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L'aventure

Chapter 14: XIII LES CURIEUX
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

XIII
LES CURIEUX

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

Pascal[1].

[1] Cette pensée de Pascal mise en épigraphe n’a aucun rapport avec le sujet ce chapitre ; mais elle me plaît, et cela suffit. Je crois, néanmoins, de mon devoir d’avertir le lecteur. (N. D. l’A.)

Je ne t’ai pas donné signe de vie, ma chérie, parce que j’étais au lit, malade, à la suite d’une secousse terrible dont je suis encore mal remise. Dans mes imaginations les plus folles, je n’ai rien rêvé de comparable au réel cauchemar où je me débats depuis huit jours. Il faut que j’aie la tête plus solide qu’on ne le croyait généralement pour avoir résisté aux épreuves qui m’ont assaillie…

L’Inconnue, la fameuse inconnue dont les journaux ont vainement cherché la piste, la Femme-du-Monde introuvable… eh bien ! c’est moi !

Le jour même où je t’écrivais, comme je sortais afin de jeter ma lettre à la poste, je croisai le facteur. Le cœur me bat toujours quand je rencontre cet homme qui a de l’imprévu plein les mains. Il me remit une enveloppe jaune, portant en grosses lettres imprimées :

TRÈS URGENT

Et en plus petites lettres :

TRIBUNAL PREMIÈRE INSTANCE DE LA SEINE
CABINET DU JUGE D’INSTRUCTION

C’était adressé à :

Madame la comtesse de Luz de Chantorey,
rue Brémontier.

En haut : Personnelle.

A l’intérieur, un papier imprimé dont les blancs étaient remplis.

M. Bastardy, juge d’instruction, invite madame de Chantorey à se rendre en son cabinet, no 10, au Palais de Justice, le 19 juillet 1897, à 1 heure et demie de l’après-midi, pour affaire la concernant.

En marge : Nota. Rapporter la présente lettre.


Je savais de quoi il s’agissait ; il y a trois mois, j’ai fait arrêter sur ma plainte Isabelle (tu te rappelles, la grande Isabelle, une brune qui est restée à mon service près d’un an et qui s’est enfuie avec la broche que Louis-Philippe offrit à ma grand-mère des Valleures). J’allais montrer la lettre à Roger ; mais je me ravisai ; tout ce qui est police, justice, le bouleverse depuis qu’il conspire ; il voulait même me faire retirer ma plainte, sous prétexte que la femme d’un député de la droite ne doit pas être mêlée à un procès correctionnel, etc., etc. Je ne pense plus à la convocation ; elle me revient en mémoire le lendemain après déjeuner ; un moment j’ai eu l’envie de ne pas m’y rendre ; mais nous avons trop de respect de ce qui touche au tribunal, et aussi trop de peur superstitieuse, j’avais entendu parler du « pouvoir discrétionnaire » que s’attribue le juge. Glaris prétend que le magistrat instructeur est d’invention espagnole et descend de Torquemada. Bien m’en a pris de faire toilette simple, chapeau modeste et voilette opaque, et de me rendre incognito chez l’inquisiteur.

Devant la grande grille dorée du Palais, j’interroge le bicorne d’un gardien :

— Le cabinet de M. Bastardy ?

— … scalier à gauche, sous la voûte ; un étage, puis deux étages.

Je monte des marches de pierre, je questionne un autre bicorne qui m’indique un petit colimaçon obscur ; je monte des marches en bois ; puis, c’est une porte vitrée donnant sur un long, triste, large, bas corridor, orné d’une banquette de chêne ; deux huissiers mélancoliques dans deux chaires ; deux poêles ronds sans tuyaux ; une sorte de bonneteur veillait sur le sommeil du municipal chargé de le garder ; un jeune homme à tournure de calicot s’entretenait avec un huissier et prenait des notes sur un calepin ; deux autres calicots, plus loin, comparaient leurs carnets ; je demeurai plantée à la porte ; l’autre huissier descendit de son bureau et vint à moi :

— Vous demandez :

— M. Bastardy.

— Donnez votre feuille.

Il me la prit et disparut par le couloir attenant à la salle d’attente et prenant jour sur elle par une cloison de vitres cannelées ; un couloir d’hôtel, garni de portes numérotées. L’huissier reparut, plus poli :

— M. le juge d’instruction prie madame de l’attendre un instant ici.

