CHAPITRE VII
LE PAYS DE LA PEUR
—Il est curieux,—dit Morhange,—de constater combien notre expédition, si dénuée d'incidents depuis Ouargla, tend maintenant à devenir mouvementée.
Cette phrase, il la prononça comme il se relevait, après s'être agenouillé un instant sur la fosse péniblement creusée, où nous avions déposé le corps du guide, et y avoir prié.
Je ne crois pas en Dieu. Mais si jamais quelque chose peut influer sur une puissance, qu'elle soit du mal ou du bien, de la lumière ou des ténèbres, c'est la prière murmurée par un tel homme.
Deux jours durant, nous cheminâmes à travers un gigantesque chaos de roches noires, dans un paysage lunaire à force de dévastation. Rien que le bruit des pierres roulant sous le pied des chameaux, et tombant au fond des précipices, comme des détonations.
Curieuse marche, en vérité. Pendant les premières heures, avec la planchette à boussole, j'avais essayé de relever la route que nous suivions. Mais mon tracé s'était vite emmêlé: sans doute une erreur dans l'étalonnage du pas des chameaux. Alors, j'avais remisé la planchette dans une de mes fontes. Désormais, sans contrôle, Eg-Anteouen était notre maître. Nous n'avions plus qu'à lui faire confiance.
Il allait devant, Morhange le suivait. Je fermais la marche. Les plus curieux spécimens de roches éruptives s'offraient à chaque moment à mes regards, mais en vain. Je ne m'intéressais plus à ces choses. Une autre curiosité s'était emparée de moi. La folie de Morhange était devenue mienne. Si mon compagnon était venu me dire: «Ce que nous faisons est insensé; revenons en arrière, vers des pistes tracées, revenons.» Je lui aurais, dès cette minute, répondu: «Vous êtes libre. Moi, je continue.»
Vers le soir du deuxième jour, nous nous trouvâmes au pied d'une montagne noire, dont les contreforts déchiquetés se profilaient à deux mille mètres au-dessus de nos têtes. C'était un énorme bastion ténébreux, aux arêtes de donjon féodal, qui se dessinait avec une incroyable netteté sur le ciel orange.
Un puits se trouvait là, avec quelques arbres, les premiers que nous rencontrions depuis que nous nous étions enfoncés dans le Hoggar.
Un groupe d'hommes l'entourait. Leurs chameaux, à l'entrave, cherchaient une problématique nourriture.
A notre vue, les hommes se resserrèrent, inquiets sur la défensive.
Eg-Anteouen, se retournant vers nous, dit:
—Touareg Eggali.
Et il se dirigea vers eux.
C'étaient de beaux hommes, ces Eggali. Les plus grands Touareg que j'eusse jamais rencontrés. Avec un empressement inattendu, ils s'étaient écartés du puits, nous en abandonnant l'usage. Eg-Anteouen leur adressa quelques paroles. Ils nous regardèrent, Morhange et moi, avec une curiosité voisine de la peur, en tout cas avec respect.
Etonné d'une telle discrétion, je me vis refuser par leur chef les menus cadeaux que j'avais retirés des fontes de ma selle. Il avait l'air de redouter jusqu'à mon regard.
Quand ils furent partis, j'exprimai à Eg-Anteouen la stupéfaction où me plongeait une réserve à laquelle mes rapports antérieurs avec les populations sahariennes ne m'avaient guère habitué.
—Ils t'ont parlé avec respect, avec crainte même,—lui dis-je.—Et pourtant, la tribu des Eggali est noble. Et celle des Kel-Tahat, à laquelle tu m'as dit appartenir, est une tribu serve.
Un sourire passa dans les sombres yeux d'Eg-Anteouen.
—C'est vrai,—dit-il.
—Alors, c'est que je leur ai dit qu'avec toi et le capitaine nous marchions vers le Mont des Génies.
D'un geste, Eg-Anteouen désignait la montagne noire.
—Ils ont eu peur. Tous les Touareg du Hoggar ont peur du Mont des Génies. Tu as vu, rien qu'à entendre prononcer son nom, comme ceux-ci ont détalé?
—C'est vers le Mont des Génies que tu nous conduis?—demanda Morhange.
—Oui,—répondit le Targui.—C'est là que sont les inscriptions dont je t'ai parlé.
—Tu ne nous avais pas prévenus de ce détail.
—A quoi bon? Les Touareg redoutent les ilhinen, les génies au front cornu, qui ont une queue, du poil pour vêtement, font mourir les troupeaux et tomber les hommes en catalepsie. Mais je sais que les Roumis n'en ont pas peur, et que même ils se moquent des craintes des Touareg à ce sujet.
—Et toi,—dis-je,—tu es Targui, et tu ne crains pas les ilhinen?
Eg-Anteouen me désigna un sachet de cuir rouge qui pendait d'un chapelet à grains blancs sur sa poitrine.
—J'ai mon amulette,—répliqua-t-il gravement,—bénie par le vénéré Sidi-Moussa lui-même. Et puis, je suis avec vous. Vous m'avez sauvé la vie. Vous avez voulu voir les inscriptions. Que la volonté d'Allah soit faite.
Ayant ainsi parlé, il s'accroupit, tira sa longue pipe de roseau à couvercle de cuivre, et gravement, se mit à fumer.
—Tout ceci commence à devenir bien étrange—murmura Morhange, qui venait de se rapprocher de moi.
—Il ne faut rien exagérer,—lui répondis-je.—Vous vous rappelez aussi bien que moi le passage où Barth raconte son excursion à l'Idinen, qui est le Mont des Génies des Touareg Azdjer. L'endroit avait si mauvaise réputation qu'aucun Targui ne consentit à l'accompagner. Il en revint, pourtant.
—Il en revint, sans doute, répliqua mon camarade,—mais il commença par s'égarer. Sans eau, sans vivres, il faillit périr de faim et de soif, à ce point qu'il dut s'ouvrir une veine pour en boire le sang. Cette perspective n'a rien de bien attrayant.
J'eus un haussement d'épaules: après tout, ce n'était pas ma faute si nous en étions là.
Morhange comprit mon mouvement, et crut devoir s'excuser.
—Je serais d'ailleurs curieux,—reprit-il avec une gaieté un peu forcée,—d'entrer en relation avec ces génies et de vérifier les informations de Pomponius Mela, qui les a connus, et les place effectivement dans les montagnes des Touareg. Il les appelle Egipans, Blemyens, Gamphasantes, Satyres... «Les Gamphasantes, dit-il, sont nus; les Blemyens n'ont pas de tête leur visage étant placé sur leur poitrine; les Satyres n'ont rien de l'homme que la figure. Les Egipans sont faits comme on le dit communément». Satyres, Egipans... vraiment, n'est-il pas curieux d'entendre ces noms grecs appliqués aux génies barbares de par ici? Croyez-moi, nous sommes sur une piste curieuse; je suis sûr qu'Antinéa va nous être la clef de découvertes bien originales.
—Chut,—lui dis-je, un doigt sur les lèvres,—écoutez.
De bizarres bruits, dans le soir qui tombait à grands pas, venaient de naître autour de nous. Espèces de craquements, suivis de plaintes longues et déchirantes, qui se répercutaient à l'infini dans les ravins environnants. Il semblait que la montagne noire tout entière se fût mise soudain à gémir.
Nous regardâmes Eg-Anteouen. Il fumait toujours, sans broncher.
—Les Ilhinen s'éveillent,—dit-il simplement.
Morhange écoutait, sans m'adresser une parole. Comme moi, il comprenait, sans doute: les rochers surchauffés, le craquement de la pierre, toute une série de phénomènes physiques, le souvenir de la statue chantante de Memnon... Mais ce concert imprévu n'en influait pas moins de façon pénible sur nos nerfs surexcités.
La dernière phrase du pauvre Bou-Djema me revint à la mémoire.
—Le pays de la peur,—murmurai-je à voix basse.
Et Morhange répéta de même:
—Le pays de la peur.
