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L'Arlésienne

Chapter 16: SCÈNE PREMIÈRE.
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About This Book

A three-act stage drama set in a rural community focuses on a young man consumed by an idealized, offstage woman whose absence shapes every conversation and decision. Family and neighbors try to steer his passionate attachment, weighing practical concerns, local gossip, and the presumed character of the absent figure. Jealousy, misunderstandings, and social pressure gradually intensify, and the offstage presence operates as a catalyst for mounting psychological strain and escalating conflict that lead to a calamitous, emotionally devastating conclusion.

ACTE DEUXIÈME.


DEUXIÈME TABLEAU.

LES BORDS DE L’ÉTANG DE VACCARÈS EN CAMARGUE.

A droite, fourré de grands roseaux. — A gauche, une bergerie. — Immense horizon désert. — Sur le premier plan, des roseaux coupés, réunis en fagots; une grande serpe jetée dessus. — Au lever du rideau, la scène reste vide un moment et l’on entend des chœurs au loin.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROSE, VIVETTE, LE PATRON MARC.

Rose, Vivette, dans le fond. — Sur le premier plan, Marc à l’affût
dans les roseaux.

VIVETTE, regardant au loin dans la plaine, la main
en abat-jour sur les yeux.

Fréderi!...

MARC, sortant à mi-corps des roseaux,
avec des gestes désespérés.

Chut!...

ROSE, appelant.

Fréderi!...

MARC.

Mais taisez-vous donc, mille diables!...

ROSE.

C’est toi, Marc?

MARC, bas.

Hé! oui... c’est moi... Chut! ne bouge pas... il est là.

ROSE.

Qui donc? Fréderi?

MARC.

Non! un flamant rose... une bête magnifique, qui nous fait courir depuis ce matin autour du Vaccarès.

ROSE.

Fréderi n’est pas avec vous?

MARC.

Non!

L’ÉQUIPAGE, caché.

Ohé!

MARC.

Ohé!

L’ÉQUIPAGE.

Parti!

MARC.

Ah! mille millions de milliasses... Ce sont ces sacrées femmes... C’est égal, il ne m’échappera pas... Hardi, matelot! (Il s’enfonce dans le fourré.)

SCÈNE II.

ROSE, VIVETTE.

ROSE.

Tu vois bien qu’il n’était pas avec son oncle... Qui sait où il est allé?

VIVETTE.

Voyons, marraine, ne vous tourmentez pas... Il ne peut pas être bien loin... Voilà un paquet de roseaux tout frais coupés de ce matin. Il aura entendu dire aux femmes qu’on manquait de claies pour les vers à soie, et il sera venu serper des roseaux à la première heure.

ROSE.

Mais pourquoi n’est-il pas rentré déjeuner?... Il n’avait pas emporté son sac.

VIVETTE.

C’est qu’il aura poussé jusqu’à la ferme des Giraud.

ROSE.

Tu crois?

VIVETTE.

Sûrement. Voilà longtemps que les Giraud l’invitent.

ROSE.

C’est vrai. Je n’y avais pas pensé... Oui, oui, tu as raison. Il doit être allé déjeuner chez les Giraud. Je suis contente que tu aies trouvé cela... Attends que je m’asseye un peu... Je n’en peux plus. (Elle s’assied sur les roseaux.)

VIVETTE, s’agenouillant et lui prenant les mains.

Méchante marraine de se faire tant de tourment... Voyez, vos mains sont toutes froides.

ROSE.

Que veux-tu! maintenant, j’ai toujours peur, quand il n’est pas près de moi.

VIVETTE.

Peur?

ROSE.

Si je te disais tout ce que je pense... Est-ce que cette idée ne t’est jamais venue en le voyant si triste...

VIVETTE.

Quelle idée?

ROSE.

Non! non! Il vaut mieux que je ne dise rien... Il est de ces choses qu’on pense; mais il semble que d’en parler ça les ferait venir. (Avec rage.) Ah! je voudrais qu’une nuit toutes les digues du Rhône crèvent, et que le fleuve emporte la ville d’Arles, avec celles qui y sont.

VIVETTE.

Il y songe toujours, vous croyez, à cette fille?

ROSE.

S’il y songe!

VIVETTE.

Pourtant il n’en parle jamais.

ROSE.

Il est bien trop fier.

VIVETTE.

Alors, puisqu’il est fier, comment peut-il l’aimer encore, maintenant qu’il est sûr qu’elle allait avec un autre?

