IV
DANS LA NUIT
Rosette
Je crois plutôt que c’est une fée !
Trivelin
Oh ! oh ! Il faudrait s’en assurer.
La Reine Mab, acte III.
Excuse-moi, ma chérie, j’aurais dû te donner des nouvelles plus tôt ; mais rien ne pressait, les négociations sont en bonne voie ; quant à moi, je n’ai pas eu le loisir de te répondre, je suis mêlée à un véritable roman ; tu sais, je commence à croire que c’est l’Aventure, la belle Aventure ; on me l’aurait annoncé il y a trois semaines dans les cartes : « Un homme brun… pour la bagatelle… ayant de l’argent… Méfiez-vous d’un blond… » j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui, je me rends à l’évidence : il y a « un homme brun » dans ma vie, et j’ai bien peur que ce ne soit « pour la bagatelle ».
Après tout, tant pis ! je ne suis pas allée le chercher, il découvrira bien un jour que je me moque de lui, et, vrai, il faut être fat comme il l’est pour ne pas voir clairement combien il m’amuse.
Le jeu n’est pas méchant ; dès qu’il deviendra dangereux, je l’arrêterai ; j’aurai ainsi tous les avantages d’une intrigue sans les désagréments ; j’aurai le mystère, l’inquiétude, le secret à garder, la confidence à t’écrire, une occupation de pensée ; je combinerai des rendez-vous, je débiterai du sentimentalisme à la grosse et je m’imaginerai que je trompe mon mari.
Mais pour aller plus loin, que non ! Me vois-tu… hum !… et avec cet homme de couleur ? Tu te rappelles quand Glaris racontait que la duchesse de W… s’était offert un lutteur turc des Folies-Bergère ; une fois bonne fortune faite, le lutteur ne voulait plus s’en aller de chez elle, et on a dû chercher des gardiens de la paix pour l’emporter. Ce souvenir suffit à garder ma vertu (on dirait un vers de Racine). Roger pourrait me permettre l’intermezzo que j’essaie en ce moment.
D’ailleurs, je suis sûre de moi, je saurai rétablir les distances, sans avoir recours aux gardiens de la paix. Je me divertis à complètement affoler mon amoureux ; je goûte le plaisir des dompteuses. Je t’assure, une cravache, des jupons de gaze, un corsage noir étoilé de médailles et mes cheveux dénoués, voilà le costume qui me siérait.
Quand t’ai-je écrit en dernier lieu ? Il y a au moins huit jours ? Oui. Le lendemain je pensais un peu à Bon Zan (Jus-de-Réglisse, mon amoureux), puis, le surlendemain, je lui accordai encore une aumône de pensée ; trois jours après, je ne songeais plus à personne ; j’avais repris ma tranquillité, j’osais monter en voiture sans regarder auparavant les trottoirs environnants. La semaine s’écoula, vide d’incidents.
Un soir nous passons chez Valentine après le dîner, c’est-à-dire que Roger m’y conduit avant d’aller à la Salle des Sociétés savantes.
(Quand Roger m’annonce la Salle des Sociétés savantes, je n’ai qu’à regarder le flacon d’odeur et l’envoi du fleuriste ; je suis fixée. Pauvre homme ! s’il se doutait de ce que j’en pense, il économiserait ses cotisations annuelles aux susdites Sociétés. Dire que, par-dessus le marché, je suis obligée de lui faire des scènes de jalousie, par-ci par-là, dans les neiges, pour n’avoir pas l’air indifférente ; sinon il se vexerait. Enfin !)
Donc, Roger devait me reprendre vers minuit ; il faut lui rendre cette justice : il est expéditif. Trajet, causerie et… le reste compris, deux heures lui suffisent pour ses escapades.
J’étais à peine depuis dix minutes chez ma cousine, je me sentis un peu souffrante ; je priai Valentine d’avertir mon mari à son retour et de lui dire que j’étais rentrée. On me proposa de me reconduire, on insista, je refusai ; nous demeurons tout à côté, la rue Brémontier coupe l’avenue de Wagram. Sans doute l’avenue de Wagram, la nuit, n’a rien de très rassurant, mais je m’affermissais en songeant à des sujets gais, à toi, à la petite fille de Valentine, à un livre que je lis avant de m’endormir ; et je marchais, je marchais !
Je n’étais plus qu’à cent mètres du tournant où d’ordinaire je dépose ma peur et relève la tête, quand j’entendis des pas derrière moi.
