WeRead Powered by ReaderPub
L'Atlantide cover

L'Atlantide

Chapter 16: CHAPITRE XIV HEURES D'ATTENTE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator, lieutenant Olivier Ferrières, recounts an expedition with his comrade André de Saint-Avit into the Sahara, where they discover a secret, luxuriant realm ruled by a charismatic queen who claims Atlantean descent; her seductive authority ensnares Saint-Avit and forces Ferrières into moral struggle and desperate choices. The narrative weaves desert travel and archaeological pretext with mythic atmosphere, exotic landscape, and ritualized power, exploring obsession, fatal attraction, the clash between modern men and an isolated civilization, and the cost of confronting an irresistible, destructive sovereignty.

CHAPITRE XIII

HISTOIRE DE L'HETMAN DE JITOMIR

Le comte Casimir en était arrivé à ce point où l'ivresse prend une sorte de gravité, de componction.

Il se recueillit une seconde, et commença ce récit dont je regrette de ne pouvoir reproduire qu'imparfaitement le savoureux archaïsme.

«—Lorsque les nouveaux muscats commenceront à rosir dans les jardins d'Antinéa, j'aurai soixante-huit ans. C'est une triste chose, mon cher enfant, d'avoir mangé son blé en herbe. Il n'est pas vrai que la vie est un perpétuel recommencement. Quelle amertume, quand on a connu les Tuileries en 1860, d'en être réduit au point où j'en suis!

«Un soir, bien peu avant la guerre (je me rappelle que Victor Noir vivait encore), des femmes charmantes dont je tairai les noms (je lis de temps à autre ceux de leurs fils dans la chronique mondaine du Gaulois) me manifestèrent le désir de coudoyer des lorettes authentiques. Je les menai à un bal de la Grande Chaumière. C'était un public de rapins, de filles, d'étudiants. Au milieu du bastringue, plusieurs couples dansaient le cancan à en décrocher les lustres. Nous remarquâmes surtout un petit jeune homme brun, vêtu d'une mauvaise redingote et d'un pantalon à carreaux que ne soutenait sûrement nulle bretelle. Il était bigle, avait une vilaine barbe et des cheveux poisseux comme des berlingots noirs. Les entrechats qu'il battait étaient extravagants. Ces dames se le firent nommer: Leone Gambetta.

«Quelle misère, lorsque je pense qu'il m'eût suffi alors d'abattre d'un coup de pistolet ce vilain avocat pour garantir à tout jamais ma félicité et celle de mon pays d'adoption, car, mon cher ami, je suis Français de cœur, sinon de naissance.

«Je suis né en 1829, à Varsovie, d'un père polonais et d'une mère russe, plus exactement volhynienne. C'est d'elle que je tiens mon titre d'hetman de Jitomir. Il me fut restitué par le tsar Alexandre II, sur la demande que lui en fit, lors de sa visite à Paris, mon auguste maître, l'empereur Napoléon III.

«Pour des raisons politiques, sur lesquelles on ne pourrait insister sans refaire l'histoire de la malheureuse Pologne, mon père, le comte Bielowsky, quitta Varsovie en 1830, et vint habiter Londres. Sa fortune, immense, il se mit à la dilapider à la mort de ma mère, par chagrin, m'a-t-il dit. Quand il mourut à son tour, au moment de l'affaire Pritchard, il ne me laissait guère qu'un millier de livres sterling de rente, plus deux ou trois martingales, dont j'ai reconnu plus tard l'inopérance.

«Je ne me souviendrai jamais sans émotion de mes dix-neuvième et vingtième années, époque où je liquidai complètement ce petit héritage. Londres était véritablement alors une ville adorable. Je m'étais arrangé une très aimable garçonnière dans Piccadilly.

Piccadilly! Shops, palaces, bustle and breeze,
The whirling of wheels, and the murmur of trees.

«La chasse au renard en briska, les promenades en boggy à Hyde-Park, le raout, sans préjudice des petites parties fines avec les faciles Vénus de Drury-Lane prenaient tout mon temps. Tout, je suis injuste. Il restait le jeu, et un sentiment de pitié filiale me poussait à y vérifier les martingales du défunt comte mon père. C'est le jeu qui fut la cause de l'événement que je vais dire, et dont ma vie devait être si étrangement bouleversée.

«Mon ami lord Malmesbury m'avait répété cent fois: «Il faut que je vous mène chez une femme exquise qui habite Oxford Street, nº 277, miss Howard.» Un soir, je me laissai faire. C'était le 22 février 1848. La maîtresse de maison était vraiment d'une beauté parfaite et les convives étaient charmants. Outre Malmesbury, j'y comptai plusieurs relations: lord Clebden, lord Chesterfield, sir Francis Mountjoye, major au 2e Life Guards, le comte d'Orsay. On joua, puis on se mit à parler politique. Les événements de France faisaient les frais de la conversation, et on discutait à perte de vue sur les conséquences de l'émeute qui avait éclaté le matin même à Paris, à la suite de l'interdiction du banquet du XIIe arrondissement, et dont le télégraphe venait d'apporter la nouvelle. Je ne m'étais jamais occupé jusque-là des choses publiques. Je ne sais donc ce qui me passa par la tête lorsque j'affirmai avec la fougue de mes dix-neuf ans que les nouvelles arrivées de France signifiaient la République pour le lendemain et l'Empire pour le surlendemain.

«Les convives accueillirent ma boutade avec un rire discret, et leurs regards se portaient du côté d'un invité qui était assis cinquième à une table de bouillotte où l'on venait de s'arrêter de jouer.

«L'invité sourit aussi. Il se leva, vint vers moi. Je le vis de taille moyenne, plutôt petit, serré dans une redingote bleue, l'œil lointain et vague.

«Tous les assistants considéraient cette scène avec un amusement ravi.

«—A qui ai-je l'honneur?—demanda-t-il d'une voix très douce.

«—Comte Casimir Bielowsky,—répondis-je vertement, pour lui prouver que la différence d'âge n'était pas un motif suffisant à justifier son interrogation.

«—Eh bien, mon cher comte, puisse votre prédiction se réaliser, et j'espère que voudrez bien ne pas négliger les Tuileries,—fit en souriant l'invité à la redingote bleue.

«Et il ajouta, consentant enfin à se présenter:

«—Prince Louis-Napoléon Bonaparte.

«Je n'ai joué aucun rôle actif dans le coup d'Etat, et je ne le regrette point. Mon principe est qu'un étranger ne doit pas s'immiscer dans les tumultes intérieurs d'un pays. Le prince comprit cette discrétion, et n'oublia pas le jeune homme qui lui avait été d'un si heureux augure.

«Je fus un des premiers qu'il appela à l'Elysée. Ma fortune fut définitivement assise par une note diffamatoire de Napoléon le Petit. L'an d'après, quand Mgr Sibour eut passé par là, j'étais fait gentilhomme de la chambre et l'Empereur poussait sa bonté jusqu'à me faire épouser la fille du maréchal Repeto, duc de Mondovi.

«Je n'ai aucun scrupule à proclamer que cette union ne fut pas ce qu'elle aurait dû être. La comtesse, âgée de dix ans de plus que moi, était revêche et pas particulièrement jolie. En outre, sa famille avait formellement exigé le régime dotal. Or, je n'avais plus à cette époque que mes vingt-cinq mille livres d'appointements comme gentilhomme de la chambre. Triste sort pour quelqu'un qui fréquentait le comte d'Orsay et le duc de Gramont-Caderousse. Sans la bienveillance de l'Empereur, comment eussé-je fait?

«Un matin du printemps de 1862, j'étais dans mon cabinet à dépouiller mon courrier. Il y avait une lettre de Sa Majesté, me convoquant pour quatre heures aux Tuileries; une lettre de Clémentine, m'informant qu'elle m'attendait à cinq heures chez elle. Clémentine était la toute belle pour qui je faisais alors des folies. J'en étais d'autant plus fier que je l'avais soufflée, un soir, à la Maison Dorée, au prince de Metternich qui en était très épris. Toute la cour m'enviait cette conquête; j'étais moralement obligé de continuer à en assurer les charges. Et puis Clémentine était si jolie! L'Empereur lui-même... Les autres lettres, mon Dieu, les autres lettres étaient précisément les notes des fournisseurs de cette enfant qui, malgré mes remontrances discrètes, s'obstinait à me les faire tenir à mon domicile conjugal.

