V
LE DERNIER SALON OÙ L’ON CAUSE
« Voire ! » dit Panurge…
Rabelais, Pantagruel.
Mais oui, tu as raison, c’est stupide, je risque de me compromettre ; en outre, comme tu le dis fort bien, on a vu des dompteuses dévorées par leurs fauves ; je me relis ta lettre pour me persuader, je sens que tu me parles comme une personne sage parle à un enfant qui touche aux armes à feu.
Cependant j’ai grand’peine à quitter si tôt une intrigue si peu sérieuse. Tu sais qu’il est amoureux fou ; je m’applique à réveiller en lui le sauvage ; à certaines minutes, je me demande s’il a envie de m’embrasser ou de m’étrangler tant il est affolé, alors je le calme, je lui fais calculer la distance qu’il y a entre moi et lui ; j’achève de le désoler en lui jurant que je pars en voyage dans un mois ; aussitôt il rentre en fureur.
— Je vous occupe avant votre départ.
— Pas longtemps.
— Vous vous plaisez à m’exaspérer, et ensuite vous me planterez là, sous prétexte que je ne suis qu’un rasta, un sale rasta.
— Réfléchissez ; vous n’avez pas espéré une seconde que je vous prisse au sérieux…
— Parce que vous êtes comtesse, hein ?
— C’est une des raisons.
— D’abord, êtes-vous vraiment comtesse ?
— Je suis vraiment comtesse.
— Oh ! il faut que je vous croie sur parole ; j’ai connu beaucoup de comtesses qui avaient tout juste la noblesse de robe et de banlieue, des Diane de Vaucresson, des Isabeau de Billancourt, des Bérengère de Chatou. J’aurais pu vous déclarer que j’étais comte, moi aussi ; comte de La Vega, ça sonne bien.
— Bon, soyez comte ; y avait-il des La Vega aux croisades ?
— Oui, seulement ils étaient du côté des Sarrasins, dans le camp ennemi.
Je t’avais écrit que je m’abstiendrais d’aller au cercle des Vannés, si Roger ne m’agaçait pas. J’étais presque sûre que Roger m’agacerait ; pas du tout. Pendant quatre jours, par extraordinaire, il a été charmant comme s’il le faisait exprès, dans l’intention de m’ennuyer. J’avais beau rentrer dîner à des heures avancées, il m’attendait et ne réclamait aucune explication ; je boudais, il déployait la plus allègre bonne humeur. J’ai fini par lui demander :
— Dans quel quartier est située la rue Jasmin ?
Il a failli s’étrangler de stupeur ; je l’avais saisi au moment où il dévorait un pilon de pintade. Il m’a répondu : « J’ignore… je crois que c’est là-bas… à Passy… ou Auteuil. »
Il était rouge comme un automate ; il ajouta, comme indifféremment :
— Vous avez affaire, rue Jasmin ?
— Oui, à l’Hôtel des Sociétés savantes.
Il y a des jours où l’on est prête à toutes les méchancetés ; Roger a voulu me tenir tête :
— L’Hôtel des Sociétés savantes n’est pas rue Jasmin.
— Si, on l’a déplacé ! Vous m’y conduirez à la prochaine séance… Tenez, quand la Société pour la Repopulation de la France vous convoquera.
— Ma chère, si vous plaisantez, je vous avertis que je ne comprends plus.
— Avez-vous beaucoup de collègues pour la Société de la rue Jasmin ?
— Je vous répète que j’ignore…
— On vous a signalé à Auteuil.
— Oh ! j’allais visiter le président de la gauche monarchiste…
— Est-ce qu’il est blonde ? ou brune !
Enfin ! je tenais mon prétexte ! Petit à petit, j’ai poussé Roger, il s’est fâché à blanc, il a exigé des éclaircissements.
— Qui vous a raconté cette histoire ?
— Mon petit doigt…
— C’est Glaris, je parie ? ou de Pardieu ?
— Ni l’un ni l’autre.
