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L'argent des autres: 1. Les hommes de paille cover

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 30: XXVII
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About This Book

The narrative opens in a quiet Paris street where neighbors know each other's habits and gossip; it follows the household of a rigid, methodical bank cashier whose strict routine contrasts with family tensions: an estranged son living apart and an unmarried daughter admired locally. When a seemingly minor inquiry by a servant stirs neighborhood curiosity, routines and conversations reveal undercurrents of suspicion about money and respectability. The story traces how appearances, local rumor, and official investigation begin to unmask financial and personal secrets, examining bourgeois propriety, the gap between public reputation and private conduct, and how small observations provoke wider inquiries.




XXVII



Il y avait, à ce moment, près d'un mois que Maxence n'avait adressé la parole à Mlle Lucienne. Il n'osait plus. Et pour s'excuser, à ses yeux, d'une timidité dont il enrageait, ne pouvant la surmonter, il se disait: «A quoi bon!»

Entre elle et lui, l'après-midi du bois de Boulogne avait creusé un abîme.

Tourmenté de la honte imbécile d'être pauvre, il se persuadait qu'elle le méprisait de sa pauvreté.

Il s'obstinait à l'épier, c'était plus fort que lui, mais autant qu'il le pouvait, il l'évitait. Il se défendait même de prononcer son nom devant la Fortin, depuis le jour où l'estimable gérante de l'Hôtel des Folies qui pénétrait bien son secret, lui avait dit en ricanant:

—Eh bien! vous êtes encore naïf, vous!

Quand la raison reprenait le dessus:

—Je serai désespéré, pensait-il, le soir où elle ne rentrera pas, et cependant ce sera un grand bonheur pour moi, le plus grand que je puisse souhaiter!

Seulement, il était rare que la raison reprît le dessus, et son temps se passait à chercher des explications à la conduite de cette fille étrange, qui, sous sa robe de laine, avait les hauteurs d'une grande dame, explications bizarres et compliquées de ces circonstances mystérieuses comme on en voit dans les drames.

Puis, il se délectait à imaginer entre elle et lui des sujets de confidence et de rapprochement, de ces facilités comme jamais le hasard ne manque d'en fournir à la passion attentive, et de ces événements qui lui permettraient de sortir de l'ombre et de se créer des droits par quelque grand service rendu.

Mais jamais il n'avait osé souhaiter une occasion plus propice que celle qu'il venait de saisir.

Et cependant, une fois remonté à sa chambre, c'est à peine s'il osait s'applaudir de la promptitude de sa décision.

Si peu clairvoyant qu'il fût, il l'était encore assez pour avoir discerné l'excessive fierté de Mlle Lucienne et combien son caractère était ombrageux.

—Elle est capable de m'en vouloir de mon intervention, songeait-il.

La soirée étant très-froide, il avait allumé une flambée, et assis au coin du feu, agité de vagues espérances, il attendait.

Il lui semblait que sa voisine ne pouvait se dispenser de venir le remercier, et il tendait l'oreille à tous les bruits de l'hôtel, tressaillant au craquement des pas dans l'escalier et au claquement des portes.

Dix fois au moins, il alla, sur la pointe du pied, se pencher à la fenêtre du palier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de lumière chez Mlle Lucienne.

A onze heures, elle n'était pas encore rentrée, et il délibérait s'il ne descendrait pas aux informations quand on frappa à sa porte.

—Entrez! cria-t-il, d'une voix étranglée par l'émotion.

Mlle Lucienne entra.

Elle était quelque peu plus pâle que de coutume, mais calme et imperturbablement maîtresse de soi.

Ayant salué, sans la plus légère nuance d'embarras, elle déposa sur la cheminée les trente billets de cinq francs que Maxence avait jetés aux époux Fortin, et de l'accent le plus naturel:

—Voici vos cent cinquante francs, monsieur, prononça-t-elle. Je vous suis plus reconnaissante que je ne saurais l'exprimer de l'empressement que vous avez mis à me les prêter, mais je n'en avais pas besoin.

Il s'était levé et faisait à son sang-froid le plus énergique appel.

—Cependant, commença-t-il, d'après ce que j'ai entendu...

—Oui, interrompit-elle, la Fortin et son mari essayaient de m'effrayer, mais ils perdaient leur temps. Lorsque après la Commune, j'ai arrêté avec eux la façon dont je m'acquitterais, les estimant à leur juste valeur, je leur ai fait écrire et signer nos conventions. Étant en règle, j'aurais su leur résister, et je leur résistais, quand vous leur avez jeté ces cent cinquante francs. Ayant mis la main dessus, ils prétendaient les garder. C'est ce que je ne devais pas souffrir. Ne pouvant les leur reprendre de vive force, je me suis immédiatement rendue chez le commissaire de police. Il était à son bureau, par bonheur. C'est un honnête homme, qui une fois déjà, m'a tirée d'un mauvais pas. Il a bien voulu m'écouter et mes explications l'ont touché. Si insolite que fut l'heure, il a endossé son pardessus et il est venu avec moi trouver nos hôteliers. Et après les avoir contraints de me restituer votre argent, il leur a signifié, sous peine de s'exposer à toute sa sévérité, d'avoir à respecter nos conventions.

Maxence était émerveillé.

—Comment! fit-il, vous avez osé?...

—N'étais-je pas dans mon droit?

—Oh! mille fois! seulement...

—Quoi? Mon droit serait-il moins respectable parce que je ne suis qu'une femme, et parce que je n'ai personne qui me protége, serais-je hors la loi et d'avance condamnée à subir les iniques fantaisies du premier misérable venu? Non, Dieu merci! Et me voilà tranquille, désormais. Des gens comme les Fortin, qui vivent on ne sait de quels trafics honteux, ont trop à craindre de la police pour oser me molester encore.

Le ressentiment de l'injure se lisait dans ses grands yeux noirs et un amer dégoût contractait ses lèvres.

—Du reste, ajouta-t-elle, le commissaire n'a pas eu besoin de mes explications pour comprendre à quelles abjectes inspirations obéissaient les Fortin. Les misérables avaient en poche l'argent de leur infamie. En me refusant ma clef, en me jetant sur le pavé à dix heures du soir, ils espéraient me réduire à implorer l'assistance du lâche qui payait leur odieuse trahison. Et on sait le prix que les hommes exigent du plus léger service qu'ils rendent à une femme!...

Maxence pâlit. L'idée lui traversa l'esprit que c'était à lui, peut-être, que cette dernière phrase s'adressait.

—Ah! je vous le jure, s'écria-t-il, c'est sans arrière-pensée que j'ai essayé de vous venir en aide. Vous ne me devez pas même un remerciement...

—Je ne vous en remercie pas moins, dit-elle doucement, et du plus profond de mon cœur...

—C'était si peu chose!

—L'intention seule fait la valeur du service, mon voisin. Et d'ailleurs, ne dites pas que cent cinquante francs ne sont rien pour vous... peut-être ne gagnez-vous pas beaucoup plus chaque mois.

—Je l'avoue, fit-il, en rougissant un peu.

—Vous voyez donc bien! Non, certes, ce n'est pas à vous que s'adressaient mes paroles, mais à l'homme qui a payé la Fortin. Il attendait sur le boulevard le résultat de la manœuvre qui allait, pensait-il, me mettre à sa discrétion. Bien vite il est venu à moi, lorsque je suis sortie, et jusqu'au bureau du commissaire de police, il m'a poursuivie comme il me poursuit partout, depuis un mois, de ses galanteries écœurantes et de ses dégradantes propositions.

L'oeil étincelant de colère:

—Ah! si j'avais su! s'écria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...

Elle sourit de sa véhémence.

—Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbéciles, du cœur aux lâches, de la délicatesse aux goujats?...

