas! sais-je moi-même à quoi j'en serai réduit? quelque rôle que je joue, rappelez-vous qu'il ne sera pas une de mes actions, pas une de mes pensées qui ne tende à rapprocher le jour béni où vous serez ma femme...

Il y avait dans sa voix tant et de si inexprimables tendresses, que la jeune fille ne pouvait retenir ses larmes.

—Jamais, quoi qu'il arrive, je ne douterai de vous, Marius! prononça-t-elle.

Il lui prit les mains, et les serrant d'une étreinte passionnée:

—Et moi, s'écria-t-il, je vous jure que, soutenu par votre souvenir, il n'est pas de dégoût que je ne surmonte, pas d'obstacles que je ne renverse!...

Il parlait si haut, que deux ou trois passants s'arrêtèrent.

Il s'en aperçut, et ramené brusquement au sentiment de la réalité:

—Malheureux que nous sommes! prononça-t-il tout bas et très-vite, nous oublions ce que cette entrevue peut nous coûter!

Et il entraîna Mlle Gilberte de l'autre côté du boulevard, et tout en regagnant la rue Saint-Gilles, par les rues désertes:

—C'est une imprudence affreuse que nous venons de commettre, reprit M. de Trégars. Mais il fallait nous voir absolument; et nous n'avions pas le choix des moyens. Maintenant, et pour longtemps, nous voilà séparés. Tout ce que vous voudrez que je sache de vous, racontez-le à ce digne Gismondo qui me rapporte fidèlement vos moindres paroles. C'est par lui que vous aurez de mes nouvelles. Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, à la tombée de la nuit, je passerai devant votre maison. Je rentrerai enflammé d'une énergie nouvelle, si j'ai le bonheur de vous apercevoir.

S'il survenait un événement extraordinaire, faites-moi un signe, et je vous attendrai rue des Minimes... Mais c'est un expédient dont nous ne devons user qu'avec la dernière circonspection... Je ne me pardonnerais pas d'avoir risqué votre réputation.

Ils arrivaient à la rue Saint-Gilles; Marius s'arrêta.

—Il faut nous quitter, commença-t-il.

Mais alors seulement, Mlle Gilberte se rappela la lettre de M. de Trégars, cette lettre qui avait été le prétexte qu'elle s'était donné pour descendre.

La tirant de sa poche, et la lui tendant:

—Voici, dit-elle, le dépôt que tous m'avez confié.

Mais il la repoussa doucement.

—Non, répondit-il, gardez cette lettre, elle ne peut plus être ouverte que par la marquise de Trégars.

Et portant à ses lèvres la main de la jeune fille, et d'une voix profondément altérée:

—Adieu, murmura-t-il, bon courage et bon espoir!...




XXI



Mlle Gilberte était loin déjà, que Marius de Trégars demeurait encore immobile, à l'angle du trottoir, la suivant des yeux, dans la nuit.

Elle se hâtait, trébuchant sur les pavés inégaux de la chaussée.

Quittant Marius, elle retombait sur terre, de toutes les hauteurs du rêve, l'illusion décevante s'évanouissait, et rentrée dans le domaine de la triste réalité, l'inquiétude la poignait.

Depuis combien de temps était-elle dehors? Elle l'ignorait; et il lui était impossible de s'en rendre compte. Mais il se faisait tard, évidemment, les boutiques se fermaient.

Cependant, elle arrivait à la maison paternelle. Se reculant, elle leva la tête. Les fenêtres du salon étaient éclairées.

—Ma mère est de retour! se dit-elle avec une horrible trépidation intérieure.

Elle ne s'en dépêcha pas moins de monter, et juste comme elle arrivait sur le palier, Mme Favoral ouvrait la porte de l'appartement, se disposant à descendre.

—Enfin, tu m'es rendue! s'écria la pauvre mère, dont cette seule exclamation trahissait les sinistres appréhensions. Je sortais, j'allais te chercher, au hasard, je ne sais où, par les rues...

