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L'aventure

Chapter 15: XIV OÙ FINIT L’AVENTURE
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

XIV
OÙ FINIT L’AVENTURE

Ah ! maudite galère !

Les Fourberies de Scapin.

Je rentre à Paris ; j’ai traversé des villes, des musées, des églises, et des hôtels ; on m’a montré le même grand boulevard dans trois capitales différentes, et des wagons me secouèrent sans merci. Partout l’inquiétude m’a poursuivie : « Parlera-t-il ? »

Durant trois mois, l’obsession de ce cauchemar m’a gâté mes jours ; la nuit, des voix de juges m’éveillaient en sursaut : « Tournez-vous et dites à Messieurs les Jurés quelles ont été vos relations avec l’accusé. » Dans le Quercy où nous avons automné un mois, j’ai vu raviver mon supplice. Roger recevait les journaux ; j’ai pu suivre, dans ses détails, l’Affaire du Marquis ; ces deux semaines de débats ont été pour moi pleines de transes. Aujourd’hui, je suis délivrée, acquittée ; il n’a pas parlé !

La vie de cet homme est une chose extraordinaire ; il n’est pas Brésilien, mais Batignollais ; il n’avait jamais quitté Paris. Il commença par être acteur, puis commis d’agent de change. Condamné pour vol à cinq ans de prison, il s’est échappé ; il fonda une banque d’exploitation minière dont le principe était, paraît-il, ingénieux ; faillite frauduleuse et condamnation sous un autre nom ; après sa libération, il forma une bande dont la spécialité était de dévaliser des hôtels en été. Cette bande comptait parmi ses adhérents des domestiques, valets de chambre, cuisiniers, et même des nourrices ! L’organisation en était parfaite, quasi-administrative, avec sous-chefs, inspecteurs, directeurs du personnel, caissières, comptables, contentieux, recrutement, correspondance ; en tout plus de quatre-vingts affiliés. On a saisi des archives tenues à jour : on étudiait une expédition des mois et des mois, on ne l’entreprenait qu’à coup sûr.

Le plus souvent, Cloquin se renseignait lui-même : il avait un procédé infaillible ; il guettait les femmes au Salon de Lecture d’un grand magasin et entrait en conversation avec elles de la manière suivante : il leur volait leur porte-monnaie et le leur restituait comme s’il venait de le ramasser à terre. Il s’attaquait de préférence aux demi-mondaines cotées ; une fois en rapports avec elles, il les accompagnait, les entreprenait, jusqu’à ce qu’elles l’eussent introduit chez elles ; il notait les entrées, les sorties, les accès faciles ; il dressait le plan, et trois mois après, la bande opérait. Le vol commis, on en distribuait le produit à divers receleurs ou banquiers ; la paye se faisait tous les mois ; une caisse de secours aux affiliés arrêtés ou en fuite fonctionnait, ainsi qu’une caisse d’épargne. Cloquin déclara :

— Mon rêve était d’instituer une retraite pour mes employés.

Les bonnes fortunes de ce singulier brigand sont désormais célèbres (peu s’en est manqué que je n’y figurasse). J’ai transcrit le passage de l’interrogatoire qui me concerne plus particulièrement :

D. — Vous étiez très apprécié dans les petits théâtres où vous aviez la réputation de dépenser sans compter ?

R. — Il n’y a pas que dans les petits théâtres.

D. — C’est vrai ; l’instruction a révélé que vous étendiez vos conquêtes jusque dans le Monde, le vrai monde, où vous n’étiez cependant pas admis.

R. — Une femme ne regarde pas où elle aime ; les plus fières sont les plus faciles.

D. — Vous n’avez pourtant rien de bien séduisant.

R. — Et je vous jure que je ne me donnais pas grand’peine.

D. — Vous vous faisiez passer tantôt pour Brésilien, tantôt pour Égyptien ?

R. — Afin de pallier les fautes d’éducation qui m’échappaient.

Et plus loin (décidément ce président n’en revient pas !) :

D. — On se demande comment vous êtes parvenu à vous glisser dans l’intimité de certaines femmes.

R. — C’est mon secret ! (Rires.)

D. — Lorsqu’elles étaient à votre merci, vous insistiez pour qu’elles vous menassent chez elles ; vous aviez l’intention bien arrêtée de les dévaliser.

R. — Ce n’était pas uniquement pour les dévaliser. (Rires.)

D. — Soit. Don Juan se doublait de Robert-Macaire.

R. — L’un et l’autre ont à observer le secret professionnel, Monsieur le Président.

Sur cette réponse significative, le président a brusquement détourné l’interrogatoire ; puis ç’a été à la barre un défilé de témoignages féminins ; celui de Diane de Vaucresson m’a beaucoup frappée ; elle a déclaré que pour sa part elle n’avait pas à se plaindre de l’accusé, qu’il lui avait laissé le meilleur souvenir ; sans doute elle lui reprochait d’avoir dévalisé son hôtel de fond en comble, mais c’était un dommage d’une importance relative, qu’elle lui pardonnait. Je copie d’après l’Intègre :

D. — C’est extraordinaire ! Le lendemain du pillage de votre hôtel, vous accouriez au commissariat ; vous étiez toute en larmes !