«Il y en avait pour un peu plus de quarante mille francs. Robes et sorties de bal à la maison Gagelin-Opigez, 23, rue Richelieu; chapeaux et coiffures de Mme Alexandrine, 14, rue d'Antin; jupons multiples et lingerie de Mme Pauline, 100, rue de Cléry; passementeries et gants Joséphine de la Ville de Lyon, 6, rue de la Chaussée-d'Antin; foulards de la Malle des Indes; mouchoirs de la Compagnie Irlandaise; dentelles de la maison Ferguson; lait antéphélique de Candès... Ce lait antéphélique de Candès, surtout, me combla de stupéfaction. La facture portait cinquante et un flacons. Six cent trente-sept francs cinquante de lait antéphélique de Candès. De quoi édulcorer l'épiderme d'un escadron de cent gardes!

«—Cela ne peut continuer ainsi,—dis-je, mettant les factures dans ma poche.

«A quatre heures moins dix, je franchissais le guichet du Carrousel.

«Dans le salon des aides de camp, je tombai sur Bacciochi.

«—L'Empereur est grippé,—me dit-il.—Il garde la chambre. Il a donné l'ordre de vous introduire dès que vous serez là. Venez.

«Sa Majesté, vêtue d'un veston à brandebourgs et d'un pantalon cosaque, rêvait devant une fenêtre. On voyait onduler les pâles verdures des Tuileries qui luisaient sous une petite pluie tiède.

«—Ah! te voilà,—fit Napoléon.—Tiens, prends une cigarette. Il paraît que vous en avez fait de belles, toi et Gramont-Caderousse, hier soir, au Château des Fleurs.

«J'eus un sourire de satisfaction.

«—Eh quoi, Votre Majesté sait déjà...

«—Je sais, je sais vaguement.

«—Connaît-elle le dernier mot de Gramont-Caderousse.

«—Non, mais tu vas me le dire.

«—Eh bien, voilà. Nous étions cinq ou six, moi, Viel-Castel, Gramont, Persigny...

«—Persigny,—fit l'Empereur,—il a tort de s'afficher avec Gramont, après tout ce que Paris raconte de sa femme.

«—Justement, Sire. Eh bien, Persigny était ému, il faut le croire. Il s'est mis à nous parler des tristesses que lui causait la conduite de la duchesse.

«—Ce Fialin manque un peu de tact,—murmura l'Empereur.

«—Justement, Sire. Alors, Votre Majesté sait-elle ce que Gramont lui a lancé?

«—Quoi?

«—Il lui a dit: «Monsieur le duc, je vous défends de dire devant moi du mal de ma maîtresse.»

«—Gramont exagère,—fit Napoléon avec un sourire rêveur.

«—C'est ce que nous avons tous trouvé, Sire, y compris Viel-Castel, qui était pourtant ravi.

«—A ce propos,—fit l'Empereur après un silence,—j'ai oublié de te demander des nouvelles de la comtesse Bielowsky.

«—Elle va bien, Sire. Je remercie Votre Majesté.

«—Et Clémentine? Toujours aussi bonne enfant?

«—Toujours, Sire. Mais...

«—Il paraît que M. Baroche en est amoureux fou.

«—J'en suis très honoré, Sire. Mais cet honneur devient bien onéreux.

«J'avais tiré de ma poche les notes de la matinée et les étalais sous les yeux de l'Empereur.

«Il regarda avec son sourire lointain.

«—Allons, allons. Ce n'est que cela. J'y remédierai, d'autant que j'ai à te demander un service.

«—Je suis à l'entière disposition de Votre Majesté.

«Il agita une sonnette.

«—Faites venir M. Mocquard.

«—Je suis grippé,—ajouta-t-il.—Mocquard t'expliquera la chose.

«Le secrétaire particulier de l'Empereur entra.

«—Voici Bielowsky, Mocquard,—dit Napoléon.—Vous êtes au courant de ce que j'attends de lui. Mettez-l'y.

«Et il se mit à tapoter les vitres, sur lesquelles la pluie giclait avec rage.

«—Mon cher comte,—dit Mocquard en prenant place,—c'est très simple. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un jeune explorateur de talent, M. Henry Duveyrier.

«Je secouai négativement la tête, fort surpris par cette entrée en matière.

«—M. Duveyrier,—continua Mocquard,—est revenu à Paris après un voyage particulièrement audacieux dans le Sud Algérien et le Sahara. M. Vivien de Saint-Martin, que j'ai vu ces jours-ci, m'a affirmé que la Société de Géographie comptait lui décerner à ce propos sa grande médaille d'or. Au cours de son voyage, M. Duveyrier est entré en relations avec les chefs du peuple qui s'est montré jusqu'ici si rebelle à l'influence des armées de Sa Majesté, les Touareg.

«Je regardai l'Empereur; mon ahurissement était tel qu'il se mit à rire.

«—Ecoute,—dit-il.

«—M. Duveyrier,—continua Mocquard,—a pu obtenir qu'une délégation de ces chefs vînt à Paris présenter ses respects à Sa Majesté. Des résultats très importants peuvent sortir de cette visite, et Son Excellence le ministre des Colonies ne désespère pas d'en obtenir la signature d'un traité de commerce réservant à nos nationaux des avantages particuliers. Ces chefs, au nombre de cinq, parmi lesquels le Cheikh Othman, amenokal ou sultan de la Confédération des Adzger, arrivent demain matin à la gare de Lyon. M. Duveyrier les y attendra. Mais l'Empereur a pensé qu'en outre...

«—J'ai pensé,—dit Napoléon III, comblé d'aise par mon air ébahi,—qu'il était correct qu'un des gentilshommes de ma chambre attendit à leur arrivée ces dignitaires musulmans. C'est pourquoi tu es ici, mon pauvre Bielowsky. Ne t'effraye pas,—ajouta-t-il en riant plus fort.—Tu auras avec toi M. Duveyrier. Tu n'es chargé que de la partie mondaine de la réception: accompagner ces imans au déjeuner que je leur offre demain aux Tuileries, puis, le soir, discrètement à cause de leur religion qui est très susceptible, arriver à leur donner une haute idée de la civilisation parisienne, sans rien exagérer: n'oublie pas qu'ils sont, au Sahara, de hauts dignitaires religieux. Là-dessus, j'ai confiance en ton tact et te laisse carte blanche... Mocquard!

«—Sire?

«—Vous ferez porter au budget, mi-partie des Affaires étrangères, mi-partie des Colonies, les fonds nécessaires au comte Bielowsky pour la réception de la délégation targui. Il me semble que cent mille francs pour commencer... Le comte n'aura qu'à vous faire savoir s'il a été induit à dépasser ce crédit.

«Clémentine habitait, rue Boccador, un petit pavillon mauresque que j'avais acheté pour elle à M. de Lesseps. Je la trouvai au lit. En m'apercevant, elle fondit en larmes.

«—Grands fous que nous sommes,—murmura-t-elle au milieu de ses sanglots,—qu'avons nous fait!

«—Clémentine, voyons!

«—Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous fait!—répétait-elle, et j'avais contre moi ses immenses cheveux, noirs, sa chair tiède qui fleurait l'eau de Nanon.

«—Qu'y a-t-il? Mais qu'y a-t-il?

«—Il y a,—et elle me murmura quelque chose à l'oreille.

«—Non,—fis-je abasourdi.—Es-tu bien sûre?

«—Si j'en suis sûre!

J'étais atterré.

«—Cela n'a pas l'air de te faire plaisir,—dit-elle, très aigre.

«—Je ne dis pas cela, Clémentine, mais enfin... Je suis très heureux, je t'assure.

«—Prouve-le mot: passons demain la journée ensemble.

«—Demain,—sursautai-je,—impossible!

«—Pourquoi?—demanda-t-elle, soupçonneuse.

«—Parce que, demain, il faut que je pilote la mission targui dans Paris... Ordre de l'Empereur.

«—Qu'est-ce que c'est encore que cette craque?—fit Clémentine.

«J'avoue que rien ne ressemble plus à un mensonge que la vérité.

«Je refis tant bien que mal à Clémentine le récit de Mocquard. Elle m'écoutait avec un air qui signifiait: on ne me la fait pas!

«A la fin, furieux, j'éclatai.

«—Tu n'as qu'à venir voir. Je dîne demain soir avec eux, je t'invite.

«—Sûr que j'irai,—fit Clémentine très digne.

«J'avoue avoir manqué de sang-froid en cette minute. Mais aussi, quelle journée. Quarante-mille francs de notes au réveil. La corvée d'avoir à convoyer des sauvages dans Paris pour le lendemain. Et, par-dessus le marché, l'annonce d'une prochaine paternité irrégulière...

