WeRead Powered by ReaderPub
L'Arlésienne cover

L'Arlésienne

Chapter 8: SCÈNE V.
Open in WeRead

About This Book

A three-act stage drama set in a rural community focuses on a young man consumed by an idealized, offstage woman whose absence shapes every conversation and decision. Family and neighbors try to steer his passionate attachment, weighing practical concerns, local gossip, and the presumed character of the absent figure. Jealousy, misunderstandings, and social pressure gradually intensify, and the offstage presence operates as a catalyst for mounting psychological strain and escalating conflict that lead to a calamitous, emotionally devastating conclusion.

L’ARLÉSIENNE


ACTE PREMIER.

PREMIER TABLEAU.

LA FERME DE CASTELET.

Une cour ouvrant dans le fond par une grande porte charretière sur une route bordée de gros arbres poussiéreux, derrière lesquels on voit le Rhône. — A gauche, la ferme, avec un corps de logis faisant retour dans le fond. — C’est une belle ferme très-ancienne, d’aspect seigneurial desservie extérieurement par un escalier de pierre à rampe de vieux fer forgé. — Le corps de logis du fond est surmonté d’une tourelle, servant de grenier et s’ouvrant tout en haut dans les frises par une porte-fenêtre, avec une poulie et des bottes de foin qui dépassent. — Au bas de ce corps de logis, le cellier; porte ogivale et basse. — A droite de la cour, les communs, hangars, remises. — Un peu avant, le puits; un puits à margelle basse, surmonté d’une maçonnerie blanche, enguirlandée de vignes sauvages. — Çà et là, dans la cour, une herse, un soc de charrue, une grande roue de charrette.

SCÈNE PREMIÈRE.

FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR,
L’INNOCENT,
puis ROSE MAMAÏ.

Le berger Balthazar est assis, un brûle-gueule aux dents, sur le bord du puits. — L’Innocent, par terre, la tête appuyée sur les genoux du berger. — Francet Mamaï devant eux, un trousseau de clefs dans une main; dans l’autre, un grand panier à bouteilles.

FRANCET MAMAÏ.

Hé bé! mon vieux Balthazar, qu’est-ce que tu en dis?... En voilà du nouveau à Castelet?

BALTHAZAR, dans sa pipe.

M’est avis...

FRANCET MAMAÏ, baissant la voix et jetant un coup d’œil
sur la ferme.

Ma foi! écoute. Rose ne voulait pas que je t’en parle avant que tout fût terminé, mais tant pis... entre nous deux, il ne peut pas y avoir de mystère...

L’INNOCENT, d’une voix dolente, un peu égarée.

Dis, berger...

FRANCET MAMAÏ.

Puis, tu comprends, dans une grosse affaire comme celle-là, je n’étais pas fâché de prendre un peu l’avis de mon ancien.

L’INNOCENT.

Dis, berger, qu’est-ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?

FRANCET MAMAÏ.

Laisse, mon Innocent, laisse. Balthazar va te finir ton histoire tout à l’heure... Tiens! joue avec les clefs. (L’Innocent prend le trousseau de clefs et le fait danser avec un petit rire. Francet se rapprochant de Balthazar.) Positivement, vieux, qu’est-ce que tu penses de ce mariage?

BALTHAZAR.

Qu’est-ce que tu veux que j’en pense, mon pauvre Francet? D’abord, que c’est ton idée et celle de ta bru; c’est aussi la mienne... par force...

FRANCET MAMAÏ.

Pourquoi, par force?

BALTHAZAR, sentencieusement.

Quand les maîtres jouent du violon, les serviteurs dansent.

FRANCET MAMAÏ, souriant.

Et tu ne me parais pas bien en train de danser... (S’asseyant sur son panier.) Voyons, voyons, qu’est-ce qu’il y a? L’affaire ne te convient pas, donc?...

BALTHAZAR.

Eh bien!... non! là...

FRANCET MAMAÏ.

Et la raison?

BALTHAZAR.