ROSE.

Ah! ma fille, si tu savais!... Il ne l’aime plus de la même façon qu’avant; il l’aime peut-être davantage.

VIVETTE.

Mais enfin, qu’est-ce qu’il faudrait donc pour arracher cette femme de son cœur?

ROSE.

Il faudrait... une femme.

VIVETTE, très-émue.

Vraiment? Vous croyez que ce serait possible.

ROSE.

Ah! celle qui me le guérirait, mon enfant, comme je l’aimerais!

VIVETTE.

Si ce n’est que cela. Il n’en manque pas qui ne demanderaient pas mieux... Tenez! sans aller bien loin, la fille des Giraud dont nous parlions. En voilà une qui est jolie et qui lui a longtemps viré autour. Il y a aussi celle des Nougaret; mais elle n’a peut-être pas assez de bien.

ROSE.

Oh! ça...

VIVETTE.

Eh bien alors, marraine, il faut le faire trouver avec une de ces deux-là.

ROSE.

Oui, mais le moyen. Tu sais bien comme il est devenu. Il se cache, il fuit, il ne veut voir personne. Non, non! ce qu’il faudrait, c’est que l’amour lui arrivât et l’enveloppât tout entier sans qu’il s’en aperçût. Quelqu’un qui vivrait près de lui et qui l’aimerait assez pour ne pas se rebuter de sa tristesse. Il faudrait une bonne créature... honnête... courageuse... comme toi, par exemple.

VIVETTE.

Moi?... moi?... mais je ne l’aime pas.

ROSE.

Menteuse!

VIVETTE.

Eh! bien, oui! je l’aime, et je l’aime assez pour supporter de lui tous les affronts, toutes les disgrâces, si je savais pouvoir le guérir de son mal. Mais comment voulez-vous? Son autre était si belle, on dit. Et moi je suis si laide.

ROSE.

Mais non, ma chérie, tu n’es pas laide, seulement tu es triste, et les hommes n’aiment pas cela. Pour leur plaire, il faut rire, faire voir ses dents. Et les tiennes sont si jolies!

VIVETTE.

J’aurais beau rire, il ne me regardera pas plus que quand je pleure. Ah! marraine, vous qui êtes si belle et qu’on a tant aimée, dites-moi comme il faut faire pour que celui qu’on aime nous regarde et que notre visage lui inspire de l’amour...

ROSE.

Mets-toi là. Je vais te le dire. D’abord, il faut se croire belle, c’est les trois quarts de la beauté... Toi, on dirait que tu as honte de toi-même. Tu caches tout ce que tu as... Tes cheveux, on ne les voit pas. Attache donc ton ruban plus en arrière. Ouvre un peu ce fichu, à l’Arlésienne, là... qu’il n’ait pas l’air de tenir sur l’épaule. (Elle l’attife tout en parlant.)

VIVETTE.

Vous perdez votre peine, allez, marraine... Je suis sûre qu’il ne pourra pas m’aimer.

ROSE.

Qu’en sais-tu? Lui as-tu dit seulement que tu l’aimais?... Comment veux-tu qu’il le devine? Je sais bien comme tu fais; quand il est là tu trembles, tu baisses les yeux. Il faut les lever au contraire et les mettre hardiment et honnêtement dans les siens. C’est avec leurs yeux que les femmes parlent aux hommes.

VIVETTE, bas.

Je n’oserai jamais.

ROSE.

Voyons. Regarde-moi... C’est qu’elle est jolie comme une fleur. Je voudrais qu’il pût te voir à présent...Tiens! sais-tu? tu devrais t’en aller jusqu’au mas des Giraud. Vous reviendrez ensemble, tout seuls, le long de l’étang. Au jour tombé, les chemins sont troubles. On a peur, on s’égare, on se serre l’un contre l’autre... Ah! mon Dieu! qu’est-ce que je lui dis là, maintenant? Écoute, Vivette, c’est une mère qui te prie. Mon enfant est en danger; il n’y a que toi qui peux le sauver. Tu l’aimes, tu es belle, va!

VIVETTE.

Ah! marraine! marraine!... (Elle hésite une minute, puis sort par la gauche brusquement.)

ROSE, la regardant partir.

Si c’était moi, comme je saurais bien!...

SCÈNE III.

ROSE, BALTHAZAR, L’INNOCENT.

BALTHAZAR, il va vers la bergerie avec l’Innocent.

