—Je vous suis très reconnaissant, mon capitaine, d'aussi flatteuses paroles. Quand désirez-vous que nous quittions Ouargla?
Il eut un geste de complet désintéressement:
—Mais, quand vous voudrez. Demain, ce soir. Je vous ai retardé. Vos préparatifs doivent être achevés depuis longtemps.
Ma petite manœuvre s'était retournée contre moi, qui n'avais pas mis dans mes projets de partir avant la semaine suivante.
—Demain, mon capitaine? Mais... vos bagages?
Il eut un bon sourire.
—Je croyais qu'il fallait se faire suivre du moins d'objets possible. Quelques effets, du papier: mon brave chameau n'a pas eu de peine à porter cela. Pour le reste, je m'en remets à vos conseils et aux ressources d'Ouargla.
J'étais battu. Je n'avais plus rien à objecter. Et d'ailleurs, une telle liberté d'esprit et de manières me séduisait déjà étrangement.
—Eh bien,—dirent mes camarades, quand l'heure de l'apéritif nous eut rassemblés.—Il a l'air tout à fait épatant, ton capitaine.
—Tout à fait.
—Tu n'auras sûrement pas d'histoires avec lui. A toi seulement de veiller à ce qu'il ne tire pas à lui, après, toute la couverture.
—Nous ne travaillons pas dans la même partie,—répondis-je évasivement.
J'étais pensif, uniquement pensif, je le jure. Dès ce moment, je n'en voulais plus à Morhange. Et pourtant, mon silence les persuada que je lui conservais de la rancune. Et tous, tu m'entends, tous, se sont dit, plus tard, quand ont commencé à courir les soupçons sur la chose:
«Coupable, il l'est sûrement. Nous qui les avons vus partir ensemble, nous pouvons l'affirmer.»
Coupable, je le suis... Mais, pour ces bas motifs de jalousie... Quelle nausée!
Après cela, il n'y a plus qu'à fuir, fuir, jusqu'aux lieux où l'on ne rencontre plus des hommes qui pensent et raisonnent.
Morhange survint, son bras passé sous celui du commandant, qui avait l'air enchanté de cette nouvelle connaissance.
Il le présenta bruyamment:
—Capitaine Morhange, messieurs. Un officier de la vieille école, sous le rapport de la gaîté, je vous en donne ma parole. Il veut partir demain. Mais il faut que nous lui fassions une réception telle que cette idée, avant deux heures, ait quitté sa tête. Voyons, capitaine, vous avez bien huit jours à nous donner.
—Je suis à la disposition du lieutenant de Saint-Avit,—répondit Morhange en souriant doucement.
La conversation était devenue générale. Les verres et les rires s'entre-choquaient. J'entendais mes camarades se pâmer aux histoires qu'avec une inaltérable bonne humeur ne cessait de leur raconter le nouveau venu. Et moi, jamais, jamais, je ne m'étais senti aussi triste.
L'heure vint de passer à la salle à manger.
—A ma droite, capitaine,—cria le commandant, de plus en plus radieux.—Et j'espère que vous allez continuer à nous en servir de bonnes, sur Paris. Ici, on n'est plus au courant, vous savez.
—A vos ordres, mon commandant,—dit Morhange.
—Asseyez-vous, messieurs.
Les officiers obéirent, dans un brouhaha joyeux de chaises remuées.
Je ne quittai pas des yeux Morhange, toujours debout.
—Mon commandant, messieurs, vous permettez,—dit-il.
Et, avant de prendre place à cette table, où, pas une minute, il ne devait cesser de se montrer le plus gai des convives, à mi-voix, les yeux clos, le capitaine Morhange récita le Benedicite.
CHAPITRE IV
VERS LE VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ
—Vous voyez,—me disait, une quinzaine de jours plus tard, le capitaine Morhange,—que vous êtes beaucoup plus instruit des anciennes routes du Sahara que vous n'aviez voulu me le laisser supposer, puisque vous connaissez l'existence des deux Tadekka. Mais celle de ces deux villes dont vous venez de me parler est la Tadekka d'Ibn-Batoutah, placée par cet historien à soixante-dix jours du Touat, et que Schirmer situe avec raison dans le pays inexploré des Aouelimmiden. C'est par cette Tadekka que passaient, au XIXe siècle, les caravanes sonrhaï qui faisaient, chaque année, le voyage d'Egypte.
«Ma Tadekka, à moi, est l'autre, la capitale des gens du voile, placée par Ibn-Khaldoun à vingt jours au sud d'Ouargla, à trente jours par El-Bekri, qui l'appelle Tadmekka. C'est vers cette Tadmekka que je me dirige. C'est cette Tadmekka qu'il faut reconnaître dans les ruines d'Es-Souk. C'est par Es-Souk que passait la, route commerciale qui, au IXe siècle, reliait le Djerid tunisien au coude que le Niger fait à Bourroum. C'est pour étudier la possibilité de remettre en valeur cet antique parcours que les ministères m'ont chargé de la mission qui me vaut l'agrément d'être votre compagnon.
—Vous aurez sans doute des désillusions,—murmurai-je.—Tout me dit que le commerce qui emprunte aujourd'hui cette voie est insignifiant.
—Nous verrons bien,—fit-il avec placidité.
Ceci, tandis que nous longions les bords unicolores d'une sebkha. La large étendue saline luisait, bleu pâle, sous le soleil levant. Les enjambées de nos cinq meharâ y projetaient leurs ombres mouvantes, d'un bleu plus foncé. Par moment, seul habitant de ces solitudes, un oiseau, espèce de héron indéterminé, s'enlevait et planait dans l'air, comme suspendu à un fil, pour se reposer sitôt que nous étions passés.
J'allais devant, attentif à l'itinéraire. Morhange suivait. Enveloppé dans son immense burnous blanc, coiffé de la chéchia droite des spahis, avec, au cou, un grand chapelet à gros grains alternés noirs et blancs, terminé par une croix de même, il réalisait le type parfait des Pères blancs du cardinal Lavigerie.
Nous venions d'abandonner, pour obliquer vers le Sud-Ouest, la route suivie par Flatters, après une halte de deux jours à Temassinin. J'ai l'honneur d'avoir, avant Foureau, signalé l'importance de Temassinin, point géométrique du passage des caravanes, et d'avoir indiqué l'endroit où le capitaine Pein vient de construire un fort. Croisement des routes qui vont au Touat du Fezzan et du Tibesti, Temassinin est le siége futur d'un merveilleux bureau de renseignements. Ceux que, pendant ces jours, j'y recueillis sur les menées de nos ennemis senoussis furent d'importance. J'y notai en outre le détachement complet avec lequel Morhange me vit procéder à mes enquêtes.
Ces deux jours, il les passa en conversation avec le vieux gardien nègre du turbet qui conserve, sous sa coupole de plâtre, les restes du vénéré Sidi-Moussa. Les entretiens qu'ils eurent, lui et ce fonctionnaire, je regrette qu'ils me soient sortis de l'esprit. Mais, à l'étonnement admiratif du nègre, je compris l'ignorance où je me trouvais des mystères de l'immense Sahara, et combien ils étaient familiers à mon compagnon.
