Il s'arrêta, attendant une réponse, une protestation.
Et Mme de Thaller se taisant:
—Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment j'ai pu découvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de paix qui a sauvé votre fille et qui depuis a veillé sur elle, est celui précisément auquel il m'a été donné de rendre un service autrefois. En complétant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes arrivés jusqu'à la vérité, jusqu'à vous, madame.... Reconnaissez-vous maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser à la justice?...
Qu'elle le reconnût ou non, elle ne daigna pas discuter.
—Après? fit-elle froidement.
Mais M. de Trégars était trop sur ses gardes pour s'exposer, en continuant de la sorte, à livrer le secret de ses desseins.
Et d'ailleurs, s'il était absolument fixé quant aux manœuvres employées pour dépouiller son père, il n'en était encore qu'aux présomptions pour ce qui concernait Vincent Favoral.
—Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, répondit Marius. Je vous en ai dit assez pour vous mettre à même de juger de la valeur de mes armes....
Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se leva.
—Il suffit, prononça-t-elle. Je vais réfléchir, et, demain, je vous rendrai une réponse....
Elle se disposait à sortir, mais vivement M. de Trégars se jeta entre elle et la porte.
—Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une réponse, c'est ce soir, à l'instant....
Ah!... si elle eût pu l'anéantir d'un regard.
—Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait l'incroyable effort qu'elle faisait pour se maîtriser....
—Elle m'est imposée par les circonstances, madame....
—Vous seriez moins exigeant, si mon mari était là....
Il devait être à portée d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et il parut sur le seuil.
Il est des gens pour lesquels l'imprévu ne compte pas, que nul événement ne saurait déconcerter. Ayant tout risqué, ils s'attendent à tout.
Tel était le baron de Thaller.
D'un coup d'œil sagace, il examina sa femme et M. de Trégars, et d'un ton de cordiale bonhomie:
—On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.
—Heureusement te voilà! s'écria la baronne.
—Qu'y a-t-il donc?
—Il y a que M. de Trégars abuse odieusement de certaines misères de notre passé....
M. de Thaller riait.
—Voilà bien l'exagération des femmes! dit-il.
Et tendant la main à Marius:
—Je vais faire votre paix, mon cher marquis, ajouta-t-il, c'est dans mes attributions de mari....
Mais, au lieu de prendre cette main qui lui était tendue, M. de Trégars recula.
—Il n'est plus de paix possible, monsieur, je suis un ennemi....
Si la stupeur de M. de Thaller n'était pas réelle, elle était merveilleusement jouée.
—Un ennemi! répéta-t-il.
—Oui, interrompit la baronne, et il faut que je te parle à l'instant, Frédéric. Viens, M. de Trégars t'attendra....
Et elle entraîna son mari dans la pièce voisine, non sans adresser à Marius un regard où étincelait la haine triomphante.
Resté seul, M. de Trégars s'assit.
Loin de le contrarier, cette soudaine intervention du directeur du Crédit mutuel lui paraissait un coup de fortune. Elle lui épargnait une explication plus pénible encore que la première, et ce supplice d'avoir à confondre un misérable en lui prouvant son infamie.
—Et d'ailleurs, pensait-il, quand le mari et la femme se seront consultés, ils reconnaîtront qu'il n'y a pas à lutter et que mieux vaut se rendre.
La délibération fut courte.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées quand M. de Thaller reparut, seul. Il était pâle, et son visage exprimait bien cette douleur de l'honnête homme qui reconnaît trop tard qu'il a mal placé sa confiance.
—Ma femme m'a tout dit! monsieur, commença-t-il....
M. de Trégars s'était levé.
—Eh bien? interrogea-t-il.
—Vous me voyez navré. Ah! monsieur le marquis, devais-je m'attendre à cela de vous? Comment imaginer qu'un jour viendrait où vous regreteriez votre conduite si noble et si désintéressée lors de la mort de votre père? C'est cette conduite cependant qui vous avait valu mon estime. Car je vous estimais, monsieur, et beaucoup, et il me semble vous l'avoir prouvé lorsque M. Marcolet vous présenta chez moi. Rappelez-vous l'accueil que je vous fis et mon empressement à vous ouvrir ma maison et à vous faire asseoir à ma table! C'est que je savais combien votre situation était précaire, depuis l'abandon que vous aviez fait de tous vos biens. C'est que dès lors je cherchais un moyen de réparer l'injustice de la fortune à votre égard....
Décidément, M. de Thaller se posait en bienfaiteur méconnu, et pour bien peu il eût accusé Marius de la plus noire ingratitude.
Toujours du même ton paterne:
—Ce moyen, poursuivit-il, je l'avais trouvé: c'était de vous donner ma fille, avec une dot assez ronde pour vous permettre de porter brillamment votre nom. Et je pensais que vous aviez pénétré mes intentions. Et je me réjouissais en constatant que ma fille n'était pas insensible à vos assiduités....
Il était hardi de parler des assiduités de Marius qui, de tout temps, s'était étudié à garder près de Mlle Césarine une réserve glacée.
—Ainsi donc, continuait le baron, j'avais le droit de vous croire et je vous croyais mon ami. Et c'est vous cependant qui, au lendemain du malheur qui me frappe, essayez de me porter le coup de grâce. C'est vous qui voudriez m'écraser sous des calomnies ramassées au ruisseau....
D'un geste, M. de Trégars l'arrêta.
—Pour que vous prononciez ce mot de calomnie, il faut que Mme de Thaller ne vous ait pas rapporté exactement mes paroles....
—Elle me les a rapportées sans y rien changer.
—C'est qu'alors elle ne vous a pas dit la valeur des preuves que j'ai entre les mains....
Le baron persistait, eût dit Mlle Césarine, à «la faire à l'attendrissement.»
—Il n'est guère de famille, reprit-il, où il ne se trouve quelqu'un de ces secrets douloureux qu'on s'efforce de dérober à la méchanceté du monde. Il en est un, dans la mienne: oui, c'est vrai, ma femme avant notre mariage avait eu une fille que la misère l'avait forcée d'abandonner.... Depuis, tout ce qui est humainement possible, nous l'avons fait pour retrouver cette enfant, mais nos efforts sont demeurés stériles. C'est un grand malheur et qui a pesé sur toute notre vie, ce n'est pas un crime. Si pourtant vous croyez qu'il soit de votre intérêt de divulguer notre secret et de déshonorer une femme, libre à vous, je ne puis vous en empêcher. Mais je vous le déclare, ce fait est tout ce qu'il y a de réel parmi vos accusations. Votre père, dites-vous, a été dupé et dépouillé. De qui vous est venue cette idée?
De Marcolet, sans doute, un homme taré, devenu mon ennemi mortel depuis le jour où, jouant au fin avec moi, il ne s'est pas trouvé le plus fin? De Costeclar, peut-être, qui ne me pardonne pas de lui avoir refusé ma fille et qui me hait parce que je sais qu'il a fait des faux, autrefois, et qu'il serait au bagne sans l'excessive indulgence de votre père? Eh bien! Costeclar et Marcolet vous ont trompé. Si le marquis de Trégars s'est ruiné, c'est qu'il avait entrepris un métier qu'il ignorait, et qu'il a spéculé à tort et à travers. On perd très-vite une fortune sans que les voleurs y soient pour rien.