Viens, Mignot. Nous allons voir s’il reste quelques olives au fond de mon sac. (S’arrêtant en voyant Rose.) Eh bien, maîtresse, l’avez-vous trouvé?

ROSE.

Non! je crois qu’il sera allé manger chez les Giraud.

BALTHAZAR.

Bien possible.

ROSE, prenant l’Innocent par la main.

Allons!... il faut rentrer.

L’INNOCENT, se serrant contre Balthazar.

Non... non... je ne veux pas.

BALTHAZAR.

Laissez-le-moi, maîtresse. Nous sommes là au bord de l’étang, avec le troupeau. Sitôt la nuit venue, le bergerot vous le ramènera.

L’INNOCENT.

Oui... oui... Balthazar.

ROSE.

Il t’aime plus que nous, cet enfant.

BALTHAZAR.

A qui la faute, maîtresse? Pour Innocent qu’il soit, il comprend bien que vous l’avez tous un peu abandonné...

ROSE.

Abandonné! Que veux-tu dire? Est-ce qu’il lui manque quelque chose? Est-ce qu’on n’a pas soin de lui?

BALTHAZAR.

C’est de la tendresse qu’il lui faudrait. Il y a droit au moins autant que l’autre. Je vous l’ai dit souvent, Rose Mamaï...

ROSE.

Trop souvent même, berger...

BALTHAZAR.

Cet enfant est le porte-bonheur de votre maison. Vous devez le chérir doublement, d’abord pour lui, et puis pour tous ceux d’ici qu’il protège.

ROSE.

C’est dommage que tu ne portes pas tonsure, tu prêcherais bien... Adieu; je rentre. (Elle fait quelques pas pour sortir, puis revient vers l’enfant, l’embrasse avec frénésie et s’en va.)

L’INNOCENT.

Comme elle m’a serré fort!

BALTHAZAR.

Pauvre petit! Ce n’est pas pour toi qu’elle t’embrasse.

L’INNOCENT.

J’ai faim, berger.

BALTHAZAR, soucieux, montrant la bergerie.

Entre là, et prends mon sac.

L’INNOCENT, qui est allé ouvrir la porte de la bergerie,
pousse un cri et revient effrayé.

Aïe!

BALTHAZAR.

Quoi donc?

L’INNOCENT.

Il est là!... Fréderi!...

BALTHAZAR.

Fréderi!

SCÈNE IV.

BALTHAZAR, L’INNOCENT, FRÉDERI.

Fréderi apparaît sur la porte de la bergerie, pâle, en désordre,
de la paille dans les cheveux.

BALTHAZAR.

Qu’est-ce que tu fais là?

FRÉDERI.

Rien.

BALTHAZAR.

Tu n’as donc pas entendu ta mère qui t’appelait?

FRÉDERI.

Si... mais je n’ai pas voulu répondre. Ces femmes m’ennuient. Qu’est-ce qu’elles ont donc à m’épier toujours comme cela? Je veux qu’on me laisse, je veux être seul.

BALTHAZAR.

Tu as tort. La solitude n’est pas bonne pour ce que tu as.

FRÉDERI.

Ce que j’ai?... mais je n’ai rien.

BALTHAZAR.

Si tu n’as rien, pourquoi passes-tu toutes les nuits à pleurer, à te lamenter?

FRÉDERI.

Qui te l’a dit?

BALTHAZAR.

Tu sais bien que je suis sorcier. (Tout en parlant, il est entré dans la bergerie et il en sort avec un bissac de toile qu’il jette à l’Innocent.) Tiens! cherche ta vie!

FRÉDERI.

Eh bien! oui. C’est vrai. Je suis malade, je souffre. Quand je suis seul, je pleure, je crie... Tout à l’heure, là-dedans, je cachais ma tête dans la paille pour qu’on ne m’entendît pas... Berger, je t’en conjure, puisque tu es sorcier, fais-moi manger une herbe, quelque chose qui m’enlève ce que j’ai là et qui me fait tant mal.

BALTHAZAR.

Il faut travailler, mon enfant.

FRÉDERI.

Travailler? Depuis huit jours, j’ai abattu la besogne de dix journaliers; je m’écrase, je m’exténue, rien n’y fait.

BALTHAZAR.

Alors marie-toi vite... C’est un bon oreiller pour dormir que le cœur d’une honnête femme...

FRÉDERI, avec rage.