Il me conduisit dans le couloir où je restai seule ; derrière la cloison, j’entendais les jeunes gens à carnet interviewant l’huissier :

— Qui est-ce ?

— Sais pas.

— Son nom est sur la feuille.

— J’ai pas regardé ; le juge ne me l’a pas rendue.

— Jolie ?

— Crois que oui… voilette baissée.

— Pour quelle affaire ?

— Ça n’est pas marqué.

— Tiens ! c’est rare ! Qu’est-ce qu’elle fiche ici ?

— Demandez-le-lui.

— Est-ce pour l’infanticide de Levallois ?

— L’instruction est bouclée d’hier.

— Alors… pour le Marquis ? Nom d’un chien, pas de veine ! c’était un chic tuyau.

— Faut pas la laisser échapper, reprend une autre voix ; je parie que c’est pour le Marquis ; ne ratons pas le coup ; je la forcerai à causer, moi…

En effet, un des jeunes gens se glisse dans mon couloir, s’assied près de moi :

— Vous attendez depuis longtemps, madame ?

Silence.

— Les juges d’instruction n’en font pas d’autres.

Silence.

— Pourtant M. Bastardy a la réputation d’être plus galant que ses collègues. Lechanvre est plus rosse que lui, Vindeix aussi.

Je persiste à ne pas bouger, rencoignée le plus que je peux dans l’ombre.

— Si j’étais juge, je ne ferais pas poser un aussi joli témoin !

Le compliment ne porte pas.

— Vous êtes citée sans doute dans l’affaire du Marquis ? Une belle affaire, sensationnelle ; c’est moi qui ai eu le premier la nouvelle… Je suis M. Jeanvert, de l’Intègre quotidien.

Cet avant-goût du juge d’instruction ne me plut pas ; M. Jeanvert se rapprocha :

— Vous ne répondez pas, madame. Seriez-vous muette ? ou bien ne comprenez-vous pas le français ?… Vous vous ennuyez, là, toute seule ; je vous tiens compagnie, causons… Vous ne voulez pas ? vous avez tort ; je pourrais vous être de bon conseil à l’occasion.

Je me tais obstinément ; entre un second reporter qui entame à haute voix avec le sieur Jeanvert une conversation qui ricochait sur moi.

— Laisse madame tranquille ; elle ne veut pas répondre, elle a ses raisons.

— Elle désire garder l’incognito.

— Elle ne le gardera pas longtemps ; nous saurons tout à l’heure qui elle est, puisque nous savons tout.

— Elle a tort de ne pas répondre de bonne grâce.

— D’autant plus que nous n’aurions pas abusé…

— Madame, mille excuses !

Ils se lèvent et vont se concerter à quelques pas de moi ; ils chuchotaient des phrases dont j’attrapais des bribes…

— C’est une peau.

— Mais non, trop de chic.

— Mais si, je te dis, une peau de luxe. C’est Diane de Vaucresson qui est témoin dans l’affaire.

— Diane est plus petite ; satanée voilette ! Si je pouvais entrevoir…

— Pas d’erreur, c’est une peau.

— Jamais de la vie ! c’est une femme du monde !

Cette discussion m’amusait. L’autre reprit :

— Mais… mais… mais ! Ce serait « la Femme du Monde ? » Oh ! je ne la lâche plus !…

Encore un peu, et ces messieurs se jetaient sur moi pour m’arracher ma voilette ; la porte du no 10 s’ouvrit ; un employé grassouillet passa la tête :

— Madame, veuillez entrer.

Je ne me fis pas prier.


Le cabinet du juge d’instruction Bastardy ne ressemble en rien à ceux que j’ai vus dans les mélodrames de l’Ambigu ; une petite pièce lugubre éclairée d’en haut par une lucarne carrée ; au-dessous de la lucarne, un grand bureau à deux places séparées par un casier à notes. A une des places, un monsieur en redingote qui se leva quand j’entrai : M. le juge d’instruction Bastardy. L’employé grassouillet reprit sa place de l’autre côté, et plongea dans des paperasses.