R. — Toute en larmes ! C’est exagéré.

D. — Vous saisissiez la justice, vous déposiez une plainte et vous promettiez une récompense à l’agent qui découvrirait les auteurs du vol commis chez vous.

R. — C’est vrai, je ne me doutais pas qu’il s’agissait de LUI.

D. — Alors, il vous est agréable d’avoir été cambriolée par Cloquin ?

R. — Non… cependant je lui ai pardonné.

Me Florival. — Madame de Vaucresson a retiré sa plainte.

Le président Moche. — C’est possible, mais la justice suivra quand même son cours.

Le réquisitoire de l’avocat général Morné de Belantre était d’une insigne mauvaise foi ; ce Belantre me paraît peu sympathique ; il s’est écrié :

« On vous a présenté cet homme sous les traits d’un bandit-gentilhomme, du cambrioleur galant qui courtise les belles d’une main et de l’autre les détrousse (sic !) Bref, le Dernier Cartouche ! Messieurs, Cloquin est un vulgaire escroc, que l’on cherche vainement à parer d’un vernis d’élégance ; c’est l’homme à femmes, la plaie de notre société moderne, l’amant de rencontre, le favori de toutes les détraquées et de toutes les névrosées, de quelque monde qu’elles soient ; le bas escarpe, paresseux et cruel, qui vit de rapines, de tricheries, d’expédients louches, jusqu’au jour où il a recours au vol à main armée, enfin à l’assassinat. »

Le reste du réquisitoire était dans ce goût ; il s’y trahissait une si évidente malveillance que l’auditoire a protesté par des murmures prolongés ; le président a menacé de faire évacuer la salle ; Morné de Belantre a été sifflé à la sortie.

Me Florival a remis les choses au point : il a parlé comme un ange. Sans chercher à diminuer les fautes de son client, il leur a laissé leur côté pittoresque :

« Vous ne sauriez juger de la même manière les coupables qu’une même loi désigne pour les mêmes peines ; la morale ordinaire s’adapte mal à des caractères dont l’énergie exige plus de liberté que n’en réclame le commun des hommes ; il suffit d’un rien pour modifier profondément la destinée de ces tempéraments : des conditions sociales différentes, une éducation plus poussée, une vocation manifeste, que sais-je ? de l’argent prêté au bon moment. On vous a expliqué les rouages de cette vaste association montée par actions, organisée, de l’aveu des experts, sur le modèle des grands établissements de crédit. Sous des cieux plus cléments, Cloquin eût certainement utilisé une volonté, une ingéniosité peu ordinaires. Les qualités de séduction dont il était doué, le charme étrange qu’il portait en lui et qui lui attirait aussitôt les sympathies, l’espèce de domination qu’il exerçait sur les femmes, n’était-ce pas plus qu’il n’en fallait pour mener à bien les plus audacieux projets d’ambition et de fortune ? Un peu de scrupule, un peu de suite dans les idées, et vous aviez un spéculateur, un brasseur d’affaires, un lanceur d’entreprises ; le grand tort de Cloquin fut de ne point naître réellement aux pays dont il se réclamait, aux pays affranchis de toute contrainte mesquine ; il en serait revenu riche… c’est-à-dire honorable ! »

Le public approuvait visiblement Me Florival ; à coup sûr cet homme-là sera bâtonnier. Il aurait enlevé un demi-acquittement, une condamnation modérée ; par malheur, il y avait trop de chefs d’accusation et des condamnations antérieures. Le client de Me Florival ne s’en est tiré qu’avec dix années de réclusion.

C’est pour moi dix années de repos, au moins ; et dans dix ans on aura oublié l’affaire du Marquis. On continuera, j’espère, à mettre mon anecdote au compte (déjà plein à déborder) de la duchesse de Valais ou de la vicomtesse Lafoly ; d’ailleurs j’y veillerai ; celles-là n’ont plus rien à perdre ; aussi bien elles seront très flattées ou se défendront mal.

Ce que je pense de cet homme à qui je dois tant d’émotions atroces, tant de nuits d’insomnie ? Je ne puis me prononcer ; j’ai beau faire, je ne parviens pas à l’identifier avec Ramon Garcia de La Vega, qui fut pour moi le prince Charmant des légendes ; je les considère comme deux personnages relativement contradictoires : l’un à qui je dois d’exquis souvenirs, et qui disparut subitement ; l’autre, le cambrioleur, qui, possédant mon secret, eut la… oui, la délicatesse de ne le point dévoiler. Je suppose que Ramon est parti au loin ; je lui garde une pensée mélancolique et plutôt reconnaissante. Je prendrai désormais l’habitude de dédoubler les gens et de n’en conserver que le personnage agréable.

