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L'argent des autres: 1. Les hommes de paille cover

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 7: IV
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About This Book

The narrative opens in a quiet Paris street where neighbors know each other's habits and gossip; it follows the household of a rigid, methodical bank cashier whose strict routine contrasts with family tensions: an estranged son living apart and an unmarried daughter admired locally. When a seemingly minor inquiry by a servant stirs neighborhood curiosity, routines and conversations reveal undercurrents of suspicion about money and respectability. The story traces how appearances, local rumor, and official investigation begin to unmask financial and personal secrets, examining bourgeois propriety, the gap between public reputation and private conduct, and how small observations provoke wider inquiries.




IV



Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police, ou n'était-il guidé que par le flair particulier des hommes de sa profession, et l'habitude de tout soupçonner, même ce qui est invraisemblable?

Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue.

Les agents qui l'avaient accompagné et qui l'aidaient dans ses recherches, échangeaient des clignements d'yeux et ricanaient stupidement. La situation leur semblait plaisante.

Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux lui-même, auraient vainement cherché des termes pour traduire l'immensité de leur étonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami, payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces présents princiers? A une maîtresse, à quelqu'une de ces redoutables créatures, qu'on se représente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les monstres au fond de leur caverne...

Mais comment imaginer le méthodique caissier du Comptoir de crédit mutuel emporté par une de ces passions insensées qui ne raisonnent plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!...

Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue Saint-Gilles, à la tête d'un autre ménage, et menant ailleurs, dans un des quartiers brillants de Paris, une de ces existences échevelées qui épouvantent les familles?...

Comprenait-on le même homme économe jusqu'à l'avarice et prodigue jusqu'à la folie, tempêtant lorsque sa femme dépensait quelques centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et collectionnant enfin dans le même tiroir les factures du bijoutier et les bulletins de la boucherie!...

—C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M. Desormeaux.

Maxence, lui, frémissait de colère.

Affaissée sur une chaise, près du bureau, Mlle Gilberte pleurait.

Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui osât défendre quand même, et de toute son énergie, l'homme dont elle portait le nom. Qu'il eût détourné des millions, elle l'admettait. Qu'il l'eût trompée et trahie si indignement, qu'il l'eût si misérablement prise pour dupe pendant des années, cela lui semblait insensé, monstrueux, impossible.

Et, pourpre de honte:

—Vos soupçons s'évanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire, si vous me permettiez de vous retracer notre existence.

Mis en goût par sa première trouvaille, il poursuivait plus minutieusement ses perquisitions, dénouant les liens de toutes les liasses.

—Inutile, madame, répondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et vous ne savez rien.

—Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement réglée que M. Favoral.

—En apparence, vous avez raison. Régler son désordre, d'ailleurs, est une des particularités de notre temps. On ouvre des crédits à ses passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies. C'est méthodiquement qu'on opère. On détourne des millions pour suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un homme soigneux, on conserve les factures acquittées...

—Eh! Monsieur, je vous ai déjà dit que je ne perdais pas mon mari de vue...

—Naturellement.

—Chaque matin, à neuf heures précises, il sortait d'ici pour se rendre chez M. de Thaller.

—Tout le quartier le sait, madame.

—A cinq heures et demie il rentrait.

—C'est encore bien connu.

—Le soir, après son dîner, il allait faire une partie, mais c'était son unique distraction, et toujours à onze heures il était couché.

—Parfaitement exact.

—Eh bien! alors, monsieur, où donc M. Favoral eût-il pris le temps de s'abandonner aux désordres dont vous l'accusez?

Imperceptiblement le commissaire de police haussait les épaules.

—Loin de moi, madame, prononça-t-il, la pensée de suspecter votre bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait dépensé à ceci ou à cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir détournées! Mais que prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral était très-habile et très maître de soi. Avait-il déjeuné, quand il vous quittait à neuf heures? Non. Où donc, je vous prie, déjeunait-il? Au restaurant? Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu'à cinq heures et demie, puisque son travail ne le retenait à son bureau que jusqu'à trois heures? Est-ce bien au café Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, à ce qu'il prétendait, une ou deux fois par mois? Tantôt c'était un emprunt, tantôt une liquidation ou une répartition de dividendes, dont il était chargé. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dînerait dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit dans son bureau, et vous étiez vingt-quatre ou quarante-huit heures sans le voir. Assurément cette double existence devait lui peser lourdement; mais il lui était défendu de rompre avec vous, sous peine d'être, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilité de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous ne connaissez pas et qui a dévoré des sommes énormes. Plus il était ici âpre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son ménage de la rue Saint-Gilles lui était un brevet d'impunité. Le voyant si économe on le croyait riche. On ne se défie pas des gens qui semblent ne rien dépenser. Chacune des privations qu'il vous imposait augmentait son renom de probité austère et l'élevait au-dessus du soupçon...

De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral.

—Pourquoi ne pas me dire toute la vérité? balbutia-elle.