Quant à prétendre que j'ai profité des détournements de mon caissier, c'est inepte, et il ne peut y avoir à le soutenir que Jottras et Saint-Pavin, deux mauvais drôles que dix fois j'ai eu l'occasion d'envoyer en police correctionnelle et qui étaient les complices de Favoral. La justice d'ailleurs est saisie de l'affaire, et je prouverai au grand jour de l'audience, comme je l'ai prouvé dans le cabinet du juge d'instruction, que pour sauver le Crédit mutuel, j'ai sacrifié plus de la moitié de ma fortune....
Impatienté par ce plaidoyer dont le but manifeste était de l'amener à discuter et à se découvrir:
—Concluez, monsieur, interrompit durement M. de Trégars.
Toujours du même ton placide:
—Conclure est aisé, répondit le baron. Vous allez, m'a dit ma femme, épouser une jeune fille que vous aimez, la fille de mon ancien caissier, qui est d'une exquise beauté, mais qui n'a pas le sou.... Il lui faudrait une dot....
—Monsieur!...
—Jouons cartes sur table. Je suis dans une passe difficile. Vous savez ma situation et vous voulez l'exploiter.... Eh bien! nous pouvons nous entendre.... Que diriez-vous si je donnais à Mlle Gilberte la dot que je destinais à ma fille....
Tout le sang de M. de Trégars lui sauta à la face.
—Ah! plus un mot! s'écria-t-il avec un geste d'une violence inouïe.
Mais se maîtrisant presque aussitôt:
—Je veux, ajouta-t-il, la fortune de mon père; je veux que vous remettiez dans la caisse du Crédit mutuel les douze millions qui y ont été volés....
—Sinon?
—Je m'adresserai à la justice.
Ils restèrent un moment face à face, les yeux dans les yeux, puis:
—Avez-vous réfléchi? demanda M. de Trégars.
Sans soupçonner peut-être que son offre était une nouvelle injure:
—J'irai jusqu'à quinze cent mille francs, répondit M. de Thaller..., et je paie comptant.
—C'est votre dernier mot?
—Oui.
—Si je porte plainte, avec les preuves que je puis fournir, vous êtes perdu....
—C'est ce que nous verrons.
Insister eût été puéril.
—Soit nous verrons! dit M. de Trégars.
Et il sortit, et en remontant dans son fiacre qui l'attendait à la porte de l'hôtel, il se demandait d'où pouvait venir l'assurance du baron de Thaller, et s'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures....
Il allait être huit heures, et Maxence, Mme Favoral et Mlle Gilberte devaient l'attendre avec une fiévreuse impatience; mais il n'avait rien pris depuis le matin, il se fit arrêter devant un des restaurants du boulevard.
Il venait de se faire servir à dîner, quand à la table voisine vint s'asseoir un homme d'un certain âge déjà, mais alerte et vigoureux encore, à tournure militaire, portant moustache et la boutonnière pavoisée d'ordres multicolores.
En moins d'un quart d'heure M. de Trégars eut expédié un potage et une tranche de bœuf, et il se hâtait de sortir, lorsque son pied, sans qu'il pût s'expliquer comment, heurta le pied du dîneur son voisin.
Bien persuadé que la faute ne venait pas de lui, il s'empressa néanmoins de s'excuser, mais le dîneur se mit à se fâcher tout rouge, et si haut que tout le monde se retournait....
Si agacé qu'il fût, Marius renouvela ses excuses....
Mais l'autre, pareil à ces poltrons qui croient avoir trouvé plus poltron qu'eux, s'était dressé et se répandait en injures grossières.
M. de Trégars levait le bras pour lui infliger la correction méritée, lorsque soudain se représenta à son esprit la scène du grand salon de l'hôtel de Thaller. Il revit, comme dans la glace, l'homme de mauvaise mine écoutant d'un air inquiet les propositions de Mme de Thaller et se mettant ensuite à écrire....
—C'est cela! s'écria-t-il, éclairé par une foule de circonstances, qui, sur le moment, lui avaient échappé.
Et sans plus réfléchir, saisissant son adversaire à la gorge, il le renversa, les reins sur la table, le maintenant du genou.
—Je suis sûr qu'il a la lettre sur lui, disait-il aux gens qui l'entouraient.
Et en effet, de la poche de côté du misérable, il tira une lettre qu'il déplia et qu'il se mit à lire à haute voix:
«Je vous attends, mon cher commandant; arrivez vite, car la chose presse. Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant, ce sera pour vous l'affaire d'un coup d'épée, et pour nous l'occasion de partager une somme assez ronde...»
—Et voilà pourquoi il me provoquait, ajouta M. de Trégars.
Deux garçons s'étaient emparés du misérable, qui se débattait furieusement; et on parlait de le livrer aux sergents de ville....
—A quoi bon!... fit Marius, j'ai sa lettre, cela suffit, la police saura bien où le prendre....
Et l'homme ayant été lâché, M. de Trégars regagna son fiacre:
—Rue Saint-Gilles, commanda-t-il au cocher, et bon train s'il se peut!...
X
Rue Saint-Gilles, les heures se traînaient lentes et mornes....
Après le départ de Maxence courant au rendez-vous de M. de Trégars, Mme Favoral et sa fille étaient restées seules avec M. Chapelain et avaient eu à subir le flot de sa colère et de ses interminables doléances.
C'était certes un homme excellent que l'ancien avoué, et trop juste pour faire retomber sur Mlle Gilberte et sa mère la responsabilité des actes de Vincent Favoral. Il ne mentait pas lorsqu'il leur affirmait avoir pour elles une affection sincère et qu'elles pouvaient compter sur son dévouement. Mais il perdait cent soixante mille francs, et quand on perd une si grosse somme on est de méchante humeur et peu disposé à l'optimisme.
Le plus cruel ennemi des pauvres femmes les eût moins impitoyablement torturées que cet ami dévoué.
Il ne leur épargna pas un détail attristant de cette réunion de la rue du Quatre-Septembre d'où il sortait. Il leur exagérait l'assurance superbe du directeur du Crédit mutuel, et la bénignité confiante des actionnaires.
—Ce baron de Thaller, leur disait-il, est bien le plus impudent drôle et le plus habile gredin que j'aie vu en ma vie. Il s'en tirera, vous verrez, les chausses nettes et les poches pleines. Qu'il ait ou non des complices, Vincent sera le bouc émissaire, il faut en faire notre deuil....
Son intention formelle était de consoler Mme Favoral et Mlle Gilberte. Il eût juré de les désespérer qu'il ne s'y fût pas pris autrement.
—Pauvres femmes! ajoutait-il, qu'allez-vous devenir! Maxence est un bon et loyal garçon, j'en suis sûr, mais si faible, si étourdi, si avide de plaisir!... Il a déjà bien du mal à se tirer seul d'affaire. De quel secours vous sera-t-il?
Puis venaient les conseils:
Mme Favoral, déclarait-il, ne devait pas hésiter à demander une séparation que le tribunal lui accorderait certainement. Faute de cette précaution, elle resterait toute sa vie sous le coup des dettes de son mari, et incessamment exposée aux avanies des créanciers.
Et toujours son refrain était:
—Qui jamais se fût attendu à cela de Vincent!... Un ami de vingt ans!... Cent soixante mille francs! A qui se fier désormais!
De grosses larmes roulaient silencieusement le long des joues flétries de Mme Favoral.
Mais Mlle Gilberte était de celles pour qui la pitié d'autrui est le pire malheur et la plus poignante souffrance.
Vingt fois elle fut sur le point de s'écrier:
—Réservez votre compassion, monsieur, nous ne sommes ni si à plaindre ni si abandonnées que vous le pensez.... Notre malheur nous a révélé un ami véritable, qui ne parle pas, lui, qui agit....