«Après tout, pensai-je en rentrant chez moi, ce sont les ordres de l'Empereur. Il m'a demandé de donner à ces Touareg une idée de la civilisation parisienne. Clémentine se tient très bien dans le monde, et, pour le moment, il ne faut pas l'exaspérer. Je vais retenir un cabinet pour demain soir au Café de Paris et dire à Gramont-Caderousse et Viel-Castel qu'ils amènent leurs folles maîtresses. Ce sera très gaulois de voir l'attitude des enfants du désert au milieu de cette petite partie.»

«Le train de Marseille arrivait à 10 h. 20. Sur le quai, je trouvai M. Duveyrier, un bon jeune homme de vingt-trois ans, avec des yeux bleus et une petite barbiche blonde. Les Touareg tombèrent dans ses bras en descendant du wagon. Il avait vécu deux ans avec eux, sous la tente, au diable vauvert. Il me présenta au chef, le Cheik Othman, et aux quatre autres, des hommes splendides sous leurs cotonnades bleues et leurs amulettes de cuir rouge. Heureusement tous ces gens-là parlaient une sorte de sabir qui facilita bien les choses.

«Je ne mentionne que pour mémoire le déjeuner aux Tuileries, les visites de la soirée, au Muséum, à l'Hôtel de Ville, à l'Imprimerie Impériale. Chaque fois, les Touareg inscrivaient leur nom sur le livre d'or de l'endroit. Cela n'en finissait plus. Pour en donner une idée, voici quel était le nom complet du seul Cheikh Othman: Othman-ben-el-Hadj-el-Bekri-ben-el-Hadj-el-Faqqi-ben-Mohammed-Boûya-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoud[14].

«Et il y en avait cinq comme cela!

«Mon humeur se maintint bonne, cependant, car, sur les boulevards, partout, notre succès fut colossal. Au Café de Paris, à 6 h. ½, ce fut du délire. La délégation, un peu grise, m'embrassait, Bono, Napoléon; bono Eugénie; bono Casimir; bono roumis. Gramont-Caderousse et Viel-Castel étaient déjà dans le numéro 8, avec Anna Grimaldi, des Folies-Dramatiques, et Hortense Schneider, toutes deux belles à faire peur. Mais la palme revint, quand elle entra, à ma chère Clémentine. Il faut que tu saches comment elle était mise: robe de tulle blanc, sur jupe en tarlatane bleue de Chine, avec plissé et bouillonné de tulle au-dessus du plissé. La jupe de tulle se trouvait relevée de chaque côté par des guirlandes de feuillage vert entremêlées de volubilis roses. Elle formait ainsi baldaquin rond, ce qui permettait de voir la jupe de tarlatane devant et sur les côtés. Les guirlandes remontaient jusqu'à la ceinture, et, dans l'espace des deux branches, il se trouvait des nœuds de satin rose à longs bout. Le corsage à pointe était drapé de tulle, accompagné d'une berthe bouillonnée de tulle avec volant de dentelle. Comme coiffure, elle avait sur ses cheveux noirs une couronne-diadème des mêmes fleurs. Deux longues traînes de feuillage tournaient dans les cheveux et retombaient sur le cou. Comme sortie de bal, une sorte de camail en cachemire bleu brodé d'or et doublé en satin blanc.

«Tant de splendeur et de beauté émurent immédiatement les Touareg, et surtout le voisin de droite de Clémentine. El-Hadj-ben-Guemâma, propre frère du Cheikh Othman, et amenokal du Hoggar. Au potage essence de gibier, arrosé de tokay, il était déjà très épris. Quand on servit la compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux, il manifestait les signes les plus excessifs d'une passion sans bornes. Le vin de chypre de la Commanderie acheva de l'éclairer sur ses sentiments. Hortense me faisait du pied sous la table. Gramont, pour avoir voulu en faire autant à Anna, se trompa et souleva les protestations indignées d'un des Touareg. Je puis affirmer que lorsque l'heure vint de partir pour Mabille, nous étions fixés sur la façon dont nos visiteurs respectaient la prohibition édictée par le Prophète à l'égard du vin.

«A Mabille, tandis que Clémentine, Horace, Anna, Ludovic et les Trois Touareg se livraient au plus endiablé des galops, le Cheikh Othman m'avait pris à part, et me confiait avec une visible émotion certaine commission dont venait de le charger son frère, le Cheikh Ahmed.

«Le lendemain, à la première heure, j'arrivai chez Clémentine.

«—Ma fille,—commençai-je après être, non sans peine, parvenu à la réveiller,—écoute-moi, j'ai à te parler sérieusement.

«Elle se frotta les yeux avec humeur.

«—Comment trouves-tu ce jeune seigneur arabe qui, hier soir, te serrait de si près?

«—Mais... pas mal,—fit-elle en rougissant.

«—Sais-tu que dans son pays, il est prince souverain, et règne sur des territoires cinq ou six fois plus étendus que ceux de notre auguste maître, l'Empereur Napoléon III?

«—Il m'a murmuré quelque chose comme cela,—fit-elle, intéressée.

«—Eh bien, te plairait-il de monter sur un trône à l'instar de notre auguste souveraine, l'Impératrice Eugénie?

«Clémentine me regarda ébahie.

«—C'est son propre frère, le Cheikh Othmam, qui m'a chargé en son nom de cette démarche.

«Clémentine ne répondit pas, hébétée autant qu'éblouie.

«—Moi, impératrice!—finit-elle par dire.

«—Tu n'as qu'à décider. Il faut ta réponse avant midi. Si c'est oui, nous déjeunons ensemble chez Voisin, et tope-là.

«Je voyais que déjà la résolution de Clémentine était prise, mais elle crut bon de faire montre d'un peu de sentiment.

«—Et toi, toi,—gémit-elle.—T'abandonner ainsi, jamais!

«—Mon enfant, pas de folies,—fis-je doucement.—Tu ignores peut-être que je suis ruiné. Mais là, complètement; je ne sais même pas comment je vais pouvoir payer demain ton lait antéphélique.

«—Ah!—fit-elle.

«Elle ajouta cependant:

«—Et... l'enfant?

«—Quel enfant?

«—Le... le nôtre.

«—Ah! c'est vrai. Eh! mais, tu le passeras aux profits et pertes. Je suis même sûr que le Cheikh Ahmed trouvera qu'il lui ressemble.

«—Tu as toujours le mot pour rire,—fit-elle, souriant et pleurant à demi.

«Le lendemain, à la même heure, l'express de Marseille emportait les cinq Touareg et Clémentine. La jeune femme, radieuse, s'appuyait sur le bras du Cheikh Ahmed qui ne se connaissait pas de joie.

«—Y a-t-il beaucoup de magasins dans notre capitale?—demandait-elle langoureusement à son fiancé.

«Et l'autre, avec un large rire sous son voile, répondait:

«—Besef, besef. Bono, roumis, bono.

«Au moment du départ, Clémentine eut une crise d'émotion.

«—Casimir, écoute, tu as toujours été bon pour moi. Je vais être reine. Si tu as des ennuis ici, promets-moi, jure-moi...

«Le Cheikh avait compris. Il prit une bague à son doigt et la passa au mien.

«—Sidi Casimir camarade,—affirma-t-il énergiquement.—Toi venir nous retrouver. Prendre bague Sidi Ahmed et montrer. Tout le monde au Hoggar camarade. Bono, Hoggar, bono.

«Quand je sortis de la gare de Lyon, j'avais la sensation d'avoir réussi une excellente plaisanterie.

L'hetman de Jitomir était complètement ivre. J'eus toutes les peines du monde à comprendre la fin de son histoire, d'autant qu'il l'entremêlait à chaque instant de couplets empruntés au meilleur répertoire de Jacques Offenbach:

Dans un bois passait un jeune homme,
Un jeune homme frais et beau,
Sa main tenait une pomme,
Vous voyez d'ici le tableau.

«Qu'est-ce qui fut désagréablement surpris par le coup de Sedan! ce fut Casimir, le petit Casimir. Pour le 5 septembre, cinq mille louis à payer, et pas le premier sou, non, pas le premier sou. Je prends mon chapeau et mon courage, et pars pour les Tuileries. Il n'y avait plus d'Empereur, pardieu, non. Mais l'Impératrice était si bonne. Je la trouve seule,—ah! les gens déguerpissent vite dans ces circonstances,—seule avec un sénateur, M. Mérimée, le seul homme de lettres que j'aie connu qui fût en même temps homme du monde. «Madame, lui disait-il, il faut abandonner tout espoir. M. Thiers, que je viens de rencontrer sur le pont Royal, ne veut rien entendre.

«—Madame,—dis-je à mon tour,—Votre Majesté saura toujours où sont ses vrais amis.

«Et je lui baise la main.

Evohé, que les déesses
Ont de drôles de façons
Pour enjôler, pour enjôler, pour enjôler les gaâarçons.