—J'aurais châtié le misérable insulteur...

Elle eut un geste d'insouciance superbe:

—Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce que je n'y suis pas tellement accoutumée que je ne les sens plus! J'ai dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail. Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'âge de huit ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le loyer du taudis où je couche. Comprenez-vous ce que j'ai enduré, à quelles ignominies j'ai été exposée, quels piéges m'ont été tendus, et comment il m'est arrivé de ne devoir mon salut qu'à la force brutale? Et cependant, je ne me plains pas, puisqu'à travers tout, j'ai pu garder la fierté de moi et rester sage quand même!

Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.

Et comme Maxence la considérait d'un air d'ébahissement immense:

—Cela vous paraît drôle, reprit-elle, ce que je vous dis là. Une fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, très-jolie, en plein Paris, être sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y croyez, vous vous dites: «La belle fichue avance!» Et, vrai, vous avez raison, car je vous demande un peu à qui cela importe? si je travaille seize heures par jour pour rester honnête, qui m'en sait gré et qui m'en estime? Eh bien! c'est une idée à moi! Et n'allez pas vous imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidité ou l'ignorance.

Ah! bien oui! je ne crois à rien, je n'ai peur de rien, et je sais tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux et les plus dépravés. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas été tentée, quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au théâtre!... Il y a eu des moments où j'ai eu faim et où j'ai eu froid, et où, faute de savoir où coucher, j'ai erré toute la nuit dans les rues, comme un chien perdu! Il y a eu des heures où il me venait comme des nausées de toute cette misère, et où je me disais que, puisqu'il était dans ma destinée de mourir à l'hôpital, autant valait y aller gaiement!... Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, marché de ma personne, me vendre!...

Elle frissonna et d'une voix sourde:

—J'aimerais mieux mourir! dit-elle.




XXVIII



Il était bien difficile de concilier de telles paroles avec certaines circonstances de l'existence de Mlle Lucienne, avec ses promenades autour du lac, par exemple, avec cette voiture de chez Brion qui venait la prendre plusieurs fois la semaine, avec ses toilettes, chaque fois renouvelées, et toujours plus excentriques et plus voyantes.

Mais Maxence n'y songeait pas.

Ce qu'elle lui disait, il le tenait pour absolument vrai et indiscutable.

Et il se sentait pénétré d'une admiration presque religieuse pour cette jeune fille si belle, et d'une énergie toute virile, qui seule dans la vie, à travers les hasards, les tentations et les périls de Paris, avait su se suffire, se protéger et se défendre.

—Et cependant, fit-il, sans vous en douter, vous aviez un ami près de vous!...

Elle tressaillit, et un pâle sourire effleura ses lèvres. Elle n'ignorait pas ce que peut être l'amitié d'un garçon de vingt-cinq ans pour une fille de dix-huit.

—Un ami!... murmura-t-elle.

Sa pensée, Maxence la saisit, et dans toute la sincérité de son âme:

—Oui, un ami, répéta-t-il, un camarade, un frère!...

Et croyant l'émouvoir et gagner sa confiance:

—Je saurais vous comprendre, ajouta-t-il, car moi aussi, j'ai été bien malheureux.

Il s'abusait singulièrement.

Elle le regarda d'un air étonné, et lentement:

—Vous, malheureux! prononça-t-elle; vous qui avez une famille, des parents, une mère qui vous adore, une sœur...

Moins ému, Maxence se fût demandé comment elle savait cela, et il en eût conclu qu'elle s'était préoccupée de lui, puisqu'elle était allée sans doute aux informations.

—Vous êtes un homme, d'ailleurs, poursuivit-elle, et je ne comprends pas qu'un homme se plaigne. N'avez-vous pas la liberté, la force et le droit de tout entreprendre et de tout oser? Le monde n'est-il pas ouvert à votre activité et à votre ambition? Une femme subit sa destinée, un homme fait la sienne.

C'était heurter les plus chères prétentions de Maxence, qui, très-sérieusement, pensait avoir épuisé les rigueurs de l'adversité.

—Il est des circonstances... commença-t-il.

Mais elle haussa doucement les épaules et l'interrompant:

—N'insistez pas, fit-elle, ou je croirais que vous manquez d'énergie. Que parlez-vous de circonstances? Il n'en est pas de si contraires, dont on ne triomphe. Que voudriez-vous donc? Être né avec cent mille livres de rentes, et n'avoir plus qu'à vous laisser vivre au gré de votre caprice de chaque jour, désœuvré, rassasié, à charge à vous-même, inutile ou nuisible à autrui? Ah! moi, si j'étais homme, c'est une destinée plus haute que je rêverais. Je voudrais être né aux Enfants-Trouvés, sans nom, et de par ma volonté, mon intelligence, mon travail, me faire quelque chose et quelqu'un; je voudrais partir de rien et arriver à tout.

D'un mouvement superbe, elle se redressait, les yeux étincelants, les narines frémissantes...

Mais presque aussitôt, baissant la tête:

—Le malheur est que je ne suis qu'une femme, ajouta-t-elle, et vous qui vous plaignez, si vous saviez...

Elle s'assit, et le coude sur la petite table, le front dans la main, elle demeura perdue dans ses méditations, l'oeil fixe, comme si elle eût suivi dans l'espace toutes les phases des dix-huit années de sa vie.

Il n'est pas d'énergie qui ne se détende à un moment donné, pas de volonté qui n'ait son heure de défaillance, et si ferme que fût Mlle Lucienne, et si énergique, elle avait été profondément touchée de l'action de Maxence.

Trouvait-elle donc enfin, sur son chemin, le compagnon que souvent elle avait rêvé, aux heures désespérées de solitude et d'abandon?

Au bout d'un moment, elle releva la tête et, plongeant dans les yeux de Maxence un regard qui le fit tressaillir comme le choc d'une batterie électrique:

—Sans doute, reprit-elle, d'un ton d'insouciance un peu forcé, vous vous dites que vous avez une étrange voisine... Eh bien! comme entre voisins il est bon de se connaître, avant de me juger, écoutez-moi...

La recommandation était inutile. C'est de toute la puissance de son attention que Maxence écoutait.

—C'est dans un village des environs de Paris, à Louveciennes, commença la jeune fille, que j'ai été élevée. Ma mère m'y avait mise en nourrice chez d'honnêtes maraîchers, pauvres et chargés de famille.

Au bout de deux mois, n'entendant pas parler de ma mère, ils lui écrivirent. Elle ne répondit pas.

Ils se rendirent alors à Paris, à l'adresse qu'elle leur avait donnée. Elle venait de déménager et on ne savait ce qu'elle était devenue.

C'était fini, ils n'avaient plus à compter sur un centime pour les soins qu'ils me donnaient. Ils me gardèrent, cependant, se disant qu'un enfant de plus ne les appauvrirait pas beaucoup.

Je ne sais donc rien de mes parents que par ces braves maraîchers, et comme j'étais tout enfant encore, lorsque j'ai eu le malheur de les perdre, tout ce qu'ils m'en avaient appris est resté très-vague dans ma mémoire.

Je me rappelle cependant que, d'après eux, ma mère était une très-jeune ouvrière, d'une rare beauté, et que vraisemblablement elle n'était pas la femme de mon père.

Il me souvient encore que peu de temps avant sa mort, ma bonne maraîchère ayant eu occasion de passer une journée à Paris, elle rentra furieuse, disant qu'elle venait de rencontrer ma mère, en toilette magnifique, étalée dans une superbe voiture à deux chevaux, que c'était invraisemblable, et que cependant c'était vrai, qu'elle en était sûre, qu'elle l'avait très-bien reconnue, et qu'il fallait que ma mère n'eût pas plus de cœur qu'un rocher pour oublier sa fille, alors qu'elle avait fait fortune.