Enfin, comme midi sonnait, M. Chapelain se retira, en annonçant qu'il reviendrait le lendemain savoir des nouvelles et apporter encore des consolations.
—Enfin, Dieu merci! nous voilà seules! dit Mlle Gilberte à sa mère.
Elles n'eurent pas la paix pour cela.
Si grand qu'eût été le bruit du désastre de Vincent Favoral, il n'avait pas éveillé sur le coup tous les gens qui lui avaient confié leurs économies. Tant que dura le jour il y eut, pendus à la sonnette, des créanciers prévenus tardivement.
Ils entraient, malgré la servante, rouges de colère, promenant de tous côtés des regards avides, comme s'ils eussent cherché un gage à emporter.
Tous voulaient voir M. Favoral, prétendant qu'il devait être caché quelque part dans la maison, qu'ils le savaient de source sûre, et en se retirant, ils proféraient des injures grossières et toutes sortes de menaces.
Puis le papier timbré pleuvait.
La vieille portière, qui ne se fût pas dérangée pour une lettre pressée, retrouvait ses jambes de vingt ans pour monter les sommations que les huissiers apportaient par trois et quatre à l'heure.
Mme Favoral en perdait tout courage:
—Quelle honte!... gémissait-elle. Sera-ce donc toujours ainsi désormais!
Et elle s'épuisait en conjectures inutiles sur les causes de la catastrophe, cherchant dans le passé les indices qui eussent dû la prévenir et qu'elle n'avait pas discernés.
Car elle était superstitieuse, comme toutes les âmes faibles dont le malheur a brisé les ressorts et qui jamais n'ont essayé de réagir contre la destinée.
Elle rappelait que le mois d'avril lui avait de tout temps été funeste, et que c'était toujours un samedi qu'elle avait eu ses grands sujets d'affliction.
C'était un samedi qu'elle avait perdu sa mère, un samedi qu'elle avait été mariée, un samedi qu'elle avait vu M. de Thaller pour la première fois et que Vincent Favoral était entré au Crédit mutuel....
Tels étaient l'affaissement de son esprit et le désordre de sa pensée, qu'elle ne savait plus qu'espérer ni que craindre, et que d'une minute à l'autre elle souhaitait les choses les plus contradictoires.
Elle eût voulu savoir son mari en sûreté à l'étranger, et cependant elle se fût estimée moins malheureuse si elle l'eût su caché près d'elle, dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et néanmoins elle en était à envier le sort de ces pauvres femmes dont le mari est à Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs fois la semaine.
Et obstinément les mêmes questions lui revenaient aux lèvres:
—Où est-il en ce moment? que fait-il? à quoi pense-t-il? Comment a-t-il l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce soit une femme qui l'ait poussé à l'abîme?... Et si oui, quelle est cette femme?...
Bien autres étaient les pensées de Mlle Gilberte....
Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque réalisation de ses espérances. La catastrophe de son père lui avait donné l'occasion d'éprouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver supérieur à ce qu'elle eût oser rêver. Le nom de Favoral était à jamais flétri, mais elle allait être la femme de Marius, la marquise de Trégars....
Et dans la candeur de son honnêteté, elle s'accusait de ne pas prendre assez de part à la douleur de sa mère, et elle s'indignait de sentir au dedans d'elle-même des tressaillements de joie....
—Où est Maxence, demandait cependant Mme Favoral, où est M. de Trégars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs démarches....
—Ils rentreront sans doute pour dîner, répondait Mlle Gilberte.
C'était si bien sa conviction, qu'elle avait donné des ordres à la servante pour que le dîner fût un peu meilleur que de coutume, et tout ce qu'elle avait de sang lui affluait au cœur à l'idée qu'elle allait être bientôt assise près de Marius, entre sa mère et son frère.
Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.
—C'est lui! fit la jeune fille, en se levant toute palpitante.
Non. C'était encore la portière. Elle apportait, cette fois, une assignation qui enjoignait à Mme Favoral, sous les peines édictées par la loi, d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure précise, devant le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au Palais-de-Justice.
La pauvre femme faillit se trouver mal.
—Vincent serait-il arrêté? balbutia-t-elle.
Et tout de suite:
—Que veut de moi ce juge? ajouta-t-elle. Il devrait être défendu d'appeler en témoignage une femme contre son mari, des enfants contre leur père....
—M. de Trégars te dira comment répondre, maman, fit Mlle Gilberte.
Mais sept heures sonnèrent, puis huit heures, ni M. de Trégars, ni Maxence ne paraissaient.
L'inquiétude s'emparait de la mère et de la fille, quand enfin, un peu avant neuf heures, elles entendirent des pas dans l'antichambre.
Marius de Trégars parut presque aussitôt.
Il était pâle, et son visage portait les traces des écrasantes fatigues de la journée, des soucis qui l'agitaient et des réflexions que lui avait inspirées la provocation dont il avait failli être dupe l'instant d'avant.
—Maxence n'est pas ici? demanda-t-il tout d'abord.
—Nous ne l'avons pas vu, répondit Mlle Gilberte.
Il parut si surpris que Mme Favoral, épouvantée, se dressa.
—Qu'est-ce encore, mon Dieu! s'écria-t-elle.
—Rien, madame, dit M. de Trégars, rien qui doive vous inquiéter. Forcé il y a une couple d'heures de me séparer de Maxence, je lui avais donné rendez-vous ici.... S'il n'y est pas, c'est qu'il aura été retenu... je sais où, et je vous demande la permission d'y courir....
Il sortit, en effet, mais Mlle Gilberte le suivit dans l'antichambre, et lui prenant la main:
—Que vous êtes bon, commença-t-elle, et comment vous remercier jamais....
Il l'arrêta:
—Oh! vous ne me devez pas de remercîments, ma bien-aimée, car il y a dans mon fait plus d'égoïsme que vous ne croyez. C'est ma cause encore plus que la vôtre que je défends.... Du reste, tout va bien, ayez confiance!...
Et sans vouloir s'expliquer davantage, il reprit sa course.
C'est qu'en effet il croyait bien savoir où retrouver Maxence. Il ne doutait pas que Maxence en le quittant n'eût couru à l'Hôtel des Folies, rendre compte à Mlle Lucienne des démarches de la journée. Et s'il était contrarié qu'il s'y fût attardé, à la réflexion il ne s'en étonnait pas.
C'est donc à l'Hôtel des Folies qu'il se rendait. Maintenant qu'il avait démasqué ses batteries et engagé la lutte, il ne lui déplaisait pas de se trouver en face de Mlle Lucienne.
En moins de cinq minutes il eut atteint le boulevard du Temple.
Devant l'étroit couloir des honorables époux Fortin, une douzaine de badauds stationnaient et causaient le nez en l'air.
M. de Trégars s'avança, prêtant l'oreille.
—C'est un épouvantable accident, disait l'un, une si jolie fille, toute jeune!...
—Moi, déclarait un autre, c'est le cocher que je plains, car enfin, si cette jolie coquine était dans cette voiture, c'était pour son plaisir, tandis que le pauvre cocher faisait son état, lui!...
De tout temps le Parisien a été curieux et quelque peu badaud.
Huit jours après qu'une femme s'est jetée par la fenêtre, il y a encore des groupes devant la maison, des gens qui restent des heures, plantés sur leurs jambes, mesurant de l'œil la hauteur de l'étage, tâtant le pavé du bout de leur canne et épiloguant sur les circonstances du drame.