«Je rentre chez moi, rue de Lille. En route, je croise la canaille qui se rendait du Corps législatif à l'Hôtel de Ville. Mon parti était pris.

«—Madame,—dis-je à ma femme,—mes pistolets.

«—Qu'y a-t-il?—fait-elle, effrayée.

«—Tout est perdu. Il reste à sauver l'honneur. Je vais me faire tuer sur les barricades.

«—Ah! Casimir,—sanglote-t-elle en tombant dans mes bras,—je vous avais méconnu. Pardonnez-moi?

«—Je vous pardonne, Aurélie,—fis-je avec une dignité émue,—j'ai eu moi-même bien des torts.

«Je m'arrachai à cette triste scène. Il était six heures. Rue du Bac, je hèle un fiacre en maraude.

«—Vingt francs de pourboire,—dis-je au cocher,—si tu arrives gare de Lyon pour le train de Marseille, six heures trente-sept.»

L'hetman de Jitomir ne put en dire davantage. Il avait roulé sur les coussins et dormait à poings fermés.

En chancelant, je m'approchai de la grande baie.

Le soleil montait, jaune pâle, derrière les montagnes d'un bleu cru.

CHAPITRE XIV

HEURES D'ATTENTE

C'était la nuit que Saint-Avit aimait à me conter par le menu sa prestigieuse histoire. Il me la débitait en petites tranches, rigoureuses et chronologiques, n'anticipant point sur les épisodes d'un drame dont je connaissais par avance la tragique issue. Non par souci de ménager ses effets, sans doute,—je le sentai tellement éloigné d'un calcul de cette sorte! Uniquement à cause de l'extraordinaire nervosité où le plongeait l'évocation de tels souvenirs.

Ce soir-là, le convoi nous apportant le courrier de France venait d'arriver. Les lettres que Châtelain nous avait remises gisaient sur la petite table, non décachetées. Le photophore, halo blême au milieu de l'immense désert noir, permettait de reconnaître les écritures des adresses. Oh! le sourire victorieux de Saint-Avit, lorsque, repoussant de la main toutes ces lettres, je lui dis, d'une voix haletante:

—Continue.

Il acquiesça sans se faire prier.

—Rien ne pourra te donner une idée de la fièvre qui fut la mienne du jour où l'hetman de Jitomir me raconta son équipée jusqu'au jour où je me retrouvai en présence d'Antinéa. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que la pensée que j'étais en quelque sorte condamné à mort n'entrait pour rien dans cette fièvre. Au contraire, elle était surtout motivée par ma hâte de voir arriver l'événement qui serait le signal de ma perte, la convocation d'Antinéa. Mais cette convocation ne se pressait pas d'arriver. Et c'est de ce retard que naissait ma maladive exaspération.

Ai-je eu, au cours de ces heures, quelques instants de lucidité? Je ne le crois pas. Je ne me souviens pas de m'être jamais dit: «Eh quoi, n'as-tu pas honte? Captif d'une situation sans nom, non seulement tu ne fais rien pour t'en affranchir, mais encore tu bénis ta servitude et aspires à ta ruine.» Le goût de demeurer là, à souhaiter la suite de l'aventure, je ne le colorais même pas du prétexte qu'aurait pu m'offrir la volonté de ne pas chercher à m'évader sans Morhange. Si une sourde inquiétude me prenait de ne plus voir ce dernier, c'était pour des raisons autres que le désir de le savoir sain et sauf.

Sain et sauf, d'ailleurs, je savais qu'il l'était. Les Touareg Blancs du service particulier d'Antinéa étaient, certes, peu communicatifs. Les femmes n'étaient guère plus loquaces. Je savais, il est vrai, par Sydya et Aguida, que mon compagnon aimait bien les grenades, ou qu'il ne pouvait souffrir le kouskous aux bananes. Mais, dès qu'il s'agissait d'avoir un renseignement d'ordre différent, elles prenaient la fuite dans les longs couloirs, effarouchées. Avec Tanit-Zerga, c'était bien autre chose. Cette petite paraissait avoir une sorte de répulsion à évoquer devant moi le moindre fait se rapportant à Antinéa. Elle était pourtant, je le savais, dévouée comme un chien à sa maîtresse. Mais elle gardait un mutisme obstiné si je venais à prononcer son nom, et, par répercussion, celui de Morhange.

Quant aux blancs, il ne me plaisait guère d'interroger ces sinistres fantoches. D'ailleurs, tous trois s'y prêtaient peu. L'hetman de Jitomir sombrait de plus en plus dans l'alcool. Ce qui lui restait de raison, il semblait qu'il l'eût liquidé le soir qu'il avait évoqué pour moi sa jeunesse. Je le rencontrai de temps en temps dans les couloirs devenus soudain pour lui trop étroits, fredonnant d'une voix pâteuse un couplet de l'air de la Reine Hortense:

De ma fille Isabelle
Sois l'époux à l'instant,
Car elle est la plus belle
Et toi le plus vaillant.

Le pasteur Spardek, j'eusse giflé avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant au hideux petit homme à palmes, au rédacteur placide des étiquettes de la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui crier à la face: «Eh! eh! monsieur le professeur, un très curieux cas d'apocope: 'Ατλαντἱνεα.—Suppression de l'alpha, du tau et du lambda! j'ai à votre disposition un cas aussi curieux: Κληυἡντἱνεα. Clémentine.—Apocope du kappa, du lambda, de l'epsilon et du .—Si Morhange était parmi nous, il vous dirait à ce sujet beaucoup de jolies choses érudites. Mais, hélas! Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange.»

Ma fièvre de savoir trouvait un accueil un peu moins réservé auprès de Rosita, la vieille négresse manucure; jamais je me suis fait autant polir les ongles qu'en ces jours d'incertitude. A cette heure,—après six ans,—elle doit être morte. Je ne manquerai pas à sa mémoire en notant qu'elle aimait fort la bouteille. La pauvre était sans défense contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par politesse.

A l'inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par l'intermédiaire des marchands de Rhât, elle était née à Constantinople, et avait été amenée en Afrique par son maître devenu kaïmakam de Rhadamès... Mais n'attends pas de moi que je complique une histoire déjà assez fertile en péripéties par le récit des avatars de cette manucure.

—Antinéa,—me disait-elle,—est fille d'El-Hadj-Ahmed-ben-Guemâma, amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela. Elle est née en l'an douze cent quarante et un de l'Hégire. Elle n'a jamais voulu épouser quiconque. Sa volonté a été respectée, car la volonté des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle règne aujourd'hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n'a qu'un mot à dire pour que le sang roumi coule à flot du Djerid au Touat et du Tchad au Sénégal. Si elle l'avait voulu, elle aurait vécu belle et respectée au pays des roumis. Mais elle préfère qu'ils viennent à elle.

—Cegheïr-ben-Cheïkh,—disais-je,—tu le connais? Il lui est tout dévoué?

—Nul ne connaît ici très bien Cegheïr-ben-Cheïkh, parce qu'il est constamment en voyage. Il est vrai qu'il est tout dévoué à Antinéa. Cegheïr-Ben-Cheïkh est Senoussi, et Antinéa est la cousine du chef des Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui assassinèrent le grand Kébir Flatters. A cause de cela, Ikhenoukhen, amenokal des Touareg Azdger, par crainte des représailles des Français, voulut qu'on leur livrât Cegheïr-ben-Cheïkh. Quand tout le Sahara le rejetait, c'est auprès d'Antinéa qu'il trouva asile. Cegheïr-ben-Cheïkh ne l'oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophète. Pour la remercier, il conduisit à Antinéa, alors âgée de vingt ans et vierge, trois officiers français du premier corps d'occupation de Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les numéros 1, 2 et 3.

—Et Cegheïr-ben-Cheïkh s'est toujours acquitté avec succès de sa mission?

—Cegheïr-ben-Cheïkh est bien dressé, et il connaît l'immense Sahara comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au commencement, il a pu se tromper. C'est ainsi qu'à ses premiers voyages. Il a ramené le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.

—Qu'a dit Antinéa en les voyant?

—Antinéa? Elle a tellement ri qu'elle leur a fait grâce. Cegheïr-ben-Cheïkh était vexé de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s'est plus jamais trompé.

—Il ne s'est plus jamais trompé?

—Non. A tous ceux qui sont venus ici, ramenés par lui, j'ai soigné les pieds et les mains. Tous étaient jeunes et beaux. Mais je dois dire que ton camarade, qu'on m'a conduit l'autre jour après toi, était peut-être le plus beau.

—Pourquoi,—demandai-je, détournant la conversation,—pourquoi, puisqu'elle leur faisait grâce, n'a-t-elle pas rendu leur liberté au pasteur et à M. Le Mesge?

