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L'Arlésienne

Chapter 36: SCÈNE V.
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About This Book

A three-act stage drama set in a rural community focuses on a young man consumed by an idealized, offstage woman whose absence shapes every conversation and decision. Family and neighbors try to steer his passionate attachment, weighing practical concerns, local gossip, and the presumed character of the absent figure. Jealousy, misunderstandings, and social pressure gradually intensify, and the offstage presence operates as a catalyst for mounting psychological strain and escalating conflict that lead to a calamitous, emotionally devastating conclusion.

ACTE TROISIÈME.


QUATRIÈME TABLEAU.

LA COUR DE CASTELET

COMME AU PREMIER TABLEAU.

Seulement propre, luisante, endimanchée. — Aux deux côtés de la porte du fond, un arbre de mai tout enguirlandé de fleurs. — Au-dessus de la porte, un bouquet gigantesque de blés verts, de bluets, de coquelicots, melle, pied d’alouette. — Va-et-vient des valets et des chambrières en habits de fête. — Devant le puits, une servante en train de remplir sa cruche. — De temps en temps, la brise apporte par bouffées un son de fifre, un roulement de tambourins.

SCÈNE PREMIÈRE.

BALTHAZAR, VALETS, SERVANTES.

Balthazar entre par le fond, suant, couvert de poussière.

LES VALETS.

Ah! voilà Balthazar.

UN DES VALETS.

Bonjour, père.

BALTHAZAR, joyeusement.

Salut, salut, jeunesse... (Il vient s’asseoir au bord du puits.)

LA SERVANTE.

Bon Dieu! comme vous avez chaud, mon pauvre berger.

BALTHAZAR, s’essuyant le front.

Je viens de loin, et le soleil est dur... Donne-moi ta cruche... (La femme lève sa cruche et le fait boire.)

LA SERVANTE.

Si c’est possible de se mettre le corps dans un état pareil, à votre âge...

BALTHAZAR.

Bah! je ne suis pas si vieux qu’on croit... C’est seulement ce grand coquin de soleil dont je n’ai pas l’habitude... Songe, ma fille : voici plus de soixante ans que je n’avais passé un mois de juin dans la plaine. (Les valets se sont approchés et font cercle autour de lui.)

UN VALET.

C’est vrai, père. Vous êtes en retard cette année, pour le passage des troupeaux.

BALTHAZAR.

Dam! oui. Les bêtes ne sont pas contentes, mais que veux-tu?... J’ai marié le père, j’ai marié le grand-père, je ne pouvais pas m’en aller sans marier le petit... Heureusement que ce ne sera pas long : aujourd’hui, on publie les bans, premier, dernier; jeudi les présents, samedi, la noce. Puis, en route pour la montagne...

LA SERVANTE.

Vous ne vous reposerez donc jamais, père Balthazar? Vous comptez donc mener les bêtes jusqu’à votre dernier souffle?...

BALTHAZAR.

Si j’y compte!... (Se découvrant.) Au grand Berger qui est là-haut, je n’ai jamais demandé qu’une chose, c’est de me faire mourir en pleines Alpes, au milieu de mon troupeau, par une de ces nuits de juillet où il y a tant d’étoiles... Du reste, je ne suis pas en peine. Je suis sûr de m’en aller comme cela; c’est ma planète!... Encore un coup, ma belle chatte. (Il boit, la servante lui tient la cruche.)

LES VALETS, se regardant entre eux avec admiration.

Tout de même, il sait que c’est sa planète!...

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE PATRON MARC
et L’ÉQUIPAGE.

Le patron Marc s’est avancé sur le balcon. Il est endimanché, gilet de soie, casquette dorée à larges galons, cravate de soie, chemise à jabot.

MARC, à Balthazar qui boit.

Hé! là-bas, père Balthazar, ménageons-nous, ça porte à la tête, cette boisson-là...

BALTHAZAR.

Voyez-vous maître Olibrius qui fait le fier là-haut, parce qu’il a une casquette neuve, qui reluit comme le bassin d’un barbier... Tu n’es donc pas à la messe, mauvais chrétien, un jour comme aujourd’hui?