M. le juge Bastardy sortit un instant de la pénombre professionnelle et m’avança une chaise de crin ; c’est un homme jeune, brun, qui a les cheveux en brosse, une moustache châtain clair et un menton volontaire ; il soigne visiblement un profil de médaille qui s’empâte : en outre il fait tout ce qu’il peut pour donner à ses bons yeux gris une expression inquisitoriale. Avec moi, il fut délicieux, et ses efforts pour paraître bien élevé malgré ses fonctions m’eussent divertie si ma situation me l’avait permis. Énervée par les préalables persécutions des journalistes, j’arrivais en mauvais état.

— Madame, je vous prie de m’excuser si je suis obligé de vous poser certaines questions indiscrètes ; en premier lieu, voulez-vous avoir la bonté de me dire vos noms et prénoms ?

— Yvonne de Luz de Chantorey. Je demeure rue Brémontier, 37.

— Bien ; je vous demanderai le serment habituel… vous jurez de dire la vérité ?

— Je le jure !

Ce mélange de courtoisie et de solennité acheva de m’effrayer. M. Bastardy, adoucissant sa voix, me jeta cette stupéfiante question :

— Vous avez été en relations avec un sieur Cloquin (Jules) ?

— Non, monsieur ; j’ignore le sieur Cloquin, Jules.

— Cependant, cette personne prétend vous connaître… et très intimement.

Et il me mit sous les yeux une photographie : c’était Ramon.

A partir de ce moment, je perdis mon assurance (et cela me sauva) ; je ne fus qu’une pauvre petite femme écroulée, terrifiée, qui ne savait plus où elle était et qui se trouvait mal et qui appelait au secours. D’abord, je regardai M. Bastardy ; il suivait avec soin les progrès de mon ahurissement.

— Vous connaissez cette personne ?

— Oui.

— Elle prétend que vous l’avez reçue rue Brémontier, il y a vingt jours, entre dix heures et minuit.

— Non, monsieur, c’est faux.

— Pourtant vos lettres, que voici, prouvent que vous étiez en correspondance avec M. Garcia de La Vega.

— Je lui écrivais, oui ; mais jamais il n’est venu chez moi.

— Rappelez bien vos souvenirs ; je vous avertis qu’il y va d’un grand intérêt pour la personne dont je vous ai montré le portrait !

Dans la débandade de mes idées, j’en retenais encore quelques-unes ; je soupçonnais qu’une chose affreuse était suspendue au-dessus de ma tête, qu’elle allait tomber, et je tendais le dos. Je répétai : « Je vous assure qu’il n’est pas venu chez moi. »

— Je ne mets point en doute votre bonne foi, madame ; vous avez été victime d’un remarquable escroc ; Ramon Garcia de La Vega s’appelle Jules Cloquin dit le Marquis, dit le Beau Brun de Clignancourt, dit Gigolo, dit Jus de Chique, dit Chocho, dit le Rupin. J’en oublie. Il est le chef d’une bande de cambrioleurs, en compagnie de laquelle il a dévalisé cette saison six hôtels particuliers. En dernier lieu, le 29 juin, la bande a pillé l’hôtel du consul de Terras Calientes. Cloquin nie sa participation à ce vol ; il prétend que, ce soir-là, il était en compagnie d’une dame dont il a refusé de livrer le nom ; à force de recherches, nous avons successivement retrouvé les divers domiciles loués par Cloquin sous des noms différents : comte d’Andraye, baron Schwart, colonel Vinditti, enfin, « Garcia de La Vega ». Là nous avons saisi, avec une comptabilité en règle, une correspondance classée par mois ; plus quelques lettres de vous non décachetées. Je me suis permis de les ouvrir ; alors Cloquin n’a plus fait difficulté d’avouer…

Ah ! ma chérie ! Je n’écoutais plus. Je m’abandonnais à la crise de nerfs, avec joie ; autant de gagné. D’ailleurs les circonstances me commandaient cette attitude ; le juge et le greffer ne savaient plus où donner de la tête ; ils me soignaient de leur mieux et n’osaient appeler, de peur de mettre des étrangers dans la confidence. Bastardy me tamponnait le front avec un mouchoir imbibé du vinaigre des prévenus ; le greffier me tapait dans les mains en murmurant d’un ton navré : « Pauvre petite femme ! Pauvre petite femme ! » Le juge, me croyant sans connaissance, disait au greffier :

— Une comtesse qui se trouve mal dans mon bureau ! Ce n’est pas banal, au moins ! Il n’y a qu’à moi que cela arrive !