—Elle a trouvé à les employer, paraît-il,—fit la vieille.—Et puis, quiconque entre une fois ici n'en doit plus ressortir. Sinon les Français auraient tôt fait d'arriver, et, quand ils verraient la salle de marbre rouge, ils massacreraient tout le monde. D'ailleurs, tous ceux qui ont été conduits ici par Cegheïr-ben-Cheïkh, tous, sauf un, quand ils ont vu Antinéa, n'ont plus essayé de s'échapper.

—Les garde-elle longtemps?

—Cela dépend d'eux et du plaisir qu'elle y trouve. Deux mois, trois mois, en moyenne. Cela dépend. Un grand officier belge, taillé comme un colosse, n'a pas fait huit jours. Par contre, tout le monde se rappelle ici le petit Douglas Kaine, un officier anglais: elle l'a gardé près d'un an.

—Et puis?

—Et puis, il est mort,—fit la vieille, comme étonnée de ma question.

—De quoi est-il mort?

Elle eut le mot de M. Le Mesge:

—Comme tous les autres: d'amour.

«D'amour,—continua-t-elle.—Ils meurent tous d'amour, quand ils voient que leur temps est fini, et que Cegheïr-ben-Cheïkh part pour en chercher d'autres. Plusieurs sont morts doucement, avec aux yeux de grosses larmes. Ils ne dormaient ni ne mangeaient plus. Un officier de marine français est devenu fou. Il chantait, la nuit, un triste chant de chez lui qui résonnait dans toute la montagne. Un autre, un Espagnol, était comme enragé; il voulait mordre. Il a fallu l'abattre. Beaucoup sont morts du kif, un kif plus violent que l'opium. Quand ils n'ont plus Antinéa, ils fument, fument. La plupart sont morts ainsi... les plus heureux. Le petit Kaine est mort autrement.

—Comment est mort le petit Kaine?

—D'une façon qui nous fit à tous beaucoup de peine. Je t'ai dit que c'est lui qui est resté le plus longtemps parmi nous. Nous en avions pris l'habitude. Dans la chambre d'Antinéa, sur une petite table de Kairouan, peinte en bleu et or, il y a un timbre, avec un long marteau d'argent, à manche d'ébène, très lourd. C'est Aguida qui m'a conté la scène. Quant Antinéa, en souriant comme elle le fait sans cesse, signifia son congé au petit Kaine, il resta devant elle, muet, très pâle. Elle frappa le timbre pour qu'on l'emmenât. Un Targui blanc entra. Mais le petit Kaine avait sauté sur le marteau, et le Targui blanc gisait à terre, le crâne fracassé. Antinéa souriait toujours. On entraîna le petit Kaine dans sa chambre. La même nuit, trompant la surveillance de ses gardiens, il sauta par la fenêtre, d'une hauteur de deux cents pieds. Les ouvriers de l'atelier d'embaumement m'ont dit qu'ils avaient eu toutes les peines du monde avec son corps. Mais ils s'en sont assez bien tirés. Tu n'as qu'à aller voir. Dans la salle de marbre rouge, il occupe la niche numéro 26.

La vieille, dans son verre, noya son émotion.

—Deux jours avant,—reprit-elle,—j'étais venue lui faire les ongles, ici, car c'était sa chambre. Sur le mur, près de la fenêtre, avec son canif, il écrivait dans la pierre quelque chose. Regarde, ça se voit encore.

Was it not Fate, that, on this July midnight...

En n'importe quel autre instant, ce vers, gravé dans la pierre de la fenêtre par où le petit officier anglais s'était précipité, m'eût empli d'une émotion infinie. Mais une autre pensée voyageait alors dans mon cœur.

—Dis-moi,—fis-je d'une voix aussi calme que je pus,—quand Antinéa tient l'un de nous sous sa puissance, elle l'enferme auprès d'elle, n'est-ce pas? On ne le voit plus?

La vieille eut un geste négatif.

—Elle ne craint pas qu'il s'échappe. La montagne est bien close. Antinéa n'a qu'à frapper sur son timbre d'argent; il sera immédiatement auprès d'elle.

—Mon compagnon pourtant. Je ne l'ai pas revu depuis qu'elle l'a appelé...

La négresse sourit d'un air entendu.

—Si tu ne le vois pas, c'est qu'il préfère rester auprès d'elle. Antinéa ne l'y force pas. Elle ne l'en empêche pas non plus.

Violemment, j'assénai un coup de poing sur la table.

—Va-t-en, vieille folle! Et plus vite que cela.

Effarée, Rosita s'enfuit, ayant pris à peine le temps de rassembler ses petits instruments.

Was it not Fate that, on this July midnight...

J'ai obéi à la suggestion de la négresse. Suivant les couloirs, me trompant, remis dans le droit chemin par le pasteur Spardek rencontré, j'ai poussé la porte de la salle de marbre rouge. Je suis entré.

Cette fraîcheur de crypte parfumée m'a fait du bien. Il n'est pas d'endroit si sinistre qu'il ne soit comme clarifié par le murmure de l'eau courante. La cascade bruissant au milieu de la salle me réconforte. Un jour, avant un combat, j'étais couché avec ma section parmi les grandes herbes, attendant le moment, le coup de sifflet qui fait qu'on se lève sous les balles. A mes pieds, un ruisseau. J'écoutais le frais glou-glou. J'admirais les jeux d'ombre et de lumière dans l'eau transparente, les petites bêtes, les petits poissons noirs, les herbes vertes, le sable jaune et ridé... Le mystère de l'eau m'a toujours transporté.

Ici, dans la salle tragique, ma pensée est polarisée par la cascade ténébreuse. Je la sens amie. Elle me permet de ne pas défaillir au milieu des témoignages figés de tant de monstrueux forfaits.

Le numéro 26. C'est bien lui. Lieutenant Douglas Kaine, né à Edimbourg, le 21 septembre 1862. Mort au Hoggar, le 16 juillet 1890. Vingt-huit ans. Il n'avait pas vingt-huit ans! Une face émaciée sous la gaine d'orichalque. Une triste bouche passionnée. C'est bien lui. Pauvre petit.—Edimbourg.—je connais Edimbourg sans y être jamais allé. Des murailles du château, on aperçoit les collines de Pentland. «Regardez un peu plus bas, disait à Anne de Saint-Yves la douce miss Flora de Stevenson, regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline, un bouquet d'arbres et un filet de fumée qui s'élève entre eux. C'est Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa vue peut vraiment vous faire plaisir, j'en serai heureuse.» Quand il partit pour le Darfour, Douglas Kaine laissait sûrement à Edimbourg une miss Flora, aussi blonde que celle de Saint-Yves. Mais que sont ces minces jeunes filles à côté d'Antinéa! Kaine, si raisonnable cependant, si fait pour un amour de cette sorte, il a aimé l'autre. Il est mort. Et voici le numéro 27, celui à cause de qui il s'est brisé sur les rochers sahariens, et qui est mort aussi.

Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent naturellement dans la salle de marbre rouge. Comme Antinéa paraît plus grande au milieu de cette ronde de statues blêmes. L'amour a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour être ainsi multiplié! D'autres femmes, de par le monde, sont sans doute aussi belles qu'Antinéa, plus belles peut-être. Je te prends à témoin que je n'ai que peu parlé de sa beauté. Comment alors cette inclination, cette fièvre, cet holocauste de tout mon être? Comment suis-je prêt, pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantôme, à des choses que je n'ose même pas imaginer, de crainte d'avoir aussitôt à en frémir?

Voici le numéro 53, le dernier. Le 54 ce sera Morhange. Le 55, ce sera moi. Dans six mois, huit peut-être,—toutes choses égales d'ailleurs,—c'est dans cette niche qu'on m'érigera, simulacre sans yeux, âme morte, corps comblé.

Je touche à l'extrême de la félicité, l'exaltation qui s'analyse. Quel enfant je faisais, tout à l'heure! Je récriminais devant une manucure nègre. J'étais jaloux de Morhange, ma parole! Pourquoi, tant que j'y étais, ne pas jalouser ceux-ci les présents, puis les autres, les absents, qui viendront, un à un, remplir le cercle noir de ces niches encore vides... Morhange, je le sais, en cette minute, est auprès d'Antinéa, et ce m'est une joie amère et splendide que de penser à la sienne. Mais un soir, dans trois mois, quatre peut-être, les embaumeurs viendront ici. La niche 54 recevra sa proie. Alors, un Targui blanc s'avancera vers moi. Je frissonnerai d'une extase magnifique. Il me touchera le bras. Et ce sera mon tour de pénétrer dans l'éternité par la porte sanglante de l'amour.

