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L'aventure

Chapter 12: XI COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

XI
COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Racine, Phèdre.

Non, ma petite ; je n’ai pas de nouvelles. J’aime mieux tout t’avouer, je suis très inquiète ; au bout de dix jours d’attente, je me suis résolue à chercher du côté de l’hôtel Clifton. Je ne m’y suis pas rendue en personne, par exemple. J’ai placé mon fiacre en observation, au coin du boulevard, et j’ai embauché un commissionnaire aux fins de porter un billet très sec au sieur Ramon. « Il y a une réponse. »

Mon envoyé revient au bout d’un quart d’heure :

— Madame, ce monsieur a quitté l’hôtel, il y a environ une semaine.

— Il est parti ?

— On ne croit pas ; il a laissé ses bagages.

— Est-on inquiet de lui ?

— Il paraît qu’il a comme ça l’habitude de s’absenter trois, quatre, cinq jouis sans prévenir… Il voyage.

Ramon n’est pas à Paris ; il est parti le jour même où nous nous sommes vus, sur la terrasse des Tuileries…

… Et sans rien me dire ! Je me creuse la tête pour trouver la raison de cette dérobade : il ne m’aime plus ?

Ma petite amie chérie, je suis malheureuse : c’était donc ça, le roman de l’amour ! Je ne vis plus ; si j’osais, je pleurerais tout haut… Pourquoi est-il parti ? Parce que je ne lui cédais pas assez vite ? Ou bien ne voulait-il que s’amuser de moi ?

Il est parti sans un mot ; le commerce avant tout ; des business le réclamaient à Londres, ou à Munich ; il s’est hâté. Un rendez-vous d’amour, on le remet. Les femmes ne sont-elles pas toujours disposées à l’accueil de l’Amant prodigue ?

… D’ailleurs rien n’est plus vrai ; toute mortifiée que je suis, je me retiens de lui écrire que je l’attends et que je lui appartiens ce soir, s’il le veut. Roger s’en va régulièrement à neuf heures ; aussitôt après son départ, c’est une débandade générale ; les serviteurs de différents sexes se sauvent à qui mieux mieux, et je ferme les yeux. Que de belle liberté perdue, puisque je reste seule, devant ma petite table, à rêvasser et à ruminer du chagrin !

Je n’aurais jamais pensé que je dusse autant intéresser la partie ; j’éprouve de la peine, de la vraie peine ; ce n’est plus seulement cette espèce de malaise que tu nommes la « chair inquiète ». Il s’y mêle de la désillusion, de la rage d’être dédaignée, et le sentiment de ma déchéance ; je tiens à ce rasta, à ce demi-nègre ; je lui écris des lettres de reproches tendres où je mets le meilleur de mon cœur ; je me garde de les lui envoyer ; il ne les comprendrait pas si, à son retour, il avait même l’idée de les lire.

A son retour, il m’écrira : « Soyez à telle heure à tel endroit ! » et j’y serai et je serai ravie. Tu avais raison, il faut se réserver pour celui qui viendra, celui qui est digne de tenter avec vous l’Aventure ; mais je n’étais plus en possession de moi-même : aucun raisonnement ne prévaut contre un baiser, si c’est le baiser espéré. Glaris disait : « Ce qui me répugne dans l’amour, c’est que la bestialité y domine ; et tous nos efforts ne tendent qu’à la justifier à l’aide de subtilités psychologiques. » La duchesse de Sion, qui était faible avec un de ses laquais (il n’y a pas de grande dame pour son valet de chambre), devait s’excuser en invoquant la psycholalie dont regorgent plusieurs livres.

J’aurais de la sympathie pour ma douleur si elle en valait la peine ; même cela m’est interdit ; je me suis compromise dans une histoire banale où j’ai joué par surcroît le rôle le plus médiocre ; ainsi en prend à maint et mainte…

Toi, tu es heureuse ; tu es liée à l’ami de ton choix, rien ne vous séparera plus. J’ai encore la lettre où tu me disais que ta vie sentimentale était close ; que tu n’avais plus qu’à entretenir le bonheur acquis ; tu me racontais tes journées à Écouen, en compagnie de Gérard, vos joies, vos projets ; c’est cela qui m’affolait ; j’ai tâché de me créer l’illusion de votre idylle ; je n’ai abouti qu’à la caricature.

Tout ça, c’est de la Rêverie-pour-violoncelle ; mais, sapristi ! je plains mon prochain amant.