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L'Atlantide

Chapter 13: CHAPITRE XI ANTINÉA
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About This Book

The narrator, lieutenant Olivier Ferrières, recounts an expedition with his comrade André de Saint-Avit into the Sahara, where they discover a secret, luxuriant realm ruled by a charismatic queen who claims Atlantean descent; her seductive authority ensnares Saint-Avit and forces Ferrières into moral struggle and desperate choices. The narrative weaves desert travel and archaeological pretext with mythic atmosphere, exotic landscape, and ritualized power, exploring obsession, fatal attraction, the clash between modern men and an isolated civilization, and the cost of confronting an irresistible, destructive sovereignty.

CHAPITRE X

LA SALLE DE MARBRE ROUGE

Nous traversâmes derechef une interminable suite d'escaliers et de couloirs à la suite de M. Le Mesge.

—On perd tout sentiment de l'orientation, au milieu de ce labyrinthe,—murmurai-je à Morhange.

—On perdrait surtout la tête,—répondit à mi-voix mon compagnon.—Ce vieux fou est incontestablement fort savant. Mais Dieu sait où il veut en venir. Enfin, il a promis que nous allions savoir.

M. Le Mesge s'était arrêté devant une lourde porte obscure, toute incrustée de signes bizarres. Ayant fait jouer la serrure, il ouvrit.

—Messieurs, je vous en prie,—dit-il,—passez.

Une bouffée d'air froid nous frappa en plein visage. Il régnait une véritable température de cave dans la nouvelle salle où nous venions de pénétrer.

L'obscurité me permit d'abord assez mal d'apprécier ses proportions. L'éclairage, volontairement restreint, consistait en douze énormes lampes de cuivre, formant colonnes, posées à même le sol, brillantes de larges flammes rouges. Quand nous entrâmes, le vent du corridor fit osciller ces flammes qui agitèrent, une minute, autour de nous, nos ombres agrandies et étrangement déformées. Puis, le souffle se tassa, et les flammes redevenues rigides dardèrent de nouveau parmi les ténèbres leurs immobiles becs rouges.

Ces douze lampadaires géants (chacun avait environ trois mètres de hauteur) étaient disposés en une sorte de couronne, dont le diamètre avait pour le moins cinquante pieds. Au milieu de cette couronne, un tas sombre m'apparut, tout strié de tremblants reflets rouges. En m'approchant, je discernai une source jaillissante. C'était cette eau fraîche qui entretenait la température dont j'ai parlé.

D'immenses sièges naturels étaient taillés à même le rocher central, d'où s'épandait la murmurante et ténébreuse fontaine. Ils étaient matelassés par de soyeux coussins. Douze brûle-parfums, à l'intérieur de la couronne de flambeaux rouges, dessinaient une seconde couronne, d'un diamètre moitié moins long. On ne voyait pas, dans l'obscurité, monter leur fumée vers la voûte, mais leur alanguissement, combiné avec la fraîcheur et le bruit de l'eau, bannissait de l'âme tout désir autre que celui de demeurer là, toujours.

M. Le Mesge nous avait fait asseoir au centre de la salle, sur les fauteuils cyclopéens. Lui-même prit place entre nous.

—Dans quelques instants,—dit-il, vos yeux se seront accoutumés à l'obscurité.

Je remarquai que, comme dans un temple, il parlait bas.

Peu à peu, nos yeux se firent en effet à cette lumière rouge. Il n'y avait guère que la partie inférieure de l'énorme salle qui fût éclairée.

Toute la voûte était noyée dans l'ombre, et l'on n'en pouvait dire la hauteur. Vaguement, au-dessus de nos têtes, j'apercevais un grand lustre dont l'or était léché, comme tout le reste, par de sombres lueurs rouges. Mais rien ne permettait d'évaluer la longueur de la chaîne qui le suspendait au plafond obscur.

Le pavé de marbre était d'un grain si poli que les grandes torchères s'y reflétaient.

Cette salle, je le répète, était ronde, cercle parfait dont la fontaine à laquelle nous tournions le dos était le centre.

Nous faisions donc face aux parois arrondies. Bientôt, nos regards ne purent s'en détacher. Voici ce qui rendait ces parois remarquables: elles se divisaient en une série de niches sombres, dont la ligne noire était coupée, devant nous, par la porte qui venait de s'ouvrir pour nous livrer passage; derrière nous, par une seconde porte, trou plus noir que je devinai dans l'ombre en me retournant. D'une porte à l'autre, je comptai soixante de ces niches, soit, au total, cent vingt. Chacune d'elles était haute de trois mètres, large d'un. Chacune d'elles contenait une espèce d'étui, plus large du haut que du bas, fermé seulement dans sa partie inférieure. Dans ces étuis, dans tous sauf dans deux qui me faisaient face, je crus discerner une forme brillante, une forme humaine à n'en pas douter, quelque chose comme une statue d'un bronze très pâle. Dans l'arc de cercle que j'avais devant moi, je comptai nettement trente de ces bizarres statues.

Qu'étaient ces statues? Je voulus voir, je me levai.

La main de M. Le Mesge se posa sur mon bras.

—Tout à l'heure,—murmura-t-il à voix toujours très basse,—tout à l'heure.

Les regards du professeur étaient fixés sur la porte par laquelle nous avions pénétré dans la salle, et derrière laquelle un bruit de pas de plus en plus distinct se faisait maintenant entendre.

Elle s'ouvrit en silence et livra passage à trois Touareg blancs. Deux d'entre eux partaient sur leurs épaules un long paquet; le troisième me parut être le chef.

Sur ses indications, ils déposèrent le paquet sur le sol et retirèrent d'une des niches dont j'ai parlé l'étui oblong que, toutes, elles contenaient.

—Vous pouvez approcher, messieurs,—nous dit alors M. Le Mesge.

Sur un signe de sa part, les trois Touareg se retirèrent de quelques pas en arrière.

—Vous m'avez demandé tout à l'heure,—dit M. Le Mesge, s'adressant à Morhange,—de vous donner une preuve des influences égyptiennes sur ce pays. Que dites-vous de cette caisse, d'abord?

Disant ces mots, il désignait l'étui que les serviteurs venaient d'allonger sur le sol, après l'avoir retiré de sa niche.

Morhange poussa une sourde exclamation.

Nous avions devant nous une de ces caisses destinées à conserver les momies. Même bois luisant, même peinture de vives couleurs avec cette seule différence qu'ici les caractères tifinar remplaçaient les hiéroglyphes. La forme, étroite du bas, large du haut, eût dû, à elle seule, immédiatement nous en avertir.

J'ai déjà dit que la moitié inférieure de ce grand étui était close, donnant à l'ensemble l'aspect d'un sabot rectangulaire.

M. Le Mesge s'agenouilla et fixa sur la partie antérieure de la caisse un rectangle de carton blanc, une large étiquette, qu'il avait prise sur son bureau quelques instants plus tôt, en quittant la bibliothèque.

—Vous pouvez lire,—dit-il simplement, mais toujours à voix basse.

Je m'agenouillai aussi, car la lueur des grands candélabres ne permettait qu'à peine de déchiffrer l'étiquette, où je reconnus néanmoins l'écriture du professeur.


Elle portait ces simples mots, en grosse ronde:

Numéro 53. Major Sir Archibald Russell. Né à Richmond, le 5 juillet 1860. Mort au Hoggar, le 3 décembre 1896.


Je m'étais relevé d'un bond.

—Le major Russell!—m'écriai-je.

—Plus bas, plus bas,—fit M. Le Mesge.—Personne n'a le droit d'élever la voix, ici.

