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L'Atlantide

Chapter 21: CHAPITRE XIX LE TANEZROUFT
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About This Book

The narrator, lieutenant Olivier Ferrières, recounts an expedition with his comrade André de Saint-Avit into the Sahara, where they discover a secret, luxuriant realm ruled by a charismatic queen who claims Atlantean descent; her seductive authority ensnares Saint-Avit and forces Ferrières into moral struggle and desperate choices. The narrative weaves desert travel and archaeological pretext with mythic atmosphere, exotic landscape, and ritualized power, exploring obsession, fatal attraction, the clash between modern men and an isolated civilization, and the cost of confronting an irresistible, destructive sovereignty.

Je m'assis sur un coussin, le guépard ronronnant d'impatience maintenu solidement entre mes deux genoux. Je réfléchis. Non sur mon but. Il y avait longtemps qu'il était arrêté. Mais sur les moyens.

C'est alors qu'il me sembla percevoir un murmure lointain, un bruit assourdi de voix.

Hiram-Roi grogna plus fort, se débattit. Je lui rendis un peu de laisse. Il se mit à raser les murs sombres, du côté d'où semblait partir le bruit. Je le suivis, trébuchant le plus discrètement possible dans les coussins épars.

Maintenant, mes yeux accoutumés à l'obscurité discernaient la pyramide de tapis où m'était apparue Antinéa.

Soudain, je trébuchai. Le guépard s'était arrêté. Je sentis que je lui avais marché sur la queue. Brave animal, il ne cria pas.

Tâtant la muraille, je sentis une seconde porte. Doucement, doucement, comme la précédente, je l'ouvris. Le guépard rugit faiblement.

—Hiram-Roi,—murmurai-je,—tais-toi.

Et j'entourai de mes bras son cou puissant.

Je sentis sur mes mains sa langue humide et tiède. Ses flancs battaient. Un immense bonheur les secouait.

Devant nous, éclairée dans sa partie centrale, une nouvelle salle venait de surgir. Au milieu, six hommes, accroupis sur une natte, jouaient aux dés, en buvant du café dans de minuscules tasses de cuivre à longue tige.

C'étaient les Touareg blancs.

Une lanterne pendue au plafond éclairait en rond leur cercle. Tout autour de ce nœud régnait l'ombre la plus compacte.

Les visages noirs, les tasses de cuivre, les burnous blancs, l'obscurité et la lumière mouvantes composaient une singulière eau-forte.

Ils jouaient avec une gravité recueillie, annonçant les coups d'une voix rauque.

Alors, toujours doucement, doucement, je détachai la laisse du collier de l'impatient petit fauve.

—Va, mon fils.

Il bondit avec un glapissement aigu.

Ce que je prévoyais était arrivé.

Le premier bond d'Hiram-Roi l'avait porté au milieu des Touareg blancs, semant le désarroi dans ce corps de garde. D'un autre bond, il était rentré dans l'ombre. J'entrevis vaguement la bouche ténébreuse d'un second couloir, de l'autre côté de la pièce, vis-à-vis de celui où je m'étais arrêté.

«C'est là», pensai-je.

Dans la pièce, la confusion était indescriptible, muette cependant, et l'on voyait que la proximité d'une grande présence imposait cette réserve aux gardes exaspérés. Les mises et les cornets à dés avaient roulé d'un côté, les tasses de l'autre.

Deux des Touareg, violemment courbaturés, se frottaient les côtes avec de sourds jurons.

Inutile de dire que j'avais profité de ce silencieux tohu-bohu pour me glisser dans la pièce. J'étais maintenant blotti contre la paroi du second couloir, celui par lequel venait de disparaître Hiram-Roi.

Au même instant, un timbre clair tinta dans le silence. Au tressaillement qui secoua les Touareg, je constatai que l'itinéraire que j'avais suivi était le bon.

Un des six hommes se leva. Il passa à côté de moi, j'emboîtai son pas. Mon calme était parfait. Le moindre de mes mouvements était admirablement calculé.

«Au point où j'en suis, me répétai-je, qu'est-ce que je risque: d'être reconduit poliment chez moi.»

Le Targui souleva une tenture. A sa suite, je venais d'entrer dans la chambre d'Antinéa.

Cette chambre, immense, était à la fois éclairée et très sombre. Tandis que la partie droite où se tenait Antinéa, brillait de lumières exactement circonscrites par des abat-jour, la partie gauche restait obscure.

Ceux qui ont pénétré dans un intérieur musulman savent ce que c'est qu'un guignol, sorte de niche carrée dans la muraille, à quatre pieds du sol, à l'entrée obstruée par un tapis. On y accède par des marches de bois. Je venais de deviner, à gauche, un guignol. Je m'y introduisis. Mes artères battaient dans l'ombre. Mais j'étais toujours calme.

De là, je voyais, j'entendais tout.

J'étais dans la chambre d'Antinéa. Rien de particulier dans cette chambre, sauf un grand luxe de tapis. Le plafond était dans l'ombre, mais plusieurs lanternes multicolores épandaient sur les étoffes lustrées et les fourrures une lueur lointaine et douce.

Etendue sur une peau de lion, Antinéa fumait. Un petit plateau d'argent, une buire étaient à côté d'elle. Hiram-Roi, blotti à ses pieds, les léchait éperdument.

Le Targui blanc se tenait debout, rigide, une main sur le cœur, l'autre sur le front, dans l'attitude du salut.

D'une voix très dure, sans le regarder, Antinéa parla.

—Pourquoi avez-vous laissé passer le guépard? J'ai dit que je voulais être seule.

—Il nous a bousculés, maîtresse,—fit humblement le Targui blanc.

—Les portes n'étaient donc pas fermées?

Le Targui ne répondit pas.

—Faut-il emmener le guépard?—demanda-t-il.

Et ses yeux, sur Hiram-Roi qui le fixait sans bienveillance, disaient suffisamment qu'il souhaitait une réponse négative.

—Laisse-le, puisqu'il est là,—dit Antinéa.

Elle tapotait fébrilement le plateau de sa petite pipe d'argent.

—Que fait le capitaine?—demanda-t-elle.

—Il a dîné tout à l'heure de bon appétit,—répondit le Targui.

—N'a-t-il rien dit?

—Si, il a demandé à voir son camarade, l'autre officier.

Antinéa martela de coups plus brefs le petit plateau.

—N'a-t-il rien dit encore?

—Non, maîtresse,—fit l'homme.

Une pâleur courut sur le petit front de l'Atlantide.

—Va le chercher,—dit-elle brusquement.

S'étant incliné, le Targui sortit.


C'est avec une anxiété inexprimable que j'avais écouté ce dialogue. Ainsi Morhange, Morhange... Etait-il donc vrai? Etait-ce injustement que j'avais douté de Morhange? Il avait voulu me revoir et ne l'avait pu!

Je ne quittais pas des yeux Antinéa.

Ce n'était plus la princesse hautaine et railleuse de notre première entrevue. L'uræus d'or ne se dressait plus sur son front. Pas un bracelet, pas une bague. Seule une large tunique lamée la vêtait. Ses cheveux noirs, libres de tout lien, s'épandaient en nappes d'ébène sur ses fragiles épaules, sur ses bras nus.

Ses belles paupières étaient largement bleuies. Un pli lassé tordait sa divine bouche. Avais-je de la joie ou de la peine à voir ainsi palpitante cette nouvelle Cléopâtre, je ne savais.

Blotti à ses pieds, Hiram-Roi laissait peser sur elle un long regard soumis.

Un immense miroir d'orichalque, aux reflets dorés, était incrusté dans la paroi de droite. Soudain, Antinéa se dressa devant lui. Je la vis nue.

Spectacle amer et splendide! Comment se comporte devant sa glace une femme qui se croit seule, dans l'attente de l'homme qu'elle veut dompter.

De six brûle-parfums disséminés dans la pièce montaient d'invisibles colonnes de fumée odorante. Les essences balsamiques de l'Arabie-Pétrée tissaient des trames ondoyantes où se prenaient mes sens dévergondés... Et, me tournant le dos, toujours droite, comme un lys, devant son miroir, Antinéa souriait.

