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L'aventure

Chapter 3: II UNE IDYLLE A LA LINGERIE
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

II
UNE IDYLLE A LA LINGERIE

Brabantio. — Avec le Maure, dites-vous ?

Shakespeare, Othello.

Tu es bien bonne de me remercier ; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser ; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre ; tant mieux, si cela te distrait.

Oui, j’ai vu Cherbois ; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès les premiers mots : « Je suis tenu à la plus absolue discrétion, il m’est impossible de parler. »

En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais ; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance ; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune ; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule ; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.

Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce de plano (du latin juridique signifiant quelque chose comme : sans délai). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy ; il s’est débattu : « Jamais de la vie, impossible ! » Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait ; il a fouillé son arsenal de ruses :

— Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.

— Ce serait ?

— … D’amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent ; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.

— Le second ?

— Ah ! c’est le plus difficile ; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs : injures et sévices graves, ou incompatibilité d’humeur. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande ; il y a de grandes chances pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.

— Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul…

— Oh ! je vous en supplie ! N’abusez pas de ma bonté ; je vous en ai trop dit ! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.

Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive ; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour voir le Monstre en personne ; il ne se défiera pas de moi ; j’amènerai la conversation sur ses « ennuis » et je le chapitrerai discrètement.

J’ai tâté l’opinion ; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi : « Pauvre petite Germaine ! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception ! » Mme Sambrez a riposté : « Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé ! »

Mais on ne cache pas l’inquiétude générale ; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits ; tu aurais crié au commissaire : « Tiens ! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos. »

Tu as produit une grande impression sur le commissaire ; il a dit à Cherbois : « Ce mari est stupide ; jadis, il partageait sa femme ; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait. »

J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant « la nature de vos relations » avec Gérard ; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.

— Tu avais deviné ; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie ; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi ; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.

Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait ; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué ; je l’ai eu sur mes talons.

J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enfilé les corridors, au grand trot ; il était aussi preste que moi ; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie ; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies ; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon ! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter ; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus. Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap ; pas un commis, pas un inspecteur !…

Abdul-Hamid était ravi ; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).

— Vous riez, tant mieux ! Vous n’êtes plus farouche, au moins !

Je continuais de plus belle ; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.

— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?

— Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur…

— Oh ! que je suis désolé ! Alors, c’est nerveux ?

— Oui, c’est nerveux… Laissez-moi.

— Ne puis-je pas vous être utile ?

— Nullement. Je vous prie de me laisser.

— Ce n’est pas bien ; je vous offre mes services et vous les repoussez !

Je m’étais un peu remise ; mais le fou-rire m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit : je m’assis. Quelle imprudence ! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour ; et ce fut un déluge de questions.

— Allez-vous mieux ? Comment vous sentez-vous ? Désirez-vous des sels ? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas ? Me pardonnerez-vous ?

Je répondais par monosyllabes : « Oui, non, heu ! » Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée : ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.

Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux comme en ont les ânesses laitières.

Il me débitait un tas de compliments, m’affirmait que l’effroi m’allait à merveille ; enfin, il me demanda :

— Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom ?

— Oui.

— Cependant, si je vous donne le mien ?

— Je n’en ai aucun besoin.

— Je vous le donne quand même ; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.

— Je l’aurais parié !

Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres ; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier :

— Vous me prenez pour un rasta ; au fait, vous avez peut-être raison ; mais chez vous rasta désigne un aventurier ?

— Oh ! non ; il désigne aussi un étranger.

— Merci ; mettons que je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames ; je l’avais oublié ; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.

Ce n’était pas trop mal raisonné ; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.

— Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom !

Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés ; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle ; nous sommes du même blond-cendré précieux ; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée ; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro ; aussi je répondis, sans broncher :

— Vous ne m’avez pas reconnue ? Je suis madame Clara Tender, du théâtre des Variétés.

— Ah ! vraiment ! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard qu’hier ; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti ; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte… vous savez… aidez-moi à me rappeler…

J’étais très embarrassée ; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation ; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard : Taskin, madame Galli Marié, Galipaux, etc.

Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser ; enfin je me levai :

— Il faut que je rentre, j’ai répétition.

— A cinq heures ? Tiens ! c’est curieux !

— Oui ; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.

— Soit, partez, madame la comtesse.

Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud ; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre ? Je ne m’étais pas coupée ?

— Moi, comtesse ? Vous vous trompez, monsieur.

— Vous n’êtes pas Clara Tender ; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et puis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. Et puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.

— Vous êtes subtil comme un mage ; dites-moi mon nom, maintenant.

— Je vous avoue que je l’ignore ; dites-le-moi, je le saurai.

— Par exemple !

Je feignis de me lever ; il me fit rasseoir.

— N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures ; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.

Je me fâchai :

— Allons, cette plaisanterie a trop duré.

— Ce n’est pas mon avis.

— Laissez-moi partir.

— Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

— … Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

— Alors vous ne partirez pas.

— Et si j’appelle ?

— On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse ; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître… Mais non, je vous relâche sans conditions ; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre !

J’avais hâte de partir, je répondis :

— Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

— Alors, à ce soir, au Bouis-Bouis.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

— Entendu !

Et je pensais à part moi : « Mon bon, ce soir, au Bouis-Bouis, on pourra toujours commencer sans m’attendre. »

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache ; après m’avoir répété : « A ce soir, au Bouis-Bouis », il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte ; là, il fit mine de me quitter ; mais j’étais sûre qu’il me filerait ; aussi, une fois en voiture, j’ai dit au cocher : « Allez au Bois, et vite, je suis en retard. » Derrière la vitre d’espionnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister ; debout dans le fiacre, il excitait le cocher ; mais, en deux minutes, il était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie ; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux ; je serais allée le soir au Bouis-Bouis (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Épice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure ; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix ; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue ? Tableau !

Qu’est-ce que Ramon Garcia de La Vega ? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment ? Tu ne te figures pas comme il était drôle, aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes ; il pensait clairement : « Voyons ! ne boudez pas contre votre faim ! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux ; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi ; décidez-vous vite. » Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagnie de Gérard, — je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège : « Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien » (choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais ; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie ; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible ; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses pour toi. Écris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.