XII
ENTR’ACTE
Deux mesures pour rien !
Charles Lamoureux.
Comme ta lettre m’a étonnée ! Comment, toi aussi, ma pauvre petite, tu démontes tes panoramas ? — Sincère avant tout, je dois te dire que ta déception m’a un peu consolée ; le malheur d’autrui est excellent pour nous remettre du nôtre ; excuse cette sinistre franchise, j’ai l’égoïsme des convalescents.
J’avais appris ton départ d’Écouen ; rien de précis. Et puis il a couru sur toi des bruits si absurdes, que j’avais prêté à ceux-ci une attention peu complaisante. J’étais en visite chez Valentine, quand la mère Cosquin est arrivée, reluisante de joie ; elle prend le temps de caler sa personne au fond d’un fauteuil, et, après un regard de côté vers moi, elle débute :
— Vous savez la nouvelle ? Notre petite Germaine Censy ne divorce plus !
Là-dessus, toutes ces dames s’agitent, battent des ailes, gloussent, caquettent ; si tu avais vu ce poulailler !…
— Non !
— Pas possible !
— Allons donc !
— C’est trop drôle !
— Est-ce bien vrai ?
La mère Cosquin jubile ; elle t’en a beaucoup voulu d’avoir accaparé les conversations de cet hiver ; quoique t’ayant dans le nez, elle ne peut pas te sentir (bizarre anomalie). Elle reprend :
— Elle s’était installée chez les Sœurs de Magdala.
— Oui, pauvre petite ! s’écrie Valentine.
— Tout le monde l’approuvait : c’était si courageux de s’imposer une retraite pénible, loin de Paris ! Elle cachait son jeu. Tous les jours, M. Gérard Levail prenait le train pour Écouen…
— Bah !
— Je m’en doutais !
— Oui, continue la Cosquin, et madame Censy allait le prendre à la gare, on ne voyait qu’elle sur le quai ; ensuite ; ils se promenaient en tonneau.
— Comme Diogène ?
— Mais non, ma bonne ! Tonneau, petite voiture. Ils dînaient ensemble, elle reconduisait M. Levail à la gare. La règle des Sœurs de Magdala est très élastique, on a la liberté quasi complète ; pourvu qu’elles rentrent le soir, les pensionnaires peuvent courailler toute la sainte journée (elle a dit : courailler). Comme c’est respectable ! Enfin ! Où en étais-je ? Ah ! oui : ils jouaient aux petits amoureux, c’était frais et joli.
— Comme son titre, au Printemps ! interrompit Valentine.
— Mais ça n’a pas duré ; toujours la même affaire : amour contrarié, amour caché, amours solides ; amours faciles, amours perdues. M. Levail, qui prenait régulièrement le train des amants, s’est peu à peu lassé ; il s’est avisé de réclamer son jour de congé par semaine ; puis il n’est plus venu que tous les deux jours ; le pays ne lui offrait plus rien d’inédit, il le connaissait…
— … dans l’Écouen ?
— C’est le cas de le dire ! madame Censy s’est fâchée ; chaque fois les explications étaient plus embarrassées ; on échangeait des mots aigres-doux, puis simplement aigres. Le beau Gérard a boudé une semaine ; lorsqu’il s’est décidé, il n’a plus trouvé Germaine à la gare. Querelle ; autre semaine de bouderie, au bout de laquelle Gérard écrit à Germaine que décidément leurs caractères ne sont pas faits pour une vie commune, qu’il préfère rendre à madame Censy sa liberté.
— Qu’est-ce qu’elle en fera ?
— Justement ; elle lui a répondu : « Ma liberté ? Qu’est-ce que j’en ferai ? J’ai tout lâché pour vous. »
— Ils ne se tutoient pas ?
— On ne se tutoie pas dans les lettres de reproches. Madame Censy reçoit une lettre datée de Kreuznach, une épître charmante qui disait : « Je m’arrache le cœur ; il le faut ! J’aurai du courage pour deux ! » Ce qui signifiait : « J’en ai assez, sauve qui peut ! »
Pendant que la Cosquin débitait son fiel, j’étais abasourdie. Tu ne m’avais pas mise au courant ; cette vieille musaraigne paraissait très documentée ; le poulailler se préparait à tomber sur toi avec un ensemble touchant. Déjà Valentine soupirait :
— Pauvre petite madame Censy !
— Vous la plaignez ?
— Elle a ce qu’elle mérite !
— Il y a une justice au ciel !
— Merci ! où serait l’avantage de rester correcte, s’il n’était pas de sanction pour les frasques ?