Si on m'a dit autrefois le nom de ma mère ou de mon père, si je l'ai su, je ne me le rappelle plus.

Moi-même, je n'avais pas de nom. Mes parents adoptifs m'appelaient la Parisienne.

Je n'en étais pas moins heureuse chez ces honnêtes gens, et traitée absolument comme leurs propres enfants. L'hiver, ils m'envoyaient à l'école.

L'été, j'aidais à sarcler le jardin, je conduisais un mouton ou deux le long des routes, ou l'on m'envoyait au bois Brûlé, dans la forêt de Marly ou sous les châtaigneraies de la Celle-Saint-Cloud, cueillir des violettes et des fraises qu'une de nos voisines, le dimanche, allait vendre à Bougival.

Ce fut le temps le plus heureux, ou plutôt le seul temps heureux de ma vie, le seul vers lequel se réfugie ma pensée, lorsque je me sens gagnée par le découragement.

Hélas! je n'avais que huit ans, lorsque dans la même semaine, le pauvre maraîcher et sa femme furent emportés presque soudainement par la même maladie: une fluxion de poitrine.

Par une matinée glaciale de décembre, dans cette maison que venait de visiter la mort, nous nous trouvâmes six enfants dont l'aînée n'avait pas onze ans, pleurant de chagrin, de peur, de faim et de froid.

Ni le maraîcher, ni sa femme n'avaient de parents, et ils ne laissaient rien que quelques misérables meubles dont la vente suffit à peine à payer leur enterrement. Les deux plus jeunes enfants furent conduits à l'hospice. Des voisins se chargèrent des autres.

Ce fût une maîtresse blanchisseuse de Marly qui me prit. J'étais très-grande et très-forte pour mon âge, elle fit de moi son apprentie.

Ce n'était pas une méchante femme, et même d'après certains traits qui me reviennent à la mémoire, je serais tentée de croire qu'elle avait bon cœur, mais elle était d'une violence extraordinaire, brutale, et plus dure que son battoir. Elle m'accablait de travail, et d'un travail souvent au-dessus de mes forces.

Cinquante fois le jour, il me fallait aller de la rivière à la maison, portant sur l'épaule d'énormes paquets de serviettes ou de draps mouillés, tordre, étendre, et ensuite courir jusqu'à Rueil chercher le linge sale chez les pratiques.

Je ne me plaignais pas, j'étais déjà trop fière pour me plaindre; mais quand on me commandait quelque chose qui me semblait par trop injuste, je refusais obstinément d'obéir et alors j'étais rouée de coups.

Malgré tout, je me serais peut-être attachée à ma patronne, si elle n'eût pas eu la dégoûtante habitude de boire. Chaque semaine, régulièrement, le jour où elle reportait le linge à Paris, c'était le mercredi, elle s'enivrait.

Et alors, selon qu'avec le vin la gaieté lui montait au cerveau, ou la colère, c'étaient au retour des plaisanteries ignobles ou des scènes atroces.

Quand elle était en cet état, elle me faisait horreur. Et un mercredi, que je laissai trop voir mon dégoût, elle me frappa si rudement qu'elle me cassa le bras.

Il y avait vingt mois que j'étais chez elle.

Le mal qu'elle m'avait fait la dégrisa subitement. Elle eut peur et se mit à m'accabler de caresses, me conjurant de ne rien dire à personne. Je le lui promis et je tins fidèlement parole.

Mais il avait fallu chercher un médecin. La scène avait eu des témoins qui parlèrent. L'histoire se répandit de proche en proche, tout le long de la Seine, jusqu'à Bougival et jusqu'à Rueil.

Si bien qu'un matin, le brigadier de gendarmerie se présenta à la maison, et que je ne sais trop ce qui serait advenu, si je ne lui avais pas soutenu mordieus que c'était en tombant dans l'escalier que je m'étais fait mal.

Ce dont Maxence ne revenait pas, c'était de l'accent naturel et simple de Mlle Lucienne. Nulle emphase. A peine une apparence d'émotion. On eut juré que c'était d'une autre qu'elle disait la vie.

Elle poursuivait cependant:

—Grâce à mes dénégations obstinées, ma patronne ne fut pas inquiétée. Mais la vérité était connue, et sa réputation, qui déjà n'était pas bonne, en devint tout à fait mauvaise. On s'intéressa à moi. Les mêmes gens qui, vingt fois, sans sourciller, m'avaient vue porter des charges de linge à me rompre la poitrine, ce qui était terrible, se mirent à me plaindre prodigieusement d'avoir eu un bras cassé, ce qui n'était rien.

Cela en vint à ce point que plusieurs de nos pratiques s'entendirent pour me faire sortir d'une maison, où, disait-on, je finirais par succomber sous les mauvais traitements.

Et après beaucoup de démarches, on finit par découvrir à La Jonchère une vieille dame israélite, très-riche, veuve et sans enfants, qui consentait à se charger de moi.

J'hésitai d'abord à accepter les offres qui m'étaient faites.

Mais ayant reconnu que ma patronne, depuis qu'elle m'avait blessée, me prenait de plus en plus en aversion, je me décidai à la quitter.

C'est le jour où je fus présentée à ma nouvelle maîtresse, que je découvris que je n'avais pas de nom.

Après m'avoir longuement examinée, tournée et retournée, fait marcher et m'asseoir:

—Maintenant, me demanda-t-elle, comment t'appelles-tu?

J'ouvris de grands yeux, car en vérité, j'étais alors comme une sauvage, n'ayant pas même la plus vague notion des choses les plus simples de la vie.

—Je m'appelle la Parisienne, répondis-je.

Elle éclata de rire, ainsi qu'une autre vieille dame de ses amies, qui assistait à ma présentation, et il me souvient que mon petit orgueil s'offensait beaucoup de leur hilarité. Je croyais qu'elles se moquaient de moi.

—Ce n'est pas un nom, me dirent-elles enfin, c'est un sobriquet...

—Je n'en ai pas d'autre.

Elles parurent confondues, répétant à satiété que c'était inouï, qu'on n'avait pas idée d'une chose pareille dans la banlieue de Paris, et, séance tenante, elles se mirent à me chercher un nom.

—Où es-tu née? me demanda ma nouvelle maîtresse.

—A Louveciennes.

—Eh bien! dit l'autre, il faut l'appeler Louvecienne.

Une longue discussion s'en suivit, qui m'irritait si fort, que j'avais envie de m'enfuir, et enfin il fut convenu que je m'appellerais non pas Louvecienne, mais Lucienne,—et Lucienne je suis restée.

Il ne fut pas question de baptême, puisque ma nouvelle maîtresse était juive.

C'était une femme excellente, bien que le chagrin qu'elle avait ressenti de la perte de son mari eût quelque peu troublé ses facultés.

Dès qu'il fut décidé que je lui restais, elle voulut passer en revue mon trousseau. Je n'en avais pas à lui montrer, ne possédant au monde que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'étais restée chez ma maîtresse blanchisseuse, j'avais achevé d'user ses vieilles robes et je traînais aux pieds les savates que les ouvrières m'abandonnaient. Jamais je n'avais porté d'autre linge que celui que j'empruntais d'autorité aux pratiques, système économique établi chez beaucoup de blanchisseuses.

Consternée de mon dénuement, ma nouvelle maîtresse envoya chercher une couturière, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vêtir et me changer.

Depuis la mort des pauvres maraîchers qui m'avaient élevée, c'était la première fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en tirer un service.

J'en fus émue jusqu'aux larmes, et dans l'excès de ma reconnaissance, il m'eût été doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.

Ce sentiment me donna la constance de supporter sans dégoût son caractère. Il était difficile. Elle avait des manies singulières, des fantaisies déconcertantes et des exigences ridicules souvent ou exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.