Elle était dans un joli état, la comtesse. Je m’étais remise, et je disais à mi-voix : « Perdue !… perdue ! » en fixant, sans autre pensée, la borne-pendule sur la cheminée. Je m’essuyai les yeux.

Bastardy, lui, était presque aussi ému que moi ; il me prit les mains : « Voyons, voyons ! ne vous effrayez pas ; vous n’êtes pas perdue, chère madame ; nous arrangerons ça.

— Que va dire mon mari ? (Stupide, cette question.)

— Votre mari ne saura rien. Je suis au désespoir de vous avoir ainsi bouleversée ; notre métier… c’est-à-dire nos fonctions ont des exigences…

Là, vous êtes à peu près bien, maintenant. Désirez-vous que nous poursuivions, ou préférez-vous revenir demain ?

— Finissons-en tout de suite.

Il se préparait à me poser de nouvelles questions ; évidemment il supposait que j’étais du dernier bien avec le sieur Cloquin, et, pour n’être point brutal ou mal poli, il m’interrogeait d’une façon si embrouillée que je ne saisissais point le sens de ses phrases ; le greffier en pouffait dans le panier à papier. Alors j’ai pris mon restant de courage :

— Écoutez, monsieur, il est préférable que je vous raconte mes relations avec M. de La Vega ou du moins celui qui était pour moi M. Garcia de La Vega, Brésilien ; vous en retiendrez ce qui pourra vous servir. Je l’ai rencontré au Louvre où il m’adressa la parole ; puis il se mit à me suivre et, pour me débarrasser de lui, je lui parlai ; un autre jour, je le retrouvai par hasard au Cercle des Vannés. Il s’établit ainsi entre nous une sorte de camaraderie ; le jeu m’amusait, j’eus la faiblesse de le prolonger ; c’est la seule faiblesse que l’on soit en droit de me reprocher ; je suis allée avec M. de La Vega d’abord à Saint-Cloud, puis au bois de Boulogne.

(J’en étais au point difficile de ma déposition ; le terrain glissait.)

— Au bois de Boulogne, il me supplia…

— De lui permettre de visiter votre hôtel, le soir ?

— C’est cela ; je consentis à le recevoir, en l’absence de M. de Chantorey. Je l’attendis vainement ; vous en avez la preuve dans les lettres saisies à l’hôtel Clifton.

— Nous avions arrêté Cloquin dans la journée, au moment où il sortait du restaurant. L’alibi qu’il invoque était, je le savais d’avance, faux ; cependant je devais m’en assurer. Mais vous-même, vous ignorez à quel danger vous étiez exposée ; et puisque vous avez eu l’obligeance d’éclairer complètement la justice, je compléterai les renseignements que je vous ai donnés. Avant-hier, au cours de la perquisition effectuée à l’hôtel Clifton, nous avons trouvé, dans une liasse de papiers où Cloquin avait rangé vos premières lettres, le plan minutieux d’un appartement que nous supposons être le vôtre. Vous habitez au premier étage sur la rue, dans l’hôtel sis au no 37 ?

— Oui.

— La chambre que vous occupez, au-dessus du salon, est isolée ?

— C’est vrai ; l’étage supérieur est vide, depuis le départ de mon frère.

— Sur le palier du premier étage, on trouve à gauche la chambre de votre… de M. de Chantorey ; on tourne à droite, on arrive à votre chambre après avoir passé par un couloir. Bien ; il y a dans la chambre, outre les menus meubles, un secrétaire, une commode Empire, un chiffonnier, une table.

— Oui.

— Dans le secrétaire sont vos bijoux et divers objets de prix ; dans la commode, un nécessaire de bureau en or ; dans le chiffonnier, avec une trousse enrichie de pierreries, les fonds d’une œuvre de bienfaisance dont vous êtes la trésorière ?

— Tout cela est parfaitement exact.

— Voyez, c’est marqué sur le plan ; Cloquin a un grand sens de l’ordre ; nous avons une dizaine de plans détaillés, pareils à celui-ci, avec des indications sur le personnel des maisons, les habitudes, les heures où l’on est sorti et même sur le caractère des habitants. Tout porte à croire que si nous n’avions pas arrêté à temps le faux Garcia de La Vega, vous auriez été dévalisée. — Il subsiste encore un doute : vous assurez qu’il n’est jamais venu rue Brémontier ?