—Le major Russell,—répétai-je, obéissant comme malgré moi à cette injonction,—qui partit, l'année dernière, de Khartoum, pour explorer le Sokoto?

—Lui-même,—répondit le professeur.

—Et... où est-il le major Russell?

—Il est ici,—répondit M. Le Mesge.

Le professeur fit un signe. Les Touaregs blancs se rapprochèrent.

Un silence poignant régnait dans la salle mystérieuse, que troublait, seul, le glou-glou frais de la fontaine.

Les trois nègres s'étaient mis en devoir de défaire le paquet qu'ils avaient déposé en entrant près de la caisse peinte. Courbés sous le poids d'une indicible horreur, Morhange et moi, nous regardions.

Bientôt, une forme raidie, une forme humaine nous apparut. Un éclair rouge brilla sur elle. Nous avions devant nous, allongée sur le sol, enveloppée d'une espèce de pagne de mousseline blanche, une statue de bronze pâle, une statue semblable à celles qui, tout autour de nous dans les niches, droites, paraissaient fixer sur nous un impénétrable regard.

—Sir Archibald Russell,—murmura lentement M. Le Mesge.

Morhange, muet, s'approcha, il eut la force de soulever le voile de mousseline. Longuement, longuement, il dévisagea la morne statue de bronze.

—Une momie, une momie,—dit-il enfin,—vous vous trompez, monsieur ce n'est pas une momie.

—A proprement parler, non—répliqua M. Le Mesge,—ce n'est pas une momie. C'est bien pourtant la dépouille mortelle de Sir Archibald Russell, que vous avez devant vous. Je dois, en effet, cher monsieur, vous faire remarquer que les procédés d'embaumement employés pour le compte d'Antinéa diffèrent des procédés usités dans l'ancienne Egypte. Ici, point de natron, point de bandelettes, point d'aromates. L'industrie du Hoggar, du premier coup, est parvenue à un résultat que la science européenne n'a obtenu qu'après de longs tâtonnements. Quand je suis arrivé ici, quel n'a pas été mon étonnement en constatant qu'on y pratiquait une méthode que je croyais connue uniquement du monde civilisé.

M. Le Mesge, de son index ployé, frappa un petit coup sur le front mat de Sir Archibald Russell. Un tintement métallique retentit.

—C'est du bronze,—murmurai je.—Ce n'est pas là un front humain. C'est du bronze.

M. Le Mesge haussa les épaules.

—C'est un front humain,—affirma-t-il, tranchant,—et ce n'est pas du bronze. Le bronze est plus foncé, monsieur. Ce métal-ci est le grand métal inconnu dont parle Platon dans le Critias, et qui tient le milieu entre l'or et l'argent; c'est le métal particulier à la montagne Atlantide. C'est l'orichalque.

Me penchant davantage encore, je constatai que ce métal était le même que celui dont étaient revêtues les parois de la bibliothèque.

—C'est l'orichalque,—continua M. Le Mesge.—Vous n'avez pas l'air de comprendre comment un corps humain peut vous apparaître sous l'espèce d'une statue d'orichalque. Capitaine Morhange voyons, vous à qui je faisais crédit d'un certain savoir, n'avez-vous donc jamais entendu parler du procédé du docteur Variot pour conserver le corps autrement que par l'embaumement? N'avez-vous jamais lu le livre[12] de ce praticien? Il y expose la méthode dite galvanoplastique. Les tissus cutanés, en vue d'être rendus conducteurs, sont enduits d'une couche de sel d'argent, très légère. Le corps est ensuite trempé dans un bain de sulfate de cuivre, et la polarisation fait son œuvre. Le procédé avec lequel on a métallisé le corps de cet estimable major anglais est le même. Le même, à cela près que le bain de sulfate de cuivre a été remplacé par un bain de sulfate d'orichalque, matière autrement rare. C'est ainsi qu'au lieu d'une statue de pauvre hère, d'une statue de cuivre, vous avez devant vous, une statue d'un métal plus précieux que l'or et l'argent, une statue, en un mot, digne de la petite-fille de Neptune.

M. Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En quelques instants ils eurent glissé le fantôme d'orichalque dans sa gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut placée dans sa niche, à côté de la niche où une gaine toute pareille portait l'étiquette nº 52.

Puis, leur tâche achevée, sans mot dire, ils se retirèrent. L'air froid de la mort balança une fois de plus les flammes des torchères de cuivre et fit danser autour de nous de grandes ombres.

Morhange et moi étions restés aussi figés que les spectres de métal pâle qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m'approchai en chancelant de la niche voisine de celle où l'on venait, de dresser la dépouille du major anglais. Mes yeux cherchèrent l'étiquette, l'étiquette nº 52.

M'appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus:


Numéro 52. Capitaine Laurent Deligne. Né à Paris, le 22 juillet 1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896.


—Le capitaine Deligne,—murmura Morhange,—parti en 1895 de Colomb-Béchar pour Timmimoun, et dont on n'avait plus eu de nouvelles!

—Parfaitement,—dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tête approbateur.

Numéro 51,—lut Morhange, claquant maintenant des dents,—Colonel von Wittmann, né à Iéna en 1855. Mort au Hoggar le 1er mai 1896. Le colonel Wittmann, l'explorateur du Kanem, disparu du côté d'Agadès!

—Parfaitement,—dit encore M. Le Mesge.

Numéro 50,—lus-je à mon tour, m'agrippant à la muraille pour ne pas tomber.—Marquis Alonze d'Oliveira, né à Cadix le 21 février 1868. Mort au Hoggar, le 1er février 1896... Oliveira, qui marchait vers Araouan!

—Parfaitement,—dit toujours M. Le Mesge.—Cet Espagnol était des plus instruits. J'ai eu avec lui des discussions intéressantes sur la position géographique exacte du royaume d'Antée.

Numéro 49,—dit Morhange, et sa voix n'était plus qu'un souffle.—Lieutenant Woodhouse, né à Liverpool, le 16 septembre 1870. Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895.

—Presque un enfant,—dit M. Le Mesge.

Numéro 48,—dis-je.—Sous-lieutenant Louis de Maillefeu, né à Provins, le...

Je n'achevai pas. L'émotion étrangla ma voix.

Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami d'enfance, à Saint-Cyr, partout... Je le regardais, je le reconnaissais sous la croûte métallique. Louis de Maillefeu!...

Et, le front collé à la muraille froide, les épaules secouées, je me mis à pleurer à longs sanglots.

J'entendis la voix oppressée de Morhange, s'adressant au professeur.

—Monsieur, cette scène a assez duré. Finissons-en.

—Il a voulu savoir,—répondit M. Le Mesge.—Qu'y puis-je?

Je marchais sur lui. Je le saisis aux épaules.

—Comment est-il ici? De quoi est-il mort?

—Comme tous les autres,-répondit le professeur,—comme le lieutenant Woodhouse, comme le capitaine Deligne, comme le major Russell, comme le colonel von Wittmann, comme les quarante-sept d'hier, comme tous ceux de demain.

—De quoi sont-ils morts?—dit à son tour impérativement Morhange.

Le professeur regarda Morhange; je vis mon camarade pâlir.

—De quoi sont-ils morts, monsieur? Ils sont morts d'amour.

Et il ajouta d'une voix très basse et très grave:

—Maintenant vous savez.

Doucement, avec des précautions que nous n'aurions guère pu lui soupçonner, M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de métal. Un instant après, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de nouveau, effondrés plutôt, parmi les coussins, au centre de la pièce. La plainte de la fontaine invisible murmurait à nos pieds.

M. Le Mesge était entre nous.

—Maintenant, vous savez,—répéta-t-il.—Vous savez, mais vous ne comprenez pas encore.

