III
Deux heures sonnaient, lorsque Mlle Lucienne et Maxence sortirent du bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute émue des perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrité....
Le temps, qui avait menacé toute la matinée, s'était mis décidément au beau, une brise tiède chassait à l'horizon les derniers nuages, et comme il arrive, dès que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout Paris se précipitait dehors, altéré de grand air et de soleil.
Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient à grand bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs endimanchés s'en allaient par bandes, se hâtant pour arriver à la gare du chemin de fer de Vincennes avant le départ du train.
—N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute cette joie irritait la douleur.
—Ne faudrait-il pas, murmurait Mlle Lucienne, que Paris entier prît le deuil, parce que nous souffrons!
C'est sans échanger une parole de plus qu'ils arrivèrent à l'Hôtel des Folies.
La Fortin était encore sur sa porte, pérorant au milieu d'un groupe avec une volubilité que rien ne lassait.
C'était véritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le fils de ce caissier qui avait volé douze millions, qui était en ce moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom était dans toutes les bouches.
Elle devait à cette circonstance d'être tout à coup devenue un personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa réputation suspecte, ne l'avaient jamais saluée jusqu'alors, l'accablaient de prévenances depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donnât des détails.
Et sa cupidité ne s'épanouissait guère moins que son amour-propre. Elle calculait que lors du procès on prononcerait infailliblement le nom de l'Hôtel des Folies, et que ce lui serait une réclame excellente et une source de bénéfices certains.
Déjà même, en prévision d'un surcroît de clientèle, elle avait tenu conseil avec le sieur Fortin, et agité la question de faire repeindre l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent.
Voyant arriver Maxence et Mlle Lucienne, elle abandonna le groupe dont elle était le centre, et les saluant de son plus obséquieux sourire:
—Déjà finie, cette petite promenade? leur dit-elle.
Mais ils ne répondirent pas, et s'étant engouffré dans l'étroit corridor, ils se hâtèrent de regagner leur quatrième étage.
C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence jeta son chapeau sur le lit; et, après s'être un moment promené de long en large, revenant se planter devant Mlle Lucienne:
—Eh bien! lui dit-il, vous êtes contente, maintenant!
C'est d'un air de commisération profonde qu'elle le considérait, sachant trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice.
—De quoi dois-je être si satisfaite? demanda-t-elle doucement.
—J'ai fait ce que vous avez voulu.
—Ce que vous dictait la raison, mon ami.
—Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le commissaire de police. En suis-je plus avancé?
Imperceptiblement elle haussa les épaules.
—Qu'espériez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il fût en son pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le seul acte de sa volonté, il allait combler le déficit de la caisse du Crédit mutuel et réhabiliter votre père?...
—Non, je ne suis pas fou encore.
—Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son concours le plus ardent et le plus dévoué?...
Mais il ne la laissa pas poursuivre.
—Et qui me prouve, s'écria-t-il, qu'il ne s'est pas moqué de moi! S'il était sincère, pourquoi ses réticences et ses énigmes? Il prétend que je peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous. Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon père?... Et moi, j'ai répondu à toutes ses questions, je me suis livré!... Pauvre niais!... Mais l'homme qui se noie se raccroche à un brin d'herbe, et je me noie, moi, j'enfonce, je sombre....
Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains:
—Ah! je souffre horriblement! gémit-il.
La jeune fille s'était rapprochée, et d'un accent sévère en dépit de son émotion:
—Seriez-vous donc un lâche! prononça-t-elle. Quoi! au premier malheur qui vous frappe, car c'est le premier malheur réel de votre vie, Maxence, vous désespérez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de rassembler toute votre énergie pour le surmonter, vous vous asseyez et vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage à votre mère et à votre sœur, si vous vous abandonnez ainsi?...
A de telles paroles, prononcées par cette voix qui avait tout pouvoir sur son âme, Maxence s'était redressé:
—Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien à vous de me rappeler ce que je dois à ma mère et à ma sœur. Pauvres femmes. Elles se demandent sans doute ce que je suis devenu....
—Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille.
Résolûment il se leva.
—J'y vais! répondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas hausser mon énergie au niveau de la vôtre....
Et ayant serré la main de Mlle Lucienne, il sortit.
Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue Saint-Gilles. La rue de Turenne, où tout le monde le connaissait, lui faisait horreur. Il prit un grand détour, pour rentrer sans rencontrer personne....
—Enfin, vous voilà! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame était joliment inquiète, allez! Elle est au salon avec Mlle Gilberte et M. Chapelain....
C'était exact. Après sa démarche infructueuse pour arriver jusqu'à M. de Thaller, l'ancien avoué avait déjeuné rue Saint-Gilles, et il y était resté ayant, disait-il, besoin de voir Maxence.
Aussi, dès que le jeune homme parut, s'autorisant de son âge et d'une vieille intimité:
—Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre mère et votre sœur seules dans une maison où à tout moment peut tomber quelque créancier brutal?
—J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer une explication.
—Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais pour vous dire que je n'ai pas pu parler à M. de Thaller, et que je ne me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait apportés à votre père... remettez-les-lui en mains propres, et ne les lâchez pas sans un reçu....
Après quelques recommandations encore, il s'éloigna, laissant enfin seuls Mme Favoral et ses enfants.
Mme Favoral ouvrait la bouche pour demander à Maxence les raisons de son absence, mais Mlle Gilberte l'interrompit.
—J'ai à te parler, ma mère, dit-elle avec une précipitation singulière, et à toi aussi, mon frère....
Et tout de suite, elle se mit à leur raconter la visite étrange de M. Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes déclarations....
Maxence se mordait les poings de colère.
—Et je ne me suis pas trouvé là, s'écriait-t-il, pour le jeter dehors....
Mais un autre s'y était trouvé, et c'était là qu'en voulait venir Mlle Gilberte.... Mais l'aveu était difficile, pénible même, et son embarras était grand, et très-visible la contrainte qu'elle s'imposait.
—Voici longtemps, ma mère, reprit-elle enfin, que vous m'avez soupçonnée de vous cacher quelque chose.... Interrogée, je vous ai menti.... Non, que j'eusse à rougir de rien, mais parce que je craignais pour vous la colère de mon père....
C'est d'un œil hébété d'étonnement que la considéraient sa mère et son frère....
—Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter personne, me fiant aux seules inspirations de mon cœur, j'avais engagé ma vie à un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais être la femme....
D'un geste éperdu Mme Favoral levait les mains au ciel.
—Mais c'est de la folie!... répétait-elle.
—Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon fiancé, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il était pauvre, il croyait mon père très-riche, et il m'avait demandé trois ans pour conquérir une fortune qui lui permît de demander ma main.
Elle s'arrêta, tout le sang de son cœur affluait à son visage.
—Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre désastre, il est venu....
—Ici? interrompit Maxence.
—Oui, mon frère, ici.... Il est arrivé au moment où, insultée lâchement par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et où, au lieu de sortir, il marchait sur moi les bras étendus....
—Il a osé pénétrer ici! murmurait Mme Favoral.
—Oui, ma mère, il est entré juste à temps pour saisir M. Costeclar au collet et le jeter à mes pieds, blême de peur et demandant grâce.... Il venait, malgré l'horrible malheur qui nous frappe, malgré la ruine et malgré la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journée il enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions....
Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon, annonça:
—Monsieur le comte de Villegré!...
S'il était venu à l'idée de Mme Favoral et de Maxence que Mlle Gilberte avait été dupe de quelque lâche intrigue et avait cédé à d'inavouables entraînements, il dut suffire, pour les désabuser, de la seule présence de l'homme qui entrait.
Il était assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses façons brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait le front.
Mais pour être rassuré et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa large face, à la fois énergique et débonnaire, son œil clair où éclatait la loyauté de son âme et ses lèvres épaisses et rouges, qui jamais ne s'étaient ouvertes pour proférer un mensonge.
En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens.
Ce vaillant homme, ce vieux soldat était timide, et se fût senti plus à l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de Maxence et de Mme Favoral.
Ayant salué, ayant adressé à Mlle Gilberte un signe d'amicale reconnaissance, il était resté court, à deux pas de la porte, son chapeau à la main.
L'éloquence n'était pas son fort. La leçon lui avait bien été faite à l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui restait dans la gorge.
Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il était urgent de lui venir en aide:
—Je vous attendais, monsieur, lui dit Mlle Gilberte.
Sur cet encouragement, il s'avança, et s'inclinant devant Mme Favoral:
—Je vois que ma présence vous surprend, madame, commença-t-il, et je dois avouer que... hum! elle ne m'étonne pas moins que vous. Mais les circonstances anormales commandent les démarches... broum!... exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps à gaspiller en formalités cérémonieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me présenter moi-même. Je suis le général comte de Villegré....
Maxence lui avait avancé un fauteuil.
—Je vous écoute, monsieur, lui dit Mme Favoral.
Il s'assit, et après un nouvel effort:
—Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a expliqué ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire... de délicat... hum!... de peu conforme aux usages reçus....
Mlle Gilberte l'interrompit.
—Lorsque vous êtes arrivé, monsieur le comte, dit-elle, je commençais seulement à exposer les faits à ma mère et à mon frère....
Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut aisé de voir combien l'épouvantait la perspective d'une explication... broum!... assez difficile.
Prenant néanmoins son parti en brave:
—C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Trégars.
Maxence bondit sur sa chaise.
C'était bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la première fois par le commissaire de police.
—Trégars! répéta-t-il d'un ton d'immense étonnement.
—Oui, fit M. de Villegré. Le connaîtriez-vous?
—Non, monsieur, non!...
—Marius de Trégars est le fils du plus honnête homme que j'aie connu, du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Trégars, enfin, qui est mort, il y a quelques années, mort de chagrin à la suite... hum!... de revers de fortune tout à fait... broum!... inexplicables. Marius serait mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je n'ai pas de parents, j'ai reporté sur lui tous les sentiments... affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux cœur.