Des pas assourdis sonnèrent dans le couloir. Instantanément, Antinéa reprit la pose nonchalante sous laquelle, la première fois, elle m'était apparue. Il faut avoir vu une telle transformation pour y pouvoir croire.

Précédé par le Targui blanc, Morhange venait de pénétrer dans la chambre.

Lui aussi était un peu pâle. Mais je fus surtout frappé par l'expression de paix sereine qui régnait sur ce visage que je croyais cependant connaître. Je sentis que jamais je n'avais compris l'homme qu'était Morhange, jamais.

Il se tint droit devant Antinéa, sans avoir l'air de remarquer le geste d'invitation à s'asseoir qu'elle lui avait fait.

Elle le regarda en souriant.

—Tu t'étonnes peut-être,—fit-elle enfin,—qu'à une heure si tardive je te fasse venir.

Morhange ne sourcilla pas.

—As-tu bien réfléchi? demanda-t-elle.

Morhange eut un sourire grave, et ne répondit pas.

Je vis sur le visage d'Antinéa l'effort qu'elle faisait pour continuer à sourire; j'admirai la maîtrise de ces deux êtres.

—Je t'ai fait venir,—reprit-elle.—Tu ne devines pas pourquoi? Eh bien, c'est pour t'annoncer quelque chose à quoi tu ne t'attends pas. Ce n'est pas te faire une révélation que te dire: je n'ai jamais rencontré un homme tel que toi. Durant ta captivité auprès de moi, tu n'as manifesté qu'un seul désir. Tu te rappelles lequel?

—Je vous ai demandé,—dit simplement Morhange,—l'autorisation de revoir, avant de mourir, mon ami.

Je ne sais, en entendant ces paroles, lequel des deux sentiments surpassa en mon cœur l'autre, du ravissement ou de l'émotion: ravissement de constater que Morhange disait vous à Antinéa; émotion d'apprendre quel avait été son unique vœu.

Mais déjà, d'une voix très calme, Antinéa disait:

—Justement, c'est pour cela que je t'ai convoqué, pour te dire que tu vas le revoir. Je fais plus. Tu me mépriseras peut-être davantage en constatant qu'il t'a suffi de me tenir tête pour m'amener à subir ta volonté, moi qui jusqu'ici ai plié tous les autres à la mienne. Quoi qu'il en soit, c'est décidé: à tous les deux, je vous rends votre liberté. Demain, Cegheïr-ben-Cheïkh vous reconduira en dehors de la quintuple enceinte. Es-tu satisfait?

—Je le suis,—fit Morhange avec un sourire railleur.

Antinéa le regardait.

—Cela me permettra,—reprit-il,—d'organiser un peu mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici. Car vous ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens ainsi que quelques canons.

Antinéa s'était dressée, très pâle.

—Tu dis?

—Je dis,—fit froidement Morhange,—que c'était prévu. Après les menaces, les promesses.

Antinéa marcha sur lui. Il avait croisé ses bras. Il la regardait avec une sorte de pitié grave.

—Je te ferai mourir dans les plus atroces supplices,—dit-elle enfin.

—Je suis votre prisonnier,—dit Morhange.

—Tu souffriras des choses que tu ne peux même supposer.

Et Morhange répéta avec le même calme triste:

—Je suis votre prisonnier.

Antinéa tournait dans la salle comme une bête en cage. Elle alla vers mon compagnon, et, ne se connaissant plus, le frappa au visage.

Il sourit et la maîtrisa, unissant ses petits poignets qu'il tenait serrés avec un étrange mélange de force et de délicatesse.

Hiram-Roi rugit. Je crus qu'il allait bondir. Mais les yeux froids de Morhange le retinrent, fasciné.

—Je ferai périr devant toi ton compagnon,—balbutia Antinéa.

Il me sembla que Morhange était devenu plus pâle, mais ce ne fut qu'une seconde. Il riposta par une phrase dont la noblesse et la perspicacité me stupéfièrent.

—Mon compagnon est brave. Il ne craint pas la mort. Et je suis sûr en outre qu'il la préférera à une vie que je lui rachèterais au prix que vous me proposez.

Ce disant, il avait lâché les poignets d'Antinéa. Elle était d'une pâleur effrayante. De sa bouche, je sentis que les paroles définitives allaient sortir.

—Ecoute,—dit-elle.

Qu'elle était belle, alors, dans sa majesté méprisée, dans sa beauté pour la première fois impuissante!

—Ecoute,—reprit-elle.—Ecoute. Une dernière fois. Songe que je tiens les portes de ce palais, songe que j'ai un empire suprême sur ta vie. Songe que tu ne respires qu'autant que je t'aime, songe...

—J'ai songé à tout cela,—dit Morhange.

—Une dernière fois,—répéta Antinéa.

La merveilleuse sérénité du visage de Morhange se fit alors telle que je ne vis plus son interlocutrice. Il n'y avait plus rien de la terre dans ce visage transfiguré.

—Une dernière fois,—fit la voix presque brisée d'Antinéa.

Morhange ne la voyait plus.

—Eh bien, sois satisfait!—dit-elle.

Un son clair retentit. Elle avait frappé sur le timbre d'argent. Le Targui blanc parut.

—Sors.

Et Morhange, tête droite, sortit.

. . . . . . . . . . .

Maintenant Antinéa est entre mes bras. Ce n'est plus l'altière, la méprisante voluptueuse que je presse sur mon cœur. Ce n'est plus qu'une petite fille malheureuse et bafouée.

Telle est sa prostration: elle ne s'est pas étonnée de me voir surgir à côté d'elle. J'ai sa tête sur mon épaule. Comme le croissant lunaire dans les nuages noirs, je vois apparaître et disparaître parmi la chevelure le petit profil d'épervier. Ses bras tièdes m'étreignent convulsivement...

O tremblant cœur humain...

Qui pourrait résister à de tels embrassements, parmi ces parfums multipliés, cette moiteur nocturne! Je sens que je ne suis plus qu'un être abdiqué. Est-ce ma voix, cette voix qui murmure:

—Ce que tu voudras, ce que tu me demanderas, je le ferai, je le ferai.

Mes sens sont aiguisés, décuplés. Ma tête renversée repose sur un petit genou nerveux et doux. Les nuages d'odeurs tourbillonnent. Il me semble soudain que les lanternes d'or du plafond se mettent à osciller comme des encensoirs géants. Est-ce ma voix, cette voix qui répète dans un rêve:

—Ce que tu voudras, je le ferai.

Presque contre mon visage, j'aperçois celui d'Antinéa; dans les prunelles immenses, une lueur étrange a passé.

Un peu plus loin, je vois les prunelles fulgurantes d'Hiram-Roi. A côté de lui, il y a une petite table de Kairouan, bleu et or. Sur cette table, je vois le timbre qui sert à Antinéa pour appeler. Je vois le marteau dont elle l'a heurté tout à l'heure, un marteau à manche d'ébène très long, à lourde tête d'argent... le marteau avec lequel le petit lieutenant Kaine a donné la mort.

Je ne vois plus rien...

CHAPITRE XVII

LES VIERGES AUX ROCHERS

Je me réveillai dans ma chambre. Le soleil déjà au zénith l'emplissait d'une lumière et d'une chaleur insupportables.

La première chose que je vis en ouvrant les yeux fut le store arraché et gisant au milieu de la pièce. Alors, les événements de la nuit commencèrent à me revenir confusément.

Ma tête alourdie me faisait mal. Mon intelligence vacillait. Ma mémoire était comme obstruée. «Je suis sorti avec le guépard, c'est certain. La marque rouge de mon index est la preuve de la force avec laquelle il tirait sur sa laisse.—Mes genoux sont encore maculés de poussière.—Il est vrai que j'ai rampé un moment le long du mur, dans la salle où les Touareg blancs jouaient aux dés, au moment où Hiram-Roi a bondi. Et puis, après? Ah! oui, Morhange et Antinéa... Et puis, après?...»

Après je ne savais plus. Et cependant, il avait dû y avoir quelque chose, quelque chose dont je ne me souvenais pas.

Un malaise me prit. J'aurais voulu me souvenir, et, cependant, il me semblait que j'avais peur d'y parvenir; jamais je n'ai rien éprouvé de plus pénible que cette contradiction.

