IV
Quand Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti, en voyant le train s'éloigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait été triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les saines larmes, une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation de Faust; plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial que donne au voyageur d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on est las... La représentation finit vers dix heures; il flâna quelque temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures sonnaient: «Julie est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!» Il lui écrivit tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au valet de chambre, lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis à Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi. Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? «C'est de n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le sacrifice tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son cœur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-même était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus de sincérité, il se fût avoué qu'il ne croyait plus au mariage de Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de durer encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé par les faits. «Si Claire avait vraiment voulu épouser Rieu, le mariage serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction avec la destinée l'apaisait: il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la même maison. «Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix obscure, un écho de l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même révoltée, une femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»
Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade à qui l'on devait faire une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient d'annoncer que l'opération, provisoirement différée, ne se fera peut-être jamais. Ces vacances de cœur ne furent pas sans charmes, mais elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et—qui sait?—le temps eût amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à Leipzig, à Berlin, jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant les péripéties du drame intime qui se jouait à Paris... Il sut que la fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son mariage... Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine, lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité de ce sacrifice: épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures catastrophes qui se préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!
Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé, comme on défend le sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage, s'efforçant à visiter les villes qu'il traversait avec une curiosité de touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à Hambourg. Là, dans le port, de grands navires balançaient leurs hanches rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux quais s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé sentit l'aiguillon de l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à deux jours de Paris où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus. S'en aller comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant résolument silence à la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait, prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles; le grand navire, tiré par son remorqueur, s'éloignait pesamment, virait, gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce courage,» pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de plus la vanité de ses rêves, l'infirmité de sa volonté.
Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme, très jeune, très singulière, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la voyageuse répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien, monsieur». Elle était seule: ils lièrent connaissance, s'en allèrent prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Kœnigstrasse. Maurice l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la permission de la voir le lendemain. Ce soir-là, il regagna sa chambre plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se réjouissait de pouvoir trahir légèrement celles qui l'aimaient.
Oh! mystérieux et troubles, nos cœurs humains, mêmes les plus sincères!
Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait raconté une histoire, qui peut-être était vraie: qu'elle était divorcée, qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues galanteries auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre, sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg. Maurice indécis, lui disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras: «Prenez un appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»
«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la fièvre légère où le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson était fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et sans doute par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la fontaine de baisers rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il, la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le libertinage... c'est un remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot brutal de Daumier lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»
Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer, renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à l'heure...» Et quand ce tout à l'heure était venu: «Qu'importent nos rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de cœur? Une femme en vaut une autre, après tout...»
Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à face avec cette maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas donné des années de leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie! Aux joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il ne se prostitue plus volontiers à des rencontres. L'homme qui a considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans dégoût en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le désir comblé, un bouillonnement de rancune s'élevait en Maurice contre sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre, anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait. Elle s'en aperçut bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme inquiétant de ce beau Français, en qui elle devinait une tristesse grave et secrète, elle se taisait.
Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit toutes les journées; il n'y eut plus de répit que dans les irritations de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait haïe. Une invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie, l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine, il trouva l'appartement vide. Elle était partie, emportant les objets qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur une table; il l'ouvrit et lut:
«Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...
«Mary.»
Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne savait plus s'il était triste ou content de ce départ.
«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi même un bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des maîtresses est faite dans mon cœur, faite pour la vie...»
Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le décor extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des ponts-levis... Il suivit, à pas lents, le chemin qui borde extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce féerique appareil de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu l'attente de la possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus de ce sol où je marche, la sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons, nous autres, moindres qu'ils ne furent...»
La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement, presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à l'hôtel et se coucha.
Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il appela au secours de son insomnie les rêves dangereux et délicieux qui avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de sonner: elle est couchée; elle va dormir!» Il fouetta son désir; il l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans un éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau odorante. Il murmura tout haut: «Les dents de Claire... les lèvres de Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler. «Je te veux! je te veux!» murmurait-il...
Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait; la présence d'une maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette défaite, il la sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait à Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet abandon, tout son être tressaillit: il connut le lâche contentement de l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.
Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'épouser, si elle devient veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui paraissait monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la destinée devait le séparer de Claire, le rejeter définitivement à sa maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin d'elle, rien ne m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper moi-même?...» Le ravage de son propre cœur, maintenant qu'il osait le regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait cru ne point la désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus comment il avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le rafraîchissement de sa présence.
Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait; il les désira de tout son esprit obsédé, de tout son cœur meurtri, saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer résolument en face de sa destinée? Absent ou présent, celles qui souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour cet acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la fouler!
Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par étape, vers cette frontière qu'il ne franchira pas,—il le sait,—et elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est plus qu'une chose ballotée par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue... Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus d'autre. Il a joué avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit, ou se laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son cœur s'est capturé sans qu'il y prît garde. La jeune fille, la femme, leurrées, ont aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si serré qu'il ne peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de la femme, comme à ces incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse vient à force de génuflexions et d'eau bénite.
Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il traverse sans les voir, des musées où il promène son indifférence. Le voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette Allemagne? Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie: elle est à l'heure où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin tour à tour possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler, l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au colombier,—il est si faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...
Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir, l'image en devait rester ineffacée dans sa mémoire; nuit mémorable où, par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il avait débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit était à la fois sombre et étoilée, encore tiède, malgré l'âge de la saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus décorant un parc semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs, s'arrêtait devant une des villas, élégante et ombragée. C'était un hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de boarding anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inondée de lumière par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les simples phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»
L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il attendit d'être dans son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était pas inconnue... Il courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et il eut un froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la nécessité de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils l'empêchait de voir, il dut s'étendre un instant sur son lit avant de retrouver la force de lire.
La lettre disait:
«Mon cher Maurice,
«Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que vous séjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux, tout simplement. De quoi? Nous disons de neurasthénie, parce que nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons: d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que vous pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et l'attente qui la tuent.
«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis en règle avec mon devoir.
«Adieu.
«Dr Daumier.»
«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le cœur de Maurice. Toute autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus, je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et il écrivit:
«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous aime. Aussi complètement qu'un cœur d'homme peut être possédé par une femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni. Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour avoir passé outre les devoirs de cœur, de ne plus savoir aujourd'hui où est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu, mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent... Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de la mer? Vous souvenez-vous de la villa des Œillets? Vous rappelez-vous le Lebewohl de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu. Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et vraiment j'en meurs. Adieu!»
Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot adressé à Daumier:
«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me répondre, de me donner un conseil suprême.»
V
Ce matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était perplexe, sinon sur le devoir à accomplir, au moins sur la façon dont il allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si les choses demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde souffrira ici. Il n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir est clair. Tant pis s'il est pénible; il faut agir.»
Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de le décider à agir, à jouer auprès de Julie, comme auprès de Rieu, ce rôle de providence auquel nos mœurs disposent volontiers le médecin moderne. Mais on ne bride pas un cœur, même aguerri au devoir, avec des théories... Tout en donnant ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme Surgère.
«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait analogue, dans le domaine moral, à une amputation. Or, je ferais une amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et voilà que j'ai peur de faire l'autre, si nécessaire!»
Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni par les angoisses, et dont les yeux éteignaient presque leur douce flamme bleue.
—Eh bien? fit-elle.
Daumier haussa les épaules:
—La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce qui est surprenant, c'est la marche irrégulière de cette marée d'insensibilité. Quel merveilleux mal!
Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie à la dérobée: il aurait voulu être doux, presque caressant avec elle, comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:
—Descendons-nous voir notre petite malade?
—Je veux bien.
Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, étaient la torture quotidienne de Julie. Chaque mot du médecin, chaque réponse de Claire, tombaient sur son misérable cœur comme des gouttes brûlantes de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprès de la malade ne lui échappât: il lui semblait que si quelque chose devait être comploté contre son amour, le complot se formerait là.
Ils trouvèrent Esquier auprès du lit. Claire, immobile et sommeillante, avait une effrayante beauté. Sa peau semblait dépourvue d'épaisseur, élimée jusqu'à la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre entouraient cette pâleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les mains amincies, des mains de sainte sur un tableau byzantin, frémissaient de temps en temps, et aussi les paupières, les épaules frileuses, au léger bruit des pas sur le tapis.
Esquier, sa grande taille effondrée dans un fauteuil bas, les coudes sur les genoux et le menton dans les paumes, la contemplait. Depuis que la maladie de Claire s'était subitement aggravée, qu'elle ne quittait plus le lit, que ses nuits traversées de délire faisaient redouter la méningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette chambre et de ce lit.
Il leva à peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le médecin s'avança, examina quelque temps la malade endormie, dont le sommeil devenait nerveux et agité. Il approcha son oreille de la bouche demi-ouverte.
—Eh bien? demanda anxieusement Esquier.
Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.
Claire ouvrait les yeux à ce moment, et à se voir ainsi entourée, un léger flux de sang inonda ses joues, comme si tous ces yeux, fixés sur elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.
—Comment allez-vous, ma chère enfant? demanda le médecin.
Elle murmura quelques paroles où l'on ne distingua que ce mot:
—...Faible!...
Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge pâle, si amincie qu'elle semblait redevenue une gorge d'enfant. Et la délicatesse de ce cou d'apparence si frêle ravivait une comparaison banale: une fleur penchée sur sa tige trop délicate pour la porter.
Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage épouvanté d'Esquier, puis au visage impassible du médecin. Elle les sentait tous hostiles, coalisés contre elle. Elle n'essayait même plus de se persuader que ce mal n'était pas son œuvre: elle le savait; elle en avait le cœur déchiré. Mais elle se réfugiait, comme en une suprême citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.
Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.
—Tout va très bien, dit-il de cette voix détimbrée qui ne laissait rien transparaître de sa vraie pensée, qui ne pouvait ni rassurer ni alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien surveiller le sommeil. À demain, ma chère enfant, ajouta-t-il en pressant le bout des doigts de la jeune fille... À demain, ou peut-être à ce soir, car j'ai un malade rue Ampère, près d'ici; j'y passerai vers cinq heures.
Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le palier, mendiant une parole réconfortante. Sans fermer tout à fait la porte, afin que Claire entendît, Daumier déclara:
—... Tout à fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se maintient, il n'y paraîtra plus.
—Alors, cela va! insista le père.
—Oui, cela va. Retournez près d'elle. Il ne faut pas la laisser...
Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:
—Avez-vous un instant à me donner, chère madame?
Ces mots si simples la troublèrent. Un pressentiment lui révéla une menace.
Daumier reprit:
—Vous ne pouvez pas venir?
—Si, balbutia-t-elle, descendons.
Elle le précéda jusqu'au salon mousse, si bouleversée qu'elle dut s'asseoir aussitôt. Elle trouva la force de dire:
—Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrêta devant elle.
—C'est la vérité que vous voulez?
—Oui... certainement!
—Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient interrompre cet épuisement régulier, elle est condamnée... La congestion cérébrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.
—La mort!...
—Oui!
—Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible, à l'âge de Claire! Voyons, docteur, on ne meurt pas sans raison, à vingt ans; on ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la transporter dans le Midi, à Hyères, ou en Algérie.
—Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en ce moment, tient au plus léger incident. Vous devriez pourtant bien me comprendre...
Il vint s'asseoir près d'elle, tout près, et les yeux dans les yeux:
—Vous devriez me comprendre, vous surtout. Êtes-vous donc vous-même dans un état de santé normal? Est-ce que l'inquiétude ne vous mine pas le corps? Seulement vous êtes robuste, exceptionnellement... et puis vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamnée à ne posséder jamais ce qu'elle désire.
Julie baissait la tête.
—Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vérité, mais vous refusez de la voir, parce que vous avez peur de ce que vous dira votre conscience. Sans l'avoir voulu, ni même mérité, je vous l'accorde, il arrive que la vie d'un être innocent est entre vos mains. Si Claire n'épouse pas Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir de l'épouser un jour, elle mourra. Le problème est simple.
Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amenée pas à pas au bord d'un précipice; il s'agissait de fermer les yeux, de se laisser conduire, précipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, échapper aux mains qui l'entraînaient et s'enfuir loin du tentateur... Des pensées sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excéder le temps, se pressaient dans sa tête... Elle envisagea successivement tous les projets extrêmes qui pouvaient la soustraire à cette affreuse nécessité de prononcer l'une de ces sentences: «Je veux que Claire meure,» ou bien: «Je renonce à Maurice.» Elle pensa à fuir, sans tarder, à courir à une gare, à rejoindre l'aimé. Ah! elle le savait bien! si on la torturait ainsi, c'est qu'elle était seule; si elle se sentait impuissante, à bout de force, c'est que Maurice n'était pas là pour la soutenir. Qu'il fût là, seulement, et elle se réfugierait dans ses bras, où elle ne craindrait plus rien, pas même son propre cœur, pas même sa propre pitié!
—Vous ne me répondez pas, dit doucement Daumier.
Elle répliqua, les yeux à terre, en un dernier effort de résistance:
—Que voulez-vous que je réponde?... Je ne comprends pas.
—Oh! je vous en prie, répliqua le médecin, et le timbre de sa voix s'altérait, devenait dur, ne jouons pas avec des mots. Le temps nous presse, je vous assure... Soyons sincères en face l'un de l'autre. Il s'agit de savoir si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre objection: «Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a confiées; je n'en ai pas le droit...» Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis médecin: on me charge de la vie de cette enfant, je dois essayer tous les moyens de la sauver.
—En me perdant, moi, murmura Julie amèrement. Si vous parlez comme médecin, ma vie ne devrait-elle pas vous être aussi précieuse qu'une autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je mourrai, moi aussi, si je le perds!
—Ah! s'écria Daumier en lui saisissant les mains, voilà donc des larmes, enfin! de franches larmes! Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui, je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crève le cœur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour de vous, si vous ne consentez pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout: d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frappés. Esquier, qui vous aime, souffrira... Et—répondez-moi loyalement—celui que vous aimez, êtes-vous bien sûre qu'il ne souffrira pas?
Bien qu'il eût, intentionnellement, adouci le ton de ces dernières paroles, Julie recula brusquement ses mains, et ses larmes cessèrent de couler.
—Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice souffrirait de rester à moi? Oh! j'ai bien entendu! c'est ce que vous voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi, vous comprenez... Il n'y a pas une de ses pensées que je ne devine... Nous avons passé près de trois semaines ensemble, en Allemagne. Certes, à Paris, il avait été troublé par Claire, je le sais. Claire était son amie d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants. Claire n'a pas cessé de l'aimer, elle. Mais Maurice ne l'a-t-il pas oubliée pour moi? Est-ce qu'elle n'était pas là, il y a trois ans? Qui l'empêchait de l'épouser, alors? Il n'y a même pas songé. La demande de Rieu, il y a deux mois, l'a bouleversé, c'est vrai. Mais, dès qu'il a été seul en Allemagne, qui a-t-il appelé, dites? Moi, encore. Et savez-vous ce qu'ont été nos jours de retraite, à Cronberg? Savez-vous ce qu'il m'a juré, spontanément, au moment où j'ai quitté l'Allemagne? Il m'a promis, presque malgré moi, d'être mon mari si je devenais veuve.
—Je le savais, dit Daumier.
—Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement, c'est de la folie de vouloir faire le bonheur d'un homme contre son choix!
Daumier écoutait Mme Surgère et ne la reconnaissait plus. Quoi! c'était Julie? C'était la douce silencieuse qu'il avait vue si souvent rougissante, intimidée de l'abord d'un indifférent! «Comme la défense instinctive de son amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez toutes les femmes!... C'est plus impérieux encore que l'instinct maternel.»
Il regarda Julie en face, et lui dit:
—Vous êtes sûre des sentiments de Maurice?...
—Sûre?... Mais oui, voyons... C'est lui-même qui...
—Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indifférence. Alors...
Il se tut.
Mais Julie se cramponnait à son bras:
—Pourquoi me dites-vous ça? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur moi?... Dites, je veux savoir!...
—Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant avant son départ pour l'Allemagne... Nous n'avons pas parlé de cela.
—Alors c'est depuis... Il vous a écrit. Mais parlez, parlez! Vous voyez bien que vous me martyrisez!
Elle s'assit à demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses doigts son mouchoir, dont elle déchiquetait inconsciemment la batiste avec ses ongles.
Daumier, tracassé de pitié, hésitait encore. Où était son devoir? Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier pour sauver l'autre, pauvres âmes tendres et sincères également! Laquelle avait droit à l'amour et à la vie aux dépens de l'autre?
Julie dit, la voix entrecoupée:
—Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une lettre, Maurice vous a écrit. Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un geste de Daumier. Il a écrit cela! Il a écrit qu'il ne m'aimait plus... Oh! mon Dieu, mon Dieu!
Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant, vit que les larmes ne coulaient plus.
—Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, répéta-t-elle en tendant les mains. Vous voyez bien que je suis calme... Je n'ai pas d'émotion... Il faut que je sache la vérité, vous comprenez bien. Donnez-la-moi.
«Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de même que je sois près d'elle quand elle va lire cela.»
—Tenez, fit-il, tendant la lettre adressée à Claire: la voici.
Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fenêtre pour mieux voir, et se mit à lire. Daumier guettait l'inévitable défaillance.
«Pauvre femme! répéta-t-il. Pauvre âme!»
Julie lisait; elle avait achevé la première page, maintenant elle en était aux pages du milieu, et cette lecture semblait s'éterniser. Enfin, elle ne bougea plus, les yeux rivés aux dernières lignes.
Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de près. Elle avait les pupilles immobiles, extraordinairement dilatées.
—Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.
Il prit le papier; les doigts de Julie essayèrent un instant de le retenir, puis le lâchèrent. Il tâta les mains, les poignets, qu'il trouva frigides et comme ankylosés. Il l'assit doucement, il lui appuya le buste contre le dossier d'un fauteuil. Elle se laissa faire.
—Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse et réconfortante; voyons, ma pauvre amie, un peu de courage! Tout bonheur finit; il n'y a qu'à se résigner et à accepter la vie comme elle est... Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vôtre? Prenez l'initiative de la rupture, ce sera moins humiliant et vous souffrirez moins.
Julie ne répondait pas. Elle ne regardait même pas le médecin. Seulement ses lèvres remuaient et une larme unique coulait, très lentement, le long de sa joue. Subitement elle eut un éclat de rire sec et crispa ses mains sur sa poitrine.
«Diable!» murmura Daumier.
Il dégrafa le haut du col, puis les premières agrafes du corset... La gorge adorable, juvénilement délicate et ferme, lui apparut. Et le médecin pensa: «Comme elle est jeune encore! Les années n'ont pas détruit cet admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?»
Une expression de souffrance répandue sur ses traits, Julie s'agitait dans le fauteuil, respirait avec effort. Des syllabes confuses tombaient de ses lèvres, sans lien apparent... «Ma chambre... ma chambre de là-bas... Maurice... mon aimé!»
Daumier acheva d'ôter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps, elle était secouée par un accès de rire, et tout de suite elle disait: «Oh! que j'ai mal... mon aimé!...» Quelques mots lui vinrent, que le docteur ne comprit pas, des mots de patois corse enseignés par Tonia, dans sa toute petite enfance, oubliés depuis longtemps, et qui maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa conscience et de sa mémoire.
Daumier tâchait de lui faire sentir un flacon d'éther. Mais elle se détournait, pinçait les narines... Et le rire, l'affreux rire la secouait... Elle murmura: «Maman!...» Pauvre blessée à qui l'enfantine clameur revenait aux lèvres!
La crise menaçait de s'éterniser. Le médecin prit le parti de la brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:
—C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous êtes seule, toute seule...
Julie regarda Daumier. Elle répéta: «Seule!... toute seule!...» Et subitement le flot de chagrin accumulé que la surprise, le saisissement, avaient endigué un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva ses digues; des larmes abondantes jaillirent des yeux, noyèrent le visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut bientôt immobile, comme morte.
«Allons, pensa Daumier, l'opération est faite, et elle a réussi.»
Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.
—Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs. Rien à redouter, du reste. Aidez-moi seulement à la porter dans son appartement. Mary la déshabillera et la couchera.
Quand il eut laissé Julie, toujours évanouie, aux soins de la femme de chambre, le médecin redescendit auprès de Claire.
Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son père, accoudé au lit, la regardait dormir. Daumier lui posa la main sur l'épaule; il se retourna en sursaut.
—Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti depuis longtemps.
—Esquier, répliqua le médecin, j'ai une bonne nouvelle...
—Pour Claire? dit tout de suite Esquier.
—Pour Claire...
—Vous la guérirez?
—Je la guérirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.
—Comment? fit le banquier. Puis comprenant à demi: Vous avez parlé à Julie?
—Oui...
—Et elle vous a écouté?
—Il le fallait... Ah! le choc a été rude. Elle souffre bien. Allez la voir.
—Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tuée!
—Non... Nous sauverons Mme Surgère, j'en réponds. Que voulez-vous, mon ami? La crise était nécessaire. Je l'ai provoquée pour qu'elle se produisît dans des conditions dont je fusse maître. Allez la voir. Elle vous aime. Dès qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous trouve près d'elle. Quant à moi, je repasserai vers cinq heures.
Le médecin avait vu juste. Julie ne reprit guère connaissance de toute la journée; seulement vers le soir, sa fièvre disparut, elle tomba dans un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la nuit, comme il l'avait promis, déclara qu'il n'apercevait plus aucun danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se coucher, brisé de fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit demander des nouvelles de Mme Surgère, Mary lui annonça que «Madame était sortie de très grand matin; qu'elle paraissait bien portante et calme.»
Un instant, le soupçon d'un acte de désespoir effleura le banquier. Mais il se rassura vite. Non, Julie était trop croyante pour forcer la mort. «Alors, que veut dire ce départ? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle conçu le projet de rejoindre Maurice?»
—Mme Surgère n'a rien emporté, pas de malle, pas de valise?
—Non, monsieur!
—Elle n'a pas dit où elle allait?
—Non...
—Ni fait atteler?
—Non... Madame est sortie à pied... Mais, par la fenêtre, je l'ai suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait le boulevard et qu'elle allait prendre un fiacre fermé, à la station, en face...
Effectivement, Julie s'était éveillée de bonne heure, aux premières clartés du jour, et tout de suite l'affreuse réalité l'avait étreinte. «C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai? Est-ce que je ne t'aurai plus jamais... jamais?...» Non! jamais plus cette chère tête brune ne se réfugierait contre son sein; elle n'entendrait plus les appellations familières qu'elle aimait: «Ma Julie!... ma Yù!...» Tout était bien fini, cette fois, bien irréparable. Elle-même le voulait: elle l'avait voulu dès que les cruelles lignes écrites par l'absent étaient entrées dans ses yeux; et, à travers le délire, à travers le sommeil prostré des heures dernières, elle découvrit que cette volonté s'était mystérieusement fortifiée. Elle pensa: «S'il était là, s'il me disait:—Ma Yù, je t'aime comme avant; je veux être à toi comme avant...—eh bien! c'est moi qui ne voudrais pas, qui dirais:—Non! Non!»
Et malgré qu'elle les chassât comme un cauchemar, les mots de la lettre lui revenaient: «Vous avez pris possession de moi; pendant l'absence, vous êtes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir... Jamais je n'épouserai cette pauvre femme...» Ce n'était pas l'orgueil féminin blessé qui saignait: c'était encore sa tendresse, cette tendresse qui n'avait jamais failli ni diminué... «M'a-t-il aimée? M'a-t-il seulement aimée jamais? N'ai-je été pour lui qu'un passe-temps, qu'un pis-aller?» Mais les souvenirs se réveillaient et protestaient. Quand il la poursuivait de ses désirs, quand il oubliait Claire à ce point que la jeune fille révoltée rentrait au couvent, il l'aimait vraiment, voyons! à ces moments-là! Et les trois années de communion, ce n'était pas un mensonge, cela! Elle vit la vérité très nette: «Oui, il m'a aimée, bien aimée... Il m'a aimée sans arrière-pensée, jusqu'au moment où Claire est revenue ici.»
Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il était, sans appeler Mary pour l'aider. Dans les ténèbres de son désespoir, une aube de lumière se levait, oh! triste lumière, comme ces pâles aubes septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues nuits de Norvège... Sa conscience avait travaillé dans le mystère, pendant qu'elle gisait sous la fièvre. Sa conscience lui avait dit: «Quelque chose est mort. Voici la fin d'une ère...» Ainsi les rafales d'automne, emportant les dernières feuilles, disent: «Voici la fin des gaies journées. Voici l'hiver...» Oui, c'était l'hiver, cette fois; elle le sentait, et chaque fois que cette sensation la traversait, elle frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose était mort... Elle s'habilla comme en un deuil pour les démarches suprêmes qui suivent une mort.
«La chapelle de la rue de Turin... L'abbé Huguet!» La chapelle s'évoqua devant son rêve, et aussi la silhouette noire du prêtre. De nouveau, l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta à genoux, par terre, disant: «Mon Dieu! ayez pitié, ayez pitié!» Elle ne savait plus balbutier que ces cris; qu'eût-elle pu demander au dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur était inguérissable; elle n'en voulait pas être guérie.
Elle répétait: «Mon Dieu... mon Dieu...» comme les enfants, quand ils souffrent, crient à leur mère, rien que pour répéter ce nom de refuge, même quand ils savent bien que leur mère ne peut les calmer!...
Elle se releva, à demi consciente. Elle acheva de se vêtir: elle allait sortir quand la femme de chambre qui couchait dans la pièce voisine, réveillée au bruit, accourut:
—Madame sort? Madame n'est pas malade?
—Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course à faire:
L'Anglaise n'osa pas demander: «Où va Madame?» Elle dit seulement:
—Madame rentrera?
—Pour le déjeuner, sûrement, Mary.
Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle courut presque jusqu'à la station de fiacres.
—Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.
Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta devant la chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de cierges brûlaient au fond du chœur. L'appréhension des aveux et aussi une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle s'y sentit plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.
Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était une consolation, ce droit reconquis à entrer là, à y prier. Elle n'y venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore délicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et des années, et voici que son péché même l'abandonnait. Jamais elle ne le commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté désespérée.
«Mon Dieu... ayez pitié!»
Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le reconnaissait; il réveillait au fond d'elle-même les vieux échos. C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges et préparer l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé! Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au cœur, à présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de celui-ci, l'histoire brève et infinie de son amour, tout entière avait tenu!
Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent continuant à leurs premiers pas le chuchotement de la conversation commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait devant le milieu du chœur, et, subitement recueillies, elles garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent placées bientôt, et, sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos amincis de fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. «J'ai été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du chœur... Puis voici ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire, quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille cette grande brune.» Il lui sembla que ces divisions méthodiques de la chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps était mort, puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des marches du chœur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles, reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer leur amour mort, leur vie brisée? Oh! triste amour! triste vie!
Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le pénétrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de Dieu est le seul refuge; ils déploraient de grands péchés, ils témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les plus petites les balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient déjà l'amour, celles dont le cœur, peut-être, avait déjà battu pour des jeunes hommes,—comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de rejeter, brisée, tout au seuil du temple, pénitente et pleurante.
Puis ce fut la fin de la messe, le prêtre expédiant les dernières oraisons et s'en allant, précédé de son enfant de chœur, la chapelle vidée comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse éteignit les cierges, fit le ménage du culte... Bientôt Mme Surgère fut seule dans la chapelle. Un soleil pâle y entrait à pleines verrières, pourtant il y faisait froid.
«Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse. Il le faut.»
Elle se leva, gagna la sacristie. La sœur l'arrêta:
—Madame désire?...
Elle ne la reconnaissait pas. «Ai-je donc vieilli?» se dit Julie. Elle demanda:
—Monsieur l'aumônier est-il chez lui?
—Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il reçoit.
Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux inconnues: des souvenirs vagues la faisaient hésiter, lui remémoraient les traits de la visiteuse.
—Oh! sœur Zyte, répliqua Mme Surgère, l'abbé Huguet me recevra, n'ayez pas d'inquiétude.
—Bon, madame, fit la sœur avec un demi-sourire. Si madame connaît monsieur l'aumônier... Je crois que monsieur l'aumônier est dans le cloître, en ce moment.
Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le cloître.
En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé Huguet lisait son bréviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.
Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:
—Ah! chère madame!
Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui, par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiarisé avec les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore meurtris et humides le cœur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute confuse, impuissante à parler là, en plein air, sous le regard oblique de la converse.
—Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher vite... Moi, c'est un exercice hygiénique, chaque matin, en lisant mon bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous voulez, nous allons monter dans mon bureau?
De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du fond. À ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire, c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait... Elle franchissait la frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au prêtre. Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent: rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa présence sur ce cœur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en haut de l'escalier; la porte de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se refermait; elle était assise sur le grand fauteuil voisin du bureau, comme trois années auparavant.
—Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?
Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs relations avaient été suspendues. Elles n'étonnaient pas l'abbé, ces absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et pantelantes, aux pieds du Consolateur.
—Mon mari va bien, répliqua distraitement Mme Surgère.
Et aussitôt, songeant à ce moribond qu'elle avait laissé avenue de Wagram:
—C'est-à-dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est pas guérissable, vous savez...
—Et notre chère Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce pas?
—Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne sommes pas inquiets.
Il y eut un silence. Julie, évitant le regard de l'aumônier, considérait obstinément la pendule; un petit balancier de métal oscillait dans une échancrure du cadran. L'abbé, la voix plus basse, demanda:
—Et vous, mon enfant, comment allez-vous?
Elle ne répondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu'à ses yeux, qui s'emplirent de larmes. Elle les essuyait à mesure, mais il en montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inépuisable.
Le prêtre se rapprocha d'elle:
—Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois. Prenez confiance. Si vous revenez loyalement à Dieu, soyez sûre que vous lui devrez la consolation et la paix.
Et il répéta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement, à son autre visite.
—Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?
Cette fois, elle répondit:
—Oui... mon père.
L'abbé se leva, alla vers l'alcôve. Il en ouvrit les rideaux. À côté de l'étroit lit de fer, le confessionnal apparut: un siège et un prie-Dieu, séparés par une planche d'acajou grillagée.
Tous deux s'installèrent. Il dit:
—Je vous écoute.
Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise naturellement à leur usage, quoique tant de jours eussent passé sans qu'elle les prononçât.
—Eh bien, ma fille, reprit l'abbé, comme elle se taisait, hésitante, ne sachant plus par où commencer ses aveux... voilà bien longtemps que je ne vous ai pas vue ici... Avez-vous néanmoins fréquenté les sacrements?
—Non, mon père.
—Ah!... Vous en avez été éloignée par un scrupule de conscience, sans doute?... Vous ne trouviez pas que... l'état de votre cœur... les habitudes de votre vie... comportassent une fréquentation assidue?... oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernière visite que vous m'avez faite. Vous étiez inquiète, à ce moment-là, mais pleine de bonne volonté.
—Oh! oui, murmura Julie.
—Et cependant, vous avez failli? continua le prêtre, qui ne questionnait plus, qui se bornait à solliciter l'aveu tacite par de courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique mariée, cédé à un amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune que vous?...
Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prêtre, sous sa face criminelle, et elle s'étonnait d'avoir vécu tranquille, heureuse,—oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,—en compagnie du péché... Dans l'appareil religieux qui l'environnait, à côté de ce prêtre, elle commençait seulement d'en souffrir religieusement; elle en voulait être lavée, pour jamais délivrée.
L'abbé demanda:
—Vous avez cédé à ce jeune homme, peu de temps après votre visite ici?
—Oui, mon père. Moins de trois mois après.
—Et vous lui avez appartenu... dans la maison même de votre mari?
—La première fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et c'est là que nous nous sommes vus.
—Et là, toutes les fois qu'il a exigé de vous le péché... vous avez consenti?...
—Oh! mon père! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous vous représentiez exactement comme je l'aimais. Je pensais à lui constamment; tout m'ennuyait quand il n'était pas près de moi, et dès qu'il y était, je n'avais aucun besoin de distraction pour être heureuse. Bien sûr, je n'aurais jamais rien su lui refuser. Mais il me semble bien que c'était surtout de le voir heureux que j'étais heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais pour lui: et j'avais tant de joie à penser que c'était par moi qu'il était heureux!
—Ma pauvre enfant! reprit l'abbé, sentant qu'elle échappait au remords, envahie par l'attendrissement des souvenirs... vous avez été très coupable...
Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de Julie.
—Et c'est un réveil spontané de chasteté qui vous a décidée à revenir me trouver, à demander asile à Dieu contre ce crime?... Ou bien, est-ce que ce sont les événements?...
—Mon père, ce sont les événements. Il ne m'aime plus.
Alors, ce mot lâché, toutes les écluses de son chagrin cédèrent ensemble... Elle sanglota, dévêtue de la pudeur même de sa douleur, disant seulement, parmi ses larmes: «Il ne m'aime plus! Il ne m'aime plus!...»
—Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abbé... Et venez vous asseoir ici... Vous êtres trop bouleversée pour rester à genoux.
Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prêt pour les évanouissements, le livra aux mains de Julie. Elle le respira longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-même, sans qu'il fût besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute, le temps de possession sans partage, puis le retour de Claire, les secousses qui avaient précédé l'arrachement définitif, le voyage d'Allemagne, la catastrophe...
L'abbé Huguet l'avait écoutée sans l'interrompre. Quand elle eut fini:
—Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout à fait renoncé à votre péché?
—Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...
—Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à l'autre, elle a disparu de votre cœur?
—Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon Dieu m'épargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonnée. Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice. C'est quelque chose de très fort, mais de blessé, comment dire? de triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher en l'aimant comme cela.
L'abbé réfléchit quelque temps.
—Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous éprouve... Écoutez-moi.
De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs de ses pénitentes, il ajouta:
—Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds de votre confesseur. Dieu vous a frappée dans votre péché même, il faut l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain: vous pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous comme une lèpre, jusqu'à la mort, jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous n'étiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» De ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas? Eh bien, ôtez de l'amour ce vague élément coupable, il reste une grande vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les paroles de contrition; je vais vous absoudre. À genoux, mon enfant; le front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à la santé morale, et vous pleurez?
Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le prêtre eut dit à Julie les mots rituels du congé: «Allez en paix!» tous deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer sans ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la main.
—Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin de cette maison.
—Adieu, mon père.
De nouveau Julie était dans la chapelle, maintenant tout à fait vide. Elle s'était agenouillée près du chœur, dans les bancs des toutes petites; machinalement elle s'était mise à la place qu'elle avait occupée là, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la confession sincère, si incompréhensible aux âmes
non religieuses, s'accomplissait vraiment: son âme aussi était redevenue pareille aux âmes innocentes des enfants agenouillées là tout à l'heure. L'abbé Huguet avait dit vrai: elle n'était pas faite pour les matérialités de l'amour. Si son cœur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux meurtris jaillissaient des larmes, inépuisablement, à la pensée que l'ami chéri n'était plus à elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa chair libérée s'apaisait, se guérissait, comme de la cuisson d'une ancienne brûlure.
Elle restait agenouillée... Elle avait l'obscure confiance que des voix divines lui dicteraient là ce qu'elle avait à faire; car elle voulait encore, son sacrifice résolu comme il l'était, l'accomplir utilement et modestement. Elle y réfléchit longtemps; ce fut la cloche bien connue, annonçant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait n'inquiéter personne, éviter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait qu'il n'y eût de catastrophe, d'écroulement, de blessure, que dans son propre cœur.
Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrière les barreaux de sa logette, comme de coutume.
—Ah! Yù! fit-elle... Comme tu nous as tourmentés ce matin, ma Yù! Je t'assure que je me suis fait du mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!
—Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que je sorte le matin pour revenir à midi. Fais servir le déjeuner dans un quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arrivé?
—Oui, ma belle, il est chez M. Surgère à causer avec M. Jean.
—Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas, hein!
—C'est dit... Pas un mot!
Quelques instants après, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on lui ferait, entrait chez Mme Surgère. Il la trouva, ce qu'il n'aurait pas attendu, parfaitement calme. L'eau fraîche avait, sur ses yeux, effacé les traces des larmes. Elle s'était soigneusement recoiffée. Rien ne trahissait, sinon la pâleur de ses joues, les émotions de la veille et de la matinée.
Elle tendit la main au médecin:
—Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?
—Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fièvre. J'ai le meilleur espoir.
—Et Antoine?
—Toujours de même.
—Vous déjeunez avec nous?
—Si vous voulez de moi.
—Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que vous m'avez montrée hier... la lettre de Maurice à Claire? insista-t-elle, voyant Daumier hésitant. N'ayez pas peur, je suis calme... L'avez-vous remise à Claire, cette lettre?
—Non, je l'ai gardée. Je n'ai pas cru devoir...
—Eh bien, écoutez. Avez-vous confiance en moi?
—Quelle question, chère madame!
—Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop grave, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en ma parole comme en la parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-même écrire à Maurice pour le rappeler, me croirez-vous?
—Je vous crois absolument.
—Alors cette lettre... que vous m'avez montrée hier, je vous la demande. Vous m'épargnerez l'humiliation qu'elle soit lue par Claire... et, à moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-même, si jamais j'avais la tentation d'une défaillance. Pourquoi hésitez-vous? Maurice vous a donné le droit d'en disposer à votre idée, et, certes, l'usage que vous en avez fait hier est plus étrange...
Daumier réfléchit quelque temps.
—Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle a fait son œuvre, est à vous.
Il la lui donna. Julie l'enferma aussitôt dans un tiroir de son secrétaire.
—Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le regret de mon sacrifice. Alors je la relirai pour me convaincre que je fis bien. Je vous le jure.
Ils se regardèrent au fond des yeux.
—Vous êtes admirable, dit le médecin.
—Admirable, mon Dieu! répliqua-t-elle avec un sourire très triste. Je ne me trouve guère admirable, moi. Enfin, le plus rude de la besogne est fait. Il nous reste à rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-là, si vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour et le mariage aient lieu sans bruit, tout simplement. J'étais l'obstacle; je m'efface.
Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son émotion. Mme Surgère mit un doigt sur sa bouche:
—Pas une parole jusque-là! C'est promis? Et maintenant, descendons.