—Parce que je l'ignore, madame, répondit le commissaire, parce que ce ne sont là que des présomptions... J'ai vu bien des exemples de semblables calculs...

Et regrettant peut-être de s'être tant avancé:

—Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la prétention d'être infaillible...

Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu'à examiner le tiroir qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et en menue monnaie, sept cent dix-huit francs.

Ayant compté cette somme, le commissaire la tendit à Mme Favoral en disant:

—Ceci vous revient, madame...

Mais instinctivement elle retira la main.

—Jamais! fit-elle.

Le commissaire eut un geste bienveillant.

—Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette petite somme vous appartient bien légitimement. Vous n'avez pas de fortune personnelle...

L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas éclater en sanglots, n'était que trop visible.

—Je ne possède rien au monde, monsieur, répondit-elle d'une voix entrecoupée... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne m'en disait rien et je n'aurais pas osé le questionner... Seul, il disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il jugeait nécessaire pour les dépenses de la semaine et je lui en rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile... Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai reçu dimanche dernier, il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune...

Positivement le commissaire était ému.

—Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas hésiter... Il faut vivre...

Maxence s'avança.

—Ne suis-je pas là, monsieur? interrompit-il.

Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave:

—Je crois, en effet, monsieur, répondit-il, que vous ne laisserez manquer de rien votre mère ni votre sœur... Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on se crée des ressources... Les vôtres, si on ne m'a pas trompé, sont plus que bornées, en ce moment...

Et comme le jeune homme rougissait et ne répondait pas, il remit les sept cents francs à Mlle Gilberte, en disant:

—Prenez, mademoiselle, votre mère vous le permet.

Sa besogne était achevée. Apposer les scellés sur le cabinet de M. Favoral fut l'affaire d'un instant.

Faisant signe alors à ses agents de sortir, et prêt à se retirer lui-même:

—Que les scellés ne vous inquiètent pas, madame, dit le commissaire de police à Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la pièce.

Il sortit, et dès que la porte se fut refermée sur lui:

—Eh bien!... s'écria M. Desormeaux.

Mais personne ne lui répondit. Les hôtes de cette maison où venait d'entrer le malheur avaient hâte de s'éloigner. Certes, la catastrophe était terrible et imprévue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?...

Donc, après quelques protestations banales et de ces promesses qui n'engagent à rien, ils se retirèrent, et tout en descendant l'escalier:

—Le commissaire a trop bien pris l'évasion de Vincent, disait M. Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper...




V



Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui était permis de s'abandonner sans réserve à l'excès du plus affreux désespoir.

Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant à elle Maxence et Gilberte:

—Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!

Non moins désespérés qu'elle, ils s'efforçaient d'adoucir sa douleur, de lui rendre le courage de porter cette écrasante épreuve, et agenouillés à ses pieds, et lui embrassant les mains:

—Ne te restons-nous pas, mère? répétaient-ils.

Mais elle ne semblait pas les entendre:

—Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!... qu'avais-je à attendre ou à espérer de la vie? Tandis que toi, Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'étais sans reproches!... Mais non. C'est à ma faiblesse et à ma lâcheté qu'est due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai payé de votre avenir la paix de mon intérieur. J'ai oublié que d'être mère, cela imposé des devoirs sacrés...

Mme Favoral était alors une femme de quarante-trois ans, aux traits fins et doux, à la physionomie adorable de bonté, et dont toute la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de distinction.

Heureuse, elle eût été belle encore, de cette beauté automnale dont la maturité a les splendeurs des fruits savoureux de l'arrière-saison.

Mais elle avait tant souffert!... A la morne pâleur de son teint, au pli rigide de ses lèvres, aux tressaillements nerveux qui la secouaient, on devinait toute une existence d'amères déceptions, de luttes dévorantes et d'humiliations fièrement dissimulées.

Tout semblait pourtant lui sourire, au début de la vie.

Elle était fille unique, et ses parents, de riches marchands de soieries, l'avaient élevée comme une fille d'archiduchesse destinée à quelque prince souverain.

Mais à quinze ans, elle avait perdu sa mère, et son père n'avait pas tardé à se dégoûter de son foyer désert et à chercher au dehors une diversion à ses regrets.

Son père était un esprit faible, un de ces hommes d'avance désignés pour les rôles de dupes éternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup d'amis. Ayant tâté des plaisirs faciles, il y prit goût. Il s'amusa, il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.

Et, dix-huit mois après la mort de sa femme, il avait déjà dévoré une partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante, que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa maison.

En province, où tout le monde se connaît, de telles infamies sont presque impossibles. Elles ne sont pas très-rares à Paris, où on est comme perdu dans la foule, et où manque le frein de l'opinion du voisin.

Deux années durant, la pauvre jeune fille, condamnée à subir cette marâtre illégitime, endura un supplice sans nom.

Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son père la prit à part.