M. de Trégars savait cela, mais un pressentiment confus lui serrait le cœur.
S'adressant à l'un de ces braves bourgeois:
—Avez-vous des détails? lui demanda-t-il.
Flatté de la confiance:
—Certes, j'en ai, répondit-il, étant négociant du quartier.... Je n'ai pas vu la chose personnellement de mes yeux, mais ma femme l'a vue.... C'était terrible.... La voiture, une superbe voiture de maître, ma foi! venait du côté de la Madeleine. Les chevaux étaient emportés et déjà il y avait eu un malheur, place du Château-d'Eau, une vieille femme avait été renversée.... Tout à coup, tenez, là-bas, en face du magasin de jouets, qui est le mien, voilà que la roue de la voiture accroche la roue d'un énorme camion, et aussitôt, patatras! le cocher est jeté à terre et aussi la dame qu'il conduisait, qui est une belle fille qui demeure dans cet hôtel....
—Plantant là le complaisant narrateur, M. de Trégars se précipita dans l'étroit couloir de l'Hôtel des Folies.
Et au moment où il arriva dans la cour, il se trouva en présence de Maxence....
Blême, la tête nue, les yeux égarés, secoué par un horrible tremblement nerveux, le pauvre garçon semblait un fou....
Apercevant M. de Trégars:
—Ah! mon ami, s'écria-t-il, quel malheur!...
—Lucienne?
—Morte, peut-être.... Le médecin ne répond pas d'elle.... Je cours chez le pharmacien faire exécuter une ordonnance....
Il fut interrompu par le commissaire de police dont la bienveillante protection avait jusqu'à ce jour préservé Mlle Lucienne.
Il sortait de la petite pièce du rez-de-chaussée qui servait aux époux Fortin de chambre, de bureau et de salle à manger....
A la lueur du bec de gaz qui éclairait la cour, il avait reconnu Marius de Trégars. Il vint à lui, et lui serrant la main:
—Eh bien! fit-il, vous savez....
—Oui.
—C'est ma faute, monsieur le marquis, c'est ma très-grande faute, car nous étions prévenus.... Je savais si bien que l'existence de Lucienne était menacée, j'attendais si positivement une nouvelle tentative, que chaque fois qu'elle sortait en voiture, c'était un de mes hommes, revêtu d'une livrée de valet de pied, qui montait sur le siége, près du cocher.... Aujourd'hui, mon homme avait tant de besogne, que je me suis dit: «Bast, pour une fois!...» Vous voyez ce qui en est résulté....
C'est avec un inexprimable étonnement que Maxence écoutait. C'est avec une stupeur profonde qu'il découvrait entre Marius et le commissaire cette intimité sérieuse qui résulte de longues relations, d'une estime réelle et d'espérances communes.
—Ainsi, reprit M. de Trégars, ce n'est pas un accident?
—Non.
—Le cocher a parlé, sans doute?
—Non, le misérable a été tué sur le coup....
Et sans attendre une nouvelle question:
—Mais ne restons pas là, reprit le commissaire. Pendant que Maxence va courir chez le pharmacien, entrons dans le bureau des époux Fortin.
Il ne s'y trouvait que le mari, la femme étant en ce moment près de Mlle Lucienne.
—Faites-moi le plaisir d'aller vous promener un quart d'heure, lui dit le commissaire de police, nous avons à causer, monsieur et moi....
Humblement, sans souffler mot, en homme qui se rend justice et qui a conscience des égards qui lui sont dus, le sieur Fortin s'esquiva.
Et tout aussitôt:
—Il est clair, monsieur le marquis, reprit le commissaire, il est manifeste qu'un crime a été commis. Écoutez et jugez:
Je sortais de table, lorsqu'on est venu me prévenir de ce qu'on appelait l'accident de notre pauvre Lucienne. Sans même prendre le temps de changer de vêtements, j'accours. La voiture gisait en mille pièces sur la chaussée. Deux sergents de ville maintenaient les chevaux dont ils s'étaient rendus maîtres. Je m'informe: on m'apprend que Lucienne, relevée par Maxence, a pu se traîner jusqu'à l'Hôtel des Folies, et que le cocher a été porté chez le pharmacien le plus proche. Désespéré de ma négligence et tourmenté de vagues soupçons, c'est chez le pharmacien que je me rends en toute hâte. Le cocher était dans l'arrière-boutique, étendu sur un matelas.
Sa tête ayant porté contre l'angle du trottoir, il avait le crâne ouvert et venait de rendre le dernier soupir. C'était, en apparence, l'anéantissement de l'espoir que j'avais de m'éclairer en interrogeant cet homme. Cependant, j'ordonne qu'on le fouille. On ne découvre sur lui aucun papier de nature à établir son identité. Mais dans une des poches de son pantalon, savez-vous ce qu'on trouve? Vingt billets de banque de cent francs soigneusement enveloppés dans un fragment de journal.
M. de Trégars avait tressailli.
—Quelle révélation!... murmura-t-il.
Ce n'était pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.
Mais le commissaire de police devait s'y méprendre.
—Oui, c'était une révélation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille francs valaient un aveu; ils ne pouvaient être que les arrhes d'un crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me fais conduire chez Brion. Tout le monde y était sens dessus dessous, car on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et dès les premiers mots la justesse de mes présomptions m'est démontrée. Le misérable qui venait de mourir n'était pas un cocher de Brion. Voici ce qui était arrivé. A deux heures, lorsque la voiture commandée par M. Van-Klopen avait dû sortir pour venir prendre Lucienne, on avait dû envoyer chercher le cocher et le valet de pied, qui s'étaient attardés à boire dans un cabaret voisin, avec un individu qui était venu les voir dans la matinée. Ils étaient un peu avinés, mais pas assez pour qu'il fût imprudent de leur confier des chevaux, et même on devait croire que le grand air les dégriserait. Ils étaient donc partis, mais ils n'étaient pas allés fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arrêter la voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce même individu avec lequel ils avaient riboté toute la matinée....
—Et qui n'était autre que l'homme qui est mort?
—Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion. Ils y étaient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier, étendus à terre et dormant.... J'essaie de les réveiller, inutile! Je commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau fraîche qu'on leur lance à la face ne leur arrache qu'un grognement inarticulé.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre. J'envoie chercher un médecin et je demande au marchand de vins des explications. C'est son garçon et sa femme qui me répondent. Ils me racontent que vers deux heures est entré chez eux un homme qui leur a dit être un employé de Brion, et qui leur a commandé de servir trois verres pour lui et deux camarades qui vont venir.
Ils servent, et l'instant d'après, une voiture s'arrête à la porte et un cocher et un valet de pied en descendent. Ils étaient, prétendaient-ils, très-pressés et ne voulaient qu'avaler une tournée. Ils en avalent trois coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient évidemment leurs chevaux qu'ils avaient donné à tenir au commissionnaire du coin. Bientôt l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et les voilà installés dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour demander du vin bouché. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce temps, l'homme qui s'est présenté le premier reparaît, l'air très-contrarié, disant que c'est bien désagréable, ce qui arrive, que ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que le patron, qui tient à contenter ses pratiques, les chassera certainement. Bien qu'il eût bu autant et même plus que les autres, il avait tout son sang-froid. Après avoir réfléchi un moment:
—«Il me vient une idée, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider, n'est-ce pas?... Je vais prendre la livrée du cocher et conduire à sa place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est une vieille dame très-bonne, et je lui conterai un mensonge pour expliquer l'absence du valet de pied...»
Persuadés qu'ils ont affaire à un employé de Brion, la femme du marchand de vins et son garçon ne trouvent rien à redire à ce beau projet.