Et attirant sa fille dans le salon, et la serrant entre ses bras, avec une tendresse convulsive:

—Où étais-tu? interrogea-t-elle. D'où viens-tu! Sais-tu qu'il est plus de neuf heures?...

Tel avait été, pendant toute cette soirée, le trouble de Mlle Gilberte, qu'elle n'avait pas même songé à chercher un prétexte pour justifier son absence. Maintenant il était trop tard. Quelle explication, d'ailleurs, eût paru plausible?

Au lieu de répondre:

—Eh! chère mère, fit-elle, avec un sourire contraint, est-ce qu'il ne m'est pas arrivé vingt fois de descendre ainsi dans le quartier!

Mais c'en était fait de la confiante crédulité de Mme Favoral.

—Si j'ai été aveugle, Gilberte, interrompit-elle, mes yeux cette fois s'ouvrent à l'évidence. Il y a dans ta vie un mystère, quelque chose d'extraordinaire que je n'ose m'expliquer.

La jeune fille se redressa, et plongeant dans les yeux de sa mère son beau regard clair:

—Me soupçonnerais-tu donc de quelque chose de mal? s'écria-t-elle.

Du geste, Mme Favoral l'arrêta.

—Une jeune fille qui se cache de sa mère fait toujours mal, prononça-t-elle. Il y a longtemps que pour la première fois j'ai eu le pressentiment que tu te cachais de moi. Mais quand je t'ai interrogée, tu as réussi à endormir mes doutes. Tu as abusé de ma confiance et de ma faiblesse.

Ce reproche était le plus cruel qu'on pût adresser à Mlle Gilberte. Un flot de sang empourpra ses joues, et d'une voix ferme:

—Eh bien, oui, fit-elle, j'ai un secret!

—Mon Dieu!

—Et si je ne te l'ai pas confié, c'est que c'est aussi le secret d'un autre. Oui, je l'avoue, j'ai été d'une imprudence sans nom, j'ai franchi toutes les bornes des convenances et des conventions sociales, je me suis exposée aux pires calomnies... Mais, je le jure, je n'ai rien fait que ma conscience me reproche, rien dont j'aie à rougir, rien que je regrette, rien que je ne sois prête à faire encore demain!

—Gilberte!

—Je me suis tue, c'est vrai; mais c'était mon devoir. Seule je devais garder la responsabilité de mes actes. Ayant seule librement engagé mon avenir, je voulais être seule à supporter le fardeau de mes anxiétés. Je me serais éternellement reproché d'ajouter ce souci encore à tes autres chagrins...

Mme Favoral était consternée. De grosses larmes lentement roulaient le long de ses joues flétries.

—Ne vois-tu donc pas, balbutia-t-elle, que toutes mes souffrances passées n'étaient rien, près de ce que j'endure aujourd'hui? Mon Dieu! par quelle faute que j'ignore ai-je mérité tant d'épreuves! Pas une des douleurs d'ici-bas ne doit-elle donc m'être épargnée! Et c'est par ma fille que je suis frappée le plus rudement!...

C'était plus que n'en pouvait supporter Mlle Gilberte. Son cœur se brisait de voir ainsi couler les larmes de sa mère, de cet ange de douceur et de résignation.

Lui jetant les bras autour du cou, et lui baisant les yeux:

—Mère, murmura-t-elle, mère adorée, je t'en supplie, ne pleure pas ainsi. Parle-moi! Que veux-tu que je fasse?

Doucement la pauvre femme se dégagea.

—Dis-moi la vérité, répondit-elle.

N'était-il pas sûr que c'était là ce que Mme Favoral demanderait; qu'elle ne pouvait même demander que cela!

Ah! combien mieux mille fois la jeune fille eût préféré une scène brutale de son père, et des violences qui eussent exalté son énergie au lieu de la briser!

Essayant de gagner du temps:

—Eh bien! oui, répondit-elle, je te dirai tout, ma mère, mais pas maintenant, demain, plus tard...

Elle allait céder, cependant, lorsque l'arrivée de son père lui coupa la parole.