Et si tu veux avoir idée de l'extraordinaire originalité qu'apportait dans une telle équipée ce Morhange, toi qui as malgré tout une certaine habitude des choses du Sud, écoute. Ce fut précisément à quelque deux cents kilomètres d'ici, en pleine région de la Grande Dune, dans l'horrible trajet des six jours sans eau. Il ne nous en restait que pour deux jours, avant d'atteindre le premier puits, et tu sais que ces puits-là, comme l'écrivait Flatters à sa femme, «il faut y travailler pendant des heures pour les déboucher et parvenir à faire boire bêtes et gens». Eh bien, nous rencontrâmes là une caravane qui allait vers l'Est, vers Rhadamès, et qui avait pris un peu trop au Nord. Les bosses des chameaux, réduites à rien et ballottées, disaient les souffrances de la troupe. Par derrière venait un petit âne gris, un pitoyable bourricot, butant à chaque pas, et que les marchands avaient délesté, parce qu'ils savaient bien qu'il allait mourir. Instinctivement, de ses dernières forces, il suivait, sentant que quand il ne pourrait plus, ce serait la fin, et le grand frou-frou des vautours chauves. J'aime les animaux, que j'ai de solides raisons de préférer aux hommes. Mais jamais je n'aurais eu la pensée de faire ce que fit Morhange. Il faut te dire que nos outres étaient presque à sec, et que nos propres chameaux, sans lesquels on n'est plus rien dans le désert vide, n'avaient pas été abreuvés depuis de longues heures. Morhange fit agenouiller le sien, délia une outre et fit boire le bourricot. J'avais certes du contentement à voir sursauter de bonheur les pauvres flancs pelés de cette misérable bête. Mais j'avais la responsabilité, je voyais aussi l'air éberlué de Bou-Djema, et l'air désapprobateur des assoiffés de la caravane. Je fis donc une observation. Comme je fus reçu! «Ce que j'ai donné, répondit Morhange, c'est ce à quoi j'avais droit. Nous serons aux puits d'El-Biodh demain soir, vers six heures. D'ici là, je sais que je n'aurai pas soif.» Et cela sur un ton où, pour la première fois, je sentais apparaître le capitaine. «C'est facile à dire, pensai-je d'assez mauvaise humeur. Il sait que, quand il le voudra, mon outre et celle de Bou-Djema seront à sa disposition.» Mais je ne connaissais pas encore bien Morhange, et il est vrai que, jusqu'au lendemain soir où nous atteignîmes El-Biodh, opposant à nos offres une obstination souriante, il ne but pas.
Ombre de saint François d'Assise! Collines d'Ombrie, si pures au soleil levant! Ce fut par un lever de soleil analogue au bord d'un pâle ruisseau coulant à pleines cascades d'une échancrure des rocs gris d'Eguéré, que Morhange s'arrêta. Les eaux inattendues roulaient sur le sable, et nous voyions, sous la lumière qui les doublait, des petits poissons noirs. Des poissons au milieu du Sahara! Nous restions tous les trois muets devant ce paradoxe de la nature. L'un s'était égaré dans une minuscule crique de sable. Il restait là, barbotant en vain, son ventre blanc en l'air... Morhange le prit, le considéra une seconde, et le restitua à la mince eau vive... Ombre de saint François. Collines d'Ombrie... Mais j'ai juré de ne point rompre par des digressions intempestives l'unité de cette narration...
—Vous voyez,—me disait une semaine plus tard le capitaine Morhange,—que j'avais raison, en vous conseillant de marcher un peu vers le Sud avant de rejoindre votre Shikh-Salah. Quelque chose me disait que ce massif d'Eguéré n'avait pas d'intérêt, au point de vue qui vous importe. Ici, vous n'avez qu'à vous baisser pour ramasser des cailloux qui vous permettront d'établir, de façon plus péremptoire que ne le firent Bou-Derba, des Cloizeaux et le docteur Marrès, l'origine volcanique de cette région.
Ceci, tandis que nous longions le versant occidental des monts Tifedest, vers le vingt-cinquième degré de latitude Nord.
—J'aurais en effet mauvaise grâce à ne pas vous remercier,—dis-je.
Je me souviendrai toujours de cet instant. Nous avions quitté nos chameaux et étions en train de procéder à la cueillette des fragments de roches les plus topiques. Morhange s'y employait avec un discernement qui en disait long sur ses connaissances en géologie, science qu'il s'était si souvent défendu de posséder le moins du monde.
Ce fut alors que je lui posai la question suivante:
—Puis-je vous manifester ma reconnaissance en vous faisant un aveu?
Il releva la tête et me regarda.
—Je vous en prie.
—Eh bien, je ne vois pas très bien l'intérêt pratique du voyage que vous avez entrepris.
Il eut un sourire.
—Comment cela? L'exploration de l'antique voie des caravanes; la démonstration qu'un lien a existé dès la plus haute antiquité entre le monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux? L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a mis aux prises tant de bons esprits: d'Anville, Heeren, Berlioux, Quatremère d'un côté; de l'autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien de Saint-Martin, vous le jugez dénué d'intérêt? Peste, mon cher, vous êtes difficile.
—J'ai parlé d'intérêt pratique,—dis-je.—Vous ne nierez pas que cette controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et d'explorateurs en chambre.
Morhange souriait toujours.
—Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignez vous rappeler que votre mission vous a été confiée par le ministère de la Guerre, et que, moi je tiens la mienne du ministère de l'Instruction publique. Cette origine différente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je vous le concède aisément, que celui que je poursuis n'ait en effet aucun caractère pratique.
—Vous êtes également mandaté par le ministère du Commerce,—répliquai-je, piqué au jeu.—De ce chef, vous vous êtes engagé à étudier la possibilité de restaurer l'ancienne route commerciale du IXe siècle. Or, sur ce point, n'essayez pas de m'abuser: avec votre science de l'histoire et de la géographie du Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'étudier les possibilités de restauration.
Morhange me regarda bien en face.
—Et quand cela serait,—dit-il avec la plus aimable désinvolture,—quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que vous me prêtez, savez-vous ce qu'il faudrait en conclure?
—Je serais heureux de vous entendre me le dire.
—Tout simplement, mon cher ami, que j'ai eu moins d'habileté que vous à trouver un prétexte à mon voyage, que j'ai habillé de moins bonnes raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.
—Un prétexte? Je ne vois pas...
—A votre tour, je vous en prie, soyez sincère. Vous avez, j'en suis persuadé, le plus vif désir de renseigner les bureaux arabes sur les menées des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements à fournir ne sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous êtes géologue, mon cher. Vous avez trouvé dans cette mission une occasion de satisfaire votre penchant. Nul ne songerait à vous en blâmer, puisque vous avez su concilier ce qui est utile à votre pays et agréable à vous-même. Mais, pour l'amour de Dieu, ne niez pas: je ne veux d'autre preuve que votre présence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux sans doute du point de vue minéralogique, mais dont l'exploration ne vous a pas moins rejeté à quelque cent cinquante kilomètres au sud de votre itinéraire officiel.
Il était impossible de me river mon clou avec une grâce meilleure. Je parai en attaquant.
—Dois-je conclure de tout ceci que j'ignore les motifs véritables de votre voyage, et qu'ils n'ont rien à voir avec ses motifs officiels?
J'étais allé un peu loin. Je le sentis au sérieux dont fut, cette fois, empreinte la réponse de Morhange.
—Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure ainsi. Je n'aurais eu aucun goût pour un mensonge qui se fût doublé d'une escroquerie à l'égard des estimables corps constitués qui m'ont jugé digne de leur confiance et de leurs subsides. Les buts qui m'ont été assignés, je ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n'ai aucune raison de vous cacher qu'il en est un autre, tout personnel, qui me tient infiniment plus à cœur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer une terminologie d'ailleurs regrettable, que ce but-là est la fin, tandis que les autres ne sont que les moyens.
—Y aurait-il quelque indiscrétion?
—Aucune,—répondit mon compagnon.—Shikh-Salah n'est plus qu'à peu de jours. Bientôt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guidé les premiers pas dans le Sahara avec tant de sollicitude ne doit avoir rien de caché pour vous.