Le singulier concert cessait, comme parurent au ciel les premières étoiles. Avec une émotion infinie, nous les vîmes s'allumer l'une après l'autre, les minuscules flammes d'azur pâle. En cette minute tragique, elles nous accordaient, nous, les isolés, les condamnés, les perdus, nous reliaient à nos frères des latitudes supérieures, ceux qui, à cette heure, dans les villes où surgit tout à coup la blancheur des globes électriques, se ruent dans une frénésie délirante à leurs plaisirs étriqués.
| Chét-Ahadh esa hetîsenet |
| Mâteredjrê d-Erredjeâot, |
| Mâteseksek d-Essekâot, |
| Mâtelahrlahr d'Ellerhâot |
| Ettâs djenen, barâd tît-ennit abâtet. |
Lente et gutturale, c'était la voix d'Eg-Anteouen qui venait de s'élever. Elle résonnait avec une majesté grave et triste dans le silence maintenant total.
Je touchai le bras du Targui. D'un geste de tête, il me montra au firmament une constellation clignotante.
—Les Pléiades,—murmurai-je à Morhange, lui désignant les sept pâles étoiles, tandis qu'Eg-Anteouen, de la même voix monotone, reprenait sa lugubre chanson:
| Les Filles de la Nuit sont sept: |
| Mâteredjrê et Erredjeâot |
| Mâteseksek et Essekâot, |
| Mâtelahrlahr et Ellerhâot, |
| La septième est un garçon dont un œil s'est envolé. |
Un brusque malaise s'empara de moi. Je saisis le bras du Targui, alors que, pour la troisième fois, il s'apprêtait à psalmodier son refrain.
—Quand serons-nous à la grotte aux inscriptions?—lui demandai-je brutalement.
Il me regarda et me répondit avec son calme habituel:
—Nous y sommes.
—Nous y sommes? Qu'attends-tu alors pour nous la montrer?
—Que vous me l'ayez demandé,—répondit-il, non sans impertinence.
Morhange avait sauté sur ses pieds.
—La grotte, la grotte est là?
—Elle est là,—répéta posément Eg-Anteouen, qui se relevait.
—Mène-nous à la grotte.
—Morhange,—dis-je, soudain inquiet,—la nuit tombe. Nous n'y verrons rien. Et c'est peut-être encore loin.
—Il y a à peine cinq cents pas,—répliqua Eg-Anteouen;—la grotte est pleine d'herbes sèches. On les allumera, et le capitaine y verra comme en plein jour.
—Allons,—répéta mon compagnon.
—Et les chameaux?—hasardai-je encore.
—Ils sont à l'entrave,—dit Eg-Anteouen,—et nous ne serons pas longtemps absents.
Il était déjà en route vers la montagne noire. Morhange, nerveux à faire frémir, suivait; je suivais aussi, dès cette minute en proie à un profond malaise. Mes tempes battaient: «Je n'ai pas peur, me répétai-je; je jure que ce n'est pas de la peur.»
Non, vraiment, ce n'était pas de la peur. Et pourtant, quel étrange vertige! Une taie était sur mes yeux. Mes oreilles bourdonnaient. J'entendis à nouveau la voix d'Eg-Anteouen, mais multipliée, mais immense, et cependant, sourde, sourde:
Les Filles de la Nuit sont sept...
Et il me semblait que les voix, de la montagne lui faisant écho, répétaient à l'infini le sinistre vers final:
La septième est un garçon dont un œil s'est envolé.
—C'est ici,—dit le Targui.
Un trou noir s'ouvrait dans la paroi. Eg-Anteouen y pénétra en se baissant. Nous le suivîmes. Les ténèbres s'emparèrent de nous.
Une flamme jaune. Eg-Anteouen avait battu le briquet. Il mit le feu à un tas d'herbe, près du seuil. D'abord, nous ne pûmes rien voir. La fumée nous aveuglait.
Eg-Anteouen était resté à côté de l'orifice de la grotte. Il s'était assis; et, plus calme que jamais, avait recommencé à tirer de sa pipe de longues bouffées grises.
Une lumière pétillante sortait maintenant des herbes embrasées. J'entrevis Morhange. Il me parut extraordinairement pâle. Appuyé des deux mains à la muraille, il travaillait à déchiffrer un fatras de signes que je n'entrevoyais qu'à peine.
Je crus voir néanmoins que ses mains tremblaient.
«Diable, serait-il aussi mal en point que moi», me dis-je, ressentant une peine de plus en plus grande à coordonner deux idées.
Je l'entendis crier avec violence, il me semblait, à Eg-Anteouen:
—Mets-toi de côté. Laisse entrer l'air. Quelle fumée!
Il déchiffrait, il déchiffrait toujours.
Soudain, je l'entendis de nouveau, mais mal. Il me sembla que les sons, eux aussi, étaient dans la fumée.
—Antinéa... Enfin... Antinéa... Mais pas gravé dans la pierre... signes tracés à l'ocre... il n'y a pas dix ans, pas cinq peut-être... Ah!...
Il avait pris sa tête dans ses mains. Il poussa un grand cri.
—C'est une mystification. Une tragique mystification!
J'eus un petit rire goguenard:
—Allons, allons, ne vous fâchez pas.
Il m'avait saisi par le bras et me secouait. Je vis ses yeux agrandis d'épouvante et d'étonnement.
—Etes-vous fou?—me hurla-t-il en plein visage.
—Ne criez pas si fort,—répondis-je avec mon petit rire.
Il me regarda encore, et s'assit, accablé, sur une pierre, en face de moi. A l'embouchure de la grotte, Eg-Anteouen fumait toujours avec la même placidité. On voyait dans le noir luire le couvercle rouge de sa pipe.
—Fou! fou!—répétait Morhange, dont la voix parut s'empâter.
Brusquement, il se pencha vers le brasier qui jetait ses dernière flammes, plus hautes et plus claires. Il saisit une herbe non encore consumée. Je le vis l'examiner avec attention puis la rejeter au feu avec un grand rire strident.
—Ah! ah! Elle est bien bonne!
En chancelant, il s'approcha d'Eg-Anteouen et lui désigna le feu.
—Du chanvre, hein! Hachich, hachich. Ah! Ah! elle est bien bonne.
—Elle est bien bonne,—répétai-je en éclatant de rire.
Eg-Anteouen approuva par un rire discret. Le feu mourant éclairait sa face voilée et brillait dans ses terribles yeux sombres.
Il s'écoula une seconde, puis, tout à coup, Morhange saisit le bras du Targui.
—Je veux fumer, moi aussi,—dit-il,—donne-moi une pipe.
Imperturbable, le fantôme tendit à mon compagnon ce qu'il lui demandait.
—Ah! Ah! une pipe européenne...
—Une pipe européenne,—répétai-je, de plus en plus gai.
—Avec une initiale. M... Comme un fait exprès, M capitaine Morhange.
—Capitaine Masson,—rectifia tranquillement Eg-Anteouen.
—Capitaine Masson, répétai-je avec Morhange.
Nous rîmes de nouveau.
—Ah! Ah! Ah! capitaine Masson... Le colonel Flatters... Le puits de Garama. On l'a tué pour lui prendre sa pipe, cette pipe-ci. C'est Cegheïr-ben-Cheïkh qui a tué le capitaine Masson.
—C'est effectivement Cegheïr-ben-Cheïkh,—répondit, avec son inébranlable placidité, le Targui.
—Le capitaine Masson, avait quitté le convoi avec le colonel Flatters, pour aller reconnaître le puits,—dit Morhange en s'esclaffant.
—C'est alors que les Touareg les ont assaillis,—complétai-je, riant de plus belle.
—Un Targui Hoggar saisit la bride du cheval du capitaine Masson,—dit Morhange.
—Cegheïr-ben-Cheïkh tenait celle du cheval du colonel Flatters,—dit Eg-Anteouen.
—Le colonel met le pied à l'étrier et reçoit en même temps un coup de sabre de Cegheïr-ben-Cheïkh,—dis-je.
—Le capitaine Masson tire son revolver et fait feu sur Cegheïr-ben-Cheïkh, à qui il coupe trois doigts de la main gauche,—dit Morhange.
—Mais,—achève Eg-Anteouen imperturbable,—Cegheïr-ben-Cheïkh, d'un coup de sabre, fend le crâne au capitaine Masson...
Il a un petit rire silencieux et satisfait en prononçant cette phrase. La flamme mourante l'éclaire. Nous voyons le tuyau de sa pipe noir et luisant. Il la tient de la main gauche. Un doigt, deux doigts seulement à cette main. Tiens, je n'avais pas encore remarqué ce détail.