Et j'ose dire que jamais garçon ne fut plus digne d'être aimé. Je le connais: à la plus haute fierté, à une loyauté supérieure, à une loyauté incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et délié, une rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il a... hum!... un peu légèrement abandonné tout ce qu'il possédait, à de soi-disant créanciers de son père. Mais quand il voudra être riche, il le sera, et même... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu... je sais ses projets, ses espérances, ses ressources.
Mais comme s'il eût reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux, le comte de Villegré s'arrêta court....
Et après un moment employé à reprendre haleine:
—Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir Mlle Gilberte et apprécier les rares qualités de son cœur et de son esprit sans l'aimer éperdument....
Mme Favoral eut un geste de protestation.
—Permettez, monsieur... commença-t-elle.
Mais il lui coupa la parole.
—Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de Trégars a pu voir mademoiselle votre fille, la connaître, la juger, sans que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et même, si j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre garçon, bien contre son gré, je vous le jure, et uniquement parce qu'il lui était interdit, sous peine d'être soupçonné de cupidité, d'aspirer, lui qui n'avait rien, à la main d'une jeune fille dont le père passait pour très-riche. Quel part prendre? S'adresser directement à Mlle Gilberte.
C'est ce qu'il a fait. Et Mlle Gilberte ayant compris qu'il était, qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'était pas, je le sais, parfaitement... hum!... régulier, mais on est jeune, on s'aime et quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius étaient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi, dans ma position, à mon âge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti à devenir son complice, et à lui servir... broum!... de compère, lorsque pour la première fois, sur la Place-Royale, il a déclaré ses intentions... à Mlle Gilberte.
Si jamais le comte de Villegré avait donné à Marius une preuve d'amitié, c'était certes en cette occasion.
Il était à la torture, il suait, sous son habit noir de cérémonie, il peinait, il soufflait....
Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une façon inquiétante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien, Mlle Gilberte eut pitié de lui.
Prenant la parole, simplement et brièvement, elle raconta son histoire et celle de Marius.
Elle dit le serment qu'ils avaient échangé, comment ils s'étaient vus deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin, ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le très-innocent et très-inconscient signor Gismondo Pulci.
Maxence et Mme Favoral étaient abasourdis.
De toute autre bouche que de la bouche même de Mlle Gilberte, un tel récit leur eût paru inouï, invraisemblable, absurde, et ils se fussent récriés, et de toutes leurs forces ils eussent protesté.
Mais c'était bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute confuse, et cependant, de cet accent de placidité qui était un de ses charmes les plus grands.
—Ah! mademoiselle ma sœur, pensait Maxence, qui jamais se fût douté de cela à vous voir toujours si calme et si résignée!...
Et de son côté:
—Est-il possible, se disait Mme Favoral, que j'aie été à ce point aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir à deux pas de moi, et je ne soupçonnais pas sa présence! Il lui parlait, elle lui répondait, et je n'entendais rien!...
Quant au comte de Villegré, c'est en vain qu'il eût cherché des mots pour traduire la reconnaissance qu'il devait à Mlle Gilberte de lui avoir épargné ces difficiles explications.
—Je ne m'en serais, morbleu! pas tiré comme elle, songeait-il, en homme qui ne s'abuse pas sur son compte.
Mais dès qu'elle eût achevé, s'adressant à Mme Favoral:
—Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez comprendre que l'irréparable malheur qui vous frappe a supprimé l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius.
Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois:
—J'ai l'honneur, madame, prononça-t-il, de vous demander la main de Mlle Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de Genost, marquis de Trégars....
Un profond silence suivit.
Mais ce silence, le comte de Villegré dut l'interpréter en sa faveur, car courant à la porte du salon, il l'ouvrit et appela:
—Marius!...
Ce qui venait de se passer, Marius de Trégars l'avait prévu, et d'avance, et de point en point, annoncé au comte de Villegré.
Il était de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les événements, tant après les avoir préparés ils excellent à en tirer parti.
Étant donné le caractère de Mme Favoral, il savait ce qu'il fallait en attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il se défiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait absolument sur l'énergie de Mlle Gilberte.
Et il avait calculé si juste qu'il avait tenu à accompagner son vieil ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir apparaître au moment décisif.
En arrivant, lorsque la servante était venue leur ouvrir:
—Vous allez, lui avait-il dit, annoncer à vos maîtres, monsieur que voici, qui est le comte de Villegré. Vous ne leur parlerez pas de moi qui resterai à l'attendre dans la salle à manger....
Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels à cette fille, mais la maison, depuis deux jours, était le théâtre d'événements si extraordinaires, qu'elle en était toute ahurie, et dans des dispositions à s'attendre à tout.
Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de réplique.
Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui déjà était venu dans la matinée, et qui avait eu, en présence de Mlle Gilberte, une si violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement la scène. Son attention ayant été éveillée par de grands éclats de voix, elle n'avait pas été sans aller appliquer alternativement l'œil et l'oreille à la serrure du salon.