—Je suis résolu à me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te pourvoir d'un mari. T'en ayant cherché un, je l'ai trouvé. Dame! il n'est peut-être pas très-brillant; mais c'est, à ce qu'il paraît, un brave garçon, travailleur, économe et qui fera son chemin. J'avais rêvé mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal; bref, n'ayant à te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas le droit d'être très-difficile... Demain, je t'amènerai mon candidat.

Et le lendemain, en effet, cet excellent père présentait à sa fille M. Vincent Favoral.

Il ne lui plut pas, mais elle n'eût pas osé dire qu'il lui déplaisait.

C'était, à vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes tellement effacés, qu'on ne découvre en eux aucun relief où accrocher une sympathie ou une aversion.

Vêtu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, réservé, médiocrement intelligent et fort défiant de soi. Il avouait n'avoir reçu qu'une éducation des plus imparfaites et se déclarait très-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possédait guère que sa profession. Il était alors chef de la comptabilité d'une importante fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille francs par an.

La jeune fille n'hésita pas.

Tout lui paraissait préférable à l'incessant contact d'une femme qu'elle abhorrait et qu'elle méprisait.

Elle donna son consentement. Et vingt jours après la première entrevue, elle était Mme Favoral...

Hélas! six semaines ne s'étaient pas écoulées, que déjà elle savait sa destinée et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.

Non que son mari fût mauvais pour elle,—il n'osait pas encore; mais il s'était assez découvert pour qu'elle pût le juger. C'était un de ces redoutables égoïstes qui stérilisent tout autour d'eux, comme ces noyers à l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur dissimulait un entêtement stupide, sa douceur une volonté de fer.

S'il s'était marié, c'est qu'il avait pensé qu'une femme est un rouage nécessaire, c'est qu'il souhaitait un intérieur pour y commander, c'est que surtout il avait été séduit par une dot de vingt mille francs.

Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile s'agitaient d'âpres convoitises. Il voulait être riche.

Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent vite, comme il n'était aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un moyen d'arriver à la fortune: économiser, se priver, liarder, entasser sou sur sou.

Sa profession de comptable lui fournissait quantité d'exemples de la puissance financière du sou quotidiennement placé de façon à produire son maximum de rendement.

Si son oeil bleu s'animait, c'était lorsqu'il calculait ce que serait à l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eût placé à cinq pour cent, l'année de la naissance du Christ.

Pour lui, c'était sublime. Il ne concevait rien au delà. Un sou!... Il eût voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les évolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler, produire, s'enfler, grossir, et devenir, après des siècles, millions et centaines de millions...

En dépit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage, accordé à sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de temps à autre une pièce de cinq francs et la menait à la campagne le dimanche.

C'était la lune de miel, et ainsi qu'il le déclara lui-même, cette vie de prodigalités ne pouvait pas durer.

Sous un futile prétexte, la petite bonne fut renvoyée. Il serra les cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimées.

A l'économie succéda l'âpre lésine qui compte les grains de sel du pot-au-feu, qui pèse le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle de la veillée.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme comme une servante dont on suspecte la probité et comme un enfant dont on craint l'étourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la journée, et chaque soir il s'étonnait qu'elle n'en eût pas mieux tiré parti. Il l'accusait de se laisser bêtement voler, ou même de s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'être follement dépensière, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un homme qui avait dissipé une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral était au plus mal avec son beau-père. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui avaient été versés, et c'est inutilement qu'il réclamait le reste. Les affaires du marchand de soieries étaient devenues détestables, il allait être forcé de déposer son bilan; les huit mille francs semblaient sérieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette déception. Il ne cessait de lui dire qu'elle s'était entendue avec son père pour le duper, le dépouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eût su où se réfugier, elle eût fui cet intérieur où chacun de ses jours n'était qu'un long supplice. Mais où aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations, à cette époque où elle n'avait pas vingt ans, et où on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-être eût-elle succombé, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Un an, jour pour jour, après son mariage, elle accoucha d'un fils qui reçut le nom de Maxence.

L'arrivée de ce fils n'avait que médiocrement réjoui le comptable. C'était, avant tout, un sujet de dépenses. Il lui avait fallu donner une trentaine de francs à une sage-femme et débourser près du double pour la layette. Puis un enfant désorganise toutes les habitudes, et il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'à la vie. Il voyait son ménage troublé, l'heure de ses repas dérangée, son importance diminuée, son autorité même méconnue.

Mais qu'importait à sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler? Mère, elle défiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un être sur lequel reporter toutes ses tendresses brutalement refoulées. Il était une âme où elle régnait. Quelle avanie n'eût pas effacée un sourire de son fils?

Avec l'admirable instinct des égoïstes, M. Favoral comprit si bien ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop se plaindre de ce que coûtait le petit garçon. Il prit son parti en brave. Et même, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte, lui naquit, au lieu de gémir:

—Bast! dit-il, le bon Dieu bénit les grandes familles.