Morhange aussi vient de s'en apercevoir, car il termine, dans un rire strident.
—Alors, après lui avoir fendu le crâne, tu l'as dévalisé, tu lui a pris sa pipe. Bravo, Cegheïr-ben-Cheïkh!
Cegheïr-ben-Cheïkh ne répond pas. Mais on sent son contentement intime. Il fume toujours. Je ne distingue plus ses traits que mal. La flamme du feu pâlit, la flamme est morte. Jamais je n'ai tant ri que ce soir. Morhange, non plus, j'en suis sûr. Il va peut-être en oublier le cloître. Tout cela parce que Cegheïr-ben-Cheïkh a volé sa pipe au capitaine Masson... Fiez-vous donc aux vocations religieuses.
Encore cette maudite chanson. La septième est un garçon dont un œil s'est envolé. On n'a pas idée de paroles aussi idiotes. Ah! très drôle, vraiment; voici que nous sommes quatre maintenant, dans cette cave. Quatre, que dis-je, cinq, six, sept, huit... Ne vous gênez pas, mes amis. Tiens, il n'y en a plus... Je vais enfin savoir comment sont faits les esprits de par ici, les Gamphasantes, les Blemyens... Morhange dit que les Blemyens ont le visage au milieu de la poitrine. Celui qui me saisit entre ses bras n'est sûrement pas un Blemyen. Voilà qu'il m'emporte au dehors. Et Morhange. Je ne veux pas qu'on oublie Morhange...
On ne l'a pas oublié: je l'aperçois, hissé sur un chameau, qui marche devant celui sur lequel je suis attaché. On a bien fait de m'attacher, car autrement je dégringolerais, c'est certain. Ces génies ne sont vraiment pas de mauvais diables. Mais que ce chemin est long! J'ai envie d'être étendu. Dormir! Nous avons sûrement suivi tout à l'heure un long couloir, puis nous avons été à l'air libre. Nous voici de nouveau dans un couloir interminable, où l'on étouffe. Voici de nouveau les étoiles... Est-ce que cette course ridicule va continuer longtemps encore?...
Tiens des lumières... Des étoiles, peut-être. Non, des lumières, je dis bien. C'est un escalier, ma parole, en roches, si l'on veut, mais un escalier. Comment les chameaux peuvent-ils... Mais ce n'est plus un chameau, c'est un homme qui me porte. Un homme tout vêtu de blanc, pas un Gamphasante, ni un Blemyen. Morhange doit en faire une tête, avec ses inductions historiques, toutes fausses, je le répète, toutes fausses. Brave Morhange. Pourvu que son Gamphasante ne le laisse pas tomber, dans cet escalier qui n'en finit plus. Au plafond, quelque chose brille. Mais oui, c'est une lampe, une lampe en cuivre, comme à Tunis, chez Barbouchy. Bon, voilà que, de nouveau, on n'y voit plus rien. Mais je m'en moque, je suis allongé; maintenant, je vais pouvoir dormir. Quelle journée stupide!... Ah! messieurs, je vous assure, c'est bien inutile de me ficeler, je n'ai pas envie de descendre sur les boulevards.
Encore une fois, l'obscurité. Des pas s'éloignent. Le silence.
Pour un moment seulement. On parle à côté de nous. Qu'est-ce qu'ils disent... Non, pas possible! Ce bruit métallique, cette voix. Savez-vous ce qu'elle crie, cette voix, savez-vous ce qu'elle crie, et avec l'accent de quelqu'un qui a l'habitude? Eh bien, elle crie:
—Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux. Il y a dix mille louis en banque. Faites vos jeux, messieurs.
Enfin, suis-je oui ou non au Hoggar, sacré nom de Dieu?
CHAPITRE VIII
LE RÉVEIL AU HOGGAR
Il faisait grand jour quand j'ouvris les yeux. Immédiatement, je pensai à Morhange. Je ne le vis pas, mais je l'entendis, tout près de moi, qui poussait de petits cris de stupéfaction.
Je l'appelai. Il accourut.
—Ils ne vous avaient donc pas attaché?—lui demandai-je.
—Je vous demande bien pardon. Mais mal: j'ai réussi à me débarrasser.
—Vous auriez pu me détacher aussi,—remarquai-je, de très mauvaise humeur.
—A quoi bon, je vous aurais réveillé. Et je pensais bien que votre premier cri serait pour m'appeler. Là! voilà qui est fait.
Je chancelai en me mettant sur mes jambes.
Morhange sourit.
—Nous aurions passé toute la nuit à fumer et à boire que nous ne serions pas en plus piteux état,—fit-il.—N'importe, cet Eg-Anteouen, avec son hachich, est un beau scélérat.
—Cegheïr-ben-Cheïkh,—rectifiai-je.
Je passai la main sur mon front.
—Où sommes-nous?
—Mon cher ami,—répondit Morhange,—depuis que je suis réveillé de cet extraordinaire cauchemar qui va de la grotte enfumée à l'escalier aux lampadaires des Mille et une Nuits, je marche de surprise en surprise, d'ahurissement en ahurissement. Regardez plutôt autour de vous.
Je me frottai les yeux, regardai. Et je saisis la main de mon compagnon.
—Morhange,—suppliai-je,—dites-moi que nous continuons à rêver.
Nous nous trouvions dans une salle arrondie, d'un diamètre de cinquante pieds environ, d'une hauteur presque égale, éclairée par une immense baie, ouverte sur un ciel d'un azur intense.
Des hirondelles passaient et repassaient avec de petits cris joyeux et hâtifs.
Le sol, les parois incurvées, le plafond étaient d'une espèce de marbre veiné comme du porphyre, plaqués d'un bizarre métal, plus pâle que l'or, plus foncé que l'argent, recouvert en cet instant de la buée de l'air matinal qui entrait à profusion par la baie dont j'ai parlé.
Je marchai en chancelant vers cette baie, attiré par la fraîcheur de la brise, par la lumière dissipatrice des songes, et m'accoudai à la balustrade.
Je ne pus retenir un cri d'admiration.
Je me trouvais sur une sorte de balcon, surplombant le vide, taillé au flanc même d'une montagne. Au-dessus de moi, l'azur; au-dessous, ceint de toutes parts par des pics qui lui faisaient une ceinture continue et inviolable, un véritable paradis terrestre venait de m'apparaître, à quelques cinquante mètre plus bas. Un jardin s'étendait là. Les palmiers berçaient mollement leurs grandes palmes. A leurs pieds, tout le fouillis des petits arbres qu'ils protègent dans les oasis, amandiers, citronniers, orangers, d'autres, beaucoup d'autres, dont je ne discernais pas encore, d'une telle hauteur, les essences... Un large ruisseau bleu, alimenté par une cascade, aboutissait à un lac charmant, aux eaux duquel l'altitude prêtait sa merveilleuse transparence. De grands oiseaux tournaient en cercle dans ce puits de verdure; on voyait, sur le lac, la table rose d'un flamant.
Quant aux montagnes, qui, tout à l'entour, dressaient leurs hautes cimes, elles étaient complètement recouvertes de neige.
Le ruisseau bleu, les palmes vertes, les fruits d'or, et par-dessus cette neige miraculeuse, tout cela, dans l'air immatériel à force de fluidité, composait quelque chose de si pur, de si beau, que ma pauvre force d'homme n'en put supporter plus longtemps l'image. J'appuyai mon front sur la balustrade, toute ouatée elle-même de cette divine neige, et je me mis à pleurer comme un enfant.
Morhange aussi était un autre enfant. Mais, réveillé avant moi, il avait eu le temps sans doute de se familiariser avec chacun des détails dont le fantastique ensemble m'écrasait.
Posant sa main sur mon épaule, il me contraignit doucement à revenir dans la salle.
—Vous n'avez encore rien vu,—dit-il.—Regardez; regardez.
—Morhange, Morhange!
—Eh! mon cher, que voulez-vous que j'y fasse? Regardez!