— Je suis sûr que c’est Glaris ; il flirte avec vous depuis quelque temps (cher homme ! on ne lui cache rien !), il m’attaque en dessous… C’est Glaris ! ou le cocher peut-être ? Si c’est le cocher, je le flanque à la porte !
Il s’est monté au point que je désirais ; il m’a reproché ce qu’il me reproche d’ordinaire, ma coquetterie, mon égoïsme, mon manque d’ordre, mon insouciance du ménage, et je le regardais, songeant : « Va toujours, mon gros ; j’en ai maintenant plus qu’il ne m’en fallait pour me décider ; je serai demain aux Vannés. »
Et j’y suis allée ; mon premier rendez-vous, ma chère petite. Je m’étais composé une toilette simple et seyante qui dégage bien ma ligne, ma svelte ligne ; tu n’as pas idée comme j’étais printanière. Mon premier succès, je l’ai remporté au départ de la maison. Roger, que je boudais depuis la veille, a voulu se réconcilier tant il me trouvait jolie. Ah ! ouiche, je n’aurais pas lâché mon prétexte pour un empire, et puis j’aurais été en retard. J’ai repoussé Roger avec un : « Vous vous trompez de quartier ; voyez à Auteuil ! » Cette fois, le Seigneur s’est brossé, je ne lui ai pas offert de sacrifice.
Je hèle un fiacre avenue de Villiers, IL me débarque faubourg Saint-Honoré, devant le cercle des Vannés. C’était l’avant-dernier jour d’exposition, les salles se trouvaient à peu près vides. Pas de Ramon ; j’étais un peu vexée d’arriver en avance, les valets de pied me dévisageaient et chuchotaient ; j’ai tiré un petit carnet et j’ai pris des notes, histoire de me donner une contenance ; c’est-à-dire que je griffonnais des phrases sans suite : « Si vous toussez, prenez des pastilles Bonnat ! Cet enfant a l’Henner malades ! etc., etc. »
J’étais très inquiète : s’il n’allait pas venir ? La salle se garnissait peu à peu d’étrangers, de provinciaux qui se donnaient le diabète à regarder des Bouguereau ; deux ou trois jeunes hommes à grands cheveux, vestons d’alpaga et pantalons à la hussarde, se tordaient de rire en regardant les cadres.
Comme ils passaient près de moi, un d’eux dit tout haut :
— Tiens ! un portrait de Boldini.
Il se trompait, je suis plutôt un portrait de Sargent ; l’autre a répondu :
— Oui, il vient visiter ses pauvres !
A mesure que l’heure s’avançait, le cœur me battait plus fort, un trac formidable m’avait prise, et j’énumérais mentalement toutes les bonnes raisons que j’avais de me sauver sans attendre mon reste ; toutefois, je ne me sauvai pas.
Au bout d’une cinquantaine de minutes, il arriva : une entrée à sensation ; du coup, on ne regardait plus les tableaux. Il avait revêtu pour la circonstance un costume beige, mais d’un beige qui trouvait le moyen d’être voyant ; avec ça une chemise bleue, bleue à hurler, une cravate verte, des souliers vernis (je devinai qu’il avait des chaussettes de soie rouge) Il s’était fait coiffer et, suivant le mot de Claris, portait la moustache en escroc. Feutre gris, parbleu ! Il s’avançait vers moi en souriant (toujours trente-deux dents comme précédemment). Je m’empressai de lui tourner le dos ; il s’approcha et murmura :
— Aucun danger ; ces gens-là ne sont pas d’ici.
— On ne sait jamais, faites le tour par l’autre côté.
Ceci chuchoté à une petite araberie de Girardet.
J’avais remarqué en entrant un petit coin sombre dans le vestibule ; je m’y rendis et, pour déjouer l’ironie des valets de pied, j’entamai la comédie de la rencontre ; je tendis la main à Ramon : « Vous ici ! La bonne surprise ! Comme on se retrouve ! » Il me donna la réplique, et quand nous jugeâmes que la formalité était suffisante pour la valetaille, nous continuâmes la conversation à voix basse. Mon Peau-Rouge avait grand’peine à ne pas crier ; il était heureux et faisait craquer les r comme des noisettes ; je m’efforçai de le modérer :
— Je commets une grosse imprudence ; que pensera-t-on si on me surprend en train de causer avec vous ? Vous êtes si voyant !