MARC, descendant.

Grand merci... Il faut aller la chercher trop loin, la messe, dans ce pays de sauvages... Et je me souviens de la carriole... (Regardant autour de lui.) Oh! oh! j’espère que nous voilà pavoisés... Qu’est-ce que vous ferez donc le jour des noces, si vous en faites tant pour les accordailles?...

UN VALET.

Mais ce n’est pas seulement les accordailles aujourd’hui, c’est aussi la Saint-Éloi, la fête du labourage.

LE PATRON.

C’est donc cela qu’on entend ronfler les tambourins.

LE VALET.

Mais oui, les confrères de saint Éloi s’en vont de ferme en ferme en dansant la farandole. Nous les aurons avant ce soir à Castelet.

MARC.

Ah çà, est-ce que le jour de saint Éloi la messe serait plus longue que les autres dimanches?... Nos gens n’en finissent pas d’arriver...

LA SERVANTE.

Ils auront bien sûr fait le tour par Saint-Louis pour prendre la mère Renaud.

MARC.

Tiens, au fait... nous allons donc la voir, cette brave vieille... A propos, père Planète, est-ce que ce n’est pas une de tes anciennes?...

BALTHAZAR.

Tais-toi, marinier.

MARC, riant.

Hé! hé! il paraît que du temps du père Renaud... (Les valets rient.)

BALTHAZAR.

Tais-toi, marinier.

MARC.

Vous avez, comme on dit, glané du blé de lune ensemble.

BALTHAZAR, se levant, pâle, d’une voix terrible.

Marinier!... (Le patron recule, effrayé. — Les valets s’arrêtent de rire. — Balthazar les regarde tous un moment.) De ce vieux fou de Balthazar et de ses planètes, riez-en tant que vous voudrez... Mais cette histoire-là, c’est sacré!... Je défends qu’on y touche...

MARC.

C’est bon, c’est bon, on n’a pas voulu te fâcher, que diable!

LES VALETS.

Mais non, père Balthazar, vous savez bien... (Ils l’entourent. — Il se rassied tout tremblant.)

MARC, bas à l’équipage.

Je n’ai jamais vu une maison pareille pour prendre les histoires de femmes au sérieux. C’est comme l’autre avec son Arlésienne. Il semblait tant que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’espoir. Et puis maintenant...

LES VALETS, courant au fond.

Les voilà! les voilà!...

BALTHAZAR, très-ému.

Oh! mon Dieu! (Il va se mettre à l’écart dans un coin.)

SCÈNE III.

LES MÊMES, ROSE, FRANCET, FRÉDERI,
VIVETTE, L’INNOCENT, LA MÈRE RENAUD.

Ils entrent par le fond, tous en toilette, coiffes de dentelles, jaquettes à fleurs. — La vieille marche la première, appuyée sur Vivette et sur Fréderi.

MÈRE RENAUD.

Le voilà donc encore ce vieux Castelet... Laissez-moi un peu, mes enfants, que je le regarde...

MARC.

Bonjour, mère Renaud.

MÈRE RENAUD, lui faisant une grande révérence.

Quel est ce beau monsieur?... Je ne le connais pas...

ROSE.

C’est mon frère, mère Renaud...

FRANCET MAMAÏ.

C’est le patron Marc.

MARC, lui soufflant.

Capitaine!...

MÈRE RENAUD.

Je suis votre servante, monsieur le patron.

MARC, furieux, entre ses dents.

Patron!... patron!... Ils n’ont donc pas vu ma casquette.

L’INNOCENT, battant des mains.

Oh! comme ils sont jolis, cette année, les arbres de saint Éloi!

MÈRE RENAUD.

Cela me fait plaisir de revoir toutes ces choses. Il y a si longtemps... Depuis ton mariage, Francet...

FRÉDERI.

Est-ce que vous vous reconnaissez, grand’mère?...

MÈRE RENAUD.

Je le crois bien. Par ici la magnanerie, par là, les hangars. (Elle s’avance et s’arrête devant le puits.) Oh! le puits!... (Petit rire.) Est-il, Dieu, possible que du bois et de la pierre vous remuent le cœur à ce point-là...