Il n’y a pas d’honnête femme!... (Se calmant.) Non! non! cela ne vaut rien encore. Il vaut mieux que je m’en aille. C’est le meilleur de tout.

BALTHAZAR.

Oui, le voyage... C’est bon aussi... Tiens... dans quelques jours, je vais partir dans la montagne, viens avec moi... tu verras comme on est bien là-haut. C’est plein de sources qui chantent, et puis des fleurs, grandes comme des arbres, et des planètes, des planètes!...

FRÉDERI.

Ce n’est pas assez loin, la montagne.

BALTHAZAR.

Alors pars avec ton oncle... va courir la mer lointaine.

FRÉDERI.

Non... non... ce n’est pas encore assez loin, la mer lointaine.

BALTHAZAR.

Où veux-tu donc aller, alors?

FRÉDERI, frappant le sol avec son pied.

Là... dans la terre.

BALTHAZAR.

Malheureux enfant!... Et ta mère, et le vieux que tu tueras du même coup!... Pardi!... ça serait bien facile, si l’on n’avait à songer qu’à soi. On aurait vite fait de mettre son fardeau bas; mais il y a les autres.

FRÉDERI.

Je souffre tant, si tu savais.

BALTHAZAR.

Je sais ce que c’est, va! Je connais ton mal, je l’ai eu.

FRÉDERI.

Toi?

BALTHAZAR.

Oui, moi... J’ai connu cet affreux tourment de se dire : Ce que j’aime, le devoir me défend de l’aimer. J’avais vingt ans alors. Dans la maison où je servais, c’était tout près d’ici, de l’autre main du Rhône. La femme du maître était belle, et je fus pris de passion pour elle... Jamais nous ne parlions d’amour ensemble. Seulement, quand j’étais seul dans le pâturage, elle venait s’asseoir et rire tout contre moi. Un jour, cette femme me dit : Berger, va-t’en!... maintenant je suis sûre que je t’aime... Alors, je m’en suis allé, et je suis venu me louer chez ton grand-père.

FRÉDERI.

Et vous ne vous êtes plus revus?

BALTHAZAR.

Jamais. Et pourtant nous n’étions pas loin l’un de l’autre, et je l’aimais tellement, qu’après des années et des années tombées sur cet amour, regarde! j’ai des larmes qui me viennent encore en en parlant... C’est égal! je suis content. J’ai fait mon devoir. Tâche de faire le tien.

FRÉDERI.

Est-ce que je ne le fais pas? Est-ce moi qui vous parle de cette femme? Est-ce que j’y suis jamais retourné? Quelquefois... la rage d’amour me prend. Je me dis, j’y vais... je marche, je marche... jusqu’à ce que je voie monter les clochers de la ville. Jamais je ne suis allé plus loin.

BALTHAZAR.

Eh bien, alors, sois brave jusqu’au bout. Donne-moi les lettres.

FRÉDERI.

Quelles lettres?

BALTHAZAR.

Ces lettres épouvantables que tu lis nuit et jour et qui t’embrasent le sang au lieu de te dégoûter d’elle, de te calmer, comme le vieux le croyait.

FRÉDERI.

Puisque tu sais tout, dis-moi le nom de cet homme, je te les rendrai.

BALTHAZAR.

A quoi cela te servira-t-il?

FRÉDERI.

C’est quelqu’un de la ville, n’est-ce pas? quelqu’un de riche... Elle lui parle toujours de ses chevaux.

BALTHAZAR.

Possible.

FRÉDERI.

Tu ne veux rien me dire; alors, je les garde. Si le galant veut les ravoir, il viendra me les demander. Comme ça, je le connaîtrai.

BALTHAZAR.

Ah! fou, triple fou!... (Chœurs au dehors.) Qu’est-ce qu’ils ont donc à appeler les bergers? (Regardant le ciel.) Au fait, ils ont raison. Voilà le jour qui va tomber... il faut rentrer les bêtes. (A l’Innocent.) Attends-moi, petit, je reviens. (Il sort.)

SCÈNE V.

FRÉDERI, L’INNOCENT.

FRÉDERI, assis sur les roseaux; l’Innocent mangeant
un peu plus loin.

Tous les amoureux ont des lettres d’amour; moi, voilà les miennes. (Il tire les lettres.) Je n’en ai pas d’autres... Ah! misère!... J’ai beau les savoir par cœur, il faut que je les lise et les relise sans cesse. Cela me déchire, j’en meurs, mais c’est bon tout de même... comme si je m’empoisonnais avec quelque chose de délicieux.