— Je vous aime, je vous aime ; j’ai promis de donner, si vous veniez, un louis à la mendiante qui vend des anneaux de sûreté à la porte. Je lui en donnerai deux. Je suis heureux, très heureux ! Que vous êtes bonne !
— Je ne serais pas venue, si j’avais eu autre chose à faire. D’ailleurs, vous êtes en retard.
— Les femmes sont rarement exactes au rendez-vous.
— Bien, une autre fois, je prendrai mieux mes mesures.
C’est curieux comme on trouve peu de choses à se dire, dans un premier rendez-vous ! On a remué ciel et terre pour se préparer une heure de causerie, on a combiné une série de mensonges pour ne pas manquer ; on se retrouve et… bouche close ; on s’aperçoit avec effroi qu’il va falloir dialoguer durant des éternités, et l’on n’a pas devant soi de quoi occuper le dixième du loisir accordé ; on s’en irait, si on osait…
Tous deux, nous nous taisions, gênés. Il a rompu le silence ; c’était son devoir d’homme :
— Et… avez-vous pensé à moi ?
— Comment donc ! J’ai pris sur mes nuits, n’ayant pas assez de mes journées.
— Vous ne me persuaderez pas que vous n’avez pas pensé à moi un petit peu ; moi, j’ai tellement pensé à vous !
— Vous, à la bonne heure ; vous m’aimez.
— L’autre jour, je vous ai suivie ; vous vous êtes sauvée par un passage…
— Et je vous ai entendu, vous avez dit tout haut : « Elle s’est fichue de moi ! » Je soupçonnais bien que vous ne tiendriez pas votre parole. Pourquoi me suiviez-vous ?
— Pour savoir où vous habitiez.
— Serez-vous plus avancé ?
— Oui, je saurai votre nom.
— Mon nom ? Et puis ? Moi, je refuse de me faire connaître ; je préfère rester pour vous une personne féerique ; oui, une fée qui disparaîtra de votre existence comme elle y est entrée, à l’improviste. Je désire qu’il ne subsiste rien de moi, après que j’aurai passé, et que vous doutiez même de ma réalité.
— La main que je tiens dans ma main est réelle, pourtant !
Il s’était emparé de mes doigts et il les caressait comme l’autre soir au théâtre ; cela n’était pas autrement désagréable.
— Rien n’est réel, mon cher. Le charme d’une aventure réside dans le souvenir que l’on en gardera, aussi convient-il de préparer ce souvenir ; ignorez tout ce qui me préciserait trop à votre mémoire.
— Mais cela m’irrite et m’agace ! Je suis curieux comme une femme.
— Il m’est facile de vous donner un faux nom et une fausse adresse.
— Je vérifierais, j’ai mon moyen.
— Parions que je l’ai éventé ; vous vous posterez devant la maison d’où vous m’avez vue sortir, l’autre nuit, vous me guetterez et, à ma sortie, vous me filerez ?
— On ne vous cache rien.
— Vous avez mal calculé ; mon amie a quitté Paris (c’est vrai, Valentine est auprès de sa sœur et passe une quinzaine là-bas). Et puis, vous me croyez donc si maladroite que je me jette dans le piège tendu ? Vous m’aimerez sous mon nom d’Yvonne X… N’essayez pas de dégager l’inconnue.
— J’enrage d’ignorer qui vous êtes ce que vous faites…
— Je ne fais rien, j’habite une maison qui est à moi. Voilà.
— Vous êtes donc bien riche, pour avoir votre hôtel ?
— Assez riche ; les personnages de féerie sont en général à leur aise.
— Mais votre mari ?
— Il ne me gêne pas ; j’habite au premier étage une chambre où je pénètre seule, une chambre Empire toute blanche, tendue de bleu ; elle est située au fond d’un couloir ; de la sorte je m’appartiens, je suis à l’écart du monde. C’est là que je recouvre ma liberté.
— Vos enfants n’habitent pas près de vous ?
