III
Une pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril. Elle pensa: «Malgré tout, Maurice m'aime.» Elle en était sûre, sans pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment irrésistible le lui disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle que les plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur sein.
Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser assez pour réfléchir, pour déduire, pour arrêter un plan.
—Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu de sa distraction et de son inquiétude, je sens que je le reprends vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.
Le cœur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux tendresses à la fois dans le cœur de son ami. Se trompait-elle? Pas complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez dévoilé aux heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voilà pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et ce sera de nouveau, pour des années peut-être, le répit, la trêve.... Il faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»
Elle songea tout de suite au baron de Rieu.
Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait se plaire auprès de lui.
«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le mois!...»
Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le mener à bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.
Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.
«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si vous aimez
«Votre Yù.»
Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de pied:
Cher ami,
«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous.
«Bonnes amitiés.
«Julie Surgère.»
Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main à ses amis. Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui, avec la jeune fille.
«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»
La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées. Elle s'applaudissait des naïves habiletés de son plan, et déjà croyait au succès.
Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son cœur. L'heure du déjeûner arrivée, quand elle vit Maurice et Claire à côté l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que son malheur était consommé, qu'il n'y avait plus à lutter, qu'ils s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier, écoutaient le docteur qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul, faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage, à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des unions, et la diminution de la natalité.»
—Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.
—Oui, fit Maurice.
—Qu'est-ce que cela prouve?
—Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à disparaître, à être remplacée par un autre mode d'union.
Julie regarda Claire et crut la voir rougir.
«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.
Le médecin demanda:
—Quel mode d'union?
—Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela... Question d'équilibre à établir, voilà tout.
—Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous? Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes, pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois. L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union, c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?
—Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous dites.
—Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du mot.
Esquier intervint:
—Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le condamnez, vous qui ne croyez à rien.
—À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul précepte: conformer ses mœurs individuelles aux intérêts de l'espèce. Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre, pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...
Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux. Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait. Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin, chacun sur un coin différent de son cœur. Sous l'apparat d'une formule scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse: l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un sourire.
Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de l'autre.
—Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine tristesse, est-ce fini?
Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule, et cette tristesse lui inspira le désir de la calmer par des tendresses.
—Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque vous êtes près de moi.
—Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a du chagrin dans ces beaux yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.
Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.
—Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.
Il répliqua:
—Je vous aime infiniment.
Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers des paroles souvent échangées, ils s'étaient laissé entrevoir leur inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il s'éloigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je vous aime infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si cela se pouvait!»
Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'était l'heure de cours, prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait, lui donnait le besoin d'épancher son cœur. Quand Esquier fut près d'elle, elle lui montra Claire et le baron:
—Regardez, dit-elle à demi-voix.
—Eh bien?
—Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...
Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.
—Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.
Julie reprit vivement:
—Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.
Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque tendre.
Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:
—N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous n'y trouvez pas d'inconvénient, je suppose? Je comprends que le départ de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera moins.
Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut pitié d'elle.
Il lui prit la main.
—Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...
Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?» tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile édifice de son espérance.
Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté, Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux, ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît l'avenir?...»
Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent tristes,—non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son cœur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir, de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur bonheur!
Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était commencer leur agonie.
Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.
Il sonna.
—Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.
—Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de vouloir bien l'attendre.
Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de tous les jours, sérieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché par le doigt de la destinée. Il questionna:
—Est-ce que je vous dérange?
—Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire, je suis contente de vous voir.
—Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?
—Je n'ai pas le cœur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je désirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de sérieux à vous dire. Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?
—Bien sûr... Vous m'inquiétez.
—Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil que je veux vous demander, comme à mon plus ancien ami.
Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:
—Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?
Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais songé à celui-là, par exemple!... Il répondit:
—Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coupé, et je ne le vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises ridicules. Il est prétentieux et triste. Il m'assomme.
—Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme excellent, vous connaissez ses mérites aussi bien que moi.
«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent fois mieux que moi.» Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut, sèchement:
—Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà tout.
Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le regard de la jeune fille. Elle murmura:
—Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?
—Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.
Claire reprit:
—Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me témoignait de l'amitié. Il causait volontiers avec moi, et presque jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à une compagne, de ses rêves d'organisation ouvrière, de ses entreprises politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié la plus simple...
—Et alors?
—C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme Surgère causait avec mon père. Comme d'habitude, il s'est assis près de moi.
—Et il vous a dit qu'il vous aimait?
Claire rougit:
—Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je ne savais que répondre, je vous assure; je voyais bien que si je refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit: «J'aimerais mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre assentiment que je veux d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil général: vous avez donc le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé: «Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra mieux.»
Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice sentait un frisson d'inquiétude, de désespoir, s'injecter dans son cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini, décidément, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait à présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,—qu'il la considérait comme un bien à lui, résigné pourtant à ne jamais la posséder.
«Cette petite, pensa-t-il, avec le cœur de laquelle j'ai joué autrefois,—décidément, c'était mon bonheur. Elle partie, que me restera-t-il, à moi?»
Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul sur la route de l'avenir.
—Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?
Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre, il retrouva une allure, des mots de sang-froid.
—Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un cœur sûr... Il faut me pardonner le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu d'humeur contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez pas avoir de meilleur mari.
Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un peu de foi en l'avenir!»
Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles qu'il prononçait, les lèvres seules les disaient. Et malgré la communion de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser échapper leur secret.
—C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un ton froid, presque hostile.
Elle répondit:
—Oui.
Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut. Elle voulut, une fois encore, offrir un asile à ce cœur inquiet, lui laisser le temps de se reprendre.
Elle montra le piano:
—Voulez-vous?... dit-elle.
Maurice sourit amèrement:
—Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!
Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son cœur et dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui coulaient, elle sentait couler sa vie même.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.
—Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.
Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment... Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la force d'appuyer son front sur le cœur de son amie. Il ne supporterait pas l'interrogation de ses yeux...
Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en lui...
Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied, traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui barrait l'avenir.
Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?
La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le réveilla. «Où suis-je?» Il lui fallut quelques secondes pour se reconnaître. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargés de bagages, venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres amenaient des voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait seul, ne plus voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira l'absence et la solitude avec passion. Mais tout départ est un acte compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas éveiller les soupçons des indifférents?
«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier... Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»
Tout de suite, il se décida.
«Je vais voir Daumier.»
De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue Tronchet.
—À la Salpêtrière, dit-il en montant...
Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de la Madeleine défilèrent devant les vitres du coupé... Puis ce fut la rue Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves, blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout cela, et sur la place de la Concorde le décor familier, l'admirable décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font face, les flèches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre rousse irisée par endroits.
L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris, autrefois, avec sa mère. Il se vit lui-même, dans une Victoria, roulant vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise près de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la gloire.
«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma fortune. Du côté de l'amour, ma vie est murée. Quant aux ambitions d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»
Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile... Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser, appuyé sur une gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant. Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour à jour du demi-bonheur.»
Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes, venait, après quelques évolutions hésitantes, de s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les pas, planté d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte, gagna la porte de la Salpêtrière.
Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement. C'était longtemps en arrière; il y vint enfant, et son père l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues, aux angles des avenues de cette espèce de ville... Rue de l'Église... Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperçut dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de ce parloir où il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.
Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.
Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait Daumier. Il n'était pas encore sorti. L'infatigable travailleur réglait sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été, allongeant le temps utilisable pour les études microscopiques, il dînait plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.
Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le laboratoire, perché sur un haut tabouret, entouré de petits carrés de verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'œil collé à l'oculaire d'un microscope.
Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:
—C'est vous, Lucas?
—Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.
—Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?
—Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je ne vous dérange pas?
—Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?
Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie dispersée de dilettante. Il s'écria:
—Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est supérieur à l'art, cela!
—Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,—comme régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour amorcer votre œuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...
—Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?
—Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de Morvan... Vous voyez.
Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les étiquettes on lisait le titre général: Maladie de Morvan; puis des sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc., etc...