Le caissier du Crédit mutuel était fort guilleret ce soir-là, il chantonnait, ce qui ne lui arrivait pas quatre fois l'an, ce qui était chez lui l'indice certain de la plus extrême satisfaction.

Mais il s'arrêta net en voyant la physionomie bouleversée de sa femme et de sa fille.

—Qu'avez-vous? interrogea-t-il.

—Rien, se hâta de répondre Mlle Gilberte, absolument rien, mon père.

D'un air ironique, il haussait les épaules.

—Alors, c'est pour vous distraire que vous pleurez, dit-il? Tenez, soyez donc franches, une fois en votre vie, et avouez-moi que Maxence a encore fait quelque fredaine.

—Vous vous trompez, mon père, je vous le jure.

Il n'en demanda pas davantage, n'étant pas questionneur de son naturel, soit qu'il se souciât infiniment peu de ce qui touchait sa famille, soit qu'il comprît vaguement que ses façons d'agir lui enlevaient tout droit à la confiance des siens.

—Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, d'un ton bourru, allons nous coucher. J'ai tant pioché aujourd'hui que je suis exténué. Parbleu! ceux qui prétendent que les affaires sont mortes me font bien rire! Jamais M. de Thaller n'avait été en passe de gagner autant d'argent.

Quand il parlait, on obéissait. De telle sorte que Mlle Gilberte se trouvait avoir toute la nuit devant elle pour reprendre possession d'elle-même, repasser dans son esprit les événements de la soirée, et délibérer froidement sur le parti qu'elle avait à prendre.

Car il n'y avait pas à s'abuser. Dès le lendemain, Mme Favoral renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait portée par toutes les aspirations de son cœur, par la certitude d'une indulgente complicité, par la pensée de trouver dans une âme amie l'écho de ses joies et de ses douleurs et de toutes ses espérances.

Oui, mais Mme Favoral était toujours cette même femme dont les plus belles résolutions s'évanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un prétendant se présentât, qu'une lutte s'engageât, comme pour M. Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scène épouvantable. Il irait peut-être trouver M. de Trégars. Quel scandale! Car il était homme à ne rien ménager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius, à cette partie terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait décider de leur sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprît tous les périls, et qu'il pouvait suffire d'une indiscrétion pour anéantir les résultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler, n'était-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment espérer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-même?

Enfin, après de longues et pénibles hésitations, elle décida que le silence lui était imposé, et qu'elle ne se laisserait arracher que de vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent, Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque sorte monter jusqu'aux lèvres de sa fille. A ses adjurations passionnées, à ses larmes, à ses ruses même, invariablement Mlle Gilberte opposait des réponses équivoques, un récit à travers lequel on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui s'arrêtent à la préface, un de ces amours pour un héros chimérique comme il en éclôt dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien là de rassurant pour une mère, et Mme Favoral connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour espérer la vaincre.

Elle n'insista plus, parut convaincue, et se promit une surveillance de tous les instants.

Mais c'est vainement qu'elle déploya toute la pénétration dont elle était capable, et une vigilance qui ne se relâchait pas. La plus sévère attention ne lui révéla pas un fait suspect, pas une circonstance dont elle pût tirer une induction. Si bien qu'elle finissait par se dire:

—Me serais-je donc trompée?...

C'est que Mlle Gilberte n'avait pas tardé à se sentir épiée, et s'observait avec une circonspection tenace, que jamais on n'eût attendue de son caractère résolu et impatient de toute contrainte.

Elle s'était imposé une sorte d'insouciance enjouée dont elle ne se départait plus, veillant sur tous les mouvements de sa physionomie, et se défendant de ces accès de rêverie vague où elle tombait autrefois.

Deux semaines de suite, craignant d'être trahie par ses regards, elle eut le courage de ne se point montrer à la fenêtre à l'heure où elle savait que devait passer Marius.

Elle était d'ailleurs fort exactement tenue au courant des alternatives de la campagne entreprise par M. de Trégars.