— Je n’ai pas d’enfants ; le ciel n’a pas béni mon union et je l’en remercie ; je n’ai près de moi que mes robes.
— Vos robes et votre mari ?
— Pourquoi voulez-vous que mon mari soit près de moi ? Il est à l’autre bout du couloir. Dieu ! il ne hante même pas mes rêves ; comme je vous le disais, il ne me gêne guère ; j’ajoute que je le gêne encore moins. Comprenez-vous, maintenant ? Je ne vous donnerais pas ces détails si vous connaissiez mon nom. L’incognito me permet toutes les libertés ; aussi j’y tiens !
Il réfléchit longuement ; il avait lâché ma main ; il la reprit :
— Je suis très flatté, s’il est vrai que vous soyez une comtesse authentique. Vous me plaisiez d’abord ; désormais, je ne consentirai pas à vous perdre. Je veux… oui… je veux que vous deveniez ma…
— N’achevez pas ! Je complète. N’espérez pas que je me prête à ces projets.
— Il ne s’agit pas de vous prêter, mais de vous donner. Je viendrai la nuit, j’escaladerai vos fenêtres, et vous me recevrez.
Voilà le flirt au Brésil ; il me semble parfois que je marivaude avec Chingackgook ou la Panthère-Furieuse ; je suis la Visage-Pâle qu’il voudrait emmener dans son wigwam et il roule des yeux féroces : « C’est pour mieux te regarder, mon enfant ! »
Il y a une Providence ! Juste au moment où la conversation languissait, nous avons eu une alerte épouvantable ; mon amoureux s’était rapproché de moi, et il entamait une série d’opérations stratégiques pour tourner la position et s’emparer de ma taille ; j’avais l’air de ne pas remarquer ces travaux d’approche et j’attendais, avant de me fâcher, l’impression de son bras autour de mes hanches. Soudain, je vois entrer… Glaris ; il s’avançait doucement, en se dandinant ; vite je baissai ma voilette et me rejetai dans l’ombre en chuchotant à mon voisin : « Tenez-vous tranquille, ou je suis perdue. »
Glaris passa tout contre nous ; il me toisa de cet air vague des myopes, il ne me reconnut pas et entra dans la salle ; vite je me préparais à courir vers la sortie, quand Glaris reparut dans le vestibule, non plus seul, cette fois, mais accompagné d’une petite femme fadasse et souffreteuse, l’air d’une modiste sans place ou d’une Mimi Pinson en convalescence…
Hein ? ce Glaris, tout de même ! Lui qui nous racontait à mots couverts ses bonnes fortunes inespérées, qui raisonnait des choses de passion ainsi qu’un connaisseur des cœurs les plus hautains ! Le Glaris que l’on consulte sur les cas de conscience les plus délicats, qui passe pour le flirt le plus difficile. Il court le modillon !
Cette fois, il était absorbé par sa compagne qui lui faisait une scène affreuse, très haut :
« Toujours en retard ! J’en ai assez de figer à t’attendre, pendant que tu fais le joli cœur chez les duchesses ! Depuis trois ans que nous sommes ensemble, tu… »
La suite du discours se perdit dans l’escalier. Ils sont ensemble depuis trois ans ! Pauvre Glaris !
Je l’avais échappé belle ; aussi je me suis juré de ne plus recommencer. Comme je me levais pour partir, Ramon me demanda :
— Quand nous reverrons nous ?
— Sais pas.
— Demain ?
— Pas libre.
— Alors, quand ?
— Je suis pressée ; écoutez, si vous m’obéissez, nous nous reverrons.
— Je suis à vos ordres ; que dois-je faire ?
— Vous passerez devant moi ; devant moi vous prendrez une voiture qui vous emmènera par les grands boulevards ; vous ne chercherez pas à tricher. Moyennant quoi, je vous écrirai pour vous fixer un autre rendez-vous.
Il s’est soumis de bonne grâce et je suis rentrée.