— J’ai juré de dire la vérité, monsieur.

— Alors, comment Cloquin a-t-il pu lever le plan de votre hôtel ?

— Mais c’est moi-même qui lui ai donné, sans m’en apercevoir, toutes ces indications !

Et je me rappelai Ramon soupirant, à Saint-Cloud, tandis que je bavardais à tort et à travers : « Parlez-moi ! Dites-moi quelle est votre vie, afin que je vive encore près de vous quand je vous quitte ! » C’est moi qui lui ai dessiné du bout de mon couteau sur la nappe le plan de ma chambre : « Là, c’est la cheminée, avec un amour de petite pendule, un vrai bijou de musée ! » Le misérable ! Il avait noté la pendule !

— Il y a encore une note qui reste inexpliquée ; au bas du plan, je lis : « Quelque chose à faire rue Jasmin, 32. » Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je suppose qu’il y a erreur, là ; je ne connais personne rue Jasmin.

Le juge d’instruction était plus qu’aimable, presque familier ; je m’enhardis :

— Si je considère ma situation, elle m’apparaît désespérée.

— Oh ! nullement, chère madame !

— Mais si ; je n’oserai pas affronter la colère de mon mari lorsqu’on lui aura révélé cette déplorable aventure. Après un tel scandale, je n’ai pas le choix des déterminations…

— Vous vous exagérez beaucoup les conséquences…

— Un scandale mondain est une trop bonne aubaine pour les journaux ; ils ne laisseront pas échapper celui-là ; il suffira d’une indiscrétion d’avocat, d’une confidence d’huissier, et je serai perdue ; j’ai un moyen d’imposer silence aux gens et de me soustraire à leur méchanceté.

— Vous ne ferez pas ça ! c’est stupide.

Bastardy avait deviné : et vraiment, je n’aurais pas hésité, car c’était si simple ! J’envisage le suicide sans aucune terreur dès qu’il ne se complique ni de douleur ni de dégoût ; le laudanum est un remède très doux aux contrariétés par trop vives ; il suffit d’en verser un peu plus que pour une rage de dents ; je me voyais très bien, rentrée chez moi, prenant le petit flacon et dosant dans un verre d’eau le nombre de gouttes nécessaires à la guérison de mon inquiétude. J’ai si peu de raison d’être, en somme ! Et quelle meilleure occasion de se retirer après infortune faite !

Bastardy me gronda gentiment. — J’aurais pensé qu’une femme telle que vous, au lieu d’avoir recours tout de suite aux moyens violents, eût examiné d’abord s’il ne s’en offrait pas de plus discrets.

— Je me trouve compromise dans une affaire fâcheuse où, contre toute vraisemblance, je suis coupable surtout d’étourderie ; je dois à mes parents et à mes amis de leur éviter les chagrins et la honte qu’ils ne manqueront pas d’avoir à mon sujet et par ma faute. Je suis sacrifiée d’avance ; la loi vous ordonne d’être impitoyable.

— Oh ! dit-il, j’ai le droit d’user d’indulgence. L’important, c’est que M. de Chantorey ne sache rien ; pour qu’il ne sache rien, il faut…

— Supprimer ma déposition ! fis-je vivement.

— Hélas ! ce n’est pas possible. Mais on peut tourner la difficulté ; attendez !

Il se pencha par-dessus la frontière, du côté de son greffier, et lui souffla quelques mots à voix basse ; le greffier acquiesça. Bastardy se retourna vers moi.

— Donc, en ce qui me concerne, n’ayez aucune crainte, je garderai votre incognito.

— D’autres n’auront pas la même réserve.

— Ça dépend ! Il est clair que Cloquin aura communiqué votre nom à son défenseur. Monsieur Gustave, qui défend Cloquin ?

— Il a désigné Me Florival.

— Bravo ! Excellent ! Florival est un habile homme qui saura se taire dans l’intérêt même de son client ; nous aurions pu tomber sur un poseur, enchanté de se tailler un succès de mauvais aloi ; Florival me rassure. Le pis qu’il puisse arriver, c’est qu’il réclame en échange de son silence certaines concessions ; enfin, on verra, je causerai avec Florival.