Enthousiaste plus que jamais de son élève, le signor Gismondo Pulci ne cessait de chanter ses louanges, et c'était avec une telle pompe d'expression et une si curieuse exubérance de gestes, que Mme Favoral s'en amusait beaucoup, et que les jours où elle assistait à la leçon de sa fille, elle était la première à demander:

—Eh bien, ce fameux élève?

Et selon ce que lui avait dit Marius:

—Il nage dans la plus pure satisfaction, répondait le candide maëstro, tout lui réussit à miracle, et bien au delà de ses espérances.

Ou encore, fronçant les sourcils:

—Il était triste hier, disait-il, par suite d'une déception inattendue. Mais il ne perd pas courage, nous réussirons.

La jeune fille ne pouvait s'empêcher de sourire, de voir ainsi sa mère aider l'inconsciente complicité du signor Gismondo. Puis elle se reprochait d'avoir souri, et d'en être venue, par une pente insensible et fatale, à s'égayer d'une duplicité dont elle eût rougi en d'autres temps, comme de la dernière humiliation.

En dépit d'elle-même cependant, cette partie qui se jouait entre elle et sa mère, et dont son secret était l'enjeu, finissait par la passionner. C'était un intérêt toujours palpitant, dans sa vie jusqu'alors si morne, et une source d'émotions incessamment renouvelées.

—Et d'ailleurs, songeait-elle, est-ce que Marius a hésité à prendre un rôle qui révoltait sa loyauté? A-t-il balancé, quand il a vu que c'était le seul moyen de vaincre, à lutter de ruse et de perfidie avec les intrigants qui ont dépouillé son père?

Qui sait à quelles manœuvres souterraines il se condamne, lui, si fier, et à quelles intrigues compliquées?

Et cette communauté de souffrances la consolait un peu, car il lui semblait qu'en agissant comme elle faisait, elle contribuait pour une certaine part au succès, et qu'elle jetait son grain de sable dans la balance de leurs destinées.

Mais la dissimulation d'une jeune fille, si naïve et inexpérimentée qu'on la suppose, aura toujours raison de la diplomatie d'une mère, si clairvoyante qu'elle soit.

Les semaines s'ajoutant aux jours et les mois aux semaines, Mme Favoral se relâcha d'une surveillance inutile et peu à peu l'abandonna presque complétement. Elle se disait bien toujours que sa fille à un moment donné avait en quelque chose d'extraordinaire, mais elle était persuadée que ce quelque chose était oublié.

De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder à sa fenêtre, sans craindre qu'on vînt lui demander compte de l'émotion qui la remuait, quand apparaissait M. de Trégars.

A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualité à faire honte à l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne, il échangeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son chemin.

La santé lui était complétement revenue, et avec la santé cette grâce virile et puissante, qui résulte du parfait équilibre de la souplesse et de la force. Mais il avait renoncé à sa mise presque pauvre d'autrefois. Il était vêtu, maintenant, avec cette élégance recherchée et simple, cependant, qui trahit à première vue le merle blanc qu'on appelle «un homme comme il faut.»

Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffées de joie et d'orgueil lui monter du fond de l'âme.

—Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en va là-bas est mon fiancé, et que peut-être le jour n'est pas loin où, devenue sa femme, je m'appuierai à son bras? Qui se douterait que toutes mes pensées lui appartiennent, et que c'est pour moi que, renonçant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but? Qui donc soupçonnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis de Trégars se promène rue Saint-Gilles?...

Et, positivement, cette promenade au Marais n'était pas sans quelque mérite, car l'hiver était venu, étendant une épaisse couche de boue sur le pavé de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les balayeurs.

L'intérieur du caissier du Crédit mutuel avait repris ses habitudes d'avant la guerre, sa somnolente monotonie à peine troublée par les dîners du samedi, par les naïvetés de M. Desclavettes ou les calembours du papa Desormeaux.

Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.

Rentré à Paris aussitôt après la Commune, et ne se sentant plus d'humeur à subir le despotisme paternel, Maxence était allé s'établir dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu les vives instances de sa mère pour le décider à venir tous les soirs dîner rue Saint-Gilles.