Et allez donc ! Et allez donc ! On approuvait Gérard, naturellement. Bonnes chères petites madames !
La mère Cosquin soigne ses effets ; elle avait gardé le meilleur pour la fin :
— Germaine a passé trois jours entre la vie et la mort. (C’est faux, hein ?) Sa mère l’a emmenée en Vendée ; là elle s’est rétablie ; une après-midi on lui annonce qu’un monsieur désire lui parler ; c’était Censy !…
— Ah ! mon Dieu ! un homme si violent !
— Il a été parfait ; il s’est avancé vers sa femme, la main tendue ; il lui a dit : « J’ai quelque chose à vous proposer ; j’estime que c’est plus avantageux pour vous que pour moi, aussi je vous engage à réfléchir avant de le repousser : voulez-vous reprendre la vie commune ? »
— Oh ! voilà un mari ! Qu’est-ce qu’elle lui a répondu ?
— Ce qu’il y avait à répondre : « Je vous ai donné mille raisons de me détester ; quel intérêt avez-vous à me proposer une pareille résolution ? »
Censy ne s’est pas fâché ; il paraît que son humeur s’est beaucoup modifiée ; il a riposté : « Je ne vous déteste plus ; je viens à vous sans colère parce que je n’ai désormais que de l’indulgence pour les autres comme pour moi-même. Je reconnais combien je fus ridicule en prenant au tragique une disgrâce que l’on s’accorde à juger comique. »
— Mais, c’est Dumas petit-fils, cet homme-là !
— Non ; il a bien spécifié : « Je ne vous pardonne pas, je n’ai pas à vous pardonner ; je vous invite à recommencer l’expérience de la vie à deux sur de nouveaux, — et j’insiste, — sur de moindres frais. Je n’exige rien de vous que de la cordialité ; je vous marquerai en revanche beaucoup d’égards ; ainsi nous serons comme deux passagers de la même cabine qui s’arrangent de leur mieux pour ne pas se gâter mutuellement la traversée. Durant ces trois mois où nous avons été séparés, je me suis amélioré sensiblement ; si mes informations sont justes, vous avez dû, dans le même temps, acquérir une philosophie plus pratique… En somme, une conception trop romanesque du mariage nous a conduits tous les deux à des actes d’une inexcusable violence. »
— Censy ! Le gros Censy qui formule, maintenant ? Il n’y a plus de grands enfants, ma parole !
— Il a terminé : « Résumons ; ainsi que vous en aviez exprimé le désir, j’ai retiré ma demande en divorce. Toutefois, si l’accommodement que je vous présente ne vous convenait pas et si vous préfériez recouvrer votre liberté, j’introduirais une nouvelle demande fondée sur les motifs que vous m’indiqueriez. Donc je vous laisse une nuit de réflexion ; prenez conseil de votre mère qui avait jadis du bon sens. Demain matin, vous me communiquerez votre décision. »
Il est allé dîner et coucher à l’hôtel ; le lendemain Germaine repartait avec lui ; en ce moment, ils sont sur la route de Constantinople ; on ne parle plus de divorce ; ce sera un ménage modèle.
— Dernier modèle.
— Mais voici le plus curieux : la mère de madame Censy est furieuse ; elle raffolait de M. Levail, elle espérait que sa fille l’épouserait, et qu’elle aurait le gendre rêvé : le replâtrage la désole ; elle maudit sa fille, Censy, Gérard, les Sœurs de Magdala et Françoise la Bas-Bleu qui a converti Censy à l’indulgence.
Je t’ai rapporté par le menu la chronique de la mère Cosquin ; elle est si menteuse que je n’en ai pas cru la moitié, encore qu’elle affirmât tenir tous ces détails de ta mère. J’aurais gardé ça pour moi, si ta lettre ne m’avait confirmé la version ci-dessus.
Pour toi aussi, l’essai a raté ; ma petite amie, nous n’avons pas de chance ; au moins as-tu de beaux regrets ; moi je n’ai que de l’écœurement.
Ma santé sentimentale est bien meilleure ; encore un peu, et j’aurai oublié ; dire qu’il y a quinze jours à peine, je guettais à la fenêtre l’amoureux en toc que je m’étais choisi ! O le dernier monologue de Ruy Blas : « C’est fini, rêve éteint, ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu ! »
Dépêche-toi de rentrer à Paris ; nous causerons de tout cela, assises par terre, comme quand nous étions jeunes filles et que nous échangions nos peines d’amour perdues. Je t’embrasse.