Le bandit revêt la livrée du cocher endormi, monte sur le siége à sa place et part après avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades dès que son service sera fini, que sans doute à ce moment ils seront dégrisés.
M. de Trégars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police pour ne pas s'étonner de sa promptitude à obtenir des renseignements précis.
Déjà il poursuivait:
—Juste comme je terminais mon interrogatoire, le médecin arrive. Je lui montre mes ivrognes, et immédiatement il reconnaît que j'ai deviné juste et que ces hommes ont été endormis avec un de ces narcotiques dont se servent certains voleurs pour dépouiller leurs victimes. Une potion qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de couteau, les tire de leur léthargie. Ils ouvrent les yeux et bientôt sont en état de répondre à mes questions. Ils sont furieux du tour qui leur a été joué, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me jurent-ils, pour la première fois le matin même, et ils ignorent jusqu'à son nom....
Il n'était plus de doute possible après de si complètes explications.
Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.
Ce n'était pas d'un vulgaire accident que venait d'être victime Mlle Lucienne, mais d'un crime laborieusement conçu et exécuté avec une audace inouïe, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont les combinaisons, neuf fois sur dix, écartent jusqu'au soupçon et déjouent tous les efforts de la justice humaine.
Comment les choses s'étaient passées, M. de Trégars désormais le discernait aussi clairement que s'il lui eût été donné de recueillir l'aveu des coupables.
Un homme s'était trouvé pour exécuter ce périlleux programme:
Lancer des chevaux à fond de train, jusqu'à les faire s'emporter, et accrocher quelque lourde charrette.
Le misérable jouait sa vie, à ce jeu, la légère voiture devant infailliblement être brisée en mille pièces. Mais il avait dû compter sur son adresse et son sang-froid pour éviter le choc, pour sauter à terre sain et sauf, pendant que Mlle Lucienne, lancée sur le pavé, serait probablement tuée sur le coup....
L'événement avait trompé ses calculs, et il avait été victime de sa scélératesse, mais sa mort était un malheur.
—Car maintenant, reprit le commissaire de police, voilà rompu entre nos mains le fil qui infailliblement nous eût conduit à la vérité. Qui a commandé et payé le crime? Nous le savons, puisque nous savons à qui le crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut à la justice plus que des preuves morales. Vivant, ce bandit eût parlé. Sa mort assure l'impunité des misérables dont il n'était que l'instrument.
—Peut-être! dit M. de Trégars.
Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouvé dans le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et à cette heure si terriblement clair:
«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec l'affaire Van-Klopen... là est le danger...»
Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'œil, et répondant aux objections de sa vieille expérience, bien plus qu'il ne s'adressait à M. de Trégars:
—On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adressées à Vincent Favoral, elles attestent sa complicité. C'est lui qui s'était chargé d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est-à-dire avec Lucienne. C'est lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait traité avec le faux cocher.
Il demeura plus d'une minute plongé dans ses réflexions, puis:
—Mais qui adressait ces recommandations à Vincent Favoral? reprit-il. Le savez-vous, monsieur le marquis?...
Ils se regardaient, et le même nom leur montait aux lèvres:
—La baronne de Thaller....
Ce nom, cependant, ils ne le prononcèrent pas....
Le commissaire de police s'était rapproché du bec de gaz qui éclairait le bureau des époux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le billet avec la plus méticuleuse attention, étudiant le grain et la transparence du papier, l'encre, les caractères....
Et à la fin:
—Ce billet, déclara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste, matérielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge d'instruction, un mandat d'amener....
Et Marius se récriant:
—Ce billet, insista-t-il, est écrit de la main gauche, avec de l'encre ordinaire, sur du papier écolier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or, toutes les écritures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.
Mais M. de Trégars ne se tenait pas pour battu.
—Attendez! interrompit-il.
Et brièvement, bien qu'avec la dernière exactitude, il se mit à raconter sa visite à l'hôtel de Thaller, son entretien avec Mlle Césarine, avec la baronne ensuite, et enfin avec le baron.
C'est d'une façon saisissante qu'il retraçait la scène qui avait eu lieu dans le grand salon, entre Mme de Thaller et un homme de mine plus que suspecte, cette scène dont une glace lui avait livré jusqu'au moindre détail....
Le sens en éclatait, désormais, plus clair que le jour.
Cet homme de mine suspecte avait été un des entremetteurs du meurtre, de là le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et sa précipitation à le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi lorsqu'il lui avait adressé la parole, c'est qu'il lui annonçait l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie, c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait été tué du même coup et qu'elle se trouvait ainsi débarrassée d'un complice dangereux....
Le commissaire de police hochait la tête.
—Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....
De nouveau M. de Trégars l'arrêta.
—Je n'ai pas terminé, fit-il.
Et il poursuivit plus vite, disant à quel guet-apens il venait d'échapper, comment tout à coup, dans un restaurant, il avait été brutalement provoqué par un inconnu, comment il s'était précipité sur cet abject drôle et lui avait arraché une lettre accablante et qui ne pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'était chargé.
Les yeux du commissaire de police étincelaient.
—Cette lettre! s'écria-t-il, cette lettre!...
Et dès qu'il l'eut parcourue:
—Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... «Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant....» Le marquis de Trégars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... «Ce sera pour vous l'affaire d'un coup d'épée....» Naturellement, les morts ne gênent personne.... «Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez ronde...» Honnête commerce, en vérité!...
L'excellent homme se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.
—Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base où asseoir nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le gredin qui vous a provoqué, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera vengée!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent Favoral!... Mais bast! on finira bien par le dénicher. J'ai vu ce tantôt le juge d'instruction chargé de l'affaire du Crédit mutuel, et sur un mot de lui, la préfecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un flair supérieur et qui savent leur métier....
Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant à la main les médicaments qu'il était allé chercher....
—J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!
Et désolé d'être resté si longtemps absent, inquiet et pressé de remonter:
—Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant à M. de Trégars bien plus qu'au commissaire de police.
Pour toute réponse, ils le suivirent.
C'était un pauvre logis que la chambre de Mlle Lucienne, sans autres meubles qu'un étroit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de paille et une petite table. Au lit et aux fenêtres étaient des rideaux de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, était devenue jaune à la lessive.
Souvent Maxence avait supplié son amie de prendre un logement plus confortable, toujours elle avait refusé.
—Il faut économiser, répondait-elle; cette chambre me suffit, et d'ailleurs j'y suis habituée.
Lorsque M. de Trégars et le commissaire y arrivèrent, la maîtresse de l'Hôtel des Folies, l'estimable Mme Fortin, était acroupie devant la cheminée où elle avait allumé du feu et où elle surveillait une tisane.
Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les lèvres:
—Chut! fit-elle, prenez garde de la réveiller!
Précaution inutile:
—Je ne dors pas, fit Mlle Lucienne d'une voix faible; mais qui donc est là?
—Moi, répondit Maxence en s'avançant vers le lit.
Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les épouvantables angoisses de Maxence. Elle était plus blanche que le drap, et la fièvre, cette fièvre horrible qui suit les graves blessures, donnait à ses yeux un éclat sinistre.
—Vous n'êtes pas seul, Maxence, reprit-elle.
—Je suis avec lui, mon enfant, répondit le commissaire. Je viens vous demander pardon de vous avoir si mal protégée....
