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L'art d'aimer les livres et de les connaître: lettres à un jeune bibliophile

Chapter 13: IX
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About This Book

A seasoned collector addresses a younger enthusiast in a sequence of letters that explain how reading differs from bibliophilia and how to develop taste, choose editions, evaluate texts and bindings, and preserve volumes. Practical topics include selecting good impressions and paper, avoiding flashy but inferior bindings, resisting excessive buying, classification and lending policies, and consulting critics and bibliographers for textual quality. The guidance balances aesthetic appreciation with technical knowledge, offering warnings against common mistakes and encouragement to form a deliberate, well-cared-for library through informed judgment and long-term attention.


VI

ORSQUE je vous ai cité les éditions premières d'Homère et de Virgile, vous avez cru sans doute que j'allais continuer à vous énumérer par ordre de dates, toute une série de volumes di primo cartello, qui pourraient entrer dans les galeries de tous les grands amateurs.

Rassurez-vous. Je sais qu'on n'arrive à acquérir ces ouvrages de haute valeur qu'après un assez long noviciat, timide qu'on est encore sur un terrain qu'on ne connaît guère ou même qu'on ne connaît pas. Les amateurs nouveaux ou jeunes, ayant une certaine fortune, feront bien de commencer par l'acquisition des ouvrages réunis ou séparés de nos grands classiques du XVIIe siècle, Shakspeare, Malherbe, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Pascal, Fénelon, La Bruyère, La Rochefoucauld, Regnard. Outre que la lecture de leurs chefs-d'œuvre présente toujours un nouvel attrait, le vrai bibliophile éprouve un certain charme à posséder les éditions que ces écrivains ont publiées eux-mêmes, surtout lorsque les éditions suivantes ont subi des modifications, comme cela est arrivé fréquemment à toutes les époques.

Donc, mon ami, quand vous rencontrerez quelque pièce séparée ou quelque ouvrage de ces auteurs, en édition originale, je vous engage fortement à l'acquérir. Vous n'aurez jamais à le regretter, pourvu toutefois que vous ne fassiez pas, pour les posséder, les folies que les amateurs trop pressés de jouir ont faites dans ces dernières années. En effet, depuis dix ou douze ans le prix de ces livres n'avait pas cessé de s'élever, dans des proportions considérables; et il y a deux ou trois ans, on ne pouvait pas obtenir une édition originale de chaque pièce de Molière, Corneille et Racine, par exemple, à moins de 1,000 à 2,000 francs et plus quelquefois. Il était curieux de se rappeler, en constatant ces prix, que moins de quarante ans auparavant, à la première vente Taschereau, par exemple, faite vers 1845, les mêmes éditions se donnaient pour 3 à 16 francs.

Aussi ces livres, qui étaient fort rares lorsqu'on ne les recherchait pas, se rencontrent-ils beaucoup plus souvent aujourd'hui. L'appât de l'argent et la spéculation en ont fait exhumer un certain nombre des recoins négligés ou même des grandes bibliothèques séculaires. Et tout cela a passé dans de petites mais précieuses collections, auxquelles on a donné, je ne sais pourquoi, le nom assez vague de cabinets, n'osant pas les appeler des bibliothèques. Mais comme beaucoup de ces livres, non encore placés chez des amateurs, s'étaient accumulés chez les libraires, il en est résulté une baisse assez considérable dans les prix. Actuellement on peut trouver de beaux exemplaires des éditions séparées dont il s'agit, pour 500 à 1,000 francs.

Il faut en excepter cependant trois pièces, qui sont d'une rareté insigne et que plusieurs bibliophiles attendent et souhaitent ardemment, l'édition originale du Cid, de Corneille, 1637, in-4º; l'édition originale de Sganarelle, de Molière, 1660, in-12, et l'édition originale des Plaideurs, de Racine, 1669, in-12. Leur prix serait certainement trois ou quatre fois plus élevé que celui des autres. J'ai été assez heureux pour découvrir un exemplaire de l'édition originale des Femmes sçavantes, de Molière, daté de 1672, tandis que ceux que l'on connaît sont datés de 1673. Ce doit être là un livre très précieux.

Les éditions collectives de Corneille, datées de 1644 à 1664, ont encore beaucoup d'intérêt; quelques-unes des premières sont cotées fort cher et sont très recherchées. Il en est de même des réunions d'œuvres de Molière, portant une des dates de 1666, 1673, 1674, 1679, 1682, et des œuvres réunies de Racine datées de 1675 à 1697. Cette édition de 1697 du grand tragique fut encore revue par lui et on n'en donna plus d'autre de son vivant. Les Pensées de Pascal, 1670, in-12, et les Lettres d'un provincial, 1657, in-4º, les Réflexions ou sentences et maximes morales, de La Rochefoucauld, 1665, et les Caractères, de La Bruyère, 1688, sont encore assez chers.

Les premières éditions séparées ou collectives des autres classiques que nous avons cités plus haut, sont également recherchées, et il est utile de les avoir, surtout les pièces de Regnard qui sont restées au répertoire. Le Joueur est très rare.

Quand je vous engage à acheter les éditions princeps des grands écrivains du XVIIe siècle, je dois vous paraître bien exclusif. Aussi suis-je d'avis d'étendre ce conseil à tous les auteurs qui ont acquis, par leur génie ou leur talent, le droit d'immortalité; et afin de ne pas vous condamner à les posséder tous indistinctement, il faut vous laisser le soin de choisir ceux dont les livres vous procurent le plus de satisfaction. Les goûts des bibliophiles sont si différents, comme les tempéraments et les caractères, et disons-le, si variables même chez chacun, suivant les dispositions du moment et la mode du jour, que ce serait une grande présomption d'espérer de les influencer. Et je ne vous excepte pas de la loi générale, mon ami.

Cependant,—je suis incorrigible dans mes avis, mais c'est votre faute,—j'aimerais à voir entrer chez vous peu à peu des éditions originales de quelques-uns des ouvrages ou des pièces de Le Sage, Montesquieu, Voltaire, J.-B. Rousseau, Marivaux, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, sans toutefois vous attacher à former des collections complètes de leurs œuvres, ce qui deviendrait fastidieux, et serait d'ailleurs presque impossible.

Le Diable boiteux, édition de 1707, 1 volume in-12, Gil-Blas, publié en trois parties, dans l'espace de vingt années, savoir 2 volumes en 1715, 1 volume en 1724 et le quatrième volume en 1735, sont des ouvrages fort intéressants à posséder, mais d'une grande rareté, de même que la fameuse comédie Turcaret, le chef-d'œuvre théâtral de Le Sage. Parmi les ouvrages de Montesquieu, achetez donc les Considérations sur la Grandeur des Romains et leur décadence, 1734, 1 volume in-12; l'Esprit des loix (sic), 1748, 2 volumes in-4º, et les Lettres persanes, d'Amsterdam 1721, 2 volumes petit in-12. Achetez Manon Lescaut de 1731, ou de 1753. Choisissez les meilleures pièces de Marivaux, quelques-uns des plus remarquables ouvrages de Voltaire et de J.-J. Rousseau, mais surtout pas toutes les œuvres de ces deux derniers, à moins que vous ayez d'énormes vides à remplir dans vos armoires et je ne crois pas que vous soyez dans ce cas.

Les éditions admirables qui en ont été données de 1785 à 1789 pour Voltaire, et de 1793 à 1800 pour J.-J. Rousseau, ont malheureusement l'inconvénient d'encombrer à elles seules un ou plusieurs rayons de bibliothèques, ou d'être en grand format, et nos petits appartements modernes ne sont pas faits pour recevoir de pareilles collections.