Je venais de m'apercevoir que l'étrange salle était meublée—Dieu me pardonne—à l'européenne. Il y avait bien, de-ci, de-là, des coussins touaregs, ronds, en cuir violemment bariolé, des couvertures de Gafsa, des tapis de Kairouan, des portières de Caramani que j'aurais, en cet instant, frémi de soulever. Mais un panneau, entr'ouvert dans la muraille, laissait apercevoir une bibliothèque bondée de livres. Aux murs était accrochée toute une série de photographies représentant les chefs-d'œuvre de l'art antique. Il y avait enfin une table qui disparaissait sous un invraisemblable amoncellement de papiers, de brochures, de livres. Je crus m'effondrer en apercevant un numéro—récent—de la Revue Archéologique.
Je regardai Morhange. Il me regarda, et soudain un rire, un rire fou, s'empara de nous, nous secoua une bonne minute.
—Je ne sais pas,—put enfin articuler Morhange,—si nous regretterons un jour notre petite excursion au Hoggar. Avouez, en attendant, qu'elle s'annonce fertile en péripéties imprévues. Cet ineffable guide qui nous endort à seule fin de nous soustraire aux désagréments de la vie de caravane et qui me permet de connaître, en tout bien tout honneur, les extases tant préconisées du hachich; cette fantastique chevauchée nocturne, et pour finir cette grotte d'un Noureddin qui aurait reçu à l'Ecole normale l'enseignement de l'athénien Bersot, il y a de quoi, ma parole, faire dérailler les esprits les plus pondérés.
—Sérieusement, que pensez-vous de tout cela?
—Ce que j'en pense, mon pauvre ami? Mais ce que vous pouvez en penser vous-même. Je ne comprends rien, rien, rien. Ce que vous appelez gentiment mon érudition est à vau-l'eau. Et comment voulez-vous qu'il n'en soit pas ainsi? Ce troglodytisme m'effare. Pline parle bien d'indigènes vivant dans des cavernes, à sept jours de marche au sud-ouest des pays des Amantes, à douze jours à l'ouest de la grande Syrie. Hérodote dit aussi que les Garamantes chassaient, sur leurs chars à chevaux, les Ethiopiens troglodytes, mais enfin, nous sommes au Hoggar, en plein pays targui, et les Touareg nous sont présentés par les meilleurs auteurs comme ne consentant jamais à séjourner dans une grotte. Duveyrier est formel à ce sujet. Et qu'est-ce, je vous prie, que cette caverne aménagée en cabinet de travail, avec au mur des reproductions de la Vénus de Médicis et de l'Apollon Sauroctone? Fou, je vous dis, il y a de quoi devenir fou.
Et Morhange, se laissant tomber sur un divan, recommença à rire de plus belle.
—Voyez,—dis-je,—du latin.
Je m'étais saisi de feuillets épars sur la table de travail qui tenait le milieu de la salle. Morhange me les prit des mains et les parcourut avidement. La stupéfaction peinte sur son visage fut alors sans bornes.
—De plus fort en plus fort, mon cher! Il y a ici quelqu'un en train de composer, à grand renfort de textes, une dissertation sur les îles des Gorgones: de Gorgonum insulis. Méduse, d'après lui, fut une libyenne sauvage, qui habitait les environs du lac Triton, notre Chott Melhrir actuel, et c'est là que Persée... Ah!
La voix de Morhange s'était étranglée dans sa gorge. Au même instant, une voix, aigre et flûtée, venait de retentir dans l'immense salle.
—Je vous en prie; monsieur. Laissez mes papiers tranquilles.
Je me retournai vers le nouveau venu.
Une des portières de Caramani s'était écartée, livrant passage au plus inattendu des personnages. Si résignés que nous fussions aux éventualités saugrenues, cette apparition dépassait en incohérence tout ce qu'il peut être permis de concevoir.
Sur le seuil de la porte se tenait un petit homme, au crâne chauve, à la figure jaune et pointue à demi-cachée par une énorme paire de lunettes vertes, avec une petite barbe poivre et sel. Peu de linge apparent, mais une impressionnante cravate à plastron cerise. Un pantalon blanc, du genre appelé flottard. Des babouches de cuir rouge constituaient le seul détail oriental de son costume.
Il portait, non sans ostentation, la rosette d'officier de l'Instruction publiques.
Il ramassa les feuillets que, dans son ébahissement, Morhange avait laissé choir, les compta, les reclassa, et, nous ayant jeté un regard courroucé, agita une sonnette de cuivre.
La portière se souleva de nouveau. Un gigantesque Targui blanc entra. Il me sembla reconnaître en lui un des génies de la caverne[10].
—Ferradji,—demanda avec colère le petit officier de l'Instruction publique,—pourquoi a-t-on conduit ces messieurs dans la bibliothèque?
Le Targui s'inclina respectueusement.
—Cegheïr-ben-Cheïkh est revenu plus tôt qu'on ne l'attendait, sidi,—répondit-il,—et les embaumeurs n'avaient pas terminé hier soir leur besogne. On les a conduits ici en attendant, acheva-t-il en nous désignant.
—C'est bon, tu peux te retirer,—fit rageusement le petit homme.
Ferradji gagna la porte à reculons. Sur le seuil, il s'arrêta et dit encore:
—J'ai à te rappeler, sidi, que la table est servie.
—C'est bon, va-t'en.
Et l'homme aux lunettes vertes, s'asseyant devant le bureau, se mit à paperasser fébrilement.
Je ne sais pourquoi, en cet instant, une folle exaspération s'empara de moi. Je marchai vers lui.
—Monsieur,—lui dis-je,—nous ne savons, mon compagnon et moi, ni où nous sommes, ni qui vous êtes. Nous voyons seulement que vous êtes Français, puisque vous portez une des plus estimables distinctions honorifiques de notre pays. Vous avez pu faire, de votre côté, le même raisonnement,—ajoutai-je en désignant le mince ruban rouge que j'avais sur ma veste blanche.
Il me regarda avec une surprise dédaigneuse:
—Eh bien, monsieur?...
—Eh bien, monsieur, le nègre qui vient de sortir a prononcé un nom, Cegheïr-ben-Cheïkh, le nom d'un brigand, le nom d'un bandit, d'un des assassins du colonel Flatters. Connaissez-vous ce détail, monsieur?
Le petit homme me dévisagea froidement et haussa les épaules.
—Certes. Mais qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?
—Comment!—hurlai-je, hors de moi.—Mais qui êtes-vous, alors?
—Monsieur,—dit avec une dignité comique le petit vieux en se tournant vers Morhange,—je vous prends à témoin des façons singulières de votre compagnon. Je suis ici chez moi, et je n'admets pas...
—Il faut excuser mon camarade, monsieur,—fit Morhange en s'avançant.—Ce n'est pas un homme d'étude, comme vous. Un jeune lieutenant, vous savez, cela a la tête chaude. Et vous devez d'ailleurs comprendre que nous avons quelques motifs, l'un et l'autre, de ne pas posséder tout le calme désirable.
Furieux, j'étais sur le point de désavouer les paroles si étrangement humbles de Morhange. Mais un regard me convainquit que l'ironie tenait sur son visage une place maintenant au moins égale à celle de la surprise.
—Je sais bien que la plupart des officiers sont des brutes,—bougonna le petit vieux,—mais ce n'est pas une raison...
—Je ne suis moi-même qu'un officier, monsieur,—repartit Morhange, d'un ton de plus en plus humble,—et, si j'ai jamais souffert de l'infériorité intellectuelle que comporte cet état, je vous jure que ce fut bien tout à l'heure, en parcourant—indiscrétion dont je m'excuse—les doctes pages que vous consacrez à la passionnante histoire de la Gorgone, d'après Proclès de Carthage, cité par Pausanias.
Un étonnement risible distendit les traits du petit vieux. Il essuya ses conserves avec précipitation.
—Comment?—s'écria-t-il enfin.
—Il est bien regrettable, à ce propos,—continua imperturbablement Morhange,—que nous ne soyons pas en possession du curieux traité consacré à la brûlante question dont il s'agit par ce Statius Sebosus, que nous ne connaissons que par Pline, et que...
—Vous connaissez Statius Sebosus?
—Et que mon maître, le géographe Berlioux...
—Vous avez connu Berlioux, vous avez été son élève!—balbutia, éperdu, le petit homme aux palmes.
—J'ai eu cet honneur,—répondit Morhange, maintenant très froid.
—Mais, alors, mais, monsieur, alors, vous avez entendu parler, vous êtes au courant de la question, du problème de l'Atlantide?