D'un geste triste et doux, elle hochait la tête:
—C'est moi qui ai manqué de prudence, interrompit-elle, car aujourd'hui, en route, il m'avait semblé m'apercevoir de quelque chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est arrivé ce soir serait quand même arrivé un jour ou l'autre.... Les misérables qui depuis tant d'années s'acharnent après moi doivent être contents.... Ils vont être débarrassés de moi....
—Lucienne!... fit douloureusement Maxence.
M. de Trégars, à son tour, s'était approché.
—Vous vivrez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix émue, vous vivrez pour apprendre à aimer la vie....
Et comme elle arrêtait sur lui ses grands yeux surpris:
—Vous ne me connaissez pas, ajouta-t-il.
Timidement, et comme si elle eût douté de la réalité:
—Vous, fit-elle, le marquis de Trégars....
—Oui, mademoiselle... votre frère....
Arbitre des événements, Marius de Trégars ne se fût, certainement, ni si vite, ni si complétement découvert.
Mais comment demeurer maître de soi, devant ce lit où une pauvre fille allait mourir peut-être, sacrifiée aux terreurs et aux convoitises de la misérable qui était sa mère, mourir à vingt ans, victime du plus lâche et du plus odieux des crimes! Comment se défendre d'une immense pitié, à la vue de cette infortunée qui avait enduré tout ce que peut souffrir une créature humaine, dont la vie n'avait été qu'une lutte douloureuse, dont le courage s'était haussé au-dessus de toutes les adversités, et qui avait su traverser sans une souillure toutes les fanges parisiennes!...
Marius d'ailleurs n'était pas de ces hommes qui se défient de leur premier mouvement; qui ne s'émeuvent qu'à bon escient; qui réfléchissent et calculent avant de s'abandonner aux inspirations de leur cœur.
Lucienne était bien la fille du marquis de Trégars, il en avait acquis la certitude absolue; il savait que le même sang coulait dans leurs veines.... Il le lui dit.
Et il le lui dit surtout parce qu'il la jugeait en danger et qu'il voulait, si elle venait à mourir, qu'elle eût eu du moins cette joie suprême.
Pauvre Lucienne.... Jamais elle n'avait osé rêver un tel bonheur. Tout son sang afflua à ses joues, et d'un accent où vibrait toute son âme:
—Ah! maintenant, oui, prononça-t-elle, oui, je voudrais vivre!
Le commissaire de police, lui aussi, était ému:
—Soyez sans inquiétude, mon enfant, dit-il de sa bonne voix, avant quinze jours vous serez sur pieds; M. de Trégars est un fameux médecin!
Cependant elle avait essayé de se soulever sur ses oreillers, et ce seul mouvement lui avait arraché un cri de douleur:
—Mon Dieu! que je souffre!
—Voilà ce que c'est que de ne pas vous tenir tranquille, ma chérie, fit la Fortin, d'un ton de gronderie maternelle. Oubliez-vous donc que le docteur vous a expressément défendu de bouger?
C'est que c'était une femme de tête, que l'hôtesse de l'Hôtel des Folies, et dont rien n'était capable d'altérer l'admirable sang-froid. En ce moment même, elle se creusait la cervelle à chercher quel profit elle pourrait bien tirer de cette aventure.
Appelant dans l'embrasure de la fenêtre le commissaire de police, M. de Tregars et Maxence, elle se mit à leur expliquer avec force soupirs qu'il était fort imprudent de troubler le repos de Mlle Lucienne. Elle était bien malade, la chère fille, affirmait l'estimable hôtelière, bien plus malade que ces messieurs ne l'imaginaient. Elle avait été horriblement meurtrie, une de ses épaules était luxée, et le médecin redoutait quelqu'une de ces lésions internes dont les symptômes mortels ne se révèlent que plus tard....
Son avis était donc qu'on se hâtât d'envoyer chercher une garde-malade.
Certes, il lui eût été doux de passer la nuit au chevet de sa chère locataire; mais elle n'y devait pas songer, réclamée qu'elle était par les soins de son hôtel, car elle ne pouvait se reposer en rien sur son mari, le sieur Fortin étant d'une santé très-délicate et ayant un sommeil si profond qu'on pouvait bien briser toutes les sonnettes sans l'éveiller assez pour tirer le cordon.
Heureusement elle connaissait dans le voisinage une veuve qui était l'honnêteté même, et qui n'avait pas sa pareille pour soigner les malades.... Devait-elle la faire prévenir?... Car il était absolument nécessaire que Mlle Lucienne eût une femme près d'elle....
C'est d'un regard inquiet et suppliant que Maxence consultait M. de Trégars. Dans ses yeux se lisait la proposition qui lui brûlait les lèvres:
—Si j'allais chercher Gilberte?
Cette proposition, il n'eut pas le temps de la formuler.
Si bas qu'on eût parlé, Mlle Lucienne avait entendu.
—J'ai une amie, dit-elle, qui, certainement, me rendrait ce triste service de me veiller.
Les autres se rapprochèrent.
—Quelle amie? interrogea le commissaire de police.
—Vous la connaissez bien, monsieur, c'est cette pauvre fille qui m'avait recueillie chez elle, aux Batignolles, à ma sortie de l'hôpital, qui m'est venue en aide pendant la Commune, et que vous avez tirée des prisons de Versailles....
—Savez-vous donc ce qu'elle est devenue?...
—Je le sais depuis hier que j'ai reçu une lettre d'elle. Oh! une lettre bien amicale. Elle m'écrit qu'elle a trouvé de l'argent pour monter un atelier de couturière et qu'elle compte sur moi pour l'aider et surveiller ses ouvrières. C'est rue Saint-Lazare qu'elle va s'établir, ces jours-ci, et en attendant, elle demeure rue du Cirque....
M. de Trégars et Maxence avaient tressailli.
—Comment donc s'appelle votre amie? demandèrent-ils vivement.
—Zélie Cadelle.
Ignorant les détails de la visite des deux jeunes gens rue du Cirque, le commissaire de police ne pouvait s'expliquer leur trouble.
—Je crois, dit-il, qu'il serait peu convenable de s'adresser maintenant à cette fille.
—C'est à elle seule, au contraire, que nous devons recourir, interrompit M. de Trégars.
Et comme il avait ses raisons de se défier de la Fortin, il entraîna le commissaire hors de la chambre, sur le palier, et là, en deux mots, il lui expliqua que cette Zélie était précisément la femme qu'il avait trouvée rue du Cirque, dans ce somptueux hôtel où Vincent Favoral, sous le nom de M. Vincent, menait, au dire des voisins, un train de prince.
Le commissaire de police était confondu.
Comment n'avait-il pas su cela plus tôt!... A quoi tiennent cependant les destinées!... Enfin, mieux valait tard que jamais.
—Ah! vous avez raison cent fois, monsieur le marquis, déclara-t-il. Cette fille, évidemment, doit connaître le secret de Vincent Favoral, le mot de l'énigme que nous cherchons en vain.... Ce qu'elle n'a pas dit à vous, un étranger, elle le dira à Lucienne, son amie....
Maxence s'offrait pour courir chercher Zélie Cadelle.
—Non, lui répondit Marius, elle n'aurait qu'à vous connaître, elle se défierait, elle refuserait de venir.
C'est donc le sieur Fortin qui fut expédié rue du Cirque, et qui partit en maugréant, encore bien qu'on lui eût donné cent sous pour sa course et cent sous pour prendre une voiture....
—Et maintenant, dit le commissaire de police à Maxence, nous allons, vous et moi, nous retirer, moi parce que ma qualité de commissaire effaroucherait Mme Cadelle, vous parce qu'étant le fils de Vincent Favoral vous la gêneriez certainement....