— Mais… l’Autre ?

— Toute la question est là. Certainement il peut provoquer un incident d’audience ; les magistrats, pressentis par moi, effleureront cette partie de l’enquête ; j’en parlerai au ministère public. Cloquin, selon moi, ne tentera rien contre vous ; je l’ai observé, c’est un caractère curieux ; il ne manque point de chevalerie à sa manière. Nous avons eu toutes les peines du monde à lui arracher votre nom ; encore, a-t-il fallu que nous eussions les lettres en mains. Il renoncera vite à l’alibi, dès qu’il en constatera l’inutilité. J’aurai soin de piquer son amour-propre, le seul endroit par où il soit accessible. Il abandonnera son plan de défense ; votre déposition devient autant dire superflue.

— Ne mettrez-vous pas le comble à votre amabilité, en supprimant cette trace de…

— Impossible, chère madame, impossible ! Il faut prévoir le cas où le prévenu se raviserait. Mais rassurez-vous, je réponds de son silence. Le greffier va relire votre déposition ; nous laissons le nom en blanc, avec cette mention : Sera communiqué s’il en est besoin. Personne n’osera le réclamer ; de la sorte, nous satisfaisons tout le monde.

Le greffier bredouilla le résumé de mon interrogatoire ; il l’avait rédigé dans les termes les plus obscurs ; cher homme ! J’avais conquis le greffier par-dessus le marché !

Je respirais plus librement : le juge d’instruction ranima mes terreurs en me tendant un porte-plume.

— Maintenant, chère madame, signez.

— Si je signe, je dévoile mon identité ; autant mettre mon nom en toutes lettres au début.

— Oh ! une signature se déchiffre assez malaisément !

Tu penses qu’il n’eut pas à me le répéter deux fois ; je traçai au bas de la feuille une série de jambages informes, soulignés d’un paraphe-rature ; — j’osai demander :

— Et la Presse ?

— Aucun journaliste ne sera mis au courant.

— Ils sont si rusés !

— Je les défie de m’arracher la vérité : aussi bien ils n’y tiennent pas !

— Par exemple !

— Mais oui ; ils désirent prolonger le mystère, exciter la curiosité ; ils échafauderont des hypothèses, discuteront des probabilités ; sans prononcer aucun nom, on attirera l’attention sur une quantité de dames. Et ce seront des démentis, des entrefilets, des chroniques, des réponses ; ils auront tiré de cette énigme plus de copie que ne leur en eût fourni la simple réalité. Souvenez-vous du Masque de Fer !

Je me confondis en remerciements ; M. Bastardy me reconduisit à la porte de son cabinet. Ouf ! sauvée !…

Pas encore ; d’autres juges d’instruction étaient à l’affût, d’autres curieux, comme on dit dans l’argot spécial : les reporters. Je ne pensais plus à eux, quand je me heurtai à un museau en arrêt à la porte du couloir ; ma voilette se baissa d’elle-même et je pris le pas glissé (un pas à moi, que je prends dans la rue quand je suis suivie par des têtes déplaisantes ; j’essoufflerais un régiment). Au haut de l’escalier, dans la pénombre, un de ces messieurs tente de me bloquer :

— Madame, un mot, je vous prie !

Brusque crochet ; je saute les marches deux à deux ; un autre journaleux plus leste m’entreprend au palier inférieur :

— Madame, je vous supplie de m’accorder deux minutes ; j’ai…

Ouiche ! je suis dans la cour, j’ai passé la grille ; sur le boulevard, je me retourne ; ils sont deux à me filer, un grand et un petit bouffi : ils se disposent à me cerner ; je traverse, ils traversent. Place Saint-Michel, je me faufile, à un endroit où l’on répare la chaussée ; le petit bouffi s’attarde ; le maigre se faufile derrière moi, parmi les cordes tendues ; je l’ai dans le cou, et je cours presque.

Le temps pressait, il était quatre heures et demie ; je devais être rentrée avant Roger, et l’autre qui ne me lâchait pas d’un pouce, qui ne me lâcherait qu’à ma porte ! Les précautions devenaient inutiles, si je n’arrivais pas à le semer.