J’en ai plusieurs raisons. D’abord, je trouve que votre Fréderi est bien jeune, et que vous êtes trop pressés de l’établir...

FRANCET MAMAÏ.

Mais saint homme! c’est lui qui est pressé, ce n’est pas nous. Puisque je te dis qu’il en est fou de son Arlésienne; depuis trois mois qu’ils vont ensemble, il ne dort plus, il ne mange plus. C’est comme une fièvre d’amour que lui a donnée cette petite... Puis enfin, quoi! l’enfant a ses beaux vingt ans et il languit de s’en servir.

BALTHAZAR, secouant sa pipe.

Alors, tant qu’à le marier, vous auriez dû lui trouver par là, aux environs, une brave ménagère bien fournie de fil et d’aiguille, quelque chose de fin et de capable, qui s’entende à faire une lessive, à conduire une olivade, une vraie paysanne enfin!...

FRANCET MAMAÏ.

Ah! sûrement qu’une fille du pays aurait bien mieux été l’affaire...

BALTHAZAR.

Dieu merci! Ce n’est pas le gibier qui manque en terre de Camargue... Tiens!... sans aller bien loin, la filleule de Rose, cette Vivette Renaud que je vois trotter par ici dans le temps de la moisson... Voilà une femme comme il lui en aurait fallu...

FRANCET MAMAÏ.

Bé! oui... bé! oui... mais comment faire?... Puisqu’il a voulu en avoir une de la ville.

BALTHAZAR.

Voilà le malheur... De notre temps, c’était le père qui disait : « Je veux. » Aujourd’hui, ce sont les enfants; tu as dressé le tien à la nouvelle mode; nous verrons si ça te réussira.

FRANCET MAMAÏ.

C’est vrai qu’on a toujours fait ses volontés à ce petit-là, et peut-être un peu plus que de raison. Mais à qui la faute?... Voilà quinze ans que le père manque d’ici, pécaïre! et ce n’est pas Rose ni moi qui pouvions le remplacer. Une mère, un grand-père, ça a la main trop douce pour conduire les enfants. Puis, que veux-tu? quand on n’en a qu’un, on est toujours plus faible. Et nous, c’est autant dire que nous n’avons que celui-là, puisque son frère... (Il montre l’Innocent.)

L’INNOCENT, agitant le trousseau de clefs qu’il vient de faire reluire avec sa blouse.

Grand-père, vois tes clefs comme elles sont luisantes...

FRANCET MAMAÏ, le regardant d’un air ému.

Quatorze ans à la Chandeleur!... Si ce n’est pas pour faire pitié!... Oui, oui, mon mignot.

BALTHAZAR, se levant subitement.

La connaissez-vous bien au moins cette fille d’Arles? Savez-vous tout au juste qui vous prenez?...

FRANCET MAMAÏ.

Oh! pour ça...

BALTHAZAR, marchant de long en large.

C’est que, prends garde, dans ces grandes coquines de villes, ce n’est pas comme chez nous. Chez nous, tout le monde se connaît. On est au large, on se voit venir de loin; tandis que là-bas...

FRANCET MAMAÏ.

Sois tranquille, j’ai pris mes précautions. Nous avons à Arles le frère de Rose...

BALTHAZAR.

Le patron Marc?...

FRANCET MAMAÏ.

Tout juste. Avant de faire la demande, je lui ai envoyé par écrit le nom de la demoiselle, et je l’ai chargé d’aller aux renseignements; tu sais s’il a l’œil ouvert, celui-là...

BALTHAZAR, goguenardant.

Pas pour tirer les bécassines, toujours.

FRANCET MAMAÏ, riant.

Le fait est que le brave garçon n’a pas la main heureuse quand il vient battre le marais chez nous... C’est égal, va! c’est un habile homme, et qui n’est pas embarrassé de sa langue pour parler avec les bourgeois... Voilà trente ans qu’il est dans la marine d’Arles; il connaît tout le monde de la ville, et selon ce qu’il va nous dire...

ROSE MAMAÏ, dans la ferme.