Ils sortirent donc, mais M. de Trégars ne resta pas longtemps seul avec Mlle Lucienne.
Le sieur Fortin avait eu la délicatesse de ne pas muser en route.
Onze heures sonnaient, lorsque Zélie Cadelle entra comme un tourbillon dans la chambre de son amie.
Telle avait été sa hâte d'accourir, qu'elle n'avait pas pensé à sa toilette. Elle avait campé sur ses cheveux dépeignés le premier chapeau qui lui était tombé sous la main, et jeté un châle sur le vieux peignoir que Marius lui avait vu le tantôt.
—Comment, ma pauvre Lucienne, s'écria-t-elle, tu serais si malade que cela!...
Mais elle s'arrêta court; elle venait de reconnaître M. de Trégars; et d'un ton soupçonneux:
—Voilà une rencontre!... fit-elle.
Marius s'inclina.
—Vous connaissez Lucienne?
Ce qu'elle entendait par là, il le comprit.
—Lucienne est ma sœur, madame, dit-il froidement.
Elle haussa les épaules.
—Quelle blague!...
—C'est la vérité, affirma Mlle Lucienne, je te le jure, et tu sais que je ne mens jamais....
Mme Zélie tombait des nues.
—Puisque tu le dis!... grommela-t-elle.... Mais c'est égal, c'est raide....
D'un geste, M. de Trégars lui imposa silence:
—C'est même parce que Lucienne est ma sœur, reprit-il, que vous la voyez là, sur ce lit.... On a tenté aujourd'hui de l'assassiner....
—Oh!...
—C'est sa mère qui a essayé de se défaire d'elle, pour s'emparer de la fortune que mon père lui avait léguée.... Et il y a tout lieu de croire que le guet-apens a été combiné par Vincent Favoral....
Mme Zélie ne comprenait pas bien, mais lorsque Marius et Mlle Lucienne lui eurent appris ce qu'il était utile qu'elle sût:
—Ah ça, mais, s'écria-t-elle, c'est une affreuse canaille que le papa Vincent!
Et comme M. de Trégars restait muet:
—Ce tantôt, reprit-elle, je ne vous ai pas menti, mais je ne vous ai pas tout dit....
Elle s'arrêta, et après un moment de délibération:
—Tant pis pour le père Vincent! poursuivit-elle. Ah! il a voulu tuer Lucienne. Eh bien! vous allez savoir tout ce que je sais. Primo, il ne m'était rien de rien.... Dame! ce n'est pas très-flatteur pour moi, mais c'est comme cela.... Jamais il ne m'a seulement embrassé le bout du doigt.... Il disait comme cela qu'il m'aimait, mais qu'il me respectait encore plus parce que je ressemblais à une fille qu'il avait perdue.... Vieux farceur! Et moi qui le croyais! Car je le croyais, parole d'honneur! dans les commencements.... Mais on n'est pas si bête qu'on en a l'air.... Je n'ai pas tardé à reconnaître qu'il se moquait de moi, et qu'il ne m'avait que pour détourner les soupçons d'une autre femme....
—De quelle femme?...
—Ah! dame, ni moi non plus! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est mariée, qu'il en est fou, et qu'elle doit filer avec lui....
—Il n'est donc pas parti?
Le visage de Mme Cadelle s'était assombri, et pendant une bonne minute elle parut hésiter.
—Savez-vous, dit-elle enfin, que ma réponse va me coûter gros. On m'a promis le Pérou, mais je ne le tiens pas... si je parle, bonsoir, je n'aurai rien.
M. de Trégars ouvrait la bouche pour la rassurer, elle lui coupa la parole:
—Eh bien! non, fit-elle, le père Vincent n'est pas parti. Il a monté une comédie pour dépister, à ce qu'il m'a dit, le mari de sa belle, il a fait filer des tas de bagages à l'étranger, mais il est resté à Paris.
—Et vous savez où il se cache?
—Rue Saint-Lazare, parbleu! dans le logement que j'ai loué il y a quinze jours....
D'une voix que faisait trembler l'émotion d'un succès presque certain:
—Consentiriez-vous à m'y conduire? demanda M. de Trégars.
—Quand vous le voudrez... dès demain.
XI
En sortant de la chambre de Mlle Lucienne:
—Rien ne me retient plus à l'Hôtel des Folies, dit le commissaire de police à Maxence. Tout ce qui est possible sera fait et bien fait par le marquis de Trégars. Donc, je regagne mon logis et je vous emmène, j'ai de la besogne par-dessus la tête, vous me donnerez un coup de main....
Ce n'était rien moins qu'exact, ce qu'il disait là; mais il craignait que Maxence, dont la tête était absolument perdue, ne commît quelque imprudence et ne compromît le succès de la mission de M. de Trégars.
Il s'efforçait de penser à tout, de livrer au hasard le moins possible, en homme qui a vu les entreprises les mieux combinées échouer faute d'une futile précaution.
Une fois dans la cour, il ouvrit la porte de la loge où les honorables époux Fortin délibéraient et échangeaient leurs conjectures au lieu de songer à se mettre au lit. Car ils étaient extraordinairement intrigués de tous ces événements qui se succédaient, et inquiets de tant d'allées et de venues. Et leur locataire, Lucienne, qui tout à coup se trouvait la sœur d'un marquis!...
—Je rentre chez moi, leur dit le commissaire, mais avant, écoutez une recommandation: vous ne laisserez monter personne, vous m'entendez bien, personne d'étranger près de Mlle Lucienne. Et rappelez-vous que je n'admettrais aucune excuse, et qu'il ne s'agirait pas de venir me dire après: «Ce n'est pas notre faute, on ne voit pas tous les gens qui entrent,» et autres niaiseries....
Il s'exprimait de ce ton dur et impérieux dont les hommes de police ont le secret, lorsqu'ils s'adressent à des gens que leur conduite a fait tomber sous leur dépendance....
—Nous allons fermer notre porte, répondirent les estimables hôteliers. Monsieur le commissaire peut être tranquille....
—Je le suis, parce que si vous veniez à me désobéir j'en serais averti, et qu'il en résulterait pour vous les plus graves désagréments.... Outre que votre hôtel serait fermé sans miséricorde, vous vous trouveriez impliqués dans une très-mauvaise affaire....
La plus ardente curiosité flambait dans les petits yeux de la Fortin.
—J'ai bien compris tout de suite, commença-t-elle, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire....
Mais le commissaire lui coupa la parole.
—Je n'ai pas fini. Il se peut que ce soir ou demain il se présente quelqu'un qui vous demande des nouvelles de Mlle Lucienne....
—Et alors?
—Vous répondrez qu'elle est au plus mal, et qu'elle n'a ni prononcé une parole ni repris connaissance depuis sa chute, et que certainement elle ne passera pas la journée....
L'effort que s'imposait la Fortin, pour garder le silence, donnait mieux que tout la mesure de la frayeur que lui inspirait le commissaire.
—Ce n'est pas tout, poursuivit-il. Dès que le quelqu'un en question se retirera, vous le suivrez sans affectation jusqu'à la porte de la rue, et vous le désignerez du doigt, tenez, comme cela, à un de mes agents qui se trouvera par hasard sur le boulevard....
—Et s'il ne s'y trouvait pas?...
—Il s'y trouvera, rassurez-vous....
Les regards de détresse qu'échangeaient les honorables hôteliers n'annonçaient pas une conscience bien tranquille.
—C'est-à-dire que nous voilà en surveillance, gémit le sieur Fortin. Qu'avons-nous fait pour qu'on se défie ainsi de nous?...