Le sang me sauta aux oreilles, je me dis :
— Ça y est ! Un voleur ! S’il voit mes bijoux, je suis fraîche !
Et pas un passant dans l’avenue, pas un agent (nécessairement ; ce quartier les attriste). Les pas se rapprochaient ; alors je prends ma lâcheté à deux mains et je me mets à courir ; l’autre court aussi, plus vite que moi ; rattrapée, je me retourne, et je me trouve nez à nez avec le fameux Ramon qui me salue gravement de ces mots :
— Bonsoir, chère madame. Comment allez-vous depuis l’autre semaine ?
J’ai tout de suite ressaisi mon aplomb :
— Vous me ferez donc peur chaque fois que je vous rencontrerai ?
— Oh ! que je suis confus ! Aussi, vous vous sauvez !
— C’est que vous courez après moi ! On prévient !
— Je ne voulais pas vous suivre ; c’est mal élevé…
— Vous vous en apercevez ?
— Je voulais vous dépasser, puis revenir sur mes pas, vous saluer comme par hasard et vous parler.
— Maintenant, laissez-moi continuer mon chemin ; je rentre chez moi, et si mon mari…
— Oh ! votre mari n’est pas pressé !
— Au contraire ; et vous me mettez en retard…
— Votre mari est, à cette heure-ci, rue Jasmin, à Auteuil.
(La Société savante de mon mari est à Auteuil, paraît-il ; mais de qui Chocolat tenait-il ce détail ? Je le lui demandai tout bonnement.)
— Je devrais vous le laisser ignorer, me répondit-il. De la sorte, vous auriez de moi une meilleure idée ; je me poserais comme un être mystérieux qui sait tout ce que l’on désire lui cacher. Allons, j’avoue : l’autre jour, j’avais entendu ce monsieur blond… votre mari, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Je m’en doutais… Il avait donné au cocher votre adresse, mais trop bas pour que je l’entendisse ; l’autre s’est penché en disant : « C’est dans le quartier Monceau ? » Un instant j’ai songé à m’accrocher derrière la voiture afin de savoir où vous alliez ; je suis très leste. Mais ce n’était pas pratique ; j’aurais attiré l’attention du cocher, au moins celle des passants, j’aurais amené des complications fâcheuses…
— En effet.
— Je m’en suis remis au Hasard, au bienfaisant Hasard qui arrange toujours les événements de manière à réunir ceux qui doivent être réunis.
— Nous deux, par exemple ?
— Parfaitement ; tenez, vous partiriez demain pour Pernambouc sans m’avertir ; la première personne qui vous saluerait à votre débarquement, ce serait moi.
— Pourquoi vous plutôt qu’un autre ?
— Parce que ; il est écrit que nous devons lier connaissance ensemble. Il serait, par conséquent, inutile de me cacher plus longtemps votre nom et votre adresse.
Il me débitait son raisonnement sur un ton d’assurance qui me réjouissait ; cet homme-là possède une voix exquise, d’une musique très prenante ; imagine la voix de Sarah, dans un registre un peu grave ; c’est un régal de l’écouter. Je m’explique le succès de certains rastas par la séduction de leur voix, et puis ils écorchent le français d’une si curieuse façon ! Le señor Ramon parle correctement ; à peine s’il accroche un peu les r, s’il veloute un peu les j : « Vous êtes d’une beauté rharhe » ou « une iolie ieune figlle ! » J’adore ça ; on pourrait me dire toutes les inepties du monde avec cette voix-là. Il continua :
— Depuis notre dernière entrevue je parcours chaque jour ce quartier, vers deux heures et le soir à cette heure-ci ; je guette les voitures, les salons illuminés dans les hôtels. Votre voiture s’est arrêtée avenue de Wagram, juste devant moi ; vous êtes descendue, vous m’avez frôlé ; votre mari vous a suivie jusqu’à la porte de la maison ; dès que vous l’avez refermée il a glissé au cocher à voix basse : « Rue Jasmin ! » J’en ai conclu qu’il voulait se rendre à votre insu rue Jasmin.
Il se tut quelques instants et reprit ensuite :
— Je pense que votre mari vous trompe rue Jasmin ; voulez-vous que je m’en assure demain ?
— Merci ; je n’attache aucune importance à la fidélité de mon mari.
— Vous ne l’aimez pas ? J’en étais certain.
— Bah ! Et quelle raison aviez-vous d’en être certain ?