Comme elle avait déjà deux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions déterminées. Je l'accompagnais à la promenade et quand elle sortait en voiture, j'aidais à la servir à table et à l'habiller, je ramassais son mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatière, qu'elle égarait continuellement.

Ma docilité lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre à même de lui faire la lecture, elle me fit apprendre à lire, car c'est à peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de français, de géographie et d'histoire.

La femme de chambre, d'un autre côté, avait été chargée de me montrer à coudre, à broder, et à exécuter tous les petits ouvrages de femme, et elle apportait d'autant plus d'intérêt à ses leçons, que petit à petit elle se débarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.

J'aurais été heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchère, si on n'y eût pas trop complétement oublié mon âge. J'étais naturellement sérieuse et réservée, comme tous les enfants qui ont été aux prises avec la misère, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, dès que je me permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que n'aurais-je pas donné, pour qu'il me fût permis de courir et de jouer avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur la grande route!...

Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je ne devais pas tarder à l'apprendre cruellement à mes dépens...

De mois en mois, ma vieille maîtresse s'attachait à moi davantage et s'ingéniait à me donner des preuves de son attachement. Je mangeais à table avec elle, au lieu de la servir comme au début. Elle m'avait fait habiller de façon à pouvoir m'emmener et me présenter partout.

Elle s'en allait répétant à tout venant qu'elle m'aimait comme sa fille, qu'elle m'établirait et que bien certainement elle me laisserait une partie de sa fortune.

Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait à Paris, des hommes de Bourse, que je voyais de temps à autre à La Jonchère.

Ils n'avaient guère fait attention à moi, jusque-là. Ces propos leur ouvrant les yeux, ils discernèrent le chemin que j'avais fait dans la cœur de leur parente, et leur cupidité s'alarma.

Tremblant de voir leur échapper un héritage qu'ils considéraient comme leur, ils se liguèrent contre moi, résolus à couper court aux généreuses velléités de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyât.

Mais c'est en vain que pendant près d'une année leur haine s'épuisa en savantes manœuvres.

L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacité, j'avais pénétré leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces. C'était un intérêt dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prévenance.

Ils ne venaient guère à La Jonchère qu'une fois par semaine, j'y étais toujours, je luttais avec succès. A diverses reprises, j'avais entendu ma bienfaitrice leur défendre de lui parler de moi, et même les menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient à la tourmenter à mon sujet.

Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre vieille maîtresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais précisément parce qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait folle.

Ses nièces étaient venues s'installer autour de son lit, défense expresse m'était faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait déjà plus faire prévaloir sa volonté.

Les parents avaient compris leur avantage, et que c'était là une occasion sans pareille d'en finir avec moi.

Gagnés d'avance, évidemment, les médecins déclarèrent à ma pauvre bienfaitrice que l'air de La Jonchère lui était fatal, et que son unique chance de salut était d'aller s'établir à Paris, chez un de ses neveux. On l'y porterait à bras, ajoutaient-ils, elle se rétablirait très-vite et elle irait ensuite consolider sa convalescence dans quelque ville du Midi.

Son premier mot fut pour moi. Elle ne voulait pas se séparer de moi, protestait-elle, et tenait absolument à m'emmener.

Ses neveux gravement lui représentèrent que c'était impossible, qu'il ne fallait pas songer à s'embarrasser de moi, que le plus simple était de me laisser à La Jonchère, et que d'ailleurs ils se chargeaient de me trouver une bonne condition.

La malade lutta longtemps, et avec un courage dont je ne l'aurais pas crue capable. Dix fois, en voyant ce qu'elle souffrait de ce cruel débat, je fus sur le point d'y mettre fin en m'enfuyant. L'amour-propre me retint, et non certes la cupidité.

Mais les autres l'obsédaient. Les médecins ne cessaient de lui répéter qu'ils ne répondaient de rien, si on ne suivait pas leurs avis. Elle avait peur de mourir...

Elle céda en pleurant...

Dès le matin, le lendemain, une sorte de litière portée par huit hommes s'arrêta devant la porte. Ma pauvre maîtresse y fut couchée, et on l'emporta, sans m'avoir permis de l'embrasser une dernière fois.

Deux heures après, la cuisinière et la femme de chambre étaient congédiées.

Quant à moi, le neveu qui avait promis de s'occuper de mon sort, me mit une pièce de vingt francs dans la main, en me disant:

—Voici vos huit jours; faites immédiatement un paquet de vos hardes, et filez!...

Il était bien difficile, il était impossible même, que Mlle Lucienne ne fut pas profondément émue, tandis qu'elle remuait ainsi les cendres de son passé. Il n'en paraissait rien, cependant, et c'est à peine si par moments on pouvait discerner une légère altération de sa voix.

Maxence, lui, eût vainement essayé de dissimuler l'intérêt passionné qu'il prenait à ces confidences inattendues, et à quel point elles le troublaient.

—N'avez-vous donc jamais revu votre bienfaitrice? interrogea-t-il.

—Jamais! répondit la jeune fille. Toutes mes démarches pour arriver jusqu'à elle ont été infructueuses. Elle n'habite plus Paris. Je lui ai écrit, mes lettres sont restées sans réponse. Lui sont-elles parvenues? Je ne le crois pas. Quelque chose me dit qu'elle ne m'a pas oubliée...

Pendant quelques minutes elle garda le silence, comme si elle eût essayé de ressaisir quelque chose des sensations qu'elle avait éprouvées au temps dont elle parlait. Puis:

—C'est ainsi, brutalement, reprit-elle, que je fus chassée. Prier eût été inutile, je le compris, et d'ailleurs je n'ai jamais su implorer personne.

Je me hâtai d'empiler dans deux malles et dans des cartons tout ce que je possédais, tout ce que je tenais de la générosité de ma pauvre maîtresse, et avant le moment fixé, j'étais prête.

Déjà la cuisinière et la femme de chambre s'étaient éloignées. L'homme qui me traitait si cruellement m'attendait.

Il m'aida à transporter dehors, sur la route, mes cartons et mes malles. Après quoi, les volets ayant été tirés, il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.

L'omnibus américain passait. Il l'arrêta d'un signe. Et avant d'y monter:

—Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.

C'était le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.

J'ai eu, depuis, des épreuves plus terribles, et je me suis trouvée dans des situations bien autrement désespérées, mais je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé un découragement pareil à celui qui m'anéantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant où aller ni que devenir.

Je m'étais assise sur une de mes malles.

Le temps était froid et sombre. De gros nuages chargés de neige semblaient toucher la cime dépouillée des arbres de l'avenue. Les passants étaient rares.

En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans doute ce que je faisais là, et longtemps après m'avoir dépassée, ils retournaient encore la tête.

Je pleurais.

Je sentais vaguement que, sans le soupçonner, ma pauvre bienfaitrice m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait désaccoutumée de la misère et privée de cette expérience que donne la lutte de chaque jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis, et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations généreuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau, en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du cœur, elle avait décuplé en moi la faculté de souffrir. Pauvre chère maîtresse! Elle m'avait désarmée, et le combat recommençait.

Il me montait des nausées à la gorge en songeant à ce que j'avais subi chez ma maîtresse blanchisseuse, et à l'idée de ce que me réservait l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.

La Seine était proche. Pourquoi n'y pas courir? Pourquoi n'y pas terminer cette existence de misère que j'entrevoyais!

Voilà quelles étaient mes réflexions, quand une femme de Rueil, qui était marchande des quatre saisons et que je connaissais de vue, vint à passer, poussant sur le pavé boueux sa petite charrette de légumes.

M'apercevant, elle s'arrêta, et adoucissant sa voix rauque:

—Que faites-vous là, ma mignonne? me demanda-t-elle.