. . . . . . . . . . . .

Quand, sorti de ma méditation, je me retrouvai dans la bibliothèque, la nuit tombante brouillait les ombres des personnages qui y étaient rassemblés.

Je reconnus M. le Mesge, le pasteur, l'hetman, Aguida, deux Touareg blancs, d'autres encore, tous réunis dans le plus animé des conciliabules.

Etonné, inquiet même de voir ensemble tant de gens, qui, d'ordinaire, ne sympathisaient guère, je m'approchai.

Un fait, fait inouï, venait de se produire, qui, à cette heure, mettait en révolution toute la population de la montagne.

Deux explorateurs espagnols, venus de Rio de Oro, avaient été signalés à l'ouest, dans l'Adrar Ahnet.

Cegheïr-ben-Cheïkh, à peine informé, s'était préparé sur-le-champ à aller à leur rencontre.

A la minute, il avait reçu l'ordre de n'en rien faire.

Désormais il était impossible d'élever le moindre doute.

Pour la première fois, Antinéa aimait.

CHAPITRE XV

LA COMPLAINTE DE TANIT-ZERGA

—Arraoû, arraoû.

Vaguement, je sortis du demi-sommeil auquel j'avais fini par succomber. Mes yeux s'entr'ouvrirent. Je me rejetai brusquement en arrière.

—Arraoû.

A deux pieds de ma figure, il y avait le mufle jaune, pointillé de noir, d'Hiram-Roi. Le guépard assistait à mon réveil, sans grand intérêt d'ailleurs, car il bâillait; sa gueule carmin sombre, où luisaient les beaux crocs blancs, s'ouvrait et se fermait paresseusement.

Au même instant, j'entendis un éclat de rire.

C'était la petite Tanit-Zerga. Elle se tenait accroupie sur un coussin, près du divan où j'étais moi-même allongé, et surveillait curieusement ma confrontation avec le guépard.

—Hiram-Roi s'ennuyait,—crut-elle bon de m'expliquer.—Je l'ai amené.

—C'est bon,—maugréai-je.—Mais, dis-moi, ne pourrait-il aller s'ennuyer ailleurs?

—Il est tout seul, maintenant,—dit la petite.—On l'a chassé. Il faisait du bruit en jouant.

Ces mots me rappelèrent les événements de la veille.

—Si tu veux, je vais le faire partir,—dit Tanit-Zerga.

—Non, laisse-le.

Je regardai le guépard avec sympathie. Notre commune infortune nous rapprochait.

Je caressai même le front bombé. Hiram-Roi marqua son contentement en s'étirant de toute sa longueur et en exhibant ses énormes griffes d'ambre. La natte du sol eut en cette seconde prodigieusement à souffrir.

—Il y a aussi Galé,—fit la petite fille.

—Galé! Qu'est-ce encore?

En même temps, j'aperçus sur les genoux de Tanit-Zerga un bizarre animal, de la taille d'un gros chat, aux oreilles plates, au museau allongé. Sa fourrure gris pâle était rugueuse.

Il me dévisageait avec de drôles de petits yeux roses.

—C'est ma mangouste,—expliqua Tanit-Zerga.

—Dis donc,—fis-je avec humeur,—est-ce tout?

Je devais avoir un air si rechigné et ridicule que Tanit-Zerga se mit à rire. Je ris aussi.

—Galé est mon amie,—dit-elle, quand son sérieux lui fut revenu.—C'est moi qui lui ai sauvé la vie. Elle était alors toute petite. Je te raconterai cela un autre jour. Regarde comme elle est aimable.

Ce disant, elle déposait la mangouste sur mes genoux.

—C'est gentil à toi, Tanit-Zerga, d'être venue me faire une visite,—fis-je lentement, en passant ma main sur la croupe de la bestiole.—Quelle heure est-il donc?

—Un peu plus de neuf heures. Vois, le soleil est déjà haut. Laisse que je baisse le store.

L'ombre emplit la pièce. Les yeux de Galé se firent plus roses. Ceux d'Hiram-Roi devinrent verts.

—C'est très gentil,—répétai-je, poursuivant mon idée.—Je vois que tu es libre aujourd'hui. Jamais encore tu n'étais venue de si bon matin.

Une ombre passa sur le front de la petite fille.

—Je suis libre, en effet,—fit-elle, presque durement.

Je regardai alors avec plus d'attention Tanit-Zerga. Pour la première fois, je m'aperçus qu'elle était belle. Ses cheveux, qu'elle portait répandus sur ses épaules, étaient moins crépelés qu'ondulés. Ses traits étaient d'une pureté remarquable: nez très droit, petite bouche aux lèvres fines, menton volontaire. Le teint était cuivré et non noir. Le corps mince et souple n'avait rien de commun avec les ignobles boudins graisseux que deviennent les corps des noirs bien soignés.

Un large cercle de cuivre faisait autour de son front et de ses cheveux une lourde ferronnière. Elle avait quatre bracelets, plus larges encore, aux poignets et aux chevilles, et, comme vêtement, une tunique de soie verte, échancrée en pointe, soutachée d'or. Vert, bronze, or.

—Tu es Sonrhaï, Tanit-Zerga?—fis-je doucement.

Elle répliqua, avec une sorte de fierté dure:

—Je suis Sonrhaï.

«Bizarre petite», pensai-je.

Visiblement, il y avait un point sur lequel Tanit-Zerga n'entendait pas laisser dévier la conversation. Je me rappelai l'air presque de souffrance quand elle m'avait dit qu'on avait chassé Hiram-Roi, avec lequel elle avait prononcé ce on.

—Je suis Sonrhaï,—répéta-t-elle.—Je suis née à Gâo, sur le Niger, l'antique capitale sonrhaï. Mes pères ont régné sur le grand empire mandingue. Si je suis ici comme esclave, il ne faut pas me mépriser.

Dans un rayon de soleil, Galé, assise sur son petit derrière, lustrait ses moustaches luisantes avec ses pattes de devant; Hiram-Roi, vautré sur la natte, dormait, poussant, de-ci, de-là, un grognement plaintif.

—Il rêve,—dit Tanit-Zerga, un doigt sur les lèvres.

—Il n'y a que les jaguars qui rêvent,—fis-je.

—Les guépards rêvent aussi,—répondit-elle gravement, sans paraître saisir le moins du monde le sel de cette facétie parnassienne.

Il y eut un moment de silence. Puis elle dit:

—Tu dois avoir faim. Et je pense que tu n'aurais pas de plaisir à manger avec les autres.

—Je ne répondis pas.

—Il faut manger,—reprit-elle.—Si tu le permets, je vais aller chercher à manger, pour toi et pour moi. J'apporterai aussi le dîner d'Hiram-Roi et de Galé. Quand on a du chagrin, il ne faut pas rester seul.

Et la petite fée verte et dorée sortit, sans avoir attendu ma réponse.

C'est ainsi que se nouèrent mes relations avec Tanit-Zerga. Chaque matin, elle arrivait dans ma chambre avec les deux bêtes. Il était rare qu'elle me parlât d'Antinéa, et toujours de façon indirecte. La question qu'elle voyait sans cesse à mes lèvres semblait lui être insupportable, et je la sentais fuir tous les sujets sur lesquels j'osais moi-même ramener la conversation.

Pour mieux les éviter, comme une petite perruche fiévreuse, elle parlait, parlait, parlait.

Je fus malade, et soigné comme on ne l'a jamais été par cette sœur de charité de soie verte et en bronze. Les deux fauves, le grand et le petit, étaient là, de chaque côté de ma couche, et, durant mon délire, je voyais, fixées sur moi, leurs tristes prunelles mystérieuses.

De sa voix chantante, Tanit-Zerga me contait ses belles histoires, parmi lesquelles celle qu'elle jugeait la plus belle, l'histoire de sa vie.

Ce n'est que plus tard, tout d'un coup, que je me suis rendu compte à quel point cette petite barbare avait pénétré dans la mienne. Où que tu sois à l'heure actuelle, chère petite fille, quel que soit le rivage apaisé d'où tu assistes à ma tragédie, jette un regard sur ton ami, pardonne-lui de ne t'avoir pas accordé, de prime abord, l'attention que tu méritais tant.

—Je garde de mes années enfantines,—disait-elle,—l'image d'un jeune et rose soleil montant, parmi les buées matinales, sur un grand fleuve roulant par larges ondes lisses, le fleuve qui a de l'eau, le Niger. C'était... Mais tu ne m'écoutes pas.

—Je t'écoute, je te le jure, petite Tanit-Zerga.

—Vraiment, je ne t'ennuie pas? Tu veux que je parle?