MARC, bas aux valets.

Attendez, nous allons rire. (Il s’approche de la vieille, lui prend le bras doucement, et lui fait faire quelques pas vers le coin où Balthazar s’est blotti.) Et celui-là, mère Renaud, est-ce que vous le reconnaissez?... Je crois qu’il est de votre temps.

MÈRE RENAUD.

Bonté divine! mais c’est... c’est Balthazar...

BALTHAZAR.

Dieu vous garde, Renaude! (Il fait un pas vers elle.)

MÈRE RENAUD.

Oh!... ô mon pauvre Balthazar!... (Ils se regardent un moment sans rien dire. — Tout le monde s’écarte respectueusement.)

MARC, ricanant.

Hé! hé! les vieux tourtereaux!

ROSE, sévèrement.

Marc!

BALTHAZAR, à demi-voix à la vieille.

C’est ma faute. Je savais que vous alliez venir. Je n’aurais pas dû rester là...

MÈRE RENAUD.

Pourquoi?... pour tenir notre serment?... va! ce n’est plus la peine. Dieu lui-même n’a pas voulu que nous mourions sans nous être revus, et c’est pour cela qu’il a mis de l’amour dans le cœur de ces deux enfants. Après tout, il nous devait bien ça pour nous récompenser de notre courage...

BALTHAZAR.

Oh! oui, il nous en a fallu du courage; que de fois, en menant mes bêtes, je voyais la fumée de votre maison qui avait l’air de me faire signe : Viens!... elle est là!...

MÈRE RENAUD.

Et moi, quand j’entendais crier tes chiens et que je te reconnaissais de loin avec ta grande cape, il m’en fallait de la force pour ne pas courir vers toi. Enfin, maintenant, notre peine est terminée et nous pouvons nous regarder en face sans rougir... Balthazar...

BALTHAZAR.

Renaude!

MÈRE RENAUD.

Est-ce que tu n’aurais pas de honte à m’embrasser, toute vieille et crevassée par le temps, comme je suis là...

BALTHAZAR.

Oh!

MÈRE RENAUD.

Eh bien! alors, serre-moi bien fort sur ton cœur, mon brave homme. Voilà cinquante ans que je te le dois, ce baiser d’amitié. (Ils s’embrassent longuement.)

FRÉDERI.

C’est beau le devoir! (Serrant le bras de Vivette.) Vivette, je t’aime...

VIVETTE.

Bien sûr?

MARC, s’approchant.

Dites donc, mère Renaud, si nous allions un peu du côté de la cuisine, maintenant, pour voir si le tourne-broche n’a pas changé depuis vous?

FRANCET MAMAÏ.

Il a raison.... à table!... (Il prend le bras de la vieille.)

TOUS.

A table! à table!

MÈRE RENAUD, se retournant.

Balthazar...

ROSE.

Allons, berger...

BALTHAZAR, très-ému.

Je viens... (Tout le monde entre par la gauche. — La scène reste vide quelques secondes. — Musique de scène. — La nuit vient.)

SCÈNE IV.

FRÉDERI, VIVETTE. Ils sortent tous deux de la maison.

FRÉDERI, amenant Vivette près du puits.

Vivette, écoute ici, regarde-moi... Qu’est-ce que tu as? Tu n’es pas contente.

VIVETTE.

Oh! si, mon Fréderi.

FRÉDERI.

Tais-toi, ne mens pas, tu as quelque chose qui te tourmente et te gâte la joie de nos accordailles. Je sais bien ce que c’est, c’est ton malade qui te fait peur. Tu n’es pas encore sûre de lui... Eh bien, sois heureuse, je te jure que je suis guéri.

VIVETTE, secouant la tête.

Quelquefois on croit cela, et puis...

FRÉDERI.