Le soir, Roger avait prévenu quelques amis ; après le dîner, je me suis isolée au bout du salon, sur le divan de coin ; les yeux fermés, je repassais ma journée. Je ne regrettais rien ; certes, on aurait pu me voir, mais tant pis ! J’ai compris maintenant l’attrait de l’Aventure : la bravade. Je joue avec le danger. Le blason des comtes de Chantorey, sans parler de celui des Valleures, me donne de graves inquiétudes ; pour la première fois depuis que je suis mariée, je ne m’ennuie pas. J’ai mon roman à moi. Dame ! il n’est pas extraordinaire ! On prend ce qu’on trouve. Aussi bien, je ne me fais aucune illusion sur cette intrigue ; elle n’a que l’intérêt d’un exercice pratique ; j’apprends pour quand ce sera sérieux, je me fais la main : plus tard mes expériences me serviront.
Glaris, que j’avais à peine vu à table, s’est approché de moi ; j’ai songé à le faire marcher un peu, afin de le punir de sa vantardise :
— Où étiez-vous cet après-midi ?
Il a pris un air mystérieux et m’a répondu :
— Ah ! voilà ; je cherchais une nouvelle manière de commettre le péché.
— Direz-vous avez qui ?
— C’était avec Marguerite de Bourgogne.
— Elle ne doit plus être très jeune. Glaris, vous avez la nature de l’éléphant qui se cache pour aimer. Qui est-ce, Elle ?
— Je ne connais rien de plus méprisable qu’un amant indiscret.
— Soit, ne la nommez pas, la chère aimée. D’ailleurs je la devine… Faut-il la décrire ? Vous me direz si je tombe juste ?
— Oui.
— Elle est petite, blonde, d’un blond déteint, je parie ; elle porte le deuil perpétuellement ; elle a la figure anguleuse, une mise propre, sans goût, l’allure d’une grisette, et pas de poitrine ; est-ce cela ?
Je lui avais décrit son collage ; il n’a pas sourcillé :
— Qui vous porte à croire que j’aime une pareille horreur ?
— C’est que vous êtes sentimental, tel un collégien ; vous seriez capable de dévouer votre vie au bonheur d’un trottin poitrinaire.
— Vous n’y êtes pas ; la personne avec laquelle j’ai, le plus récemment, échangé des fantaisies, est grande, belle, imposante…
Il continuait, mais je ne l’écoutais plus, je revoyais le modillon rageur : « Depuis trois ans que nous sommes ensemble !… »
Peu à peu, Glaris m’a glissé des galanteries ; je les accueillais sans broncher ; il s’est enhardi, insinuant que son cœur était libre. J’objectai la belle imposante personne. Quelque enviable et flatteuse que fût sa dernière conquête, il se déclarait prêt à l’abandonner ; tandis qu’il parlait, je le comparais à l’autre, l’Homme des pampas ; assurément, il était plus civilisé, il avait l’art de présenter dans de meilleurs termes l’invitation à dormir ensemble ; il ne me malaxait pas les phalanges, et si le désir donne aux regards de tous les hommes une certaine férocité suppliante, du moins les yeux de Glaris ne menaçaient-ils pas comme les yeux de l’autre ; mais c’est ce qui m’a toujours arrêtée. J’aimerai tant être brutalisée ! oh ! un peu, pas beaucoup, une douce violence : et Glaris est incapable de battre une femme même avec une fleur de rhétorique.
Ils sont tous taillés sur ce modèle, autour de moi ; ils respectent les femmes à tel point que c’en est humiliant. Glaris me parlait de très près, j’étais décolletée ; s’il m’avait embrassé au moins l’épaule, j’aurais eu ce que je méritais (et, vrai, je le mérite). Je pensais : « Va-t-il essayer ? » Pas du tout ; son nez ne remuait même pas. A la place de Glaris, mon Brésilien aurait sauté sur l’occasion. Au cercle, ses prunelles brillaient, c’était amusant au possible.
Glaris s’était levé, de guerre lasse, sur cette déclaration : « Vous êtes de glace, vous frapperiez le champagne ! » Moi ! si on peut dire ! Quelle rage ont-ils de rejeter leur insuccès sur la froideur des femmes ?