Maîtrisant à grand'peine mes sanglots, je lui exposai en peu de mots ma situation. Elle en parut plus surprise que touchée.

—Voilà ce que c'est que la vie, me dit-elle, on a des hauts et des bas.

Et s'approchant:

—Que vas-tu faire? interrogea-t-elle.

Cette familiarité soudaine eût suffi pour m'éclaircir sur l'horreur de ma chute. Elle m'avait dit: vous, d'abord; sachant ma détresse, elle me tutoyait.

—Je ne sais pas, répondis-je.

Après un petit moment de réflexion:

—Tu ne peux pas rester là, reprit-elle, les gendarmes t'arrêteraient. Viens avec moi, nous nous consulterons à la maison et je te donnerai des conseils.

J'étais à une de ces heures d'effondrement où on est sans force comme sans volonté. A quoi bon réfléchir, d'ailleurs, et que vouloir! Avais-je à choisir entre les partis à prendre? Enfin, les offres de cette femme me paraissaient une dernière faveur de la destinée.

—Je ferai ce que vous voudrez, madame, lui dis-je.

Aussitôt, elle chargea mon petit bagage sur sa charrette; nous nous mîmes en route et nous ne tardâmes pas à arriver «chez elle.»

Ce qu'elle nommait ainsi, était une sorte de cave, plus basse d'un bon pied que la rue, éclairée uniquement par une porte vitrée où plusieurs carreaux cassés avaient été remplacés par du papier. La malpropreté y était révoltante, et la puanteur soulevait l'estomac. De tous côtés s'élevaient des tas de légumes, de choux, de pommes de terre et d'oignons. Dans un coin pourrissait un monceau de haillons sans nom qu'elle appelait son lit. Au milieu se dressait un petit poêle de fonte, dont le tuyau, rongé par la rouille, laissait échapper la fumée.

—Te voilà toujours un domicile, me dit-elle.

Je l'aidai à décharger sa charrette. Elle bourra le poêle de charbon de terre, et tout de suite, elle déclara qu'elle voulait passer l'inspection de mes nippes.

Mes malles furent ouvertes, et c'est avec des exclamations d'étonnement que la marchande des quatre saisons étalait et maniait mes robes, mes jupons, mes chemises, mes bas...

—Mâtin! ricanait-elle, tu te mettais bien!

Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de défiances s'éveillaient en moi. Il me semblait qu'elle considérait tout ce que j'avais comme une trouvaille inespérée. Ses mains avaient des frémissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possédais, et elle m'attira au jour pour mieux examiner et évaluer mes boucles d'oreilles.

Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, résolue à dissimuler au moins ma pièce de vingt francs qui constituait toute ma fortune, je répondis effrontément:

—Non!

—C'est fâcheux! grommela-t-elle.

Mais elle voulait connaître mon histoire, et je fus obligée de la lui raconter. Une seule chose la surprit: mon âge. Et, dans le fait, n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.

Lorsque j'eus achevé:

—N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te voilà, du moins, assurée de manger tous les jours. Car je me charge de toi. Je me fais vieille, tu m'aideras à pousser ma brouette. Si tu es aussi fûtée que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.

Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment résister?

Elle étendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et dès le lendemain, vêtue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans des sabots qu'elle était allée m'acheter et qui me meurtrissaient affreusement, il me fallut m'atteler à la charrette, avec une bretelle de cuir qui me déchirait les épaules et la poitrine.

C'était une abominable créature, que cette marchande, et je ne tardai pas à reconnaître que son visage repoussant ne trahissait que trop ses ignobles instincts. Après avoir mené une existence inavouable, vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repoussée de tous, tombée dans la plus crapuleuse misère, elle avait adopté ce métier de revendeuse des quatre saisons, et elle l'exerçait juste assez pour se gagner sa ration de pain de chaque jour.

Enragée de son sort, c'était pour elle comme une revanche que d'avoir à sa discrétion une pauvre jeune fille telle que moi, et elle prenait un détestable plaisir à m'accabler de mauvais traitements, ou à essayer de me salir l'imagination par les plus immondes propos...

Ah! si j'avais su comment fuir, et où me réfugier! Mais, abusant de mon ignorance de la vie, cette exécrable femme m'avait persuadé qu'au premier pas que je ferais seule, je serais arrêtée par la gendarmerie.

Et je ne voyais personne au monde à qui demander protection. Et je commençais à apprendre que la beauté, pour une pauvre fille, est un présent fatal...

Le temps passait, et je restais.

Petit à petit, l'atroce mégère avait vendu tout ce que je possédais, robes, linge, bijoux, et j'en étais réduite à des haillons presque aussi misérables que ceux d'autrefois, quand j'étais apprentie.

Chaque matin, par la pluie ou le vent, par le soleil ou la gelée, nous partions, roulant notre charrette, et nous nous en allions, criant nos légumes, tout le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu'à Port-Marly, dans les villages, et à la porte des maisons de campagne.

Je ne découvrais pas de fin à cette effroyable vie, quand un soir, le commissaire de police se présenta à notre taudis et nous commanda de le suivre.

Il nous conduisit en prison, et je me trouvai jetée au milieu d'une centaine de femmes, dont la figure, les paroles, les gestes, la colère ou la gaieté me faisaient peur.

La marchande des quatre saisons avait commis un vol, et j'étais accusée de complicité. Il me fut facile, heureusement, de démontrer mon innocence. Et, au bout de quinze jours, un geôlier m'ouvrit la porte, en me disant:

—Allez, vous êtes libre!

Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir été, lui aussi, malheureux.

Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles choses pouvaient-elles avoir lieu à deux pas de Paris, en pleine civilisation, au milieu d'une société qui juge son organisation trop parfaite pour consentir à la modifier!

Hâtant son débit, la jeune fille continuait:

—C'était vrai, j'étais libre. Mais que faire de ma liberté? Voilà ce que je me demandais, en m'en allant à travers les rues de Paris, car c'est à Paris que j'avais été emprisonnée. Bientôt, la peur me prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me suivaient d'un regard soupçonneux, lorsque je passais près d'eux, vêtue de loques, la tête couverte d'un mauvais madras.

Je me hâtai de gagner la barrière, puis la grande route.

Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je serais moins abandonnée et plus en sûreté, dans un pays familier où tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois, poussant ma petite charrette. J'espérais aussi que je trouverais un abri dans le logement que j'avais occupé avec la marchande des quatre saisons.

Ce dernier espoir devait être déçu. Aussitôt après notre arrestation, le propriétaire du taudis en avait enlevé et jeté au fumier tout ce qu'il contenait et l'avait loué à une espèce de mendiant hideux, lequel, lorsque je me présentai, me proposa en ricanant de devenir sa ménagère.

Je m'enfuis en courant.

Certes, la situation était plus affreuse que le jour où j'avais été chassée de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de nouveau la misère et retrempé mon énergie.

Je retirai d'un pli de ma robe, où je la tenais constamment cousue, la pièce de vingt francs que je possédais, et comme j'avais faim, j'entrai chez une espèce de marchand de vins-logeur, où j'avais mangé quelquefois.

Ce logeur était un brave homme. Lorsque je lui eus exposé ma situation, il m'offrit de rester chez lui en attendant mieux. Les consommateurs affluant le dimanche et le lundi, il était obligé de prendre, ces jours-là, une servante de renfort. Il me proposait d'être cette servante, me promettant en échange le logement et un repas par jour.

Il ajoutait que le reste du temps je trouverais à m'employer dans une fabrique de parfumerie, dont le contremaître était son client.

J'acceptai. Nous étions au samedi. Dès le lendemain, j'entrepris cette rude besogne de servante d'auberge, résignée d'avance à toutes les brutalités, et ce qui est pis, aux ignobles galanteries des ivrognes.