«Le parcours est long, d'ici aux appartements d'Antinéa. Fallait-il que je dormisse profondément quand on m'a rapporté ici,—car enfin on m'a rapporté—pour ne m'être aperçu de rien!»

J'arrêtai là mes investigations. J'avais trop mal à la tête.

—Allons prendre l'air,—murmurai-je.—On cuit, ici; j'y deviendrais fou.

J'avais besoin de voir des hommes, n'importe lesquels. Machinalement, je me dirigeai vers la bibliothèque.

Je trouvai M. Le Mesge dans un accès de joie délirante. Le professeur était en train d'éventrer un énorme ballot soigneusement cousu dans une couverture brune.

—Vous tombez bien, cher monsieur,—cria-t-il en me voyant entrer.—Les revues viennent d'arriver.

Il se démenait avec une hâte fébrile. Du flanc du ballot coulait maintenant un ruisseau de brochures bleues, vertes, jaunes, saumon.

—Allons, allons, tout va bien,—poursuivit-il en dansant de bonheur. Pas trop de retard, puisque voilà les numéros du 15 octobre. Il faudra voter des félicitations à ce brave Ameur.

Son allégresse était communicative.

—C'est le digne commerçant turc de Tripoli qui consent à prendre des abonnements à toutes les revues intéressantes des deux continents. Il les achemine vers une destination dont il se soucie peu par Rhadamès. Mais voici les revues françaises.

M. Le Mesge parcourait fiévreusement les sommaires.

—Politique intérieure: des articles de MM. Francis Charmes, Anatole Leroy-Beaulieu d'Haussonville sur le voyage du tsar à Paris. Tiens, une étude sur les salaires du moyen âge par M. d'Avonel. Maintenant des vers, des vers de jeunes poètes, Fernand Gregh, Edmond Haraucourt. Ah! un compte rendu de livre d'Henry de Castries sur l'Islam. Cela peut être plus intéressant... Mais je vous en prie, cher monsieur, prenez ce qui vous conviendra.

La joie rend les gens aimables, et véritablement M. Le Mesge délirait.

Un peu de brise venait maintenant de la fenêtre. Je m'approchai de la balustrade, et, m'étant accoudé, je me mis à parcourir un numéro de la Revue des Deux Mondes.

Je ne lisais pas, je feuilletais, les yeux tantôt sur les pages où grouillaient les petits caractères noirs, tantôt sur la cuvette rocheuse, qui grésillait, rose pâle, sous le soleil déclinant.

Soudain mon attention commença à se fixer. Une correspondance étrange s'établissait entre le texte et le paysage.

«Sur nos têtes, le ciel ne gardait de ses nuages que quelques traces légères, pareilles au peu de cendre blanche que laissent les bûchers consumés. Le soleil embrasait en cercle les cimes des rochers, faisant saillir sur l'azur leurs lignes solennelles. D'en haut une grande tristesse et une grande douceur tombaient dans l'enceinte solitaire, comme un breuvage magique dans une coupe profonde...[17]»

Fébrilement, je tournai quelques pages. On eût dit que mes pensées commençaient à se clarifier.

Derrière moi, M. Le Mesge, plongé dans un numéro, manifestait par des grognements l'indignation où le jetait sa lecture.

Je poursuivis la mienne.

«De toutes parts, dans la lumière crue, se déployait sous nos pieds un superbe spectacle. La chaîne des rochers, visible tout entière dans sa stérilité désolée jusqu'aux extrêmes sommets, s'allongeait comme un immense entassement de choses gigantesques et informes, demeuré pour la stupeur des humains en témoignage de quelque titanomachie primordiale. Tours écroulées...

—C'est une honte, une pure honte,—répétait le professeur.

«...Tours écroulées, citadelles renversées, coupoles effondrées, colonnades brisées, colosses mutilés, proues de vaisseaux, croupes de monstres, ossatures de titans, cette masse formidable par ses reliefs et ses creux, simulait tout ce qu'il y a d'énorme et de tragique. Si limpides étaient les lointains...

—Une pure honte,—disait toujours M. Le Mesge exaspéré, frappant du poing la table.

«...Si limpides étaient les lointains que je distinguais chaque contour comme si j'avais eu sous les yeux, infiniment agrandi, le rocher que Violante m'avait fait voir par la fenêtre, avec, un geste, créateur...»

Je fermai la revue en frissonnant. A mes pieds, maintenant rouge, j'avais, énorme, abrupt, dominant le jardin mordoré, le rocher blanc qu'Antinéa m'avait désigné le jour de notre première entrevue.

—Il est tout mon horizon,—avait-elle dit.

A présent les transports de M. Le Mesge ne connaissaient plus de bornes.

—C'est plus qu'une honte, c'est une infamie.

J'aurais voulu l'étrangler pour le faire taire. Il m'avait saisi le bras et me prenait à témoin.

—Vous lirez cela, monsieur, et, sans être particulièrement compétent, vous verrez que cet article sur l'Afrique romaine est un prodige d'inconscience, un monument d'ignorance. Et c'est signé, savez-vous de qui c'est signé?

—Laissez-moi,—lui dis-je brutalement.

—Eh bien, c'est signé Gaston Boissier. Parfaitement, monsieur! Gaston Boissier, grand-officier de la Légion d'honneur, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, secrétaire perpétuel de l'Académie française, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, un de ceux qui refusèrent jadis mon sujet de thèse, un de ceux... Pauvre Université, pauvre France!

Je ne l'écoutais plus. Je m'étais remis à lire. Mon front était baigné de sueur. Mais il me semblait que dans ma tête, claire comme une chambre dont on ouvre une à une les fenêtres, les souvenirs revenaient, ainsi que des colombes qui regagnent, en battant des ailes, leur pigeonnier.

«...A présent, un tremblement insurmontable la secouait toute; et ses yeux se dilataient comme si une atroce vision les eût remplis d'horreur.

«—Antonello...—balbutia-t-elle.

«Et pendant quelques secondes, elle ne put prononcer d'autre parole.

«Je la regardai avec une indicible angoisse, et je souffrais en mon âme les contractions de ses chères lèvres. Et la vision qui était dans ses yeux passait dans les miens, et je revoyais le visage blême et émacié d'Antonello, et le rapide battement de ses paupières, et les ondes d'angoisse qui, investissant soudain son corps long et maigre, le secouaient comme un roseau fragile.»

Sans lire davantage, je jetai la revue sur la table.

—C'est bien cela,—dis-je.

Je m'étais servi, pour découper les pages, du couteau avec lequel M. Le Mesge avait tranché les cordes du ballot, un court poignard à manche d'ébène, un de ces poignards que les Touareg, dans une gaine à bracelet, portent collés à leur biceps gauche.

Je le mis dans l'ample poche de mon dolman de flanelle et marchai vers la porte.

J'allais la franchir quand je m'entendis appeler par M. Le Mesge.

—Monsieur de Saint-Avit! Monsieur de Saint-Avit!

Je me retournai.

—Un petit renseignement, s'il vous plaît.

—Qu'y a-t-il.

—Oh! pas grand'chose. Vous savez que c'est moi qui suis chargé de l'établissement des étiquettes de la salle de marbre rouge...

Je me rapprochai de la table.

—Eh bien, j'ai omis de m'enquérir tout d'abord auprès de M. Morhange de la date et du lieu de sa naissance. Puis je n'ai plus eu l'occasion. Je ne l'ai plus revu. De sorte que, maintenant, je suis forcé de recourir à vous. Pouvez-vous me renseigner?

—Je le puis,—dis-je, très calme.

Il avait pris, dans une boîte qui en contenait plusieurs, une large étiquette de carton blanc; il trempa sa plume d'encre.

—Nous disons donc: Numéro 54... Capitaine?

Capitaine Jean-Marie-François Morhange.

Et, tandis que je dictais, une main posée au bord de la table, j'apercevais sur ma manche blanche, une tache, une petite tache rouge brun.

Morhange,—répétait M. Le Mesge, achevant de mouler le nom de mon compagnon.—Né à...

Villefranche.

Villefranche. Rhône. Quelle date?

Le 14 octobre 1859.