Te rappelles-tu cette année où j’ai été si malade? De tout le temps de ma maladie, il ne m’est resté qu’une chose dans la mémoire. C’est un matin où pour la première fois on avait ouvert ma fenêtre. Le vent du Rhône sentait si bon ce matin-là!... J’aurais pu dire une par une toutes les herbes sur lesquelles il avait passé. Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais le ciel me semblait plus clair que d’ordinaire, les arbres avaient plus de feuilles, les ortolans chantaient mieux, et j’étais bien... Alors le médecin est entré, et il a dit en me regardant : Il est guéri!... Eh bien! à cette heure où je te parle, je suis comme ce matin-là, c’est le même ciel, le même apaisement de tout mon être, et plus rien qu’un désir en moi, mettre ma tête là, sur ton épaule et y rester toujours... Tu vois bien que je suis guéri.

VIVETTE.

Ainsi c’est bien vrai, tu m’aimes?...

FRÉDERI, bas.

Oui...

VIVETTE.

Et l’autre?... celle qui t’a fait tant de mal, tu n’y penses plus jamais?...

FRÉDERI.

Je ne pense qu’à toi, Vivette...

VIVETTE.

Oh! pourtant...

FRÉDERI.

Sur quoi veux-tu que je te le jure?... tu es seule dans mon cœur, je te dis... Ne parlons pas de ce vilain passé. Il n’existe plus pour moi.

VIVETTE.

Alors, pourquoi gardes-tu des choses qui te le rappellent?

FRÉDERI.

Mais... je n’ai rien gardé.

VIVETTE.

Et ces lettres que tu as là?...

FRÉDERI, stupéfait.

Comment, tu savais donc?... Oui, c’est vrai, je les ai gardées longtemps. C’était comme une curiosité mauvaise que j’avais de connaître cet homme; mais à présent, regarde. (Il ouvre sa blouse.)

VIVETTE.

Elles n’y sont plus?...

FRÉDERI.

Balthazar est allé les rendre ce matin.

VIVETTE.

Tu as fait cela, mon Fréderi? (Lui sautant au cou.) Oh! que je suis heureuse!... Si tu savais comme elles m’ont fait souffrir, ces lettres maudites... quand tu me prenais contre ton cœur et que tu me disais : « Je t’aime! » Tout le temps, je les sentais là sous ta blouse, et cela m’empêchait de te croire.

FRÉDERI.

Ainsi tu ne me croyais pas, et pourtant tu voulais bien devenir ma femme?

VIVETTE, souriant.

Cela m’empêchait de te croire; mais cela ne m’empêchait pas de t’aimer...

FRÉDERI.

Et maintenant, si je te dis : « Je t’aime! » est-ce que tu le croiras?...

VIVETTE.

Dis-le, voyons!

FRÉDERI.

Ah! chère femme! (Il la serre contre sa poitrine, puis tous deux étroitement enlacés, ils marchent à petits pas et disparaissent une minute derrière les hangars.)

SCÈNE V.

LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.

Mitifio entre vivement, fait quelques pas dans la cour déserte, puis va pour frapper à la maison, quand la porte s’ouvre et Balthazar paraît.

BALTHAZAR, se retournant.

C’est toi!... qu’est-ce que tu veux?

LE GARDIEN.

Mes lettres! (A ce moment le groupe des amoureux rentre en scène.)

BALTHAZAR.

Comment! tes lettres?... mais je les ai portées à ton père ce matin; tu ne viens donc pas de chez vous?

LE GARDIEN.

Voilà deux nuits que je couche à Arles.

BALTHAZAR.

Ça dure donc toujours?...

LE GARDIEN.

Toujours!...

BALTHAZAR.

J’aurais cru pourtant qu’après cette histoire des lettres...

LE GARDIEN.

Quand c’est pour elles qu’on est lâche, les femmes vous pardonnent toutes les lâchetés.

BALTHAZAR.

Alors, grand bien te fasse, mon garçon. Ici, grâce à Dieu, nous en avons fini avec cette folie-là. L’enfant se marie dans quatre jours, et cette fois il prend quelqu’un d’honnête.

LE GARDIEN.