— Il a le genre des niais blonds ; il a une grande barbe dont il est fier et il est rose de bonne santé ; toutes raisons pour être un niais ; vous ne l’aimez pas.
— Vous vous trompez !
Je n’avais pas mis assez de force dans cette dernière protestation : il rit bruyamment :
— Vous vous défendez en affirmant que vous aimez votre mari ; si vous l’aimiez, il ne serait pas rue Jasmin, ou vous y seriez avec lui.
La rigueur de ce raisonnement me frappa ; je n’insistai pas. Nous étions rue Brémontier, je distinguais les fenêtres de l’hôtel. Mais je ne me souciais pas d’être accompagnée de mon chaperon bistre ; or il ne paraissait pas d’humeur à me laisser partir seule. Il tenait à connaître « mon nom et ma demeure », comme on chante dans les opéras-comiques. Et après ? Il m’écrirait des lettres mal ignifugées, des invitations à la valse ; mon cher mari se présenterait à point nommé pour ouvrir ces épîtres ; alors il faudrait lui fournir des explications auxquelles il n’ajouterait aucune foi parce qu’elles seraient sincères. Ou bien le señor Ramon se posterait sous mes fenêtres, s’attellerait à ma suite, me cramponnerait. Ah ! non ! Je m’arrêtai à ce parti : l’entraîner loin de l’hôtel et le perdre ensuite, tel le Petit Poucet.
Et puis j’avais une soirée à employer, mon malaise s’était dissipé, les rues s’ouvraient larges et propices. J’acceptai gaiement l’aventure.
D’abord je résolus de nous éloigner de la rue Brémontier, dangereuse à cette heure où les domestiques vont boire aux sources avoisinantes, leur service terminé. Je tiens beaucoup à l’estime des gens de maison.
Donc, gagner du temps, quoique le perdant agréablement, semer mon cavalier à la faveur d’un passage grillé, boulevard Pereire, et rentrer avant l’arrivée de Roger. — Ah ! tu vas rue Jasmin !
Quand le seigneur de La Vega me questionna sur la route à suivre, je lui répondis hardiment :
— A gauche ; boulevard Pereire.
— Vous rentrez ?
— Trop curieux, mon cher monsieur. Je désire vous cacher l’endroit où j’habite. Adressez-vous au nommé Hasard ; il vous renseignera.
Il faisait très beau, une nuit claire, barrée à l’horizon d’une frange noire qui montait lentement, la frange d’une giboulée sournoise, striée par moments d’éclairs silencieux. J’aime le calme profond qui précède les ondées de printemps ; à de longs intervalles, un souffle d’air chaud avant-coureur de l’orage, venu de tout là-bas, secoue les feuilles des marronniers et détache les pétales de leurs petits thyrses fleuris ; nous étions boulevard Pereire.
De loin, les talus du chemin de fer, garnis d’arbustes, semblaient une étrange rivière muette, dont une grille défendait les bords : il flottait au-dessus comme une buée vespérale, telle qu’il en est au-dessus des étangs (sans doute la fumée des trains persiste longtemps après leur passage) ; des marronniers poussaient à même l’asphalte, sur la rive entre les réverbères. L’ombre était plus lourde sous les arbres, elle me tentait, et j’emmenai mon compagnon loin des lumières. Un banc nous attendait et nous nous assîmes, tournant le dos à la route ; j’étais énervée par l’orage, heureuse en même temps, heureuse d’être au monde et de commettre une escapade. Aucun gêneur ne troublait notre tête-à-tête ; une bouffée d’air effarouchait par instants le repos des marronniers ; de temps à autre, un cocher attardé rythmant une chanson au trot lassé de son cheval, ou bien un couple de sergents de ville s’étudiant à fondre en un seul bruit le heurt alternatif de leurs talons sur le trottoir. Au loin, une horloge d’usine sonnait les demies ; le son des cloches s’étendait en ondes jusqu’à nous et j’en étais comme pénétrée.
(Tu auras la bonté de remarquer que voilà une description nocturne où la lune a été systématiquement oubliée.)
Seulement le chevalier Ramon n’avait aucune complaisance pour le décor ; il jugea qu’il convenait de ne point s’attarder à des silences sans résultat ; il reprit nos relations où il les avait quittées, il saisit ma main pour la triturer selon la précédente formule ; je la retirai vivement et posai la question avec toute la netteté désirable :
— Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que si je suis ici, ce soit pour votre bon plaisir ; non. Je prends un peu l’air avant de rentrer chez moi, je m’assieds au bord de cette paisible rivière. Vous m’imposez votre compagnie…
— Imposer est dur…
— Vous me proposez votre compagnie ; je suis forcée de l’accepter, mais à condition que vous ne risquiez plus de facéties dans le goût de celle-là. Sinon, je vous fausserai la susdite compagnie.