Le 14 octobre 1859. Bien. Décédé au Hoggar le 5 janvier 1897. Là, voilà qui est fait. Et tous mes remerciements, cher monsieur, pour votre obligeance.

—A votre service, monsieur.

Là-dessus, je quittai paisiblement M. Le Mesge.


Ma résolution était désormais bien prise et, je le répète, mon calme était grand. Je me sentis néanmoins, en prenant congé de M. Le Mesge, le besoin de mettre quelques instants entre la décision et l'exécution.

J'errai d'abord dans les couloirs. Puis, m'étant trouvé à proximité de ma chambre, je me dirigeai vers elle. J'y entrai. Elle était toujours insupportablement chaude. Je m'assis sur mon divan et me pris à réfléchir.

Le poignard me gênait dans ma poche. Je l'en retirai et le déposai sur le sol.

C'était un solide poignard, à lame en losange.

Il y avait entre le manche et la lame une virole de cuir roux.

Sa vue me rappela le marteau d'argent. Je me souvins de la facilité avec laquelle je l'avais en main, quand je frappai...

Tous les détails de la scène me revenaient avec une incomparable netteté. Mais je n'avais pas un frisson. Il semblait que la détermination où j'étais de tuer dans un instant l'instigatrice du meurtre m'eût permis d'évoquer avec placidité ses farouches détails.

Si je réfléchissais à mon acte, c'était pour m'en étonner, non pour me condamner.

«Eh quoi! me disais-je, ce Morhange, qui a été un enfant, qui, comme tous les autres, a coûté tant de peines à sa mère, lors de ses maladies de bébé, c'est moi qui l'ai tué. C'est moi qui ai tranché cette vie, qui ai réduit à néant ce monument d'amour, de larmes, d'embûches surmontées qu'est une existence humaine. Vraiment, quelle extraordinaire aventure!»

C'était tout. Ni crainte, ni remords, ni cette horreur shakespearienne consécutive au meurtre et qui fait qu'aujourd'hui, sceptique pourtant, et blasé, et désabusé plus qu'on ne peut l'être, je me prends tout à coup à frémir si je suis seul, la nuit, dans une chambre obscure.

«Allons, pensai-je, il est l'heure. Il faut en finir.»

Je ramassai le poignard et, avant de le remettre dans ma poche, je fis le geste de frapper. Tout allait bien. La poignée était assurée dans ma main.

Je n'avais jamais fait le chemin des appartements d'Antinéa que guidé, la première fois par le Targui blanc, la seconde par le guépard. Je le retrouvai néanmoins sans aucune peine. Un peu avant de parvenir à la porte à rosace lumineuse, je rencontrai un Targui.

—Laisse-moi passer,—ordonnai-je.—Ta maîtresse m'a fait appeler.

L'homme obéit en s'effaçant.

Bientôt une mélopée sourde parvint à mes oreilles. Je reconnus le son d'une rebaza, le violon à corde unique des femmes touareg. C'était Aguida qui jouait, accroupie comme d'ordinaire aux pieds de sa maîtresse. Les trois autres femmes l'entouraient également. Tanit-Zerga n'y était pas.

Ah! puisque cette fois est la dernière que je l'ai vue, laisse, laisse-moi te parler d'Antinéa, te dire comment, en cet instant suprême, elle m'apparut.

Sentait-elle la menace qui pesait sur sa tête, et avait-elle voulu la braver en recourant à ses plus invincibles artifices? J'avais dans le souvenir le mince corps dépouillé que j'avais pressé contre mon cœur la nuit précédente, sans bagues, sans bijoux. Et voici que je reculai presque en trouvant maintenant devant moi, parée comme une idole, non une femme, mais une reine.

Le formidable luxe des Pharaons écrasait ce mince corps. Elle avait en tête le pschent des dieux et des rois, énorme et d'or, sur lequel les émeraudes, qui sont les pierres nationales des Touareg, traçaient et retraçaient son nom en caractères tifinar. Elle était vêtu de la schenti, comme d'une gaine hiératique. Une schenti de satin rouge brodée, en or, de lotus. Elle avait à ses pieds un sceptre d'ébène, terminé par un trident. Ses bras nus étaient cerclés de deux uræus dont les gueules remontaient jusque sous les aisselles, comme pour s'y blottir. Des oreillettes du pschent ruisselait un collier d'émeraudes, dont le premier rang passait sous le menton têtu, en forme de jugulaire, tandis que les autres descendaient en rond sur la gorge nue.

Quand j'entrai, elle eut un sourire.

—Je t'attendais,—fit-elle simplement.

Je m'avançai, et, quand je fus à quatre pas du trône, je m'arrêtai, droit devant elle.

Elle me regardait ironiquement.

—Qu'est ceci?—fit-elle avec le plus grand calme.

Je suivis la direction de son geste. Je vis le manche du poignard qui émergeait de ma poche.

Je le retirai complètement, et le tins ferme dans ma main, prêt à frapper.

—La première de celles de vous qui bougera, je la ferai abandonner à six lieues d'ici, toute nue, au milieu du désert rouge,—dit froidement Antinéa à ses femmes, parmi lesquelles mon geste avait fait courir un murmure de frayeur.

Elle reprit, s'adressant à moi:

—Ce poignard est à la vérité bien laid, et tu me parais bien mal le tenir. Veux-tu que j'envoie Sydya dans ma chambre te chercher le marteau d'argent? Tu le manies mieux que ce poignard.

—Antinéa,—dis-je sourdement,—je vais vous tuer.

—Dis-moi tu, dis-moi tu. Tu me tutoyais bien hier soir. N'oses-tu devant celles-ci?—fit-elle en désignant les femmes aux yeux exorbités de terreur.

Elle reprit:

—Me tuer? Tu n'es guère conséquent avec toi-même. Me tuer, au moment où tu peux recueillir le prix du meurtre de l'autre...

—A... A-t-il souffert?—fis-je soudain, en tressaillant.

—Peu. Je te l'ai déjà dit que tu t'étais servi du marteau comme si tu n'avais fait que cela toute ta vie.

—Comme le petit Kaine,—murmurai-je.

Elle eut un sourire étonné.

—Ah! tu connaissais cette histoire... Oui comme le petit Kaine. Mais au moins Kaine était logique. Tandis que toi... je ne comprends pas.

—Je ne comprends pas très bien non plus.

Elle me regardait avec une curiosité amusée.

—Antinéa,—dis-je.

—Qu'y a-t-il?

—Ce que tu m'as demandé de faire, je l'ai fait. Puis-je, à mon tour, t'adresser une prière, te poser une question?

—Dis toujours.

—Il faisait sombre, n'est-ce pas, dans la chambre où il était.

—Très sombre. J'ai été obligée de te conduire jusqu'au divan où il dormait.

Il dormait, tu en es sûre?

—Je te le dis.

Il... n'est pas mort sur le coup, n'est-ce pas.

—Non. Je sais exactement quand il est mort, deux minutes après que, ayant frappé, tu t'es enfui en poussant un cri.

—Alors, sans doute, il n'a pu savoir...

—Quoi?

—Que c'est moi qui ai... tenu le marteau.

Il aurait pu ne pas le savoir, effectivement,—dit Antinéa,—et pourtant, il l'a su.

—Comment?

Il l'a su, parce que je lui ai dit,—dit-elle, fixant avec un courage magnifique ses yeux dans les miens.

—Et, murmurai-je,—il l'a cru?

—Mon explication aidant, il t'a reconnu dans le cri que tu as poussé. S'il n'avait pas dû savoir que c'était toi, la chose n'eût eu aucun intérêt pour moi,—acheva-t-elle avec un petit rire méprisant.

Quatre pas, je l'ai dit, me séparaient d'Antinéa, D'un bond, je les franchis, mais, avant d'avoir pu frapper, je roulai à terre.

Hiram-Roi venait de me sauter à la gorge.

En même temps, j'entendais la voix impérieuse et calme d'Antinéa.

—Appelez les hommes,—commanda-t-elle.

Une seconde plus tard, j'étais délivré de l'étreinte du guépard. Les six Touareg blancs m'entouraient et cherchaient à me garrotter.