L’INNOCENT, se levant.

Là! j’ai fini; je n’ai plus faim.

FRÉDERI, regardant les lettres.

Y en a-t-il de ces caresses là-dedans, et des larmes, et des serments d’amitié! Dire que tout cela est pour un autre, que c’est écrit, que je le sais et que je l’aime encore! (Avec rage.) C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour! (Il lit les lettres.)

L’INNOCENT, venant s’appuyer sur son épaule.

Ne lis pas ça, ça fait pleurer.

FRÉDERI.

Comment le sais-tu que ça fait pleurer?

L’INNOCENT, parlant lentement avec effort.

Je te vois bien la nuit, dans notre chambre, quand tu mets ta main devant la lampe.

FRÉDERI.

Oh! oh! le berger a raison de dire que tu t’éveilles. Il faut prendre garde à ces petits yeux-là maintenant.

L’INNOCENT.

Laisse ces vilaines histoires, va. Moi j’en sais de bien plus belles. Veux-tu que je t’en raconte une?

FRÉDERI.

Voyons!...

L’INNOCENT, s’asseyant à ses pieds.

Il y avait une fois... Il y avait une fois... C’est drôle, le commencement des histoires, je ne me le rappelle jamais. (Il prend sa petite tête à deux mains.)

FRÉDERI, lisant ses lettres.

« Je me suis donnée à toi tout entière. » Oh! Dieu!

L’INNOCENT.

Et alors... (Douloureusement.) Ça me fatigue de tant chercher... Et alors elle s’est battue toute la nuit, et puis au matin le loup l’a mangée... (Il pose sa tête sur les roseaux et s’endort. — Berceuse à l’orchestre.)

FRÉDERI.

Eh bien, et ton histoire, est-ce qu’elle est finie? Cher petit! il s’est endormi en me la racontant. (Il met sa veste sur l’enfant.) Est-ce heureux de dormir comme ça! Moi, je ne peux pas, je pense trop... Ce n’est pourtant pas ma faute, mais on dirait que toutes les choses autour de moi s’arrangent pour me parler d’elle, pour m’empêcher de l’oublier; ainsi la dernière fois que je l’ai vue, c’était un soir comme maintenant; l’Innocent s’était endormi comme il est là — et moi je le veillais, pensant à elle.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, VIVETTE.

VIVETTE, en apercevant Fréderi, s’arrête; bas.

Ah! le voilà enfin!...

FRÉDERI.

Alors elle est venue doucement derrière les mûriers et elle m’a appelé par mon nom.

VIVETTE, timidement.

Fréderi!

FRÉDERI.

Oh! j’ai toujours sa voix dans les oreilles.

VIVETTE.

Il ne m’entend pas, attends. (Elle ramasse quelques fleurs sauvages.)

FRÉDERI.

Moi, par malice, je ne me retournais pas. Alors pour m’avertir, elle s’est mise à secouer les mûriers en riant de toutes ses forces, et j’étais là sans bouger à recevoir son joli rire qui me tombait sur la tête avec les feuilles des arbres.

VIVETTE, s’approchant par derrière, lui jette
une poignée de fleurs.

Ah! ah! ah! ah!

FRÉDERI, avec égarement.

Qui est là? (Se retournant.) C’est toi?... Oh! que tu m’as fait mal!

VIVETTE.

Je t’ai fait mal?

FRÉDERI.

Mais qu’est-ce que tu me veux donc avec ton rire, ton rire insupportable?...

VIVETTE, très-émue.

C’est que... c’est que je t’aime et qu’on m’avait dit que pour plaire aux hommes il fallait rire. (Silence.)

FRÉDERI, stupéfait.

Tu m’aimes?

VIVETTE.

Et il y a longtemps, va! toute petite...

FRÉDERI.

Ah! pauvre enfant, que je te plains!

VIVETTE, les yeux baissés.

Te rappelles-tu quand la grand’mère Renaud nous emmenait cueillir du vermillon du côté de Montmajour? Je t’aimais déjà dans ce temps-là; et lorsque en fouillant les chênes nains, nos doigts se mêlaient sous les feuilles, je ne te disais rien, mais je me sentais frémir toute... Il y a dix ans de ça... ainsi tu penses. (Silence.)

FRÉDERI.

C’est un grand malheur pour toi que cet amour te soit venu, Vivette... Moi, je ne t’aime pas.