VI



Mais à cette époque, déjà, la situation de Vincent Favoral s'était singulièrement modifiée.

La révolution de 1848 venait d'éclater. La fabrique du faubourg Saint-Antoine, ou il était employé, fut obligée de fermer ses portes.

Un soir, en rentrant pour dîner à l'heure accoutumée, il annonça qu'il venait d'être congédié.

Mme Favoral frémit à l'idée des déboires que cette funeste nouvelle semblait lui présager.

—Qu'allons-nous devenir? murmura-t-elle, imaginant ce que pourrait être son mari, privé de ses appointements et désœuvré.

Il haussa les épaules. Visiblement il était excité, ses pommettes étaient rouges, ses yeux brillaient.

—Bast! fit-il, nous ne mourrons pas de faim pour cela.

Et comme sa femme l'examinait toute ébahie.

—Quand tu me regarderas, poursuivit-il, c'est comme cela. Il y en a qui se donnent le genre de vivre en rentiers, et qui n'ont pas ce que nous possédons.

C'était, depuis six ans passés qu'il était marié, la première fois qu'il parlait de ses affaires autrement que pour gémir et se plaindre, pour accuser le sort et maudire la cherté de toutes choses. La veille encore, il se déclarait ruiné par l'achat d'une paire de souliers pour Maxence. Et le changement était si soudain et si grand que c'était à ne savoir que croire et à se demander si le chagrin de se trouver sans place ne lui troublait pas l'esprit.

—Voilà bien les femmes! continua-t-il en ricanant. Le résultat les éblouit, car elles ne comprennent rien aux moyens employés pour l'atteindre. Suis-je donc un imbécile? M'imposerais-je des privations de toutes sortes, si cela devait n'aboutir à rien? Parbleu! j'aime le luxe, moi aussi, et les bons dîners au restaurant; et les spectacles et les parties fines à la campagne. Mais je veux être riche. Du prix de toutes les jouissances que je ne me suis pas données, je me suis fait un capital dont le revenu nous fera manger tous. Eh! eh! voilà la puissance du petit sou qu'on met à l'engrais!...

En se couchant ce soir-là, Mme Favoral était plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis la mort de sa mère. Elle n'en voulait presque plus à son mari de sa sordide lésine. Elle lui pardonnait les humiliations dont il l'avait abreuvée. Elle se disait:

—Eh bien! soit. J'aurai vécu misérablement, j'aurai enduré des souffrances sans nom, mais du moins mes enfants seront riches, la vie leur sera douce et facile.

Le lendemain, l'exaltation de M. Favoral était complétement dissipée. Manifestement, il regrettait ses confidences.

—On aurait tort de s'en prévaloir pour tout mettre au pillage, déclara-il rudement. D'ailleurs, j'ai beaucoup exagéré.

Et il partit en quête d'une place.

En trouver une lui devait être difficile. Les lendemains de révolution ne sont pas précisément propices à l'industrie. Pendant que les partis s'agitaient à la Chambre, il y avait sur le pavé vingt mille employés qui, chaque matin, en se levant, se demandaient où ils dîneraient le soir.

Faute de mieux, Vincent Favoral accepta de tenir les livres de droite et de gauche, une heure de ci, une heure de là, deux fois par semaine dans une maison, quatre fois dans une autre.

Il y gagnait autant et plus qu'à sa fabrique, mais le métier ne lui convenait pas. Ce qu'il fallait à son tempérament, c'était le bureau d'où l'on ne bouge pas, l'atmosphère alourdie par le poêle, le pupitre usé par les coudes, le fauteuil à rond de cuir, la manchette de lustrine qu'on passe sur l'habit. Cela le révoltait, d'avoir, dans la même journée, affaire en quatre ou cinq maisons différentes et d'être obligé de marcher une heure par les rues pour aller donner, à l'autre bout de Paris, une heure de travail. Il se trouvait désorienté, comme le serait le cheval qui, depuis dix ans, tourne un manège, si on le forçait de trotter droit devant soi.

Aussi, un matin, planta-t-il tout là, jurant qu'il préférait rester les bras croisés et qu'on en serait quitte pour mettre un peu moins de beurre dans la soupe et un peu plus d'eau dans le vin jusqu'à ce qu'il retrouvât une place à sa convenance et selon ses goûts.

Il sortit néanmoins, et resta dehors jusqu'à l'heure du dîner. Et il en fut de même le lendemain et les jours suivants.

Il décampait dès qu'il avait à la bouche la dernière bouchée du déjeuner, rentrait vers six heures, dînait à la hâte et repartait pour ne plus reparaître que vers minuit. Il avait des heures de gaieté délirante et des moments d'affreux abattement. Parfois il paraissait horriblement inquiet.

—Que peut-il faire? pensait Mme Favoral.

Elle osa le lui demander, un matin qu'il était de belle humeur.

—Eh bien! quoi? répondit-il, ne suis-je pas le maître? je fais des affaires à la Bourse.