Hé! bien! grand-père, et le muscat?

FRANCET MAMAÏ.

J’y suis... j’y suis, Rose... Donne vite les clefs, mon mignot... (A Rose qui paraît sur le balcon.) C’est ce grand Balthazar qui n’en finit plus avec ses histoires... (A Balthazar.) Chut!...

ROSE.

Comment! le berger est là, lui aussi... Les moutons se gardent tout seuls maintenant?...

BALTHAZAR, soulevant son grand chapeau.

Les moutons ne sortent pas, maîtresse. Les tondeurs sont arrivés ce matin.

ROSE.

Déjà!...

BALTHAZAR.

Mais oui... nous voici au premier mai... Avant quinze jours je serai dans la montagne...

FRANCET MAMAÏ, ouvrant la porte du cellier.

Hé! hé!... il pourrait se faire tout de même que son départ fût retardé cette année... pas vrai, Rose?

ROSE.

Voulez-vous bien vous taire, bavard, et aller à votre muscat tout de suite... Nos gens seront arrivés que vous n’aurez pas seulement tiré une bouteille...

FRANCET MAMAÏ.

On y va... (Il descend dans le cellier.)

ROSE.

Tu gardes l’enfant, Balthazar?...

BALTHAZAR, reprenant sa place sur le puits.

Oui, oui... Allez, maîtresse...

SCÈNE II.

BALTHAZAR, L’INNOCENT.

BALTHAZAR.

Pauvre Innocent! Je voudrais bien savoir qui s’en occupe quand je ne suis pas là... Ils n’ont tous des yeux que pour l’autre...

L’INNOCENT, impatienté.

Dis-moi donc ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?...

BALTHAZAR.

Tiens!... c’est vrai... nous n’avons pas fini notre histoire... Voyons, où en étions-nous?

L’INNOCENT.

Nous en étions à... « Et alors!... »

BALTHAZAR.

Diable! c’est qu’il y en a beaucoup des : « et alors » dans notre histoire... Voyons un peu. Et alors... Ah! j’y suis... Et alors la petite chèvre entendit un bruit de feuilles derrière elle, et dans le noir, en se retournant, elle vit deux oreilles toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient. C’était le loup...

L’INNOCENT, frissonnant.

Oh!...

BALTHAZAR.

Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas... Tu comprends, c’est leur planète, aux loups, de manger les petites chèvres... Seulement quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment : « Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin!... » et il pissait sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. La chèvre aussi savait que le loup la mangerait; mais ça ne l’empêcha pas de se défendre comme une brave chèvre de M. Seguin qu’elle était... Elle se battit toute la nuit, mon enfant, toute la nuit... Puis le petit jour blanc arriva. Un coq chanta en bas dans la plaine. « Enfin! » dit la petite chèvre, qui n’attendait que le jour pour mourir, et elle s’allongea par terre dans sa belle pelure blanche toute tachée de sang. Alors le loup se jeta sur elle et il la mangea.

L’INNOCENT.

Elle aurait aussi bien fait de se laisser manger tout de suite, n’est-ce pas?

BALTHAZAR, souriant.

Tout de même. Cet Innocent! comme il prend bien le fil des choses...

SCÈNE III.

LES MÊMES, VIVETTE.

VIVETTE, entrant par le fond, avec un paquet sous le bras
et un petit panier à la main.

Dieu vous maintienne, père Balthazar...

BALTHAZAR.

Tè! Vivette... D’où sors-tu donc, petite, que te voilà chargée comme une abeille?

VIVETTE.

J’arrive de Saint-Louis par le bateau du Rhône... Ils vont tous bien, ici? Et notre Innocent?... (Se baissant pour l’embrasser.) Bonjour.

L’INNOCENT, bêlant.

Mê! mê!... ça c’est la chèvre.

VIVETTE.

Qu’est-ce qu’il dit?

BALTHAZAR.

Chut! une belle histoire que nous sommes en train de raconter : La chèvre de M. Seguin qui s’est battue toute la nuit avec le loup.