Après Glaris, de Pardieu a pris place près de moi, puis Senambre ; on aurait dit une figure de cotillon. Tous ont le même système d’invite à mots couverts, les mêmes formules. Pas une attaque à fond ; et toujours la peur de donner la comédie de la sincérité.
Et je me suis retirée chez moi, fatiguée d’une fatigue inconnue, retenant une grosse envie de pleurer. Une heure de rêvasserie à la fenêtre, à épier les couples qui se promènent dans notre rue. J’éprouvais une telle détresse de solitude que je commis une lâcheté. Je pris le peignoir des grandes nuits, je me parai de mon mieux, et j’allai frapper à la porte de Roger ; il était à sa table, étalant des cartes pour une réussite ; à peine s’il leva la tête à mon entrée.
— Tiens, c’est vous ? Vous n’êtes pas souffrante ?
— Un petit malaise ; je m’ennuyais, j’ai aperçu de la lumière chez vous.
— Asseyez-vous… le dix se place… la fumée vous aura porté à la tête… ils fument tous des cigares trop… Oh ! une case vide… trop noirs.
— Il y a longtemps que je ne vous avais rendu visite, le soir…
— Oui… à qui la faute ? Vous étiez fatiguée par vos courses… Bon ! un sept bloqué !… Charmante soirée, hein ?
— Souper par petites tables !… Ils m’agacent tous. Nous devrions vivre un peu ensemble, vous et moi, ne trouvez-vous pas ?
— Nous vivons ensemble, jamais je ne dîne dehors… Où fourrer ma dame de trèfle ?… Je suis le mari modèle.
— Quittez là ces cartes, j’ai à vous parler…
— Parlez, j’écoute ; ça m’occupe les mains… Qu’est-ce qui vous amène ?…
— Eh bien, j’ai peur que nous ne soyons pas tout à fait aussi heureux que nous pourrions l’être.
— On n’est jamais aussi heureux qu’on pourrait l’être… Cependant, s’il dépend de moi… Sacré sept ! encore une de ratée !… Tiens, vous avez les yeux rouges ! Pourquoi ? vous êtes triste ?
— Non… les nerfs… la soirée !
— Ah ! Eh bien ! savez-vous ce qu’il faut faire ? Il faut vous coucher à l’instant, ma chère amie ; du repos, il n’y a que ça.
— Il n’y a que cela ? vous croyez ? Bonsoir.
Je suis partie ; il n’avait pas vu qu’il fallait me prendre dans ses bras, et me bercer, et me confesser très doucement. Mais il n’était pas « disposé », il s’est débarrassé de moi en me renvoyant. Et je me suis endormie, la gorge serrée, comme quand j’étais petite et qu’on m’envoyait coucher sans dessert. Et j’ai songé que ce n’était pas juste et que j’avais le droit d’être heureuse, malgré tout et malgré mon mari.
Je termine cette lettre, vieille de deux jours ; ce matin, la tête dégagée, je considère les choses, je trouve que je suis ridicule de risquer ma situation mondaine, simplement pour cause de printemps.
Je reçois ta réponse, je la lis, je la relis ; tantôt j’écrirai au seigneur de La Vega que je pars pour le Midi ; deux mots sur une carte-lettre et j’aurai la paix.
Après réflexion, je n’écrirai même pas.
Je n’ai pas eu le temps de m’occuper de toi ces jours-ci ; mon mari avait invité M. Censy ; il a répondu que sa semaine était très chargée, qu’il n’avait pas une soirée à lui ; en effet, il les a cédées par traité à une jeune femme qui doit les remplir. Souhaitons qu’elle lui polisse le caractère. Dans quelque temps, je l’inviterai de nouveau ; j’ai préparé un petit discours que je tiens à lui placer.
Je suis allée voir l’abbé Vigot, afin de me nettoyer la conscience, je me suis confessée, j’ai avoué ma sortie aux Vannés ; l’abbé m’a refusé l’absolution. Comment trouves-tu ça ? Un homme qui dîne trois fois par semaine à la maison !
Je t’embrasse bien tort comme je t’aime.