—Parle, Tanit-Zerga, parle.

—Eh bien, avec mes petites compagnes, pour lesquelles j'étais très bonne, nous jouions au bord du fleuve qui a de l'eau, sous les jujubiers, frères du zeg-zeg, dont les épines ensanglantèrent la tête de votre prophète, et que nous appelons l'arbre du paradis, parce que c'est sous lui, a dit notre prophète à nous, que les élus du paradis feront leur séjour[15], et qui est parfois si grand, si grand, qu'un cavalier ne peut, en un siècle, traverser l'ombre qu'il projette.

«C'est là que nous tressions de belles guirlandes, avec des mimosas, des fleurs roses de câprier et des nigelles blanches. On les jetait ensuite aux eaux vertes, pour conjurer le mauvais sort, et nous riions comme de petites folles lorsqu'un hippopotame sortait en reniflant sa bonne grosse tête mafflue, à le bombarder sans méchanceté jusqu'à ce qu'il replongeât au milieu d'une pluie d'écume.

«Cela, c'était pour le matin. Puis s'étendait sur Gâo grésillant la mort de la rouge sieste. Puis, quand elle était finie, nous retournions au bord du fleuve, pour voir, parmi les nuées de moustiques et d'éphémères, les énormes caïmans blindés de bronze s'élever petit à petit sur les berges et s'enliser traîtreusement dans les boues jaunes des marigots mitoyens.

«Alors, nous les bombardions encore, comme les hippopotames du matin, et, pour fêter le soleil qui était en train de décroître derrière les branches noires des douldouls, nous faisions, frappant des pieds, puis des mains, la ronde rituelle, en chantant l'hymne sonrhaï.

«Telles étaient nos occupations ordinaires de petites filles libres. Mais tu te tromperais cependant à nous croire uniquement frivoles, et je te raconterai, si tu veux, comment, moi qui te parle, j'ai sauvé un chef français, qui devait être beaucoup plus que toi, à en juger par le nombre des rubans dorés qu'il avait sur ses manches blanches.

—Raconte, petite Tanit-Zerga,—disais-je, les yeux ailleurs.

—Tu as tort de sourire,—poursuivait-elle un peu froissée,—et de ne pas me prêter attention davantage. Mais qu'importe! C'est pour moi que je raconte ces choses, à cause du souvenir. Eh bien, en amont de Gâo, le Niger fait un coude. Il y a dans le fleuve un petit cap, tout chargé d'énormes gommiers. C'était un soir d'août, et le soleil allait mourir, puisque, dans la forêt environnante, il n'y avait plus un oiseau qui ne fût perché, immobile, jusqu'au lendemain. Soudain, vers l'ouest, nous entendîmes un bruit inconnu, boum-boum, boum-baraboum, boum-boum, qui grandissait,—boum-boum, boum-baraboum, et ce fut brusquement un vol extraordinaire d'oiseaux aquatiques, aigrettes, pélicans, canards armés et sarcelles, qui s'éparpillait au-dessus des gommiers, suivi dans l'air d'une colonne de fumée noire à peine infléchie par la brise qui naissait.

«C'était une canonnière qui tournait le cap, soulevant, de chaque côté du fleuve, des remous qui faisaient tressauter les broussailles pendantes. A son arrière, on voyait, traînant dans l'eau, tellement la soirée était chaude, le drapeau bleu-blanc-rouge.

«Elle vint aborder au petit môle de bois. Une chaloupe fut descendue, avec deux laptots qui ramaient et trois chefs qui, bientôt, sautèrent sur le sol.

«Le plus vieux, un marabout français, avec un grand burnous blanc, qui connaissait à merveille notre langue, demanda à parler au Cheikh Sonni-Azkia. Mon père s'était avancé et ayant dit que c'était lui, le marabout lui raconta que le commandant du cercle de Tombouctou était très en colère, qu'à un mille de là, la canonnière venait de donner dans une digue invisible de pilotis, et qu'il y avait des avaries, et qu'elle ne pouvait continuer ainsi son voyage vers Ansango.

«Mon père répondit que les Français, protecteurs des pauvres sédentaires contre les Touareg, étaient les bienvenus; que ce n'était pas par malice, mais à cause du poisson et de la nourriture qu'avait été construit le barrage et qu'il mettait à la disposition du chef français toutes les ressources de Gâo, dont une forge, pour la réparation de la canonnière.

«Pendant qu'ils parlaient, le chef français me regardait, et je le regardais aussi. C'était un homme déjà âgé, aux épaules fortes un peu voûtées, aux yeux bleus aussi clairs que la source dont je porte le nom.

«—Viens ici, petite,—fit-il d'une voix qu'il avait douce.

«—Je suis la fille de Cheikh Sonni-Arkia, et je fais ce que je veux,—répondis-je, vexée de tant de désinvolture.

«—Tu as raison,—reprit-il en souriant,—car tu es jolie. Veux-tu me donner les fleurs que tu as au cou.

«C'était un grand collier d'hibuscus pourpres. Je le lui tendis. Il m'embrassa. La paix était faite.

«Pendant ce temps, sous la direction de mon père, les laptots et les hommes les plus forts de la tribu avaient halé la canonnière dans une anse du fleuve.

«—Il y en a pour toute la journée de demain, mon colonel,—dit le chef mécanicien qui revenait d'inspecter les avaries.—Nous ne pourrons repartir qu'après-demain matin. Et encore faudra-t-il que ces fainéants de laptots ne boudent pas à la tâche.

«—Quelle scie!—grommela mon nouvel ami.

Mais son humeur ne resta pas longtemps mauvaise, tant je mis avec mes petites compagnes d'ardeur à le distraire. Il écouta nos plus belles chansons, et, pour nous remercier, nous fit goûter aux très bonnes choses qu'on avait descendues du bateau pour son dîner. Il dormit dans notre grande case, que mon père lui avait cédée, et moi, très longtemps, à travers les branches des murs de la case où je m'étais retirée avec ma mère, je vis, avant de m'endormir, le fanal de la canonnière trembloter, en vrilles rouges, à la surface des flots assombris.

«Cette nuit, je fis un rêve effrayant. Je vis mon ami, l'officier français, sommeillant en paix, tandis qu'un grand corbeau planait au-dessus de sa tête en croassant: crââ, crââ, l'ombre des gommiers de Gâo—crââ, crââ, ne vaudra rien la nuit prochaine—crââ, crââ, au chef blanc, ni à son escorte.

«L'aube naissait à peine que j'allai trouver les laptots. Ils étaient étendus sur le pont de la canonnière, profitant de ce que les blancs reposaient encore pour fainéanter.

«J'avisai le plus vieux, et lui parlai avec autorité.

«—Ecoute, j'ai vu cette nuit en rêve le corbeau noir. Il m'a dit que l'ombre des arbres de Gâo serait fatale la nuit qui vient à votre chef...

«Et, comme ils restaient tous immobiles, allongés, les yeux au ciel, sans même l'air d'avoir entendu, j'ajoutai:

«—Et à son escorte.


«Il était l'heure du plus haut soleil, et le colonel était en train de manger dans la case, avec les autres Français, quand le mécanicien entra.

«—Je ne sais ce qui a pris aux laptots. Ils travaillent comme des anges. S'ils continuent ainsi, mon colonel, nous pourrons repartir ce soir.

«—Tant mieux,—dit le colonel,—mais qu'ils ne sabotent pas la besogne par trop de hâte. Nous n'avons pas besoin d'être à Ansango avant la fin de la semaine. Il vaut mieux repartir au jour.

«Je frémis. Suppliante, je m'approchai de lui et lui contai l'histoire de mon rêve. Il écouta, avec un sourire étonné, puis, à la fin, il me dit gravement:

«—C'est entendu, petite Tanit-Zerga, nous repartirons ce soir, puisque tu le veux.

«Et il m'embrassa.

«L'ombre était déjà tombée quand la canonnière réparée sortit de son anse. Les Français, au milieu desquels je voyait mon ami, nous saluèrent longtemps en agitant leurs casques, tant que nous pûmes les apercevoir; et, restée seule sur la jetée vacillante, je demeurai ainsi, à regarder couler le fleuve, jusqu'au moment où le bruit du vaisseau de fumée, baoum-baraboum, se fut évanoui dans la nuit[16].

Tanit-Zerga fit une pause.