Maurice demanda:
—Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?
—Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et classé la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il découvrit un des pots à confitures, et prit une cervelle dans sa main sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette Joséphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher d'elle-même, sous la traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle adhère, se colle à certains points indurés; si je veux l'arracher, elle se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du cerveau. Maintenant, observez la moelle.
Du bocal étiqueté: Moelle de Joséphine Udaille, il sortit le serpent verdâtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il était perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.
—Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous voyez.
—Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice, qui déjà, par un retour d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de retrouver peut-être en soi des symptômes...
—C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort. Tout à l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain nombre de sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui l'on puisse confier un secret?
—Assurément.
—Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle dont notre ami Surgère est atteint.
Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils à ceux-ci, une moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité ombrageuse et peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues substances, perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier, qui le vit pâlir, lui demanda:
—Qu'est-ce que vous avez?
—Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous restons.
—Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit, sortons. Dînez-vous avec moi?
—Volontiers.
Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures d'acide.
—Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon en ce moment. La femme et les bébés sont à la campagne.
Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard de l'Hôpital, fréquenté surtout par les employés du chemin de fer. Quand ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes de linge blanc et grossier.
—Y a-t-il encore à manger, Louise?
—Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe avec vous?
—Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.
Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir parisien, huit heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu des fenêtres larges à petits carreaux, se faisait province, et la salle exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrassés par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue de petite ville.
Maurice, pénétré par ce repos, répéta:
—Comme vous êtes heureux!
—Encore!... Heureux de quoi?
—D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez, vous! Vous savez où va votre vie. Chaque heure est représentée par une certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.
—Pourquoi ne travaillez-vous pas?
Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce sourire l'indifférence un peu dédaigneuse du penseur laborieux pour l'amateur artiste.
—Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par paresse, ni même, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la période où je suis est une période d'attente, que je reviendrai au travail quand elle finira.
Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de bœuf à la mode:
—Je ne comprends pas.
—Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve, ajouta-t-il,—avec le projet puéril de dépister les soupçons de Daumier.—Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse; jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos d'esprit, ni le travail...
—Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez, dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare, avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les chagrins sont entre eux et moi irréductibles.
Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des grains de raisin dont il rejetait la peau.
Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.
—Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament d'homme de luxe chez un pion?
—J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule, réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement, ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la sélection.
—Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?
Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.
—Certes, je veux bien. Que puis-je faire?
—Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que j'échappe au milieu où je vis, à Paris.
—Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit d'en paraître surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?
—Justement. Seulement je ne suis pas malade.
—Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins minérale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme, assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.
—Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi dans un pays où je sois seul, où je ne connaisse personne, hors des grandes routes qui mènent à Paris.
Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à soi-même, loin de Julie, loin de Claire.
Daumier lui demanda:
—Parlez-vous l'allemand?
—Non; un peu l'anglais...
—Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Américains et des sujets de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les neurasthéniques, dont vous êtes. Cela vous convient-il?
—Est-ce loin de Paris?
—Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par une station à Cologne...
—Soit J'irai à Hombourg.
Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à Maurice.
—Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.
—Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des malades mondains qui viennent solliciter là (il montrait les murs de la Salpêtrière) une consultation du maître,—dire que presque tous n'ont d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée... Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le système de cure qui vous conviendrait?... Mariez-vous!
Il s'arrêta; Maurice avait pâli derechef à ce mot: «Mariez-vous!»
—Pardon, fit le médecin en lui prenant la main.
Ils sortirent du restaurant, se promenèrent quelque temps, le long de l'avenue maintenant envahie par la nuit... Ils se taisaient, chacun enfoncé dans son rêve.
—Allons, fit Maurice, soudain réveillé; je vous quitte. Merci de cette soirée réconfortante passée près de vous. Soyez assez bon pour écrire à Esquier afin de l'assurer que mon départ est nécessaire.
—Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-même avenue de Wagram.
Ils se quittèrent.
IV
Le rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son cerveau.
Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne et douloureuse fuite dans la nuit.
«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le cœur, pensa-t-il. Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.»
Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il avait décidé son départ. En resongeant à ces trois journées, le déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment elle recommençait. L'appartement de la rue Chambiges était là, devant ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de timbre électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion avait si parfaitement, l'un pour l'autre, éclairé leurs deux âmes, que tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse menace,—entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à elle! qui était leur amour. D'un mouvement de révolte, bien rare à sa douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:
—Qu'y a-t-il?
Il essayait de retarder l'aveu.
—Mais... rien!
—Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...
Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils s'étaient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures journées,—ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des sanglots; Julie, la première, avait proféré le terrible mot:
—Tu pars?
Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des jours. Elle savait bien, connaissant le faible cœur de Maurice, qu'il préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée courte, puis prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux qu'elle voulait douter.
—Tu pars?
—Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...
—Tu pars! tu pars!
Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et cette désolation, en être la cause!... Elle pleurait, la chère aimée, celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution, un instant, chancela.
—Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientôt je reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris m'excède... Il faut que je parte. Mais je t'aime, je t'aime!...
À ce moment, son cœur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait encore l'obstacle murant sa route; mais il se résignait à vivre dans cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a l'avenir...
—Je t'aime! Je t'aime!
Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte, malgré les baisers dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il la sentait s'échapper doucement, révoltée pour la première fois, révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était seul...
Le lendemain,—après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser pénétrer par Maurice, le douloureux secret,—elle reparut chez lui, à l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla la première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.
Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de Clichy, véritable repas de condamnés, qu'ils prirent dehors, en public, tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à tête. Ils mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait; l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brève. Deux fois Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant, plus de quarante minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa guise, au delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas rencontrés.
Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin, parmi ce décor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du soir, les fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.
La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé les boulevards, atteignit enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord. Maurice, sous la capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un réverbère jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues défaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrêtaient pas de couler. Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié qui pourtant étaient au fond de son cœur: «Ne pleure plus; je reste, je t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir terrible qu'il prévoyait tout à l'heure quand il la quitterait... Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait le train.
—Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en retourner avant moi, chérie... Ce serait trop affreux!
Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans forces; elle obéit. Tous deux descendirent. Ils échangèrent un seul baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour. Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture, emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu jeté par la portière. Il se sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif comme la mort. Il fallut que des employés de la gare vinssent lui parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son départ... Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure, être seul dans sa cabine, et là pouvoir à l'aise s'abîmer dans la souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.
Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une seule fois le sommeil ne vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.
À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...
Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi... Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie, ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du sein.
Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots, et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa. Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!
À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de bouillon, et se coucha... Sa pensée errante fut bercée par les sonorités voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il s'endormit. Depuis le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que le sommeil.
Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un peu inusitée de lit, de table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de la porte. Tout cela, c'était l'Allemagne, c'était la séparation,—c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au cœur.
«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou... Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'être seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et pourquoi? mon Dieu! pourquoi?»
Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui était pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût peut-être hésité au dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après? Ne faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolérable alors? Tout sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il pas mieux valu rester là, subir la pression lente des événements, m'y laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les autres autour de moi?»
Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se dit-il, à raison ou à tort, je suis venu ici pour échapper à la présence des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»
Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à Paris, après la mort de sa mère.
«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommencé ma vie...»
Mais une voix lui répondait:
«Alors tu avais six années de moins; alors tu croyais à l'avenir, à l'amour, à l'art... Tout cela est fini, maintenant.»
Il boucha ses oreilles à cette voix désespérée.
«Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des promenades, un théâtre... Il y a les soins de la cure. Cela mangera toujours quelques quarts d'heure.»
Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Déjà il éprouvait que le temps, ici, serait plus lent et plus pesant qu'à Paris. Alors, à quoi bon cet effort, le déchirement de ce départ? Les larmes de Julie, il les revit inondant le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce corps jadis adoré, encore adoré aujourd'hui, hélas! malgré tout. «Ah! je suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout à ceux qui m'aiment.»