Alors, à voix très lente, il laissa tomber ces paroles.

—Vous êtes, comme ils l'ont été, des prisonniers d'Antinéa... Et Antinéa a à se venger.

—A se venger,—dit Morhange, dont le calme était revenu.—Et de quoi, je vous prie? Qu'avons-nous fait, le lieutenant et moi, à l'Atlantide? En quoi avons-nous encouru sa haine?

—C'est une vieille, une très vieille querelle,—répondit gravement le professeur.—Une querelle qui vous dépasse, monsieur Morhange.

—Expliquez-vous, je vous prie, monsieur le professeur.

—Vous êtes les Hommes. Elle est la Femme.—dit la voix songeuse de M. Le Mesge.—Tout est là.

—Vraiment, monsieur, je ne vois... nous ne voyons pas bien.

—Vous allez comprendre. Avez-vous réellement oublié à quel point les belles reines barbares de l'antiquité ont eu à se plaindre des étrangers que la fortune poussa vers leurs rivages? Le poète Victor Hugo a exprimé assez bien leurs détestables agissements, dans son poème colonial intitulé la Fille d'O-Taïti. Si loin que nous reportent nos souvenirs, nous ne voyons que procédés semblables de grivèlerie et d'ingratitude. Ces messieurs usaient largement de la beauté de la dame et de ses richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. Bien heureuse encore si le quidam, ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec des navires et des troupes d'occupation.

—Votre érudition me ravit, monsieur,—dit Morhange,—continuez.

—Vous faut-il des exemples? Hélas, ils foisonnent. Songez à la façon cavalière dont se comportèrent Ulysse vis-à-vis de Calypso, Diomède à l'égard de Callirhoé. Que dire de Thésée avec Ariane? Jason fut avec Médée d'une légèreté inconcevable. Les Romains ont continué la tradition, avec plus de brutalité encore. Enée, qui a tant de traits communs avec le Révérend Spardek, a traité Didon de la façon la plus indigne. César fut pour la divine Cléopâtre un goujat lauré. Tite, enfin, cet hypocrite de Tite, après avoir vécu une année entière en Idumée à ses crochets, n'a emmené à Rome la plaintive Bérénice que pour mieux la bafouer. Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d'injures.

«Une femme s'est rencontrée pour rétablir au profit de son sexe la grande loi hégélienne des oscillations. Séparée du monde aryen par la formidable précaution de Neptune, elle évoque vers elle les hommes les plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son âme est inexorable. De ces jeunes audacieux, elle prend ce qu'ils peuvent donner. Elle leur prête son corps tandis qu'elle les domine de son âme. C'est la première souveraine que la passion n'ait jamais faite, même un instant, esclave. Jamais elle n'a eu à se ressaisir, car elle ne s'est jamais abandonnée. Elle est la seule femme qui ait réussi la dissociation de ces deux choses inextricables, l'amour et la volupté.

M. Le Mesge se tut un moment, puis reprit:

—Elle vient, une fois par jour, dans cet hypogée. Elle s'arrête devant ces stalles. Elle médite devant ces statues rigides. Elle touche ces poitrines froides, qu'elle a connues si brûlantes. Puis, après avoir rêvé autour de la stalle vide où bientôt il dormira pour toujours dans sa froide gaine d'orichalque, nonchalante, elle s'en retourne vers celui qui l'attend.

Le professeur cessa de parler. La fontaine s'entendit de nouveau au milieu de l'ombre. Mes poignets battaient, ma tête était en feu. Une fièvre immense me brûlait.

—Et tous, tous,—criai-je, sans souci du lieu,—ils ont accepté! Ils ont plié! Ah! Elle n'a qu'à venir, elle verra bien.

Morhange se taisait.

—Cher Monsieur,—dit M. Le Mesge d'une voix très douce,—vous parlez comme un enfant. Vous ne savez pas. Vous n'avez pas vu Antinéa. Dites-vous bien une chose, c'est que, parmi eux,—et d'un geste, il embrassa le cercle muet des statues,—il y avait des hommes aussi courageux que vous, et moins nerveux peut-être. L'un, celui qui repose sous l'étiquette numéro 32, je me rappelle, était un Anglais flegmatique. Quand il parut devant Antinéa, il fumait son cigare. Comme les autres, cher monsieur, il s'est courbé sous le regard de sa souveraine.

«Ne parlez pas, tant que vous ne l'avez pas vue. L'état universitaire qualifie peu pour discourir des choses de la passion, et je me sens emprunté pour vous dire ce qu'est Antinéa. Je vous affirme seulement ceci, c'est que, dès que vous l'aurez vue, vous ne vous souviendrez plus de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.

—Tout, monsieur,—interrogea d'un ton très calme Morhange.

—Tout,—affirma avec force M. Le Mesge.—Vous oublierez tout, vous renierez tout.

De nouveau, un léger bruit retentit. M. Le Mesge consulta sa montre.

—Au reste, vous allez voir.

La porte s'ouvrit. Un grand Targui blanc, le plus grand de ceux que nous ayons encore aperçus dans cette redoutable demeure, entra et se dirigea vers nous.

Il me toucha légèrement le bras, après s'être incliné.

—Suivez-le, monsieur,—dit M. Le Mesge.

Sans mot dire, j'obéis.

CHAPITRE XI

ANTINÉA

Nous longeâmes, mon conducteur et moi, un nouveau corridor. Ma surexcitation grandissait. Je n'avais qu'une hâte, être en face de cette femme, lui dire... Pour le reste, j'avais fait le sacrifice de ma vie.

Je me trompai en espérant voir immédiatement cette aventure prendre une tournure héroïque. Dans la vie, les genres ne sont jamais délimités. J'aurais dû me rappeler, par une infinité de détails précédents, que le burlesque était, dans mon équipée, régulièrement enchevêtré avec le tragique.

Etant arrivé devant une petite porte claire, mon guide s'effaça pour me laisser entrer.

Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette. Un plafond de verre dépoli déversait sur le dallage de marbre une lumière gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule, accrochée au mur, et dont les chiffres étaient remplacés par les signes du Zodiaque. La petite aiguille n'avait pas encore atteint le signe du Bélier.

Trois heures, trois heures seulement!

Cette journée m'avait déjà paru longue d'un siècle... Et je n'en avais parcouru qu'un peu plus de la moitié.

Puis une autre idée traversa mon cerveau, et un rire convulsif me secoua.

«Antinéa tient à ce que je lui sois présenté avec tous mes avantages.»

Une grande glace d'orichalque tenait tout un côté de la chambre. En y jetant un coup d'œil, je compris que, décemment, la prétention n'avait rien d'exagéré.

Ma barbe inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux, descendant en rigoles sur mes joues, mon costume maculé par toutes les glaises sahariennes, déchiré par toutes les brousses du Hoggar, faisaient de moi, à la vérité, un assez piteux cavalier.

J'eus tôt fait de me dévêtir et de me plonger dans la baignoire de porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement délicieux me saisit dans l'eau tiède et parfumée. Devant moi dansaient mille petits pots dispersés sur une précieuse coiffeuse de bois sculpté. Ils étaient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taillés dans une sorte de jade extrêmement transparent. La douce moiteur de l'atmosphère amortit mon énervement.

«Au diable l'Atlantide, et l'hypogée, et M. Le Mesge», eus-je encore la force de penser.

Et je m'endormis dans mon bain.

Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyées au bord de la baignoire, se tenait un grand nègre, visage découvert, bras nus, front serré dans un immense turban orange. Il me regardait, en riant silencieusement de toutes ses dents blanches.

—Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier?