—Cette nuit-là fut la dernière de Gâo. Comme je dormais et que la lune était encore haute sur la forêt, un chien cria, mais pas longtemps. Puis ce furent des hurlements d'hommes, puis de femmes, des cris, vois-tu, qu'on ne peut plus jamais oublier quand on les a entendus une fois. Lorsque le soleil se leva, il me trouva, toute nue, avec mes petites, compagnes, courant, en trébuchant, vers le nord, à cause de la vitesse des chameaux montés par les Touareg qui nous escortaient. Derrière, les femmes de la tribu, dont ma mère, deux par deux, la fourche au cou, suivaient. Il n'y avait que peu d'hommes. Presque tous étaient restés, avec mon père, le brave Sonni-Azkia, égorgés sous les décombres de chaume de Gâo, de Gâo rasé une fois de plus par une bande d'Aouelimiden accourus pour massacrer les Français de la canonnière.

«Maintenant, les Touareg nous pressaient, nous pressaient, car ils avaient peur d'être poursuivis. Nous allâmes ainsi environ dix jours et, à mesure que disparaissaient le mil et le chanvre, la marche devenait plus affreuse. Enfin, près d'Isakeryen, dans le pays de kidal, les Touareg nous vendirent à une caravane de Maures Trarza qui allaient de Mabrouk à Rhât. D'abord, parce qu'on marchait moins vite, je crus que c'était le bonheur. Mais, soudain, le désert se fit de durs cailloux et les femmes commencèrent à tomber. Les hommes, il y avait longtemps que le dernier était mort sous le bâton pour avoir refusé d'aller plus loin.

«J'avais la force de trotter encore, et même aussi en avant que possible, pour essayer de ne pas entendre le cri de mes petites amies; quand une d'elles était tombée sur la route, et qu'il était visible qu'elle ne se relèverait pas, un des gardiens descendait de chameau et la traînait un peu sur le côté de la caravane pour l'égorger. Mais, un jour, j'entendis un cri qui me força à me retourner. C'était ma mère. Elle était agenouillée et me tendait ses pauvres bras. En un instant, je fus près d'elle. Mais un grand Maure, vêtu tout de blanc, nous sépara. Il avait, pendu au cou par un chapelet noir, une gaine de maroquin rouge d'où il retira son coutelas. Je vois encore la lame bleue sur la peau brune. Un autre cri, horrible. L'instant d'après, chassée à coups de matraque, je trottinais en avalant mes petites larmes pour rattraper ma place dans la caravane.

«Du côté des puits d'Asiou, les traitants maures furent attaqués par un parti de Touareg Kel-Tazhôlet, serfs de la grande tribu Kel-Rhelâ, qui donne ses lois au Hoggar, et massacrés à leur tour jusqu'au dernier. C'est ainsi que je fus conduite ici et offerte en hommage à Antinéa, à qui je plus, et qui fut depuis toujours bonne pour moi. C'est ainsi que tu as aujourd'hui, pour bercer ta fièvre par des histoires que tu n'écoutes même pas, non une esclave quelconque, mais la dernière descendante des grands empereurs sonrhaï, de Sonni-Ali, le destructeur d'hommes et de pays, de Mohammed-Azkia, qui fit le pèlerinage de la Mecque, emmenant avec lui quinze cents cavaliers et trois cent mille mithkal d'or, alors que notre puissance s'étendait sans conteste du Tchad au Touat et à la mer occidentale, et que Gâo élevait au-dessus des autres villes sa coupole, sœur du ciel, plus haute parmi les coupoles, ses rivales, que ne l'est le tamaris parmi les humbles plants de sorgho.»

CHAPITRE XVI

LE MARTEAU D'ARGENT

Je ne m'en défends plus et je ne veux qu'aller
Reconnaître la place où je dois l'immoler.
(Andromaque.)

Voici le temps qu'il fit, la nuit où se passa ce que je vais dire. Vers cinq heures, le ciel s'obscurcit et les marques d'un orage prochain parurent dans l'air étouffant.

Je m'en souviendrai toujours. C'était le 5 janvier 1897.

Accablés, Hiram-Roi et Galé gisaient sur la natte de ma chambre. Accoudé avec Tanit-Zerga à la baie rocheuse, j'épiais les signes avant-coureurs des éclairs.

Un à un, ceux-ci surgirent, zébrant l'obscurité, maintenant complète, de leurs raies bleuâtres. Mais nul coup de tonnerre ne suivit. L'orage n'avait dû s'accrocher aux cimes du Hoggar. Il passait, sans éclater, nous laissant dans notre morne bain de sueur.

—Je vais me coucher,—dit Tanit-Zerga.

J'ai déjà dit que sa chambre était au-dessus de la mienne. La baie qui l'éclairait dominait d'une dizaine de mètres celle où je demeurai accoudé.

Elle prit Galé dans ses bras. Mais Hiram-Roi ne voulut rien entendre. Accroché des quatre pattes à la natte, il poussait des miaulements de colère et de détresse.

—Laisse-le,—dis-je, en fin de compte, à Tanit-Zerga.—Pour une fois, il peut bien dormir ici.

C'est ainsi que le petit fauve porte sa large part de responsabilité dans les événements qui vont suivre.

Resté seul, je m'abîmai dans mes réflexions. La nuit était noire. La montagne tout entière était ensevelie dans le silence.

Il fallut les grondements de plus en plus rauques du guépard pour me tirer de ma méditation.

Dressé contre la porte, Hiram-Roi la labourait de ses griffes grinçantes. Lui qui, tout à l'heure, avait refusé de suivre Tanit-Zerga, il voulait sortir. Il voulait sortir.

—Paix!—dis-je.—En voilà assez. Couche-toi.

Et j'essayai de l'arracher de la porte.

Je n'obtins d'autre résultat qu'un coup de patte qui me fit chanceler.

Alors, je m'assis sur mon divan.

Mon immobilité fut de courte durée. «Un peu de sincérité avec moi-même, me dis-je. Depuis que Morhange m'a abandonné, depuis que j'ai vu Antinéa, je n'ai plus qu'une pensée. A quoi bon me leurrer avec les histoires, d'ailleurs charmantes, de Tanit-Zerga. Ce guépard est un prétexte, peut-être un guide. Oh! je sens qu'il va se passer cette nuit des choses mystérieuses. Comment ai-je pu rester si longtemps dans l'inaction!»

Immédiatement, ma résolution fut prise.

«Si j'ouvre la porte, pensai-je, Hiram-Roi bondira à travers les couloirs, et j'aurai fort à faire pour suivre sa piste à la course. Il faut procéder autrement.»

Le store de la baie était mû par une cordelette. Je le fis choir. Je tordis une solide laisse que je fixai au collier métallique du guépard.

J'entr'ouvris la porte.

—Là, maintenant tu peux aller. Doucement, eh! doucement.

J'avais en effet toutes les peines du monde à modérer l'ardeur d'Hiram-Roi qui m'entraînait à travers le ténébreux dédale des couloirs.

Il était un peu moins de neuf heures et les veilleuses roses étaient presque éteintes dans leurs niches. De temps en temps, nous en croisions une qui jetait en grésillant ses derniers feux. Quel labyrinthe! D'ores et déjà, je savais que je ne pourrais pas reconnaître le chemin de la chambre. Je n'avais qu'à suivre le guépard.

D'abord furieux, il s'était, petit à petit, habitué à me remorquer. Il filait, presque à ras du sol, avec des reniflements de bonheur.

Rien qui ressemble à un corridor noir comme un corridor noir. Un doute me vint. Si j'allais me prouver tout à coup dans la salle de baccara. Mais c'était de l'injustice envers Hiram-Roi. Frustrée, elle aussi, depuis trop longtemps, d'une chère présence, elle me conduisait bien, la brave bête, là où je souhaitais qu'elle me conduisît.

Soudain, à un tournant, l'obscurité vers laquelle nous marchions s'irradia. Une rosace verte et rouge, d'un éclairage très pâle, apparut.

En même temps, le guépard s'arrêtait avec un miaulement sourd devant une porte où était découpée cette rosace lumineuse.

Je reconnus la porte que m'avait fait franchir, le lendemain de mon arrivée, le Targui blanc, quand j'avais été assailli par Hiram-Roi, quand je m'étais trouvé en présence d'Antinéa.

—Nous sommes aujourd'hui de bien meilleurs compagnons,—soufflai-je en le flattant pour qu'il ne poussât pas un grognement indiscret.

En même temps, j'essayai d'ouvrir la porte. Sur le sol, la verrière se répétait, verte et rouge.

Un simple loquet, que je fis tourner. En même temps, je raccourcissais la laisse, pour être plus maître d'Hiram-Roi, qui commençait à devenir nerveux.

La grande salle, où j'avais vu pour la première Antinéa, était toute noire. Mais le jardin sur lequel elle s'ouvrait brillait sous une lune trouble, dans un ciel pesant d'orage qui n'éclate pas. Aucun souffle d'air. Le lac luisait comme une masse d'étain.