Tu vas dire que je suis sotte autant que Diane de Vaucresson ; d’abord je ne suis pas persuadée qu’il existe entre Diane de Vaucresson et moi une dissemblance catégorique ; et puis je n’ai pas le droit de conserver rancune à Ramon parce que Cloquin méditait de me dévaliser.

Il me reste un dernier aveu à te faire : je suis depuis trois mois dans les meilleurs termes avec mon mari. Avant notre départ, redoutant un éclat, j’avais pris mes précautions, je m’étais rapprochée de Roger. Il trouvait en moi une tendresse à laquelle il n’était pas accoutumé, il montra une juste défiance ; j’ai redoublé de soins, d’attentions : il s’est apprivoisé. J’ai même remporté une victoire brillante sur la rue Jasmin, car on me préfère. Les visites à Auteuil s’espacent, Roger est en instance de rupture.

J’ai marqué mon premier succès par l’enlèvement de mon mari, que j’emmenai à Stockholm, de complicité avec Suzanne ; je l’ai tant prié qu’il a fini par consentir ; il a envoyé sa démission du Comité général monarchiste : premier gage de tranquillité. Je médite de le rallier à la République. A notre retour, je l’ai emmené dans le Quercy, sous prétexte de propagande électorale ; je me suis attelée à la politique, dont j’affichais dans le temps un dégoût incoercible. Je reçois des électeurs influents, je festoie des maires et j’assiste à des cérémonies telles que le baptême de pompes et l’inauguration de cloches (non, c’est le contraire), je fascine des préfets, je visite le suffrage universel chez lui.

Roger me sait un gré énorme de mon dévouement à sa personne ; dans les commencements, il m’a été pénible de feindre une affection que j’étais loin de ressentir ; maintenant l’habitude est prise, je suis résignée.

Il n’y a que Glaris qui ait subodoré quelque chose ; je l’ai revu à Paris, un soir de la semaine dernière, et nous avons causé sur le canapé-aux-confidences :

— Vous êtes très changée, m’a-t-il dit.

— Enlaidie ?

— Non… Vous avez un je ne sais quoi.

— La patte d’oie ?

— Oh ! vous êtes plutôt plus jolie ; mais vous avez acquis un peu de tristesse ou de gravité chronique. Ai-je encore le privilège de l’indiscrétion ?

— Allez, vous verrez bien si je vous interromps.

— Vous ne ressemblez plus à la frivole Clara Tender ; on dirait que vous couvez une arrière-pensée ?

— Il n’est pas impossible…

— Vous auriez frôlé la grande passion que je ne m’en étonnerais pas.

— Continuez à vous promener dans le domaine des suppositions.

— Et je suppose que la grande passion n’a pas voulu de vous ?

— A quoi rattachez-vous ces hypothèses ?

— A votre air résigné… oui, résigné… Toutes les femmes, une fois dans leur vie, essayent l’Aventure ; bien peu ont à s’en louer.

— Aucune ne s’en loue.

— Si fait, une sur mille : que voulez-vous ? Il est équitable qu’il n’y ait pas de gros lot pour tout le monde.

— En admettant que vous ne vous soyez pas trompé, et que j’aie essayé l’Aventure…

— C’est presque un aveu ?

— … Et que ça ne m’ait pas réussi, me conseilleriez-vous d’essayer encore ?

— Jamais ; il est des sottises qu’on ne doit pas recommencer.

— Et si c’était avec vous ?

— Même si c’était avec moi. Et cependant, un jour, j’ai bien cru que je ne vous étais pas indifférent.

— Oui… vous n’avez pas profité de l’aubaine et ça m’a passé.

— Tiens ! De mon côté, j’ai pensé qu’il serait bon de tenter le voyage ensemble ; cela date de plus d’un an. Bah ! je ne regrette rien, vous auriez été une détestable partenaire.

— Et vous donc ?

— Moi ? j’aurais été simplement odieux ! Il nous reste le souvenir d’un flirt agréable que nous n’avons pas abîmé. Aussi, je vous le répète, quelle que soit votre arrière-pensée, chassez-la : les choses valent par la seule idée que nous nous en faisons : il ne faut rien regretter.

O Glaris, cher Glaris fatigué, vous êtes un sage ; quand je serai tout à fait rassurée, je ne regretterai plus rien. Si, cependant, je regretterai une impression que je n’ai pas eue. Tu te rappelles la journée de Saint-Cloud, et cette minute où mon amoureux terrible se jeta sur moi comme Tarquin sur Lucrèce ; quand je songe à la scène en question, je me demande si je n’ai pas été dupe d’un sot préjugé ; j’aurais dû me laisser tarquiner, j’aurais eu au moins ce bénéfice de mon intrigue.

Il subsiste un doute : ai-je manqué l’amant prédestiné, l’homme qui vous prend tout entière ? Ramon était peut-être cet amant-là ; j’ai perdu l’occasion de vérifier.

Que veux-tu ?… C’est tout de même dommage !

Yvonne.