Fidèle au serment fait à sa sœur, il travaillait ferme, mais il n'en était guère plus avancé. Le moment était loin d'être propice, et l'occasion que tant de fois il avait laissé échapper ne se représentait plus.

Faute de mieux, il gardait son emploi d'auxiliaire au chemin de fer, et comme deux cents francs par mois ne lui suffisaient pas, il passait une partie des nuits à copier des rôles pour le successeur de Me Chapelain.

—Il te faut donc bien de l'argent? lui disait sa mère, lorsqu'elle lui voyait les yeux un peu rouges.

—Tout est si cher! répondait-il avec un sourire qui valait une confidence et que pourtant Mme Favoral ne comprenait pas.

Il n'en avait pas moins, petit à petit, et par à-compte, payé ses créanciers. Le jour où il tint enfin leurs factures acquittées, il les présenta fièrement à son père, le priant de le faire entrer au Crédit mutuel, où, avec infiniment moins de peine, il gagnerait bien davantage.

Mais dès les premiers mots, M. Favoral se mit à ricaner.

—Me supposez-vous donc une dupe aussi facile que votre mère? s'écria-t-il... Croyez-vous donc que je ne sais pas la vie que vous menez?

—Ma vie est celle d'un pauvre diable qui pioche tant qu'il peut.

—En vérité!... Alors comment ne cesse-t-on de voir chez vous des femmes dont les allures et les toilettes font scandale dans le quartier?

—On vous a trompé, mon père.

—J'ai vu.

—C'est impossible! Laissez-moi vous expliquer...

—Rien, ce serait perdre vos peines. Vous êtes et resterez toujours le même, et ce serait de la démence, à moi, que de faire admettre dans une administration où je jouis de l'estime de tous, un garçon qui, d'un jour à l'autre, fatalement, sera précipité dans la boue par quelque créature perdue.

De telles discussions n'étaient pas faites pour rendre plus cordiales les relations du père et du fils. A diverses reprises, M. Favoral avait donné à entendre que du moment où Maxence logeait dehors, il pourrait bien aussi y dîner. Et il lui eût signifié de le faire, évidemment, s'il n'eût été retenu par un reste de respect humain et la crainte du qu'en dira-t-on.

D'un autre côté, l'amer regret d'avoir peut-être gâté sa vie, l'incertitude de l'avenir, la gêne présente, toutes les convoitises inassouvies de la jeunesse, entretenaient Maxence dans un état de perpétuelle irritation.

Pour le calmer, l'excellente Mme Favoral s'épuisait en raisonnements.

—Ton père est dur pour nous, disait-elle, mais l'est-il moins pour lui-même? Il ne pardonne rien, mais il n'a jamais eu besoin d'être pardonné. Il ne comprend pas la jeunesse, mais jamais il n'a été jeune et il était à vingt ans aussi grave et aussi froid que tu le vois. Comment s'expliquerait-il le plaisir, lui à qui jamais l'idée n'est venue de prendre une heure de distraction?...

—Ai-je donc commis des crimes, pour être ainsi traité par mon père? s'écriait Maxence.

Et rouge de colère et serrant les poings:

—Notre existence, ici, n'est-elle pas inouïe? Toi, pauvre mère, tu n'as jamais eu la libre disposition de cent sous. Gilberte emploie ses journées à retourner ses robes après les avoir fait teindre. J'en suis réduit à une place d'expéditionnaire. Et mon père a cinquante mille livres de rentes!...

C'est à ce chiffre, en effet, que les plus modérés portaient la fortune de M. Favoral.

M. Chapelain, bien renseigné, supposait-on, ne se gênait pas pour insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il était le caissier du Crédit mutuel, devait en être un des principaux intéressés.