L’INNOCENT.

Et puis au matin, le loup l’a mangée...

VIVETTE.

Ah! celle-là est nouvelle; je ne la connais pas.

BALTHAZAR.

Je l’ai faite l’été dernier... La nuit dans la montagne, quand je suis seul à veiller mon troupeau à la lumière des planètes, je m’amuse à lui fabriquer des histoires pour l’hiver... Il n’y a que cela qui l’égaye un peu.

L’INNOCENT.

« Hou! hou! » Ça c’est le loup!

VIVETTE, à genoux, près de l’Innocent.

Quel dommage! un si joli enfant... Est-ce qu’il ne guérira jamais?

BALTHAZAR.

Ils disent tous que non; mais ce n’est pas mon idée... Depuis quelque temps surtout, il me semble qu’il y a dans sa petite cervelle quelque chose qui remue, comme dans le cocon du ver à soie, quand le papillon veut sortir. Il s’éveille, cet enfant! Je suis sûr qu’il s’éveille!...

VIVETTE.

Ce serait un grand bonheur, si une pareille chose arrivait.

BALTHAZAR, rêveur.

Un bonheur! ça dépend!... C’est la sauvegarde des maisons d’avoir un innocent chez soi... Vois depuis quinze ans que cet Innocent est né, pas un de nos moutons n’a été une fois malade, ni les mûriers non plus, ni les vignes... personne...

VIVETTE.

C’est vrai...

BALTHAZAR.

Il n’y a pas à s’y tromper, c’est à lui que nous devons cela. Et si une fois il se réveillait, il faudrait que nos gens prennent garde. Leur planète pourrait changer.

L’INNOCENT, essayant d’ouvrir le panier de Vivette.

J’ai faim, moi!

VIVETTE, riant.

Ma foi! pour la gourmandise, je crois qu’il est plus qu’aux trois quarts éveillé... Voyez-vous, le finaud! il a flairé qu’il y avait quelque chose pour lui là-dedans... Une belle galette à l’anis que la grand-maman Renaud a faite exprès pour son Innocent.

BALTHAZAR, avec intérêt.

Elle va bien la Renaude, petite?

VIVETTE.

Pas trop mal, père, pour son grand âge.

BALTHAZAR.

Tu en as toujours bien soin, au moins?

VIVETTE.

Oh! vous pensez!... la pauvre vieille qui n’a que moi.

BALTHAZAR.

Ah çà!... quand tu vas faire des journées dehors comme maintenant, elle reste seule, alors?...

VIVETTE.

Le plus souvent, je l’emmène. Ainsi, le mois dernier, quand je suis allé faire les olives à Montauban, elle est venue avec moi... mais à Castelet, jamais elle n’a voulu. Pourtant, tout le monde d’ici nous aime bien.

BALTHAZAR.

C’est peut-être trop loin pour elle.

VIVETTE.

Oh! elle a encore bonnes jambes, allez!... si vous la voyiez trotter... Est-ce qu’il y a longtemps que vous ne vous êtes pas rencontrés, père Balthazar?...

BALTHAZAR, avec effort.

Oh! oui... bien longtemps!...

L’INNOCENT.

J’ai faim... donne-moi la galette...

VIVETTE.

Non... pas maintenant.

L’INNOCENT.

Si, si... je veux... ou bien je dirai à Fréderi...

VIVETTE, embarrassée.

Quoi donc?... qu’est-ce que tu diras à Fréderi?...

L’INNOCENT.

Je lui dirai la fois que tu as embrassé son portrait, là-haut, dans la grande chambre.

BALTHAZAR.

Tiens! tiens! tiens!

VIVETTE, rouge comme une cerise.

Mais ne le croyez pas, au moins...

BALTHAZAR, riant.

Quand je vous dis qu’il s’éveille, cet enfant!

SCÈNE IV.

LES MÊMES, ROSE MAMAÏ.

ROSE.

Personne encore?...

BALTHAZAR.