Le nègre rit plus fort. Sans mot dire, il m'empoigna et me souleva comme une plume hors de mon eau parfumée, maintenant d'une teinte sur laquelle je préfère ne pas insister.

En un rien de temps, je me trouvai allongé sur une table de marbre inclinée.

Le nègre se mit à masser avec une vigueur extraordinaire.

—Eh là! plus doucement, animal.

Mon masseur ne répondit pas, mais il se mit à rire et à me frotter plus fort.

—D'où es-tu, toi? Du Kanem? du Borkou? Tu ris trop pour être un Targui.

Même silence. Ce nègre était aussi muet qu'hilare.

«Après tout, je m'en moque, me dis-je, en désespoir de cause. Tel qu'il est, je le trouve plus sympathique que M. Le Mesge, avec son érudition cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il ferait pour le Hammam de la rue des Mathurins!»

—Cigarette, sidi.

Sans attendre ma réponse, le nègre m'avait introduit dans la bouche une cigarette qu'il alluma, et se remit derechef à m'astiquer sur toutes les coutures.

«Il parle peu, mais il est obligeant», pensai-je.

Et je lui envoyai une bouffée de fumée en plein visage.

Cette plaisanterie parut infiniment de son goût. Il manifesta aussitôt son contentement en m'appliquant de grandes claques.

Quand il m'eut dûment étrillé, il prit sur la coiffeuse un petit pot, et se mit à m'oindre le corps d'une pâte rose. Toute fatigue parut s'envoler de mes muscles rajeunis.

Un coup de marteau frappé sur un timbre de cuivre. Mon masseur disparut. Entra une vieille négresse rabougrie, vêtue des plus criards oripeaux. Elle était bavarde comme une pie, mais je ne compris d'abord pas un traître mot dans l'interminable chapelet qu'elle dévidait, tandis que, s'étant emparée de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs ongles avec des grimaces convaincues.

Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place à un second nègre, celui-ci grave, tout de blanc vêtu, avec une calotte de coton tricoté sur son crâne oblong. C'était le barbier, et sa main était douée d'une prodigieuse dextérité. Il eut tôt fait de couper mes cheveux, fort convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si je n'avais pas une taille préférée, il me rasa complètement.

Je considérai avec plaisir mon visage tout entier réapparu.

«Antinéa doit aimer le genre américain, pensai-je. Quel affront à la mémoire de son digne grand-père, Neptune!»

Au même instant, le nègre gai entra, et déposa un paquet sur le divan. Le barbier s'éclipsa. J'eus quelque étonnement à constater que le paquet, déployé soigneusement par mon nouveau valet de chambre, contenait un costume complet de flanelle blanche, pareil en tous points à ceux que portent, l'été, les officiers français d'Algérie.

Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique était sans reproche, et avait même, ce qui acheva de me combler de stupéfaction, les deux galons d'or mobiles, insignes de mon grade, retenus de chaque côté des manches par deux ganses. Comme chaussures, une paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutaché d'or. La lingerie, toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la Paix.

—Le dîner était délectable,—murmurai-je, en me considérant dans la glace d'un œil satisfait.—Le gîte est parfaitement ordonné. Oui, mais voilà, il y a le reste.

Je ne pus réprimer un petit frisson, en repensant, pour la première fois, à la salle de marbre rouge.

Au même instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.

On frappa discrètement à la porte. Le grand Targui blanc qui m'avait conduit parut sur le seuil.

S'étant avancé, il me toucha de nouveau le bras et fit un signe.

De nouveau, je le suivis.

Nous enfilâmes encore de longs corridors. J'étais ému, mais j'avais retrouvé au contact de l'eau tiède une certaine désinvolture. Et puis, surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l'avouer, je sentais grandir en moi une immense curiosité. Dès ce moment, si on était venu me proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, près de Shikh-Salah, aurais-je accepté? Je ne crois pas.

J'essayai de me faire honte de cette curiosité. Je songeai à Maillefeu:

«Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis à présent. Et maintenant, il est là-bas, dans la salle de marbre rouge.»

Je n'eus pas le temps de prolonger cette réminiscence. Brusquement, comme par une sorte de bolide, j'étais bousculé, projeté à terre. Le couloir était noir, je ne vis rien. J'entendis seulement un hurlement railleur.

Le Targui blanc s'était effacé, le dos collé à la muraille.

—Bon,—murmurai-je en me relevant,—voilà les diableries qui commencent.

Nous continuâmes notre route. Bientôt une lueur autre que celle des veilleuses roses commença à éclairer le couloir.

Nous arrivâmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute découpée à jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux battants s'entr'ouvrirent. Le Targui resté dans le couloir les referma derrière moi.

Machinalement, je fis quelques pas dans la salle où je venais de pénétrer seul; puis, je m'arrêtai, figé sur place, portant la main à mes yeux.

J'étais ébloui de l'azur qui venait de m'apparaître.

Il y avait plusieurs heures que les lumières tamisées m'avaient déshabitué du grand jour. Il entrait à flots, par tout un côté de l'immense salle.

Elle était située dans la partie inférieure de cette montagne, plus taraudée de couloirs et de galeries qu'une pyramide égyptienne. De plain-pied avec le jardin que j'avais, le matin, aperçu du balcon de la bibliothèque, elle paraissait le continuer. La transition était insensible: si des tapis s'étendaient sous les grands palmiers, des oiseaux voletaient à travers la forêt des colonnes de la salle.

Le contraste la faisait obscure, dans toute la partie que ne baignait pas directement le jour de l'oasis. Le soleil, en train de mourir derrière la montagne, peignait de rose les graviers des allées, et de rouge sanglant le flamant hiératique posé, une patte en l'air, au bord du petit lac de profond saphir.

Soudain, une seconde fois, je roulai à terre. Une masse brusque venait de tomber sur mes épaules. Je sentis un chaud contact soyeux sur mon cou, une haleine brûlante sur ma nuque. En même temps, le hurlement moqueur qui m'avait si fort troublé dans le couloir retentissait de nouveau.

D'un tour de reins, je m'étais dégagé, envoyant au hasard un solide coup de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit encore, de douleur et de colère cette fois.

Il eut pour écho un long éclat de rire. Furieux, je me redressai cherchant des yeux l'insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon regard devint fixe, fixe.

Antinéa était devant moi.

Dans la partie la moins éclairée de la salle, sous une espèce de voûte rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux myrrhins, sur un amoncellement de coussins bariolés et de tapis de Perse blancs,—les plus précieux,—quatre femmes étaient allongées.

Je reconnus dans les trois premières des femmes touareg, à la beauté splendide et régulière, vêtues de magnifiques blouses de soie blanche, bordées d'or. La quatrième, très brune de peau, presque une négrillonne, était la plus jeune, et sa blouse de soie rouge rehaussait la sombre teinte de son visage, de ses bras, de ses pieds nus. Toutes quatre, elles entouraient l'espèce de tour de tapis blancs, recouverte d'une gigantesque peau de lion sur laquelle Antinéa était accoudée.

Antinéa! chaque fois que je l'ai revue, je me suis demandé si je l'avais bien regardée alors, troublé comme je l'étais, tellement, chaque fois je la trouvais plus belle. Plus belle! pauvre mot, pauvre langue. Mais vraiment est-ce la faute de la langue, ou de ceux qui galvaudent un tel mot?

On ne pouvait se trouver en présence de cette femme sans évoquer celle pour qui Ephractœus soumit l'Atlas, pour qui Sapor usurpa le sceptre d'Osymandias, pour qui Mamylos subjugua Suze et Tentyris, pour qui Antoine prit la fuite...