Lui répondre eût été plus long que difficile.
—Faites ce que je vous dis, insista durement le commissaire, et ne vous occupez pas du reste. Et sur ce, bonne nuit!...
Il avait raison de se porter garant de l'exactitude de son agent, car aussitôt qu'il sortit de l'étroit couloir de l'Hôtel des Folies, un homme passa près de lui qui, sans paraître s'adresser à lui ni seulement le connaître, dit à demi-voix:
—Quoi de nouveau?
—Rien, répondit-il, sinon que la Fortin a le mot. La souricière est bien tendue, à toi d'ouvrir l'œil et de filer quiconque viendrait s'informer de Mlle Lucienne.
Et il pressa le pas, toujours suivi de Maxence, qui s'en allait comme un corps sans âme, torturé par les plus effroyables angoisses.
Comme le commissaire avait été absent toute la soirée, quatre ou cinq personnes l'attendaient à son bureau pour des affaires courantes. Il les expédia en moins de rien, après quoi, s'adressant à un agent de service:
—Ce soir, lui dit-il, vers neuf heures, dans un des restaurants du boulevard, une rixe a eu lieu.... Un consommateur en a provoqué grossièrement un autre....
Vous allez vous rendre dans ce restaurant; vous vous ferez expliquer ce qui s'est passé, et vous me saurez qui est au juste ce provocateur, son nom, sa profession, son domicile....
En homme accoutumé à de telles commissions:
—Peut-on avoir son signalement? demanda l'agent.
—Oui. C'est un homme d'un certain âge déjà, tournure militaire, grosses moustaches, chapeau sur l'oreille....
—Un «crâneur», quoi! Je vois ça d'ici.
—Eh bien! allez, je ne me coucherai pas que vous ne soyez de retour.... Ah! j'oubliais: sachez aussi ce qu'on pensait ce soir à la petite Bourse de l'affaire du Crédit mutuel, et ce qu'on disait de l'arrestation du sieur Saint-Pavin, directeur du Pilote financier, et d'un banquier nommé Jottras....
—Peut-on prendre une voiture?
—Prenez.
L'agent prit ses jambes à son cou, et il n'était pas hors de la maison, que le commissaire ouvrant une porte qui donnait dans un petit cabinet de travail, appela:
—Félix!
C'était son secrétaire, un garçon d'une trentaine d'années, blond, à l'air doux et timide, ayant dans sa longue redingote les allures d'un ancien séminariste. Il parut tout aussitôt.
—Vous m'appelez, monsieur?
—Mon cher Félix, reprit le commissaire, je vous ai vu autrefois imiter fort joliment toutes sortes d'écritures....
Le secrétaire rougit, beaucoup sans doute à cause de Maxence, qu'il voyait assis près de son patron. C'était un garçon très-honnête, mais il est de ces petits talents dont on n'aime pas à s'entendre louer, et le talent de contrefaire l'écriture d'autrui est de ce nombre, par la raison que, fatalement et tout de suite, il éveille des idées de faux....
—C'est en m'amusant que je faisais cela, monsieur! balbutia-t-il.
—Seriez-vous ici s'il en était autrement? fit le commissaire. Seulement il s'agit cette fois non de vous amuser, mais de me rendre service.
Et tirant de son portefeuille la lettre arrachée par M. de Trégars à l'homme du restaurant:
—Examinez-moi cette écriture, reprit-il, et dites-moi si vous êtes de force à l'imiter passablement.
Étalant la lettre sous la lampe, en pleine lumière, le secrétaire resta bien deux minutes à l'étudier avec la minutieuse attention d'un expert. Et en même temps, il grommelait:
—Pas commode du tout!... Fichue écriture à contrefaire.... Pas un trait saillant, pas un signe caractéristique!... Rien qui frappe l'œil et saisisse l'attention!... Ce doit être quelque ancien huissier qui a griffonné cela....
En dépit de ses préoccupations, le commissaire souriait.
—Vous pourriez bien avoir deviné, dit-il.
Ainsi encouragé:
—Enfin, je vais essayer, déclara Félix.
Il prit une plume, et après une douzaine de tentatives:
—Est-ce cela? demanda-t-il, en tendant une feuille de papier.
Soigneusement le commissaire compara l'original et la copie.
—Ce n'est pas parfait, murmura-t-il, mais la nuit, l'imagination troublée par un grand péril.... Ne faut-il pas risquer quelque chose, d'ailleurs....
—Si j'avais quelques heures pour m'exercer....
—Vous ne les avez pas.... Allons, reprenez la plume, et écrivez de cette même écriture ce que je vais vous dire.
Et après un moment de réflexion, il dicta:
«Tout va bien. T... provoqué, se bat demain à l'épée. Seulement, notre homme, que je ne quitte pas, refuse de marcher si on ne lui compte pas deux mille francs avant l'affaire. Je ne les ai pas. Remettez-les au porteur, qui a l'ordre de vous attendre.»
Le commissaire suivait, penché sur l'épaule de son secrétaire, et le dernier mot écrit:
—Parfait! s'écria-t-il. Vite l'adresse: Madame la baronne de Thaller, rue de la Pépinière....
Il est des professions qui éteignent chez ceux qui les exercent, toute curiosité. C'est avec la plus profonde indifférence et sans une question, que le secrétaire avait fait ce qu'on lui avait demandé.
—Maintenant, reprit le commissaire, vous allez, mon cher Félix, vous donner autant que possible la tournure d'un garçon de restaurant, et porter cette lettre à son adresse....
—A cette heure....
—Oui. La baronne de Thaller est en soirée. Vous direz à ses domestiques que vous lui apportez la réponse de l'affaire de tantôt. Ils ne comprendront pas, mais ils vous permettront d'attendre leur maîtresse chez le concierge. Dès qu'elle rentrera, vous lui remettrez la lettre, en disant que la réponse est attendue par deux messieurs qui soupent dans votre restaurant. Il se peut qu'elle s'écrie que vous êtes un drôle, qu'elle ne sait pas ce que cela signifie... c'est que nous aurions été prévenus.
En ce cas, déguerpissez sans demander votre reste. Mais il y a bien des chances pour qu'elle vous donne les deux mille francs, et alors il faudra vous arranger de façon à ce qu'on la voie bien vous les donner.... C'est bien entendu?
—Très-bien.
—En route alors, et ne perdez une minute. J'attends....
Loin de Mlle Lucienne, Maxence, peu à peu, avait été rappelé au sentiment de la situation, et c'est avec une curiosité mêlée d'étonnement qu'il regardait agir et s'empresser le commissaire de police.
L'excellent homme retrouvait son activité de vingt ans et cette fièvre d'espoir et cette impatience du succès qu'éteignent les années.
Il y avait si longtemps que cette affaire était sa constante préoccupation!...
Il n'était encore qu'officier de paix lorsqu'il avait eu l'occasion de soustraire Mlle Lucienne aux suites désastreuses d'une dénonciation infâme. De ce jour, il s'y était attaché, à mesure qu'il l'avait mieux connue.
Pour un homme de sa profession, confident obligé de toutes les hontes secrètes et de toutes les flétrissures ignorées, condamné à laver le linge sale d'une société corrompue, c'était un rare phénomène et digne d'étude que cette jeune fille d'une exquise beauté, livrée à elle-même, et qui conservait intact le pur sentiment de l'honneur, qui savait se défendre de toutes les séductions, résister à des tentations presque irrésistibles et repousser même les épouvantables suggestions de la misère et de la faim.