Si, maîtresse... voilà du monde.

VIVETTE.

Bonjour, marraine.

ROSE, surprise.

C’est toi... Et qu’est-ce qui t’amène?...

VIVETTE.

Mais, marraine, je viens pour les vers à soie, comme tous les ans.

ROSE.

C’est vrai, je n’y pensais plus... Depuis ce matin, je ne sais pas où j’ai la tête... Balthazar, regarde donc un peu sur la route si tu ne vois rien. (Balthazar va dans le fond. — L’Innocent prend le panier et se sauve dans la tourelle.)

VIVETTE.

Vous attendez quelqu’un, marraine?

ROSE.

Mais oui... l’aîné est parti voilà deux heures avec la carriole, pour aller au-devant de son oncle.

BALTHAZAR, du fond.

Personne... (Il voit que l’Innocent a disparu; il entre dans la tourelle.)

ROSE.

Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu’il ne soit rien arrivé...

VIVETTE.

Que voulez-vous qu’il lui arrive? Les routes sont un peu dures; mais Fréderi les a faites tant de fois.

ROSE.

Oh! ce n’est pas cela... Seulement, j’ai peur que le patron Marc n’ait apporté de mauvaises nouvelles, que ces gens de là-bas ne soient pas ce qu’on voudrait...

VIVETTE.

Quelles gens?...

ROSE.

C’est que je le connais, moi, cet enfant!... S’il fallait que ce mariage manquât, maintenant qu’il se l’est mis dans l’idée de son cœur...

VIVETTE.

Fréderi va se marier?...

L’INNOCENT, assis au bord du grenier, tout en haut,
dans les frises, sa galette à la main.

Mê!... mê!...

ROSE.

Miséricorde : l’Innocent... là-haut!... Veux-tu bien descendre, maudit enfant!...

BALTHAZAR, dans le grenier.

N’ayez pas peur, maîtresse, je suis là... (Il enlève l’enfant et rentre dans le grenier.)

ROSE.

Oh! ce grenier, ça me fait frémir, quand je le vois ouvert... Tu penses, si on tombait de là-haut sur ces dalles... (La fenêtre du grenier se referme.)

VIVETTE.

Vous disiez, marraine, que Fréderi va se marier?

ROSE.

Oui... Comme tu es pâle... Tu as eu peur, toi aussi, hein?

VIVETTE, suffoquée.

Et... avec qui... se marie-t-il?

ROSE.

Avec une fille d’Arles... Ils se sont trouvés ici un dimanche qu’on a fait courir les bœufs, et depuis, il n’a plus songé qu’à elle.

VIVETTE.

Elles sont bien belles, on dit, les filles, dans ce pays-là.

ROSE.

Et bien coquettes aussi... mais que veux-tu? Les hommes aiment mieux ça...

VIVETTE, très-émue.

Alors... c’est une chose décidée?...

ROSE.

Pas tout à fait... les enfants sont d’accord entre eux, mais la demande n’est pas encore faite... Tout dépend de ce que va nous dire le patron Marc... Aussi, si tu avais vu Fréderi tout à l’heure, quand il est parti au-devant de son oncle... les mains lui tremblaient, en attelant... Et moi-même depuis, j’en suis comme éperdue... Je l’aime tant, mon Fréderi! Sa vie tient tant de place dans la mienne! Songe, petite : c’est plus qu’un enfant pour moi. A mesure qu’il devient homme, je retrouve son père en lui... Ce mari que j’ai tant aimé, que j’ai perdu si vite, mon fils me l’a presque rendu en grandissant... C’est la même manière de parler, de regarder... Oh! vois-tu, quand j’entends mon garçon aller et venir dans la ferme, cela me fait un effet que je ne peux pas dire. Il me semble que je ne suis plus aussi veuve... Et puis, je ne sais pas, il y a tant de choses entre nous, nos deux cœurs battent si bien ensemble!... Tiens! tâte le mien, comme il va vite. Si on ne dirait pas que j’ai vingt ans moi aussi, et que c’est mon mariage qu’on est en train de décider.