Or, à en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Crédit mutuel avait dû, depuis la guerre, réaliser des bénéfices énormes. Toutes ses entreprises réussissaient, et il était sur le point de lancer un emprunt étranger, qui allait infailliblement remplir ses caisses à les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se défendait mal de ces accusations d'opulence cachée. Quand M. Desormeaux lui disait:

—Là, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si étrange façon de répondre qu'on se trompait bien, que la conviction des autres s'en affermissait. Et dès qu'ils avaient quelques milliers de francs d'économies, ils s'empressaient de les lui apporter, pour qu'il les fit valoir, imités en cela par bon nombre de rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

—Cet homme-là est plus sûr que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du Crédit mutuel n'en était pas moins de jour en jour plus difficile à vivre.

Si les étrangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports superficiels, si ses hôtes du samedi eux-mêmes, ne découvraient en lui aucun changement appréciable, sa femme et ses enfants suivaient avec une surprise inquiète les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le même homme, impassible, méticuleux et grave, il se montrait dans son intérieur plus quinteux qu'une vieille fille, agité, nerveux et sujet à d'inexplicables lubies.

Après être resté des trois ou quatre jours sans desserrer les dents, tout à coup il se mettait à discourir sur toutes sortes de sujets avec une agaçante volubilité. Au lieu de tremper abondamment son vin, comme autrefois, il s'était mis à le boire pur et il en buvait assez fréquemment deux bouteilles à son repas, s'excusant sur le besoin qu'il avait de se remonter un peu après des travaux excessifs.

Il lui prenait alors des accès de gaieté grossière, et il racontait des anecdotes singulières, entremêlées de mots d'argot que Maxence était seul à comprendre.

Le matin du premier de l'an 1872, en se mettant à table pour déjeuner, il jeta sur la table un rouleau de cinquante louis, en disant à ses enfants:

—Voilà vos étrennes! partagez et achetez-vous tout ce que vous voudrez.

Et comme ils le regardaient, béants, hébétés de stupeur:

—Eh bien! quoi! ajouta-t-il en jurant, est-ce qu'il ne faut pas de temps à autre faire danser les écus?...

Ces mille francs inattendus, Maxence et Mlle Gilberte les employèrent à acheter un châle dont leur mère avait envie depuis plus de dix ans.

Elle riait et elle pleurait, de plaisir et d'attendrissement, la pauvre femme, et tout en le drapant sur ses épaules:

—Allez, chers enfants, disait-elle, votre père, au fond, n'est pas un méchant homme!

C'est ce dont ils ne paraissaient pas bien convaincus.

—Ce qui est plus sûr, objecta Mlle Gilberte, c'est que, pour se permettre une pareille générosité, il faut que papa soit terriblement riche.

M. Favoral n'avait pas assisté à cette scène. Les comptes de fin d'année le retenaient si impérieusement à sa caisse, qu'il fut quarante-huit heures sans rentrer. Un voyage qu'il fut obligé de faire pour M. de Thaller lui prit le reste de la semaine.

Mais, à son retour, il semblait satisfait et tranquille.

Sans abandonner sa situation au Crédit mutuel, il allait, racontait-il, s'associer à MM. Jottras, à M. Saint-Pavin, du Pilote financier, et à M. Costeclar, pour exploiter la concession d'un chemin de fer étranger.

M. Costeclar était la tête de cette entreprise, dont les énormes bénéfices étaient si assurés et si clairs, qu'on pouvait les chiffrer d'avance.

Et à ce sujet:

—Va, tu as eu bien tort, disait-il à Mlle Gilberte, de ne pas te dépêcher d'épouser Costeclar quand il voulait de toi. Jamais tu ne retrouveras un parti qui le vaille. Un homme qui avant dix ans sera une puissance financière!...

Le nom seul de Costeclar avait le don d'irriter la jeune fille.

—Je vous croyais brouillés, dit-elle à son père.

Il dissimula mal un certain embarras.

—Nous l'avons été, en effet, répondit-il, parce qu'il n'a jamais voulu me dire pourquoi il se retirait, mais on se raccommode toujours quand on a des intérêts communs.

Autrefois, certes, avant la guerre, jamais M. Favoral ne fût entré dans de tels détails. Mais il devenait presque communicatif.

Mlle Gilberte, qui l'étudiait avec l'attention de l'intérêt en éveil, croyait reconnaître qu'il cédait à ce besoin d'expansion plus fort que la volonté, qui obsède quiconque porte en soi un lourd secret.