Je parlai aussi au contre-maître, et dès le lundi, je fus admise à la fabrique, et occupée, avec une quinzaine d'autres ouvrières, à coller des étiquettes, et à envelopper des savons ou de la poudre de riz.

Ce n'est guère pénible, en apparence; ce ne l'est pas du tout en réalité, quand on a l'habitude. Mais il faut l'habitude. Vivre continuellement au milieu des parfums les plus violents donne, dans les commencements, des maux de tête terribles, et chaque soir je rentrais avec la fièvre, et malade de tels vertiges, que je ne pouvais plus ni manger ni dormir.

Ce n'était pas là le pis. Les autres ouvrières, mes camarades, étaient presque toutes perdues de mœurs, et affectaient un cynisme qui dépassait de beaucoup celui des ivrognes que je servais le lundi. J'eus l'imprudence de laisser voir l'insurmontable dégoût que m'inspiraient leurs propos et leurs chansons éhontées. Dès lors, je devins une mijaurée, on déclara que je «faisais ma tête,» on décida qu'il fallait m'aguerrir, et ce fut à qui tâcherait de me révolter par les pires obscénités. J'ai vu d'autres ateliers depuis; dans presque tous, c'est ainsi.

Je tins bon, cependant.

Je gagnais quarante sous par jour, j'étais logée et nourrie gratis, mes pourboires du lundi et du dimanche s'élevaient souvent à cinq francs; en moins de trois mois j'avais pu me vêtir décemment, me commencer un trousseau, et je voyais avec une immense fierté grossir dans un coin de mon tiroir un petit pécule.

Je commençais à respirer, quand tout à coup, la fabrique ferma. Le fabricant avait fait faillite.

D'un autre côté, les affaires du marchand de vins avaient pris un développement si considérable, qu'un garçon lui devenait nécessaire et qu'il m'engagea à chercher fortune ailleurs. Je cherchai.

Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des bourgeois de Bougival, où je serais très-bien, affirmait-elle. Surmontant mes répugnances, je m'y présentai, et je fus accueillie. Je devais gagner trente francs par mois.

La place eût pu n'être pas rude. Les maîtres n'étaient que trois, le mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le père et le fils, qui étaient employés à Paris, partaient par le premier train et ne rentraient plus que pour dîner, vers six heures. Je restais donc seule avec la femme, toute la journée. C'était, malheureusement, une personne d'un caractère difficile, acariâtre et froidement méchante. Comme jusqu'alors elle s'était servie elle-même, et que j'étais la première domestique qu'elle eût, elle était tourmentée d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par son despotisme, ses exigences et ses dédains, montrer une immense supériorité. Elle était de plus d'une défiance extraordinaire, persuadée que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle n'imaginât quelque prétexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.

Ayant eu la naïveté de lui dire que j'avais été blanchisseuse, elle en abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison, et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop de charbon.

Je ne me déplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais, sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que je prenais plaisir à orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y passais des soirées délicieuses, à coudre ou à lire...

Mais la chance était contre moi.

J'avais plu au fils de la maison, et il avait résolu de faire de moi sa maîtresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une trop cruelle expérience pour ne l'avoir pas deviné tout d'abord, et j'opposai la plus froide réserve aux prévenances par lesquelles il espérait m'amadouer. Il n'en fut pas découragé, et bientôt ses persécutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre à ma patronne.

Elle m'écouta d'un air goguenard, et quand j'eus achevé:

—Vous êtes dégoûtée, ma mie! me dit-elle simplement.

J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme eût trouvé commode et peut-être économique, que moi, sa servante, sous son toit, je devinsse la maîtresse de son fils. Et cependant, elle avait un grand renom d'honnêteté, et elle ne cessait de parler de la sévérité de ses principes.

Mon persécuteur sut-il ce que m'avait répondu sa mère? Je le crois, car de ce moment il devint plus hardi. Il ne ménagea plus rien, et je ne tardai pas à comprendre que je n'étais plus en sûreté dans ma chambre. Il venait, la nuit, frapper à ma porte, et une fois qu'il la fit sauter d'un coup d'épaule, il me fallut crier au secours de toutes mes forces pour me débarrasser de lui.

Pour la première fois, l'imperturbable sang-froid de la jeune fille se démentait.

Sa voix tremblait de ressentiment au souvenir de l'injure, sa joue s'empourprait, ses yeux étincelaient.

Après une pose d'un moment:

—Le lendemain, poursuivit-elle, je quittai cette maison funeste. C'est en vain que je cherchai à me placer à Bougival. Sentant le tort que leur ferait la vérité si elle venait à être connue, mes patrons prirent l'avance en me calomniant. Tirant parti de l'histoire de mon arrestation, que je leur avais contée, ils répondaient aux gens qui allaient aux renseignements, que j'étais une créature perdue, et que j'avais déjà subi des condamnations pour vol.

Je ne pouvais lutter. Je résolus de chercher une place à Paris.

J'étais exaspérée, je roulais dans mon esprit toutes sortes de projets de vengeance, mais j'étais sans inquiétude. Je possédais une grosse malle pleine de bons effets et cent francs d'économies...

Sur l'indication qu'une servante m'avait donnée, j'allai tout droit, en arrivant à Paris, m'adresser à un bureau de placement de la rue du Faubourg-Saint-Martin.

J'y fus reçue à bras ouverts, par une vieille femme extrêmement affable, qui, après m'avoir bien examinée et questionnée, me promit une condition merveilleuse, et m'engagea en attendant, à prendre pension chez elle.

Dans le fait, sa maison n'était qu'un hôtel garni, et nous étions là une soixantaine de domestiques sans place, qu'elle mettait coucher dans d'immenses dortoirs. Le prix de la nourriture était en apparence modique; mais comme, dans ce prix, n'étaient compris ni le vin, ni le dessert, ni quantité d'autres choses, on se trouvait, en définitive, dépenser plus que dans un hôtel passable.

Elle vendait aussi à ses pensionnaires de l'absinthe, du café et de la bière, et les soirées se passaient en bavardages interminables, car c'était à qui se vanterait de bons tours joués aux maîtres, et les vieilles, les rouées, enseignaient aux plus jeunes l'art d'exploiter habilement les maîtres, de faire danser l'anse du panier et chanter les fournisseurs...

Cependant, le temps passait, et cette fameuse condition qui m'était tant promise ne se trouvait pas. Chaque matin, la placeuse me remettait un certain nombre d'adresses, j'y courais, mais régulièrement on débutait par me poser des questions si étranges, que je m'enfuyais rouge de colère et de honte, et qu'à la fin des soupçons me vinrent. Une vieille cuisinière que je consultai acheva de m'éclairer. Je compris l'infâme trafic de cette placeuse, et la source la plus claire de ses bénéfices. Sur-le-champ, je la payai et je la quittai.

Mais comme je m'en allais en quête d'un logement, suivie d'un commissionnaire qui portait ma malle, en arrivant au coin du boulevard, je ne sus éviter une voiture de maître qui arrivait lancée au grand trot, et je fus renversée et foulée aux pieds des chevaux.

Sans permettre que Maxence l'interrompît:

—J'avais perdu connaissance, poursuivit Mlle Lucienne. Lorsque je revins à moi, j'étais assise dans la boutique d'un pharmacien, et trois ou quatre personnes s'empressaient autour de moi.

Je n'avais pas de fracture mais seulement des contusions très-graves, qui me faisaient beaucoup souffrir, et une large blessure à la tête.

C'était un médecin qui passait, un vieillard décoré, qui m'avait donné les premiers soins. Il me dit de marcher, mais il me fut impossible de me dresser seulement sur mes pieds.