N'oubliez pas d'acquérir la jolie édition originale de Paul et Virginie, datée de 1789, et surtout choisissez un exemplaire en papier vélin, contenant les 4 figures charmantes de Moreau le jeune et de J. Vernet, épreuves avant la lettre. Vous le payerez cher certainement, de 1,500 à 2,000 francs, mais c'est si rare! Si vous ne tenez pas aux épreuves avant lettre, vous pourrez avoir le même livre pour 100 francs, en reliure ordinaire. Voyez la différence, pour une ou deux lignes d'impression en plus ou en moins! C'est là le cas de faire remarquer que les épreuves avant lettre sont toujours beaucoup plus belles et, d'ailleurs, elles se trouvent si rarement, que les amateurs se les disputent à outrance; de là leur prix élevé.

Il a été publié par Didot et l'éditeur Bleuet, à la fin du siècle dernier, une série de jolis volumes semblables comme format à Paul et Virginie, et également illustrés de gracieuses vignettes. Ces petits livres, vrais trésors de typographie et d'art, sont cotés aujourd'hui très cher, lorsque les exemplaires sont en grand papier vélin, et contiennent des figures avant lettre, surtout des eaux-fortes, c'est-à-dire le premier état de morsure de l'acide sur la planche, avant le modelé au burin. En général, sauf pour un ou deux, le texte de ces petits ouvrages n'a guère d'intérêt et ne justifie nullement l'exagération de prix que ces livres ont atteinte. Sauf Manon Lescaut, qui est dans toutes les éditions et toujours un admirable ouvrage, et les Voyages de Gulliver, les autres ne signifient presque rien. C'est, par exemple, Ollivier, de Cazotte, Zélomir et Primerose, de Morel de Vindé, Le Temple de Gnide, de Montesquieu, Œuvres choisies de Mme Deshoulières, Télémaque, etc...... Le principal mérite de ces livres consiste dans la grâce des illustrations et dans la belle typographie.

On pourrait en dire autant de beaucoup d'ouvrages ornés de figures, du XVIIIe siècle, banalités ou rapsodies, en vers ou en prose, fadeurs érotiques, de Dorat, Piis, Imbert, Berquin, et autres écrivassiers en pourpoint brodé et en coiffures à ramage, dont les volumes n'ont d'autre mérite que d'avoir été illustrés de ravissantes gravures, art aussi faux que la poésie du temps, mais plein de charme et d'élégance raffinée.

C'est la possession de ces volumes qui a souvent excité les amateurs à faire des folies, et, si l'on peut appliquer ici l'expression toute neuve et fort à la mode, c'est pour ces objets dont la vue flatte encore plus les sens que la lecture n'affadit l'esprit,—car on ne les lit guère, heureusement,—que nos bibliophiles contemporains subissent les accès d'une sorte de névrose, hier encore à l'état aigu, aujourd'hui déjà presque à l'état chronique.

Dieu me garde de censurer ici ce goût du joli et du maniéré, qui ne manque pas de renaître aux périodes de décadence des siècles ou des sociétés. Je sais que ma voix ne trouverait pas d'écho. Mais je n'aime pas les livres nuls, illustrés à si grands frais, et j'avoue comprendre mieux la manie des iconophiles, qui recherchent les gravures tirées à part, c'est-à-dire vierges de ces textes insipides; car ils ont au moins la certitude d'avoir de meilleures épreuves, et de pouvoir les loger dans un album qui tient moins de place que ces volumineux recueils de platitudes.

J'admets, pour un bibliophile, l'acquisition de livres comme les Œuvres de Molière, illustrées par Boucher, en 1734, ou par Moreau, en 1773; les Fables de La Fontaine, avec nombreuses gravures d'après Oudry, 1755, quoique le grand format in-folio de ces quatre derniers volumes soit bien incommode; les Contes de La Fontaine, avec dessins d'Eisen, 1762, édition des Fermiers généraux; les Métamorphoses d'Ovide, traduction de l'abbé Banier, 1767 à 1771, avec de charmantes gravures d'après les gracieux maîtres de l'époque; le Décameron de Boccace, de 1757, orné de 110 jolies figures, d'après Gravelot, Eisen, Boucher, etc...; les Baisers (de Dorat), 1770, seulement pour les jolies vignettes d'Eisen.... mais j'avoue que peu d'autres livres de cette époque me séduiraient. Je les laisse aux amateurs de gravures, dont je comprends jusqu'à un certain point l'engouement, eu égard à la légèreté de nos mœurs actuelles, qui me paraissent ressembler singulièrement à celles de la même période du siècle dernier.

Vous le voyez, mon ami, j'exprime ici des idées toutes personnelles et je ne vous donne aucun conseil, persuadé qu'il est impossible de tracer au bibliophile une ligne de conduite, pour le guider à travers une époque qui n'eut elle-même d'autre règle que les plaisirs, d'autres principes que la volupté et la galanterie sensuelles.

Après la Révolution on publia très peu de livres de luxe. Je ne veux pas cependant omettre de vous signaler les Contes de La Fontaine, édition de 1795, en 2 volumes, grand in-4º, qui ne fut malheureusement pas terminée, quoiqu'elle contienne déjà 20 superbes gravures achevées, d'après Fragonard, Mallet et Touzé. Cette édition, qui devait contenir 80 gravures, eût été l'un des chefs-d'œuvre de typographie et d'art du XVIIIe siècle. Le texte seul est complet. Il faut tâcher d'y joindre les épreuves, très rares d'ailleurs, de plusieurs autres planches qui restèrent à l'état d'ébauche.

Cinquante-sept dessins originaux de Fragonard, faits pour ce livre, sont entre les mains de M. Eug. Paillet, qui a eu, d'accord avec M. Rouquette, libraire, la bonne idée de les faire graver à l'eau-forte par un artiste de mérite, A.-P. Martial. Vous pourrez compléter à peu près l'édition de 1795 en y joignant les deux premiers états de ces belles eaux-fortes.


VII

OUS voici arrivés à la littérature du XIXe siècle et à la littérature contemporaine. Il me serait plus facile de vous donner ici des conseils, mais je suis persuadé que vous en avez moins besoin que jamais. Nos grands écrivains modernes, soit les romantiques, soit les idéalistes, soit les réalistes, ou les naturalistes, sont assez connus de vous, pour que vous puissiez choisir, parmi leurs œuvres, celles qui sont dignes de votre bibliothèque. Il reste à prendre une décision entre les éditions, souvent nombreuses, qui ont été faites du même livre, et c'est là que le goût du bibliophile a lieu de s'exercer. Je vais essayer de vous guider.