—Je ne suis pas, effectivement, sans avoir pris connaissance des travaux de Lagneau, de Ploix, d'Arbois de Jubainville,—fit Morhange, glacial.
—Ah! mon Dieu,—et le petit homme était dans la plus extraordinaire des agitations,—monsieur, mon capitaine, que je suis heureux, que d'excuses!...
Au même instant, la portière se soulevait de nouveau. Ferradji reparut.
—Sidi, ils te font dire que, si vous n'arrivez pas, ils vont commencer sans vous.
—J'y vais, j'y vais, Ferradji, dis que nous y allons. Ah! monsieur, si j'avais pu prévoir... Mais c'est si extraordinaire, un officier qui connaît Proclès de Carthage et Arbois de Jubainville. Encore une fois... Mais, que je me présente: M. Etienne Le Mesge, agrégé de l'Université.
—Capitaine Morhange,—fit mon compagnon.
Je m'avançai à mon tour.
—Lieutenant de Saint-Avit. Il est effectif, monsieur, que je suis très susceptible de confondre Arbois de Carthage avec Proclès de Jubainville. Je verrai plus tard à combler ces lacunes. Pour le moment, je désirerais savoir où nous sommes, mon compagnon et moi, si nous sommes libres, ou quelle puissance occulte nous détient. Vous avez l'air, monsieur, de posséder suffisamment vos aises dans la maison pour me fixer sur ce point, que j'ai la faiblesse de considérer comme capital.
M. le Mesge me regarda. Un assez vilain sourire erra sur ses lèvres. Il ouvrit la bouche...
Au même instant, un timbre impatient retentissait.
—Tout à l'heure, messieurs, je vous apprendrai, je vous expliquerai... Mais pour l'instant, voyez, il faut nous hâter. C'est l'heure du déjeuner, et nos commensaux commencent à se lasser d'attendre.
—Ils sont au nombre de deux,—expliqua M. Le Mesge.—Nous constituons à nous trois le personnel européen de la maison,—le personnel fixe,—crut-il devoir compléter, avec son inquiétant sourire. Deux originaux, messieurs, avec qui vous préférerez sans doute avoir le moins de rapports possible. L'un est un homme d'église, esprit étroit, quoique protestant. L'autre, un homme du monde dévoyé, un vieux fou.
—Permettez, demandai-je,—ce doit être lui que j'ai entendu la nuit dernière. Il était en train de tailler une banque; avec vous et le pasteur, sans doute?...
M. le Mesge eut un geste de dignité froissée.
—Y pensez-vous, monsieur, avec moi! C'est avec les Touareg qu'il joue. Il leur a appris tous les jeux imaginables. Tenez, c'est lui qui frappe furieusement sur le timbre, pour que nous nous hâtions. Il est 9 h. ½, et la salle de trente-et-quarante s'ouvre à 10 heures. Faisons vite. Je pense que vous ne serez d'ailleurs pas fâchés de vous restaurer un peu.
—Ce ne sera en effet pas de refus,—répondit Morhange.
Par un long couloir sinueux, avec des marches à chaque pas nous suivîmes M. Le Mesge. Le parcours était sombre. Mais, par intervalles, dans de petites niches ménagées en plein roc, brillaient des veilleuses roses et des brûle-parfums. Les émouvantes odeurs orientales embaumaient l'ombre et faisaient un doux contraste avec l'air froid des pics neigeux.
De temps à autre, un Targui blanc, fantôme muet et impassible, nous croisait, et nous entendions décroître, derrière nous, le claquement de ses babouches.
Devant une lourde porte bardée du même métal pâle que j'avais remarqué aux murs de la bibliothèque, M. Le Mesge s'arrêta, et, ayant ouvert, s'effaça pour nous laisser entrer.
Bien que la salle à manger où nous venions de pénétrer n'eût que peu d'analogie avec les salles à manger européennes, j'en connais beaucoup qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothèque, une grande baie l'éclairait. Mais je me rendis compte qu'elle était exposée vers l'extérieur, tandis que la bibliothèque avait vue sur le jardin situé à l'intérieur de la couronne montagneuse.
Pas de table centrale, ni ces meubles barbares qu'on appelle des chaises. Mais une infinité de crédences en bois doré, comme vénitiennes, des tapis en masse, aux couleurs lointaines et assourdies, des coussins, touareg ou tunisiens. Au milieu, une immense natte où était disposée, dans des paniers de fine vannerie, parmi des buires d'argent et des bassins de cuivre emplis d'eau odorante, une collation dont la vue seule nous prodigua un réconfort enfantin.
M. Le Mesge, s'avançant, nous présenta aux deux personnages qui avaient déjà pris place sur la natte.
—Monsieur Spardek,—dit-il—et je compris combien notre interlocuteur se mettait, par cette simple phrase, au-dessus des vains titres humains.
Le révérend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compassé, et nous demanda l'autorisation de conserver sur la tête son haut-de-forme à larges bords. C'était un homme sec et froid, grand et maigre. Il mangeait avec une onction triste, énormément.
—Monsieur Bielowsky,—dit M. Le Mesge, après nous avoir présentés au second convive.
—Comte Casimir Bielowsky, hetman de Jitomir,—rectifia ce dernier avec une bonne grâce parfaite, tandis qu'il se levait pour nous serrer la main.
Tout de suite, je me sentis pris d'une certaine sympathie pour l'hetman de Jitomir, qui réalisait le type parfait du vieux beau. Une raie séparait ses cheveux de couleur chocolat (j'ai su plus tard que l'hetman les teignait à l'aide d'une décoction de khol). Il avait de splendides favoris à la François-Joseph, également chocolat. Le nez était un peu rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Les mains étaient des merveilles. Je mis quelque temps à évaluer la date de la mode à laquelle se rapportait l'habit du comte, vert bouteille, à revers jaunes, adorné d'un gigantesque crachat argent et émail bleu. Le souvenir d'un portrait du duc de Morny me fit opter pour 1830 ou 1862. La suite de ce récit montrera que je ne m'étais guère trompé.
Le comte me fit asseoir à côté de lui. Une des premières questions qu'il me posa fut pour me demander si je tirais à cinq.
—Cela dépend de l'inspiration,—répondis-je.
—Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une peccadille. Un jour, chez Walewski, une partie d'enfer. Je tire à cinq. Je m'embarque, naturellement. L'autre avait quatre. «Idiot!», me crie le petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes vertigineuses. V'lan, je lui lance une bouteille de champagne à la tête. Il la baisse. C'est le maréchal Vaillant qui reçoit la bouteille. Tableau! La chose s'arrangea, parce que nous étions tous deux francs-maçons. L'empereur me fit jurer de ne plus tiré à cinq. J'ai tenu ma promesse. Mais il y a des moments où c'est dur, dur.
Il ajouta, d'une voix noyée de mélancolie:
—Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent cru. C'est moi, lieutenant, qui ai enseigné aux gens d'ici l'usage du jus de la vigne. Le vin de palmier, estimable quand on l'a fait convenablement fermenter, deviendrait, à la longue, insipide.
Il était puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dégustions dans de larges gobelets d'argent. Il était frais comme un vin du Rhin, sec comme un vin de l'Ermitage. Et puis, soudain, remembrance des vins brûlés du Portugal, il se faisait sucré, fruiteux; un vin admirable, te dis-je.
Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des déjeuners. Peu de viandes, à la vérité, mais toutes remarquablement épicées. Beaucoup de gâteaux, crêpes au miel, beignets aromatisés, bonbons au lait caillé et aux dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres d'osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches, jujubes, grenades, abricots, énormes grappes de raisin, plus longues que celles qui firent ployer les épaules des fourriers hébreux dans le pays de Chanaan, lourdes pastèques ouvertes en deux, à la chair humide et rose, avec leurs régimes de grains noirs.
J'achevais à peine de déguster un de ces beaux fruits glacés que M. Le Mesge se leva.
—Messieurs, si vous voulez bien,—dit-il, s'adressant à Morhange et à moi.
—Le plus tôt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur,—me glissa l'hetman de Jitomir.—La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous verrez, vous verrez. Beaucoup plus fort que chez Cora Pearl.
—Messieurs,—répéta d'un ton sec M. Le Mesge.
