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L'automne d'une femme

Chapter 10: V
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About This Book

A middle-aged woman in fashionable Paris revisits faith and desire as she confronts changing beauty and longing; the narrative follows her inward reflections, social encounters, and the tensions between public appearance, private need, and morality. Through detailed scenes and close psychological observation, the work examines aging, feminine sensuality, social expectations, and the contrast between religious observance and worldly impulses. Organized in three parts, it combines intimate portraiture with social commentary, tracing how memory, regret, and the pursuit of affection reshape a woman’s sense of self.

Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince de Galles, alors en villégiature à Hombourg, dînait au Casino, souverain bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait de dîneurs en smoking, de dîneuses pimpantes. Les flacons de champagne se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons verts de la Moselle. Il y avait, même pour le cœur malade de l'exilé, un divertissement à regarder ce brouhaha de vaine mondanité.

Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agité d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser à fleur de cerveau.

«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas, comme moi, une plaie secrète de l'âme! Que de choses sont à notre portée pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon âme est infirme.»

Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le garçon lui remit sous les yeux le numéro du Temps qu'il n'avait même pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'œil au feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la quatrième page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:

Ille-et-Vilaine.—Canton de Tinténiac:
 
Élection au Conseil général.
 
De Rieu, monarchiste721voix.Élu.
Lureau, républicain485voix. 

Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le mince événement d'une élection au Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup. Tout disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout s'abîma.

Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de demeurer un instant de plus à cette place. Il jeta une pièce d'or sur la nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de ses nerfs lui avait tout de suite révélé une catastrophe. Les paroles de Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de Claire: «Je m'en vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai une réponse définitive.»

«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je? Il y est déjà! Il est auprès de Claire! Ah!...»

Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune fille, qu'il cria,—un vrai cri de blessé, un cri qui déchira le silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait renoncé à ce précieux avenir,—lui-même qui s'enchaînait dans le passé...

«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle m'aime!»

Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension de difficultés matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur d'Esquier, de Rieu.

Et le visage en larmes de Julie lui apparut.

Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement. Il écrivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les déchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de Claire, comme sa propre vie. Faire un cœur malheureux à l'image du sien? À quoi bon?

«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura même plus la consolation d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, près de moi!»

Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré la fatigue de Maurice, et il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il s'y accrocha en désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il fallait une garde auprès de sa fièvre...

«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me rejoindre. Surgère est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre... Elle viendra.»

Il écrivit aussitôt:

«Venez. Je suis affreusement seul et triste. J'ai besoin de vous. Venez.»

Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna la dépêche au domestique qui passait.

La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas que Julie ne vînt, quand même tous les obstacles entraveraient son départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie lointaine, il perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son inquiétude. À la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait, s'épuisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des bruits ni des pensées de notre monde vivant.

...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors, les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte, il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le lendemain, à une heure après-midi.

Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit, tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems, appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel. Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.

«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»

Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?

Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche, la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il retrouva l'adresse: Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.—Le patron de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où il avait rêvé de conduire la fiancée.—Il lui sembla au contraire que cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son cœur. Au delà de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin, n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?


V

Oh! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhalées de son lit,—et cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait Julie!

D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente, d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus tragique, assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes qui se cherchaient avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux, l'infimité de la station choisie par la

destinée pour leur rencontre, tout concourait à faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable sans l'amour, dont l'amour était le nœud, la raison d'être.

Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir, quand l'instant d'après il stoppa devant le quai, quand Maurice aperçut une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut près d'Elle, d'un bond, d'un élan irréfléchi, fougueux,—tout s'abolit dans la joie du retour, de l'enlacement, du refuge dans le sein chéri... Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point encore trouvé de paroles, qu'ils s'étaient à peine regardés, tout entiers à la passion de cette étreinte, où ils versaient toute leur tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanité.

Ils étaient seuls dans le coupé. Comme deux miroirs en face l'un de l'autre, leurs visages leur renvoyaient l'empreinte des jours d'agonie. Quelques jours seulement: et cette empreinte était si affreusement marquée que ni l'un ni l'autre n'osèrent se le dire.

Maurice ne trouva que ce balbutiement:

—Pardon! Pardon!

Oui, pardon! Il voulait être absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant, frappée, meurtrie. En la voyant si bouleversée, il l'adorait davantage: la triste destinée de l'amour féminin lui apparaissait, sa passivité navrante, à la merci des caprices de l'amant.

—Pardon! Pardon!

Le train fuyait le long des rives légendaires, le long des rochers aux crénelures romantiques, des châteaux d'épopées, des cavernes où les poètes entendirent chanter des sirènes... Encore une fois, le couple d'amants s'était rejoint, leurs bras se nouaient passionnément, comme naguère. Certes, aux premières minutes, il fut absent d'une telle étreinte, le capricieux et périssable amour chanté par les poètes, l'attrait des yeux pour les yeux, des lèvres pour les lèvres! Ce qui les enlaça éperdument, ce fut le besoin d'un asile à leur détresse. Leur rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquiétude; mais, de la tendresse irrécusable dont elle témoignait, ils se sentaient mieux armés pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.

Maurice dit gravement à Julie, lui tenant la main:

—Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez pas venue, c'était la folie pour moi...

Elle lui mit la main sur la bouche:

—C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être seule, de savoir que tu souffrais, et de ne pas te voir souffrir!

Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé l'eût hallucinée.

—Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque chose meurt en nous, par de telles épreuves... Oh! quand je me suis trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si longtemps se réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne savions pas! Et la façon dont nous nous étions quittés! Je te voyais avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il est content, maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À chaque instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de rêve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!

Il lui baisa les mains, humblement.

Cette douleur coulait comme un baume sur son cœur. Claire était absente, exclue de sa pensée. Il n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par lui, qui lui disait sa souffrance.

Elle continuait:

—Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette désolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de t'écrire... Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce moment-là, je n'espérais plus rien de toi, ni lettre, ni retour... rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de Julie)... elle était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux derniers moments que nous avons passés ensemble... et cependant, je t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai baisée comme j'aurais baisé tes joues et tes yeux, mon chéri, et je me suis endormie, le soir,—mon premier sommeil depuis ton départ!—avec mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.

Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les portières du wagon. Elle murmurait:

—C'est beau... Je suis heureuse.

Et Maurice la voyait déjà changée; les nuages s'éclaircissaient sur son visage. Tout ce qu'il y avait en lui de pitié, de bonté humaine, s'exaltait à sentir qu'il était, par sa seule présence, l'artisan de cette résurrection; d'être tout pour la chère aimée, cela le haussait, le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commençait à lever dans son âme.

«Mon rôle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire heureuse. Personne au monde, personne ne m'aimera comme elle!»

Et, regardant le fantôme en face, car la présence de Julie l'affermissait, il pensa:

«Personne... Même Claire!»

Il s'assit près d'elle, il la questionna:

—Et quand tu as reçu ma dépêche?

—Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'était un peu avant le déjeuner. Esquier et moi nous attendions Claire dans la salle à manger. Joachim est entré avec la dépêche.—Croirais-tu que je n'ai pas eu peur, que j'ai deviné la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'étais réveillée plus tranquille, espérant quelque chose d'heureux. Tu sais comme j'ai des pressentiments nets, qui se vérifient presque toujours? Tout de même, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais j'y ai trouvé ce que j'attendais, le moyen d'être près de toi, bien vite.

Elle s'arrêtait, elle hésitait à poursuivre.

—Et alors? demanda Maurice.

—Alors... faut-il tout te raconter?

—Bien sûr!

—Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionné jeté dans les boucles noires de Maurice... Alors, comme il me voyait troublée et interdite, Esquier s'est approché de moi et m'a dit: «C'est de Maurice?» Je n'ai pas songé à mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et j'ai montré ta dépêche.

—Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?

Moins qu'à tout autre, il eût voulu avouer sa détresse au père de Claire.

—Ne te fâche pas, mon ami aimé, reprit Mme Surgère. J'ai fait cela spontanément, et ensuite, en y songeant, il m'a semblé que j'avais bien fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin d'être conseillée, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime tant, il t'aime tant! À qui pouvais-je m'adresser, sinon à lui? Ne prends pas cet air méchant, interrompit-elle avec une désolation renaissante, en voyant que Maurice s'écartait d'elle... J'ai fait pour le mieux, je t'assure.

Elle allait pleurer. Maurice fut touché.

—Tu as peut-être raison, dit-il. Moi, j'aurais préféré qu'Esquier ne sût rien.

Elle se récria:

—Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien, moi!... Il y a longtemps qu'il a tout deviné; lui-même me l'a dit hier... Et puis, vois-tu, même s'il n'avait rien su, il me fallait un confident, un ami, quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais à faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi étais-tu loin de moi?

Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

—Et qu'a fait Esquier?

—Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée. Tout de suite, il a été d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il était presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose; sans le dire, nous en avions peur tous deux...

—Que je me tue? fit Maurice en souriant.

—Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de poignard... Mon mari m'avait écrit la veille: tout va bien à Luxembourg. Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même... Pour lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en Lorraine, à la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...» j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé lui répondre oui, ni non. Que de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits de Maurice, elle rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

—Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Yù a souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin d'elle...

Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les yeux, appuya la tête sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait, silencieux.

Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté, se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore meurtri des récentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement, tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front, estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le col: beaux cheveux ondés, substance délicate et nombreuse, fine et lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et sensuelle d'aromates humains. Malgré lui, l'œil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus pâles, des traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout vivait dans cette plantation robuste dont la lisière, franchement brune, apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard, s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si... Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante, comme un soulignement incertain et maladroit de la première. D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais la poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes s'accusaient.

«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et poussé par une force secrète, à la fois sereine et impérieuse, il poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et rouge. Mais les yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les découvraient, les yeux clos apparaissaient réellement flétris par les années... Les paupières se plissaient dans leur longueur, surtout vers les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à lui-même pour se consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent les paupières, les imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière inférieure et au coin de l'œil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui voltigeaient jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée comme un timbre au coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles, tremblaient aux tremblements de la paupière; elles se continuaient par une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau qui cernait l'orbite.

Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques, légères après tout, qui laissaient la figure jolie et séduisante? Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de fleur d'une première éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la courbe des joues, du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et les lèvres entr'ouvertes par le sommeil—car, insensiblement, Julie s'était endormie—laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...

Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille? Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date et la beauté d'un visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait, submergeait les rêves, l'inquiétude du lendemain, le regret de ce qui aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fécondité de son cœur, et ce cœur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée qui lui avait révélé les sources secrètes de passion cachées en lui et les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à présent... Ses yeux, attachés au visage endormi de sa maîtresse, la voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient les rides de ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa maîtresse, mais la présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre tendresse, ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain! Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une force plus puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...

Son cœur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être accepta l'avenir, quel qu'il fût: une raison plus lumineuse lui dit que c'était juste ainsi, que c'était bien.

«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup sûr que celle de tant d'autres.»

D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des formes indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.

Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait son guide dans la vie, comme son mari. La fierté de ce rôle le réchauffa.

Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes découvertes, démasquer la vieille cité parmi les brumes et les fumées. Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.

«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»

Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur elle, la réveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux, croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie instinctive, le Hasard, la Fatalité, la Providence,—on dirait que ce guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux qu'il mène, qu'il leur accorde des trêves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour à Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos de l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,—ni le court trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée, dans une calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa Teutonia.

Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous ses nuages, mais de fraîches brises venues des couloirs gigantesques, entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette après-midi dorée. La conque verte de la petite vallée s'approfondissait au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les arbres remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison d'un grand brûle-parfums. Les crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkœnig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des points brillants, des taches de fumée dans cette plaine: «Voici Hœchst... Voici Rœdelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg est là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré, Maurice qui souriait: elle sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de repos. Son âme se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché. Entrés dans la villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main appuya sa joue.

—Je suis heureuse, dit-elle.

La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient toujours ainsi, libres et unis: ne dépendait-il pas d'eux seuls? Et puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous la noble attirance de cœur qui les jetait maintenant, plus aimants que jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-être se cachait la mémoire impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait, leur donnait l'illusion d'un renouveau.

L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une des chambres; du mobilier propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la petite bonne rouge et blonde, Kœthe, chargée de les servir. Avant d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en escalade sur le versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois hôtels, que le guide recommande également. Ils choisirent celui qui leur parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait plus largement. Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande du menu. Les deux amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie, très simple, mais étampée cependant d'élégance parisienne, excitait les remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut. Il pensa, regardant sa maîtresse:

«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»

Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne serait pas éternellement mariée: une attaque, toujours imminente, pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...

Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments pour se convaincre.

Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais on devinait l'astre au pâlissement du ciel, derrière l'écran des pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de Francfort, elle leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de lumières.

—Regarde, fit Julie... La mer!...

C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion féerique.

Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de cette nuit les imprégnait, rajeunissait leurs cœurs d'amants, les rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour... Tous les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les mœurs, la pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à ce sol, à ce ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans lendemain. Ils étaient des passants, ignorés, inaperçus et seuls; mais ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout, il était sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême veillée de tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des catastrophes, ils avaient réciproquement regardé dans leur âme et constaté qu'ils s'aimaient bien.

Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont la blancheur devenait plus éclatante, apparaissaient comme des caps gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de rêve roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux électriques luisaient à l'extrême horizon, pareils à des signaux de phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les voyageurs de cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard, comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et naufragés ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse épurée; et le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se fussent donné.

Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban de soleil, glissant par les persiennes entre-bâillées, jouait sur le pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la quiétude de ce réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé du matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures que ces deux êtres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquiétude sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la rechûte possible. «Qui me l'ôtera maintenant?» pensait Julie, si fière, si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice, heureux de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi, bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle, maintenant?...»

Pourtant ce cœur anxieux, avant même que l'effusion première fût apaisée, déjà redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa pensée même dont il avait peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie ne le défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait trahie, caressant de son désir l'autre femme, la rivale?

Il dit à Julie:

—Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chérie. Ni casino, ni parc. Un paysage pittoresque, et voilà tout. Mais rien ne nous empêche, quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour Francfort. L'Opéra est célèbre. Nous pouvons aussi aller à Hombourg, où il y a un beau Kurhaus.

Julie lui prit la main:

—Non, restons ici.

—Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des promenades pour tout passe-temps.

Elle l'interrompit:

—Ai-je besoin de passe-temps quand je suis près de vous?

—On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans répondre à ce reproche... Je ne les connais pas; mais j'ai acheté à Hombourg une carte du Taunus. Êtes-vous bonne marcheuse?

—Avec vous, répondit-elle, j'irai n'importe où.

Le jour même il la mit à l'épreuve. Ils déjeunèrent dans le même restaurant que la veille, jaloux de retrouver la délicieuse sensation d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient goûtée. C'était le cabaret germanique, toujours pareil, en ces villages pittoresques de la région du Rhin: la grande salle au poêle de faïence, ornée des portraits de l'empereur et des fondateurs de l'Unité allemande; le jardinet à tonnelles, avec les tables recouvertes de napperons blancs et rouges. Les gens étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur parut saine, et sa bizarrerie même les amusa, arrosée qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois résonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je ne puis pas croire que ce soit vrai!»

Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.

Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent quelque temps avant d'entreprendre leur première promenade. Penchés sur la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances. Les excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida qu'ils iraient, cette fois, à Falkenstein: c'est le petit village le plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis sites des environs.»

Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude posé sur sa hanche, comme à Paris, quand ils montaient les buttes de Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils marchèrent plus régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le versant d'un coteau boisé qui masquait la vue à leur droite; à gauche, le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour la saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline. Bientôt un chemin plus étroit se détacha, s'enfonça sous bois. C'était le chemin de Falkenstein.

Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les joues roses, les cheveux à demi envolés sous son chapeau de paille; quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu haletante à la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa: «Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait la fraîcheur de son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui tendit ses lèvres; en y posant les siennes, elle aperçut dans les yeux de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux premiers mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle comme un astre d'espoir.

«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»

Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie lui en était venue, la forêt complice qui l'avait abrité, et cette souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.

Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de solitude le tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà le besoin des rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce paysage est d'un romantisme délicieux,» se disait-il, observant sous le pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à deux. Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en ce moment? Près de Claire. L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il n'avait pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille assise, après le dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait de mariage, d'avenir.

«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui assomme les femmes. Jamais elle n'épousera ce prêtre manqué.»

Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise passagère, la suite naturelle du présent: deux femmes le garderaient, lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de leur double chaleur.

«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai rien à Claire.»

Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges le tentèrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?

«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle m'aime.»

Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre à coucher. La lampe y brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La chemise à jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge, montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les mains. L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y remarqua l'anneau d'or.

«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres, même seuls, nous ne sommes pas des époux. Est-ce que toute ma vie sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»

Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!»

Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans l'autre lit.

Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et Julie se levaient tard, déjeunaient à l'hôtel; aussitôt après, ils partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils traversaient changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les mamelons verts, des dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais partout c'était l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'être en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude grandissante les étreignait-elle plus étroitement à mesure que les heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient pas s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur imprécise, informulée, de deux voyageurs qui, marchant l'un près de l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette étrange névralgie d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant; mais une force plus puissante que leur désir et leur raison scellait leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force mystérieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur récente union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal. Ces deux êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux amants qu'on prenait pour des époux,—étaient rongés par le pressentiment de la séparation inévitable. Cela viendrait de lui ou d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se sépareraient.

Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou seulement un élan impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait brusquement le voile de leur conscience. Ils s'étreignaient alors avec une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le fantôme évanouissant de leur tendresse.

À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait unir indissolublement le décor d'un coin de paysage, entre Kœnigstein et Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Kœnigstein, tout de suite on s'enfonce dans la forêt; le ruisseau bondit à votre rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou s'étend en nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur des ponts de troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'étroite vallée, et cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches, ou frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant et modulé comme une voix.

À mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'élargit, se creuse en parvis de chapelle; et sous la voûte des ramures s'érige une faible colonne, ornement d'une tombe. Un poète hongrois, passant un jour en ce lieu, n'en connut point de plus désirable pour y goûter le repos de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenèrent ses restes au bord du ruisseau qu'il avait aimé, bâtirent le tombeau et près de lui un banc de pierre, afin que le sommeil du poète fût encore bercé, outre la vie, par les paroles des pèlerins et le chuchotement des amants.

Là, sur ce banc funéraire, Maurice et Julie s'étaient assis, après avoir suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De cette place, le ruisseau s'offre obliquement au regard, débordant l'angle arrondi d'une paroi lisse, comme ferait l'eau d'une urne penchée. C'était l'heure moyenne de l'après-midi: une pluie de soleil se tamisait à travers les verdures entrelacées; de rares pépiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes aiguës sur la basse du flot courant.

La nature a beau, chaque année, les dépouiller et les rajeunir, les sites ont une âme inchangeable qui parle à toutes les âmes humaines avec la même voix, et leur suggère, plus ou moins intenses, les mêmes rêves... À cette place où le poète magyar naguère avait éprouvé la mélancolie de vivre, l'envie du sommeil mortel,—ces deux amants exilés appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la même fatigue de la lutte, le même désir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrêter là et ne plus bouger, ne plus avancer, ne plus aller vers l'avenir! Puisqu'ils se sentaient voués à une séparation que repoussaient leurs cœurs, pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?

Ces pensées, qu'il lisait en même temps en soi-même et sur le visage de Julie, furent si douloureuses à Maurice, qu'il essaya, par des paroles, de rompre l'enchantement:

—Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aimée? dit-il. N'est-ce pas joli, ce coin de vallée?

Elle répondit:

—Oui. C'est très beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.

Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, répliqua:

—Moi aussi.

Ils se regardèrent quelque temps, se tenant les deux mains. La même incertitude les travaillait: fallait-il dire le secret qui leur pesait, rompre la trêve? Après ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils souffriraient autrement, ils n'étoufferaient plus sous ce poids horrible; peut-être pourraient-ils se parler de leur mal.

Maurice demanda, et il eut conscience qu'il détruisait le faible asile de leur repos:

—Écoute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien à toi, va! bien à toi! Tout ce qui n'est pas toi, je veux l'oublier. Seulement... il y a une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je la saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus là-bas, rien, rien.

—Eh bien... demande-la-moi!

Elle dit cela avec résignation, comme elle aurait dit: «Frappe-moi!»

—Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant son désir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me promets de l'oublier?

—Je te le promets.

—Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?

—Oui.

—Est-ce qu'il est venu chez vous?...

—Oui.

Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante angoisse de Julie figea la question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré son effort d'être calme, roulèrent le long de ses joues.

Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait fait. Il ne se pencha même pas vers elle pour la consoler. Il sentait qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et ils restèrent ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique ne les touchait plus.

Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches, soulevant une pâleur de buées sur le lit du ruisseau, les surprit, les fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps étaient-ils donc assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station d'immobilité et de silence?

Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!

Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifié. Julie épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents, elle les interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste d'une imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:

—À quoi pensez-vous, mon ami?

Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma chérie...» aiguisait ses soupçons.

Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir, Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à une tâche; et rien ne tue l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était belle et désirable. Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant, quand les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation: «Bild schœn!...» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont raison, pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe? Sa beauté m'est indifférente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant, voilà tout.»

Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation morne, dénonçait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par l'effort de trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstruée refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils multiplièrent les excursions; ils marchèrent comme des condamnés, quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant parfois qu'à la nuit.

Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur semblait-il, se désoppressaient.

Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant, avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy». C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.

«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée; j'espère que ce ne sera rien.»

Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.» Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée. Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle, la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela impossible et nécessaire.

Le chemin qui, de Kœnigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre, hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse, qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...

Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit—large, herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.

Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers sauvages tout couverts de leurs fruits...

À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.

Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom, faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ, puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi, qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par l'attention.

Julie lui sourit. Il dit gravement:

—Jolie dame!

Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues brunes, sur son cou découvert par le col marin.

Elle le reposa à terre.

—Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.

Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se dirent point—ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un petit enfant!...

...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi, comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt, les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de cette gaieté du ciel pénétra le cœur des deux amants; la fraîcheur de l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:

—Tu m'aimes?

—Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.

Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur, fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc. Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Kœnigstein, Falkenstein, Soden, Cronthal—et les sommets voisins, cadets du Grand Feldberg, l'Altkœnig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de Francfort.

Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, sœur des nôtres, habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable à nos oreilles, entendue de nos cœurs, nous appelle des entrailles de la Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.

—Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie! murmura-t-il.

Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.

—Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu. Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu comme ici! Hélas! et c'est fini!

Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkœnig; comme l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Kœnigstuhl de Heidelberg.

Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière. Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?... Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son cœur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.

«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le ferais!»

Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au cœur, sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.

Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»

Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon. Julie s'étendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui m'ont grisée,» se dit-elle.

De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé sur la rampe du balcon, immobile, sauf le léger mouvement de la cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement cette chère silhouette, essayant de concentrer dans son regard une suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas su le dire. Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa main et de son cœur. Et presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle les prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla d'indifférence, de distraction glacée... Comment le ramener, le retenir? Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de folie souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait après chaque défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de Maurice, ses yeux et ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la même stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa tête dans l'oreiller.

Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la blessure de cette humiliation, se contraignit à solliciter... Elle l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:

—Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!

Puis, après un instant:

—Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!

Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le matin: lui aussi désira être vite à Cronberg, finir cette excursion malheureuse. Il demanda:

—Si nous rentrions en voiture?

—Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!

Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les emporta par la descente, les freins serrés. Une humidité douce tombait des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre l'autre, sous la capote baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de la villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais les nuées grises, sur la conque de la petite vallée, épandaient une obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait presque nuit dans l'appartement.

Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de vivre. C'était fini, maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se tromper eux-mêmes. Dans cette chambre où, moins de trois semaines auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être enfin rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre la destinée.

Maurice pensait:

«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi, perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»

Il se retourna vers le passé.

«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le cœur de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-même. Voici le châtiment.»

En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il eût souhaité être enchaîné par l'irrévocable! Pourquoi la lettre d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de Claire? «Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»

Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait, c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du côté où Julie était assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il le pensa; et ces larmes versées pour lui, il désira les étancher, les sécher sous des caresses.

Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue humide de Julie.

—Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!

Elle répondit:

—Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.

Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles désespérées.

—Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?

—Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essayé de te garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force. Laisse-moi.

Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:

—Yù, ma chérie!

—Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.

Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots. Maurice, pour la première fois, sentit la révolte de cette âme douce: elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir, exclu des deux âmes aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus impérieuse; il n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme désolé ou d'une pitié puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait près de lui.

—Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien! écoute...

Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.

—Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon côté, avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...

—Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce que tu vas dire!

Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.

Maurice reprit:

—Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai bientôt à m'acquitter. Si ton mari meurt...

—Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.

—S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.

Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de baisers. Elle balbutia:

—Ta femme! Ta femme!

Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-même. Toute sa souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.

—Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris un peu de calme; mais je te remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?

—Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le bonheur de nos deux vies, vois-tu!

Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on leur remit une dépêche blanche, pour Mme Artoy.

Julie devint pâle.

—C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.

Elle tendit la dépêche à Maurice.

Il l'ouvrit et lut:

«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris. Rien d'inquiétant encore. Mais revenez. Esquier.»

Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage l'effet de la dépêche.

Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.

-Ma chérie! murmura-t-il... ma femme!

Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu'à Francfort. Il était convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa maîtresse le rappelât.

Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré tout, gardait une incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs malles, la petite bonne Kœthe vint les saluer du seuil de la villa, Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transperça le cœur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son âme:

—Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite Kœthe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis morte... N'est-ce pas?