Il ne pouvait rien avouer qui effrayât autant la pauvre femme.

—Ne crains-tu pas, objecta-t-elle, de perdre tout ce que nous avons si péniblement amassé? Nous avons des enfants...

Il ne la laissa pas poursuivre.

—Me prends-tu pour un bambin! s'écria-t-il, ou te fais-je l'effet d'un monsieur si facile à duper! Occupe-toi d'économiser dans ton ménage, et ne te mêle pas de ma conduite...

Et il continua, et ses opérations devaient être heureuses, car jamais il n'avait été si facile à vivre. Toutes ses allures changeaient. Il s'était fait faire des vêtements par un bon tailleur, on eût dit qu'il avait des prétentions à l'élégance. Il abandonna la pipe et s'accoutuma à ne fumer que des cigares. Il s'ennuya de donner chaque matin l'argent du ménage et prit l'habitude de le remettre toutes les semaines, le dimanche. Marque de confiance énorme, ainsi qu'il le fit remarquer à sa femme. Aussi la première fois:

—Prends bien garde, lui dit-il, de te trouver sans un centime dès jeudi.

Il devenait aussi plus communicatif. Souvent, pendant le dîner, il racontait ce qu'il avait entendu pendant la journée, des anecdotes, des cancans. Il énumérait les personnes avec lesquelles il avait causé. Il nommait quantité de gens qu'il appelait ses amis, et dont Mme Favoral gardait soigneusement les noms dans sa mémoire.

Il en était un surtout qui semblait lui inspirer un profond respect, une admiration sans bornes, et sur le compte duquel il ne tarissait pas. C'était, disait-il, un homme de son âge, M. de Thaller, le baron de Thaller...

—Celui-là, répétait-il, est véritablement fort, il a des idées, il est riche, il ira loin; ce serait un grand bonheur s'il voulait s'occuper de moi...

Jusqu'à ce qu'enfin, un jour:

—Tes parents ont été fort riches autrefois? demanda-t-il à sa femme.

—Je l'ai entendu dire, répondit-elle.

—Ils dépensaient beaucoup, n'est-ce pas? ils avaient des amis, ils donnaient de grands dîners...

—Ils recevaient assez souvent...

—Tu te rappelles ce temps-là?

—Assurément.

—De sorte que s'il me plaisait de recevoir quelqu'un, ici, quelqu'un... d'important, tu saurais faire les choses convenablement, de façon à ce qu'on ne se moquât pas de nous?

—Je le crois.

Il demeura un moment silencieux, en homme qui réfléchit avant de prendre un grand parti, puis:

—Je veux donner à dîner à quelques personnes, dit-il.

C'était à n'en pas croire ses oreilles. Jamais il n'avait reçu à sa table qu'un employé de sa fabrique, nommé Desclavettes, lequel venait d'épouser la fille et le magasin d'un marchand de bronzes.

—Est-ce possible! fit Mme Favoral.

—C'est ainsi. Reste à savoir ce que me coûterait un dîner dans le grand genre, tout ce qu'il y a de mieux.

—Cela dépend du nombre des convives...

—J'aurai trois ou quatre personnes.

La pauvre femme se livra à un assez long calcul, puis, timidement, car la somme lui semblait formidable:

—Je pense, commença-t-elle, qu'avec une centaine de francs...

Son mari se mit à siffler.

—Il faudra cela rien que pour les vins, interrompit-il. Me prends-tu pour un sot? Mais, tiens, ne comptons pas. Fais comme faisaient tes parents quand ils faisaient le mieux, et si c'est bien, je ne me plaindrai pas de la dépense. Prends une bonne cuisinière, loue un garçon qui sache bien servir à table...

Elle était confondue, et cependant elle n'était pas au bout de ses surprises.

Bientôt M. Favoral déclara que la vaisselle du ménage n'était pas de mise et qu'il achèterait un service. Il découvrait cent emplettes à faire et jurait qu'il les ferait. Il hésita un instant à renouveler le meuble du salon, qui était pourtant assez convenable, étant un présent de son beau-père.

Et son inventaire terminé:

—Et toi, demanda-t-il, quelle robe mettras-tu?

—J'ai ma robe de soie noire...

Il l'arrêta.

—C'est-à-dire que tu n'en as pas, fit-il. Très-bien. Tu vas aller aujourd'hui même t'en acheter une très-belle, magnifique et tu la donneras à faire à une grande couturière... Et par la même occasion, tu achèteras des petits costumes pour Maxence et pour Gilberte... Voici un billet de mille francs...

Décidément abasourdie:

—Qui donc veux-tu inviter? interrogea-t-elle.

—Le baron et la baronne de Thaller, répondit-il avec une emphase pleine de conviction. Ainsi tâche de te distinguer. Il y va de notre fortune...




VII



Qu'un intérêt considérable s'attachât à ce dîner, c'est ce dont Mme Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succéder sans que la fabuleuse libéralité de son mari se démentît un instant.