Fidèle à mon principe, je vous engage à recueillir, quand vous les trouverez à des prix raisonnables, les premières éditions des ouvrages ou recueils séparés de nos meilleurs poètes, comme par exemple, les Méditations, de Lamartine, publiées en 1820, aux frais d'un ami, Eug. Genoude, tant le jeune poète éprouva d'abord de difficultés à trouver un éditeur. Ce livre est fort recherché et très cher, de 200 à 300 francs; les Harmonies, 1830, 2 volumes in-8º; les Recueillements, 1839, 2 volumes in-8º; Jocelyn, 1836, 2 volumes in-8º; les Odes de Victor Hugo, parues en 1822, en petit format in-18 très modeste, format que le poète ne tarda pas à changer pour ses autres livres; les Nouvelles Odes, 1825, in-18; les Odes et Ballades, 1826, réunies en 1 volume in-18, contenant l'édition originale des Ballades; les Orientales, 1829, 1 volume in-8º; les Feuilles d'automne, 1832, 1 volume in-8º; ce sont là les plus rares de ses recueils de poésies. Achetez aussi les Chants du crépuscule, 1835, in-8º; les Voix intérieures, 1837, in-8º; les Rayons et les Ombres, 1840, in-8º; toutes ses pièces de théâtre que vous pourrez trouver en premières éditions, et surtout: Le Roi s'amuse, 1832; Marion de Lorme, 1831; Lucrèce Borgia, 1833; Ruy Blas, 1838; Hernani, 1830; et les Burgraves, 1843, ce drame superbe et grandiose qui, pour n'être pas facilement jouable à cause du manque de mise en scène, n'en est pas moins l'un des plus beaux poèmes dramatiques de Victor Hugo. Les autres pièces ont moins d'importance; cependant, Angelo, 1834, est d'une grande rareté; Marie Tudor, 1833, est encore difficile à trouver. Quelques-unes de ces pièces ont de curieux frontispices, gravés à l'eau-forte par Célestin Nanteuil, le dessinateur ultra-romantique, qui accentua encore par la verve de son crayon les étrangetés contenues dans plusieurs livres de cette grande école. N'oubliez pas Notre-Dame de Paris, 1831, 2 volumes in-8º, dont un exemplaire a atteint jusqu'à 1,650 francs. Mais surtout ne payez pas ce prix-là; malgré le mérite de l'ouvrage et la rareté de l'édition, ce serait une folie insigne. J'en connais un exemplaire précieux, appartenant à M. Lortic, dans lequel se trouvent des corrections autographes de Victor Hugo, avec sa signature. C'est d'un grand intérêt.

Si vous partagez mon admiration pour le talent d'Alfred de Musset, achetez les premières éditions de ses recueils séparés, soit en vers, soit en prose: Contes d'Espagne et d'Italie, son premier volume de vers, publié en 1830, in-8º; Un spectacle dans un fauteuil, vers, 1 volume daté de 1833, et prose, 2 volumes à la date de 1834; la Confession d'un enfant du siècle, 1836, 2 volumes in-8º; les deux Maîtresses, et Frédéric et Bernerette, parus ensemble en 1840, chez Dumont, et formant 2 volumes in-8º. Tous ces ouvrages ou recueils sont fort recherchés en première édition et se vendent cher, en moyenne 100 à 150 francs le volume, à l'heure qu'il est. Si vous ne tenez pas à payer ces prix, vous pourriez vous contenter des premières éditions de format in-12, publiées par Charpentier, lesquelles sont bien imprimées, et très jolies dans leur simplicité. Dans tous les cas, il est bon d'acquérir aussi les comédies séparées, formant 11 pièces également publiées par Charpentier, et qui donnent le texte légèrement modifié des représentations. Un volume qu'il faut encore avoir, si l'on veut compléter les œuvres en prose, c'est celui qui est intitulé Nouvelles, par Alfred et Paul de Musset, dans lequel on trouve: Pierre et Camille, et le Secret de Javotte, en première édition.

A propos d'Alfred de Musset, et pour compléter les éditions originales de ses œuvres, je pourrais vous engager à acheter sa première publication, faite au sortir du collège, à dix-huit ans, l'Anglais mangeur d'opium, paru en 1828, chez Mame et Delaunay-Vallée, 1 volume in-12; simple traduction, signée seulement de ses initiales. Mais, outre que ce volume est fort rare et coûte 150 à 200 francs au moins, il est bien peu intéressant, et je ne vous le signale que dans le cas où votre passion pour le «poète de la jeunesse» devenant du fanatisme, vous voudriez accaparer tout ce qu'il a écrit.

J'allais oublier de vous recommander la plus belle édition des œuvres de Musset, publiée pour les amis du poète, chez Charpentier, en 1865-1866, avec une notice biographique du frère de l'auteur. Cette édition imprimée sur papier de Hollande grand in-8º, contient de jolies illustrations par Bida, tirées sur papier de Chine. Elle n'est point tout à fait complète, et on a signalé quelques omissions; mais elle offre l'avantage de pouvoir contenir des gravures assez grandes et les amateurs de livres illustrés la recherchent pour ce motif. Si vous vous décidez à lui donner la préférence sur les autres, je vous conseillerai d'y joindre les belles illustrations à l'eau-forte de Ad. Lalauze, d'après les aquarelles de Eugène Lami, que publie en ce moment la librairie Morgand. Ces compositions ont peut-être sur celles de Bida l'avantage d'avoir été faites à l'époque même de l'apparition des différents volumes du poète, et de rendre mieux, d'une façon plus véridique, certaines scènes qu'il est difficile de reconstituer à quarante ans d'intervalle. Les costumes sont aussi ceux du moment, et cela a bien son importance. Eugène Lami a été un contemporain et un familier de Musset; il a pu quelquefois s'inspirer des idées mêmes du poète, d'après sa conversation, et bien comprendre à son contact ce qu'un autre artiste eût peut-être compris différemment plus tard. Le graveur Ad. Lalauze a su aussi tirer un bon parti de ces aquarelles, souvent peu finies et par cela même assez difficiles à interpréter.

J'aimerais à vous voir acquérir plusieurs des ouvrages d'Alfred de Vigny, toujours en éditions originales, par exemple: Cinq-Mars, 2 volumes in-8º, 1826; Servitude et Grandeur militaires, 1 volume in-8º, 1835; Stello, 1 vol. in-8º, avec 3 vignettes sur bois de T. Johannot, 1832; ses différents recueils de poésies, et surtout ses pièces de théâtre, la Maréchale d'Ancre, 1831; Chatterton, 1835; le More de Venise, 1829, toutes de format in-8º.

On recherche en ce moment les ouvrages de Stendhal (Henry Beyle); je comprends qu'on achète le Rouge et le Noir, un de ses plus beaux romans, 1831, 2 volumes in-8º; La Chartreuse de Parme, et l'Abbesse de Castro; les autres livres de ce grand écrivain sceptique me séduiraient moins. Pourtant son ouvrage, De l'Amour, paru en 1822, en 2 volumes in-12, m'a vivement intéressé. Un pareil livre, si hardi et si froidement réaliste, dut faire sensation au milieu de la littérature plate, fade ou mystique de ce moment de transition, où l'école qui se prétendait issue de nos grands classiques était à l'agonie, et où le romantisme était encore au berceau.

Quoique les différents ouvrages d'Alexandre Dumas aient d'abord été imprimés comme volumes de cabinets de lectures, sur papier médiocre, il est intéressant d'avoir ses principaux romans et ses meilleures pièces. On connaît peu son volume de début en prose: Nouvelles contemporaines, petit in-12, paru en 1826; il est d'ailleurs très rare. Henri III et sa cour, 1829, in-8º; Angèle, 1834, in-8º; Antony, 1831, in-8º; Catherine Howard, 1834, in-8º; Térésa, 1832, in-8º; sont ses pièces les plus recherchées.

Achetez les Iambes, d'Auguste Barbier, publiés chez Urbain Canel et Ad. Guyot, en 1830, in-8º. Ce livre puissant et viril est le seul du poète qui mérite d'entrer dans une bibliothèque bien composée. La première édition est recherchée.

