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L'aventure

Chapter 7: VI CHEZ LE ROI-MARTYR
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

VI
CHEZ LE ROI-MARTYR

Ayons le courage de le dire ; Louis XVI n’a pas volé son châtiment.

(Discours prononcé au dernier banquet de la Jeunesse royaliste.)

Non, je ne t’oublie pas ; je suis très coupable, j’aurais dû t’écrire plus tôt ; le temps m’a manqué, le courage aussi. Je suis en plein désarroi ; tu me pardonnerais d’avoir négligé tes intérêts, si tu savais comme je traite les miens.

Pourtant j’ai obtenu l’entrevue avec Me Harduin-Béhague. Il s’est montré plus doux ; en résumé, M. Censy n’est plus opposé à tes projets ; il consentirait presque à retirer sa plainte ; mais il répugne à la comédie des « injures et sévices graves ». Il est tout à fait consolé. On le dit du dernier bien avec une chanteuse de la Scala.

Pourquoi appelle-t-on le « dernier bien » ce qui est en réalité le « premier mal » ? O l’illogisme de certaines locutions ! Donc, sois heureuse : encore un effort, et tu auras un divorce présentable.

Tu m’envoies d’excellents conseils au moment où je n’en ai plus besoin. Je suis comme l’Empire ; il ne me reste plus une faute à commettre ; si, je me trompe, il m’en reste une ; mais c’est moins une faute qu’une formalité ; c’est le « dernier bien » de tout à l’heure.

Encore que je fusse sûre de moi, j’avais pris la ferme résolution de ne plus revoir mon amoureux en maroquin ; je me suis tenu parole pendant une semaine, et pour éviter les rencontres fâcheuses je m’étais cloîtrée rue Brémontier, ne sortant ni jambe ni tête et me consacrant à des travaux absurdes, tels que la perfection d’une layette de luxe destinée à des enfants pauvres et jadis abandonnée. J’avais déjà constaté des résultats excellents : je ne pensais plus à l’Autre. Je m’étais tracé un programme inspiré par une sorte de discipline monacale, afin de distraire ma folle du logis. J’avais recopié le programme sur un joli vélin :

RÈGLEMENT DE VIE

  • Lever, à 9 heures.
  • Toilette, de 9 h. 1/4 à 10 h. 1/4.
  • Correspondance, 10 h. 1/4 à 11 h. 1/2.
  • Direction ménage, 11 h. 1/2 à midi.
  • Déjeuner, midi à 1 h.
  • Roger et journaux, 1 h. à 2 h.
  • Travail, de 2 h. à 4 h.
  • Musique, de 4 h. à 5 h. 1/2.
  • Toilette, de 5 h. 1/2 à 7 h.
  • Dîner, de 7 h. 1/2 à 8 h. 1/2.
  • Divers ou Roger, de 8 h. 1/2 à 10 h.
  • Lecture, de 10 h. à 11 h. 3/4.
  • Coucher à minuit.

Était-ce assez ingénieux ? J’avais combiné mon affaire de façon à n’être jamais seule ou oisive.

J’étais presque sauvée ; je reprenais mon indifférence et rien ne me manquait plus.

A quoi tient le sort des grands empires que l’on prend sur soi-même ! Précisément, Roger s’avise de se manifester plus odieux que jamais ; d’abord il me quitte aux heures où j’aurais désiré être avec lui (cf. le règlement) et il me cramponne lorsqu’il aurait dû me laisser à mon isolement ; le démon de la sottise (il s’appelle Lésion) lui a soufflé une inspiration de taquineries malheureuses, alternant avec des galanteries lourdes ; ayant perquisitionné chez moi, il attrapa la petite carte sur laquelle j’avais écrit mon règlement d’existence ; il l’apprit par cœur, et il me le récitait :

— Ce matin, vous vous êtes levée en retard d’une heure… vous n’avez écrit qu’une lettre et vous avez supprimé les Soins du ménage ; vous avez négligé votre heure de musique ancienne… Hier, vous vous êtes couchée trop tard !…

Je me contenais de mon mieux, je serrais les dents avec des rages intimes à le voir démolir mes bonnes résolutions ; pour un peu je l’eusse averti. De la tendresse, du silence, c’est tout ce que je lui demandais. Est-il si difficile pour un mari de comprendre sa femme ? A combien de malentendus nous sommes-nous heurtés, Roger et moi, faute de confiance et de défiance opportunes ! Les hommes, aussitôt après leur mariage, perdent le sentiment de l’à-propos.