Alors, il me demanda où je demeurais, pour m'y faire reconduire, et il me fallut avouer que j'étais une pauvre servante sans place, et que je n'avais pas de domicile, ni personne pour me soigner.

—Cela étant, dit le docteur au pharmacien, nous allons l'envoyer à l'hôpital.

Et ils commandèrent à un employé d'aller chercher un fiacre.

Au dehors, pendant ce temps, la foule s'était amassée, et je voyais, aux carreaux, se coller le visage des curieux. On était indigné, et le pharmacien plus que les autres, de la froide indifférence de la personne qui se trouvait dans la voiture qui m'avait renversée. C'était une femme, et j'avais eu le temps de l'entrevoir au moment où je roulais sous les pieds de ses chevaux.

Elle n'avait même pas daigné descendre, racontaient les gens qui m'entouraient.

Appelant les sergents de ville qui s'étaient hâtés d'accourir, elle leur avait donné son nom et son adresse, en ajoutant, assez haut pour être entendue des badauds:

—Je suis trop pressée pour m'arrêter. Mon cocher est un maladroit que je vais chasser en rentrant. Qu'on donne à cette fille les soins nécessaires. Je suis prête à payer tout ce qu'on me réclamera.

Elle avait aussi remis une de ses cartes pour moi. Un sergent de ville entra me la donner, et je lus: Baronne de Thaller.

—C'est encore heureux pour vous, ma pauvre fille, me dit le médecin. Cette dame est la femme d'un banquier très-riche. Ce vous sera une protection toute trouvée, pour le jour où vous serez rétablie.

Le fiacre venait d'arriver; on m'y porta, et une heure plus tard j'étais admise d'urgence à l'hôpital Lariboisière et couchée dans un bon lit bien blanc de la salle Sainte-Thérèse.

Et ma malle! ma malle qui renfermait tout ce que je possédais, tous mes effets, et pour comble de malheur, le reste de mon argent...

Je la redemandai, le cœur gros d'inquiétude. Personne ne l'avait vue, ni n'en avait entendu parler. Le commissionnaire m'avait-il perdue, dans la bagarre, ou avait-il lâchement profité de l'accident pour me voler? C'était difficile à décider.

Les bonnes sœurs me promirent qu'on allait faire des recherches, et que certainement la police saurait retrouver cet homme, que j'avais pris aux environs du bureau de placement.

Mais toutes ces assurances ne me consolèrent pas. Ce coup m'accablait. La fièvre me prit, et pendant plus de quinze jours il me fut impossible de lier deux idées et on désespéra de moi.

Je m'en tirai, mais ma convalescence devait être longue. Pendant plus de deux mois je traînai, avec des alternatives de mieux et de plus mal...

Eh bien! telles avaient été mes misères depuis deux ans, que ce triste séjour dans un hôpital était pour moi comme une halte dans une oasis, après une longue marche dans les sables.

Les bonnes sœurs m'avaient prise en amitié, et quand mon état le permettait, je les aidais aux menus travaux de la lingerie, ou je les accompagnais à la chapelle.

J'aurais voulu ne les quitter jamais.

Je frissonnais, en songeant au jour où je serais guérie, et où l'on me renverrait. Que deviendrais-je? Car ma malle n'avait pas été retrouvée, et j'étais dénuée de tout...

Et cependant j'avais à l'hôpital plus d'un sujet de sombres réflexions.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, les salles étaient ouvertes au public, et je voyais arriver les visiteurs, les mains chargées d'oranges et de ces menus objets dont l'administration permet l'introduction. Il n'était pas une malade qui ne reçût, ces jours-là, un parent ou un ami...

Moi, rien, personne, jamais!...

Je me trompe pourtant. Je commençais à me rétablir, quand, un dimanche, je vis s'arrêter au chevet de mon lit, un vieil homme, tout vêtu de noir, d'aspect inquiétant, portant des lunettes bleues et tenant sous le bras un énorme portefeuille, tout gonflé de paperasses.

—Vous êtes bien mademoiselle Lucienne? me demanda-t-il.

—Oui, répondis-je toute surprise.

—C'est bien vous qui avez failli être écrasée par une voiture, à l'angle du faubourg Saint-Martin et du boulevard?

—Oui.

—Savez-vous à qui appartenait cet équipage?

—A la baronne de Thaller, à ce qu'on m'a dit.

Il parut un peu étonné, mais tout de suite:

—Avez-vous fait ou fait faire des démarches près de cette dame? interrogea-t-il.

—Aucune.

—Vous a-t-elle donné signe de vie?

—Non.

Le sourire lui revint aux lèvres.

—Heureusement pour vous, je suis là! me dit-il. Plusieurs fois déjà je me suis présenté, vous étiez trop souffrante pour m'entendre. Maintenant que vous allez mieux, écoutez-moi.

Et là-dessus, ayant pris une chaise, il s'assit et se mit à m'expliquer sa profession.

Il était homme d'affaires, et avait pour spécialité les accidents. Dès qu'il en arrivait un, il en était prévenu par les relations qu'il avait à la préfecture de police. Aussitôt il se mettait en quête de la victime, la rejoignait, soit chez elle, soit à l'hôpital, et lui offrait ses services.

Moyennant une raisonnable rémunération, il se chargeait, s'il y avait lieu, d'obtenir des dommages-intérêts. Il intentait des procès au besoin, et quand la cause lui semblait imperdable, il en faisait les avances.

Il m'affirmait, par exemple, que mon droit était indiscutable, que la baronne de Thaller me devait une indemnité, et qu'il se faisait fort de lui tirer quatre ou cinq mille francs pour le moins. Je n'avais qu'à lui donner ma procuration...

Mais en dépit de ses instances, je repoussai ses offres, et il se retira très-mécontent en me disant que je ne tarderais pas à m'en repentir...

A la réflexion, en effet, je regrettai d'avoir suivi la première inspiration de mon orgueil, et d'autant plus vivement que les bonnes sœurs que je consultai, me dirent toutes que j'avais eu tort et que ma réclamation n'eût été que légitime.

Alors, sur leurs conseils, je pris une autre voie, qui, tout aussi sûrement, estimaient-elles, devait me mener au but.

Le plus brièvement qu'il me fut possible, je rédigeai l'histoire de ma vie, depuis le jour où j'avais été abandonnée chez les maraîchers de Louveciennes, j'y joignis l'exposé fidèle de ma situation et j'adressai le tout à Mme de Thaller.

—Vous allez la voir arriver dès demain, me disaient les bonnes religieuses.

Elles se trompaient, Mme de Thaller ne vint ni le lendemain, ni les jours suivants.

Et j'étais encore à attendre une réponse d'elle, quand, un mois plus tard, le médecin déclara que j'étais tout à fait rétablie et signa mon bulletin de sortie.

Je n'en fus pas trop affectée.

J'avais fait, en ces derniers temps, la connaissance d'une ouvrière, qui avait dû entrer à Lariboisière à la suite d'une chute, et qui occupait le lit le plus rapproché du mien.

C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, très-douce, très-obligeante, et dont l'aimable physionomie m'avait séduite tout d'abord.

De même que moi, elle était sans famille. Mais elle était riche, elle, immensément riche! Elle possédait un petit mobilier, une machine à coudre qui lui avait coûté trois cents francs, et en vraie fille de Paris, elle savait cinq ou six métiers, dont le moins lucratif lui rapportait encore vingt-cinq à trente sous par jour, aux époques du chômage.

En moins d'une semaine, nous fûmes amies.

Et lorsque étant guérie, elle quitta l'hôpital:

—Croyez-moi, me dit-elle, quand à votre tour vous sortirez, ne vous mettez pas en peine d'une place. Venez me trouver. Je puis vous loger. Je vous montrerai ce que je sais, et si vous êtes travailleuse, vous gagnerez très-bien votre vie, et vous serez libre...