O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,
C'est dans l'étreinte altière et chaude de ses bras.

Le klaft égyptien descendait sur ses abondantes boucles, bleues à force d'être noires. Les deux pointes de la lourde étoffe dorée atteignaient les frêles hanches. Autour du petit front bombé et têtu, l'uræus d'or s'enroulait, aux yeux d'émeraude, dardant au-dessus de la tête de la jeune femme sa double langue de rubis.

Elle avait une tunique de voile noir glacé d'or, très légère, très ample, resserrée à peine par une écharpe de mousseline blanche, brodée d'iris en perles noires.

Tel était le costume d'Antinéa. Mais elle, sous ce charmant fatras, qu'était-elle? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d'épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n'en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d'ironie et de désinvolture.

Le corps d'Antinéa, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je n'aurais pas pensé à le regarder, même si j'en avais eu la force. Et c'est peut-être ce qu'il y eut de plus extraordinaire dans cette première impression. Songer aux suppliciés de la salle de marbre rouge, aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce mince corps: rien que cette pensée m'eût paru, en cette seconde inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgré sa tunique audacieusement fendue sur le côté, sa fine gorge découverte, les bras nus, les ombres mystérieuses devinées sous le voile, cette femme, en dépit de sa monstrueuse légende, trouvait le moyen de demeurer quelque chose de très pur, que dis-je de virginal.

Pour l'instant, elle était toute au rire qui l'avait saisie, quand, en sa présence, j'avais roulé à terre.

—Hiram-Roi,—appela-t-elle.

—Je me retournai. J'aperçus mon ennemi.

Sur le chapiteau d'une des colonnes, à vingt pieds du sol, un splendide guépard était agrippé. Son regard était furieux encore du coup de poing que je lui avais décoché.

—Hiram-Roi,—répéta Antinéa,—ici!

La bête se détendit comme un ressort. Elle se trouvait maintenant blottie aux pieds de sa maîtresse. Je vis la langue rouge lécher les fines chevilles nues.

—Demande pardon au monsieur,—dit la jeune femme.

Le guépard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se fronça autour de la moustache noire.

—Fftt,—grogna-t-il, à la façon d'un gros chat.

—Allons,—ordonna Antinéa, impérative.

A regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tête entre ses pattes, et attendit.

Je caressai le beau front ocellé.

—Il ne faut pas lui en vouloir,—dit Antinéa.—Il est d'abord ainsi avec tous les étrangers.

—Il doit être alors bien souvent de mauvaise humeur,—dis-je simplement.

Ce furent mes premières paroles. Elles amenèrent un sourire sur les lèvres d'Antinéa.

Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis:

—Aguida,—dit-elle, s'adressant à une des femmes touareg,—tu auras soin de faire compter vingt-cinq livres d'or à Cegheïr-ben-Cheïkh.

—Tu es lieutenant?—demanda-t-elle, après une pause.

—Oui.

—D'où es-tu?

—De France.

—Je pouvais m'en douter,—fit-elle avec ironie.—Mais de quel pays de France?

—D'un pays qui s'appelle le Lot-et-Garonne.

—De quel endroit, dans ce pays?

—De Duras.

Elle réfléchit un instant.

—Duras! Il y coule une petite rivière, le Dropt. Il y a un grand vieux château.

—Vous connaissez Duras,—murmurai-je, abasourdi.

—On y va de Bordeaux, par un petit chemin de fer,—poursuivit-elle.—C'est une route encaissée, avec des coteaux pleins de vignobles, que couronnent des ruines féodales. Les villages ont de beaux noms: Monségur, Sauveterre-de-Guyenne, la Tresne, Créon... Créon, comme dans Antigone.

—Vous y êtes allée?

Elle me regarda.

—Dis-moi tu,—fit-elle avec une sorte de lassitude.—Il faudra, tôt ou tard, que tu me tutoies. Commence tout de suite.

Cette promesse menaçante me combla sur l'heure d'un immense bonheur. Je songeai aux paroles de M. Le Mesge: «Ne parlez pas tant que vous ne l'aurez pas vue. Dès que vous l'aurez vue, vous renierez tout pour elle.»

—Si je suis allée à Duras?—poursuivit-elle avec un éclat de rire.—Tu t'amuses. T'imagines-tu la petite-fille de Neptune dans un compartiment de première classe, sur une ligne d'intérêt local?

Etendant la main, elle me montra l'énorme rocher blanc qui dominait les palmiers du jardin.

—Il est tout mon horizon,—dit-elle gravement.

Parmi plusieurs livres qui traînaient autour d'elle, sur la peau de lion, elle en prit un, qu'elle ouvrit au hasard.

—C'est l'indicateur des chemins de fer de l'Ouest,—dit-elle.—Quelle lecture admirable pour quelqu'un qui ne bouge pas! Actuellement, il est cinq heures et demie du soir. Un train, un train omnibus, est arrivé, il y a trois minutes, à Surgères, dans la Charente-Inférieure. Il en repartira dans six minutes. Dans deux heures, il arrivera à la Rochelle. Comme c'est bizarre ici, de songer à ces choses. Tant de distance!... Tant de mouvement! Tant d'immobilité!...

—Vous parlez bien le français,—fis-je.

Elle eut un petit rire nerveux.

—J'y suis bien obligée. Comme l'allemand, comme l'italien, comme l'anglais, comme l'espagnol. C'est mon genre de vie qui m'a faite une fameuse polyglotte. Mais c'est le français que je préfère, au touareg et à l'arabe même. Il me semble que je l'ai toujours su. Et crois bien que je ne dis pas cela pour te faire plaisir.

Il y eut un silence. Je songeai à son aïeule, à celle dont Plutarque disait: «Il y avait peu de nations avec qui elle eût besoin d'interprète; Cléopâtre parlait dans leur propre langue aux Ethiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes.»

—Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle. Tu me fais de la peine. Viens t'asseoir, là, à mon côté. Poussez-vous, monsieur Hiram-Roi.

Le guépard obéit avec humeur.

—Donne ta main,—commanda-t-elle.

Il y avait à son côté une grande coupe d'onyx. Elle y prit un anneau d'orichalque, très simple. Elle le passa à mon annulaire gauche. Je vis alors qu'elle portait le même.

—Tanit-Zerga, offre à monsieur de Saint-Avit un sorbet à la rose.

La négrillonne de soie rouge s'empressa.

—Ma secrétaire particulière,—présenta Antinéa,—mademoiselle Tanit-Zerga, de Gâo, sur le Niger. Sa famille est presque aussi antique que la mienne.

Disant cela, elle me regardait. Ses yeux verts pesaient sur moi.

—Et ton camarade, le capitaine,—interrogea-t-elle d'une voix lointaine,—je ne le connais pas encore. Comment est-il? Est-ce qu'il te ressemble?

Alors, pour la première fois depuis que j'étais auprès d'elle, je songeai à Morhange. Je ne répondis pas.

Antinéa sourit.

Elle s'allongea tout à fait sur la peau de lion. Sa jambe droite devint nue.

—Il est l'heure d'aller le retrouver,—dit-elle languissamment.—Tu recevras d'ici peu mes ordres. Tanit-Zerga, reconduis-le. Montre-lui d'abord sa chambre. Il ne doit pas la connaître.

Je me levai et lui pris la main pour la baiser. Cette main, elle l'appuya fortement à mes lèvres à les faire saigner sous cette espèce de marque de possession.

J'étais maintenant dans le couloir sombre. La petite fille à la tunique de soie rouge allait devant.

—Voilà ta chambre,—dit-elle.

Elle reprit:

—Maintenant, si tu veux, je te mènerai vers la salle à manger. Les autres vont s'y réunir pour le dîner.