Tandis que pendant vingt années il n'avait pour ainsi dire jamais soufflé mot de la famille de Thaller, voici que maintenant il ne cessait d'en parler.

Il disait à ses amis du samedi, le train princier du baron, le nombre de ses domestiques et de ses chevaux, la couleur de ses livrées, les fêtes qu'il donnait, ce qu'il dépensait à l'Hôtel des ventes en tableaux et en bibelots, et jusqu'au nom de ses maîtresses, car le baron se respectait trop pour ne pas déposer chaque année quelques milliers de louis aux pieds de quelque fille assez en vue pour occuper les journaux de sa personne et de ses équipages. M. Favoral n'approuvait pas le baron, il le déclarait.

Mais c'est avec une sorte d'amertume haineuse qu'il parlait de la baronne. Il lui était impossible, affirmait-il à ses hôtes, d'évaluer, même approximativement, les sommes fabuleuses gaspillées par elle, éparpillées, jetées à tous les vents. Car elle n'était pas prodigue, elle était la prodigalité même, cette prodigalité idiote, absurde, inconsciente, qui fond les fortunes en un tour de main, qui ne sait même pas demander à l'argent la satisfaction d'un petit besoin, d'un désir, d'une fantaisie quelconque.

Il citait d'elle des traits inouïs, des traits qui faisaient bondir Mme Desclavettes sur sa chaise, expliquant qu'il tenait ces détails de la confiance de M. de Thaller, qui souvent l'avait chargé de payer les dettes de sa femme, et aussi de la baronne, qui ne se gênait pas pour venir à la caisse lui demander vingt francs, car tel était son désordre, qu'après avoir emprunté toutes les économies de ses domestiques, souvent elle n'avait pas deux sous à jeter à un pauvre du fond de sa voiture.

Mme de Thaller ne plaisait guère, non plus, au caissier du Crédit mutuel.

Elevée au hasard, à l'office bien plus qu'au salon, jusques vers douze ans, et plus tard traînée par sa mère n'importe où, aux courses, aux premières représentations, aux eaux, aux bains de mers, toujours escortée d'un escadron de jeunes messieurs de la Bourse, Mlle de Thaller avait adopté un genre qu'on eût trouvé détestable chez un jeune homme. Dès qu'une mode hasardée paraissait, elle se l'appropriait, ne trouvant jamais rien d'assez excentrique pour se faire remarquer. Elle montait à cheval, faisait des armes, fréquentait le tir aux pigeons, parlait argot, chantait les chansons de Thérésa, vidait lestement une coupe de champagne et fumait une cigarette...

Les convives étaient ahuris.

—Ah ça, mais ces gens-là doivent dépenser des millions, interrompit M. Chapelain.

M. Favoral tressauta comme si brusquement on lui eût frappé sur l'épaule.

—Baste! ils sont si riches, répondit-il, si effroyablement riches!...

Il changea de conversation ce soir-là, mais le samedi suivant, dès le commencement du dîner:

—Je crois bien, dit-il, que M. de Thaller vient de découvrir un mari pour sa fille.

—Tous mes compliments! s'écria M. Desormeaux. Et quel est ce hardi gaillard?

Le caissier leva les épaules.

—Un gentilhomme, parbleu! répondit-il. Est-ce que ce n'est pas de tradition? Est-ce que dès qu'un financier a son million, il ne se met pas en quête d'un noble ruiné pour lui donner sa fille?

Un de ces pressentiments douloureux comme il en tressaille aux derniers replis de l'âme, fit pâlir Mlle Gilberte. Il lui annonçait, ce pressentiment, une chose absurde, ridicule, invraisemblable, et cependant, elle était sûre qu'il ne la trompait pas. Elle en était si sûre, qu'elle se leva sous prétexte de chercher quelque chose dans le buffet, en réalité pour dissimuler l'émotion affreuse qu'elle prévoyait.

—Et ce gentilhomme?... interrogea M. Chapelain.