FRÉDERI, du dehors.

Ma mère!

ROSE.

Le voilà!...

SCÈNE V.

LES MÊMES, FRÉDERI, puis BALTHAZAR
et L’INNOCENT.

FRÉDERI, entrant en courant.

Ma mère, tout va bien... embrasse-moi... Oh! que je suis heureux!

TOUS.

Et ton oncle?

FRÉDERI.

Il est là... il descend de voiture... Pauvre homme! Je l’ai mené si vite... il a les reins rompus.

ROSE, riant.

Oh! le méchant garçon.

FRÉDERI.

Tu comprends, je languissais de t’apporter la bonne nouvelle... Embrasse-moi encore...

ROSE.

Tu l’aimes donc bien, ton Arlésienne?...

FRÉDERI.

Si je l’aime!...

ROSE.

Plus que moi?...

FRÉDERI.

Oh! ma mère!... (Prenant le bras de sa mère.) Viens chercher mon oncle! (Ils descendent dans le fond.)

VIVETTE, sur le devant de la scène.

Il ne m’a même pas regardée.

BALTHAZAR, s’approchant avec l’Innocent.

Qu’est-ce que tu as, petite?...

VIVETTE, ramassant son paquet.

Moi?... rien... c’est la chaleur... le bateau... le... Oh! oh! mon Dieu!...

L’INNOCENT.

Pleure pas, Vivette... je dirai rien à Fréderi...

BALTHAZAR.

Bonheur de l’un, chagrin pour l’autre : voilà la vie.

FRÉDERI, dans le fond, agitant son chapeau.

Vive le patron Marc!

SCÈNE VI.

LES MÊMES, LE PATRON MARC,
puis FRANCET MAMAÏ.

LE PATRON MARC.

D’abord et d’une, il n’y a plus de patron Marc. Je suis, de cette année, capitaine au cabotage, avec certificats, diplômes et tout le tremblement... Ainsi donc, mon garçon, si ça ne t’écorche pas trop la langue, appelle-moi capitaine. (Se frottant les reins.) Et mène ta carriole un peu plus en douceur.

FRÉDERI.

Oui, capitaine.

LE PATRON MARC.

A la bonne heure. (A Rose.) Bonjour, Rose. (Il l’embrasse. Apercevant Balthazar.) Hé! voilà le vieux père Planète.

BALTHAZAR.

Salut, salut, marinier.

LE PATRON MARC.

Comment, marinier? puisqu’on te dit...

FRANCET MAMAÏ, arrivant.

Hé bé! quelles nouvelles?

LE PATRON MARC.

La nouvelle, maître Francet, c’est qu’il va falloir endosser votre belle jaquette à fleurs et vous en aller à la ville bien vite faire votre demande. On vous attend...

FRANCET MAMAÏ.

Alors, c’est du bon?...

LE PATRON MARC.

Tout ce qu’il y a de meilleur... De braves gens, sans façons, comme vous et moi... et un ratafia!...

ROSE.

Comment! un ratafia?...

LE PATRON MARC.

Oh! divin... c’est la mère qui le fait... une recette de famille... Je n’ai jamais rien bu de pareil...

ROSE.

Tu es donc allé chez eux?

LE PATRON MARC.

Pardié! tu penses qu’en pareille occasion, il ne faut se fier à personne qu’à soi-même... (Montrant ses yeux.) Pas de renseignements qui vaillent deux bonnes lunettes de marine comme celles-là!

FRANCET MAMAÏ.

Ainsi, tu es content?...

LE PATRON MARC.

Vous pouvez vous fier à moi... le père, la mère, la fille... c’est de l’or en barre, comme leur ratafia...

FRANCET MAMAÏ, à Balthazar d’un air triomphant.

Hein?... tu vois...

LE PATRON MARC.

Maintenant, j’espère que vous allez m’expédier cela promptement...

FRÉDERI.

Je crois bien.

LE PATRON MARC.