Elle parlait un adorable français zézayant.

—Non. Tanit-Zerga, non, je préfère rester ici, ce soir. Je n'ai pas faim. Je suis fatigué.

—Tu te rappelles mon nom,—fit-elle.

Elle en paraissait fière. Je sentis que j'aurais en elle, le cas échéant, une alliée.

—Je me rappelle ton nom, petite Tanit-Zerga, parce qu'il est beau[13].

J'ajoutai:

—Maintenant, laisse-moi, petite, je veux être seul.

Elle s'éternisait dans la pièce. J'étais touché et agacé. Un immense besoin de me replier sur moi-même m'avait saisi.

—Ma chambre est au-dessus de la tienne,—dit-elle.—Sur cette table, il y a un timbre de cuivre, tu n'auras qu'à frapper, si tu veux quelque chose. Un Targui blanc viendra.

Cette recommandation, une seconde, m'amusa. J'étais dans un hôtel, au milieu du Sahara. Je n'avais qu'à sonner pour le service.

Je regardai ma chambre. Ma chambre! pour combien de temps serait-elle mienne?

C'était une pièce assez large. Des coussins, un divan, une alcôve taillée dans le roc, le tout éclairé par une vaste baie que voilait un store de paille.

J'allai vers cette fenêtre, je levai le store. La lueur du soleil couchant entra.

Le cœur plein de pensées inexprimables, je m'accoudai à l'appui rocheux. La fenêtre était orientée vers le Sud. Elle dominait le sol d'au moins soixante mètres. La muraille volcanique filait au-dessous, vertigineusement lisse et noire.

Devant moi, à deux kilomètres environ, s'élevait une autre muraille: la première enceinte de terre du Critias. Puis, très loin, au delà, j'aperçus l'immense désert rouge.

CHAPITRE XII

MORHANGE SE LÈVE ET DISPARAIT

Ma fatigue était telle que je ne fis qu'un somme jusqu'au lendemain. Je me réveillai vers trois heures de l'après-midi.

Immédiatement, je songeai aux événements de la veille, et ne manquai pas de les trouver très étonnants.

—Voyons, me dis-je. Procédons par ordre. Il faut d'abord consulter Morhange.

En outre, je me sentais un formidable appétit.

Le timbre indiqué par Tanit-Zerga était à portée de ma main. Je le heurtai. Un Targui blanc parut.

—Mène-moi à la bibliothèque,—commandai-je.

Il obéit. En traversant de nouveau un labyrinthe d'escaliers et de couloirs, je compris que je ne saurais jamais me retrouver sans aide.

Morhange était effectivement dans la bibliothèque. Il lisait avec intérêt un manuscrit.

—Un traité perdu de Saint-Optat,—me dit-il.—Ah! si Dom Granger était ici! Voyez: de l'écriture semi-onciale.

Je ne répondis pas. Sur la table, à côté du manuscrit, un objet avait immédiatement fixé mon attention. C'était une bague d'orichalque, identique à celle qu'Antinéa m'avait remise la veille, et à celle qu'elle-même portait.

Morhange sourit.

—Eh bien?—dis-je.

—Eh bien?

—Vous l'avez vue?

—Je l'ai vue effectivement,—répondit Morhange.

—Elle est bien belle, n'est-ce pas?

—La chose me paraît difficile à contester,—répondit mon compagnon.—Je crois même pouvoir affirmer qu'elle est aussi intelligente que belle.

Il y eut un silence. Morhange, très calme, faisait tourner entre ses doigts l'anneau d'orichalque.

—Vous savez quel doit être notre destin ici?—demandai-je.

—Je le sais. M. Le Mesge nous l'a expliqué hier en termes discrets et mythologiques. C'est évidemment une très extraordinaire aventure.

Il se tut, puis, me regardant bien en face:

—Mon repentir est immense de vous y avoir entraîné. Une seule chose pourrait l'adoucir, c'est de voir que vous prenez assez facilement, depuis hier soir, votre parti de tout cela.

Où Morhange avait-il puisé cette science du cœur humain? Je ne répondis pas, lui fournissant ainsi la meilleure preuve qu'il avait vu juste.

—Que comptez-vous faire?—murmurai-je enfin.

Il referma son manuscrit, se carra confortablement dans un fauteuil, alluma un cigare et me répondit en ces termes:

—J'y ai mûrement réfléchi. Un peu de casuistique aidant, j'ai découvert ma ligne de conduite. Elle est simple, et ne souffre pas de discussion.

«La question ne se pose pas pour moi tout à fait comme pour vous, à cause de mon caractère quasi-religieux qui, je dois le reconnaître, est embarqué dans une inquiétante galère. Je n'ai pas prononcé de vœux, c'est entendu, mais outre que je me vois interdire par le vulgaire neuvième commandement des relations avec une personne qui n'est pas ma femme, j'avoue que je n'ai aucun goût pour l'espèce de service commandé en vue duquel cet excellent Cegheïr-ben-Cheïkh a bien voulu nous recruter.

«Ceci posé, il reste cependant à considérer que ma vie ne m'appartient pas en propre, avec faculté d'en disposer comme pourrait le faire un explorateur privé, voyageant pour des buts à lui et par ses propres moyens. Moi, j'ai une mission à remplir, des résultats à recueillir. Si je pouvais donc reconquérir ma liberté, après avoir payé le singulier droit de péage qui est de coutume ici, je consentirais à donner satisfaction à Antinéa, dans la mesure de mes moyens. Je connais assez l'esprit large de l'Eglise, et en particulier celui de la congrégation à laquelle j'aspire: cette façon de procéder serait immédiatement ratifiée, et, qui sait? peut-être approuvée. Sainte Marie l'Egyptienne a livré son corps aux bateliers dans une circonstance analogue. Elle n'en a retiré que glorifications. Mais, ce faisant, elle avait la certitude d'atteindre son but, qui était saint. La fin justifiait les moyens.

«Or, en ce qui me concerne, rien de semblable. Que j'obtempère aux caprices les plus saugrenus de cette dame, cela ne m'empêchera pas d'être bientôt catalogué dans la salle de marbre rouge avec le numéro 54, ou 55 si elle préfère s'adresser d'abord à vous. Dans ces conditions...

—Dans ces conditions?

—Dans ces conditions, je serais impardonnable d'acquiescer.

—Que comptez-vous faire, alors?

—Ce que je compte faire?...

Morhange appuya sa nuque sur le dossier du fauteuil, lança au plafond une bouffée de fumée, sourit.

—Rien,—dit-il,—et c'est assez. Voyez-vous, l'homme a, sur la femme, en la matière, une incontestable supériorité. De par sa conformation, il peut opposer la plus complète des fins de non-recevoir. La femme, pas.

Et il ajouta, avec un regard ironique:

—N'est contraint que qui le veut bien.

Je baissai la tête.

—J'ai essayé,—reprit-il,—vis-à-vis d'Antinéa, de tous les trésors de la plus subtile dialectique. Peine perdue. «Mais enfin, ai-je dit, à bout d'arguments, pourquoi pas M. Le Mesge?» Elle s'est mise à rire. «Pourquoi pas le pasteur Spardek? a-t-elle répondu. MM. Le Mesge et Spardek, sont des érudits que j'estime. Mais

Maudit soit à jamais le rêveur inutile,
Qui voulut, le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté.

«En outre, a-t-elle ajouté, avec ce sourire qu'elle a réellement charmant, il est probable que tu ne les as ni l'un ni l'autre bien regardés.» Ont suivi quelques compliments sur ma plastique, auxquels je n'ai rien trouvé à répondre, tant ces quatre vers de Baudelaire m'avaient désarçonné.

«Elle a daigné m'expliquer encore: «M. Le Mesge est un savant qui m'est utile. Il connaît l'espagnol et l'italien, classe mes papiers et s'efforce de mettre en ordre ma généalogie divine. Le révérend Spardek sait l'anglais et l'allemand. Le comte Bielowsky possède à fond les langues slaves; en outre je l'aime comme un père. Il m'a connue petite du temps que je ne songeais pas encore aux bêtises que tu sais. Ils me sont indispensables dans les rapports que je peux avoir avec des visiteurs de nationalités différentes, quoique je commence à user assez bien des dialectes dont j'ai besoin... Mais voilà bien des mots, et c'est la première fois que je donne des explications sur ma conduite. Ton ami n'est pas si curieux.» Là-dessus, elle m'a congédié. Drôle de femme, en vérité. Je la crois un peu renanienne, mais avec plus d'habitude que le maître des choses de la volupté.»

—Messieurs,—dit tout à coup M. Le Mesge survenant,—que tardez-vous? On vous attend pour le dîner.

Le petit professeur était ce soir particulièrement de bonne humeur. Il avait une rosette violette neuve.

—Alors?—interrogea-t-il d'un petit air gaillard.—Vous l'avez vue?

Ni Morhange, ni moi ne lui répondîmes.

Le révérend Spardek et l'hetman de Jitomir avaient déjà commencé de dîner quand nous arrivâmes. Le soleil à son déclin mettait sur les nattes crème des reflets framboise.

—Asseyez-vous, messieurs,—fit bruyamment M. Le Mesge.—Lieutenant de Saint-Avit, vous n'étiez pas des nôtres hier soir. Vous allez goûter pour la première fois de la cuisine de Koukou, notre cuisinier bambara. Vous m'en direz des nouvelles.

Un serviteur nègre déposa devant moi un superbe grondin, émergeant d'une sauce au piment rouge comme tomate.

J'ai déjà dit que je mourais de faim. Le mets était exquis. La sauce me donna aussitôt soif.

—Hoggar blanc, 1879,—me souffla l'hetman de Jitomir, en emplissant mon gobelet d'une fine liqueur topaze.—C'est moi qui le soigne: rien pour la tête, tout pour les jambes.

Je vidai d'un trait mon gobelet. La société commença à m'apparaître charmante.

—Hé, capitaine Morhange,—cria M. Le Mesge à mon compagnon qui dégustait posément son grondin,—que dites-vous de cet acanthoptérygien? Il a été péché aujourd'hui dans le lac de l'oasis. Commencez-vous à admettre l'hypothèse de la mer Saharienne?

—Ce poisson est un argument,—dit mon compagnon.

Et il se tut, soudain. La porte venait de s'ouvrir. Le Targui blanc entra. Les convives firent silence.

Lentement, l'homme voilé alla vers Morhange. Il toucha son bras droit.

—Bien,—dit Morhange.

Et, s'étant levé, il suivit le messager.

La buire de Hoggar 1879 était entre moi et le comte Bielowsky. J'en emplis mon gobelet,—un gobelet d'un demi-litre,—et le vidai nerveusement.

L'hetman me jeta un regard sympathique.

—Hé! hé!—dit M. Le Mesge, me poussant le coude,—Antinéa respecte l'ordre hiérarchique.

Le révérend Spardek eut un pudique sourire.

—Hé! hé!—répéta M. Le Mesge.

Mon gobelet était vide. Une seconde, j'eus la tentation de le lancer à la tête de l'agrégé d'histoire. Mais, baste! je le remplis et le vidai de nouveau.

—M. Morhange ne goûtera que par cœur à ce délicieux rôti de mouton,—fit le professeur, de plus en plus égrillard, en s'adjugeant une large tranche de viande.

—Il n'aura pas à le regretter,—dit l'hetman avec humeur.—Ce n'est pas du rôti: c'est de la corne de mouflon. Vraiment, Koukou commence à se moquer de nous.

—Prenez-vous-en au révérend,—riposta la voix aigre de M. Le Mesge.—Je lui ai répété assez souvent de chercher des catéchumènes autres que notre cuisinier.

—Monsieur le professeur,—dit avec dignité M. Spardek.

—Je maintiens ma protestation.—cria M. Le Mesge, qui, dès cette minute, me parut un peu gris.—J'en fais juge monsieur,—continua-t-il en se tournant de mon côté.—Monsieur est nouveau venu. Monsieur est sans parti pris. Eh bien, je le lui demande. A-t-on le droit de détraquer un cuisinier bambara en lui bourrant tout le jour la tête de discussions théologiques auxquelles rien ne le prédispose?

—Hélas!—répondit tristement le pasteur,—comme vous vous trompez. Il n'a qu'une propension trop forte à la controverse.

—Koukou est un fainéant, qui profite de la vache à Colas pour ne plus rien faire et laisser brûler nos escalopes,—opina l'hetman.—Vive le pape,—hurla-t-il en remplissant les verres à la ronde.

—Je vous assure que ce Bambara m'inquiète,—reprit avec beaucoup de dignité M. Spardek.—Savez-vous où il en est maintenant? Il nie la présence réelle. Le voici à deux doigts des erreurs de Zwingle et d'Œcolampade Koukou nie la présence réelle.

—Monsieur,—dit M. Le Mesge, très excité,—on doit laisser en paix les gens chargés de la cuisine. Ainsi le comprenait Jésus, qui, je pense, était aussi bon théologien que vous, et à qui l'idée ne vint jamais de détourner Marthe de ses fourneaux pour lui conter des sornettes.

—Parfaitement,—approuva l'hetman.

Il tenait entre ses genoux une jarre qu'il s'efforçait de déboucher.

—Côtes rôties, côtes rôties,—me souffla-t-il, y étant parvenu.—Les gobelets, rassemblement!

—Koukou nie la présence réelle,—continua le pasteur, en vidant tristement son verre.

—Eh!—me dit à l'oreille l'hetman de Jitomir,—laissez-les dire. Vous ne voyez donc pas qu'ils sont tout à fait ivres.

Lui-même grasseyait beaucoup. Il eut toutes les peines du monde à remplir mon gobelet à peu près jusqu'au bord.

J'eus envie de repousser le vase. Puis, une pensée me vint:

«A l'heure actuelle, Morhange... Quoi qu'il puisse dire... Elle est si belle!»

Alors, attirant le gobelet à moi, je le vidai de nouveau.

Maintenant M. Le Mesge et le pasteur s'embrouillaient dans la plus extraordinaire controverse religieuse, se jetant à la tête le Book of commun Prayer, la Déclaration des Droits de l'homme, la Bulle Unigenitus. Petit à petit, l'hetman commençait à prendre sur eux cet ascendant de l'homme du monde qui, même ivre à en pleurer, s'impose de toute la supériorité qu'a l'éducation sur l'instruction.

Le comte Bielowsky avait bien bu cinq fois plus que le professeur et le pasteur. Mais il portait dix fois mieux le vin.

—Laissons là ces ivrognes,—fit-il avec dégoût.—Venez, cher ami. Nos partenaires nous attendent dans la salle de jeu.


—Mesdames et messieurs,—fit l'hetman en y pénétrant,—permettez-moi de vous présenter un nouveau partenaire, mon ami, monsieur le lieutenant de Saint-Avit.—Laisse faire,—murmura-t-il à mon oreille.—Ce sont les serviteurs de la maison... Mais je me donne l'illusion, vois-tu.

Je vis effectivement qu'il était très ivre.