Je suis assez fort et très nerveux. Un instant, je réussis à me mettre debout. Un de mes ennemis gisait à dix pieds, projeté par un coup de poing placé au menton suivant les meilleures règles de l'art. Un autre, sous mon genou, râlait. C'est alors que j'entrevis, une dernière fois, Antinéa. Elle était debout, appuyée des deux mains contre son sceptre d'ébène, et contemplait la lutte avec un sourire d'ironique intérêt.

Au même instant, je poussai un grand cri et lâchai ma victime. Un craquement dans mon bras gauche: un des Touareg, saisissant ce bras par derrière et le tordant sur lui-même, m'avait désarticulé l'épaule.


Quand je m'évanouis tout à fait, c'était dans les couloirs, au travers desquels deux fantômes blancs m'emportaient, ligoté à ne plus pouvoir faire un mouvement.

CHAPITRE XVIII

LES LUCIOLES

Par la baie grande ouverte, la lumière pâle de la lune pénétrait à flots dans ma chambre.

A côté du divan où j'étais étendu, une mince forme blanche se tenait droite.

—C'est toi! Tanit-Zerga,—murmurai-je.

Elle mit un doigt sur ses lèvres.

—Chut, c'est moi.

Je voulus me soulever sur ma couche, une atroce douleur étreignit mon épaule. Les événements de l'après-midi revinrent dans ma pauvre tête dolente.

—Ah! petite, petite, si tu savais!

—Je sais,—fit-elle.

J'étais plus faible qu'un enfant. A la grande surexcitation du jour avait succédé, avec la nuit, une absolue dépression nerveuse. Un flot de larmes monta à ma gorge, m'étrangla.

—Si tu savais, si tu savais!... Emmène-moi, petite, emmène-moi.

—Parle plus bas,—fit-elle,—il y a un Targui blanc derrière ta porte en sentinelle.

—Emmène-moi, sauve-moi,—répétai-je.

—Je suis venue pour cela,—fit-elle simplement.

Je la regardai. Elle n'avait plus sa belle tunique de soie rouge: un simple haïk blanc l'entourait; elle en avait relevé un pan sur sa tête.

—Moi aussi,—dit-elle d'une voix éteinte,—je veux partir; il y a longtemps que je veux partir. Je veux revoir Gâo, le village au bord du fleuve, les gommiers bleus, l'eau verte.

Elle répéta:

—Depuis que je suis ici, je veux partir; mais je suis trop petite pour aller seule dans le grand Sahara. Jamais je n'ai osé en parler à ceux qui sont venus ici, avant toi. Tous, ils ne pensaient qu'à elle... Mais toi, tu as voulu la tuer.

Je poussai un gémissement sourd.

—Tu souffres,—dit-elle,—ils t'ont cassé le bras.

—Démis, tout au moins.

—Montre.

Avec une infinie douceur, elle passait sur mon épaule ses petites mains plates.

—Il y a un Targui blanc en sentinelle derrière ma porte, Tanit-Zerga,—fis-je.—Par où es-tu venue, alors?

—Par là,—dit-elle.

D'un geste, elle montrait la fenêtre. Une raie noire et perpendiculaire barrait par le milieu le trou d'azur carré.

Tanit-Zerga alla à la fenêtre. Je la vis debout sur l'appui; dans sa main brillait un couteau; elle coupa la corde en haut, au ras de l'ouverture; le filin s'affaissa avec un bruit sec sur la dalle.

Elle revint près de moi.

—Partir, partir,—dis-je,—par où?

—Par là,—répéta-t-elle.

Et elle me montra de nouveau la fenêtre.

Je me penchai. Mon œil plein de fièvre scruta le puits ténébreux, cherchant les rocs invisibles, les rocs sur lesquels s'était brisé le petit Kaine.

—Par là!—dis-je en frissonnant.—Il y a deux cents pieds d'ici au sol.

—La corde en a deux cent cinquante,—répliqua-t-elle.—C'est une bonne corde, bien solide, je l'ai volée tout à l'heure dans l'oasis; elle servait à abattre des arbres. Elle est toute neuve.

—Descendre par là, Tanit-Zerga.—Et mon épaule!

—C'est moi qui te descendrai,—dit-elle avec force.—Touche mes bras, et vois comme ils sont nerveux. Je ne te descendrai pas à bout de bras bien sûr. Mais regarde: de chaque côté de la fenêtre il y a une colonne de marbre. En passant la corde autour de l'une d'elles, et en la faisant tourner une fois, je te laisserai glisser sans guère sentir ton poids.

Elle dit encore:

—Et puis, vois: j'ai fait un gros nœud tous les dix pieds; ils me permettront d'arrêter de temps en temps la descente, si j'ai besoin de reprendre force.

—Et toi?—fis-je.

—Quand tu seras en bas, j'attacherai la corde à la colonne et je viendrai te retrouver. J'aurai les nœuds pour me reposer, si la corde scie trop mes mains. Mais n'aie crainte: je suis très agile. A Gâo, tout enfant, je grimpais dans des gommiers presque aussi hauts, pour dénicher les petits toucans. Il est plus facile de descendre.

—Mais quand nous serons en bas, comment sortirons-nous? Tu connais donc les enceintes?

—Personne ne connaît les enceintes,—dit-elle,—à part Cegheïr-ben-Cheïkh, et peut-être Antinéa.

—Alors?

—Alors... il y a aussi les chameaux de Cegheïr-ben-Cheïkh, ceux qui lui servent dans ses voyages. J'en ai détaché un, le plus vigoureux, je l'ai conduit en bas, avec beaucoup d'herbe pour qu'il ne crie pas, et qu'il ait bien mangé quand nous partirons.

—Mais...—dis-je encore.

Elle frappa du pied.

—Mais quoi?... Reste, si tu veux, si tu as peur; moi je partirai; je veux revoir Gâo, les gommiers bleus, l'eau verte.

Je me sentis rougir.

—Je partirai, Tanit-Zerga, je préfère mourir de soif au milieu des sables que rester ici. Allons...

—Chut,—fit-elle, pas encore.

Elle me montrait la vertigineuse arête éclairée violemment par la lune.

—Pas encore, il faut attendre. On nous verrait. Dans une heure, la lune aura tourné derrière la montagne, ce sera le moment.

Elle s'assit et resta sans mot dire, son haïk ramené complètement sur sa petite figure sombre. Priait-elle? Peut-être.

Soudain, je ne la vis plus. L'obscurité était entrée par la fenêtre. La lune avait tourné.

La main de Tanit-Zerga s'était posée sur mon bras. Elle m'entraînait vers le gouffre; je m'appliquai à ne pas trembler.

Au-dessous de nous, il n'y avait plus que l'ombre. A voix très basse, mais ferme, Tanit-Zerga me dit:

—C'est prêt, j'ai arrangé la corde autour de la colonne. Voici le nœud coulant. Passe-le au-dessous de tes bras. Ah! prends ce coussin. Garde-le serré contre ton épaule malade... Un coussin de cuir... Il est bien rembourré. Tiens-toi face à la muraille. Il te protégera contre les heurts et le frottement.

J'étais maintenant très maître de moi, très calme; je m'assis sur le bord de la fenêtre, les pieds dans le vide. Une bouffée d'air frais venue des cimes me fit du bien.

Je sentis dans la poche de ma veste la petite main de Tanit-Zerga.

—C'est une boîte. Quand tu seras au bas, il faudra que je le sache, pour descendre moi aussi. Tu ouvriras cette boîte. Il y a des lucioles, je les verrai et je viendrai.

Sa main serra longuement la mienne.

—Va, maintenant,—murmura-t-elle.

J'allai.

De cette descente de deux cents pieds, je ne me rappelle qu'une chose: j'avais des accès de mauvaise humeur quand la corde s'arrêtait et que je me trouvais, jambes ballantes, au flanc de cette muraille absolument lisse. «Qu'attend cette petite sotte, me disais-je, il y a bien un quart d'heure que je suis ainsi en suspens... Ah! enfin! Bon, me voilà encore arrêté.» Une ou deux fois, je crus que je touchais le sol. Mais ce n'était qu'une aspérité dans la roche. Il fallait vite donner un léger coup de pied... Et, tout à coup, je me trouvai assis par terre, j'étendis les mains. Des buissons... une épine me piqua le doigt, j'étais arrivé.