Nous le suivîmes. Quand nous fûmes de nouveau tous trois dans la bibliothèque:
—Monsieur,—me dit-il, s'adressant à moi,—vous m'avez demandé tout à l'heure quelle puissance occulte vous détient ici. Vos façons étant comminatoires, j'aurais refusé d'obtempérer, n'eût été votre ami, que sa science met mieux à même que vous d'apprécier la valeur des révélations que je vais vous faire.
Ce disant, il avait fait jouer un déclic dans la paroi de la muraille. Une armoire apparut, bondée de livres. Il en prit un.
—Vous êtes, tous les deux,—continua M. Le Mesge,—sous la puissance d'une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du Hoggar, s'appelle Antinéa. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous finirez par comprendre.
Il ouvrit le livre et lut cette phrase:
«Je dois vous en prévenir d'abord, avant d'entrer en matière: ne soyez pas surpris de m'entendre appeler des barbares de noms grecs.»
—Quel est ce livre?—balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant, m'épouvanta.
—Ce livre,—répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge,—c'est le plus grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c'est le Critias ou l'Atlantide.
—Le Critias? Mais il est inachevé,—murmura Morhange.
—Il est inachevé en France, en Europe, partout,—dit M. Le Mesge.—Ici, il est achevé. Vérifiez l'exemplaire que je vous tends.
—Mais quel rapport, quel rapport,—répétait Morhange, tandis qu'il parcourait avidement le manuscrit,—quel rapport y a-t-il entre ce dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette femme, Antinéa? Pourquoi est-il en sa possession?
—Parce que,—répondit imperturbablement le petit homme,—parce que ce livre, à cette femme, c'est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez-vous? Parce qu'il établit sa prodigieuse généalogie; parce qu'elle est...
—Parce qu'elle est?—répéta Morhange.
—Parce qu'elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante des Atlantes.
CHAPITRE IX
L'ATLANTIDE
M. Le Mesge considéra Morhange victorieusement. Il était visible qu'il ne s'adressait qu'à lui, qu'il le jugeait seul digne de ses confidences.
—Nombreux sont, monsieur,—dit-il,—les officiers français ou étrangers, que le caprice de notre souveraine, Antinéa, a conduits ici. Vous êtes le premier à qui je fais l'honneur de mes révélations. Mais vous avez été l'élève de Berlioux, et je dois tant à la mémoire de ce grand homme qu'il me semble lui rendre hommage en faisant part à l'un de ses disciples des résultats uniques, j'ose dire, de mes recherches particulières.
Il agita sa sonnette. Ferradji parut.
—Du café pour ces messieurs,—commanda M. Le Mesge.
Il nous tendit un coffret, peinturluré de couleurs voyantes, plein de cigarettes égyptiennes.
—Je ne fume jamais,—expliqua-t-il,—mais Antinéa vient quelquefois ici. Ces cigarettes sont les siennes. Prenez, messieurs.
J'ai toujours eu horreur de ce tabac blond, qui permet à un garçon coiffeur de la rue de la Michodière de se donner l'illusion des voluptés orientales. Mais, en l'espèce, ces cigarettes musquées n'étaient pas sans attrait. Et il y avait longtemps que ma provision de caporal était épuisée.
—Voici la collection de la Vie Parisienne, monsieur, me dit M. Le Mesge,—usez-en, si elle vous intéresse, tandis que je m'entretiendrai avec votre ami.
—Monsieur,—répondis-je assez vertement, il est vrai que je n'ai pas été l'élève de Berlioux. Vous me permettrez néanmoins d'écouter votre conversation: je ne désespère pas de la trouver intéressante.
—A votre aise,—dit le petit vieux.
Nous nous installâmes confortablement. M. Le Mesge s'assit devant le bureau, tira ses manchettes et commença en ces termes:
—Si épris que je sois, monsieur, d'une complète objectivité en matière d'érudition, il ne m'est pas possible d'abstraire totalement mon histoire propre de celle de la dernière descendante de Clito et de Neptune. C'est à la fois mon regret et mon honneur.
«Je suis fils de mes œuvres. Dès l'enfance, la prodigieuse impulsion donnée aux sciences historiques par le XIXe siècle me frappa. Je vis où était ma voie. Je l'ai suivie, envers et contre tous.
«Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles de mon travail et de mon mérite, je fus reçu agrégé d'histoire et de géographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis, il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres: Jullian, Bourgeois, Auerbach... Je n'en veux pas à mes collègues aujourd'hui parvenus au faîte des honneurs officiels; je lis avec commisération leurs travaux, et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l'insuffisance de leur documentation me dédommageraient amplement de mes déboires universitaires et me combleraient d'une ironique joie, si, depuis longtemps, je n'étais au-dessus de ces satisfactions d'amour-propre.
«Professeur au lycée du Parc, à Lyon, c'est là que je connus Berlioux, et que je suivis avec passion ses travaux sur l'histoire de l'Afrique. Dès cette époque, j'eus l'idée d'une très originale thèse de doctorat. Il s'agissait d'établir un parallèle entre l'héroïne berbère du VIIe siècle, qui lutta contre l'envahisseur arabe, la Kahena, et l'héroïne française qui lutta contre l'envahisseur anglais, Jeanne d'Arc. Je proposai donc à la Faculté des Lettres de Paris ce sujet de thèse: Jeanne d'Arc et les Touareg. Ce simple énoncé souleva dans le monde savant un tolle général, un éclat de rire inepte. Des amis m'avertirent discrètement. Je me refusais à les croire. Force m'en fut, pourtant, le jour où, appelé chez mon recteur, celui-ci, après avoir manifesté pour mon état de santé un intérêt qui m'étonna, me demanda finalement s'il me déplairait de prendre un congé de deux ans, à demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n'insista pas mais, quinze jours après, un arrêté ministériel, sans autre forme de procès, me nommait dans un des lycées de France les plus infimes, les plus reculés, à Mont-de-Marsan.
«Comprenez bien que j'étais ulcéré, et vous excuserez les déportements où je me livrai dans ce département excentrique. Et que faire, dans les Landes, si on ne mange ni ne boit? Je fis, ardemment, l'un et l'autre. Mon traitement fila en foies gras, en bécasses, en vins de sable. Le résultat fut assez prompt: en moins d'un an, mes articulations se mirent à craquer comme les moyeux trop huilés d'une bicyclette qui a fourni une longue course sur une piste poussiéreuse. Une bonne crise de goutte me cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays béni, le remède est à côté du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre ces douloureux petits cristaux.
«Je louai une chambre au bord de l'Adour, sur la promenade des Baignots. Une brave femme venait faire mon ménage. Elle faisait également celui d'un vieux monsieur, juge d'instruction en retraite et président de la Société Roger-Ducos, vague magma scientifique, où des savants d'arrondissement s'appliquaient, avec une prodigieuse incompétence, à l'étude des questions les plus hétéroclites. Une après-midi, j'étais chez moi, à cause d'une forte pluie. La brave femme était en train d'astiquer avec frénésie le loquet de cuivre de ma porte. Elle employait une pâte appelée tripoli, qu'elle étendait sur un papier, et frottait, et frottait... L'aspect particulier du papier m'intrigua. J'y jetai un coup d'œil. «Grands dieux! Où avez-vous pris ce papier?» Elle se trouble: «Chez mon maître, il y en a comme ça des tas. J'ai arraché celui-ci à un cahier.—Voilà dix francs, allez me chercher ce cahier.»
«Un quart d'heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur! Il n'y manquait qu'une page, celle dont elle avait astiqué ma porte. Ce manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c'était? tout simplement le Voyage à l'Atlantide, du mythographe Denys de Milet, cité par Diodore, et dont j'avais si souvent entendu déplorer la perte par Berlioux[11].
Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du Critias. Il reproduisait l'essentiel de l'illustre dialogue, dont vous avez eu entre les mains tout à l'heure le seul exemplaire qui subsiste au monde. Il établissait de façon indiscutable la position du château des Atlantes, et démontrait que ce site, nié par la science actuelle, n'a pas été submergé par les flots, ainsi que se le figurent les rares défenseurs timorés de l'hypothèse atlantide. Il le nommait «massif central mazycien.» Vous savez qu'il ne subsiste plus de doute sur l'identification des Mazyces d'Hérodote avec les peuplades de l'Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie péremptoirement les Mazyces de l'histoire avec les Atlantes de la prétendue légende.