La salle de jeu était étroite et longue. Une vaste table, à ras du sol, entourée de coussins sur lesquels étaient vautrés une douzaine d'indigènes, composait l'essentiel de l'ameublement. Au mur, deux gravures témoignant du plus heureux éclectisme: le Saint Jean-Baptiste, du Vinci, et la Maison des dernières cartouches, d'Alphonse de Neuville.

Sur la table, des gobelets de terre rouge. Une lourde jarre, pleine d'alcool de palme.

Parmi les assistants, je retrouvai des connaissances: mon masseur, la manucure, le barbier, deux ou trois Touareg blancs qui avaient abaissé leur voile et fumaient gravement leurs longues pipes à couvercle de cuivre. Tous étaient en attendant mieux, plongés dans les délices d'une partie de cartes qui me parut bien être le rams. Deux des belles suivantes d'Antinéa, Aguida et Sydya, étaient au nombre des convives. Leur lisse peau bistre luisait sous les voiles lamés d'argent. J'eus de la peine de ne point apercevoir la tunique de soie rouge de la petite Tanit-Zerga. De nouveau, je pensai à Morhange, mais seulement l'espace d'une seconde.

—Les jetons, Koukou,—commanda l'hetman.—Nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

Le cuisinier zwingliste déposa devant lui une caisse de jetons multicolores. Le comte Bielowsky se mit en devoir de les compter, les répartissant en petits tas avec une gravité infinie.

—Les blancs valent un louis,—m'expliqua-t-il.—Les rouges cent francs. Les jaunes cinq cents. Les verts mille. Ah! c'est qu'on joue ici un jeu d'enfer, vous savez. Au reste, vous allez voir.

—Je prends la banque à dix mille,—dit le cuisinier zwingliste.

—Douze mille,—dit l'hetman.

—Treize,—dit Sydya, qui, avec un sourire mouillé, assise sur un des genoux du comte, disposait amoureusement ses jetons en petites piles.

—Quatorze,—dis-je.

—Quinze,—fit la voix aigre de Rosita, la vieille négresse manucure.

—Dix-sept,—proclama l'hetman.

—Vingt mille,—trancha le cuisinier.

Et il martela, nous jetant un regard de défi:

—Vingt. Je prends la banque à vingt mille.

L'hetman eut un geste de mauvaise humeur.

—Satané Koukou! Il n'y a rien à faire contre cet animal. Vous allez avoir à jouer serré, lieutenant.

Koukou s'était placé en potence en bout de la table. Il battait maintenant les cartes avec une maestria dont je restai interloqué.

—Je vous l'avais dit: comme Chez Anna Deslions—murmura l'hetman avec fierté.

—Messieurs, faites vos jeux.—glapit le nègre.—Faites vos jeux, messieurs.

—Attends, animal,—dit Bielowsky.—Tu vois bien que les verres sont vides. Ici, Cacambo.

Les gobelets furent immédiatement remplis par le masseur hilare.

—Coupe,—fit Koukou, s'adressant à Sydya, la belle Targui, qu'il avait à sa droite.

La jeune femme coupa, en personne superstitieuse, de la main gauche. Mais il faut dire que sa droite était occupée par le gobelet qu'elle portait à ses lèvres. Je vis se gonfler la fine gorge mate.

—Je donne,—dit Koukou.

Nous étions placés de la manière suivante: à gauche, l'hetman, Aguida, dont il enserrait la taille avec la plus aristocratique désinvolture. Cacambo, une femme targui, puis deux nègres voilés, graves, attentifs au jeu. A droite, Sydya, moi, la vieille manucure Rosita, Barouf, le barbier, une autre femme, deux Touareg blancs, graves et attentifs, symétriques de ceux de gauche.

—J'en veux, me dit l'hetman.

Sydya fit un geste négatif.

Koukou tira, donna un quatre à l'hetman, se servit un cinq.

—Huit,—annonça Bielowsky.

—Six,—dit la jolie Sydya.

—Sept,—abattit Koukou.—Un tableau paie l'autre,—ajouta-t-il froidement.

—Je fais paroli,—dit l'hetman.

Cacambo et Aguida l'imitèrent. De notre côté, on était plus réservé. La manucure, notamment, ne risquait que vingt francs à la fois.

—Je demande l'égalité des tableaux,—fit Koukou, imperturbable.

—Que ce particulier est insupportable,—maugréa le comte.—Voilà. Es-tu content?

Koukou donna, et abattit neuf.

—Honneur et patrie!—hurla Bielowsky.—J'avais huit...

Moi qui avais deux rois, je ne manifestai pas ma mauvaise humeur. Rosita me prit les cartes des mains.

Je regardai, à ma droite, Sydya. Ses immenses cheveux noirs couvraient ses épaules. Elle était réellement très belle, un peu ivre, comme toute cette fantasmagorique assistance. Elle me regardait aussi, mais en dessous, avec un air de bête timide.

«Ah! pensai-je. Elle doit avoir de la crainte. Il y a écrit sur ma tête: chasse gardée.»

Je frôlai son pied. Elle le recula peureusement.

—Qui veut des cartes?—demanda Koukou.

—Pas moi,—fit l'hetman.

—Servie,—dit Sydya.

Le cuisinier tira un quatre.

—Neuf,—dit-il.

—La carte qui m'était destinée,—sacra le comte.—Et cinq, j'avais cinq.—Ah! si je n'avais pas jadis promis à Sa Majesté l'empereur Napoléon III de ne plus jamais tirer à cinq. Il y a des moments où c'est dur, dur... Et voilà cette brute de nègre qui fait Charlemagne.

C'était vrai, Koukou, ayant raflé les trois quarts des jetons, se levait avec dignité, et saluant l'assistance.

—A demain, messiés.

—Allez-vous-en tous,—hurla l'hetman de Jitomir.-Restez avec moi, monsieur de Saint-Avit.

Quand nous fûmes seuls, il se versa encore un grand gobelet d'alcool. Le plafond de la salle disparaissait dans la fumée grise.

—Quelle heure est-il?—demandai-je.

—Minuit et demi. Mais vous n'allez pas m'abandonner comme cela, mon enfant, mon cher enfant. J'ai le cœur lourd, lourd.

Il pleurait à chaudes larmes. Les basques de son habit, sur le divan, derrière lui, faisaient de grands élytres vert pomme.

—N'est-ce pas qu'Aguida est belle,—fit-il pleurant toujours.—Tenez, elle me rappelle, à peine en plus brun, la comtesse de Teruel, la belle comtesse de Teruel, Mercédès, vous savez bien, qui se baignait toute nue, à Biarritz, devant le rocher de la Vierge, un jour que le prince de Bismarck était sur la passerelle. Vous ne vous souvenez pas? Mercédès de Teruel?

J'eus un haussement d'épaules.

—C'est vrai, j'oubliais, vous étiez trop jeune. Deux ans, trois ans. Un enfant. Oui, un enfant. Ah! mon enfant, avoir été de cette époque, et être réduit à tailler une banque avec des sauvages... Il faut que je vous raconte...

Je me levai et le repoussai.

—Reste! reste!—supplia-t-il.—Je te dirai tout ce que tu voudras, je te conterai ce que tu voudras, comment je suis venu ici, des choses que je n'ai jamais dites à un autre. Reste, j'ai besoin de m'épancher dans le sein d'un véritable ami. Je te dirai tout, je te répète. J'ai confiance en toi. Tu es Français, gentilhomme. Je sais que tu ne lui répéteras rien.

—Que je ne lui répéterai rien. A qui?

—A...

Sa voix s'empâta. Je crus y saisir un frisson de crainte.

—A qui?

—A... à elle, à Antinéa,—murmura-t-il.

Je me rassis.