Choisissez quelques volumes de Théophile Gautier, ce grand artiste ciseleur en poésie et en phraséologie, ce «parfait magicien ès langue française», comme l'appelait Baudelaire. Si je ne consultais que mon goût personnel, je vous dirais de commencer par acquérir non pas ses premières œuvres, mais l'un de ses recueils de poésie les plus récents, Émaux et Camées, un vrai chef-d'œuvre à tous les points de vue. La première édition, publiée en 1852, chez Eugène Didier, est un petit bijou typographique, sorti de l'imprimerie de Simon Raçon. Quelques années après, en 1858, les éditeurs Poulet-Malassis et de Broise réimprimèrent ce beau livre augmenté de plusieurs pièces. Leur édition, recherchée aujourd'hui autant que la première, est entièrement en caractères italiques, avec fleurons sur bois en tête de chaque pièce; c'est une des plus belles publications de ces intelligents imprimeurs-éditeurs.

Le premier recueil, Poésies de Théophile Gautier, paru en 1830, chez Ch. Mary, est d'une grande rareté et se vend fort cher, de même que la seconde édition de Paulin, 1833, sous le titre Albertus ou l'Ame et le Péché, titre du long poème qui termine le volume. On recherche aussi les Jeune-France, romans goguenards, 1835; la Comédie de la Mort, recueil de poèmes et poésies paru en 1838, dans le format grand in-8º; les premières éditions de ses différents autres livres, romans ou voyages; Fortunio, 1838 (très rare et l'un de ses plus intéressants romans), Une larme du diable, 1839, Tra los montes, etc., mais on s'arrache surtout les exemplaires de Mademoiselle de Maupin, 1836, 2 volumes in-8º. Dans ces derniers temps la passion des amateurs pour ce livre, lorsqu'il est broché avec les couvertures conservées, est arrivée presque à la folie.

Plusieurs exemplaires ont été vendus de 1,000 à 1,500 francs. Quoique grand admirateur du style éblouissant de Th. Gautier, de cette prose à facettes de diamants, dont le scintillement vous empêche de voir que le fond manque quelquefois, je trouve ce livre bien imparfait, toute réserve faite pour la préface, qui est un chef-d'œuvre. Je ne comprends pas qu'on le paye aussi cher. Mais allez donc parler de raisonnement à des bibliomanes, qui achètent un livre pour le seul motif qu'il est rarissime, ou encore parce que la mode l'a désigné à leur convoitise!

Si vous tenez à avoir Mademoiselle de Maupin, achetez donc la belle édition que vient de publier L. Conquet, en 2 volumes admirablement imprimés par G. Chamerot. Pour le quart du prix que vous emploieriez à acquérir l'édition originale, vous aurez un exemplaire de luxe, et je vous assure que vous serez heureux d'avoir suivi mon conseil. Vous trouverez dans cette édition une intéressante notice bio-bibliographique de M. Charles de Lovenjoul, le gentilhomme bibliophile, qui a voué à Th. Gautier, comme à Balzac et à G. Sand, une véritable admiration, laquelle n'est pas stérile puisqu'il nous donne sur ces écrivains des études remplies de documents inédits et d'aperçus nouveaux, pleins de charme.

L'édition originale du Capitaine Fracasse, parue chez Charpentier, en 1863, 2 volumes in-12, après avoir valu, pendant plusieurs années, modestement 3 fr. 50, est cotée aujourd'hui 50 ou 60 francs. C'est cher pour un livre aussi récent, mais cette fantaisie est si intéressante! Moi, j'ai acheté aussi avec plaisir la grande édition illustrée par Gustave Doré, premier tirage, de 1866.

Cela me fournit l'occasion de vous dire, mon ami, que, dans une prochaine lettre, je vous citerai un certain nombre de livres illustrés que l'on recherche maintenant et qui ont vraiment un certain mérite. Mais, auparavant, je terminerai l'énumération des principaux ouvrages de notre époque, dont les premières éditions peuvent figurer dans votre bibliothèque.


VIII

CÔTÉ ou plutôt au-dessous des maîtres que je vous ai cités, dans la première période romantique, il y eut un certain nombre d'écrivains plus ou moins extravagants, dont les bibliomanes recherchent aujourd'hui les ouvrages. Eh bien, franchement, je ne vois pas pourquoi on attache une certaine valeur à de pareils volumes. Je comprends, par exemple, qu'on achète le Sylphe, poésies de Dovalle, publié en 1830, avec une préface pleine de sentiment, de Victor Hugo, le Reliquiæ, de G. Farcy, paru aussi en 1830; ces deux recueils de jeunes poètes, morts violemment, avant d'avoir donné la mesure de leur réelle valeur, sont en même temps des œuvres de talent et des reliques. Mais il ne faut pas encombrer vos rayons de la littérature de bousingot, selon l'expression même des écrivains en question, de ces livres bizarres qui furent à la mode pendant une dizaine d'années, de 1830 à 1840 environ.

Nous arrivons immédiatement à la seconde période, qui donna des écrivains de haute valeur comme Mérimée, Sainte-Beuve, de Balzac, Alexandre Dumas, George Sand, Jules Sandeau, Méry, Gérard de Nerval, etc., et nous conduisit à l'école réaliste moderne, laquelle a déjà produit des œuvres d'un réel mérite, mais nous conduira elle-même, où?... Nous ne pouvons le prévoir.

Parmi tant d'œuvres pleines de talent, vous n'avez plus qu'à choisir, mon ami. Consultez vos préférences et votre goût; vous pourrez encore, même en vous montrant difficile, garnir deux ou trois rayons de votre bibliothèque, en prenant des éditions originales d'ouvrages de choix. En procédant à peu près par ordre chronologique, vous pourriez acheter, par exemple, de Mérimée, ce beau roman historique qui a pour titre: 1572, Chronique du temps de Charles IX, daté de 1829, in-8º; le Théâtre de Clara Gazul, 1825, in-8º; la Jacquerie, scènes féodales, 1828, in-8º; le charmant recueil de nouvelles intitulé Mosaïque, 1833, in-8º, petites pièces de genres variés, dans lesquelles l'auteur a donné d'un coup l'échantillon des différentes faces de son talent. De notre grand Balzac, vous ne manquerez pas d'acquérir la Physiologie du mariage, 2 volumes in-8º, parus en 1830; les Contes drolatiques, ce petit chef-d'œuvre de haut goût et de style archaïque, qu'on croirait extrait du fameux recueil du XVe siècle, intitulé les Cent Nouvelles nouvelles, ou encore des œuvres les plus amusantes d'un conteur du moyen âge. (Un exemplaire broché de ces 3 volumes parus en 1832, 1833, 1837, vaut aujourd'hui environ 300 francs.) N'oubliez pas ce chef-d'œuvre de pureté et de sentiment élevé, le Lys dans la vallée, 1836, 2 volumes in-8º; Eugénie Grandet, 1834, premier volume des Scènes de la vie de province, 1 volume in-8º, ce roman qui est l'une des œuvres les plus vraies et aussi les plus délicates de Balzac; le Père Goriot, 1835, 1 volume in-8º; la Peau de chagrin, 1831, 2 volumes in-8º; et quelques autres livres du grand romancier, qui se vendent moins cher et qu'on trouve plus facilement. A moins que vous ne préfériez acheter d'un coup toutes les œuvres de Balzac, et, dans ce cas, je vous conseillerais la belle édition illustrée, publiée ainsi: d'abord 17 volumes in-8º par Furne et Dubochet, 1843-1845, et ensuite pour les 3 derniers volumes, par Houssiaux, en 1855; vous aurez là le premier tirage des gravures et, par conséquent, de bonnes épreuves. La grande édition en 23 volumes in-8º, donnée, dans ces dernières années, par la maison Calmann Lévy, est peut-être encore préférable au point de vue du texte, qui est plus complet. Cette édition contient des écrits inédits, mais elle n'a pas de figures.