Au coin du boulevard Saint-Germain, aux omnibus, la circulation s’engorge ; là je gagne de l’avance sur le maigre et je perds le petit bouffi. Juste le temps de sauter en voiture : un sapin, malheureusement découvert, maraudait ; je m’y jette : « Auteuil, bon pourboire ! » Le reporter court à mes trousses, sans s’arrêter hèle un autre fiacre et me rejoint. Un pavage en bois nous sépare, mais je suis obligée de stopper devant un fardier à six chevaux, et, de nouveau, je suis repincée ; j’explique au cocher :

— Un monsieur me persécute depuis une heure ; pour m’en débarrasser, je suis montée dans votre voiture, mais il en a pris une autre ; tâchez de le distancer.

— Ça se trouve bien, j’ai un cheval frais !

Un coup de fouet, et nous voilà lancés au grand galop en plein boulevard Saint-Germain, sautant sur les pavés, dérapant et tanguant sur les rails du tramway, semant la terreur le long de notre route ; nous avons escaladé trois trottoirs, serré une dizaine de bicyclettes, écrasé un tuyau d’arrosage, serpent à roulettes qui nous barrait la voie ; je me cramponnais à la capote pour ne pas être jetée hors de la voiture ; les sergents de ville agitaient l’illusoire point d’exclamation de leur bâton blanc.

Et derrière nous l’autre voiture aussi bondissait au triple galop, ne perdant pas une ligne de terrain, profitant même du chemin libre que nous lui tracions. Quelle poursuite ! La course à l’abîme !… Mon cocher, sans détourner la tête, m’interrogeait :

— Gagnons-nous ?

— Non.

Et des jurons, et des coups de fouet ! Le pont de la Concorde étant barré, nous le brûlons… nous prenons par le quai de l’Alma, ventre à terre ; le vent nous sifflait aux oreilles. Le cocher perd son chapeau de paille :

— N’arrêtez pas, je le paie !

Le pont traversé, nous frôlons le train à vapeur de Versailles, et, hardi ! dans l’avenue de l’Alma ! Un crochet par la rue Pierre-Charron, nous dévalons dans une rue de traverse, un autre crochet par l’avenue Montaigne.

— Nous gagnons ?

— Un peu.

— Chouette, papa !

Nous retraversons le chemin parcouru. En route pour le Trocadéro ! Ça monte ; si on nous arrête, nous sommes rejoints ; le cheval s’essouffle et je vois poindre de l’autre côté de l’avenue le cortège d’un enterrement qui s’avance perpendiculairement à notre route. Perdus ! Il va nous couper le chemin ; nous sommes pris !

Un dernier coup de fouet ; le cheval saute dans les brancards… nous passons… nous sommes passés ! Et derrière nous le corbillard referme la voie ; on ne passe plus ! Je suis sauvée.

Le cocher profite du répit, s’engage dans un dédale de petites rues, regagne Auteuil par des chemins inouïs ; on ne retrouvera pas ma trace, désormais.

Je lâche mon sapin, je prends le train et je rentre chez moi ; l’excitation de la poursuite m’avait ranimée ; lorsque je fus dans ma chambre, la réaction me jeta bas ; ci : une fièvre solide qui m’a tenue au lit quatre jours et trois nuits et dont je suis mal remise ; et tout le temps j’avais cette idée fixe : « Pourvu que je ne délire pas ! que je n’aille pas tout raconter, à mon insu ! » Roger me veillait et ne m’a pas abandonnée un instant. Quand je me suis relevée, j’étais encore très faible ; il s’est installé auprès de ma chaise longue et il m’a fait la lecture, — tu devines ce qu’il m’a lu : l’Affaire Cloquin, parbleu ! Ce fait-divers le passionne, il dépouille tous les journaux et il m’impose le récit de choses… que je connais trop !

