CINQUIÈME TABLEAU.
LA MAGNANERIE.
Une grande salle, avec large fenêtre et balcon dans le fond. — A gauche, second plan, l’entrée de la magnanerie; premier plan, la chambre des enfants. — A droite, un escalier de bois montant au grenier. Sous l’escalier, un lit à demi caché par des rideaux. Quand la toile se lève, la scène est vide. Dans la cour du Castelet on entend les fifres et les tambourins des farandoleurs : puis on chante la « Marche des Rois... » A ce moment, Rose entre, une petite lampe à la main. Elle pose sa lampe, va sur le balcon du fond, y reste un moment à regarder danser, puis rentre.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROSE MAMAÏ, seule.
Ils chantent, en bas. Ils ne se doutent de rien. Le berger lui-même s’y est trompé en le voyant sauter de si bon cœur : « Ça ne sera rien, maîtresse. Un dernier coup de tonnerre, comme quand l’orage va finir... » Dieu l’écoute!... Mais j’ai bien peur... Aussi, je veille...
SCÈNE II.
ROSE, FRÉDERI.
FRÉDERI, s’arrête en voyant sa mère.
Qu’est-ce que tu fais là?... Je croyais que tu ne couchais plus ici...
ROSE, un peu gênée.
Mais si. J’ai encore de l’autre côté quelques vers à soie qui ne sont pas éclos. Il faut que je les surveille... Mais toi? pourquoi n’es-tu pas resté en bas à chanter avec les autres?
FRÉDERI.
J’étais trop fatigué.
ROSE.
Le fait est que tu y allais d’une rage à cette farandole. Vivette aussi a beaucoup dansé. C’est un oiseau, cette petite; elle ne touchait pas la terre... As-tu vu l’aîné des Giraud comme il lui tournait autour? Elle est si avenante... Ah! vous allez faire une jolie paire à vous deux.
FRÉDERI, vivement.
Bonsoir. Je vais me coucher. (Il l’embrasse.)
ROSE, le retenant.
Et puis, tu sais, si celle-là ne te convient pas, il faut le dire. Nous aurons bientôt fait de t’en trouver une autre.
FRÉDERI.
Oh! ma mère.
ROSE.
Eh! qu’est-ce que tu veux? Ce n’est pas le bonheur de cette petite que je cherche, c’est le tien... Et tu n’as pas l’air de quelqu’un d’heureux au moins?
FRÉDERI.
Mais si... mais si...
ROSE.
Voyons, regarde-moi. (Elle lui prend la main.) On dirait que tu as la fièvre.
FRÉDERI.
Oui... la fièvre de Saint-Éloi qui fait boire et qui fait danser. (Il se dégage.)
ROSE.
(A part.) Je ne saurai rien. (Le rattrapant.) Mais ne t’en va donc pas, tu t’en vas toujours.
FRÉDERI, souriant.
Allons. Qu’est-ce qu’il y a encore?
ROSE, le regardant bien en face.
Dis-moi... Cet homme qui est venu tout à l’heure...
FRÉDERI, détournant les yeux.
Quel homme?
ROSE.
Oui... cette espèce de bohémien, de gardien de chevaux... Cela t’a fait du mal de le voir... n’est-ce pas?
FRÉDERI.
Bah! Ç’a été un moment, une folie... et puis tiens! je t’en prie, ne me fais pas parler de ces choses... J’aurais peur de te salir en remuant toute cette boue devant toi.
ROSE.
Allons donc! Est-ce que les mères n’ont pas le droit d’aller partout sans se salir, de tout demander, de tout savoir?... Voyons, parle-moi, mon enfant. Ouvre-moi bien ton cœur. Il me semble que, si tu me parlais un peu seulement, moi j’en aurais si long à te dire... tu ne veux pas!
FRÉDERI, doux et triste.
Non, je t’en prie. Laissons cela tranquille.
ROSE.
Alors, viens... descendons...
FRÉDERI.
Pourquoi faire?
ROSE.
Ah! je suis peut-être folle, mais je trouve que tu as un mauvais regard cette nuit. Je ne veux pas que tu restes seul... viens aux lumières, viens... D’abord tous les ans, pour saint Éloi, tu me fais faire un tour de farandole. Cette année, tu n’y as pas pensé. Allons, viens. J’ai envie de danser, moi... (Avec un sanglot.) J’ai bien envie de pleurer aussi.