Je ne vous conseillerai pas d'avoir toutes les œuvres de George Sand, mais achetez ses premiers livres: Indiana, 1832, 2 volumes in-8º; Lélia, 1833, 2 volumes in-8º; Valentine, 1832, 2 volumes in-8º; Jacques, 1834, in-8º; et le roman, célèbre à cause d'une liaison presque aussi éphémère que la collaboration d'où il sortit, Rose et Blanche, 1831, 5 volumes in-12, qui fut signé J. Sand, pseudonyme aussitôt abandonné; toutefois, je vous préviens que ce dernier est rarissime et que vous aurez de la peine à vous le procurer. A côté de ces ouvrages et de ceux que votre goût vous y fera joindre, placez les Lettres d'un voyageur, 1837, 2 volumes in-8º, très intéressants sur la littérature et les arts de l'époque, et sur les relations de G. Sand. Ne manquez pas d'acquérir les volumes de la charmante Correspondance de George Sand, actuellement en cours de publication à la librairie Calmann Lévy.

Parmi les livres de Jules Sandeau, Mademoiselle de la Seiglière, 1848, 2 volumes in-8º; Sacs et Parchemins, 1851, 2 volumes in-8º; la Chasse au roman, 1849, 2 volumes in-8º; le Docteur Herbeau, 1841, 2 volumes in-8º, sont des volumes intéressants à acquérir, surtout si l'on choisit des exemplaires sur papier vélin fort, dont il n'a été tiré qu'un petit nombre.

Les 3 volumes de poésies de Sainte-Beuve, Vie, pensées et poésies de Joseph Delorme, 1829, in-16, les Consolations, 1830, in-16, et les Pensées d'août, 1837, in-12, méritent une place sur vos rayons. Je ne dis rien de Volupté, 1834, 2 volumes in-8º, sorte de roman philosophico-mystique dans lequel on trouve de belles pages, mais dont l'ensemble manque d'intérêt. Vous devez avoir les ouvrages de critique du célèbre écrivain, aussi je ne vous en parle pas.

On paye déjà cher les premiers livres d'Alexandre Dumas fils, surtout les Péchés de Jeunesse, seul recueil de poésies qu'il ait publié, paru en 1847, in-8º, et la Dame aux Camélias, son meilleur roman, 1848, 2 volumes in-8º. Le premier n'eut aucun succès; dans une lettre de l'auteur, que je possède, il avoue qu'il se vendit au plus 14 exemplaires. Je ne sais si l'édition fut tirée à petit nombre, ou si elle passa plus tard en grande partie chez les marchands de tabac; dans tous les cas, on la rencontre rarement.

Plusieurs volumes d'écrivains tout à fait modernes, romans, poésies ou pièces de théâtre, ont déjà acquis une certaine valeur. De ce nombre sont le Roman d'un jeune homme pauvre, d'Octave Feuillet; les Scènes de la bohème, 1851, de Henri Murger, dont le titre fut de suite modifié et quelques chapitres furent changés dans les éditions suivantes; les Fleurs du mal, de Charles Baudelaire, édition de Poulet-Malassis, 1858, qui contient plusieurs pièces retranchées par ordre dans les éditions suivantes; il existe de rares exemplaires tirés sur papier de Hollande; Madame Bovary, le célèbre roman naturaliste de Gustave Flaubert, qui, malgré son mérite incontestable, n'eut guère d'autre succès, à son apparition, que la curiosité soulevée par le procès auquel il donna lieu. Ce livre, dont la première édition est de 1857, chez Michel Lévy, en 2 volumes in-12, à 1 franc, est maintenant fort recherché, et l'édition originale se paie 50 à 60 francs. Quelques exemplaires, beaucoup plus chers encore, sont imprimés sur papier vélin fort, en un volume, avec un seul titre.

On commence à rechercher plusieurs ouvrages de contemporains, comme les Odes funambulesques, de Théodore de Banville, 1857, édition de Poulet-Malassis, très jolie; les Vignes folles, d'Albert Glatigny, beau volume in-8º, paru en 1860; quelques livres d'Alphonse Daudet, surtout Fromont jeune et Risler aîné, 1874, in-12, et le Petit Chose, 1868, in-12. On estime, sans les payer encore très cher, quelques ouvrages de Champfleury, Charles Monselet, Alfred Delvau (ceux de ce dernier se vendent surtout pour les jolies eaux-fortes qui y sont jointes), et des volumes presque tout récents, comme ceux de Ludovic Halévy, qui font prime dès le jour de leur publication. Deux ou trois romans d'Émile Zola ont déjà acquis aussi une plus-value. Tous ces livres peuvent ne pas être considérés, quant à présent, comme des objets d'amateur; mais comme ils ne coûtent pas cher, recueillez ceux qui vous plairont, et toujours en premières éditions; plus tard, lorsque vous les verrez cotés à des prix beaucoup plus élevés, vous serez content de les posséder.

D'ailleurs ce sont là en général des ouvrages bien écrits, intéressants; et quand même ils cesseraient d'obtenir les faveurs des bibliophiles, ils n'en mériteraient pas moins d'être conservés par vous, qui avez le bon esprit de faire passer le mérite littéraire d'un livre avant tout autre.

Ne faites pas comme un bibliomane de ma connaissance, qui ne voulait jamais acheter que les livres «en hausse» (c'était son expression). Il était toujours pris d'un désir effréné de posséder les volumes qui, dédaignés hier, étaient maintenant en vogue. De sorte que ses acquisitions étaient généralement faites aux prix les plus élevés. Et comme les volumes ainsi achetés lui déplaisaient aussitôt que les amateurs ses confrères venaient à les délaisser pour de nouveaux favoris, il se débarrassait invariablement des avant-derniers élus, et cela naturellement à des conditions de prix très onéreuses.

Non seulement il ne faisait pas ce que les spéculateurs appellent si élégamment «de bonnes affaires», mais encore il m'a avoué n'avoir jamais eu une vraie satisfaction. Oh! mon ami, méditez cela!

En résumé, si vous rencontrez les ouvrages que je vous ai signalés, achetez-les à des prix raisonnables: mais, de grâce, ne suivez aucunement la mode et n'attendez pas qu'elle vous ait désigné des volumes pour les acquérir, car vous les payerez, dans ce cas, toujours plus qu'ils ne valent.


IX

ES observations seraient incomplètes si je ne vous signalais pas les ouvrages illustrés de gravures, parus depuis 1835 environ jusqu'à présent, qui font maintenant les délices de beaucoup d'amateurs nouveaux. J'avoue que moi-même je ne déteste pas ces livres, dont les illustrations sont pourtant inférieures à celles des ouvrages du XVIIIe siècle, mais dont le texte est en général plus intéressant que celui des susdits ouvrages. Toutefois, je me déclare très difficile; je ne voudrais faire entrer dans ma bibliothèque que les meilleurs.

L'un des premiers et aussi l'un des plus beaux, Paul et Virginie, édition de Curmer, 1838, grand in-8º, est maintenant fort recherché, et c'est justice; il est orné d'un grand nombre de jolies vignettes sur bois dans le texte et hors texte, et de quelques gravures sur acier. Les Contes de Perrault, du même éditeur, superbe édition, entièrement gravée, publiée en 1843, grand in-8º, se vendent plus cher encore et sont d'une grande rareté. Des exemplaires brochés se sont vendus jusqu'à 500 francs.