«Denys m'apprenait donc que la partie centrale de l'Atlantide, berceau et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n'avait pas sombré dans la catastrophe contée par Platon, et qui engloutit le reste de l'île Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar targui, et que, dans ce Hoggar, du moins à son époque, la noble dynastie neptunienne était réputée se perpétuer encore.
«Les historiens de l'Atlantide estiment à neuf mille ans avant l'ère chrétienne la date du cataclysme qui anéantit tout ou portion de cette contrée fameuse. Si Denys de Millet, qui écrivait il n'y a guère plus de deux mille ans, juge qu'à son époque la dynastie issue de Neptune donnait encore ses lois, vous concevrez que j'eus vite l'idée suivante: ce qui a subsisté neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Dès ce moment, je n'eus plus qu'un but: entrer en relations avec les descendants possibles des Atlantes, et si, comme j'avais maintes raisons de le croire, ils étaient bien déchus et ignorants de leur splendeur première, leur révéler leur illustre filiation.
«Il est également compréhensible que je n'aie pas fait part de mes intentions à mes supérieurs universitaires. Solliciter leur concours ou même leur autorisation, étant données les dispositions que j'avais pu constater chez eux à mon égard, c'eût été, de façon à peu près certaine, risquer gratuitement le cabanon. Je réalisai donc mes petites économies et m'embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J'arrivai le 1er octobre à In-Salah. Mollement étendu sous un palmier, dans l'oasis, j'avais un plaisir infini à penser que, le même jour, le proviseur de Mont-de-Marsan, affolé, contenant avec peine vingt horribles marmots hurlants devant la porte d'une salle de classe vide, lançait de tous côtés des télégrammes à la recherche de son professeur d'histoire.
M. Le Mesge s'arrêta et nous lança un regard satisfait.
J'avoue que je manquai alors de dignité, et ne me souvins pas de l'affectation perpétuelle qu'il avait marquée de ne se mettre en frais que pour Morhange.
—Excusez-moi, monsieur, si votre récit m'intéresse plus que je ne m'y attendais. Mais vous savez que bien des éléments me font défaut pour vous comprendre. Vous avez parlé de la dynastie neptunienne. Qu'est cette dynastie, dont vous faites, je crois, descendre Antinéa? Quel est son rôle dans l'histoire de l'Atlantide?
M. Le Mesge sourit avec condescendance, tout en clignant de l'œil du côté de Morhange. Celui-ci, sans sourciller, sans mot dire, menton dans la main, coude sur le genou, écoutait.
—Platon vous répondra pour moi, monsieur,—dit le professeur.
Et il ajouta, avec un accent de pitié indicible:
—Est-il donc possible que vous n'ayez jamais eu connaissance du début du Critias?
Il avait pris sur la table le manuscrit dont la vue avait tant ému Morhange. Il ajusta ses lunettes, se mit à lire. On eût dit que la magie platonicienne secouait, transfigurait ce petit vieillard ridicule.
«Ayant tiré au sort les différentes parties de la terre, les dieux obtinrent, les uns une contrée plus grande, les autres une plus petite... C'est ainsi que Neptune, ayant reçu en partage l'île Atlantide, plaça les enfants qu'il avait eus d'une mortelle dans une partie de cette île. C'était, non loin de la mer, une plaine située au milieu de l'île, la plus belle, assure-t-on, et la plus fertile des plaines. A cinquante stades environ de cette plaine, au milieu de l'île, était une montagne. Là habitait un de ces hommes qui, à l'origine des choses, naquirent de la terre, Evénor avec sa femme, Leucippe. Ils engendrèrent une fille unique, Clito. Elle était nubile lorsque son père et sa mère moururent, et Neptune, s'en étant épris, l'épousa. La montagne où elle demeurait, Neptune la fortifia en l'isolant tout autour. Il fit des enceintes de mer et de terre, alternativement, les unes plus petites, les autres plus grandes, deux de terre et trois de mer, et les arrondit au centre de l'île, de manière que toutes leurs partis s'en trouvassent à une égale distance...»
M. Le Mesge interrompit sa lecture.
—Cette disposition ne vous rappelle-t-elle rien?—interrogea-t-il.
Je regardai Morhange, abîmé dans des réflexions de plus eu plus profondes.
—Ne vous rappelle-t-elle rien?—insista la voix incisive du professeur.
—Morhange, Morhange,—balbutiai-je—souvenez-vous, hier, notre course, notre enlèvement, les deux couloirs qu'on nous a fait traverser avant d'arriver dans cette montagne... Des enceintes de terre et de mer... Deux couloirs, deux enceintes de terre.
—Hé! hé!—fit M. Le Mesge.
Il souriait en me regardant. Je compris que son sourire signifiait: «Serait-il moins obtus que je n'aurais cru?»
Comme en un grand effort, Morhange rompit le silence.
—J'entends bien, j'entends bien... Les trois enceintes de mer... Mais alors, monsieur, vous supposez, dans votre explication, dont je ne conteste pas l'ingéniosité, vous supposez exacte l'hypothèse de la mer Saharienne!
—Je la suppose et je la prouve,—répondit l'irascible petit vieillard, avec un coup sec frappé sur le bureau. Je sais bien ce que Schirmer et les autres ont avancé contre elle. Je le sais mieux que vous. Je sais tout, monsieur. Je tiens à votre disposition toutes les preuves. En attendant, ce soir au dîner, vous vous régalerez sans doute avec de succulents poissons. Et vous me direz si ces poissons-là pêchés dans le lac que vous pouvez apercevoir de cette fenêtre, vous semblent des poissons d'eau douce.
«Comprenez bien,—poursuivit-il plus calme,—l'erreur des gens qui, croyant à l'Atlantide, se sont mêlés d'expliquer le cataclysme où ils ont jugé que l'île merveilleuse avait tout entière sombré. Tous, ils ont cru à un engloutissement. En l'espèce, il n'y a pas eu immersion. Il y a eu émersion. Des terres nouvelles ont émergé du flot atlantique. Le désert a remplacé la mer. Les sebkhas, les salines, les lacs Tritons, les sablonneuses Syrtes sont les vestiges désolés des flots mouvants sur lesquels cinglèrent jadis les flottes partant à la conquête de l'Attique. Le sable, mieux que l'eau, engloutit une civilisation. Aujourd'hui, de la belle île que la mer et les vents faisaient orgueilleuse et verdoyante, il ne reste que ce massif calciné. Seule a subsisté, dans cette cuvette rocheuse isolée à jamais du monde vivant, l'oasis merveilleuse que vous avez à vos pieds, ces fruits rouges, cette cascade, ce lac bleu, témoignages sacrés de l'âge d'or disparu. Hier soir, en arrivant ici, vous avez franchi les cinq enceintes: les trois enceintes de mer, pour jamais desséchées; les deux enceintes de terre, creusées d'un couloir où vous avez passé à dos de chameau, et où, jadis, voguaient les trirèmes. Seule, dans cette immense catastrophe, s'est maintenue semblable à ce qu'elle fut alors, dans son antique splendeur, la montagne que voici, la montagne où Neptune enferma sa bien-aimée Clito, fille d'Evénor et de Leucippe, mère d'Atlas, aïeule millénaire d'Antinéa, la souveraine sous la dépendance de laquelle vous venez d'entrer pour toujours.
—Monsieur,—dit Morhange, avec la plus exquise politesse,—le souci n'aurait rien que de très naturel qui nous pousserait à nous enquérir des raisons et du but de cette dépendance. Mais voyez à quel point m'intéressent vos révélations: je diffère cette question d'ordre privé. Ces jours-ci, dans deux cavernes, il m'a été donné de découvrir une inscription tifinar de ce nom, Antinéa. Mon camarade m'est témoin que je l'avais tenu pour un nom grec. Je comprends maintenant, grâce à vous et au divin Platon, qu'il ne faille plus m'étonner d'entendre appeler une barbare d'un nom grec. Mais je n'en reste pas moins perplexe sur l'étymologie de ce vocable. Pouvez-vous éclairer ma religion à ce sujet?