FRÉDERI.
Ma mère, ma mère, je t’aime... ne pleure pas... Ah! ne pleure pas, bon Dieu!
ROSE.
Parle-moi donc alors, puisque tu m’aimes.
FRÉDERI.
Mais que veux-tu que je te dise?... Eh bien oui, j’ai eu une mauvaise journée aujourd’hui. Il fallait bien s’y attendre. Après des secousses pareilles, on n’arrive pas au calme tout d’un coup. Regarde le Rhône les jours de mistral; est-ce qu’il ne s’agite pas encore longtemps après que le vent est tombé? Il faut laisser aux choses le temps de s’apaiser... Voyons, ne pleure pas. Tout cela ne sera rien... Une nuit de bon sommeil à poings fermés, et demain il n’y paraîtra plus... Je ne songe qu’à oublier, moi, je ne songe qu’à être heureux.
ROSE, gravement.
Tu ne songes qu’à ça?
FRÉDERI, détournant la tête.
Mais oui...
ROSE, le fouillant jusqu’au fond des yeux.
Bien vrai?
FRÉDERI.
Bien vrai.
ROSE, tristement.
Tant mieux, alors...
FRÉDERI, l’embrassant.
Bonsoir... Je vais me coucher. (Elle l’accompagne d’un long regard et d’un sourire jusqu’à la porte de la chambre. A peine la porte fermée, la figure de la mère change, devient terrible.)
SCÈNE III.
ROSE, seule.
Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de lui en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze ans, il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme par miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits blanches, les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que j’en ai fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et si pur, il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre contre lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme quand il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est pas raisonnable... (Elle s’assied sur un escabeau.) Mais elle est à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée vingt fois. Elle a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu’il a fallu toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et à présent tu voudrais détruire mon ouvrage. Oh! oh! (Radoucie et triste.) C’est vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son affreux amour le tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un pourrait le guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme les nôtres ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma faute. Il ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais faire de plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la... nous te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si je savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne pas attrister tes yeux d’enfant... (Avec un sanglot.) Ce que j’ai fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant... Ah! les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout, on ne nous rend rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours. Pourtant nous ne trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien vieillir...
CHŒUR, au dehors.
(Tambourins et danses.)
ROSE.
Quelle nuit!... quelle veillée!... (La porte de la chambre s’ouvre vivement.) Qui est là?
SCÈNE IV.
ROSE, L’INNOCENT.
L’Innocent sort de la chambre de gauche, pieds nus, ses cheveux blonds sont ébouriffés, sans blouse, sans gilet, rien qu’un pantalon de futaine retenu par une bretelle. — Ses yeux brillent, son visage a quelque chose de vivant, d’ouvert, d’inaccoutumé.
L’INNOCENT, s’approchant, un doigt sur les lèvres.
Chut!
ROSE.
C’est toi?... Qu’est-ce que tu veux?...
L’INNOCENT, bas.
Couchez-vous, et dormez tranquille... Il n’y aura rien encore cette nuit!...
ROSE.
Comment! rien... tu sais donc?...
L’INNOCENT.
Je sais que mon frère a un grand chagrin, et que vous me faites coucher dans sa chambre de peur qu’il ne retourne son chagrin contre lui-même... Aussi voilà plusieurs nuits que je ne dors que d’un œil... Depuis quelque temps il allait mieux, mais cette fois la nuit a été bien mauvaise... Il a recommencé à pleurer, à parler tout seul. Il disait : « Je ne peux pas... je ne peux pas!... il faut que je m’en aille!... » Puis à la fin, il s’est couché. Maintenant, il dort, et je me suis levé doucement, doucement, pour venir vous le dire... Pourquoi me regardez-vous comme cela, ma mère?... Ça vous étonne que j’y voie si fin et que j’aie tant de raisonnement... Mais vous savez bien ce que Balthazar disait : « Il s’éveille, cet enfant, il s’éveille! »
ROSE.
Est-ce possible?... Oh!... O mon Innocent!
L’INNOCENT.
Mon nom est Janet, ma mère. Appelez-moi Janet. Il n’y a plus d’Innocent dans la maison.
ROSE, vivement.
Tais-toi... ne dis pas ça.