C'est donc chez cette amie, qu'en sortant de Lariboisière, je me rendis tout droit, portant noué dans un mouchoir mon mince bagage, une robe et quatre chemises que m'avaient données les bonnes sœurs.

Elle demeurait aux Batignolles, au dernier étage d'une immense maison divisée en une infinité de petits logements.

Et tout en montant son roide escalier, le cœur me battait bien fort, car je n'avais guère d'illusions, et je me demandais si elle n'aurait pas oublié ses promesses, et comment elle allait me recevoir.

Elle me reçut comme une sœur.

Et après m'avoir fait admirer son logement, deux petites mansardes où éclatait la plus admirable propreté:

—Tu verras, me dit-elle, en m'embrassant, que nous serons très-heureuses ici!...

La nuit s'avançait. Il y avait longtemps déjà que le sieur Fortin était monté éteindre le gaz de l'escalier. Un à un s'étaient tus les derniers bruits de l'Hôtel des Folies. Rien ne troublait plus le silence que, par intervalles, le roulement lointain de quelque fiacre attardé, traversant le boulevard.

Mais ni Maxence ni Mlle Lucienne ne s'apercevaient du vol des heures.

Pour eux, le présent n'existait plus.

Peu à peu, la jeune fille s'était laissée gagner à l'irrésistible intérêt du souvenir. Elle revivait en quelque sorte cette vie d'épreuves dont elle déroulait les phases navrantes, et de nouveau elle était poignée par les émotions d'autrefois.

Quant à Maxence, jamais il n'avait ouï rien de tel.

Jamais il ne s'était imaginé que de telles existences, qui échappent à toute classification sociale, s'agitent dans les bas-fonds de la plus méthodique et de la mieux ordonnée, en apparence, des civilisations.

La fatigue, cependant, altérait le timbre si pur de la voix de Mlle Lucienne.

Elle se versa un verre d'eau qu'elle vida d'un trait.

Et tout de suite:

—Jamais encore, reprit-elle, je n'avais été remuée d'une sensation si douce. J'avais les yeux pleins de larmes, mais de larmes de reconnaissance et de joie. Après tant d'années d'isolement et d'abandon, rencontrer une telle amie, si généreuse et si dévouée, c'était trouver une famille. Et durant quelques semaines, je crus que la destinée, à la fin, se lassait.

Mon amie était une très-habile ouvrière, mais je ne manquais ni d'intelligence ni d'adresse, ma bonne volonté était incomparable; il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour me montrer tout ce qu'elle savait.

C'était à un bon moment; l'ouvrage ne manquait pas. En travaillant douze heures, la bienheureuse machine à coudre aidant, nous arrivions à gagner six, sept et jusqu'à huit francs par jour. C'était la fortune.

Et nous étions d'autant plus riches que mon amie s'entendait merveilleusement à administrer nos finances.

Livrée à elle-même depuis l'âge de treize ans, habituée à ne compter que sur elle seule, elle avait de la vie une expérience dont j'étais confondue. De ce Paris où elle était née, elle savait tout, elle connaissait tout. Personne mieux qu'elle ne pouvait débattre ses intérêts, défendre son droit, se faire rendre justice. Rien ne l'étonnait, nul ne l'intimidait. Sa science des détails matériels de l'existence était inconcevable. Impossible de la duper. Et quand elle avait dépensé une de nos pièces de cinq francs, je pouvais être tranquille, elle en avait tiré le meilleur et le plus utile parti.

Eh bien! cette fille si laborieuse et si économe, n'avait même pas la plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.

Je n'avais pas idée d'une si complète absence de sens moral, d'une si inconsciente dépravation, d'une impudeur si effrontément naïve.

La règle de sa conduite, c'était sa fantaisie, son instinct, le caprice du moment.

Elle avait des côtés que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait, par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaillé, et elle faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers à sa machine le dimanche, mais le lundi, elle se fût laissé couper le bras plutôt que de faire un point.

Elle aimait les longues stations dans les cafés, les mélodrames entremêlés de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties de canot à Asnières, et surtout, et avant tout, le bal.

Elle était comme chez elle à l'Élysée-Montmartre et au Château-Rouge; elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait, ce dont elle était extraordinairement fière, et quantité de gens la tutoyaient.

Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'étant pas précisément naïve, ni gênée par les scrupules de mon éducation, je fus tellement consternée de l'incroyable désordre de sa vie, que je ne pus m'empêcher de lui en faire quelques représentations.

Elle se fâcha tout rouge.

—Tu fais ce qui te plaît, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me convient.

C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son influence, jamais elle ne m'engagea à suivre son exemple. Ivre de liberté, elle respectait la liberté des autres. Alors que ma conduite eût dû lui paraître l'amère critique de la sienne, elle la trouvait toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, où on m'attaqua un peu vivement, elle me défendit vigoureusement.

—Laissez-la, disait-elle, chacun a son idée, n'est-ce pas?

Mais la société qu'elle recherchait me répugnait, et j'éprouvais pour ce qu'elle appelait le plaisir un insurmontable dégoût. Peu à peu je sortais plus rarement avec elle. Lorsqu'elle s'en allait le lundi, je restais à la maison, lisant quelque roman que j'allais louer au cabinet de lecture de la rue des Dames, ou passant l'après-midi avec un de nos voisins.

C'était un vieux musicien, si pauvre que, plus d'une fois, sans nous, il serait peut-être mort de faim tout seul dans sa mansarde. Mais il possédait un piano, et me faisait de la musique. Il savait, paroles et musique, des opéras entiers, qu'il me chantait avec un accent si comique, que parfois j'éclatais de rire, mais avec une telle intensité d'expression que, par moments, je ne pouvais retenir mes larmes. Il m'appelait sa madone brune et voulait m'apprendre à chanter, prétendant qu'il ferait de moi une grande actrice. Pauvre bonhomme! qui sait ce qu'il est devenu?...

Enfin! une fois encore j'étais à flot, et je possédais bien plus de nippes que n'en contenait la malle qui m'avait été volée.

Je trouvais cette vie bonne, et je la mènerais encore, si mon amie, un beau jour, ne s'était éprise follement d'un jeune homme dont elle avait fait la connaissance à l'Élysée.

Il était calicot de son état, assez bien de sa personne, et toujours mis avec une extrême recherche, mais prétentieux et commun, égoïste, sot et fat au delà de toute expression.

Il me déplaisait, et je ne le cachais guère, et cependant mon amie s'imagina que je le lui enviais et que j'avais formé le dessein de le lui ravir.

J'essayai de lui démontrer son erreur, en vain. La jalousie ne raisonne pas.

C'était chaque jour quelque scène nouvelle et de plus en plus violente, et quand elle avait la tête montée, elle s'en allait racontant partout que c'était une indignité, que ma sagesse n'était qu'une abominable hypocrisie, qu'elle m'avait ramassée au coin d'une borne, logée, nourrie, vêtue, et que pour la récompenser je prétendais lui ravir son amant. Elle jurait qu'elle me marquerait de ses ongles, et que certainement, quelque jour elle me jetterait du haut en bas de l'escalier.

Je n'avais pas le courage de lui en vouloir, car véritablement elle souffrait beaucoup, et je ne pouvais oublier l'immense service qu'elle m'avait rendu.

Mais je compris que la vie commune était désormais impossible et qu'il ne me restait plus qu'à me chercher un asile.

Mon amie ne m'en laissa pas le temps.

Rentrant un lundi soir, sur les onze heures, elle me signifia d'avoir à déguerpir sur-le-champ. J'essayai quelques observations, elle m'accabla d'injures. Pour rester il eût fallu engager une lutte dégradante, je cédai, et quoique de beaucoup la plus forte, je sortis.