Immédiatement, je redevins extraordinairement nerveux.

Je me débarrassai du coussin, enlevai le nœud coulant. De ma main valide, je tendis la corde, l'éloignant de cinq à six pas du ras de la montagne, et mis le pied dessus.

En même temps, je prenais dans ma poche la petite boîte de carton, je l'ouvris.

Successivement, trois halos voyageurs s'élevèrent dans la nuit d'encre; je vis les lucioles monter, monter au flanc du rocher. Leur auréole rose pâle glissait mollement. Une à une, elles tournèrent, disparurent...


—Tu es fatigué, sidi lieutenant. Laisse, que je tienne la corde.

Cegheïr-ben-Cheïkh venait de surgir à mon côté.

Je regardai sa haute silhouette noire. Je frémis longuement, mais je ne lâchai pas la corde, sur laquelle je percevais déjà de lointaines saccades.

—Laisse,—répéta-t-il avec autorité.

Et il me la prit des mains.

En cette minute, je ne sais pas ce que je suis devenu. J'étais debout, à côté du grand fantôme sombre. Et que faire, je te prie, avec mon épaule démise, contre cet homme dont je connaissais la force agile. Et puis, à quoi bon? je le voyais, arc-bouté, tendant des deux mains, des deux pieds, de tout le corps, la corde, bien mieux que je n'eusse pu le faire moi-même.

Un frôlement au-dessus de nos têtes. Une petite forme ténébreuse.

—Là,—dit Cegheïr-ben-Cheïkh, saisissant dans ses bras puissants la petite ombre et la déposant à terre, tandis que la corde libre s'en allait battre contre le rocher.

Tanit-Zerga eut un gémissement en reconnaissant le Targui.

Il lui mit brutalement la main sur la bouche.

—Veux-tu te taire, voleuse de chameaux, vilaine petite mouche.

Il l'avait prise par le bras. Il se tourna vers moi.

—Venez, maintenant,—fit-il d'une voix impérieuse.

J'obéis; pendant le court trajet, j'entendais claquer de terreur les mâchoires de Tanit-Zerga.

Nous arrivâmes à une petite grotte.

—Entrez,—dit le Targui.

Il alluma une torche. La rouge lueur me permit d'apercevoir, ruminant paisiblement, un superbe méhari.

—La petite n'est pas bête,—dit Cegheïr-ben-Cheïkh en désignant l'animal,—elle a su choisir le plus beau, le plus fort; mais elle est étourdie.

Il approcha sa torche du chameau.

—Elle est étourdie,—continua-t-il.—Elle n'a su que le seller. Ni eau, ni provision. Dans trois jours, à pareille heure, vous seriez tous les trois morts sur la route... et sur quelle route!

Tanit-Zerga ne claquait plus des dents. Elle regardait le Targui avec un mélange d'épouvante et d'espoir.

—Sidi lieutenant,—dit Cegheïr-ben-Cheïkh,—viens ici, à côté du chameau, que je t'explique.

Quand je fus près de lui, il dit:

—De chaque côté, il y a une outre pleine d'eau. Ménagez cette eau le plus possible, car vous allez traverser un pays terrible. Il se peut que, de cinq cents kilomètres, vous ne trouviez pas un puits.

«Là,—reprit-il,—dans ces fontes, il y a des boîtes de conserves. Pas beaucoup, car l'eau est plus précieuse; il y a aussi une carabine, ta carabine, sidi. Tâche de n'avoir à t'en servir que contre les antilopes. Maintenant, il y a ceci.

Il déployait un rouleau de papier; je vis son visage voilé se pencher; ses yeux sourirent; il me regarda.

—Une fois sorti des enceintes, où pensais-tu te diriger?—demanda-t-il.

—Vers Idelès, pour rejoindre la route où tu nous a rencontrés, le capitaine et moi,—dis-je.

Cegheïr-ben-Cheïkh secoua la tête.

—Je le pensais bien,—murmura-t-il.

Et il ajouta:

—Avant que le soleil, demain, se soit couché, vous seriez, toi et la petite, rattrapés et massacrés,—dit-il froidement.

Il reprit:

—Vers le Nord, c'est le Hoggar, et tout le Hoggar est soumis à Antinéa. C'est vers le Sud qu'il faut aller.

—Nous irons donc vers le Sud,-dis-je.

—Par où irez-vous vers le Sud?

—Mais par Silet et Timissao.

Le Targui secoua de nouveau la tête.

—On vous cherchera aussi de ce côté,—dit-il,—c'est la bonne route, la route avec des puits. On sait que tu la connais. Les Touareg ne manqueront pas de t'attendre aux puits.

—Alors?

—Alors,—dit Cegheïr-ben-Cheïkh,—il ne faut rejoindre la route de Timassao à Tombouctou qu'à sept cents kilomètres d'ici, vers Iferouane, ou, mieux encore, vers l'oued Telemsi. Là, cessent les terrains de parcours des Touareg du Hoggar et commencent ceux des Touareg Aouelimiden.

La petite voix volontaire de Tanit-Zerga s'éleva.

—Ce sont les Aouelimiden qui ont massacré les miens et m'ont réduite à l'esclavage; je ne veux pas passer par chez les Aouelimiden.

—Tais-toi, vilaine petite mouche,—fit durement Cegheïr-ben-Cheïkh.

Il continua, s'adressant toujours à moi:

—Ce que j'ai dit est dit. La petite n'a pas tort. Les Aouelimiden sont farouches. Mais ils craignent les Français. Beaucoup sont en rapport avec les postes au nord du Niger. D'autre part, ils sont en guerre avec les gens du Hoggar, qui n'iront pas vous poursuivre chez eux. Ce que j'ai dit est dit: il faut que vous rejoigniez la route de Tombouctou à l'endroit où elle pénètre dans les terrains de parcours des Aouelimiden. Leur pays est boisé et riche en sources. Si vous parvenez à l'oued Telemsi vous achèverez votre voyage sous un dôme de mimosas en fleurs. D'ailleurs, d'ici à l'oued Telemsi, la route est plus courte que par Timissao. Elle est toute droite.

—Elle est toute droite, c'est vrai,—dis-je—mais tu sais que, pour la suivre, c'est le Tanezrouft qu'il faut traverser.

Cegheïr-ben-Cheïkh eut un geste d'impatience.

—Cegheïr-ben-Cheïkh le sait,—dit-il.—Il sait ce qu'est le Tanezrouft. Il sait que, lui qui a voyagé dans tout le Sahara, il frémirait de passer par le Tanezrouft et le Tasili du Sud. Il sait que les chameaux qui s'y égarent ou périssent ou deviennent sauvages, car personne ne veut exposer sa vie pour aller les rechercher... C'est justement la crainte qui entoure cette région qui peut vous sauver. Et puis, il faut choisir: ou risquer de mourir de soif sur les pistes du Tanezrouft, ou être sûrement égorgé sur n'importe quelle autre route.

Il ajouta:

—Vous pouvez aussi rester ici.

—Mon choix est fait, Cegheïr-ben-Cheïkh,—dis-je.

—Bien,—fit-il, déployant de nouveau le rouleau de papier.—Le trait que voici a son origine à l'orifice de la deuxième enceinte de terre, où je vais vous conduire. Il aboutit à Iferouane. J'ai marqué les puits, mais ne t'y fie pas trop, car beaucoup sont à sec. Veille à ne pas t'écarter de ce tracé. Si tu t'en éloignes, c'est la mort. Maintenant, monte sur le chameau avec la petite. Deux font moins de bruit que quatre.

Nous marchâmes longtemps en silence. Cegheïr-ben-Cheïkh était devant, son méhari suivait avec docilité. Successivement, nous traversâmes un couloir ténébreux, une gorge encaissée, un autre couloir... Chaque entrée était dissimulée par un inextricable fouillis de roches et de broussailles.

Soudain, un souffle brûlant vola autour de nos temps. Une sombre lueur rougeâtre entra dans le couloir qui finissait. Le désert était là.

Cegheïr-ben-Cheïkh s'était arrêté.

—Descendez,—fit-il.

Une source chantait dans la roche, le Targui s'en approcha; il emplit d'eau un gobelet de cuir.