Il descendit dans la salle à manger. Des flots de soleil clair s'épandaient sur les murailles peintes de nuances vives, sur le poêle monumental de faïence verte, sur les nappes bien blanches et les cristaux bien luisants. Quelques voyageurs isolés, quelques ménages anglais ou américains déjeunaient, l'air quiet et satisfait... Maurice se sentit comme la veille, tout à fait isolé de ces gens: un naufragé sur le rivage de l'île où une vague l'a jeté.
«Je suis seul! tout seul!»
Un sanglot intérieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours désormais, comme il l'avait été avant de rencontrer Julie. Le souvenir des mois errants qui avaient précédé la rencontre de cette femme lui remonta, malgré la distance des temps, aussi douloureux que sa présente détresse. Il voulut résister: «La détresse actuelle, pensa-t-il, me vient d'être à l'étranger, à l'hôtel, d'être un passant... Après deux repas à table d'hôte je connaîtrai d'autres voyageurs, s'il me plaît... Je connaîtrai des femmes.»
Mais son cœur eut aussitôt une nausée.
«Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...»
Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait, sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de café noir, oubliant d'y verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme eût assisté en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la localité qui parlât français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha au hasard, se trouva presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux ormeaux, qu'il suivit.
Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin, avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas; et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée de vapeur légère sur le vert de sa robe.
À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses voisines par un petit espace, alignaient leurs façades rococo, leurs fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et musclés, aux jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces gens-là sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme je marche dans cette avenue, sûrs du pas qu'ils vont faire après celui qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont avec les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour, de beaux enfants pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre accident que les inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt, les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni maladie? Ah! bien sûr! leur cœur n'est pas pareil au mien. Tout mon grand chagrin est enfermé dans ce cœur, et le monde entier, cabalé contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»
Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, à travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères coloriés, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boisées de sapins et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les lignes d'un guide feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire: le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le bâtiment qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.
Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire un trajet pour le défaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.
«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»
Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet. Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être vivant serait une diversion salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être jusqu'à midi et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien que la demeure du médecin fût tout proche.
C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises sous un arbre de la placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air d'interrogation souriante:
—Sir?...
Il demanda:
—Le docteur Hœflich?
Elle parut surprise et embarrassée qu'il ne s'exprimât pas en anglais. Après une hésitation, elle dit, avec un accent singulier:
—C'est pour... consultation?
—Oui, répondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il français?
—Oh! très bien, très bien.
Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meublé d'une façon extraordinaire, avec des garnitures de cheminée en coquillages, des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sèches répandues à profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place d'honneur avec une dédicace: To my dear Dr Hœflich, et la signature paraphée.
—Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle prononçait paápa) il vient tout à l'heure.
Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air d'un vieux chef d'orchestre, maigre, projeté en avant, avec une figure apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au visiteur.
—Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous êtes français?
—Oui, docteur.
—J'aime beaucoup les Français. Ils sont gais, amusants. Malheureux événements politiques!... J'ai connu un temps, monsieur, où dans les rues de Hombourg vous n'entendiez parler que français. C'était le bon temps de notre ville... Le temps des jeux! Aujourd'hui, c'est à peine si vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique, naturellement! Tout cela est bien triste. Mais vous verrez tout de même que Hombourg est charmant. Et vous êtes venu prendre les eaux?
Maurice hésita.
—Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu fatigués... Quelques insomnies. Et l'on m'a dit que le régime des eaux me ferait du bien.
—Ah! reprit Hœflich en frappant amicalement sur le genou de son client! Ah! c'est la vie de Paris qui fait mal aux nerfs. J'ai vécu à Paris, moi, monsieur. J'ai passé quatre ans à Paris... De 1860 à 1864... Connaissez-vous M. Lécuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus? C'étaient des amis; ils étaient très gais. Et les femmes! Mme Schneider! Mlle Cora Pearl? En voilà qui étaient gaies, elles aussi! Est-ce qu'elles sont toujours à Paris?