Un grand volume qu'on recherche beaucoup aujourd'hui, après l'avoir dédaigné, c'est le Journal de l'expédition des Portes de fer, ouvrage rédigé par Charles Nodier, pour le duc d'Orléans et sur les notes de ce prince, avec d'intéressantes vignettes d'après Raffet; ce volume très grand in-8º, paru en 1844, vaut aujourd'hui de 400 à 500 francs. S'il vous arrivait, par un grand hasard, de rencontrer un exemplaire imprimé entièrement sur papier de Chine, oh! vous pourriez le couvrir d'or! On n'en connaît jusqu'ici que trois ou quatre, entre autres celui d'un de nos plus sympathiques amis des livres, M. Ferdinand Gauthier. Celui-là doit être, d'ailleurs, l'exemplaire du duc d'Orléans, car au milieu des plats de la reliure de Simier, relieur du roi, sont gravées les initiales F. F. O. (Ferdinand-François d'Orléans), surmontées d'une couronne fermée. Un autre, broché, a été découvert dernièrement par M. Jules Brivois, l'auteur de la Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle, un chercheur intelligent et infatigable, qui méritait vraiment de le posséder après l'avoir si bien décrit!

Viennent ensuite les Chants et chansons populaires de la France, beau recueil publié par H. Delloye, en 1843, formant 3 volumes très grand in-8º. Le texte des chansons est gravé au milieu d'encadrements formés de nombreux dessins représentant les différentes scènes; en regard est la musique, aussi gravée, et l'histoire de chaque chanson est imprimée sur un feuillet à part. Si vous trouvez ce bel ouvrage broché, avec ses couvertures imprimées en or et en couleurs, sur lesquelles on voit de fort jolies vignettes, vous ne risquez rien de le payer 500 à 600 francs; assurez-vous toutefois que l'exemplaire soit entièrement de premier tirage, et pour cela voyez si au bas de la musique de chaque chanson se trouve la mention: Imprimerie de Félix Locquin, etc.; tout autre nom d'imprimeur indique une réimpression.

Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo, édition de 1844, illustrée de nombreuses figures sur bois et sur acier, grand-in-8º, est encore un beau livre qu'il ne faut pas manquer d'avoir; on le cote aussi très cher, lorsque l'exemplaire est de premier tirage et broché, avec la couverture imprimée.

Un livre intéressant à posséder, et qui cependant se vendit mal d'abord, la Peau de chagrin, par H. de Balzac, édition de 1838, est un charmant volume, fort recherché aujourd'hui; il est orné de 100 jolies vignettes, finement gravées sur acier et tirées avec soin dans le texte sur des blancs réservés, ce qui était difficile et double le mérite du livre au point de vue typographique.

Les différentes éditions illustrées des Chansons de Béranger ont de la valeur, lorsque les épreuves des figures sont avant la lettre. Mais celle de Perrotin, sous le titre d'Œuvres complètes, parue en 1847, en 2 volumes in-8º, ornée de 53 belles gravures sur acier, d'une finesse admirable, exécutées sur de fort jolis dessins de A. de Lemud, Charlet, Daubigny, Raffet, Sandoz et autres, est particulièrement recherchée. Les exemplaires, très rares, dont les épreuves sont tirées sur papier de Chine, avant la lettre, valent aujourd'hui de 1,000 à 1,500 francs. Si vous achetez ce beau livre, vous pouvez y joindre les Dernières Chansons, de 1857, en 1 volume, et Ma biographie, de 1860, 1 volume, avec 22 nouvelles gravures des mêmes artistes, plus une photographie, publiées après coup pour y être jointes, savoir: 14 pour le premier de ces volumes, et 8 plus la photographie pour le second. Les éditions illustrées par Henri Monnier, et aussi celle qui contient de petites vignettes sur acier, sous la date de 1833 et 1834, sont encore très estimées.

J'aime beaucoup un volume plus modeste que ceux-là, le Livre des orateurs, par Cormenin, édition de 1842, portant le titre de onzième, ornée de 27 portraits sur acier; vous connaissez ce texte plein d'esprit, de malice et de bon sens; les portraits, qui sont bien gravés, ont aussi leur intérêt.

Dans le genre satirique, tâchez donc de trouver le Musée Dantan, recueil de 100 charges fort amusantes, faites sur les célébrités de l'époque, paru en 1839, chez Delloye. Ce volume est rare.

Ai-je besoin de vous recommander les principaux ouvrages illustrés par Grandville? Surtout le fameux recueil in-4º, les Métamorphoses du jour, de 1829, et l'édition des mêmes dessins reportés sur bois, parue en 1842, in-8º; les Animaux peints par eux-mêmes, 1842; les Fables de La Fontaine, 1838, 2 volumes in-8º, avec le complément de 120 gravures, paru en 1840; les Voyages de Gulliver, 2 volumes, 1838; les Petites Misères de la vie humaine, 1 volume, de 1843; Cent Proverbes, 1845; enfin plusieurs autres livres illustrés par le même artiste, et dont je laisse à votre goût le soin de décider l'acquisition.

Dans l'année 1843, parut en livraisons un charmant recueil de contes illustrés, que je vous engage beaucoup à faire entrer dans votre bibliothèque: c'est la Pléiade, ballades, fabliaux, nouvelles et légendes, volume in-8º illustré de jolies vignettes à l'eau-forte et de gravures sur bois, d'après Ch. Jacque, Gavarni, Jeanron, etc. Mais vous serez obligé de le payer cher, 250 à 300 francs, s'il est broché, avec couverture conservée.

Un ouvrage des plus intéressants et qu'il ne faut pas manquer d'acquérir, c'est le recueil ayant pour titre les Français peints par eux-mêmes, 9 volumes grand in-8º, publiés par Curmer en 1841 et 1842, y compris le volume intitulé le Prisme, qui en fait nécessairement partie. Outre les études humoristiques fort nombreuses, dues à nos principaux écrivains, Balzac, Ch. Nodier, Léon Gozlan, J. Janin, Alph. Karr, Cormenin, Fréd. Soulié, Pétrus Borel, etc., vous y trouverez des types dessinés avec verve et esprit, par des artistes de premier ordre, tels que: Meissonier, Gavarni, Grandville, Daumier, Charlet, Daubigny, Français, Tony Johannot, Bertall, etc. Choisissez de préférence un des exemplaires dont les gravures sont coloriées, et parmi ceux-là distinguez encore un des anciens, car il en existe un grand nombre dont le coloris plus récent est détestable. Je m'en rapporte à votre goût pour cela, vous les reconnaîtrez certainement.

La différence est tellement grande entre les deux sortes d'exemplaires, que l'œil du vrai amateur ne s'y trompe pas. Le premier coloris fut fait très habilement, par des mains exercées, bien exactement entre les lignes du dessin, et au moyen de couleurs très fines; tandis que plus tard, pour écouler les exemplaires restés en magasin, on employa à la hâte des barbouilleurs quelconques; et les couleurs, souvent maladroitement placées, sont aussi bien plus criardes. Tâchez de recueillir en même temps toutes les couvertures des livraisons; vous y verrez des notes, des renseignements curieux et une correspondance intéressante.