Est-ce compris ?
— Oui. Au moins, je suis près de vous, c’est toujours ça !
Je le regardai ; il était dans la projection lumineuse du réverbère le plus voisin ; il faisait la tête du chat qui guigne la boîte au lait.
Je dénichai un sujet de conversation :
— En premier lieu, qui êtes-vous ?
— Ramon Garcia de La…
— … Vega, vous l’avez dit ; mais je voudrais de plus amples détails.
— Et si je vous les refusais ?
— Je prendrais sur moi de me consoler. Parlons d’autre chose.
— Non, je suis plus confiant que vous ; vous avez mon nom : apprenez que j’habite à l’Hôtel Clifton, rue d’Hauteville. Je suis commissionnaire en tableaux, et j’achète pour l’Amérique. Ça n’a pas l’air d’un métier, c’en est un tout de même. Êtes-vous contente ?
— Pas encore.
— Bon. J’ai 32 ans.
— Pas plus ?
— Oh ! on m’en attribue 38 ; c’est à cause de mon teint.
— Vous êtes étranger ? Espagnol ?
— Non ; fils de Français et de Brésilienne. C’est le soleil qui m’a valu ce teint ; mais j’ai de belles dents, de beaux yeux…
Textuel ; cet homme se juge irrésistible et il le déclare sans fausse modestie, simplement pour rendre hommage à la vérité ; il appuie sa démonstration d’exemples dans ce genre : « J’ai été très aimé ; ainsi, en Italie, une femme s’est empoisonnée à cause de moi : si vous désirez, je vous citerai le nom ; on l’a sauvée, elle se porte bien… du moins on me l’affirme.
— Et vous ? Vous êtes-vous suicidé par amour ?
— Oh ! moi, je suis trop sérieux !
Tout l’entretien a été de cette allure ; peu à peu mon sauvage s’est animé, il m’a raconté son existence d’un bout à l’autre, une existence de Peau-Rouge. Je te la résume ; je retire du récit les compliments à moi adressés : « J’étais aimé d’une femme superbe, pourtant moins jolie que vous », ou : « Elle avait les mains les plus fines du monde, moins fines que les vôtres, bien entendu ! » J’en retire aussi les compliments à lui adressés : « Comme je suis très brave ! » ou : « Comme je suis très habile ! »
D’après ce que je compris, il est le fils naturel d’un Français, commis-voyageur en champagne, et d’une maîtresse d’hôtel à Rio-de-Janeiro. (Un enfant naturel, ô Dumas !) Le Français l’abandonna ; il ne l’a plus revu. Je lui ai demandé s’il possédait la croix de son père ; il m’a répondu ingénument : « Non, ma mère a dû la vendre ; à son tour, elle m’abandonna quelques mois après ma naissance ; ça n’a pas d’importance ; je leur souhaite à tous les deux une mort honorable. »
Il fut élevé dans la rue ; c’est la pépinière du génie. Je me suis laissé dire que d’Alembert… et d’autres encore ! Mon flirt basané accepta les fonctions de groom chez un médecin qui le prit en affection, se chargea de lui et le mit en pension, — une pension extraordinaire où il y avait des enfants de tous les pays qui se battaient au réfectoire pour s’arracher leurs rations. « J’ai appris la vie en deux mois, me dit-il, et je n’ai appris que cela durant les huit années que je passai là. »
Puis il se retrouva sur le pavé, parce qu’il avait mis à mal la nièce de son bienfaiteur. « Je n’aurais pas dû, c’était maladroit et pas correct ; mais comme elle était venue exprès, la nuit, dans ma chambre, et comme ses intentions étaient précises, j’ai craint de la désobliger en l’éconduisant. Elle eut le tort de traduire à trop haute voix la vivacité des impressions qu’elle ressentait : son oncle s’éveilla, nous surprit, et me chassa. J’ai peur qu’il n’ait conservé une fâcheuse opinion de moi. »
Il partit pour le Mexique où il s’engagea comme surveillant dans une ferme ; il avait à inspecter une exploitation qui s’étendait sur des lieues carrées de pays ; le jour, il parcourait le pays à cheval ; le soir, il fallait veiller en armes, la région n’étant pas sûre. (C’est un roman d’aventures à l’usage de la jeunesse que cet homme-là.) Des histoires de femmes le forcèrent de s’éloigner ; il s’établit à Manaos. Un homme de la ville lui avait conseillé le métier d’ingénieur, il le prit, avec le titre ; ayant obtenu la commande d’un système d’irrigation destiné à l’arrosage de la ville, il s’en tira tant bien que mal : « J’aurais fait ainsi une brillante fortune. Seulement, j’ai eu des scrupules, j’ai voulu apprendre mon métier. Dès ce moment, j’ai compromis mes affaires et j’ai dû quitter la ville. »