—Buvez,—dit-il, en nous le tendant successivement.

Nous obéîmes.

—Buvez encore,—ordonna-t-il.—C'est autant d'économisé sur le contenu des outres. Tâchez maintenant de n'avoir plus soif avant le coucher du soleil.

Il vérifiait les sangles du méhari.

—Tout va bien,—murmura-t-il.—Allons, dans deux heures, l'aube va naître: il faut que vous soyez hors de vue.

Une espèce d'émotion me saisit, en cette minute extrême; je marchai vers le Targui, je lui pris la main.

—Cegheïr-ben-Cheïkh,—dis-je à voix basse,—ce que tu fais, pourquoi le fais-tu?

Il recula, je vis luire ses profonds yeux sombres.

—Pourquoi?—fit-il.

—Oui, pourquoi?

—Le Prophète,—répondit-il gravement,—permet au juste de laisser, une fois dans son existence, la pitié prendre le pas sur le devoir. Cegheïr-ben-Cheïkh use de cette autorisation en faveur de celui qui lui a sauvé la vie.

—Et,—dis-je,—tu ne crains pas, si je reviens parmi les Français, que je parle, que je dévoile le secret d'Antinéa?

Il secoua la tête.

—Je ne le crains pas,—fit-il; et sa voix était ironique.—Tu n'as pas intérêt, sidi lieutenant, à ce que les gens de chez toi sachent comment est mort le sidi capitaine.

Je frémis à cette réponse si logique.

—Je fais peut-être une faute,—ajouta le Targui,—en ne tuant pas la petite... Mais elle t'aime. Elle ne dira rien. Allez, le jour va bientôt naître.

J'essayais de serrer les mains de ce bizarre sauveur, mais il recula de nouveau.

—Ne me remercie pas, ce que je fais, c'est pour moi, pour m'acquérir du mérite auprès de Dieu. Sache bien que je ne le referai jamais plus, ni pour un autre, ni pour toi.

Et comme j'avais un geste pour le rassurer à cet égard.

—Ne proteste pas,—dit-il sur un ton dont la raillerie résonne encore à mes oreilles.—Ne proteste pas. Ce que je fais est utile pour moi, pas pour toi.

Je le regardai sans comprendre.

—Pas pour toi, sidi lieutenant, pas pour toi,—fit-il de sa voix grave,—car tu reviendras, et ce jour-là, ne compte plus sur la complaisance de Cegheïr-ben-Cheïkh.

—Je reviendrai?—murmurai-je en frissonnant.

—Tu reviendras, tu reviendras,—fit le Targui.

Il était debout, statue sombre au flanc du rocher gris.

—Tu reviendras,—reprit-il avec force.—Tu fuis maintenant, mais tu te trompes, si tu te figures revoir ton monde avec les mêmes yeux que lorsque tu l'as quitté. Une pensée, la même, va te suivre désormais partout, et un jour, dans un an, dans cinq, dans dix peut-être, tu repasseras par ce même couloir sous lequel tu viens de passe.

—Tais-toi, Cegheïr-ben-Cheïkh!—fit la voix frémissante de Tanit-Zerga.

—Tais-toi, toi-même, vilaine petite mouche,—dit Cegheïr-ben-Cheïkh.

Il eut un ricanement.

—La petite a peur, vois-tu, parce qu'elle sait que ce que je dis est vrai, parce qu'elle connaît l'histoire, l'histoire du lieutenant Ghiberti.

—Le lieutenant Ghiberti?—dis-je, les tempes trempées de sueur.

—C'était un officier italien, je l'avais rencontré entre Rhât et Rhadamès, il y a huit ans. Il se trouva que l'amour qu'il eut pour Antinéa, ne lui fit pas tout à fait oublier d'abord celui de la vie. Il essaya de se sauver, il y réussit, je ne sais comment, car, celui-là, je ne l'aidai pas; il rentra dans son pays. Eh bien! écoute: deux ans après, jour pour jour, partant moi-même à la découverte, je trouvai, devant l'enceinte nord dont il cherchait vainement l'entrée, un misérable dépenaillé, à moitié mort de fatigue et de faim. C'était le lieutenant Ghiberti qui revenait. Il occupe dans la salle de marbre rouge la stalle numéro 39.

Le Targui eut un petit rire.

—Telle est l'histoire du lieutenant Ghiberti, que tu as voulu connaître. Mais en voilà assez. Remonte sur ton chameau.

J'obéis sans mot dire. Tanit-Zerga, en croupe, m'enserrait de ses petits bras.

Cegheïr-ben-Cheïkh tenait toujours la bride de l'animal.

—Un mot encore,—dit-il, en me désignant au coin, vers le Sud, une tache noire sur la ligne violette du ciel. Tu vois ce gour là-bas: c'est votre direction. Il est à trente kilomètres. Vous devez être à sa hauteur quand le soleil se lèvera. Alors, consulte ta carte. Le prochain point de repère est indiqué. Si tu ne t'écartes pas de la ligne, vous serez à l'oued Telemsi dans huit jours.

Le grand col du chameau se tendait vers le vent sombre qui venait du Sud.

Le Targui lâcha la bride de la bête avec un geste large:

—Allez, maintenant.

—Merci,—lui dis-je, en me retournant sur la selle,—merci, Cegheïr-ben-Cheïkh, et adieu.

J'entendis sa voix, déjà lointaine, qui répondait:

—Au revoir, lieutenant de Saint-Avit.

CHAPITRE XIX

LE TANEZROUFT

Pendant la première heure de notre fuite, le grand méhari de Cegheïr-ben-Cheïkh nous entraîna à une vitesse folle. Nous franchîmes au moins cinq lieues. Les yeux fixes, je dirigeais la bête vers le gour que m'avait indiqué le Targui et dont l'arête grandissait sur le ciel qui devenait pâle.

La vitesse faisait siffler à nos oreilles une légère brise. Les grandes touffes de retem fuyaient à droite et à gauche, squelettes sombres et décharnés.

Dans un souffle, j'entendis la voix de Tanit-Zerga.

—Arrête le chameau.

Je ne compris pas tout d'abord.

Et sa main serra violemment mon bras droit.

J'obéis. De très mauvaise grâce, le chameau ralentit sa course.

—Ecoute,—fit la petite fille.

D'abord, je n'entendis rien. Puis ce fut un bruit très léger, un frôlement sec, derrière nous.

—Arrête le chameau,—commanda Tanit-Zerga.—Ce n'est pas la peine de le faire agenouiller.

Au même instant, une mince forme grise bondissait sur le méhari. Il repartit de plus belle.

—Laisse-le,—dit Tanit-Zerga.—Galé a sauté.

En même temps, je sentis sous ma main une touffe de poils hérissés. A la trace, la mangouste nous avait suivis et rejoints. J'entendais maintenant son souffle de brave petite bête haletante qui, progressivement, s'apaisait.

—Je suis heureuse,—murmura Tanit-Zerga.


Cegheïr-ben-Cheïkh ne s'était pas trompé. Nous doublâmes le gour comme le soleil naissait. Je regardai en arrière: l'Atakor n'était plus qu'un chaos monstrueux au milieu des buées nocturnes que traquait le petit jour. Il n'était déjà plus possible de discerner, parmi les pics anonymes, celui où Antinéa continuait à ourdir ses trames passionnées.

Tu sais ce que c'est que le Tanezrouft, le «plateau par excellence», le pays abandonné, inhabitable, la contrée de la soif et de la faim. Nous étions en cet instant engagés dans la partie de ce désert que Duveyrier appelle Tasili du Sud, et qui figure sur la carte du ministère des Travaux publics avec cette attrayante mention: «Plateau rocheux, sans eau, sans végétation, inhospitalier pour l'homme et les animaux.»

Rien, sinon peut-être quelques portions du Kalahari, n'est plus affreux que ce désert de rocaille. Ah! Cegheïr-ben-Cheïkh ne s'était pas trop avancé en affirmant qu'on ne songerait pas à nous y poursuivre.