N'oubliez pas d'avoir le Diable à Paris, Paris et les Parisiens, Mœurs et Coutumes, Caractères et Portraits, curieux et bel ouvrage entièrement illustré par Gavarni et Bertall. Le texte se compose d'articles pleins d'esprit et d'originalité, fournis par un grand nombre d'écrivains, comme George Sand, Balzac, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Alphonse Karr, Théophile Gautier, Eugène Sue, Octave Feuillet, Henri Monnier, Léon Gozlan, Jules Janin, P.-J. Stahl, Arsène Houssaye, etc. L'ouvrage forme 2 volumes grand in-8º, publiés chez J. Hetzel, le premier en 1845, et le deuxième en 1846; là se trouve le premier tirage des gravures, qui sont fort intéressantes.

Cela me conduit à vous conseiller l'acquisition des principaux volumes illustrés par Gavarni, ce spirituel dessinateur et écrivain, dont le talent fut peut-être le plus complet de tous ceux des artistes de notre époque. Nul au moins n'a observé l'humanité avec plus de vérité et n'a traduit ses observations avec un crayon plus fin et une plume plus mordante. Ne manquez pas d'acheter surtout les 4 volumes in-4º dans lesquels furent réunis, sous le titre d'Œuvres choisies, ses principaux dessins, au nombre de 320, parfaitement gravés sur bois. Outre les légendes spirituelles de chaque sujet, vous y trouverez des notices intéressantes par Théophile Gautier, Laurent-Jan, Lireux, Léon Gozlan et P.-J. Stahl. Tâchez de trouver aussi ses lithographies, ce qui est plus rare encore, mais présente un grand intérêt au point de vue de l'art, qui traduit là directement la pensée de l'artiste.

L'édition collective des Œuvres de Balzac (que je vous ai déjà citée ailleurs), parue de 1842 à 1848, chez Dubochet, Hetzel et Paulin, et chez Furne, en 17 volumes in-8º, est bien illustrée. Comme d'ailleurs elle est imprimée avec soin, en beaux caractères faciles à lire, je vous en conseille l'acquisition. On y voit des dessins de Tony Johannot, Meissonier, Gavarni, Henri Monnier, Bertall, Célestin Nanteuil, Gérard Séguin, Français, etc. Tous ces dessins sont fort bien gravés sur bois. Pour compléter cette édition, il faut y ajouter les tomes XVIIIe, XIXe et XXe, parus chez Houssiaux, en 1855, imprimés exprès dans le même format, avec gravures d'après les mêmes artistes. Le premier tirage de ces 20 volumes est devenu très rare.

Je vous engage à acheter les meilleurs ouvrages illustrés par Gustave Doré, surtout les Œuvres de Rabelais, édition populaire publiée par Bry, en 1854, format in-4º, à deux colonnes, et le charmant livre de Balzac, les Cent Contes drolatiques, paru en 1855; les illustrations de ce dernier en font un petit chef-d'œuvre de verve et d'originalité. L'Histoire pittoresque et caricaturale de la Sainte Russie, ce malicieux et amusant pamphlet écrit et dessiné par G. Doré, fut publié dans le même format que les Œuvres de Rabelais déjà citées. Il est digne de figurer à côté des deux premiers. Les grands ouvrages illustrés par cet artiste si fécond et si fantaisiste mériteraient bien tous d'entrer dans votre bibliothèque, mais ils sont si encombrants!... Heureusement des volumes comme l'Enfer, le Paradis et le Purgatoire, du Dante, les Fables de La Fontaine, la Bible, la Légende du Juif-Errant, les Contes de Perrault, peuvent être mis sur une table de salon, et il est toujours agréable d'en feuilleter les belles gravures.

Parmi les ouvrages intéressants de satire politique ou de satire de mœurs, ne manquez pas de chercher un bel exemplaire de cette fameuse publication qui s'appelait la Caricature morale et politique, parue de 1830 à 1835 et dans laquelle se trouvent réunies les charges les plus jolies, les plus spirituelles et les plus mordantes qui aient été dessinées à notre époque. La collection complète et en bon état de ce journal fameux vaut très cher, 700 à 800 francs au moins. C'est un beau prix, mais on trouve là les chefs-d'œuvre satiriques de nos principaux artistes, Raffet, Daumier, Grandville, Henri Monnier, Ch. Philippon, Célestin Nanteuil, V. Adam, etc.... et cela présente un grand intérêt.

Dans le même ordre d'idées, il est curieux d'avoir Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, de Louis Reybaud, belle édition de 1846, illustrée par Grandville; Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, édition pareille de 1849, illustrée par Tony Johannot; l'Assemblée nationale comique, de Lireux, illustrée par Cham, en 1850; la Revue comique, à l'usage des gens sérieux, parue de novembre 1848 à décembre 1849; les Robert-Macaire, par Daumier et Ch. Philippon, en choisissant le premier tirage colorié; la Correctionnelle, 1840, illustrée par Gavarni. Tous ces ouvrages datent d'une époque où la lithographie et la gravure sur bois furent en honneur, à juste titre d'ailleurs, car jamais de plus consciencieux artistes ne s'adonnèrent à ces deux branches aujourd'hui un peu trop négligées de l'art du dessin.

Peu de volumes contiennent des dessins de Meissonier; je vous recommande particulièrement un joli recueil presque entièrement illustré par ce maître, les Contes rémois, du comte de Chevigné, édition de 1858, qui contient le premier tirage. Les gravures sont sur bois et fort bien exécutées. Si vous pouvez trouver un exemplaire en papier de Hollande, avec figures tirées sur papier de Chine, achetez-le; mais je vous préviens qu'il vaut très cher, de 500 à 600 francs.

Bientôt devait trôner en maître et gagner rapidement les sympathies des amateurs d'estampes, comme celles des amateurs de livres, un art qui possède un très grand charme, une grande puissance d'expression: la gravure à l'eau-forte. Déjà, depuis plusieurs années, quelques essais timides avaient été tentés avec succès pour l'illustration des livres. Célestin Nanteuil et Ch. Jacque, entre autres, avaient donné de remarquables spécimens de fines gravures à l'eau-forte; mais ce fut seulement vers 1860 que la mode et le goût du jour vinrent donner raison aux artistes qui avaient fait de nouvelles tentatives en ce genre. Les différents ouvrages d'Alfred Delvau, par exemple, les Cythères parisiennes, les Heures parisiennes, les Cafés et Cabarets de Paris, les Barrières de Paris, les Dessous de Paris, etc... parus de 1865 à 1867, offraient déjà de jolies illustrations à l'eau-forte, par Gustave Courbet (qui n'a pas dû en faire beaucoup d'autres), par Félicien Rops, Bracquemond, Émile Bénassit, Émile Thérond, Léop. Flameng. Mais c'étaient là des livres de peu d'importance et que les libraires vendaient à très bon marché, quoique la valeur en ait décuplé depuis.

Les éditeurs Jouaust et Lemerre ne tardèrent pas à publier leurs intéressantes collections de livres illustrés, dont les gravures à l'eau-forte sont signées d'artistes devenus célèbres, Leloir, Ad. Lalauze, Ed. Hédouin, Laguillermie, Boilvin, Léop. Flameng, de Los Rios, Edmond Morin, Henri Pille, Worms, Giacomelli, Burnand, Delort, Mongin, Le Rat, Arcos, Monziès, etc... Dans la collection Jouaust surtout, vous trouverez quelques jolis ouvrages, vraiment réussis, tant au point de vue des gravures qu'à celui du texte. Achetez donc, par exemple, les Œuvres de Molière, illustrées par Leloir, en 8 vol. in-8º; les eaux-fortes de Léopold Flameng, exécutées sur les dessins de Louis Leloir pour cet important ouvrage, peuvent compter parmi ses meilleures. Choisissez de préférence un exemplaire imprimé sur papier de Chine; le tirage des épreuves y est meilleur et les volumes en sont moins encombrants. Je vous cite maintenant au hasard quelques livres de Jouaust qui sont encore dignes d'une bibliothèque de luxe: les Contes de Perrault, avec de gracieuses eaux-fortes de Lalauze, en 2 volumes; le Voyage sentimental, de Sterne, avec gravures à l'eau-forte d'Ed. Hédouin; le Voyage autour de ma chambre, par Xavier de Maistre, ce spirituel livre qui est le mieux réussi de la collection et qui est aussi illustré d'eaux-fortes charmantes par Ed. Hédouin; les Contes rémois, par le comte de Chevigné, avec eaux-fortes de Rajon, d'après les dessins de J. Worms; les Voyages de Gulliver, illustrés par Lalauze; Gil Blas, avec eaux-fortes de Los Rios; la Physiologie du goût, qui contient de ravissantes vignettes à l'eau-forte, par Lalauze, en tête des principaux chapitres; la Vie des dames galantes, de Brantôme, avec gravures à l'eau-forte par Boilvin, d'après les dessins d'Ed. de Beaumont, et quelques autres, selon votre goût et le genre d'ouvrages que vous aimez. Mais tâchez d'acquérir de préférence les exemplaires tirés de format in-8º sur papier Whatman ou sur papier de Chine, qui contiennent les premiers tirages avant la lettre des figures en épreuves supérieures.

Les Œuvres (choisies) de Fr. Coppée, publiées chez Lemerre, avec eaux-fortes de Boilvin, forment encore un beau livre, très désirable.

Il y a plusieurs volumes superbes à choisir dans les belles séries en divers formats publiées par la librairie et imprimerie Quantin. En général, les meilleurs et les plus dignes d'une bibliothèque d'amateur sont ceux qui ont paru en moyen ou petit format, toute question d'importance et de prix à part. La petite collection antique renferme, par exemple, des illustrations pleines d'originalité et en même temps de grâce, et la partie typographique en est très soignée. Vous avez assez de goût, mon ami, pour distinguer dans les autres séries ce qui mérite de fixer votre attention et, d'ailleurs, la place que vous avez à consacrer dans vos armoires aux ouvrages illustrés de grand format pourra influer sur votre choix. La librairie Hachette et MM. Charavay frères ont aussi publié quelques beaux volumes avec gravures.

M. Chamerot, qui s'était contenté jusqu'à présent d'imprimer pour le compte des autres des volumes exécutés toujours avec un soin particulier, et d'obtenir pour cela une médaille d'or à l'Exposition universelle de 1878, vient d'adjoindre à sa maison des salons de libraire-éditeur. Il a heureusement inauguré une série de publications qu'il prépare, en donnant une édition de luxe de la Chanson de l'Enfant, par Jean Aicard. Ce beau volume est illustré de dessins charmants de Lobrichon, Rudaux et Steinlen, gravés sur bois avec un vrai talent par L. Rousseau. C'est déjà une œuvre capitale et je vous conseille de la mettre dans votre bibliothèque, en choisissant un exemplaire sur papier du Japon. Vous y trouverez des épreuves superbes avant la lettre supérieures à celles du papier ordinaire.

Un jeune libraire, L. Conquet, a commencé de publier quelques livres illustrés, qu'on s'arrache dès leur apparition; et c'est justice, car ces volumes sont établis avec beaucoup d'intelligence, de goût et d'art. Ce sont presque toujours des réimpressions de luxe des plus intéressants ouvrages de nos auteurs modernes ou même contemporains. L'éditeur a compris que les collections de volumes du même format, ornés de la même façon, par les mêmes artistes ou les mêmes procédés, devenaient d'une monotonie désespérante. Il s'est attaché à varier le genre de ses livres, l'impression et les illustrations. Dans quelques-uns, par exemple, comme le Lion amoureux, par Frédéric Soulié, la Chartreuse de Parme, par Stendhal, il a essayé avec succès de faire revivre la fine gravure au burin qui fit les délices des bibliophiles et iconophiles d'antan, et dont le beau volume la Peau de chagrin, de Balzac, édition de 1838, montre les plus intéressants spécimens.

En rééditant le gracieux ouvrage d'André Theuriet, Sous Bois, avec de charmantes compositions de Giacomelli gravées sur bois, il a prouvé que, dans l'art du dessin et de la gravure même, aussi bien qu'en musique, il est possible de faire de l'harmonie imitative, car l'ensemble de ce volume est très beau. Il avait déjà réussi à souhait en faisant exécuter de jolies gravures sur bois, pour Mon oncle Benjamin, de Claude Tillier. Là ne s'arrêteront certainement pas les belles publications de ce jeune éditeur. Du reste, j'ai vu chez lui en préparation un livre appelé certainement à un grand succès: le Rouge et le Noir, par Stendhal. Cet ouvrage ne contiendra pas moins de 80 compositions, toutes dessinées et gravées par Dubouchet, l'artiste déjà apprécié et aimé, qui a reproduit en petit format les planches du Monument du costume au XVIIIe siècle, par Moreau.

Je vous parlerais bien de Mademoiselle de Maupin, le curieux roman de Théophile Gautier, dont L. Conquet a donné une superbe édition, que je vous ai citée déjà; mais mon cœur se serre en pensant que l'artiste chargé d'illustrer ce beau livre, Louis Leloir, vient de mourir à quarante ans à peine, sans avoir pu achever son œuvre, dont on avait déjà vu quelques charmants spécimens. Cet artiste était si sympathique, que sa disparition a causé une profonde tristesse. Je sais bien qu'un autre peintre et dessinateur de grand talent, M. Toudouze, prépare des gravures qui devront être bien intéressantes aussi pour cet ouvrage; mais la satisfaction de posséder un jour celles-ci ne me console pas du chagrin de ne voir jamais paraître celles-là.

Vous achetez tous ces livres, à mesure qu'ils paraissent, et vous choisissez des exemplaires sur papier supérieur; vous faites bien, car cela s'épuise vite, et d'ailleurs avec de tels volumes on forme, à coup sûr, une jolie bibliothèque.

Je m'intéresse moins aux réimpressions d'ouvrages anciens, antérieurs à notre siècle, et je n'aime pas du tout les reproductions d'anciennes gravures. Les fac-similés n'ont aucun mérite artistique; à peine s'ils sont utiles pour populariser certaines œuvres, trop rares pour être connues et appréciées d'après les originaux. Là, mon ami, j'ai trouvé que vous faisiez un peu fausse route, en achetant plusieurs de ces reproductions; mais ce n'est qu'une opinion toute personnelle et je laisse au temps et à l'expérience qui vous vient tout doucement le soin de vous désabuser.

L'énumération que je viens de vous faire d'un certain nombre de livres illustrés pourrait être augmentée encore, car il existe d'autres volumes de moindre importance qui méritent bien aussi de fixer l'attention. Mais il arriverait que mes lettres ne seraient plus qu'une sèche nomenclature et c'est ce que je voudrais éviter; elles sont déjà assez arides comme cela.

Vous avez un moyen de vous renseigner plus amplement. Achetez l'ouvrage intéressant et fait avec un soin remarquable, que vient de publier M. Jules Brivois, la Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle. Vous y trouverez non seulement la description minutieuse des livres en question, mais encore des appréciations très justes de leur mérite artistique et des détails anecdotiques curieux sur la publication des plus importants. Ce livre est incontestablement l'un des meilleurs ouvrages de bibliographie qui aient été faits jusqu'ici.