Il demandait ce renseignement avec un intérêt réel, comme s'il se promettait de rendre visite à ces débris de l'Empire, lors d'un prochain voyage outre-Rhin.
—Non, fit sèchement Maurice. Elles sont mortes.
—Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci prouve bien qu'il ne faut pas abuser de la vie, ni jouer avec sa santé... Je vois votre maladie à vous, monsieur. Vous avez abusé des plaisirs de Paris—ceux de votre âge: je veux dire, Mabille, la Grande-Chaumière, les Frères Provençaux...
Maurice ne put s'empêcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir avant minuit, qui n'allait même plus au théâtre, qui mangeait et buvait comme une femme!
—Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin. Elles sont héroïques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir, vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la kapelle du théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique... Vous allez à la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste, voici l'ordonnance imprimée.
«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est diplômé par une Faculté allemande, elle n'a pas été exigeante. Après tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»
Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce que pour ne pas rencontrer le docteur Hœflich... En lisant, en méditant, en se promenant, ne peut-on combler les heures?
«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me définit ce que désormais sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...
Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner en lisant les journaux... Peu à peu, la salle s'était garnie. Jeunes gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient, les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau l'égoisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.
Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle déjà repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était aussi torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»
Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris, il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture, maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait consentir au mariage...
Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le Kurhaus, entendit la musique du parc en un véritable état d'hypnose. Par instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil, on s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues imaginations: et la réalité ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces Américaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour de sa douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient, on riait, on fêtait la vie.
«Ils n'ont donc pas de cœur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitté une maîtresse chérie? Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est qu'aimer... Triste savoir!»
Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les illuminations s'éteignaient. La nuit alourdissait et confondait les masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir, l'instant d'avant, de ce cortège d'indifférences autour de son chagrin. Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie quelques lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.
«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me semble que j'y ai passé plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?»
...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grâce. Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son effroyable agonie de cœur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un absent parmi la foule, avec une angoisse morale cachée comme une maladie secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.
Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la pensée dans l'épuisement de la force physique... Il s'en alla droit devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait plus que la plaine vide, la forêt ou la montagne...
Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd pied dans la résistance, et, résolûment, se laisse tenter, il égarait son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de lui... L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et c'était l'évocation de la jeune fille qui seule, comme la piqûre du morphinomane, parvenait à le ranimer.
«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»
Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire était là, près de lui, son pas élastique marquant de fines empreintes dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la Méditerranée. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés. Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres demi-ouvertes, de serrer contre son cœur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pensée d'une trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je trompée? Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»
Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de revenir à Paris, demain: et si je veux, elle sera ma femme!»
Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il regarda les paysages avec l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table, au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut escorté de cette pensée, comme d'une compagne amie.
Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un village fixa son regard par son assise pittoresque... C'était au pied du Taunus, à la soudure de l'Altkœnig et du Grand Feldberg. Le village s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un burg du xiiie siècle le dominait, hautes façades à nombreuses fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on découvrait le plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques étangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et, par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.
«Si j'étais venu en Allemagne avec elle, pensa Maurice, je m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»
Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial avec Claire, le tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!
«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté. Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»
À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était justement accroché: Haus zu vermiethen. Il eut l'envie puérile de fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille femme vint ouvrir.
—Parlez-vous français? demanda Maurice.
Elle répondit:
—Nein!
En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le comprit. Elle s'empressa de le précéder.
La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés simplement et proprement, comme presque tous les logis meublés de l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie, détaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds. Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinuées de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles coteaux hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village étage. À gauche, la masse imposante, velue, de l'Altkœnig.
Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants, pourquoi renaissait-il plus impérieux, le pressentiment que, quelque jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location qu'elle écrivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une sorte de contentement intime l'agitait, mêlé d'inquiétude... L'avenir est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du réel?
De Cronberg à Hombourg, par Rœdelheim où l'on rejoint la ligne du chemin de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait étendu son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le Temps avant d'aller dîner.