De grands pans de ténèbres s'obstinaient encore à ne pas vouloir devenir clairs. Les souvenirs s'entre-choquaient dans ma tête avec la plus parfaite incohérence. Une phrase me revint, textuelle: «Il semblait à Dick que, depuis l'origine des temps, il n'avait fait autre chose, dans son obscurité, que de fendre l'air sur le dos d'un méhari.» J'eus un petit rire: «Depuis quelques heures pensai-je, je cumule les situations littéraires. Tout à l'heure, à cent pieds au-dessus du sol, j'étais le Fabrice de la Chartreuse de Parme au flanc de son donjon italien. Maintenant, voilà que je suis sur mon méhari le Dick de la Lumière qui s'éteint fendant le désert à la rencontre de ses compagnons d'armes.» Je ris encore, puis je frémis, je songeai à la nuit précédente, à l'Oreste d'Andromaque qui accepte d'immoler Pyrrhus... Une situation bien littéraire, aussi...


Cegheïr-ben-Cheïkh avait compté huit jours pour notre arrivée aux régions boisées des Aouelimiden, annonciatrices des steppes herbeuses du Soudan. Il connaissait bien la valeur de sa bête. Tout de suite, Tanit-Zerga lui avait donné un nom, El-Mellen, le blanc, car ce magnifique méhari avait une robe presque immaculée. Il resta une fois deux jours sans manger, arrachant seulement, de-ci, de-là, une branche à quelque acacia-gommier, dont les hideuses épines blanches, longues de près de dix centimètres, me remplissaient de crainte pour l'œsophage de notre ami. Les puits repérés par Cegheïr-ben-Cheïkh étaient bien aux endroits indiqués mais nous n'y trouvions qu'une brûlante boue jaunâtre. Elle suffisait au chameau, si bien qu'au bout de cinq jours, grâce à des prodiges de tempérance, nous n'avions consommé que le contenu d'une des deux outres d'eau. A ce moment, nous pûmes nous croire sauvés.

Près d'une de ces flaques bourbeuses, je réussis ce jour-là à abattre d'un coup de carabine une gazelle des dunes, aux petites cornes droites. Tanit-Zerga dépouilla la bête, et nous nous régalâmes d'un beau cuissot cuit à point. Pendant ce temps, la petite Galé qui, pendant nos haltes du jour, au moment de la grande chaleur, ne cessait de fureter à travers les roches creuses, découvrit un ourane, un crocodile des sables, long de trois coudées, et eut tôt fait de lui tordre le cou. Elle mangea à ne plus pouvoir bouger. Il nous en coûta une pinte d'eau pour aider sa digestion. Nous la lui accordâmes de bon gré, car nous étions heureux. Tanit-Zerga ne me le disait pas, mais je voyais la joie où la mettait la conviction que je ne songeais plus à la femme au pschent d'or et d'émeraude. Et vraiment, ces jours-là, je n'y ai guère songé. Je ne pensais qu'à la chaleur torride qu'il faut éviter; à l'outre de peau de bouc qu'il faut enfouir une heure au creux d'un rocher, si l'on veut que l'eau soit fraîche; au bonheur intense qui vous prend lorsqu'on porte aux lèvres le gobelet de cuir débordant de cette eau salvatrice... Je puis le dire hautement, plus hautement que personne: les grandes passions, cérébrales ou sensuelles, sont affaires de gens dûment repus, désaltérés et reposés.

Il était cinq heures du soir. L'effroyable chaleur diminuait. Nous étions sortis de l'anfractuosité rocheuse où nous avions fait une petite sieste. Assis sur une grosse pierre, nous regardions l'occident devenir rouge.

Je déployai le rouleau de papier sur lequel Cegheïr-ben-Cheïkh avait tracé nos étapes jusqu'à la route du Soudan. Je constatai de nouveau avec joie que son itinéraire était exact, et que je l'avais suivi scrupuleusement.

—Après-demain soir,—dis-je,—nous serons sur le point de partir pour l'étape qui nous conduira, le lendemain, à l'aube, à l'oued Telemsi. Là, nous n'aurons plus à penser à l'eau.

Les yeux de Tanit-Zerga étincelèrent dans son visage amaigri.

—Et Gâo?—demanda-t-elle.

—Nous ne serons plus qu'à une semaine du Niger. Et Cegheïr-ben-Cheïkh a dit que, de l'oued Telemsi, on achève la route sous les mimosas.

—Je connais les mimosas,—dit-elle.—Ce sont de petites boules jaunes, qui fondent dans la main. Mais je préfère les fleurs du câprier. Tu viendras avec moi à Gâo. Mon père, Sonni-Azkia, a été tué, comme je te l'ai dit, par les Aouelimiden. Mais les gens de chez moi ont dû, depuis, reconstruire le village. Ils y sont habitués. Tu verras comme tu seras reçu.

—J'irai, Tanit-Zerga, j'irai, je te le promets. Mais il faut que, toi aussi, tu me promettes...

—Quoi? Ah! je devine. Tu me prends donc pour une petite sotte, si tu me crois capable de parler de certaines choses qui pourraient faire de la peine à mon ami.

En disant ces paroles, elle me regardait. La grande fatigue et les privations avaient comme stylisé son visage brun où les yeux brillaient, immenses... Depuis, j'ai eu le temps d'assembler les cartes, les compas, et de fixer à tout jamais l'endroit où, pour la première fois, j'ai compris la beauté des yeux de Tanit-Zerga.

Un grand silence régna entre nous. Ce fut elle qui le rompit.

—La nuit va tomber. Il faut manger pour pouvoir repartir le plus vite possible.

Elle se leva et alla vers le rocher.

Presque aussitôt j'entendis sa voix qui m'appelait, et cela avec une intonation d'angoisse qui me glaça.

—Viens. Oh! viens voir.

D'un bond, je fus auprès d'elle.

—Le chameau,—murmura-t-elle,—le chameau!

Je regardai, et un mortel frisson me traversa.

Etendu tout de son long de l'autre côté de la roche, ses flancs pâles secoués par de brusques convulsions, El-Mellen était en train d'agoniser.

Sur la fièvre avec laquelle nous nous empressâmes auprès de cette bête, il n'est guère besoin d'insister. De quoi mourait El-Mellen, je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Tous les méhara sont ainsi. Ce sont à la fois les bêtes les plus robustes et les plus délicates. Ils chemineront six mois à travers les plus affreuses solitudes, peu nourris, pas abreuvés, et ne s'en porteront que mieux. Puis, un jour que rien ne leur fait défaut, ils s'allongent sur le flanc, et vous faussent compagnie avec une simplicité déconcertante.

Quand nous vîmes, Tanit-Zerga et moi, qu'il n'y avait plus rien à faire, nous nous relevâmes et regardâmes sans mot dire les sursauts de l'animal qui diminuaient. Lorsqu'il exhala son dernier souffle, nous sentîmes que c'était également notre vie à nous qui s'envolait.

Ce fut Tanit-Zerga qui, la première, prit la parole.

—A combien sommes-nous de la route du Soudan?—demanda-t-elle.

—Nous sommes à deux cents kilomètres de l'oued Telemsi,—répondis-je.—On peut gagner trente kilomètres en marchant vers Iferouane, mais sur ce parcours les puits ne sont pas tracés.

—Il faut marcher alors vers l'oued Telemsi,—dit-elle.—Deux cents kilomètres, cela fait sept jours?

—Sept jours au moins, Tanit-Zerga.

—A combien est le premier puits?

—A soixante kilomètres.

Les traits de la petite fille se contractèrent un peu. Mais elle se raidit vite.

—Il faut partir tout de suite.

—Partir, Tanit-Zerga, partir, à pied!

Elle frappa le sol. J'admirai de la voir si forte.

—Il faut partir,—répéta-t-elle.—Nous allons manger et boire! et faire aussi manger et boire Galé, puisque nous ne pouvons pas emporter toutes les boîtes de conserves, et que l'outre est si lourde que nous n'irions pas dix kilomètres en nous en chargeant. Nous mettrons un peu d'eau dans une boîte de conserves, après l'avoir vidée par un petit trou. Cela nous servira pour l'étape de cette nuit, qui sera une étape de trente kilomètres sans eau. Puis, demain soir, nous partirons pour une nouvelle étape de trente kilomètres, et nous arriverons au puits marqué sur le papier de Cegheïr-ben-Cheïkh.