D’abord, moi, je ne bouge pas d’ici que la noce ne soit faite. J’ai mis la Belle Arsène au radoub pour quinze jours; et pendant qu’on accordera les violons, j’irai dire deux mots aux bécassines. Pan! pan!

BALTHAZAR, d’un ton goguenard.

Tu sais, marinier, si tu as besoin de quelqu’un pour porter ta carnassière...

LE PATRON MARC.

Merci, merci, père Planète... J’ai amené mon équipage.

ROSE, effrayée.

Ton équipage!... Ah! bon Dieu!...

FRÉDERI, riant.

Oh! n’ayez pas peur, mère... il n’est pas bien nombreux l’équipage du capitaine; tenez, le voilà...

SCÈNE VII.

LES MÊMES, UN VIEUX MATELOT.

Il entre avec une espèce de grognement sourd et salue de droite à gauche; il sue; il est chargé de fusils, de carnassières, de grandes bottes de marais.

LE PATRON MARC.

Tout l’équipage n’est pas là! Nous avons encore le mousse; mais il est resté à Arles pour surveiller le radoubage. Arrive, arrive, matelot; tu salueras dimanche... Tu as descendu mes bottes, mon fusil?

L’ÉQUIPAGE.

Oui, patron...

LE PATRON, furieux, à demi-voix.

Appelle-moi donc capitaine, animal!

L’ÉQUIPAGE.

Oui, patr...

LE PATRON MARC.

C’est bon! entre tout ça là-dedans. (Le matelot entre dans la ferme.) Il n’est pas très-ouvert; mais c’est un fier homme.

FRANCET MAMAÏ.

Dis donc, Rose, il a l’air d’avoir grand soif, l’équipage!...

LE PATRON.

Et le capitaine donc!... Deux heures de tangage, au soleil, dans cette satanée carriole.

ROSE.

Eh bien! entrons... Le père vient tout juste de mettre en perce une barriquette de muscat à ton intention.

LE PATRON.

Fameux, le muscat de Castelet... Avec le ratafia de la demoiselle, ça va vous faire une jolie cave... (Prenant le bras de Fréderi.) Arrive ici, garçon; nous allons boire à ton amoureuse.

SCÈNE VIII.

BALTHAZAR, puis LE GARDIEN.

BALTHAZAR, seul.

Pauvre petite Vivette!... La voilà en deuil pour toute sa vie... Aimer sans rien dire et souffrir!... Ce sera sa planète à elle, comme à sa grand’mère... (Il allume sa pipe. — Long silence. — Chœur dans la coulisse. — En relevant la tête, il aperçoit le Gardien, debout, dans l’encadrement de la grande porte, son fouet court en bandoulière, la veste sur l’épaule, un sac de cuir à la ceinture.) Tiens!... qu’est-ce qu’il veut, celui-là?

LE GARDIEN, s’avançant.

C’est bien Castelet ici, berger?...

BALTHAZAR.

Ça m’en a l’air.

LE GARDIEN.

Est-ce que le maître est là?...

BALTHAZAR, montrant la ferme.

Entre!... ils sont à table.

LE GARDIEN, vivement.

Non! non!... je n’entre pas... appelez-le.

BALTHAZAR, le regardant curieusement.

Tiens!... c’est drôle. (Il appelle.) Francet!... Francet!...

FRANCET MAMAÏ, sur la porte.

Qu’est ce qu’il y a?

BALTHAZAR.

Viens donc voir... il y a là un homme qui veut te parler...

SCÈNE IX.

LES MÊMES, FRANCET MAMAÏ.

FRANCET MAMAÏ, accourant.

Un homme! Pourquoi n’entre-t-il pas? Vous avez donc peur que le toit vous tombe sur la tête, l’ami?...

LE GARDIEN, bas.

Ce que j’ai à vous dire est pour vous seul, maître Francet.

FRANCET MAMAÏ.

Pourquoi tremblez-vous?... Parlez, je vous écoute. (Balthazar fume dans son coin.)

LE GARDIEN.