Dix fois par après-midi, il rentrait pour apprendre à sa femme le nom d'un mets qu'on avait prononcé devant lui, ou pour la consulter au sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir à la vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des vins de crûs fantastiques, de ces vins que les négociants fabriquent à l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulières, préalablement enduites d'une poussière séculaire et de toile d'araignée.

Il fit passer un long examen à la cuisinière que Mme Favoral avait arrêtée, et exigea qu'elle lui énumérât les maisons où elle avait cuisiné. Il voulut absolument que le garçon qui devait servir à table lui montrât l'habit noir qu'il endosserait.

Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la cuisine à la salle à manger, inquiet, agité, incapable de rester en place. Il ne respira qu'après avoir vu la table dressée et toute chargée du service qu'il avait acheté, et d'une superbe argenterie qu'il était allé louer lui-même.

Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraîche toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf habillés:

—C'est parfait, s'écria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.

Ils arrivèrent à sept heures moins quelques minutes, dans deux voitures, dont la magnificence étonna la rue Saint-Gilles.

Et les présentations terminées, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable satisfaction de voir s'asseoir à sa table le baron et la baronne de Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M. Jules Jottras, de la maison Jottras et frère.

C'est avec une ardente curiosité, que Mme Favoral observait ces gens, que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la première fois.

M. de Thaller, qui n'avait guère plus de trente ans alors, n'avait déjà plus d'âge. Froid, gourmé, visant évidemment au genre anglais, il s'exprimait en phrases brèves avec un très-sensible accent étranger. Rien à surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombé, l'oeil d'un bleu terne et le nez très-mince. Ses rares cheveux étaient étalés sur son crâne avec une laborieuse symétrie, et sa barbe rousse, touffue et bien soignée, paraissait le préoccuper beaucoup.

M. Saint-Pavin n'avait point ces façons empesées. Négligé dans sa mise, il manquait de tenue. C'était un robuste gaillard, brun et barbu, à la lèvre épaisse, à l'oeil saillant et brillant, étalant sur la nappe de larges mains ornées aux phalanges de bouquets de poil, parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...

Près de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant à une gravure de modes, ne resplendissait guère. Mièvre, blond, blême, quasi imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence inconsciente, un cynisme douceâtre et un ricanement dont les hoquets secouaient le binocle qu'il portait planté sur le nez. Mais c'est surtout Mme de Thaller qui inquiétait Mme Favoral.

Vêtue avec une magnificence d'un goût au moins contestable, très-décolletée, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues à tous les doigts, la jeune baronne était insolemment belle, d'une beauté provoquante jusqu'à la brutalité. Avec des cheveux d'un noir bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une blancheur nacrée, des lèvres plus rouges que le sang et de grands yeux qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbés. C'était la poésie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle, par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La voix était vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot à double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le cou et avançant la gorge...

Tout à ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.

Il ne songeait qu'à charger les assiettes et à remplir les verres, se plaignant qu'on ne mangeât pas, qu'on ne bût rien, demandant avec inquiétude si ce qu'on servait n'était pas bon, si son vin était mauvais, tourmentant le garçon qui servait jusqu'à lui faire perdre la tête.

Il est sûr que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appétit.

Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'à lui tenir tête et à lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.

Il avait la joue fort enluminée, quand, ayant versé à la ronde du vin de Champagne, il leva son verre couronné de mousse, en s'écriant:

—Je bois au succès de l'affaire!

—Au succès de l'affaire! répondirent les autres en trinquant...

Et quelques moments après, on passa au salon pour prendre le café.

Ce toast n'avait pas été sans inquiéter Mme Favoral. Mais il lui fut impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise par Mme de Thaller, laquelle l'entraîna près d'elle sur le canapé, sous prétexte que deux femmes ont toujours des secrets à échanger, alors même qu'elles se voient pour la première fois.

La jeune baronne était de première force sur les articles mode et toilette, et c'est avec une volubilité étourdissante qu'elle demandait à Mme Favoral le nom de sa couturière et de sa modiste, et à quel joaillier elle donnait ses diamants à remonter.

Cela ressemblait si bien à une plaisanterie, que la pauvre ménagère de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empêcher de sourire, tout en répondant qu'elle n'avait pas de couturière et que n'ayant pas de diamants, un joaillier lui était complétement inutile.

L'autre déclarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est un malheur qui dépasse tout! Et vite, elle en prenait texte, charitablement, pour énumérer les parures de son écrin, les dentelles de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eût été impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le sien venait de lui faire présent d'un coupé capitonné de satin jaune qui était un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement. Elle passait ses journées à courir les magasins et à se promener au bois. Tous les soirs elle avait, à son choix, le spectacle et le bal, l'un et l'autre souvent. Les théâtres de genre étaient ceux qu'elle préférait. Assurément l'Opéra et les Italiens sont bien plus distingués, mais elle ne pouvait se tenir d'y bâiller...

Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants, protestait-elle, c'était son faible, sa passion. Elle avait, elle-même, une petite-fille de dix-huit mois, nommé Césarine, dont elle raffolait; et que certainement elle eût amenée, et elle n'eût pas craint de gêner...

Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de Mme Favoral. «Oui, non,» répondait-elle, sans trop savoir à quoi elle répondait.

Le cœur serré d'une appréhension vague, elle n'avait pas trop de toute son attention pour observer son mari et ses hôtes.

Debout près de la cheminée, le cigare aux dents, ils causaient avec une certaine animation, mais à voix trop basse pour qu'elle pût bien saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole, qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne parlait que d'articles à publier, d'actions à lancer, de dividendes à distribuer et de bénéfices certains à recueillir.

Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et à un moment elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on fait quand on échange une parole.

Onze heures sonnèrent.

M. Favoral prétendait obliger ses hôtes à accepter encore une tasse de thé ou un verre de punch, mais M. de Thaller déclara qu'il avait à travailler, et que sa voiture étant arrivée, il allait partir.

Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de Saint-Pavin et de M. Jottras.

Et quand M. Favoral, les portes fermées, se retrouva avec sa femme:

—Eh bien! s'écria-t-il tout vibrant de vanité satisfaite, que dis-tu de nos amis?

Certes, l'opinion de la pauvre femme était faite. Elle n'osa pas la formuler.

—Ils m'ont surpris, répondit-elle.

Il bondit sur ce mot.

—Je voudrais bien savoir pourquoi?

Alors, timidement et avec des précautions infinies, elle se mit à expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait aucune confiance, que M. Jottras lui avait semblé un personnage très-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que la jeune baronne, enfin, lui avait donné d'elle la plus singulière idée...

M. Favoral n'en voulut pas écouter davantage.

—C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute société, s'écria-t-il.

—Pardon, autrefois, du vivant de ma mère...

—Eh! il ne venait que des marchands chez ta mère...

La pauvre femme baissait la tête:

—Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec ces nouveaux amis, réfléchis, consulte...

Il finit par éclater de rire.

—N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soirée, et si j'ai lieu de regretter mon argent!...




VIII



Quand, au lendemain de ce dîner, qui devait faire époque dans sa vie, Mme Favoral se réveilla, son mari était déjà debout et, un crayon à la main, il alignait des additions.

L'enchantement s'était dissipé comme les fumées du vin de Champagne, et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front.

S'apercevant que sa femme l'observait:

—Cela coûte gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.

A l'entendre, on eût cru, positivement, que Mme Favoral seule, à force d'obsessions, l'avait décidé à cette dépense qu'il paraissait regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant que, bien loin de le pousser, elle avait essayé de le retenir, lui répétant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait pas...

—Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.

—Tu ne me l'as pas dit...

—Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes amis te déplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais à la baronne de Thaller. Mais je suis le maître, et ce que j'ai résolu sera. J'ai signé, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te défends de revenir sur ce sujet.

Sur quoi, s'étant habillé avec beaucoup de soin, il décampa en disant qu'il était attendu pour déjeuner, par Saint-Pavin, le publiciste financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frère.

Une femme adroite ne se fût pas tenue pour battue et eût eu facilement raison de ce despote dont l'intelligence n'était pas le fort. Mais Mme Favoral était trop fière pour être adroite, et d'ailleurs, les ressorts de sa volonté avaient été brisés par l'oppression successive d'une marâtre odieuse et d'un maître brutal. Son renoncement à tout était complet. Blessée, elle gardait le secret de la blessure, baissait la tête et se taisait.

Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'écoula près d'une semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hôtes.

C'est par un journal qu'avait oublié au salon M. Favoral, qu'elle apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une société par actions, le Comptoir de crédit mutuel, au capital de plusieurs millions.

Au-dessous de l'annonce imprimée en énormes caractères, venait un long article, où il était démontré que la société nouvelle était en même temps une œuvre patriotique, et une institution de crédit de premier ordre, qu'elle répondait à des besoins urgents, qu'elle était appelée à rendre à l'industrie des services inappréciables, que ses bénéfices étaient assurés et que souscrire des actions, c'était simplement tirer sur la fortune à courte échéance.

Un peu rassurée déjà par la lecture de cet article, Mme Favoral le fut tout à fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de surveillance. Presque tous étaient titrés et décorés de quantité d'ordres, et les autres, les simples roturiers, étaient tous des banquiers, des dignitaires ou même d'anciens ministres.

—Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose imprimée.

Et nulle objection ne lui vint, quand à peu de jours de là, son mari lui dit:

—J'ai la situation que je désirais, Je suis caissier principal de la Société dont M. de Thaller est le directeur.

Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'était cette société, des avantages qu'elle lui faisait, pas un mot.

A sa façon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait être bien traité, et il la confirma dans cette opinion en lui accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la dépense journalière de la maison.