Ah! oui, il est bien heureux, lui. Ce doit être si bon de s’aimer librement, à la face du ciel et des hommes, d’être fier de ce qu’on aime, et de pouvoir dire au monde qui passe : « C’est ma femme, regardez-la! » Moi, j’arrive la nuit comme un voleur. Le jour, je me cache, je rode autour d’elle, et puis, quand nous sommes seuls, ce sont des scènes, des querelles! D’où viens-tu?... Qu’as-tu fait?... Quel est cet homme à qui tu parlais?... Et des fois qu’il y a, au milieu de nos caresses, il me vient des envies de l’étouffer pour qu’elle ne me trompe plus... (Ici le groupe enlacé des amoureux paraît, traversant la scène dans le fond.) Ah! l’horrible vie de mensonges et de méfiance! Heureusement, cela va finir. Maintenant, nous allons vivre ensemble et malheur à elle si...

BALTHAZAR.

Vous vous mariez?...

LE GARDIEN.

Non, je l’enlève... Si tu es aux bergeries cette nuit, tu entendras une fière galopade dans la plaine. J’aurai la belle en travers de ma selle, et je te réponds que je la tiendrai bien.

BALTHAZAR.

Elle t’aime donc bien, cette Arlésienne maudite?...

FRÉDERI, s’arrêtant dans le fond.

Oh!

LE GARDIEN.

Oui... c’est son caprice du moment. Et puis un enlèvement, ça lui va. Courir les grandes routes à l’aventure, rouler d’auberge en auberge, le changement, la peur, la poursuite, voilà ce qu’elle aime surtout. Elle est comme ces oiseaux de la mer qui ne chantent que dans les orages...

FRÉDERI, bas, avec rage.

C’est lui!... enfin!...

VIVETTE

Fréderi, viens... ne reste pas là!

FRÉDERI, la repoussant.

Laisse-moi!

VIVETTE, éplorée.

Ah! il l’aime encore... Fréderi...

FRÉDERI.

Va-t’en... va-t’en donc! (Il la pousse dans la maison, puis revient écouter.)

LE GARDIEN.

Moi, ce voyage me fait peur. Je pense au vieux qui va rester seul, à mes chevaux, à la cabane, et à la belle vie d’honnête homme que j’aurais menée là-bas, si je ne l’avais pas rencontrée.

BALTHAZAR.

Pourquoi partir alors? Fais ce que le nôtre a fait. Renonce à cette femme et marie-toi.

LE GARDIEN, bas.

Je ne peux pas... Elle est si belle!...

FRÉDERI, bondissant.

Je ne le sais que trop qu’elle est belle, misérable... Mais quel besoin avais-tu de venir me le rappeler? (Avec un rire de rage.) Un paysan!... C’était un paysan comme moi!... (Marchant vers lui.) Ah! mon bonheur te fait envie, et c’est en sortant de ses bras que tu viens me le dire, quand tu as encore sur ta bouche ses baisers de la dernière nuit. Mais tu ne sais donc pas que, pour un de ces moments de passion dont tu me parles, pour une minute de ta vie à toi, je donnerais toute la mienne, tout mon paradis pour une heure de ton purgatoire... Maudit sois-tu d’être venu, maquignon de malheur!... C’est encore pis que de l’avoir vue elle-même... tu me rapportes avec son haleine l’horrible amour dont j’ai manqué de mourir. Maintenant c’est fini, je suis perdu. Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il y aura ici des femmes en larmes... Mais non! ce n’est pas possible, cela ne sera pas. (Sautant sur un des gros marteaux avec lesquels on a planté les mais.) Allons, défends-toi, bandit, défends-toi, que je te tue, je ne veux pas mourir seul. (Le gardien recule. — Toute cette scène est presque couverte par le bruit des tambourins qui arrivent.)

BALTHAZAR, se jetant sur Fréderi.

Malheureux, que vas-tu faire?

FRÉDERI, se débattant.

Non, laisse-moi;... lui d’abord, son Arlésienne ensuite. (Au moment où il arrive sur le gardien, Rose s’élance au milieu d’eux. — Fréderi s’arrête, chancelle, le marteau lui tombe des mains. — Au même instant des torches secouées apparaissent devant la ferme, et les farandoleurs envahissent la cour en criant : « Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... »)

LES FARANDOLEURS.

Saint-Éloi! Saint-Éloi! A la farandole!

LES GENS DE LA FERME, apparaissant sur le balcon.

Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... (Chants et danses. — Tableau.)