Il fut ensuite chercheur d’or ; c’est-à-dire qu’il partit avec un convoi vers les territoires miniers. Il s’arrêta en route, faute d’argent. Le métier le plus durable qu’il exerça fut celui de guide d’émigrant ; il rapatriait en Europe les malheureux venus en Amérique pour faire fortune et qui, dénués de ressources, demandaient à rentrer dans leur misère nationale :
Je les embarquais, je les conduisais au Havre ; je repartais, emmenant d’autres émigrants à destination de l’Amérique. Il m’est arrivé souvent de contrôler à deux mois de distance les effets de l’espoir ou de la déception sur le même émigrant. Je m’ennuyai, à la longue, je quittai mon poste. Je voyageai en Turquie pour le compte d’une maison de tapis de Londres ; puis je me suis occupé de curiosités ; enfin, aujourd’hui j’achète des tableaux, des objets d’art, et je les expédie à New-York.
Je suis très nomade ; ma profession exige que je sois sans cesse en route pour Vienne, Bucarest, Londres, Saint-Pétersbourg ; j’aime changer de place. Je devrais repartir ; mais, depuis que je vous ai rencontrée au Louvre, je ne puis me résoudre à vivre loin de vous.
— Une déclaration !
— Oui ; je vous aime, et il faut que vous m’aimiez !
— Comme ça ? Tout de suite ?
— Oh ! j’attendrai un peu ! Quand on ne m’aime pas du premier coup, j’attends que l’on m’aime.
— Et ça vous réussit ?
— Toujours.
Les trains, passant à de longs intervalles, nous couvraient de fumée ; un cocher en maraude nous héla :
« Montez dans ma voiture, vous serez mieux !… Un tour au Bois…? ça ne se refuse pas. »
Il s’éloigna en nous adressant diverses injures.
J’étais très loin de la rue Brémontier ; l’histoire que mon compagnon me racontait m’amusait comme un livre de Mayne-Reid ; je suis prête à admettre qu’il ne m’a raconté que ce qui est « racontable ». Ce Peau-Rouge doit avoir eu des aventures pas banales, car il lui échappe parfois des mots qui décèlent une morale primitive, celle de l’Homme des Cavernes. On n’a pas ces dents blanches et pointues quand on a la conscience tranquille.
Mais il ne manque pas de personnalité ; il est à la fois souple et féroce. Il me câline, tout en racontant sans l’ombre d’émotion les tours qu’il a joués aux malheureuses dont il était l’amant. Il n’ajoute pas : « Si le cœur vous en dit ! » mais il me laisse entendre que la place est vacante.
Il collectionne les bonnes fortunes comme autant de scalps. Je n’ai jamais apprécié ce point d’honneur chez les hommes ; ils s’imaginent qu’il est glorieux d’avoir tenu dans ses bras un certain nombre de femmes. Don Juan a créé un déplorable précédent ; ne serait-il pas plus glorieux pour un homme de faire le bonheur d’une seule maîtresse, toute sa vie durant ; que le malheur de mille et trois ? Cette idée-là est assez bourgeoise.
S’il se flatte de me séduire, il se trompe ; il embrasse mon gant avec une ferveur extraordinaire ; il me l’a demandé comme relique, je le lui ai accordé ; il s’est enhardi et j’ai dû sortir la cravache.
Comme onze heures sonnaient au beffroi, je me suis souvenue tout à coup que j’étais mariée au comte de Chantorey, que ledit comte allait rentrer, que j’avais juste le temps de le devancer et de dormir profondément à son arrivée.
Je me levai ; le sieur de La Vega se récria :
— Déjà ?
— Oui ; croyez-vous que je loge sous les ponts ?
— Les ponts abritent des personnes très bien, des anciens professeurs, des anciens notaires, des anciens banquiers et autres anciens honnêtes hommes. Je ne rougirais pas de dormir sous les ponts.