Les journaux s’intéressent beaucoup à ma modeste personnalité ; désireux de rentrer dans ses frais de fiacre, le reporter de l’Intègre a rédigé la description de sa course échevelée à ma poursuite ; signalement : ma toilette, ma personne, mon allure, le tout assez inexact, par bonheur ! Le public s’est pris de curiosité pour moi, je suis devenue l’Inconnue de Cloquin, la Femme du monde introuvable, la Mystérieuse personne. Bastardy avait vu juste ; on a mis en avant un tas de noms propres, — ou à peu près propres, — on a cité quatre ou cinq dames tarées et titrées, celles que l’on a surnommées la « vieille garde-noble », puis on a fouillé dans l’armorial exotique, puis chez les Américaines emmarquisées ; on a interviewé Bastardy qui s’est montré très habile. Tout en feignant de lâcher quelques indiscrétions, il s’y est pris de manière à égarer les curieux ; on ne sait plus si je suis grande ou petite, jeune ou vieille, brune ou blonde.

Me Florival, l’avocat du prévenu, a été interviewé ; il a déclaré qu’il ignorait mon existence et qu’il fallait se garder de mêler des femmes à cette affaire ; Florival a son plan : je suis l’otage de son client auquel on tiendra compte de la discrétion de son défenseur.

Et moi ? — En ce moment, je me tâte, comme une qui vient de tomber du cinquième étage et vérifie s’il n’y a rien de cassé. Je suis abasourdie ; j’ai oublié les péripéties de ces derniers mois et je ne m’attache qu’à cette seule pensée : « Va-t-il me dénoncer ? » A l’idée du tintamarre subséquent, le vertige me prend et je ferme les yeux : j’ai l’hallucination suivante : la mère Cosquin déboulant chez Valentine et hurlant : « On tient le nom ! C’est Yvonne ! Je m’en doutais ! » Et tout le poulailler en révolution ! Et ma belle-sœur des Valleures qui lève les bras au ciel !

Et Roger ! Dieu ! quelle catastrophe ! je n’y assisterais certainement pas. Chaque jour de gagné me rend un peu de tranquillité ; mais il suffit d’un mot pour tout détruire. — Avec ça, Roger est du comité de propagande électorale monarchiste, il s’y donne tout entier, il conspire, il en néglige la rue Jasmin ! Suppose que le gouvernement se venge et joue un vilain tour à son adversaire ; le ministre s’est fait communiquer le dossier ; Bastardy a dû lui donner mon nom, c’est probable. Et quand Roger m’annonce que le Comité a décidé de prendre l’offensive, je suis dans des transes atroces, et je me dis que je vais lire mon pauvre nom dans les feuilles du soir. Rien qu’aujourd’hui, il y avait sur moi deux chroniques, quatre fantaisies, une nouvelle à la main, des informations comme s’il en pleuvait, un article de Rochefort, un de Drumont, qui affirme que j’appartiens à une des plus grandes familles israélites ; les socialistes sont capables d’interpeller, d’exiger la lumière… Je suis folle.

L’agitation où je me débats a un avantage : elle m’empêche de réfléchir, je m’échappe à moi-même ; il serait bon de maintenir cet état-là ; Suzanne (qui ne sait rien) m’a proposé de partir en voyage avec elle ; j’ai accepté. Roger m’autorise à m’éloigner de Paris. Nous partirons dans une semaine. Durant cet exode, le silence se sera fait autour de l’Affaire Cloquin et j’aurai obtenu trois mois de répit ; d’après l’Intègre, le procès ne se jugera qu’à la rentrée. Indique-moi un moyen pour détacher mon mari du comité royaliste.

Ma chère petite amie, je me regarde dans la glace et je suis stupéfaite du changement qui s’est opéré en moi ; j’ai une malheureuse figure vieille, anxieuse, où s’écarquillent des yeux de folle ; ma pauvre figure que j’aimais tant ! J’ai maigri, il semble que je relève d’une longue maladie ; je me sens mal à l’aise dans la vie.

Et je suis de nouveau seule, toute seule. A chaque minute, au moindre pas trop brusque, je sursaute : « On vient me chercher, m’apprendre que tout est découvert ! »

Les regards des gens m’emplissent de trouble, et les nuits, surtout les nuits, s’écoulent interminables ; les heures tombent une à une dans le silence et je retourne le même problème : « Parlera-t-il ? »

Brûle soigneusement cette lettre ainsi que les précédentes ; je tiens à ne rien conserver de cette affreuse histoire. Mais j’ai des souvenirs qui m’attendent au détour, et qui ne me lâcheront point ; même si la conscience pardonne, la mémoire ne pardonne pas.

Un mot de toi me fera grand bien…