Nous nous étions arrêtés dans la vallée d'un petit oued desséché où poussaient quelques maigres plantes. Une source, près de là, avait autour d'elle comme une couronne de verdure grise. Les chameaux, débâtés pour la nuit, s'escrimaient, à grandes enjambées, à brouter d'épineuses touffes de had. Les parois noires et lisses des monts Tifedest montaient, presque verticales, au-dessus de nos têtes. Déjà, dans l'air immobile, s'élevait la fumée bleue du feu sur lequel Bou-Djema cuisait notre dîner.
Pas un bruit, pas un souffle d'air. La fumée, droite, droite, gravissait lentement les degrés pâles du firmament.
—Avez-vous entendu parler de l'Atlas du Christianisme?—demanda Morhange.
—Je crois que oui. N'est-ce pas un ouvrage de géographie publié par les Bénédictins, sous la direction d'un certain Dom Granger?
—Votre mémoire est fidèle,—dit Morhange.—Souffrez néanmoins que je précise des choses auxquelles vous n'avez pas eu les mêmes raisons que moi de vous intéresser. L'Atlas du Christianisme s'est proposé d'établir les bornes de la grande marée chrétienne, au cours des âges, et cela pour toutes les parties du globe. Œuvre digne de la science bénédictine, digne du prodigieux érudit qu'est Dom Granger.
—Et ce sont ces bornes que vous êtes sans doute venu constater par ici? murmurai-je.
—Ce sont-elles, en effet,—répondit mon compagnon.
Il se tut, et je respectai son silence, bien décidé d'ailleurs à ne m'étonner de rien.
—On ne peut entrer à demi, sans ridicule, dans la voie des confidences,—reprit-il après quelques instants de méditation, d'une voix redevenue, tout à coup, très grave, et d'où avait disparu jusqu'au reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tôt, causé tant de joie aux jeunes officiers d'Ouargla.—J'ai commencé les miennes. Je vous dirai tout. Fiez-vous néanmoins à ma discrétion pour ne pas insister sur certains événements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans, à la suite de ces événements, je résolus d'entrer au cloître, peu vous importe de savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage dans la vie d'un être absolument dénué d'intérêt ait suffi pour modifier la direction de cette vie. Je puis admirer qu'une créature, dont le seul mérite fut d'être belle, ait été commise, par le seul Créateur pour agir sur ma destinée dans un sens aussi inattendu. Le monastère, à la porte duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour douter de la solidité d'une telle vocation. Ce que le siècle perd de cette façon, il le reprend trop souvent de même. Bref, je ne peux désapprouver le Père Abbé pour m'avoir interdit de donner alors ma démission. J'étais capitaine, breveté de l'année précédente. Sur son ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d'inactivité pour trois ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le monde était définitivement mort pour votre serviteur.
«Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition de Dom Granger, et affecté par lui à l'équipe du fameux Atlas du Christianisme. Un bref examen lui permit de juger quel genre de services j'étais susceptible de lui rendre. C'est ainsi que j'entrai dans l'atelier chargé de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon, j'avais suivi, à la Faculté des lettres, les cours de Berlioux, géographe illuminé sans doute, mais plein d'une grande idée: l'influence exercée sur l'Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce détail de ma vie suffit à Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de Brosselard, de la Grammatical sketch of the Temâhaq, par Stanhope Fleeman, et de l'Essai de grammaire de la langue temâchek, par le commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j'étais en mesure de déchiffrer n'importe quelle inscription tifinar. Vous savez que le tifinar est l'écriture nationale des Touareg, l'expression de cette langue temâchek qui nous apparaît comme la plus curieuse protestation de la race targui vis-à-vis de ses ennemis mahométans.
«Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent chrétiens, à partir d'une époque qu'il s'agit de déterminer, mais qui coïncide sans doute avec la splendeur de l'église d'Hippone. Mieux, que moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d'ornementation fatidique. Duveyrier a constaté qu'elle figure dans leur alphabet, sur leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous rappeler que, malgré la proscription des cloches considérées par l'islamisme comme un symbole chrétien, les harnachements des chameaux touareg ont pour garniture des clochettes?
«Ni Dom Granger, ni moi n'attachions une importance exagérée à de telles preuves, trop semblables à celles qui font florès dans le Génie du Christianisme. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Amanaï, incontestablement l'Adonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer, tîmsi-tan-elâkhart, le dernier feu, où règne Iblis, notre Lucifer. Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes actions, est habité par les andjeloûsen, nos anges. Et ne nous objectez pas les ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les Touareg ont lutté au cours des âges, jusqu'à une quasi-extermination, pour maintenir leurs croyances contre les empiètements du fanatisme mahométan.
«Maintes fois, avec Dom Granger, j'ai étudié cette formidable épopée où l'on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes. Avec lui, j'ai vu l'armée de Sidi-Okha, un des compagnons du Prophète, s'enfoncer dans le désert, pour réduire les grandes tribus touareg et leur imposer le rudiment musulman. Ces tribus étaient alors riches et prospères. C'étaient les Ihoggaren, les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guéress, les Kel-Aïr. Mais les querelles intestines énervèrent leur résistance. Elle se montra cependant redoutable, et ce ne fut qu'après une longue et atroce guerre que les Arabes réussirent à s'emparer de la capitale des Berbères. Ils la détruisirent après en avoir massacré les habitants. Sur ses ruines, Okha construisit une nouvelle cité. Cette cité, c'est Es-Souk. Celle que Sidi-Okha détruisit est la Tadmekka berbère. Ce que me demanda Dom Granger fut précisément que j'allasse essayer d'exhumer des ruines de l'Es-Souk musulmane les vestiges de la Tadmekka berbère, et peut-être chrétienne.
—Je comprends,—murmurai-je.
—Très bien,—dit Morhange.—Mais ce qu'il faut maintenant que vous saisissiez, c'est le sens pratique de ces religieux, mes maîtres. Souvenez-vous que, même après trois années de vie monastique, ils conservaient des doutes sur la solidité de ma vocation. Ils trouvèrent à la fois le moyen de l'éprouver une fois pour toutes et celui de faire concourir les facilités officielles et leurs visées particulières. Un matin, je fus appelé chez le Père Abbé, et voici comment il me parla, en présence de Dom Granger qui opinait silencieusement:
«—Votre congé de non-activité expire dans quinze jours. Vous allez rentrer à Paris et solliciter au ministère votre réintégration. Avec ce que vous avez appris ici, et les quelques relations que nous avons pu conserver à l'état-major, vous n'aurez aucune difficulté à être affecté au Service géographique de l'armée. Quand vous serez rue de Grenelle, vous recevrez nos instructions.
«J'étais étonné de leur confiance en mon savoir. Redevenu capitaine au Service géographique, je compris. Au monastère, la fréquentation journalière de Dom Granger et de ses émules m'avait tenu dans la conviction continuelle de la débilité de mes connaissances. Au contact de mes camarades, je compris la supériorité de l'enseignement que j'avais reçu là. Des détails de ma mission je n'eus même pas à me préoccuper. Ce furent les ministères qui vinrent me solliciter afin que je l'acceptasse. Mon initiative ne s'exerça en tout ceci qu'à une seule occasion: ayant appris que vous alliez quitter Ouargla pour le voyage que voici, et possédant quelques raisons de récuser ma valeur pratique d'explorateur, j'agis de mon mieux pour retarder votre départ, afin de me joindre à vous. J'espère que vous avez cessé de m'en vouloir.
La lumière fuyait vers l'ouest, où le soleil était tombé dans un luxe inouï de draperies violettes. Nous étions seuls dans cette immensité, au pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.
Je tendis à Morhange une main qu'il serra.
Puis il dit:
—S'ils me paraissent infiniment longs, les quelques milliers de kilomètres qui me séparent de l'instant où, ma tâche accomplie, je pourrai enfin trouver au cloître l'oubli des choses pour lesquelles je n'étais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci: ils me semblent à cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomètres qui me restent, avant d'atteindre Shikh-Salah, à parcourir en votre compagnie...
Sur l'eau pâle de la petite source, immobile et fixe comme un clou d'argent, une étoile venait de naître.
—Shikh-Salah,—murmurai-je, le cœur plein d'une indéfinissable tristesse, patience! Nous n'y sommes pas encore.
Effectivement, nous ne devions jamais y parvenir.
CHAPITRE V
L'INSCRIPTION
D'un seul coup de sa canne ferrée, Morhange fit sauter un morceau de roche du flanc noir de la montagne.
—Qu'est ceci?—demanda-t-il, me l'ayant tendu.
—Un basalte à péridot,—dis-je.
—Ce n'est pas intéressant: vous n'y avez jeté qu'un coup d'œil.
—C'est très intéressant, au contraire. Mais pour l'instant, j'avoue que j'ai d'autres sujets de préoccupation.
—Quoi?
—Regardez un peu de ce côté,—lui dis-je, désignant vers l'Ouest, à l'horizon, un point sombre, de l'autre côté de la plaine blanche.
Il était six heures du matin. Le soleil était né. Mais on le cherchait en vain au ciel étonnamment lisse. Et pas un souffle d'air, pas un souffle.
Soudain, un de nos chameaux piaula. Une énorme antilope venait de surgir et s'en était allée donner de la tête, affolée, contre la muraille rocheuse. Elle restait là, hébétée, à quelque pas de nous, grelottant sur ses minces jambes.
Bou-Djema nous avait rejoints.
—Quand les jambes du mohor vacillent, c'est que les colonnes du firmament ne sont pas loin de s'ébranler,—murmura-t-il.
Les yeux de Morhange me fixèrent, puis se reportèrent vers l'horizon, sur le point noir maintenant doublé.
—Un orage, n'est-ce pas?
—Oui, un orage.
—Et vous voyez là un motif de vous inquiéter?
Je ne lui répondis pas tout de suite. J'étais en train d'échanger quelques brèves paroles avec Bou-Djema, occupé lui-même à maîtriser les chameaux qui devenaient nerveux.
Morhange réitéra sa question. Je haussai les épaules.
—De l'inquiétude? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais vu d'orage au Hoggar. Mais je me méfie. Et tout me porte à croire que celui qui se prépare va être d'importance. Au reste, voyez déjà.
Sur la roche plate, une légère poussière s'était élevée. Dans l'atmosphère immobile, quelques grains de sable se mirent à tourner en rond, avec une vitesse qui s'accrut jusqu'à devenir vertigineuse, nous donnant par avance le spectacle microscopique de ce qui allait fondre tout à l'heure sur nous.
Poussant d'aigres cris, un vol d'oies sauvages passa. Très basses, elles venaient de l'Ouest.
—Elles fuient vers la Sebkha d'Amandghor,—dit Bou-Djema.
—Il n'y a plus d'erreur possible,—pensai-je.
Morhange me considérait avec curiosité.
—Que devons-nous faire?—demanda-t-il.
—Remonter immédiatement sur nos chameaux, nous hâter de chercher abri sur quelque élévation de terrain. Rendez-vous compte de notre situation. Il est commode de suivre le lit d'un oued desséché. Mais, avant un quart d'heure peut-être, l'orage aura éclaté. Avant une demi-heure, c'est un véritable torrent qui va se ruer par ici. Sur ce sol, à peu près imperméable, les pluies roulent comme un seau d'eau projeté sur un trottoir bitumé. Rien en profondeur, tout en hauteur. Au reste, voyez plutôt.
Et je lui désignai, à une dizaine de mètres en l'air, au flanc du couloir rocheux, longues traînées creuses et parallèles, de vieilles traces d'érosion.
—Dans une heure, les eaux ruisselleront à cette hauteur-là. Voilà les marques de la précédente inondation. Allons, en route. Il n'y a plus un instant à perdre.
—En route,—fit placidement Morhange.
Nous eûmes toutes les peines du monde à faire agenouiller nos chameaux. Lorsque chacun de nous fut juché sur le sien, ils filèrent à une allure que la terreur faisait de plus en plus désordonnée.
Brusquement, le vent s'éleva, un vent formidable, et presque en même temps le jour sembla s'éclipser du ravin. Au-dessus de nos têtes, le ciel était devenu, en un clin d'œil, plus ténébreux que les parois noires du couloir où nous dévalions à perdre haleine.
—Un gradin, un escalier dans la roche,—criai-je dans le vent à mes compagnons.—Si nous n'en atteignons pas un avant une minute, c'est fini.
Ils ne m'entendirent pas, mais, m'étant retourné, je vis qu'ils ne perdaient pas leurs distances, Morhange immédiatement derrière moi. Bou-Djema le dernier, poussant devant lui, avec une admirable maîtrise, les deux chameaux porteurs de nos bagages.
Un éclair aveuglant déchira l'obscurité. Un coup de tonnerre, répercuté à l'infini par la muraille rocheuse, retentit, et, aussitôt, d'énormes gouttes tièdes se mirent à tomber. En un instant, nos burnous, tendus par la vitesse horizontalement derrière nous, furent collés à nos corps ruisselants.
Brusquement, sur notre droite, une faille venait de s'ouvrir au milieu de la muraille. C'était le lit presque à pic d'un oued, affluent de celui où nous avions eu la malencontreuse idée de nous engager le matin. Un véritable torrent s'en écoulait déjà avec fracas.
Jamais je n'ai mieux apprécié l'incomparable sûreté des chameaux à gravir les endroits les plus abrupts. Se raidissant, distendant leurs immenses jambes, s'arc-boutant parmi les roches qui commençaient à se desceller, les nôtres firent en cette minute ce que n'auraient peut-être pas réussi des mulets pyrénéens.
Au bout de quelques instants d'efforts surhumains, nous nous trouvâmes enfin hors de danger, sur une espèce de terrasse basaltique qui dominait d'une cinquantaine de mètres le couloir de l'oued où nous avions failli rester. Le hasard avait bien fait les choses: une petite grotte s'ouvrait derrière nous. Bou-Djema réussit à y abriter les chameaux. De son seuil, nous eûmes le loisir de contempler en silence le prodigieux spectacle qui s'offrait à notre regard.
Tu as, je pense, assisté, au camp de Chalons, aux tirs d'artillerie. Tu as vu, sous l'éclatement des percutants, cette terre de craie de la Marne entrer en effervescence, comme les encriers où, au lycée, nous jetions un morceau de carbure de calcium. Cela s'enfle, monte, bouillonne, parmi le vacarme des obus qui éclatent. Eh bien, ce fut à peu près ainsi, mais au milieu du désert, mais au milieu de l'obscurité. Les eaux se précipitaient, blanches, au fond de ce trou noir, montaient, montaient vers notre socle. Et c'était, sans interruption, le fracas du tonnerre, et celui, plus fort encore, de pans entiers de murailles rocheuses, sapées par l'inondation, qui s'écroulaient d'un seul coup et se dissolvaient en quelques secondes au milieu du flot déferlant.
Tout le temps que dura ce déluge, une heure, deux peut-être, Morhange et moi demeurâmes, sans un mot, penchés sur cette fantastique cuve, anxieux de voir, de voir toujours, de voir quand même, nous complaisant avec une espèce d'horreur ineffable à sentir osciller, sous les coups de bélier de l'eau, le piton de basalte où nous avions trouvé refuge. Je crois que pas un instant nous ne songeâmes, tant ce fut beau, à souhaiter la fin de ce gigantesque cauchemar.
Enfin, un rayon de soleil brilla. Alors, seulement, nous nous regardâmes.
Morhange me tendit la main.
—Merci,—me dit-il simplement.
Et il ajouta en souriant:
—Finir noyés au beau milieu du Sahara eût été prétentieux et ridicule. Vous nous avez, grâce à votre esprit de décision, évité cette fin paradoxale.
Ah! que n'a-t-il, son chameau ayant buté, roulé pour toujours au milieu de ce flot! Ce qui est arrivé ensuite ne serait pas arrivé: voilà à quoi je songe aux heures de faiblesse. Mais je te l'ai dit, je me reprends bien vite. Non, non, je ne regrette pas, je ne peux pas regretter que ce qui a eu lieu depuis ait eu lieu.
Morhange me quitta pour pénétrer dans la petite grotte, où s'entendaient les gloussements satisfaits des chameaux de Bou-Djema. Je restai seul à contempler le torrent qui montait, montait sans cesse, sous l'apport impétueux de ses affluents déchaînés. Il ne pleuvait plus. Le soleil brillait au ciel redevenu bleu. Je sentais sécher sur moi, avec une incroyable rapidité, mes vêtements, une minute auparavant tout trempés.
Une main se posa sur mon épaule. Morhange était de nouveau à côté de moi. Un étrange sourire de satisfaction éclairait son visage.
—Venez,—me dit-il.
Assez intrigué, je le suivis. Nous pénétrâmes dans la grotte.
L'ouverture, suffisante pour en avoir permis l'accès aux chameaux, laissait passer le jour. Morhange me conduisit devant un pan de roche lisse, en face.
—Regardez,—dit-il avec une joie mal contenue.
—Eh bien?
—Eh bien, vous ne voyez donc pas?
—Je vois qu'il y a là plusieurs inscriptions touareg,—répondis-je, un peu déçu.—Mais je croyais vous avoir dit que je lisais mal l'écriture tifinar. Ces inscriptions ont-elles plus d'intérêt que celles que nous avons déjà, à plusieurs reprises, rencontrées?
—Regardez celle-ci,—dit Morhange.
Il y avait un tel accent de triomphe dans sa voix que, cette fois, toute mon attention se trouva fixée.
Je regardai.
C'était une inscription dont les caractères étaient disposés en forme de croix. Elle tient dans cette aventure une place assez considérable pour que je n'omette pas de te la retracer.
Voici:
Elle était dessiné avec beaucoup de régularité, les caractères assez profondément entaillés dans la roche. Sans avoir, à cette époque, une grande science des inscriptions rupestres, je n'eus pas de peine à reconnaître celle-là comme très ancienne.
Morhange la considérait avec un air de plus en plus radieux.
Je lui jetai un regard interrogateur.
—Eh bien! Qu'en dites-vous?—fit-il.
—Que voulez-vous que je dise? Je vous répète que je sais à peine déchiffrer le tifinar.
—Voulez-vous que je vous aide?—proposa mon compagnon.
Ce cours d'épigraphie berbère, après les émotions par lesquelles nous venions de passer, me semblait pour le moins inopportun. Mais la joie de Morhange était tellement visible que je me serais fait un scrupule de la lui gâter.
—Eh bien donc,—commença mon compagnon, aussi à son aise que devant un tableau noir,—ce que vous remarquerez d'abord dans cette inscription, c'est sa répétition en forme de croix. C'est-à-dire qu'elle contient deux fois le même mot de bas en haut, et de droite à gauche. Le mot qui la compose étant de sept lettres, la quatrième lettre, **W**, se trouve figurer naturellement au centre. Cette disposition, unique dans l'épigraphie tifinar, est déjà assez remarquable. Mais il y a mieux. Déchiffrons maintenant.
Me trompant trois fois sur sept, j'arrivai, avec l'aide patiente de Morhange, à épeler le mot.
—Y êtes-vous?—fit, avec un clignement d'œil, Morhange, quand je fus au bout de mon exercice.
—Moins que jamais,—répondis-je un peu agacé,—j'ai épelé le mot: a, n, t, i, n, h, a: Antinha. Antinha, je ne vois aucun mot de ce genre, ni qui s'en rapproche, dans tous les dialectes sahariens que je connais.
Morhange se frotta les mains. Sa jubilation prenait des proportion insolites.
—Vous avez trouvé. C'est précisément en quoi cette découverte est unique.
—Il n'y a rien en effet, ni en arabe, ni en berbère, d'analogue à ce mot.
—Alors?
—Alors, mon cher ami, c'est que nous sommes en présence d'un vocable étranger traduit en caractères tifinar.
—Et ce vocable appartient, selon vous, à quelle langue?
—Vous commencerez par vous souvenir que la lettre e ne figure pas dans l'alphabet tifinar. Ici, elle a été remplacée par le signe phonétique qui en est le plus proche: h. Restituez-le, à la place qui lui appartient dans ce mot, et vous obtiendrez.
—Antinéa.
—Antinéa, parfaitement. Nous nous trouvons en présence d'un vocable grec reproduit en tifinar. Et je pense que maintenant vous êtes d'accord avec moi pour reconnaître que ma trouvaille a un certain intérêt.
Ce jour-là, nous n'expliquâmes pas plus avant ces textes. Un grand cri, angoissé, effrayant, venait de retentir.
Au dehors, où nous nous étions immédiatement précipités, un bizarre spectacle nous attendait.
Bien que le ciel fût redevenu tout à fait pur, le torrent roulait toujours ses eaux d'écume jaune sans qu'on pût encore présager sa prochaine décrue. Au milieu, une extraordinaire épave, grisâtre, molle et ballottée, filait désespérément dans le courant.
Mais ce qui, de prime abord, nous combla d'étonnement, fut de voir, bondissant parallèlement dans les éboulis des rochers de la berge, comme à la poursuite de l'épave, Bou-Djema, d'habitude si calme, et qui, en cette minute, semblait atteint de parfaite folie.
Tout à coup, je saisis le bras de Morhange. La chose grisâtre s'animait. Il en sortit un long cou pitoyable, avec un navrant appel de bête affolée.
—Le maladroit,—criai-je.—C'est un de nos chameaux qu'il a laissé échapper et que le torrent emporte.
—Vous vous trompez,—dit Morhange.—Nos chameaux sont au complet dans la caverne. Celui après lequel Bou-Djema est en train de courir n'est pas à nous. J'ajouterai que le cri d'angoisse que nous venons d'entendre, ce n'est pas Bou-Djema qui l'a poussé. Bou-Djema est un brave Chaamba qui, à l'heure actuelle, n'a qu'une idée: s'approprier le capital en déshérence que constitue ce chameau à vau-l'eau.
—Qui a crié alors?
—Essayons, voulez-vous,—dit mon compagnon,—de remonter le cours de ce torrent, que notre guide est en train de descendre à si belle allure.
Et sans attendre ma réponse, il s'était déjà engagé le long de la rive rocheuse fraîchement saccagée...
En ce moment, on peut bien dire que Morhange est allé au-devant de sa destinée.
Je le suivis. Nous eûmes toutes les peines du monde à faire deux ou trois cents mètres. Enfin, nous aperçûmes, à nos pieds, une petite crique clapotante, où le flot était en train de baisser.
—Regardez,—dit Morhange.
Un paquet noirâtre se balançait sur les eaux de la crique.
Quand nous fûmes au bord, nous vîmes que c'était le corps d'un homme vêtu des longs voiles bleu foncé des Touareg.
—Donnez-moi une main,—dit Morhange,—et arc-boutez-vous de l'autre à la roche, ferme.
Il était fort, très fort. En un instant, comme se jouant, il avait ramené le corps sur la berge.
—Il vit encore,—constata-t-il avec satisfaction.—Maintenant il s'agit de le conduire à la grotte. Cet endroit ne vaut rien pour ranimer un noyé.
Il souleva le corps entre ses bras puissants.
—C'est étonnant comme il pèse peu, pour un homme de sa taille.
Quand nous eûmes fait en sens inverse le chemin de la grotte, les cotonnades du Targui étaient à peu près sèches. Mais elles avaient abondamment déteint; et c'était un homme indigo que Morhange était en train de rappeler à la vie.
Lorsque je lui eus administré un quart de rhum, il ouvrit les yeux, nous dévisagea tous deux avec surprise, puis les ayant refermés, murmura, en arabe, d'une voix à peine intelligible, cette phrase dont nous ne devions comprendre le sens que quelques jours plus tard:
—Se peut-il que je sois arrivé au terme de ma mission!
—De quelle mission veut-il parler?—dis-je.
—Laissez-le revenir tout à fait à lui,—répondit Morhange.—Tenez, ouvrez une boîte de conserve. Avec des gaillards de cette trempe, on ne doit pas observer les précautions prescrites pour nos noyés européens.
C'était en effet à une espèce de géant que nous venions de sauver la vie. Le visage, quoique très maigre, était régulier, presque beau. Le teint était clair, la barbe rare. Les cheveux déjà blancs révélaient un homme d'une soixantaine d'années.
Quand j'eus déposé devant lui une boîte de corn-beef, un éclair de joie vorace passa dans ses yeux. Cette boîte renfermait bien les portions de quatre solides mangeurs. Elle fut vidée en un clin d'œil.
—Là,—dit Morhange,—voilà un robuste appétit. Nous allons maintenant pouvoir poser nos questions sans scrupule.
Déjà, le Targui avait ramené sur son front et sur son visage le voile bleu rituel. Il fallait même qu'il fût bien affamé pour n'avoir pas accompli plus tôt cette formalité indispensable. Seuls, maintenant, étaient visibles ses yeux, qui nous regardaient avec une flamme de plus en plus sombre.
—Officiers français,—murmura-t-il enfin.
Et ayant pris la main de Morhange, il la posa contre sa poitrine, puis la porta à ses lèvres.
Soudain, une expression d'anxiété courut dans son regard.
—Et mon mehari?—demanda-t-il.
Je lui expliquai que notre guide était en train d'essayer de sauver la bête. A son tour, il nous conta comment celle-ci ayant buté, puis dégringolé dans la torrent, il y avait roulé lui-même en s'efforçant de la retenir. Son front avait heurté un rocher. Il avait crié. Ensuite, il ne se souvenait plus de rien.
—Tu t'appelles?—demandai-je.
—Eg-Anteouen.
—A quelle tribu appartiens-tu?
—A la tribu des Kel-Tahat.
—Les Kel-Tahat sont bien les serfs de la tribu des Kel-Rhelâ, les grands nobles du Hoggar?
—Oui,—répondit-il en me jetant un regard de biais. On aurait dit que des questions si précises, sur les choses du Hoggar, n'étaient pas de son gré.
—Les Kel-Tahat, si je ne me trompe, sont installés sur le flanc sud-ouest de l'Atakor[6]. Que faisais-tu, si loin de vos terrains de parcours, quand nous t'avons sauvé la vie?
—J'allais, par Tit, vers In-Salah,—dit-il.
—Qu'allais-tu faire à In-Salah?
Il était sur le point de répondre. Mais, soudain, nous le vîmes tressaillir. Ses yeux fixes ne quittaient plus un point de la caverne. Notre regard s'y porta. Il rencontra l'inscription rupestre qui avait, une heure plus tôt, donné tant de joie à Morhange.
—Tu connais cela?—interrogea celui-ci avec une soudaine curiosité.
Le Targui ne proféra pas un mot, mais ses yeux eurent un éclair étrange.
—Tu connais cela?—insista Morhange. Et il ajouta:
—Antinéa?
—Antinéa,—répéta l'homme.
Et il se tut.
—Réponds donc au capitaine,—criai-je, sentant une bizarre colère me gagner.
Le Targui me regarda. Je crus qu'il allait parler. Mais ses yeux devinrent tout à coup durs. Sous le voile lustré, je sentis ses traits qui se raidissaient.
Morhange et moi, nous nous retournâmes.
Sur le seuil de la caverne, haletant, déconfit, fourbu par une heure de course vaine, Bou-Djema venait de surgir.
CHAPITRE VI
LES INCONVÉNIENTS DE LA LAITUE
A l'instant où Eg-Anteouen et Bou-Djema se trouvèrent face à face, il me sembla surprendre chez le Targui comme chez le Chaamba un tressaillement, aussitôt réprimé de part et d'autre. Ce ne fut, je le répète, qu'une impression toute fugitive. Elle suffit, néanmoins, pour me donner la résolution d'interroger d'un peu près, dès que nous serions tous deux seuls, mon guide sur notre nouveau compagnon.
Ce début de journée nous avait assez fatigués. Nous décidâmes donc de la terminer là, et même de passer la nuit dans la grotte, afin d'attendre la complète décrue.
Au réveil, tandis que j'étais en train de repérer sur la carte notre itinéraire de la journée, Morhange s'approcha de moi. Je remarquai son air un peu gêné.
—Nous serons dans trois jours à Shikh-Salah,—lui dis-je.—Peut-être même après-demain soir, pour peu que nos chameaux marchent bien.
—Nous allons peut-être nous séparer avant,—articula-t-il.
—Comment cela?
—Oui, j'ai modifié légèrement mon itinéraire. Je n'ai plus l'intention de marcher directement sur Timissao. Auparavant, je serais heureux de pousser une petite pointe à l'intérieur du massif du Hoggar.
Je fronçai le sourcil:
—Qu'est-ce que cette nouvelle idée?
En même temps, mes yeux cherchaient Eg-Anteouen, que, la veille et quelques instants plus tôt, j'avais pu voir s'entretenant avec Morhange. Il était en train de raccommoder placidement une de ses sandales avec du fil poissé donné par Bou-Djema. Il ne releva pas la tête.
—Voici,—expliqua Morhange, de moins en moins à l'aise.—La présence d'inscriptions analogues m'est signalée par cet homme dans plusieurs cavernes du Hoggar occidental. Ces cavernes se trouvent à proximité du chemin qu'il a à faire pour rentrer chez lui. Il doit passer par Tit. Or, de Tit à Timissao, par Silet, il y a à peine deux cents kilomètres. C'est un parcours quasi classique[7], de moitié plus court que celui que j'aurais à faire seul, quand nous nous serions quitté, de Shikh-Salah à Timissao. Vous voyez, c'est aussi un peu la raison qui me pousse à...
—Un peu? Très peu,—répliquai-je.—Mais votre parti est-il absolument arrêté?
—Il l'est,—me fut-il répondu.
—Quand comptez-vous me quitter?
—J'aurais intérêt à le faire aujourd'hui même. La route par laquelle Eg-Anteouen compte pénétrer dans le Hoggar coupe celle que voilà à environ quatre lieues d'ici. J'ai même, à ce propos, une petite requête à vous adresser.
—Je vous en prie.
—Ce serait, mon compagnon Targui ayant perdu le sien, de me laisser un des deux chameaux de charge.
—Le chameau qui porte vos bagages vous appartient au même titre que votre mehari,—répondis-je froidement.
Nous demeurâmes quelques instants sans parler. Morhange gardait un silence gêné. Moi, j'étais en train d'examiner ma carte. Un peu partout, mais surtout vers le Sud, les régions inexplorées du Hoggar y faisaient, parmi le bistre des montagnes supposées, de nombreuses, de trop nombreuses taches blanches.
Je dis enfin:
—Vous me donnez votre parole qu'après avoir vu ces fameuses grottes, vous rallierez Timissao par Tit et Silet?
Il me regarda sans comprendre.
—Pourquoi une telle question?
—Parce que, si vous me donnez cette parole, et pour peu naturellement que ma compagnie ne vous soit pas désagréable, je vous accompagnerai. Je n'en suis plus à deux cents kilomètres près. Je rallierai Shikh-Salah par le sud, au lieu de le rallier par l'ouest, voilà tout.
Morhange me regarda avec émotion.
—Pourquoi faites-vous cela?—murmura-t-il.
—Mon cher ami,—c'était la première fois que je donnai ce nom à Morhange,—mon cher ami, j'ai un sens qui prend dans le désert une merveilleuse acuité, le sens du danger. Je vous en ai donné un petit exemple hier matin, au moment de l'orage. Avec toute votre science rupestre, vous me paraissez ne pas vous faire une idée très nette de ce qu'est le Hoggar, ni des rencontres qu'on y peut faire. Ceci posé, j'aime autant ne pas vous laisser courir seul au-devant de certains risques.
—J'ai un guide,—fit-il avec son adorable naïveté.
Toujours accroupi, Eg-Anteouen continuait à rapetasser sa savate.
Je marchai vers lui.
—Tu as entendu ce que je viens de dire au capitaine?
—Oui,—répondit le Targui avec calme.
—Je l'accompagne. Nous te quitterons à Tit, où tu t'arrangeras pour nous faire arriver sans encombre. Où est l'endroit où tu as proposé au capitaine de le conduire?
—Ce n'est pas moi qui le lui ai proposé, c'est lui qui me l'a demandé,—fit remarquer froidement le Targui.—Les grottes où sont les inscriptions sont à trois jours de marche, au Sud, dans la montagne. La route est d'abord assez rude. Mais ensuite elle s'infléchit, et l'on gagne sans peine Timissao. Il y a de bons puits, où les Touareg Taïtoq, qui aiment les Français, vont faire boire leurs chameaux.
—Et tu connais bien le chemin?
Il haussa les épaules. Ses yeux eurent un soupire méprisant.
—Je l'ai fait vingt fois,—dit-il.
—Eh bien, alors, en avant.
Pendant deux heures, nous allâmes. Je n'échangeai pas une parole avec Morhange. J'avais l'intuition nette de la folie que nous étions en train de commettre en nous risquant avec cette désinvolture dans la région la moins connue, la plus dangereuse du Sahara. Tous les coups qui, depuis vingt ans, travaillent à saper l'avance française sont sortis de ce Hoggar redoutable. Mais quoi! c'était de plein gré que j'avais apporté mon adhésion à cette folle équipée. Je n'avais plus à y revenir. A quoi m'eût servi de gâter mon geste par une apparence continuelle de mauvaise humeur? Et puis, il fallait bien me l'avouer, la tournure que commençait à prendre notre voyage n'était point pour me déplaire. J'avais, dès cet instant, la sensation que nous nous acheminions vers quelque chose d'inouï, vers quelque monstrueuse aventure. On n'est pas impunément des mois, des années, l'hôte du désert. Tôt ou tard, il prend barre sur vous, annihile le bon officier, le fonctionnaire timoré, désarçonne son souci des responsabilités. Qu'y a-t-il derrière ces rochers mystérieux, ces solitudes mates, qui ont tenu en échec les plus illustres traqueurs de mystères?... On va, te dis-je, on va.
—Etes-vous au moins bien sûr que cette inscription possède un intérêt de nature à justifier ce que nous allons tenter?—demandai-je à Morhange.
Mon compagnon tressaillit agréablement. Je compris la crainte où il était, depuis le départ, que je ne l'accompagnasse à contre-cœur. Du moment où je lui offrais l'occasion de me convaincre, ses scrupules n'existaient plus et son triomphe lui paraissait certain.
—Jamais,—répondit-il d'une voix qu'il voulait mesurée, mais sous laquelle perçait l'enthousiasme,—jamais une inscription grecque n'a été découverte sous une latitude aussi basse. Les points extrêmes où elles ont été mentionnées appartiennent au sud de l'Algérie et de la Cyrénaïque. Mais au Hoggar! Rendez-vous donc compte. Il est vrai que celle-ci est traduite en caractères tifinar. Mais cette particularité ne diminue pas l'intérêt de la chose: elle l'accroît.
—A votre avis, quel est le sens de ce mot?
—Antinéa ne peut être qu'un nom propre,—dit Morhange.—A qui s'applique-t-il? J'avoue l'ignorer, et si, à l'heure actuelle, je marche vers le Sud en vous y entraînant, c'est que je compte sur un supplément d'informations. Son étymologie? Il n'y en a pas une, il y en a trente possibles. Songez bien que l'alphabet tifinar est loin de cadrer avec l'alphabet grec, ce qui multiplie les hypothèses. Voulez-vous que je vous en soumette quelques unes?
—J'allais vous en prier.
—Eh bien, il y a d'abord 'ἁντι et ναὑς, la femme qui est placée en face du vaisseau, explication qui eût bien plu à Gaffarel et à mon vénéré maître Berlioux. Ceci s'appliquerait assez aux figures sculptées à l'avant des navires. Il y a un nom technique que je ne retrouverais pas en ce moment, même si l'on me donnait cent cinquante coups de bâton[8].
«Il y a ensuite 'ἁντινἡα, qu'il faudrait rattacher à 'ἁντι et ναὑς, celle qui se tient devant le ναὑς, le ναὑς du temple, celle qui est en face du sanctuaire, la prêtresse par conséquent. Interprétation qui charmerait de tout point Girard et Renan.
«Il y a ensuite 'ἁντινἡα, de ἁντι et νἑος, neuf, ce qui peut signifier deux choses: ou celle qui est le contraire de jeune, c'est-à-dire vieille; ou celle qui est l'ennemie de la nouveauté, ou l'ennemie de la jeunesse.
«Il y a encore un autre sens de 'ἁντι, en échange de, qui survient à propos pour compliquer les possibilités ci-dessus; il y a également quatre sens au verbe νἑω qui signifie tour à tour aller, couler, filer ou tisser, amonceler. Il y a de plus... Et remarquez que je n'ai à ma disposition, sur la bosse d'ailleurs confortable de ce méhari, ni le grand dictionnaire d'Estienne, ni les lexiques de Passow, de Pape ou de Liddel-Scott. Ceci uniquement, mon cher ami, pour vous prouver combien l'épigraphie est science relative toujours subordonnée à la découverte d'un texte nouveau qui contredit les données antérieures quand elle n'est pas à la merci des humeurs des épigraphistes et de leurs conceptions particulières de l'univers[9].
—C'est un peu mon avis,—dis-je.—Mais laissez-moi m'étonner qu'avec une vue aussi sceptique des buts que vous poursuivez, vous n'hésitiez pas à affronter des risques qui peuvent être assez grands.
—Je n'interprète pas, mon ami, je collige. De ce que je lui rapporterai, Dom Granger a la science qu'il faut pour tirer des conclusions qui échapperaient à mes faibles connaissances. J'ai voulu m'amuser un peu. Pardonnez-moi.
En cet instant, la sangle d'un des chameaux de charge, sans doute insuffisamment serrée, tourna. Une partie du chargement bascula et tomba à terre.
Déjà Eg-Anteouen était descendu de sa bête et aidait Bou-Djema à réparer le dommage.
Quand ils eurent terminé, je fis marcher mon mehari à côté de celui de Bou-Djema.
—Il faudra mieux sangler les chameaux, à la prochaine halte. Ils vont avoir à marcher en montagne.
Le guide me regarda avec étonnement. Jusque-là, j'avais jugé inutile de le tenir au courant de nos nouveaux projets. Mais je me figurais qu'Eg-Anteouen l'en aurait informé.
—Mon lieutenant, la route de la plaine blanche jusqu'à Shikh-Salah n'est pas montagneuse,—dit le Chaamba.
—Nous ne prenons plus la route de la plaine blanche. Nous allons descendre vers le Sud, par le Hoggar.
—Par le Hoggar,—murmura-t-il.—Mais...
—Mais quoi?
—Je ne connais pas la route.
—C'est Eg-Anteouen qui nous conduira.
Je regardai Bou-Djema, qui venait de pousser cette exclamation sourde. Ses yeux se portèrent avec un mélange de stupeur et d'effroi sur le Targui.
Le chameau d'Eg-Anteouen cheminait une dizaine de mètres en avant, côte à côte avec celui de Morhange. Les deux hommes conversaient. Je compris que Morhange devait entretenir Eg-Anteouen des fameuses inscriptions. Mais nous n'étions pas si en arrière qu'ils ne pussent entendre nos paroles.
De nouveau, je regardai mon guide. Je le vis blême.
—Qu'y a-t-il, Bou-Djema, qu'y a-t-il?—demandai-je à voix basse.
—Pas ici, mon lieutenant, pas ici,—murmura-t-il.
Ses dents claquaient. Il ajouta, comme dans un souffle:
—Pas ici. Le soir, à la halte, lorsqu'il sera tourné vers l'Orient, en train de faire sa prière, quand le soleil disparaîtra. Alors, appelle-moi, près de toi. Je te dirai... Mais pas ici. Il parle, mais il écoute. Va-t'en. Rejoins le capitaine.
—En voilà bien d'une autre,—murmurai-je, pressant du pied le col de mon mehari pour rattraper Morhange.
Il était environ cinq heures du soir, lorsque Eg-Anteouen, qui allait en tête, s'arrêta.
—C'est ici,—dit-il, mettant pied à terre.
L'endroit était sinistre et beau. A notre gauche, une fantastique muraille de granit découpait son arête grise sur le ciel rouge. Cette muraille était, de haut en bas, fendue par un couloir sinueux haut de mille pieds peut-être, d'une largeur parfois à peine suffisante pour laisser passer trois chameaux de front.
—C'est ici,—répéta le Targui.
Vers l'Ouest, droit devant nous, dans la lumière du couchant, la piste que nous allions quitter déroulait son ruban pâle. La plaine blanche, la route de Shikh-Salah, les haltes sûres, les puits connus... Et, du côté opposé, cette muraille noire sur le ciel mauve, ce couloir sombre.
Je regardai Morhange.
—Arrêtons-nous,—dit-il simplement,—Eg-Anteouen nous conseille de refaire au grand complet notre provision d'eau.
D'un commun accord, nous décidâmes de passer la nuit là, avant de nous engager dans la montagne.
Il y avait une source, dans une cuvette ténébreuse, où tombait une belle petite cascade; quelques arbustes, quelques plantes.
Déjà, les chameaux, à l'entrave, s'étaient mis à brouter.
Bou-Djema déposait sur une grosse pierre plate notre couvert de campagne, gobelets, assiettes d'étain. Une boîte de conserve ouverte par ses soins fut placée à côté d'un plat de laitue qu'il venait de cueillir sur les bords humides de la source. Je voyais, aux gestes saccadés avec lesquels il disposait sut la roche ces divers objets, combien son trouble était grand.
A un moment qu'il s'était penché vers moi pour me tendre une assiette, il me désigna d'un geste le lugubre couloir ténébreux où nous allions nous enfoncer.
—Blad-el-Khouf!—murmura-t-il.
—Que dit-il?—demanda Morhange, qui avait surpris son geste.
—Blad-el-Khouf. Voici le pays de la peur. C'est ainsi que les Arabes appellent le Hoggar.
Bou-Djema était revenu s'asseoir à l'écart, nous laissant à notre dîner. Accroupi, il se mit à manger quelques feuilles de laitue, qu'il avait réservées pour lui.
Eg-Anteouen était immobile.
Tout à coup, le Targui se leva. Le soleil à l'Ouest n'était plus qu'un tison rouge. Nous vîmes Eg-Anteouen s'approcher de la fontaine, étendre à terre son burnous bleu, s'agenouiller.
—Je ne croyais pas les Touareg si respectueux de la tradition musulmane,—dit Morhange.
—Moi non plus,—dis-je pensivement. Mais j'avais autre chose à faire, en cette minute, qu'à m'étonner.
—Bou-Djema,—appelai-je.
En même temps, je regardai Eg-Anteouen. Absorbé dans sa prière, tourné vers l'Ouest, il ne m'accordait visiblement aucune attention. Il était en train de se prosterner, lorsque, à voix plus forte, je criai de nouveau.
—Bou-Djema, viens avec moi vers mon mehari, j'ai quelque chose à prendre dans la fonte.
Lentement, posément, toujours agenouillé, Eg-Anteouen murmurait sa prière.
Bou-Djema, lui, n'avait pas bougé.
Seul, un gémissement sourd me répondit.
Morhange et moi avions immédiatement sauté sur nos pieds et couru auprès du guide. Eg-Anteouen y parvint en même temps que nous.
Yeux clos, extrémités déjà froides, le Chaamba râlait entre les bras de Morhange. J'avais saisi une de ses mains. Eg-Anteouen avait pris l'autre. Chacun avec nos moyens, nous nous efforcions de deviner, de comprendre...
Soudain, Eg-Anteouen sursauta. Il venait d'apercevoir la pauvre gamelle bosselée que l'Arabe tenait, une minute plus tôt entre ses genoux, et qui, maintenant, gisait à terre, renversée.
Il s'en saisit, écarta, les examinant rapidement l'une après l'autre, les quelques feuilles de laitue qui y restaient encore, et poussa une rauque exclamation.
—Bon,—murmura Morhange,—au tour de celui-là maintenant, va-t-il devenir fou!
L'œil fixé sur Eg-Anteouen, je le vis sans mot dire se précipiter vers la pierre où était disposé notre couvert; une seconde après, il était de nouveau à nos côtés, tenant le plat de laitue auquel nous n'avions pas encore touché.
Il prit alors dans la gamelle de Bou-Djema une feuille verte et charnue, large et pâle, et la rapprocha d'une autre feuille qu'il venait de saisir dans notre plat, à nous.
—Afahlehlé!—dit-il simplement.
Un frisson me secoua, ainsi que Morhange—c'était donc là l'afahlehlé, le falesiez des Arabes sahariens, la terrible plante qui avait frappé de mort, plus vite et plus sûrement que les armes touareg, une partie de la mission Flatters.
Eg-Anteouen était maintenant debout. Sa haute silhouette se profilait en noir sur le ciel devenu tout à coup d'un lilas très pâle. Il nous regardait.
Et, comme nous nous empressions auprès du malheureux guide:
—Afahlehlé,—répéta le Targui en secouant la tête.
Bou-Djema mourut au milieu de la nuit, sans avoir repris connaissance.