— Allez-y.
— Je vous accompagne d’abord.
— Non ; et j’exige votre parole ; je partirai seule, vous ne me suivrez pas, même de loin.
— Quelle idée !
— Je ne veux pas que vous sachiez mon adresse.
— Bon ! Je jure de ne pas vous suivre !
Je n’étais pas si sotte que de me laisser prendre ; je pensai : « Toi, mon cher, tu jures trop facilement ! » et je feignis d’être rassurée :
— J’ai confiance en vous. Adieu !
— Non ; au revoir !
— Je répète : Adieu !
— Je vous en supplie, puisque j’ai été très sage, dites-moi où je vous reverrai.
— Un homme qui a le Hasard à son service n’est pas embarrassé.
— Le Hasard demande à être encouragé.
— Ça l’humilierait ; c’est un grand maître.
— Tenez… après-demain.
— Impossible, après-demain.
— Alors lundi : vous n’avez pas d’empêchement ?
— A la rigueur. Cependant je ne puis continuer à causer ainsi, sur les routes, avec vous, surtout dans le jour. Donc, impossible pour lundi.
— Mais si ! l’Exposition du cercle des Vannés ferme ces jours-ci ; il n’y passe plus personne, à cette époque ; vers trois heures, vous serez là en sûreté ; je vous attendrai. Promettez-moi que vous viendrez.
— Peut-être. Adieu.
— Un instant, je vous en prie ; à qui songerai-je d’ici là, quand je songerai à vous ? Dites-moi votre prénom, rien que votre prénom…
— Yvonne.
— Il est ioli !
Là-dessus je lui tends la main qu’il embrasse avec l’ardeur du cannibale mangeant le missionnaire. Encore une tentative d’approche que je déjoue en me sauvant ; j’arrive bonne première à mon petit passage dont je referme la grille derrière moi. J’avais bien calculé, l’autre accourait sur mes talons ; il regarda la porte du passage, essaya d’ouvrir la grille, puis s’en fut murmurant à demi-voix : « Elle s’est fichue de moi ! »
En deux sauts, je rentrai à l’hôtel ; il était temps ; un orage épouvantable croulait sur Paris, avec tonnerre, éclairs, tintamarre de mauvais goût. Mon amoureux aura été mouillé jusqu’à l’âme ; c’est dommage, car il avait un bien joli complet fauve, et une cravate mordorée que la pluie gâtera.
Je n’irai pas aux Vannés lundi ; du moins, je n’irai que si Roger m’agace et me pousse à bout. En somme, il y a peut-être du danger ; si les Portugais sont toujours gais, les Brésiliens ne sont pas toujours commodes. Suppose que celui-là se mette en tête de me conquérir, malgré moi !… Décidément, non, je n’irai pas.
Je ne t’ai pas parlé de mes démarches ; que veux-tu ? mon aventure galante m’accapare. Je suis retournée au ministère, où j’ai mes petites entrées et la considération des huissiers. J’ai vu qui tu sais ; il m’a promis qu’il ferait auprès du juge nommé une démarche personnelle ; ce juge est un nommé Lacostevieille, très bon enfant, disposé à fermer les yeux. On lui revaudra ça.
Tu seras appelée prochainement en conciliation ; c’est une formalité ; je ne te conseille pas de te présenter, ça ne se fait jamais.
Ton mari a perdu son entrain ; il erre comme un corps en peine dans les établissements de plaisir et ne s’y amuse guère. Je le verrai lundi soir, j’ai du monde. Je le bloquerai dans un coin et j’espère enlever l’affaire.
Je suis dans des transes continuelles ; j’ai un trac inouï que mon Nubian ne découvre mon identité, mon adresse, et qu’il ne m’écrive ; la lettre tomberait ès mains de Roger ; je frémis ; au demeurant, je suis ravie d’avoir un secret, un vrai secret à garder ; aux repas, en regardant Roger, qui rêve à la rue Jasmin sans doute, je me répète en mon for intérieur : « Je possède son secret, et il ignore le mien, il l’ignorera toujours. »
Je te rapporte tout, à toi, d’abord parce que tu es mon amie, ensuite parce que j’ai besoin de partager mon mensonge avec quelqu’un. Je compte sur ta discrétion, surtout auprès de Gérard qui est bavard.
Merci pour les confitures ; il n’y a que les religieuses qui conservent l’art précieux de la gourmandise.
Je t’embrasse bien doucement, ma chère petite amie.