VIVETTE.

Oh! je le sais bien. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà au temps dont je te parle, tu commençais à ne pas m’aimer. Quand je te donnais quelque chose, toujours tu le donnais aux autres.

FRÉDERI.

Eh bien! alors, qu’est-ce que tu veux de moi? Puisque tu sais que je ne t’aime pas, que je ne t’aimerai jamais.

VIVETTE.

Tu ne m’aimeras jamais, n’est-ce pas? C’est bien ce que je disais... mais écoute, ce n’est pas ma faute, c’est ta mère qui l’a voulu.

FRÉDERI.

Voilà donc ce que vous complotiez ensemble tout à l’heure.

VIVETTE.

Elle t’aime tant, ta mère!... Elle est si malheureuse de te voir de la peine! Il lui semblait que cela te ferait du bien d’avoir de l’amitié pour quelqu’un, et voilà pourquoi elle m’a envoyée vers toi... Sans elle, je ne serais pas venue. Je ne suis pas demandeuse, moi; ce que j’avais m’aurait suffi. Venir ici deux ou trois fois l’an, y penser longtemps à l’avance et encore plus longuement après... t’entendre, être à tes côtés, je n’en aurais pas voulu davantage... Tu ne sais pas, toi, quand j’arrivais chez vous, comme le cœur me battait rien que de voir votre porte. (Mouvement de Fréderi.) Et vois comme je suis malheureuse! Ces bonheurs que je me faisais avec rien, mais qui me remplissaient ma vie, voilà qu’on me les a fait perdre. Car maintenant c’est fini, tu comprends bien... Après tout ce que je t’ai dit, je n’oserai plus me trouver en face de toi. Il faut que je m’en aille pour ne plus revenir.

FRÉDERI.

Tu as raison, va-t’en, cela vaut mieux.

VIVETTE.

Seulement avant que je parte, laisse-moi te demander une chose, une dernière chose. Le mal qu’une femme t’a fait, une femme peut le guérir. Cherche une autre amoureuse, et ne te désespère pas toujours sur celle-là. Tu penses quelle double peine ce serait pour moi d’être loin et de me dire : Il n’est pas heureux. O mon Fréderi! je te le demande à genoux, ne te laisse pas mourir pour cette femme. Il y en a d’autres. Toutes ne sont pas laides comme Vivette. Ainsi, moi, j’en connais qui sont bien belles, et si tu veux, je te les dirai.

FRÉDERI.

Il ne me manquait plus que cette persécution... Ni de toi, ni des autres, ni des belles, ni des laides, je n’en veux à aucun prix. Dis-le bien à ma mère. Qu’elle ne m’en envoie plus au moins. D’abord, toutes me font horreur. C’est toujours la même grimace. Du mensonge, du mensonge, et encore du mensonge. Ainsi toi, qui es là à te traîner sur tes genoux et à me prier d’amour, qui me dit que tu n’as pas quelque part un amant, qui va venir encore avec des lettres?

VIVETTE, tendant les bras vers lui.

Fréderi!

FRÉDERI, avec un sanglot.

Ah! tu vois bien que je suis fou et qu’il faut me laisser tranquille. (Il sort en courant.)

SCÈNE VII.

VIVETTE, L’INNOCENT, puis ROSE.

La nuit tombe.

VIVETTE, à genoux, sanglotant.

Mon Dieu! mon Dieu!

L’INNOCENT, effaré.

Vivette!

ROSE.

Qu’est-ce qu’il y a? qui est-ce qui pleure?

VIVETTE.

Ah! marraine!

ROSE.

C’est toi?... Et Fréderi!...

VIVETTE.

Ah! je vous l’avais bien dit qu’il ne m’aimerait jamais. Si vous saviez ce qu’il m’a dit, comme il m’a parlé.

ROSE.

Mais où est-il?

VIVETTE.

Il vient de partir, par là, en courant comme un égaré. (Un coup de feu illumine les roseaux du côté que montre Vivette.)

LES DEUX FEMMES.

Ah! (Elles restent pétrifiées, pâles.)

MARC, dans les roseaux.

Ohé!

L’ÉQUIPAGE.

Manqué!

VIVETTE.

Ah! que j’ai eu peur!...

ROSE.

Tu as eu peur, hein?... Tu vois bien que tu y penses comme moi... Non! non! ce n’est pas possible, il faut prendre un parti, je ne peux pas vivre comme ça. Viens...