—Il faut, déclara-t-il, en cette occasion mémorable, savoir, quoi qu'il en coûte, faire honneur à sa position sociale.

Pour la première fois de sa vie, il semblait préoccupé du qu'en dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un quartier où l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde s'y connaît. Il recommanda à sa femme de veiller soigneusement à sa mise et à celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se créer des relations et inaugura ses dîners du samedi, où vinrent assidûment M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoué, le papa Desormeaux et quelques autres.

Pour lui, il adopta peu à peu les habitudes dont il ne devait plus se départir, et dont la régularité chronométrique lui valut le surnom dont il était fier, de Bureau-Exactitude.

Quant au reste, jamais homme, à un pareil degré, ne se désintéressa de sa femme et de ses enfants.

Sa maison n'était pour lui qu'une hôtellerie où il venait prendre son repas du soir et dormir. Jamais il ne songea à demander à sa femme l'emploi de ses journées, ni à quoi elle s'occupait en son absence.

Pourvu qu'elle ne lui réclamât pas d'argent, et qu'elle fût là quand il rentrait, il était content.

Bien des femmes, à l'âge de Mme Favoral, auraient étrangement usé de cette indifférence injurieuse, et de cette absolue liberté.

Si elle en profita, ce fut uniquement pour obéir à une de ces inspirations qui ne peuvent naître qu'au cœur d'une mère.

L'augmentation du budget du ménage était relativement considérable, mais si exactement calculée, qu'elle n'en était pas maîtresse d'un centime de plus. C'est avec un véritable désespoir qu'elle songeait que ses enfants auraient à endurer les humiliantes privations qui avaient désolé son existence. Ils étaient trop jeunes encore pour souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs désirs s'éveilleraient et elle serait dans l'impossibilité de leur accorder les plus innocentes satisfactions.

A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idée désolante, elle se souvint d'une amie de sa mère, qui avait rue Saint-Denis un important établissement de lainage et de mercerie. Là était peut-être la solution du problème. Elle se rendit chez cette digne femme, et sans même avoir besoin de lui confesser toute la vérité, elle en obtint divers petits travaux, mal rétribués, comme de juste, mais qui, moyennant une sévère application, pouvaient rapporter de huit à douze francs par semaine.

Dès lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail comme d'une mauvaise action.

Elle connaissait assez son mari pour être certaine qu'il s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'écrier qu'il dépensait cependant assez pour que sa femme n'en fût pas réduite au métier d'ouvrière.

Mais aussi, quelle joie, le jour où elle cacha tout au fond d'un tiroir la première pièce de vingt francs gagnée par elle, une belle pièce d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait pas, et qu'elle pouvait dépenser à sa guise sans avoir à en rendre compte.

Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit trésor grossir, malgré les emprunts qu'elle lui faisait, tantôt pour donner à Maxence un jouet dont il avait envie, tantôt pour ajouter un ruban à la toilette de Gilberte.

Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette voie douloureuse où elle se traînait depuis tant d'années. Les heures, entre ses deux enfants, s'envolaient légères et rapides comme des secondes. Si toutes les espérances de la jeune fille et de la femme avaient été flétries avant d'éclore, les joies de la mère, du moins, ne lui manqueraient pas.

C'est que si le présent suffisait à ses modestes ambitions, l'avenir avait cessé de l'inquiéter.

Jamais il n'avait été question entre elle et son mari de leurs hôtes d'une soirée, jamais il ne lui parlait du Comptoir de crédit mutuel, mais il n'avait pas été sans laisser échapper de ci et de là quelques exclamations qu'elle enregistrait précieusement, et qui trahissaient des affaires prospères.

—Ce Thaller est un rude mâtin! s'écriait-il, et qui a une chance infernale!

Et d'autres fois:

—Encore deux ou trois opérations comme celle que nous venons de réussir, et nous pourrons fermer boutique!...

Que conclure de là, sinon qu'il marchait à grands pas vers cette fortune, objet de toutes ses convoitises.

Déjà, dans le quartier, il avait cette réputation qui est le commencement de la richesse, d'être très-riche. On l'admirait de tenir sa maison avec une économie sévère, car on estime toujours un homme qui a de l'argent de ne le point dépenser.

—Ce n'est pas lui, bien sûr, qui mangera ce qu'il a, répétaient les voisins.

Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'à l'aise. Quand M. Desclavettes et M. Chapelain s'étaient bien plaints, l'un de sa boutique et l'autre de son étude, ils ne manquaient pas d'ajouter:

—Vous riez de nos plaintes, vous qui êtes lancé dans les grandes affaires où l'on gagne ce qu'on veut.

Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacités financières. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.

M. Desormeaux disait:

—Oh! il s'y entend.

Et Mme Favoral se plaisait à se persuader que, sous ce rapport au moins, son mari était un homme remarquable. Elle attribuait à des préoccupations supérieures son mutisme et ses distractions. De même qu'il lui avait appris à l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il était millionnaire.