On dit que votre petit-fils va se marier avec une fille d’Arles... Est-ce vrai, maître? (On entend dans la maison un joyeux train de rires et de bouteilles.)

FRANCET MAMAÏ.

C’est la vérité, mon garçon... (Montrant la ferme.) Entendez-les rire, là dedans; c’est le coup des accordailles que nous sommes en train de boire.

LE GARDIEN.

Alors, écoutez-moi : vous allez donner votre enfant à une coquine, qui est ma maîtresse depuis deux ans. Les parents savent tout, et me l’avaient promise. Mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi. Je croyais pourtant qu’après ça, elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.

FRANCET MAMAÏ.

Voilà une chose terrible... Mais enfin, qui êtes-vous?...

LE GARDIEN.

Je m’appelle Mitifio. Je garde les chevaux, là bas, dans les marais de Pharaman. Vos bergers me connaissent bien...

FRANCET MAMAÏ, baissant la voix.

Est-ce bien sûr, au moins, ce que vous me dites-là? Prenez garde, jeune homme... quelquefois la passion, la colère...

LE GARDIEN.

Ce que j’avance, je le prouve. Quand nous ne pouvions pas nous voir, elle m’écrivait; depuis, elle m’a repris ses lettres, mais j’en ai sauvé deux, les voilà; son écriture, et signées d’elle.

FRANCET MAMAÏ, regardant les lettres.

Justice ciel! qu’est-ce qui m’arrive là?...

FRÉDERI, de l’intérieur.

Grand-père, grand-père!

LE GARDIEN.

C’est lâche, n’est-ce pas, ce que je fais?... mais cette femme est à moi, et je veux la garder mienne, n’importe par quels moyens.

FRANCET MAMAÏ, avec fierté.

Soyez tranquille; ce n’est pas nous qui vous l’enlèverons... Pouvez-vous me laisser ces lettres?

LE GARDIEN.

Non, certes!... c’est tout ce qui me reste d’elle, et... (Bas avec rage.) c’est par là que je la tiens.

FRANCET MAMAÏ.

J’en aurais bien besoin pourtant... L’enfant a le cœur fier; rien que de lire ça... c’était fait pour le guérir.

LE GARDIEN.

Eh bien! soit, maître, gardez-les... J’ai foi dans votre parole... votre berger me connaît, il me les rapportera.

FRANCET MAMAÏ.

C’est promis.

LE GARDIEN.

Adieu. (Il va pour sortir.)

FRANCET MAMAÏ.

Dites donc, camarade, la route est longue d’ici Pharaman; voulez-vous prendre un verre de muscat?...

LE GARDIEN, d’un air sombre.

Non! merci... j’ai plus de chagrin que de soif... (Il sort.)

SCÈNE X.

FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR, toujours assis.

FRANCET MAMAÏ.

Tu as entendu?

BALTHAZAR, gravement.

La femme est comme la toile; il ne fait pas bon la choisir à la chandelle.

FRÉDERI, dans la ferme.

Mais venez donc, grand-père... nous allons boire sans vous...

FRANCET MAMAÏ.

Comment lui dire ça, Seigneur!...

BALTHAZAR, se levant avec énergie.

Du courage, vieux!

SCÈNE XI.

LES MÊMES, FRÉDERI, puis TOUT LE MONDE.

FRÉDERI, s’avançant vers la porte, le verre haut.

Allons, grand-père!... A l’Arlésienne!

FRANCET MAMAÏ.

Non... non... mon enfant... Jette ton verre; ce vin t’empoisonnerait.

FRÉDERI.

Qu’est-ce que vous dites?

FRANCET MAMAÏ.

Je dis que cette femme est la dernière de toutes, et que par respect pour ta mère, son nom ne doit plus être prononcé ici... Tiens! lis...

FRÉDERI, regarde les deux lettres.

Oh!... (Il fait un pas vers son grand-père.) C’est vrai, ça... (Puis, avec un cri de douleur, il vient tomber assis au bord du puits.)