—Monsieur,—répondit M. Le Mesge,—je n'y manquerai certainement pas. Que je vous dise à ce propos que vous n'êtes pas le premier à me poser une telle question. Parmi les explorateurs que j'ai vus entrer ici depuis dix ans, la plupart y ont été attirés de la même manière, intrigués par ce vocable grec reproduit en tifinar. J'ai même dressé un catalogue assez exact de ces inscriptions, et des cavernes où on les rencontre. Toutes, ou presque, sont accompagnées de cette formule: Antinéa. Ici commence son domaine. J'ai moi-même fait repeindre à l'ocre telle ou telle qui commençait à s'effacer. Mais, pour en revenir à ce que je vous disais tout d'abord, aucun des Européens conduits ici par ce mystère épigraphique n'a plus eu, dès qu'il s'est trouvé dans le palais d'Antinéa, cure d'être éclairé sur cette étymologie. Ils ont tous eu immédiatement autre martel en tête. A ce propos, il y aurait bien des choses à dire sur le peu d'importance réelle qu'ont les préoccupations purement scientifiques même pour les savants, comme ils les sacrifient vite aux soucis les plus terre à terre, celui de leur vie, par exemple.
—Nous y reviendrons une autre fois, voulez-vous, monsieur,—fit Morhange, toujours admirable de courtoisie.
—Cette digression n'avait qu'un but, monsieur: vous prouver que je ne vous compte pas au nombre de ces savants indignes. Vous vous inquiétez en effet de connaître les racines de ce nom, Antinéa, et cela avant de savoir quelle sorte de femme est celle qui le porte, ou les motifs pour quoi, vous et monsieur, êtes ses prisonniers.
Je regardai fixement le petit vieux. Mais il parlait avec le plus profond sérieux.
«Tant mieux pour toi, pensai-je. Autrement, j'aurais tôt fait de t'envoyer par la fenêtre ironiser à ton aise. La loi de la chute des corps ne doit pas être modifiée, au Hoggar.»
—Vous avez sans doute, monsieur,—continua, imperturbable sous mon regard ardent, M. Le Mesge s'adressant à Morhange,—formulé quelques hypothèses étymologiques, lorsque vous vous êtes trouvé la première fois en face de ce nom, Antinéa. Verriez-vous un inconvénient à me les communiquer?
—Aucun, monsieur,—dit Morhange.
Et très posément, il énuméra les étymologies dont j'ai parlé plus haut.
Le petit homme au plastron cerise se frottait les mains.
—Très bien,—apprécia-t-il, avec un accent de jubilation intense.—Excessivement bien, du moins pour les médiocres connaissances helléniques qui doivent être vôtres. Tout ceci n'en est pas moins, faux, archi-faux.
—C'est bien parce que je m'en doute que je vous questionne,—fit doucement Morhange.
—Je ne vous ferai pas languir davantage,—dit M. Le Mesge.—Le mot Antinéa se décompose de la façon suivante: ti n'est autre chose qu'une immixtion barbare dans ce nom essentiellement grec: Ti est l'article féminin berbère. Nous avons plusieurs exemples de ce mélange. Prenez celui de Tipasa, la ville nord-africaine. Son nom signifie l'entière, de ti et de νἁρ. En l'espèce, tinea signifie la nouvelle, de ti et de ἑα.
—Et le préfixe an?—interrogea Morhange.
—Se peut-il, monsieur,—répliqua M. Le Mesge,—que je me sois fatigué une heure à vous parler du Critias pour aboutir à un aussi piètre résultat? Il est certain que le préfixe an, en lui-même, n'a pas de signification. Vous comprendrez qu'il en a une, lorsque je vous aurai dit qu'il y a là un cas très curieux d'apocope. Ce n'est pas an qu'il faut lire, c'est atlan. Atl est tombé, par apocope; an a subsisté. En résumé, Antinéa se décompose de la manière suivante: Τἱ—νἑα—'ατλ 'Αν. Et sa signification, la nouvelle Atlante, sort éblouissante de cette démonstration.
Je regardai Morhange. Son étonnement était sans bornes. Le préfixe berbère ti l'avait littéralement sidéré.
—Avez-vous eu l'occasion de vérifier cette très ingénieuse étymologie, monsieur?—put-il enfin proférer.
—Vous n'aurez qu'à jeter un coup d'œil sur ces quelques livres,—fit dédaigneusement M. Le Mesge.
Successivement, il ouvrit cinq, dix, vingt placards. Une prodigieuse bibliothèque s'amoncela à notre vue.
—Tout, tout, il y a tout ici,—murmura Morhange, avec une étonnante inflexion de terreur et d'admiration.
—Tout ce qui vaut la peine d'être consulté, du moins,—dit Le Mesge.—Tous les grands ouvrages dont le monde réputé savant déplore aujourd'hui la perte.
—Et comment sont-ils ici?
—Cher monsieur, comme vous me navrez, moi qui vous avais cru au courant de certaines choses! Vous oubliez donc le passage où Pline l'Ancien parle de la bibliothèque de Carthage et des trésors qui y étaient entassés? En 146, quand cette ville succomba sous les coups du bélître Scipion, l'invraisemblable ramassis d'illettrés qui avait nom le Sénat romain eut pour ces richesses le plus profond mépris. Il en fit don aux rois indigènes. Ce fut ainsi que Mastanabal recueillit le merveilleux héritage; il fut transmis à ses fils et petits-fils, Hiempsal, Juba Ier, Juba II, le mari de l'admirable Cléopâtre Séléné, fille de la grande Cléopâtre et de Marc-Antoine. Cléopâtre Séléné engendra une fille qui épousa un roi atlante. C'est ainsi qu'Antinéa, fille de Neptune, compte au nombre de ses aïeules l'immortelle reine d'Egypte. C'est ainsi que, par ses droits d'héritage, les vestiges de la bibliothèque de Carthage, enrichis des vestiges de la bibliothèque d'Alexandrie, se trouvent actuellement sous vos yeux.
«La Science fuit l'homme. Alors qu'il instaurait ces monstrueuses Babels pseudo-scientifiques, Berlin, Londres, Paris, la Science s'est reléguée dans ce coin désertique du Hoggar. Ils peuvent bien, là-bas, forger leurs hypothèses, basées sur la perte des ouvrages mystérieux de l'antiquité: ces ouvrages ne sont pas perdus. Ils sont ici. Ici les livres hébreux, chaldéens, assyriens. Ici, les grandes traditions égyptiennes, qui inspirèrent Solon, Hérodote et Platon. Ici, les mythographes grecs, les magiciens de l'Afrique romaine, les rêveurs indiens, tous les trésors, en un mot, dont l'absence fait des dissertations contemporaines de pauvres choses risibles. Croyez-m'en, il est bien vengé, l'humble petit universitaire qu'ils ont pris pour fou, dont ils ont fait fi. J'ai vécu, je vis, je vivrai dans un perpétuel éclat de rire devant leur érudition fausse et tronquée. Et, quand je serai mort, l'erreur, grâce aux précautions jalouses prises par Neptune pour isoler sa bien-aimée Clito du reste du monde, l'erreur, dis-je, continuera à régner en maîtresse souveraine sur leurs pitoyables écrits.
—Monsieur,—dit Morhange d'une voix grave,—vous venez d'affirmer l'influence de l'Egypte sur la civilisation des gens de par ici. Pour des raisons que j'aurai peut-être un jour l'occasion de vous expliquer, je tiendrais à avoir la preuve de cette immixtion.
—Qu'à cela ne tienne, monsieur,—répondit M. Le Mesge.
Alors, à mon tour, je m'avançai.
—Deux mots, s'il vous plaît, monsieur,—dis-je brutalement.—Je ne vous cacherai pas que ces discussions historiques me paraissent absolument hors de saison. Ce n'est pas ma faute, si vous avez eu des déboires universitaires, et si vous n'êtes pas aujourd'hui au Collège de France ou ailleurs. Pour l'instant, une seule chose m'importe: savoir ce que nous faisons, ce que je fais ici. Beaucoup plus que l'étymologie grecque ou berbère de son nom, il m'importe de savoir ce que me veut au juste cette dame, Antinéa. Mon camarade désire connaître ses rapports avec l'Egypte antique: c'est très bien. Pour ma part, je désire être surtout fixé sur ceux qu'elle entretient avec le Gouvernement général de l'Algérie et les bureaux arabes.
M. Le Mesge eut un rire strident.
Je vais vous faire une réponse qui vous donnera satisfaction à tous deux,—répondit-il.
Et il ajouta: