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L'automne d'une femme cover

L'automne d'une femme

Chapter 7: II
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About This Book

A middle-aged woman in fashionable Paris revisits faith and desire as she confronts changing beauty and longing; the narrative follows her inward reflections, social encounters, and the tensions between public appearance, private need, and morality. Through detailed scenes and close psychological observation, the work examines aging, feminine sensuality, social expectations, and the contrast between religious observance and worldly impulses. Organized in three parts, it combines intimate portraiture with social commentary, tracing how memory, regret, and the pursuit of affection reshape a woman’s sense of self.

Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il ne lui resta plus que le mécontentement de soi, l'envie de se faire pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite, contre son cœur:

—Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne pleurez pas, de grâce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les yeux; on nous observe déjà. Donnez-moi votre bras.

Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux grands salons: dans le second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abat-jour. Une portière séparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent, ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui disparut aussitôt.

—Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.

La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche au sortir des salles où l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe, volontaire, la troublait.

—Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.

Il répondit gravement:

—Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui pour la première fois.

Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps que les propos des joueurs dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin d'entendre cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.

Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue sur le genou ployé de Julie. Voici que, seul à seule, comme ils étaient là, le désir le tourmentait moins.

—Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!

Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers sa bouche. Elle avait oublié le bal et le monde. Les résonances douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible cœur. Nulle force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de lui répondre:

—Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde que vous? Je vous adore!

Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se releva à demi, il renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula ses lèvres sur le col, sur les épaules, sur la gorge houleuse. Elle ne résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant; il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres:

—Pardonnez-moi, murmura-t-il.

Elle répliqua, la voix entrecoupée:

—Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:

—Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.

Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son cerveau. En ce moment où la pitié et la tendresse lui faisaient comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il le même homme qui, tout à l'heure, pensait: «Je l'aurai... je l'aurai cette nuit?»

«Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté. Notre plaisir ne sera guère augmenté quand elle aura été ma maîtresse. Et un peu de notre tendresse aura été perdu.»

—Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.

C'était le docteur Daumier, accoudé, côte, à côte avec le chirurgien Frœder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le plancher de leurs traînes demi-relevées. Ils les détaillaient, les déshabillaient avec des mots de carabins.

Maurice les écouta quelque temps

Il songeait:

«Comme les hommes sont inconséquents! Ils se sont avisés de vêtir l'amour de cet apparat de pudeur et de poésie qui fausse notre optique, qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer une femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se plaisent à souiller ce laborieux idéal. Moi-même, je suis inconséquent et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt avec gaieté, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et voilà que j'hésite, au dernier moment, à prendre la femme que j'aime!»

À l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires, Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient,—le baron penché près de l'oreille de la jeune fille.

«Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal, à ce jeu-là, le baron doit être un partenaire médiocre.»

Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise:

«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»

Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le réchauffait.

«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive, dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la poussière des fards, de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant quitté Frœder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se séparaient aux derniers accords de la musique—et brusquement se glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous—à la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards par l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille avec l'homme qui l'énervait; les maris jouaient paisiblement au poker, dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se restaureraient dans les cœurs troublés des filles et des femmes, aussi aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place habituelle dans les salons dévastés par le bal.

Maurice pensait:

«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»

Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une curiosité désintéressée.

«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»

—Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle répondit, subitement rosée:

—Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?

—Eh bien! ne le conduisez pas.

—Mais qui me remplacera?

—N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.

—C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

—Oui, j'y vais.

Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant, un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si «ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle les écoutait en souriant! Son cœur en recevait une joie secrète. Elle pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait entre elle et Maurice lui semblait se combler.

Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude, complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers l'heure d'être seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano, les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres, les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère remarqua la pâleur de Claire.

—Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.

—Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur lequel Mme Surgère posa un baiser, puis rentra dans l'hôtel et gagna sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas, puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles? Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire. Car son cœur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent, et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle, étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y eut bien dans le cœur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand, bouleversé par l'anxiété, près de maudire son œuvre, Maurice suppliait: «Pardonne-moi!...»

Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient passées pour elle toutes ces choses, ne s'évapora pas tout de suite. Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole, ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise, elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il baisa le bras nu tendu vers lui.

—Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un léger frôlement le fit tressaillir.

Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano: elle était là certainement avant qu'ils n'eussent passé; certainement elle les avait vus.

Maurice marcha vers elle.

—Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas couchée?

Pâle comme une sainte de cire, elle dit:

—J'avais oublié mon éventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle avait vu... Quelle vague intérieure le souleva, en cette minute où ils se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion? Ce fut l'exaltation du triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas, hypnotisée par son regard.

Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres, d'un baiser immobile, d'un baiser de maître qui commande, d'un baiser posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une caresse.

—Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne répondit pas.

Elle obéit.


DEUXIÈME PARTIE

I

rois années avaient passé. Mai s'achevait.

Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice Artoy devenait l'amant de Mme Surgère et scellait d'un baiser de maître les lèvres de Claire Esquier.

En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: «Ton avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années échues, ni l'une ni l'autre n'avaient déserté sa vie ou sa pensée. L'une fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse. L'autre,—la jeune fille,—il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa présence ne fut indispensable à son bonheur actuel; mais en aucun jour de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir lointain qu'il portait en lui.

Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant la table où il venait de déjeuner, seul, dans son appartement de la rue Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les opposait plus l'une à l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes dans son cœur. N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?

Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de guérir le mal de son cœur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance. Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement, Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête cœur, de marier Claire le plus tôt possible—avec le baron de Rieu, par exemple, à qui certainement elle plaisait—et de demeurer ainsi toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'était-ce pas tout simple?

Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir. Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour: la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.—Non, mais de connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le cœur».

Mais comment le redemander à la jeune fille, ce cœur qu'il avait repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête, où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient plus violemment à Julie.

Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux environs de six heures,—jusqu'à la visite quotidienne de Julie.

Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet, composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges, c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux refuge sur le sein de l'aimée.

«Chère Yù, comme je l'aime!»

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard, qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie que la veille, que le mois d'avant,—en ce moment il discutait avec lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa conscience condamnait.

Il pensait:

«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera seule à déchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parlé hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je vais les lui porter.»

Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux, l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes dont la jeunesse fut vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.

«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voilà tout.»

Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance recherchée, seul luxe dont il n'eût rien diminué après la perte de sa fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour être plus portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve trouvée un jour par Maurice dans un album, et aussitôt confisquée. Les autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille, et sortit.

—Si je n'étais pas rentré quand Madame viendra, dit-il au concierge, vous la prierez de m'attendre.

Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été. Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de là remonta vers l'avenue de l'Alma.

Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:

—En voilà un qui serait mon type!

Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles il n'avait jamais été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce jour-là.

Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant, entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone, où il se sentait enlisé peu à peu.

Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

—Madame est là?

—Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous savez bien que c'est son heure.

—Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien: «Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.» Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.

En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était apparue dans la villa des Œillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait la première partie: le Lebewohl,—l'Adieu... Les chevaux secouent leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse... Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait, se gardant de révéler sa présence;

et en même temps il regardait Claire. Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé, elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible, et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui, c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre, sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe antérieur.—L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il souffrait encore dans son cœur d'amant, et si la mélancolie de cette musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence, la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le visage aimé...

«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui m'aime uniquement.»

Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie avaient poussé des racines dans son cœur que, vraiment il pouvait le dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle, certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât, qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre cœur a l'âge même de son amour: son cœur avait quarante ans. Jamais il ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.

«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car je ne l'aime pas.»

Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait, et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans, pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux un peu pervers.

«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri aujourd'hui.»

La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient desséchées une à une.

En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait, c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment qu'il ignorait,—d'une souffrance causée par cette enfant blanche et brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs. Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.

D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa présence. Elle se retourna à demi.

—Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.

—Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a tout ému.

—Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma pensée.

Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était assis près du piano, dit, presque bas:

—Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.

—Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter le tabouret.

—Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.

—Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.

—C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.

Il répondit sérieusement:

—Oui, c'est vous.

Aujourd'hui il lui fallait approcher son cœur du cœur de la jeune fille. Si las des paroles polies qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait savoir ce que contenait d'affection pour lui ce cœur innocent. Bien loin de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se confiât tendrement, qu'elle lui parlât, l'âme ouverte, comme à un grand frère affectueux.

Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume, rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'être gaie.

—Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.

Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine masquant les penchants du cœur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout haut, comme s'il se parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.

—Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande jeune fille que voilà a été ma petite amie autrefois, ma petite passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et gauche! À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice qu'elle écrivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce paroissien, un dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille très belle, mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.

Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son joli visage grave s'ombrait de mélancolie.

—Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...

Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression fugitive du visage d'autrefois.

—Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des Œillets? Et les soirées passées sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures, ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine de maman?

Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux, comme pour y renfermer les pleurs prêts à couler. Claire, à qui des larmes aussi venaient, balbutia seulement:

—Maurice!

—Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai été si heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachés, comme brisés par la mer, et qui ont des airs de désespérés?

Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononçait à voix plus basse les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant s'échappaient d'eux-mêmes.

—Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres, là-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si étrangement fixes, comme en ce moment, tenez...

En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors; ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes de ses minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les mains de la jeune fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice n'essaya même pas de la retenir.

—Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.

Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de chercher un morceau dans le cahier à musique. Maurice la rejoignit. Il lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût empêché maintenant.

—Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me refusez les moindres choses que je vous demande?

Elle se retourna, plus calme:

—Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander aujourd'hui.

Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?» pensa-t-il. Puis aussitôt: «Évidemment, elle comprend. C'est folie de la croire toujours une enfant.»

L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.

—Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai pas... Vous me pardonnez?

Elle répliqua:

—Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.

—Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra, et tout de suite après je partirai.

Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu; elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.

La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même, tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.

—Adieu, dit-il.

—Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.

—Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.

Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.

«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme —même Claire—ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi, pourquoi?»

Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix extérieure, hors de lui, qui répondait:

«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être, le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes, ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant représente la liberté, l'avenir.»

Il arrivait. «Pourvu qu'elle soit là déjà!» Il avait peur d'être seul, même quelques instants, seul contre la cabale des mélancolies, dans l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe filtrait entre les jointures des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.—«Comme je l'aime!» se disait-il, réfugié là, sans paroles, dans la posture où jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de sa jolie mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer, jamais.»

Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se racontaient leur journée en vieux amis tendres qui se plaisent à tout savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien avec Claire, il se désintéressait des menus incidents. Face à face avec sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se purifier sincèrement de tout mauvais désir, de toute envie de duplicité ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la maladie secrète de son cœur!

—Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du regard. Je suis sûre que vous avez quelque chose que vous ne me dites pas.

—Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous aime ce soir plus tendrement qu'à l'ordinaire. Il faut bien m'aimer, vous aussi.

Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une des fenêtres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de ses joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir, laissant survivre, certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient données, mais purifiée par la durée, par la communion des souvenirs, par l'emmêlement de leurs vies d'esprit.

S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs cœurs bouleversés de tendresse, ils s'en souvinrent à peine lorsqu'ils se séparèrent, une heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les ramenait parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour, certes, que leur étroite union de pensée,—et cet invincible besoin de vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.


II

«J'en suis sûre, mon aimé, vous avez quelque chose que vous ne me dites pas....»

Pauvre Julie! l'inquiétude, la tristesse devinées au fond des yeux clairs de Maurice devenaient son inquiétude et sa tristesse, maintenant qu'elle l'avait quitté, et que durant vingt-quatre heures elle ne le verrait plus. Maurice avait dit: «Je n'ai rien.» Aussitôt il s'était répandu en étreintes plus passionnées, en mots plus caressants.... mais on ne trompait pas le cœur de Julie. Elle connaissait trop les regards, les gestes, la voix de son ami; elle y percevait des altérations légères que lui-même n'y soupçonnait pas. Cette fois, elle se demandait, angoissée: «Qu'est-ce qu'il a, cet adoré?» et tout de suite son anxiété se précisait: l'inquiétude de Maurice était une menace pour leur amour.

Rien qu'à penser à cela, elle défaillait. Sa tardive tendresse avait si complètement occupé son cœur! Si on l'en ôtait maintenant, elle n'avait plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme une plante débile, privée de son tuteur. «Je l'aime tant, mon aimé!» Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pâti longtemps à se sentir vide et délaissée; pour la violence faite à sa chasteté et à sa foi religieuse; pour l'anxiété de l'avenir, jamais oubliée, même aux minutes les plus exaltées,—chaque année, chaque heure accusant entre elle et Maurice la disproportion des âges...

Oh! la sainte tendresse, si étroitement mêlée de souffrance que chacune des palpitations de son cœur l'avait fait saigner.

D'abord, au lendemain de l'abandon, ç'avait été, malgré l'orgueil d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait, un affreux dégoût de soi, la conscience d'être irrévocablement déchue, le remords du soldat qui passe à l'ennemi. «C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une honnête femme.» Et elle, que le pas, que la voix de Maurice, entendus de loin, que son nom seul prononcé, bouleversaient, redouta la seconde épreuve, d'une peur instinctive de la chair et de l'esprit... Peu d'hommes soupçonnent ce que souffre une femme longtemps fidèle dans le mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de l'adultère.

Elle fut à lui pour la seconde fois, plus de deux semaines après le bal, rue Chambiges, dans l'appartement à peine installé de Maurice. Jamais Maurice ne devait connaître la torture qu'elle avait subie à descendre de fiacre, au coin de la rue, sous l'œil rieur du cocher, à se glisser le long des murs jusqu'à la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de l'antichambre où son amant la reçut, demi-morte d'effroi et de honte, dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers dévêtements, malgré les baisers et les étreintes dont il les enveloppa, lui firent mal comme de s'arracher l'épiderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il qu'elle souffrait mille fois plus qu'une épousée,—car l'épousée a le refuge de son ignorance,—que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf la minute unique où sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la vie de l'adoré?

Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se reprocher plus tard de ne plus les éprouver... Le temps invincible usa sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais Julie ne fut point de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie. Que de fois, après les caresses, elle se contempla elle-même avec étonnement, presque avec pitié, confuse d'en avoir été si troublée, confuse de se découvrir une puissance d'émotion qu'elle ne s'était pas connue! Quoi, c'était elle, cette passionnée, soumise, sans la pensée même d'une révolte, comme une chose, aux désirs d'un homme, d'un homme si jeune? Elle n'eût pas été plus surprise si, regardant un miroir, la glace lui eût renvoyé une autre image que la sienne...

Temps troublés, incertains, agités et mélancoliques, ces premiers temps d'amour où ils faisaient, pour ainsi dire, l'apprentissage l'un de l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'évocation la faisait tressaillir; mais elle n'en eût point souhaité le retour. Il lui semblait, était-ce étrange! qu'en ce temps-là Maurice l'avait le moins aimée; moins même qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants. Plus de douces promenades à deux, plus de courses communes en voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de plus en plus fréquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'étreinte où tout s'oublie, était vide, morne: deux ennemis désarmés qui s'observent. L'étreinte dénouée, ils éprouvaient l'envie inavouée de se quitter, d'être seuls,—pour se désirer de nouveau, dans la solitude...

Lentement, cependant, à travers les broussailles et les cailloux de ces premières étapes d'amour, ils s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers le paradis secrètement attendu. Un sentiment nouveau germa, crût en eux: le désir d'être proches, de se frôler, de se regarder; désir des abandons silencieux aux bras l'un de l'autre, longtemps après que s'est tue la voix tyrannique des sens. C'était la tendresse de leurs premiers mois d'amitié, et quelque chose de plus, car elle fut plus exaltée, plus chaude de reconnaissance; violente comme un appétit, profonde en même temps, intime comme une douleur...

Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si rarement atteinte, où deux êtres humains s'aiment parfaitement.

Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait vivre toujours dans leur mémoire. Ce fut vers l'automne de la première année. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourmenté aussi d'un étrange besoin d'isolement, avait quitté Paris. Quinze jours durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal explorés qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-là il vécut seul avec le cocher, demi-sauvage, des deux bêtes maigres, infatigables, qui le traînaient par les routes... Autour de lui, défilaient les vastes paysages; la voiture longeait des entailles à pic, au fond desquelles coulait un torrent. Parfois un pont léger, moderne, ou quelque vieille ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient éperdument vers les abîmes, et lentement escaladaient l'autre versant. Au bout de lourds promontoires de chaînes, les villages apparaissaient comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux, c'étaient les pâturages immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains, leurs lacs mystérieux où, disent les légendes, dorment les villes mortes...

Oh! les départs dans le matin blême, par la rosée et la brume lumineuses! les routes où, comme des fantômes bleuâtres, apparaissent à travers le brouillard les formes amplifiées des troupeaux, des chariots qu'on va rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades aveyronaises, quand, après le pesant dîner d'auberge pris à la table des voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues, à peine éclairées par quelque lanterne à schiste, au bout d'un angle de chaînes! Concentrées par l'isolement et le silence, ses sensations se décuplaient d'intensité, indéfiniment réfléchies sur les parois de son propre cœur... Comme il se sentait loin de tout, et seul! Des rares êtres humains qu'il voyait passer près de lui, aucun ne parlait sa langue,—pas une pensée commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il s'abîmait dans sa solitude: «Je suis seul... seul, seul...» Et c'était une volupté horriblement douce. Mais elle l'eût ravagé s'il n'eût pu se répondre: «Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la vie... Là-bas, quelqu'un pense à moi.» Le prix de cette pensée fidèle, sœur de sa pensée, imprégnée de son souvenir malgré la distance, il le connut seulement à cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute l'humanité. Elle le hanta. Le reflet évoqué d'un de ses regards, le sillage d'un geste, l'écho d'une parole, soulevèrent en lui des commotions imprévues, impérieuses à le faire crier... Il baisa dévotement, et mille fois, les dépêches que lui remettaient, à chaque étape, les buralistes des télégraphes.

Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transformé. Un télégramme, daté de Vic-sur-Cère, annonça à Julie qu'il arrivait avant le jour; elle le trouverait rue Chambiges, sitôt qu'elle viendrait... Et la minute inoubliable fut celle-ci: quand ils s'enlacèrent dans le crépuscule de la chambre aux persiennes closes, lui couché, à demi sorti du pesant sommeil où l'avait plongé la fatigue, elle, vêtue pour la marche, apportant du dehors un parfum d'air frais, et comme la phosphorescence, sur ses vêtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumière joyeuse du matin. Maurice, dressé sur son séant, avait saisi le buste, la tête chérie; le désir des baisers faisait oublier les paroles à leurs lèvres. Elle, son cœur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur, moins parce qu'elle retrouvait l'aimé que parce qu'elle le trouvait cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rêvé: non plus l'enfant nerveux, non plus l'amant impérieux, mais l'être pareil à elle-même, cherchant l'obscure fusion de leurs âmes, rêvant d'être sa chose dévouée, son bien, son tout.

Ce fut l'aurore du temps béni, rançon des angoisses, des dégoûts de la première heure, rançon de l'avenir aussi, de tout ce qu'un amour absolu enclôt de menaces pour le lendemain. La destinée miséricordieuse leur concéda cette trêve: nul obstacle à se voir, nulle surveillance jalouse; une cabale de protection semblait formée autour d'eux. Aucune saison de l'année ne les sépara désormais. À l'hiver de Paris, aux rendez-vous quotidiens de la rue Chambiges,—coupés par quelques semaines passées à Nice,—succédaient les villégiatures en commun, à la campagne, à la mer, où tour à tour Antoine Surgère et Esquier venaient les rejoindre. Tout naturellement, la vie s'était arrangée à leur garantir le repos. Il ne tint qu'à eux de goûter le bienfait que l'être humain cherche le plus obstinément ici-bas: l'oubli des jours, le doux néant de vivre.

