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L'automne d'une femme

Chapter 5: IV
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About This Book

A middle-aged woman in fashionable Paris revisits faith and desire as she confronts changing beauty and longing; the narrative follows her inward reflections, social encounters, and the tensions between public appearance, private need, and morality. Through detailed scenes and close psychological observation, the work examines aging, feminine sensuality, social expectations, and the contrast between religious observance and worldly impulses. Organized in three parts, it combines intimate portraiture with social commentary, tracing how memory, regret, and the pursuit of affection reshape a woman’s sense of self.

—Une morale, certes, répliqua Daumier, la société en a besoin. Mais c'est une utopie de vouloir la fonder sur la religion, dont la société ne veut plus...

—Sur quoi la fonderez-vous, alors?

—Mais sur les bases mêmes où j'ai fondé ma morale personnelle; sur l'accord entre mon intérêt et l'intérêt de l'espèce à laquelle j'appartiens. Nos deux morales, la vôtre, Rieu, catholique pratiquant, la mienne, positiviste et incrédule, ont-elles des effets si différents? Nous sommes, l'un et l'autre, pour l'honnêteté contre le vol, pour la sincérité contre la tromperie, pour le mariage contre le libertinage... Seulement, vous pensez les choses au nom de préceptes révélés; moi, je les pense en vertu d'un sentiment irréfléchi, mais très fort, que j'appellerai l'égoïsme d'espèce, l'égoïsme spécifique...

À ce moment, Julie s'approcha de Claire:

—Mignonne, lui dit-elle tout bas, n'oublie pas qu'il faut être debout de bonne heure, pour rentrer à Sion demain, et qu'il est dix heures passées.

La jeune fille se leva, tendit son front aux baisers affectueux de Julie et d'Esquier; elle alla effleurer les mèches grises de M. Surgère: Maurice lui dit un adieu distrait. Puis, saluant d'un geste de la tête le baron et Daumier, elle sortit. Ce discret manège avait pourtant rompu l'entretien, rappelé à chacun la course de l'heure. Le baron se leva:

—Diable, dix heures un quart! La première partie de la conférence va être finie.

Il prenait congé.

—De quel côté descendez-vous? demanda Daumier.

—Vers l'Arc-de-Triomphe.

—Je vous accompagne.

Esquier se retira peu de temps après eux. Bientôt Maurice et Mme Surgère furent seuls, avec M. Surgère immobile, sans doute endormi.

C'était l'heure où, chaque soir, tous deux gagnaient, dans le coin le plus reculé du salon mousse, un large canapé Louis XIV, tapissé de verdures flamandes, au-dessus duquel formait comme un dais une gerbe énorme de ces plantes singulières qu'on nomme la «monnaie du pape». Là, dans la demi-obscurité, leurs mains aussitôt s'unissaient... Maurice s'appuyait contre son amie, le front réfugié, blotti sur son cœur. Et cette muette caresse, que longtemps Julie s'était refusée à juger coupable, durait souvent jusqu'au coucher.

Déjà Maurice, assis sur le canapé, attendait. Il s'étonnait de ne pas voir Julie prendre sa place accoutumée auprès de lui. Elle feuilletait une revue, les doigts inquiets, les yeux distraits...

Il appela à demi-voix:

—Yù!

Et cette appellation d'intimité, qui d'ordinaire, dans la bouche du jeune homme, sonnait si doucement aux oreilles de Mme Surgère, lui blessa le cœur et la conscience, cette fois:

«Comme j'ai été imprudente!... je lui ai donné tous les droits sur moi; sauf la dernière déchéance, je lui appartiens. Comment me reprendre à présent?»

Il fallait s'approcher pourtant, parler à Maurice. Elle implora Dieu, d'une courte prière.

Elle vint s'asseoir à son côté: lui, aussitôt, tendit ses bras, voulut la serrer, dévoré par le pressentiment. Et de fait, elle se révolta, recula en balbutiant:

—Voyons, Maurice, soyez sage!

Il recula à son tour, soudain figé, glacé par cette parole tellement imprévue après les complaisances que les semaines précédentes avaient peu à peu consenties. Ses prunelles se dilatèrent, pâlirent; les mains posées à plat sur le canapé, il sonda du regard les yeux de Julie. Elle se troublait déjà; elle s'effrayait à le voir si bouleversé, avant l'aveu... Elle implorait une inspiration, des mots en même temps fermes et tendres, pour lui dire ce qu'il fallait sans trop le torturer. Mais Maurice ne lui en laissa pas le temps.

—Il y a quelque chose, fit-il. Qu'est-ce qu'il y a?... Oh! je m'en étais douté tout de suite.

Et comme, montrant le groupe immobile de Hélo et de M. Surgère, Julie invitait le jeune homme à se calmer, il ajouta avec un geste qui signifiait l'indifférence:

—J'en étais sûr. Vous avez été rue de Turin, aujourd'hui. Et ce prud'homme d'abbé Huguet vous a tourné la tête. Ah! comme vous m'aimez mal!...

L'entre-vision du vide qui se creuserait dans sa vie, si la tendresse de cette femme l'abandonnait, l'effara. Il reprit, replaçant câlinement son front sur le sein de Mme Surgère:

—Oh! ne faites pas cela, Yù, je vous en conjure; je serais trop malheureux!

Elle ne se défendit pas, cette fois. Elle laissa cette jolie tête arabe s'appuyer sur elle, et comme les doigts de Maurice s'agitaient, cherchant leurs compagnons ordinaires, elle lui livra ses doigts.

Maurice répétait:

—Dites-moi que ce n'est pas vrai, Yù, que rien n'est changé, que vous ne me repousserez plus comme tout à l'heure?

Quand il lui parlait ainsi avec un abandon, avec des intonations et des gestes puérils, elle ne savait plus se défendre. Déjà sa conscience complice fléchissait, murmurait:

«Vois comme il t'aime: c'est un enfant, pas un amant; où est le danger?»

Elle eut cependant un ressaut d'énergie et, sans désenlacer ses doigts, elle dit:

—Écoutez-moi, Maurice... C'est vrai, je suis allée aujourd'hui rue de Turin, et j'ai vu l'abbé Huguet. Mais je l'ai fait parce que j'étais décidée à m'examiner, à me reprendre moi-même, après ce qui s'était passé hier, entre nous... Croyez-moi, mon cher ami... Je ne puis pas continuer de vivre comme je le fais près de vous... C'est trop périlleux pour nous deux, et je n'ai pas le droit de disposer de moi.

Elle attendait une objection, une réponse de Maurice... Mais il ne dit rien, gardant sa pose pelotonnée d'enfant boudeur et tendre. Elle reprit:

—Je me suis promis à moi-même... bien avant de l'avoir promis à... (elle hésitait devant ce grand nom que Maurice accueillit par un mouvement d'épaules)... à Dieu... de ne pas vous laisser... et me laisser... glisser sur cette pente.

Il ne répondit rien, cette fois encore, pressant seulement les doigts de son amie. Et sa pression disait: «Parlez, parlez; je sais bien que vous m'aimez, et que, tout de même, vous êtes à moi.» Ah! combien c'était vrai. En même temps que les lèvres de la pauvre femme débitaient ces paroles sages, elle s'épouvantait intérieurement de leur inanité; elle s'apercevait qu'elles ne convainquaient ni Maurice, ni elle-même. Hélas! ils étaient trop avant dans l'amour l'un de l'autre; pouvaient-ils, en un jour, sur un simple effort de volonté, ne plus s'aimer?...

Elle tâcha pourtant de continuer:

—Je suis la plus faible, mon ami, je le sais. Je n'ai aucune force de résistance; tout ce que vous désirez, je sens que mon cœur se déchire à vous le refuser... Sauf, cependant, si vous me demandez de ne plus être une honnête femme...

—Je vous aime, balbutia Maurice d'une voix imperceptible.

Et comme il levait un peu la tête vers elle, sollicitant une caresse, elle lui donna seulement ses doigts à baiser. Il les suçait l'un après l'autre, comme des friandises. Julie poursuivit, sans apercevoir l'opposition entre les mots qu'elle disait et les caresses qu'elle tolérait:

—Peu à peu, nous avons laissé dévier notre affection, mon ami. Moi, je vous aimais comme une mère: j'ai près de deux fois votre âge...

—Ne dites pas cela, c'est absurde! fit violemment Maurice. Je ne veux pas que vous disiez ça!

Elle n'insista pas, elle comprit que véritablement elle froissait un des sentiments les plus susceptibles du jeune homme, qui ne voulait pas la voir moins jeune que lui-même. Elle se tut, un moment désorientée dans le sermon qu'elle méditait. Maurice, qui la regardait, aperçut tout de suite son avantage.

—Eh bien, soit, fit-il. Où voulez-vous en venir? Je ferai ce que vous voudrez.

Dès qu'il eut dit ces mots, la chose qu'elle allait lui demander lui parut énorme, pas demandable, pas accordable.

Elle hésita, puis prenant son parti comme on se jette à l'eau, et détournant les yeux:

—Il faut nous séparer, Maurice.

Des larmes lui montaient aux yeux, de la même source amère et lointaine qui les avait épanchées, tantôt, chez l'abbé Huguet.

Il devint si pâle, qu'elle pensa le voir s'évanouir, entre ses bras, et ce fut elle, aussitôt vaincue, qui l'attira contre sa poitrine et baisa tendrement son front. Ses larmes roulaient une à une sur ce front, puis jusqu'aux lèvres du jeune homme: elles s'accrochèrent aux moustaches et à la barbe. Elle l'entendit qui murmurait:

—Si vous me chassez d'ici, je mourrai.

Il était si bouleversé, tout son corps semblait tendu par une si intense crise nerveuse, que ces mots, banals dans une bouche d'amant, avaient le goût âpre de la vérité. Tout d'un coup il se dégagea.

—Eh bien! dit-il brièvement, c'est dit, je partirai.

Elle murmura: «Maurice!» toute prête maintenant à se jeter à ses pieds, à le supplier de se démentir. Une pudeur puissante, dont rien n'avait encore triomphé, la retint. Elle le vit, comme dans un rêve, se lever.

Il répéta:

—Je partirai... demain... c'est entendu.

Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparaître. Elle se vit pleurer: «Quoi, il est parti? Ce n'est pas possible... il va revenir... il va me demander...»

Mais non, il était parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit la porte du vestibule qui se refermait derrière lui, et les pas sur le sable de l'allée qui menait au pavillon. Puis ces frôlements eux-mêmes s'effacèrent dans le silence.

Alors elle sentit qu'on lui ôtait son cœur, et que pas un instant elle n'avait cru qu'ils se sépareraient. N'ayant plus la maîtrise d'elle-même, à son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir, par une habitude étrangement gardée jusqu'à ce jour, tendre son front aux lèvres mortes de M. Surgère. Non; elle sortit du salon, monta dans sa chambre; elle renvoya Mary, jeta à la hâte ses vêtements, s'abattit sur son lit. Les pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux, brusquement taris, s'obstinaient à ne plus couler. Un horrible sommeil intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice s'éloignant d'elle, s'éloignant pour la vie! Pour fuir ce rêve, elle s'efforçait de ne pas dormir.

«Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et comment est-ce venu, cet amour?»

Il lui semblait qu'elle le découvrait, qu'il avait inopinément surgi d'elle, sans que rien de sa vie passée, si calme, si exempte de pareils tourments, l'y eût préparée...

Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'était justement cette stérilité sentimentale, tout le passé et tout le présent, depuis l'enfance jusqu'à la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient conduite à l'amour actuel. Enfin il était venu, l'amour, il allait cueillir son cœur mûr pour la grande tendresse dont tressaille une fois tout cœur féminin.


III

Car jusqu'à ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aimé. Son cœur s'était épanoui, avait mûri, toujours apte à l'amour, sans jamais rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgère était née Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la Révolution. Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant: mais autour d'eux on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en exploitant la vigne et les bois; eux continuaient le maigre régime des fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mal an, de leur rapport. Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie, ni les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frère de son père, avait été préfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut malheureux: atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges, chez son frère, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom local de Yù.

Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec, hautain et hargneux, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais, même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il roulait lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier, dérangeant tout pour que l'on s'occupât de lui. Mme de Crosse lui obéissait aveuglément: sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit, sans volonté, le seul trait marqué de cette physionomie émoussée était une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à remplir ses journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'église. Elle enseigna à Julie, née si tendre, un Dieu de Carmélite, maître très puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et envers qui, malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes ignorées.

Telles furent les premières années de l'enfant, dans le morne hôtel de la rue Coursarlon. Oh! la mélancolique maison! Sous le toit d'ardoise à pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux étages, cinq hautes fenêtres croisillonnées. Devant la façade, une cour pavée; et, séparant cette cour de la rue, une lourde porte dont la peinture blanche s'écaillait, enchâssée entre deux pavillons inutiles, coiffés, eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni luxueux surtout, encore que l'apparence ne fût pas dépourvue de grandeur: des détails en marquaient la noble ancienneté, l'usage aristocratique. Tels, les dimensions monumentales des cheminées, la largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavés verdâtres de la cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps.

À l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à l'indigence. Vers l'époque où Julie, à onze ans, quitta l'hôtel de Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. Mme de Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple: se refuser tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait, beaucoup du nécessaire fut compris. Le cas, du reste, n'était pas unique parmi la noblesse berrichonne, où une seule famille était réputée pour sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur: les Duclos de La Mare, alliés à Mme de Crosse. Une tante de ce nom habitait Paris, occupée de bonnes œuvres qui n'employaient pas tous ses revenus. Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir réservé de ses parents pour son éducation et son établissement.

En effet, un an avant l'âge où l'enfant devait faire sa première communion, Mme de La Mare la désira près d'elle. Julie ignorait à ce point la misère de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter ses parents et l'hôtel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes, reprochées comme un manque de soumission, mouillèrent les froids baisers d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva à Paris, accompagnée de Tonia, car l'inertie et l'avarice de sa famille ne se résolut point au voyage. Elle y arriva inquiète autant que désolée; le nom de «chanoinesse», si souvent entendu pendant son enfance, lui représentait une sorte de religieuse, de prêtre-femme, en camail violet bordé d'hermine.

Cette imagination n'était point toute fausse. Julie tomba, chez Mme Duclos de La Mare, dans un nouveau milieu de piété, plus active que celle de sa mère, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente à réchauffement du cœur. Elle connut la piété des congrégations sèches, des bonnes œuvres mortes; les congrès de vieilles demoiselles aristocratiques et renfrognées, secourant une catégorie spéciale de pauvres, qui semblaient rongés par un incurable ennui plus encore que par la misère... Là aussi, Julie de Crosse, le cœur plein d'inutiles trésors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la traitait comme une pauvre de bonne maison: beaucoup de préceptes, jamais un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dévote, desséchée dans sa charité, ne chérissait qu'un seul être humain: son neveu, nommé Antoine Surgère, qu'elle avait élevé, et qui, au sortir de cette éducation, s'était révélé fêteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour où il se marierait: car elle croyait à l'efficacité du sacrement pour le purifier...

Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que personne s'inquiétât de modeler son esprit, à peine éclairée par quelques leçons de lecture et d'écriture que lui donnait la femme de chambre. Un prêtre, jeune encore, qui fréquentait la maison, s'avisa de cette ignorance et insista pour que l'enfant fût mise en pension. C'était l'abbé Huguet, nommé récemment aumônier des Rédemptoristes de la rue de Turin. Il l'y fit entrer comme élève.

Les années de couvent où, pour la première fois, Julie partagea la vie des fillettes de son âge, furent les meilleures de sa jeunesse. Dépaysée d'abord, presque grisée par l'indépendance inaccoutumée où la laissait cet asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses compagnes, ses maîtresses, l'aimèrent; mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle apportait aux œuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle déclarait elle-même, avec une humilité non feinte, qu'elle était tout à fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:

—Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu bébête... mais si douce, si douce!...

Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir. Elle s'interrogeait parfois là-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas répondre.

«Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?»

Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indéterminé, douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son cœur que quand le hasard le lui donna, quand elle l'eut goûté, puis irrémédiablement perdu.

Deux ans la séparaient de la fin de ses études—et certes elle eût souhaité que son demi-bonheur de pensionnaire durât toute la vie!—lorsque sœur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes, chargée de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux environs de Viétri: elle avait de ses compatriotes le corps majestueux, le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par elle; car sa voix était la plus riche, la plus puissante, la plus troublante voix de contralto.

Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel, bien spécial à ces closes demeures, séparées de la vie sentimentale ambiante: toutes les élèves se prirent de passion pour sœur Cosyma. Elle accepta ces hommages, sans en paraître émue, comme une fleur s'épanouit sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua réellement qu'une seule de ses élèves: Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter l'ensemencement... Elle y réussit: elle fit germer l'idée, la volonté, la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait. Julie répondit par l'entier abandon d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son cœur intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée. Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.

L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu. Dans les couvents de femmes, on défend les amitiés sensibles, trop exclusivement dualistes. On y voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel le cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorisées. L'affection de sœur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et aussitôt entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de se parler; leur tendresse s'aiguisa de la séparation, de la persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes fraternelles, comme d'autre part la beauté, la voix admirable de sœur Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit résignée, après avoir pressé une dernière fois sur son cœur l'enfant défaillante, qui lui disait parmi ses sanglots:

—Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point: mais son cœur demeura saignant, meurtri, endolori pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amitié disparue ne devait s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement malade; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure. Elle vécut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes, désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable, touchante, aimée encore malgré tout, traversant la vie comme un rêve indifférent,—jusqu'au moment où, brusquement appelée chez sa tante Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.

La marier! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier! Lui ôter cette vie molle, oisive, où son cœur pouvait brûler silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un monde inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de résister. Elle se jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent. Elle voulait, disait-elle, être religieuse. La chanoinesse ne s'émut guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait comme un indice d'innocence. Elle avait décidé que Julie convenait à Antoine Surgère: car c'était Antoine Surgère, le prétendant.

À bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à quarante ans passés, par un besoin de fortune et d'influence, le prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé, quelques années auparavant, deux maisons de banque correspondantes, l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient, mais les capitaux étaient faibles; on devait se contenter des menues opérations d'une clientèle régionale. Les directeurs rêvaient de l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il apportait des capitaux: c'était la dot de Julie, largement fournie par Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés alliées de la chanoinesse et de ses parents, venus de Bourges tout exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à sœur Cosyma, lui demandant: «Que dois-je faire?» Du fond de la retraite où on l'avait reléguée, l'Italienne répondit:

«Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes menant à l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien: vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la connaissance faite, mariez-vous.»

Julie s'interrogea sincèrement:

Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant, même galant, qu'on lui présenta et qui, dès lors, vint régulièrement chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus rares?... Hélas!... Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que signifiait le mot «aimer» appliqué à un être si différent d'elle, qui l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de viveur, gardait une âme vigoureuse, inquiète, tracassée d'aventures. Certes il eût préféré, pour l'aider à cette conquête de la fortune, une compagne plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle, naturellement élégante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore, à tant de femmes?

Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la rue de Turin, «trop petite, dirent justement

les journaux, pour contenir les invités» Toute la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray, dans une propriété louée pour le temps des épousailles.

La première journée suffit a consommer le malentendu qui les désunit pour jamais. Julie avait à peu près la sensation des anciennes captives qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure nuptiale du soir... Pris d'une convoitise de débauche pour cette pensionnaire timide qu'on lui livrait, il l'étreignît brutalement sur le premier canapé rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas tant de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence mal comprise, même après son accomplissement. L'effet fut à ce point définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de nerfs et de nausées.

Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque temps, tâchant de réparer, par la douceur d'une lente conquête, l'effet de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le subir, il se détourna bientôt d'elle.

D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris. La nouvelle société financière s'installait rue de la Chaussée-d'Antin, dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue Saint-Lazare. Les bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy habitait avec sa femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de la Trinité. Les Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité: Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner Paris de son luxe; il était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus beaux chevaux de Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté seul avec une petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter l'étage supérieur de la maison des Surgère, jusqu'alors inutilisé.

Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle trompait sa faim de maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs, Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagné son estime, son affection même. À lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie avait failli de parole: comme elle, il était seul, déshérité d'espoir; lui-même disait à Julie: «Nous sommes des veufs.» L'isolement de leurs cœurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la conversation intime, horreur du monde, passion de la charité. Tandis qu'Antoine Surgère vivait la vie du financier mondain à Paris, Esquier et Mme Surgère fondèrent leur amitié dans de longues soirées en tête à tête, où, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle le sentait dévoué aussi passionnément qu'elle-même l'avait été naguère à sœur Cosyma. L'éducation de l'enfant leur fut un souci commun, où ils s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller leur union...

Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La santé de Mme Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis un second; puis enfin, retrouvant au soleil de là-bas un peu de son cher pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprès d'elle, ne passant que quelques semaines de l'année à Paris... Ainsi Maurice fut élevé sous ce ciel radieux, dans une villa princière, servi par une troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et sans goût, du reste, pour aucune autre société que celle de sa mère. Il l'adorait et elle l'adorait. Les voir ensemble était un curieux et touchant spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent

à Cannes à cette époque se rappellent certainement la terrasse de la villa des Œillets, qui donne en coin écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux, étranges tous deux... Même lorsqu'il eut grandi, déjà remarqué par les femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes façons,—même quand il eut goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à lui, parmi cette société cosmopolite de Cannes, si facile!—il demeura toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère, préférant à tous les rendez-vous une heure auprès d'elle, le front réfugié, comme un petit enfant, dans la tiédeur de son sein.

Mme Surgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la mère et le fils que pendant les courtes semaines qu'ils donnaient à Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à l'anglaise, possédant à douze ans la correction d'un clubman; puis les années s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que tout le monde—et elle-même—trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu, affectant un tour singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui refuser au moins d'être un musicien consommé, très informé des écoles modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers de suite Mme Artoy avait reçu la fillette à Cannes, au moment où la crise de son âge l'éprouvait: les jeunes gens, vivant sous le même toit, avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces séjours datait entre eux un passé de tendresses puériles. La première fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et captivante, lui que ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant, tout de suite, l'aima. Mais elle était d'une honnêteté farouche, et de plus très religieuse: elle se défendit vaillamment contre Maurice; tout au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois qu'ils se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris, la guerre des caresses recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.

Du reste, les événements allaient les séparer. Mme Artoy s'éteignit lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une sorte de mal de solitude, qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des êtres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine quelques billets à son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait sa blessure: mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima, au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la Femme, telle que sa mère lui était apparue, le cher asile où reposer son front las. Il le souhaitait cependant: il était de ces hommes qui ne s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie, dont la virginité timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où il songea de loin à Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait: elle réalisa pour lui, alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le besoin pressant de la revoir; il n'y résista plus. Que faisait-il, d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop gauches pour traduire son rêve lui taisait presque haïr les chefs-d'œuvre.

Il revint à Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes, entre une cour et un grand jardin. Il y vécut seul, ou presque: la solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations hasardeuses de Cannes, son cœur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux habitants de la Chaussée d'Antin, il les fréquentait régulièrement et modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection que sa mère: ni Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux five o'clock du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait parfois, s'amusait à lui glisser des paroles tendres, même à la troubler de quelques caresses... Et cette intrigue légère—mots murmurés, baisers jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe—suffisait à remuer d'un peu d'émoi sa vie stagnante...

Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser l'organisme robuste d'Antoine Surgère manifestait ses premiers symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'épiderme autour des os. Avec une lente régularité, l'avant-bras droit lui-même se dessécha, puis les doigts du pied droit, puis la jambe droite.

Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un hôte dont on s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.

Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba. Mr. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévu: son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte, à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le krach, certain désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il avait à la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre millions disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué trop vite.

Trop vite surtout pour Maurice.

La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce cœur mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.

Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet. Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain recréé par elle.

Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid, correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers: «Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance... Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre gorge de femme. Ah! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il lui vouait: vraiment humble de cœur, elle s'étonnait que des êtres supérieurs comme lui, comme sœur Cosyma, pussent la distinguer, se plaire avec elle, l'aimer.

Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir; positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de la longue distance d'âge qui les séparait.

Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse extraordinaire à quitter la maison: et comme le docteur Daumier insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes, ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous les acacias. Il observa combien sa compagne était regardée et admirée; il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit le désir. Il regarda Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus, qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent, comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.

En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le mauvais dessein, commençaient à germer dans ce cœur inquiet. Aimer Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les devoirs,—pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...

Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude. L'expérience de l'amant, déjà exercée, lui disait: «J'aurai cette femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée. Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son propre insu, dans ce cœur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés, elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une mère pour Maurice; ce qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»

Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente, les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait longuement. Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine, qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient sur elle comme une rosée:

«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tôt elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune, s'étaient emparés d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon ondulé par de simples bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette. Cet homme, qui avait l'âme d'un artiste, avec une étrange impuissance à exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée par un simple vœu, la matière se transformant d'elle-même pour lui plaire: cette matière unique—comme dans le beau mythe grec—était une femme.

S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il eût peut-être amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre femme était tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas. Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes, priait pour Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si chère, avec une parfaite sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la faculté de lire clair dans le cœur de son amie. Il avait mis une affectation puérile de rouerie à se tracer à l'avance un programme de conquête; il n'avait négligé qu'une chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.

Une caresse imprudente, qu'il osa,—le premier baiser de lèvres—suffit à réveiller Julie, à la jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien décidée à obéir; elle en sortit résolue à l'obéissance encore, malgré l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice... Résolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre cœur sincère, un espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le canapé du salon mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter, Maurice!» L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis l'éloigner de force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche et violente de l'arrêt.

Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots: «Soit, je partirai,» quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements; elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît jusqu'à son souvenir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit s'écrouler mille projets:—«Claire va sortir du couvent: c'est la compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non, Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime.» Elle rêva pour lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils, brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, elle sauta du lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice. Si elle le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»

L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit, s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie, éveillée en sursaut, demanda:

—M. Maurice est-il en bas?

—Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait pas; il est souffrant.

Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon, ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me reviendra-t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?...» Pour la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne, son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi, il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec un élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.

Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la tête: elle prononça avec force:

—Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il répondit gravement:

—Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère respectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas le courage!

Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où l'amour seul ne hausserait pas deux êtres humains: il faut encore que la souffrance les émacie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux âmes...

Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre avec abnégation et se sentait prêt à tout immoler pour le sauver et le combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi religieuse et de son honneur. Si Maurice lui eût dit: «Jurez-moi que vous n'irez plus à l'église, que de votre vie vous ne parlerez plus à un prêtre,» elle l'eût juré avec la conscience qu'elle mettait le pied dans l'enfer. S'il lui eût soufflé cette prière: «Sois à moi, donne-moi ton corps,» elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice n'avait ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir, en lui aussi, subsistait: la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il sut trouver les mots qu'il fallait.

—Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce même à ce que vous m'accordiez autrefois?

Elle répondait doucement:

—Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer d'une façon tout à fait pure, qui ne donne pas de remords...

Elle pensait à sœur Cosyma, aux chères et ignorantes tendresses d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là, les crut possibles lui-même, ces tendresses sans corps qu'il eût raillées la veille, avec la consomption de sa chair par une nuit d'anxiété.

Il demanda timidement:

—Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...

—Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de vous, à présent.

Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de leur tendresse.


IV

Leur douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens, les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les mains qui se pressent.

De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir; le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots? L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de l'amant commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une femme l'approche de la défaite.

À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et sauvé, allait à présent défaire son œuvre et l'endolorir, non, elle ne le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain, s'aventurait lentement...

Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue que soulève le sillage de l'amour.

L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je suis peut-être la dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis, égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont, Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre, la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de son amie...

Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement s'étageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses ex-voto, ses bannières et ses sacrés-cœurs votifs, lui paraissait une boutique de bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son cœur transpercé, apparent sur la toge bleue.—«Que lui demande-t-elle?» pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement, de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse. Elle demandait que le cœur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,—son amour, comme le benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses vœux, et que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique... Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je l'aime!...» Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.

...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter, multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient. L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de Paris, par une grande fête qui devait affirmer la richesse de la nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à l'avis de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mélas; Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien. Naturellement ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se mentant: «Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non, l'innocente Julie de sœur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de son esprit, de son cœur, voici que sa chair même se donnait lentement, irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille de son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu es belle, Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie, trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux amants.» Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme inévitable...

Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir demain,» la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait ailleurs, le troubla.—«Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!» Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant... «J'aime trop Julie, je ne puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire, la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de leurs singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des Œillets.

Il sentit que ces choses étaient encore dans son cœur, qu'éternellement elles y seraient. Présentement, une épaisse couche de cendres les avait ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta: «C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des affections...» Il se donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne s'avouait pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la maîtresse.

Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire que son vœu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage, serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une excitation supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté d'aimer.

Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'était qu'une vague rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie, qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne comprenait pas bien, cœur simple de jeune fille, comment une femme qui l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser... Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec Claire.

Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités, Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et souriante dans son costume de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance. Pendant ce temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary, d'une des «premières» de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien fallu appeler pour le dernier coup

d'œil... Il était là, les doigts fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-même un pli, fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la chambre; l'air était aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son œuvre: il n'avait pas voulu que cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou, par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...

La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre, guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste, la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise; elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui souffrait d'être nue.

À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle s'enfuit.

Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor, l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une, au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies dans de longs manteaux,—gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se promena dans le parc. Le temps était froid: la terre gelée sonnait sous le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé, Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas. Puis cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer... «De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi; nous serons amants.»

Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres. Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même chemin détourné, puis traversant la salle à manger, gagna le salon par l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus: gens de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans l'ébrasement, il voyait Julie.

Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère, costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur, s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes, des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux, les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le regard de ces hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et lui qui, tout à l'heure, n'osait que porter à ses lèvres un tissu inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva des violences:

«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»

En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait. Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre inquiétude en l'interrogeant:

—Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à l'écart. Reçois pour moi, je reviens.

Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture tricolore à grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit:

—Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.

—Savez-vous que vous êtes très belle? dit le banquier.

Elle sourit:

—Des compliments de vous, mon vieil ami?

—Oui, de moi comme de tout le monde... Vous êtes la reine de ce bal. Votre succès fait presque scandale.

Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:

—Chère amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tâchez de n'être pas trop belle.

La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier arrêta le sourire sur le visage de Mme Surgère.

Elle balbutia:

—Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?

À ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne et, montrant le jeune homme:

—Pour celui-ci! dit-il.

Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:

—Que dit le cher associé?

—Je n'ai pas compris, répondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait seulement deviné un avertissement sous les paroles énigmatiques d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:

—Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?

Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait ainsi? Un chagrin mêlé de honte, de pudeur offensée, lui emplit le cœur. Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas:

—Oh! Maurice!