Ce qui n'empêche qu'en annonçant le comte de Villegré, elle avait essayé, des yeux et du geste, de prévenir Mlle Gilberte ou Maxence. Ils étaient trop bouleversés pour rien voir.
—Alors, tant pis! s'était-elle dit avec cette admirable insouciance des serviteurs parisiens....
Et comme de la journée elle n'avait eu une minute pour «faire son ménage,» elle s'était mise à la besogne, laissant Marius de Trégars seul dans la salle à manger.
Il s'était assis, impassible en apparence, réellement agité de cette trépidation intérieure de l'incertitude, dont ne peuvent se défendre les hommes les plus forts, aux heures décisives de leur vie.
Jusqu'à un certain point, c'était son avenir qui se décidait de l'autre côté de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegré.
Aux intérêts si chers de son amour, d'autres intérêts étaient liés qui exigeaient un succès immédiat.
Et il eût donné bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il se disait:
—Comme ils tardent!...
Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela, fut-il debout d'un bond.
Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra....
Maxence s'était levé pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula, et la pupille dilatée par une immense surprise:
—Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix étouffée.
Mais M. de Trégars ne sembla pas remarquer sa stupeur....
Très-maître de soi, malgré son émotion, il examinait d'un rapide regard le comte de Villegré, Mme Favoral et Mlle Gilberte. A leur attitude et à leur physionomie, il devina le point précis où en étaient les choses.
Et s'avançant vers Mme Favoral, et s'inclinant avec un respect qui certes n'était pas joué:
—Vous avez entendu le comte de Villegré, madame, prononça-t-il d'une voix légèrement altérée. J'attends mon arrêt....
De sa vie, la pauvre femme n'avait été si affreusement troublée. Tous ces événements qui se succédaient avaient brisé les faibles ressorts de son âme. Elle était hors d'état de rassembler ses idées, de prendre une détermination quelconque.
—En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi à l'improviste, vous répondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de réflexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter....
Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit.
—Des amis, ma mère, s'écria-t-il, nous en reste-t-il donc encore? Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous périssons, un homme de cœur nous tend la main et vous demandez à réfléchir! A ma sœur qui porte un nom désormais flétri, le marquis de Trégars offre son nom et vous songez à consulter....
La malheureuse femme secouait la tête.
—Je ne suis pas la maîtresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton père....
—Mon père!... interrompit le jeune homme, mon père! Quels droits peut-il avoir sur nous, désormais....
Et sans plus discuter, sans attendre une réponse, il prit la main de sa sœur, et la mettant dans la main de M. de Trégars:
—Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! prononça-t-il; jamais, quoi qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'éternelle reconnaissance que nous contractons envers vous!...
Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils échangèrent, trahirent seuls les sensations de Marius et de Mlle Gilberte. Ils avaient de la vie une trop cruelle expérience pour ne se pas défier de leur joie....
Revenant à Mme Favoral:
—Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une démarche telle que la mienne le moment où vous frappe un irréparable malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je voulais en avoir le droit....
Arrêtant sur lui un regard où se lisait le plus morne désespoir:
—Hélas! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi, monsieur?...
Ma vie désormais est finie.... Je n'ai plus qu'un désir: savoir où se cache mon mari. Ce n'est pas à moi de le juger. Il ne m'a pas donné le bonheur que peut-être j'étais en droit d'espérer, mais il est mon mari, il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, où qu'il se soit réfugié, et de partager ses souffrances....
Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon l'appelait:
—Madame! madame!...
—Qu'y a-t-il? demanda Maxence.
—Il faut que je parle à madame, tout de suite.
Faisant un effort pour se dresser et marcher, Mme Favoral sortit....
Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son désordre s'était encore accru.
—Peut-être est-ce un coup de la Providence! dit-elle.
Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en s'adressant plus spécialement à M. de Trégars:
—Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui était l'économie même... ici du moins, avait l'habitude, dès qu'il rentrait, de changer de vêtement. Comme toujours, hier soir, il en a changé. Lorsqu'on s'est présenté pour l'arrêter, il a oublié ce détail, et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa redingote neuve étant restée accrochée au porte-manteau de l'antichambre, la domestique l'a prise tout à l'heure pour la brosser et la serrer... et il en est tombé ce portefeuille qui ne quittait jamais mon mari....
C'était un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait été rouge jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout éraillé. Il était gonflé de paperasses....
—Peut-être, en effet, s'écria Maxence, y trouverons-nous une indication....
Il l'ouvrit, et il l'avait déjà plus d'aux trois-quarts vidé, sans y rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour lui, lorsque tout à coup, il poussa un cri.
Il venait de déplier un billet sans signature, d'une écriture visiblement déguisée, et, d'un coup d'œil, il avait lu:
«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec cette affaire Van-Klopen. Là est le danger...»
—Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Trégars.
Maxence le lui tendit:
—Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'intérêt immense qu'il a pour moi....
Mais l'ayant parcouru:
—Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le prouverai....
L'instant d'après, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait et lisait à haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage, datée de l'avant-veille, et ainsi conçue:
«Vendu à....
«Deux malles, cuir, serrure de sûreté, à 220 francs l'une, ci... 440...»
M. de Trégars avait tressailli.
—Enfin! s'écria-t-il, voilà sans doute le bout de fil qui, à travers ce dédale d'iniquités, nous conduira à la vérité.
Et frappant sur l'épaule de Maxence:
—Nous avons à causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de reporter à M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous attendrai.... Nous voici attelés à une œuvre commune, et quelque chose me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu l'argent qui a été pris dans la caisse du Comptoir du crédit mutuel.
IV
«Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, à Paris seulement, trente mille gaillards s'éveillent et se lèvent avec l'idée fixe et bien arrêtée de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon porte-monnaie dans ma poche.»
Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie qui sont les plus malhonnêtes ni les plus redoutables.
S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant venu en lui demandant:
—La bourse ou la vie... est un pauvre métier, un métier de dupe, dépouillé de prestige, et depuis longtemps abandonné aux natures chevaleresques.
Il faut être un peu plus que simple pour travailler encore sur les grands chemins, exposé aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile à l'activité des gens d'imagination.
Et pour se rendre bien compte de la façon dont on y opère, il suffit d'ouvrir de temps à autre la Gazette des Tribunaux et d'y lire, par exemple, un procès comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la Société pour le dessèchement et la mise en valeur des marais de l'Orne.
Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:
Le Président, au prévenu.—Votre profession?
Le sieur Lefurteux.—Directeur de la Société....
D. Avant, que faisiez-vous?
R. Je faisais des affaires à la Bourse.
D. Vous étiez sans ressources?
R. Pardon, je gagnais de l'argent.
D. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de constituer une compagnie, au capital de 3 millions divisés en actions de 500 francs.
R. Ayant trouvé une idée, je ne croyais pas qu'il me fût interdit de l'exploiter.
D. Qu'appelez-vous une idée?
R. Celle de dessécher des marais et de les rendre à l'agriculture....
D. Quels marais? Les vôtres n'ont jamais existé que dans vos prospectus. Vous n'en possédez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez poussé l'impudence jusqu'à ce point de fonder une société pour l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.
R. Je comptais acheter des marais dès que j'aurais réuni mon capital.
D. Et en attendant vous promettiez dix pour cent à vos souscripteurs?
R. C'est le moins que rapportent des desséchements....
D. Vous avez fait de la publicité?
R. Nécessairement.
D. Pour quelle somme?
R. Pour environ soixante mille francs.
D. Où les avez-vous pris?
R. J'ai commencé avec dix mille francs que m'avait prêtés un de mes amis, j'ai continué avec les fonds qui me rentraient.
D. C'est-à-dire que vous employiez l'argent de vos premières dupes à faire des dupes nouvelles!
R. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....
D. Lesquels? Ceux à qui vous adressiez vos prospectus où se voyait un plan de vos prétendus marais?
R. Pardon, d'autres encore....
D. Enfin, des fonds vous ont été versés, car c'est quelque chose d'inouï que la crédulité publique. Combien avez-vous reçu?
R. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.
D. Que vous avez dépensés!
R. Permettez!... Je n'ai jamais appliqué à mes besoins personnels que les appointements que m'attribuaient les statuts.
D. Cependant, lorsqu'on vous a arrêté, on n'a retrouvé dans votre caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait été adressée par la poste le matin même. Qu'est devenu le reste?
R. Le reste a été dépensé dans l'intérêt de l'affaire
D. Naturellement. Vous aviez une voiture?
R. Elle m'était allouée par l'article 27 des statuts.
D. Dans l'intérêt de l'affaire, toujours?
R. Certainement. J'étais obligé à une certaine représentation. Le chef d'une affaire importante doit s'appliquer à inspirer la confiance.
Le Président, d'un air ironique: Était-ce aussi pour vous attirer cette confiance que vous aviez une maîtresse pour laquelle vous dépensiez des sommes considérables?
Le Prévenu, de l'accent de la plus entière bonne foi: Oui, monsieur....
Après un moment de silence, le président reprend:
D. Vos bureaux étaient magnifiques. Leur installation a dû vous coûter très-cher....
R. Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les garnissaient étaient loués. On peut interroger le tapissier....
Le tapissier est mandé, et sur les questions de M. le président:
—M. Lefurteux, répond-il, a dit vrai. Ma spécialité est de louer des agencements de bureaux pour sociétés financières et autres.... Je fournis tout, depuis les pupitres des employés jusqu'aux meubles du cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forgé jusqu'à la livrée des garçons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire peut se présenter.... Dès qu'une affaire se monte, dans le genre de celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas, je sais ce qu'il faut....
Quand M. Lefurteux m'est arrivé, j'ai tout de suite toisé son opération.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards.... «Très-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet, c'est assez bon!...»
Le Président, d'un ton de surprise profonde: Vous lui avez dit cela?
Le Tapissier, de l'accent de simple franchise d'un honnête homme: Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le président, et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore l'installation de la Compagnie des Pêcheries Fluviales, dont le gérant venait d'être condamné à trois ans de prison.
Après de telles révélations, qui de semaine en semaine se renouvellent, avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander comment la plus sûre et la plus loyale affaire peut encore trouver un souscripteur, si on ne savait que la lignée féconde de Gogo ne s'éteindra qu'avec l'espèce humaine.
Les financiers d'imagination se plaignent amèrement de l'actionnaire, devenu, prétendent-ils, récalcitrant et défiant.... C'est une injustice et une calomnie.
Si rudement étrillé qu'il ait été depuis cinquante ans, l'actionnaire est resté le même et sent toujours son cœur battre de convoitise à la lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son argent.
Il se peut qu'il recule devant une bonne opération. Devant une mauvaise, jamais!
Tout comme jadis il est prêt à se serrer le ventre pour courir porter ses économies aux Mines de Tiffila, aux Terrains de Bretonêche et aux Forêts de Formanoir, entreprises admirables, dont les directeurs errent à l'étranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.
Comment, en de telles conditions, le Comptoir de crédit mutuel, eût-il manqué de souscripteurs?
C'était une bien autre affaire que cette pauvre invention des Marais de l'Orne, une affaire qui avait été admirablement lancée à l'heure propice du coup d'État de décembre, à un moment où les idées de mutualité commençaient à pénétrer dans le monde de la finance.
Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqué au début, et il lui avait suffi de paraître pour être admise aux honneurs de la cote.
S'adressant à l'industrie, sous le prétexte de lui épargner l'intermédiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles de la Banque, le Crédit mutuel avait eu, pendant ses premières années, une spécialité parfaitement déterminée.
Mais il avait peu à peu élargi le cercle de ses opérations, remanié ses statuts, changé ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs primitifs eussent été bien embarrassés de dire son genre d'affaires et à quelles sources il puisait ses bénéfices.
Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables dividendes.
Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une fortune personnelle considérable, et qu'il était bien trop habile pour ne savoir point passer sans accroc à travers les articles du Code, de même que les clowns du cirque à travers leurs ronds de pipes....
Ce n'étaient cependant ni les envieux ni les détracteurs qui manquaient.
Vous rencontriez fréquemment des gens qui, hochant la tête et clignant de l'œil, vous disaient d'un air capable:
—Prenez garde! Le Crédit mutuel donne des bénéfices magnifiques, mais on sait ce que devient à la fin le capital de toutes ces compagnies, qui distribuent des dividendes si beaux.
D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.
—Ce qu'il y a d'inquiétant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes les spéculations. Il ne se tripote pas une affaire véreuse qu'il n'y ait la main. Il est possible qu'il soit très-riche, il est sûr qu'il mène un train de prince. Son hôtel est un palais. Sa femme et sa fille ont les plus luxueux équipages et les plus coûteuses toilettes de Paris. Sa maîtresse lui dépense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui à l'Hôtel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des tableaux....
Mais baste! les meilleures et les plus sûres affaires ne sont-elles pas, quand même, amèrement décriées!...
N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'éternel sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents et avides tripoteurs qui rôdent autour des grandes entreprises comme les chacals autour du banquet des lions?
Quelle est la Société dont on n'a pas un peu écrit: C'est une filouterie! Quel est le gérant dont on n'a pas dit au moins une fois: C'est un filou!
Le positif, c'est que les actions du Comptoir du crédit mutuel étaient fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi où, à l'issue de la Bourse, le bruit se répandit que le caissier, Vincent Favoral, venait de s'enfuir en emportant douze millions.
—Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus d'un boursier qui, pour le douzième seulement, eût gaîment passé la frontière....
Ce fut presque un événement dans Paris.
On y est fort accoutumé à de telles aventures, et à ce point blasé, que c'est à peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la tête. Mais en cette occasion, l'énormité de la somme rehaussait la vulgarité du procédé:
On jugea généralement que ce Favoral devait être un homme fort, et quelques amateurs déclarèrent que prendre douze millions ce n'est presque plus voler.
Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de l'Opéra, les habitués de la petite Bourse étaient étonnés et presque émus. Ils se consultaient entre eux.
—Thaller est-il de l'opération? S'entendait-il avec son caissier?
—Toute la question est là.
—Si oui, le Crédit mutuel est en meilleure position que jamais.
—Si non, le voilà coulé.
—Thaller était bien fin.
—Le Favoral l'était peut-être plus que lui.
Cette incertitude, pendant la première demi-heure, soutint un peu les cours.
Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si désastreuses se répandirent de tous côtés, apportées on ne savait par qui, ni d'où, que ce fut une panique irrésistible.
De 435 francs, où il s'était maintenu, le Crédit mutuel tomba brusquement à 300, puis à 200, puis à 150 francs....
Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essayé de réagir, mais ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'inutilité de leurs efforts, et bravement ils s'étaient mis à faire comme les autres.
Trois messieurs qui étaient allés s'installer au café du Divan, au fond du passage, semblaient diriger le mouvement et manœuvraient comme il est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expédiaient un émissaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de vendre, de vendre encore et toujours et à tout prix.
Si bien qu'à dix heures et demie on n'eût pas trouvé cinq cents francs comptant de vingt actions du Crédit mutuel.
Le dimanche, ce fut une autre histoire.
Dès le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron de Thaller et même on l'enjolivait de quantité de détails.
Cependant, le soir même, le fait fut démenti, par les gens qui étant allés aux courses, y avaient rencontré Mme de Thaller et sa fille, plus brillantes que jamais, très-gaies et très-causeuses.
Aux personnes qui allaient la saluer:
—Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occupé qu'il est, avec deux de ses employés, à débrouiller les écritures de ce malheureux Favoral. C'est, à ce qu'il paraît, un gâchis inconcevable. Qui jamais eût cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait à la Bourse, et il avait organisé, grâce à un prête-nom, une sorte de banque où il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes considérables....
Et toute souriante, comme après un danger définitivement conjuré:
—Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est plu à le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la peur.
Mais ce n'étaient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du Crédit mutuel.
Et le lendemain, lundi, dès huit heures, ils arrivaient en bandes demander des explications à M. de Thaller....
C'est rue du Quatre-Septembre que sont installés les bureaux du Comptoir de crédit mutuel, dans une de ces maisons massives, qui sont comme les forteresses de la féodalité financière.
D'un seul coup d'œil, le passant y croit reconnaître un de ces puissants établissements qui remuent les millions par centaines de mille.
Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dallé de marbre, à hautes colonnes et à statues de bronze soutenant des candélabres, l'actionnaire se sent ému.
Son émotion se complique d'un ébahissement respectueux lorsqu'il a poussé les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engagé dans le vaste escalier de pierre à rampe dorée, habillé d'un tapis moelleux, et meublé à chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit de repos d'une duchesse.
La timidité le prend lorsque, arrivé au premier étage de ce palais de l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de palissandre: Comptoir de crédit mutuel.
Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S. V. P., lui dit ce qu'il doit faire.
Il tourne le bouton, et il entre....
Mais il demeure interdit de se trouver en présence d'un huissier tout de noir habillé, la chaîne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air grave, demande:
—Que désire Monsieur?
D'une voix un peu troublée, il explique qu'il est venu pour souscrire, et qu'il voudrait....
—Que Monsieur prenne la peine de me suivre à la caisse, interrompt l'huissier.
Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le temps d'entrevoir des bureaux peuplés d'employés, puis la salle du conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, où brille la sonnette du président, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec ses tentures de drap vert, ses meubles de chêne, son bureau encombré de papier et sa cheminée monumentale surmontée d'une pendule à sujet sévère....
Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription. Il a honte de la modicité de la somme qu'il apporte à des caisses qui lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trésors des Mille et une Nuits. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un grain de sable aux dunes de l'Océan. Il se demande presque si on ne va pas lui rire au nez....
Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reçoit sa souscription et lui passe, en échange, par le guichet étroit, un titre provisoire.
Il se retire alors, mais lentement.
Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui l'environnent il a un certain droit de propriété. C'est d'un pied plus ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier. Il y a du maître dans le geste dont il repousse la porte du vestibule....
Et c'est l'esprit tranquille et le cœur content qu'il se retire, rêvant déjà de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir à la Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le capital versé et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de rentes d'une action qu'on a payée cinq cents francs en 1833.
Beaucoup des actionnaires du Comptoir de crédit mutuel avaient passé, autrefois, par ces émotions délicieuses.
Elles ne leur rendaient que plus pénibles celles qui les agitaient en ce moment, réunis qu'ils étaient au nombre d'une centaine environ, dans le vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier étage de la maison de la rue du Quatre-Septembre.
Car on refusait de les admettre.
A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique, planté devant la porte, répondait invariablement:
—Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arrivé.
Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bénin, mais quelquefois féroce, d'une crédulité stupide ou d'une défiance idiote, tel est l'actionnaire, cet infortuné qui se sait traqué de toutes parts et entouré de piéges, ce malheureux qui, possédant quelque argent, brûle de le risquer et tremble de le perdre.
Mais celui-là ne le connaît pas, qui l'a vu seulement au début et à la fin de sa carrière de dupe:
Le jour où, tout illuminé d'espoir, il confie ses fonds à quelque Société nouvelle.
Et le jour où, désespéré, il découvre que ses fonds sont perdus.
Que d'alternatives entre ces deux termes extrêmes et que de palpitations! Quels accès de découragement ou de joie, selon que le journal annonce une hausse ou une baisse!...
Mais le moment critique de l'actionnaire est celui où il commence à soupçonner son malheur.
C'est de l'étonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles sèches les louis d'or du malin.
La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe.
C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du Comptoir de crédit mutuel.
Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous, comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté s'était blotti tout au fond de sa loge.
Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre, il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes assemblés.
Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis.
Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux banquettes, à tout....
—C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!...
Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer du commerce.
Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques.
Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des fourneaux.
—C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions! disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à l'ironie....
Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur imprudente confiance:
—Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....
—C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....
—Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon système, on y reviendra....
Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.
—C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui sommes les maîtres! grondaient-ils.
—Qui sait où est M. de Thaller!...
—Il se cache, parbleu!
—N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici de la semaine!
—Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service, et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée boutique!...
Le gros homme roulait des yeux terribles.
—Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à boire....
Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....
Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à mine discrète s'avança et lui demanda:
—Pardon!... Combien avez-vous d'actions?
—Trois! répondit l'homme à figure brique.
L'autre soupira.
—Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure de ne vous porter à aucune violence....
Il n'eut pas besoin d'insister.
La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra, faisant signe qu'il voulait parler.
—Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est en ce moment avec M. le juge d'instruction....
Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment.
—Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers, vendanges sont faites!...
—C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait volé un pain à la porte d'un boulanger.
—Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit brutalement le gros homme....
Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des registres et des papiers....
On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit:
—M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez entrer....
Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande ouverte....
M. de Thaller s'y tenait, debout contre la cheminée.
Il n'était ni plus pâle ni plus troublé que d'ordinaire. On sentait l'homme maître de soi et sûr de ses moyens.
Dès que le silence se fut rétabli:
—Avant tout, messieurs, commença-t-il, je dois vous dire que le conseil va se réunir, et qu'une assemblée générale sera convoquée....
Pas un murmure. Comme à un coup de baguette, les dispositions des actionnaires semblaient changées.
—Je n'ai rien à vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un malheur, mais non pas un désastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver la société, et j'avais pensé d'abord à un appel de fonds....
—Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait absolument....
—J'ai reconnu qu'il n'en était pas besoin....
—Ah! ah!...
—Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant à notre fonds de réserve, ma fortune personnelle....
Ah! pour le coup, les bravos éclatèrent....
M. de Thaller les reçut en homme qui les mérite, et plus lentement:
—C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue, messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle....
De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent Favoral.... Mais déjà le directeur du Crédit mutuel poursuivait:
—Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la continuation de votre confiance....
—Oui! oui!...
—La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manœuvre de Bourse, organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé.
C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant d'avant crispées par la colère....
Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué.
—Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il faut que je prévienne Maxence....
V
On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous, hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.
Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant.
Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans le moindre souci de ce que penseraient les autres.
Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y ramener l'espérance.
De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:
«J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en acquérir le droit.»
Mais ce mot avait suffi.
Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations les plus compromises.
Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré:
—Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte à sa mère et à son frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si réussir est humainement possible, il réussira....
Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius, c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement, elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.
Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le secret:
—Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain, rendez-vous avec lui....
Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa sœur.
Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui annonça M. Chapelain.
Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre.
—J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le baron de Thaller....
Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien, que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.
—Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain, mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du Crédit mutuel.
—Ils se remuent donc?
—Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur dire:
«Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent. Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres.... D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des fonds pour combler le déficit....
Après un moment de silence:
—Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le juge d'instruction....
—Eh bien?
—Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas inquiété....
—Oh!
—Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait, le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations.
Maxence était abasourdi.
—Et alors? fit-il.
—Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront perdus, mais les actions du Crédit mutuel remonteront et la morale sera sauve....
Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué:
—Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.
—Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier: Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le scandale....
Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence.
—Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.
—C'est le conseil d'un ami....
—Cependant....
—C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès! Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie entière....
—Que m'importe!...
M. Chapelain haussa les épaules.
—Si vous étiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais vous n'êtes plus seul, vous allez avoir à votre charge votre mère et votre sœur. Il faut songer à manger, avant de penser à se venger. Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais à solliciter la protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-être, pas inutile de lui faire savoir qu'il n'a rien à craindre de vous.
Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas à entendre, en lui reportant les quinze mille francs que vous avez à lui. Si, comme il y a tout lieu de le croire, il est le complice de votre père, il sera certainement ému de la détresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de cœur, il s'arrangera de façon à vous faire obtenir, sans paraître s'en mêler, une situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce que cette démarche peut avoir de pénible, mais je vous le répète, mon cher enfant, vous n'avez plus à penser qu'à vous seul, et ce qu'à aucun prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mère et pour une sœur....
Maxence se taisait.
Non qu'il fût, en aucune façon, touché des considérations que lui soumettait l'ancien avoué, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui confier les événements qui s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures et qui avaient si brusquement modifié la situation.
Il ne s'y crut pas autorisé.
Marius de Trégars n'avait pas demandé le secret, mais une indiscrétion pouvait avoir de funestes conséquences.
Et après un moment de réflexion:
—Je vous remercie, monsieur, répondit-il évasivement, de l'intérêt que vous nous témoignez, et vos avis nous seront toujours précieux.... Mais pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma mère et ma sœur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.
Et sans attendre une réponse, glissant dans sa poche les quinze mille francs de M. de Thaller, il se hâta de sortir.
Mais ce n'est pas chez M. de Trégars, c'est à l'Hôtel des Folies qu'il courut tout d'abord.