Maurice le goûta: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son bonheur se trempa d'une inquiétude invincible, née avec lui, née de son excès même, et qui, dès lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait sa vie d'autrefois à celle d'à présent, elle mesurait avec épouvante l'obscur abîme d'où l'amour l'avait retirée,—mais pour combien de temps?... Pour des mois? peut-être!... Pour des années? peut-être... Assurément point pour toujours. «Quand Maurice aura l'âge que j'ai aujourd'hui, moi, je serai une vieille femme...» Une heure viendrait donc où Maurice lui serait ravi, où elle retomberait dans les limbes de son ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la désespérer. «Maurice se mariera... S'il ne se marie pas, il me quittera...» Cette pensée la rongea. Elle l'oubliait auprès de Maurice; la solitude l'y rejetait.

Les vraies heures d'agonie, c'était quand elle avait lu dans les yeux de son aimé une préoccupation, un rêve dont il n'avait pas voulu dire le secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la prunelle, ses clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le désir qui n'était pas pour elle, fût-il indécis au point que Maurice lui-même ne le distinguait pas! Dès qu'elle l'avait quitté, son martyre commençait. Les yeux de Maurice, avec la tache de la pensée trouble, la hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour être seule avec son chagrin; et là, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague péril. Ah! qu'un confident lui eût été cher, pour ces pensées sans nom! Mais où le prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lèvres en face du vieil ami,—d'Esquier, qui pourtant avait tout deviné,—elle le savait. Alors qui?... Le confesseur!... Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut tentée par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hélas! la honte de son péché lui en barrait l'entrée; elle sentait qu'elle ne rentrerait là que lavée par le remords et par la pénitence, plus tard, bien plus tard, après l'écroulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des églises: parfois elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur d'être aperçue, elle, pécheresse, par ce Dieu même qu'elle y venait chercher. Écroulée sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entières dans un coin sombre des basses nefs, côte à côte avec de vieux pauvres, des dévotes à chapelet. Elle ne priait pas: comment oser demander ce que souhaitait son cœur coupable, la sécurité, l'éternité de la faute?... Non. Elle ne demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du tabernacle; elle prenait peu à peu le courage d'étaler sa misère aux yeux du Maître divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres amoureuses!... Il voyait bien son impuissance à désirer la guérison de son âme! Au moins, par sa présence à l'église, la pécheresse protestait contre son indignité, et il lui semblait que, par un de ces moyens miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu s'arrangerait, un jour, dans longtemps, longtemps, pour que le crime fût pardonné.

En quittant Maurice, ce jour-là, elle eut le désir d'une de ces humbles stations à l'église, avant de regagner la maison. Sept heures avaient sonné, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgère était à Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des caprices de Julie. Elle se fit conduire à la chapelle dominicaine de l'avenue Hoche. Au moment où elle y pénétra, le bas de la nef était rempli de silhouettes agenouillées: c'était un samedi, l'heure des confessions.

«Voilà des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont pas rompu leurs habitudes religieuses, elles!... Comme je vaux peu, mon Dieu!»

Elle s'isola dans un coin bien obscur, elle s'agenouilla; elle commença des prières. Mais ses lèvres seules priaient: elle était trop inquiète; un pressentiment trop net lui dénonçait le péril. Malgré son effort, elle ne parlait pas à Dieu; elle réfléchissait.

Elle revoyait Maurice tendre et distrait, ses plus vives étreintes subitement glacées par une absence de la pensée. Ç'avait été plus manifeste aujourd'hui qu'hier; hier plus qu'avant-hier; une suite de menus incidents, conservés dans sa mémoire, jalonnaient dans le passé récent le chemin par où les soupçons lui étaient venus. Quel rêve troublait donc le jeune homme, qu'il ne lui confiait point? Il lui disait tout, depuis longtemps, graves soucis, ennuis légers.

«Une femme... Il y a une femme entre lui et moi.»