L’INNOCENT.
Pourquoi?
ROSE.
Ah! je suis folle... C’est ce berger avec ses histoires... Viens, mon chéri, viens que je te regarde. Il me semble que je ne t’ai jamais vu, que c’est un nouvel enfant qui m’arrive. (Le prenant sur ses genoux.) Comme tu es grandi, comme tu es beau! Sais-tu que tu ressembleras à Fréderi? C’est qu’il y a de la vraie lumière dans tes yeux maintenant.
L’INNOCENT.
Ma foi! oui, je crois que maintenant je suis éveillé tout à fait... Ce qui n’empêche pas que j’ai bien sommeil, et que je vais aller dormir, car je tombe... Voulez-vous m’embrasser encore, dites?...
ROSE.
Si je veux! (Elle l’embrasse avec fureur.) Je t’en dois tant de ces caresses. (Elle l’accompagne jusqu’à la chambre.) Va dormir, mon chéri, va.
SCÈNE V.
ROSE, seule.
Plus d’Innocent dans la maison! Si ça allait vous porter malheur... Ah! qu’est-ce que je dis là?... Je ne mérite pas cette grande joie qui m’arrive... Non! non! Ce n’est pas possible. Dieu ne m’a pas rendu un enfant pour m’en enlever un autre... (Elle courbe un instant la tête devant une madone incrustée dans le mur, elle va vers la porte de la chambre et elle écoute.) Rien... ils dorment tous deux. (Elle ferme la fenêtre du fond, range quelques objets, quelques sièges, puis entre dans son alcôve et tire son rideau. — Musique de scène. — Le petit jour commence à blanchir les grandes vitres du fond.)
SCÈNE VI.
FRÉDERI, ROSE, dans l’alcôve.
FRÉDERI, il entre à demi vêtu, l’air égaré.
Il écoute et s’arrête.
(Bas.) Trois heures. Voilà le jour. Ça sera comme dans l’histoire du berger. Elle s’est battue toute la nuit, et puis au matin... puis au matin... (Il fait un pas vers l’escalier, puis s’arrête.) Oh! c’est horrible!... Quel réveil ils vont tous avoir ici!... mais c’est impossible. Je ne peux pas vivre. Tout le temps je la vois dans les bras de cet homme. Il l’emporte, il la serre, il... Ah! vision maudite, je t’arracherai bien de mes yeux! (Il s’élance sur l’escalier.)
ROSE, appelant.
Fréderi!... Est-ce toi? (Fréderi s’arrête au milieu de l’escalier, chancelant, les bras étendus.)
ROSE, s’élançant de l’alcôve, court à la chambre des
enfants,
regarde, et pousse un cri terrible.
Ah!... (Elle se retourne, et voit Fréderi sur l’escalier.) Qu’est-ce que... Où vas-tu?
FRÉDERI, égaré.
Mais tu ne les entends donc pas là-bas du côté des bergeries?... Il l’emporte... Attendez-moi! attendez-moi!... (Il s’élance, Rose se jette à corps perdu à sa poursuite. — Quand elle arrive à la porte qui est au milieu de l’escalier, Fréderi vient de la fermer. — Elle frappe avec rage.)
ROSE.
Fréderi, mon enfant!... Au nom du ciel! (Elle frappe à la porte, la secoue.) Ouvre-moi, ouvre-moi!... Mon enfant!... Emporte-moi, emporte-moi dans ta mort... Ah!... mon Dieu!... Au secours! Mon enfant!... Mon enfant va se tuer... (Elle descend l’escalier comme une folle, se précipite vers la fenêtre du fond, l’ouvre, regarde et tombe avec un cri terrible.)
SCÈNE VII.
LES MÊMES, L’INNOCENT, BALTHAZAR,
LE PATRON MARC.
L’INNOCENT.
Maman!... Maman!... (Il s’agenouille près de sa mère.)
BALTHAZAR, voyant la fenêtre ouverte, s’élance
et regarde dans la cour.
Ah! (Au patron Marc qui vient d’entrer.) Regarde à cette fenêtre, tu verras si on ne meurt pas d’amour!...
Imprimé
LE 10 OCTOBRE MIL HUIT CENT SOIXANTE-DOUZE.
PAR J. CLAYE
POUR A. LEMERRE, LIBRAIRE
A PARIS