Souvent déjà cette idée d'une infidélité possible de Maurice lui avait traversé l'esprit. Elle en avait souffert, certes, moins pourtant qu'elle ne souffrait en imaginant qu'une autre femme pourrait, un jour, lui prendre la pensée de son ami, remplir son cœur, y régner comme elle. D'ailleurs ces doutes n'étaient jamais de longue durée, probablement comme les caprices de Maurice. Elle le retrouvait bientôt plus ardemment à elle, plus épris du refuge de ses bras et de son sein. Alors, qu'importait? Elle se sentait victorieuse, toujours la Maîtresse.

Hélas! Cette fois, elle hésitait, elle n'avait plus confiance dans la victoire. Pourquoi? Oh! elle n'aurait rien su dire de précis, mais c'était un sentiment si puissant!

«Il rêve de me quitter, mon Dieu! mon Dieu!»

Elle avait beau se raisonner, se répéter que Maurice demeurait en somme tendre comme autrefois. Sa conscience d'amoureuse répliquait: «Je suis sûre, sûre!...» Dans la demi-nuit de cette chapelle, elle se mit à chercher obstinément, à chercher un nom.

«Si je la connaissais, au moins!... Mais je n'ai pas d'amies.»

En effet, les quelques femmes qui assistaient au dîner du mardi, les visiteuses du jeudi, n'étaient pas des amies. Il n'y avait plus de place depuis longtemps dans la vie de Julie, pour les minutes vaines que les femmes donnent aux femmes.

«Je n'ai pas d'amies. Mais lui va dans le monde... C'est là qu'il a rencontré cette femme.»

Une femme? Non, une jeune fille. À travers les phrases qui parfois s'échappaient aux heures tristes, elle avait bien compris que jamais il ne chercherait une autre maîtresse. Ce qui l'obsédait, c'était l'avenir clos, l'évolution sentimentale interrompue. Ne lui avait-il pas dit ce mot, un jour qu'elle faisait tristement allusion à la différence de leurs âges: «J'ai votre âge, mon aimée. Notre cœur a l'âge de ce qu'il aime?»

Oui! l'âge de ce qu'il aime. Telle était bien la pensée de Maurice et sa hantise. Il avait un cœur de quarante ans...

Mais quelque part, sans doute, vivait l'inconnue, la jeune fille, celle qui représenterait pour lui le rajeunissement du cœur, l'amour initial, le foyer créé, la famille... Celle-là, Julie la redoutait, elle suppliait Dieu de l'éloigner du chemin de l'aimé...—Et voilà que c'était fait sans doute; il l'avait trouvée.

«Mon Dieu! mon Dieu! faites que cela ne soit pas.»

À ce moment, le sacristain lui toucha l'épaule.

—On ferme la chapelle, madame, dit-il discrètement.

—Quelle heure est-il donc?

—Il est huit heures.

Elle se leva en hâte, regagna son fiacre. Le cheval, qui par hasard allait bon train, mit cinq minutes à gagner la place Wagram.

En montant l'escalier, le premier visage qu'elle aperçut fut celui de Claire Esquier. Elle lui demanda:

—Je suis en retard?

—Oh! oui... Nous commencions à être inquiets.

—Fais servir. Je descends à l'instant. Qu'on enlève le couvert de Maurice, il ne vient pas dîner ce soir.

—Je sais, dit Claire.

Mme Surgère, surprise, questionna:

—Il te l'a écrit?

—Non, il est venu ici tantôt; il me l'a dit.

Elle descendit sur ce mot, prononcé sans arrière-pensée. Elle ne vit pas Julie fléchir et s'appuyer au champignon monumental de la rampe.

«Il est venu aujourd'hui... Il est venu à l'heure où je ne suis pas là, il est venu voir Claire, et il me l'a caché... C'est donc elle?... C'est elle! Comment ne l'avais-je pas deviné?»

Le péril lui semblait plus inévitable, maintenant qu'elle savait... L'ennemie, c'était Claire. Comment combattre celle-là?... Comment la haïr?