La patience m’a échappé ; à la suite d’un déjeuner où Roger m’avait excédée, j’ai grimpé dans ma chambre, j’ai pleuré d’énervement et j’ai renoncé à lutter plus longtemps ; si l’Autre avait été là, ça n’aurait pas traîné !

Une carte-télégramme traînait à portée ; j’ai vite gribouillé : « Venez demain, à cinq heures… » Je me suis arrêtée net. Où Ramon me rejoindrait-il, demain à cinq heures ? Paris est une ville mal organisée pour les rendez-vous. Le Cercle des Vannés avait clos son exposition. Les Musées ? Je n’ai jamais pu m’y orienter ; du reste, ils ferment de très bonne heure, au moment où on aurait envie de les visiter. Et puis, je cherchais un endroit à proximité du quartier ; le Parc Monceau ? Dangereux ; les mères de famille s’y attardent à oxygéner leur progéniture, les hommes y fument le dernier cigare avant le dîner. Une seconde j’ai pensé au square Delaborde, près de Saint-Augustin ; je me rappelais que Gérard t’y espéra, tandis qu’il dessinait les bébés familiers (il appelait ça : croquer le marmot), mais tu m’avais raconté que l’on était vus et encouragés par les soldats de la caserne voisine (la Pépinière, je crois). J’ai renoncé à distraire le désœuvrement des sergents et des consignés.

J’ai cherché partout : le bureau d’omnibus ? Excellent pour se retrouver mais impraticable lorsque l’on veut y rester, ne fût-ce qu’une demi-heure. Qui donc publiera un Guide-Manuel des amoureux dans Paris, indiquant les endroits commodes, les heures auxquelles on n’est pas délogé, les maisons à deux sorties, les rues peu fréquentées, le prix de revient d’une garçonnière, les manières de correspondre ? Il y a une fortune à faire avec cette idée-là !

Donc, j’hésitais entre le square Vintimille et un fiacre fermé : le square Vintimille me parut triste, très petit et mal abrité : une volière trop étroite, encombrée d’un Berlioz terrifiant ; le fiacre autorisait des audaces. Soudain mes yeux s’arrêtèrent sur la silhouette découpée de Louis XVI qui orne la galerie de mon bureau : Louis XVI… décapitation… grand crime… expiation ! ah !… Square expiatoire !… sombre, peu fréquenté… c’est ça :

« Venez demain, cinq heures, Square expiatoire boulevard Haussmann ; entrée par la rue des Mathurins.

» Yv… »

Et je mis l’adresse :

Monsieur Ramon Garcia de La Vega,
Hôtel Clifton,
Rue d’Hauteville.

Je portai moi-même la carte à la boîte ; en la jetant, j’hésitai ; la voix secrète qui apprécie mes actes me souffla : « Ma fille, tu commets peut-être une sottise ! » De pareilles constatations ne tirent pas à conséquence ; si je me suis toujours rendu compte des sottises que j’allais faire, je ne les ai pas moins faites d’un cœur léger. Après cette courte discussion intime, je m’appliquai à ne plus anticiper sur la journée du lendemain ; je brûlai mon Règlement d’existence, et je lus dans la Revue de Paris un article judicieux, fort bien écrit, sur les « Devoirs de la femme moderne ». Je n’en ai pas gardé une bribe, tellement j’étais loin de ma lecture. Déjà je goûtai cette impression d’attente et de curiosité vagues, la veille de mon mariage. Je dormis mal. Cela me désola, car j’ai mauvais teint quand je n’ai pas eu mon compte de sommeil.

Je me levai fiévreuse et fâcheusement disposée à l’égard du genre humain, la peau sèche, les paumes pleines de rancune. Mais le temps était délicieux, en promesse d’une journée douce ; un arroseur qui distribuait de la fraîcheur sur la chaussée m’adressa le regard du mitron à madame Récamier. Aussitôt je me sentis heureuse de vivre et je m’apprêtai de mon mieux ; la journée s’écoula, j’étais dans cet état intermédiaire qui précède les grandes crises.

Vers quatre heures, j’achevais de me parer, lorsque ma belle-sœur des Valleures me tomba du ciel ; plus moyen de m’en débarrasser :

— Vous sortez, chère petite ?

— Oui…

— Oh ! je vous retarde ?

— Nullement ; je ne me gêne pas avec vous ; j’ai rendez-vous chez Sarah Block ; un essayage.

— C’est sacré ! Je vous accompagnerai, ma chérie.

— Du tout ! Par exemple ! Je n’accepte pas ! Votre temps est compté…

— Mais j’ai tout mon temps à moi ! Je ne vous abandonnerai pas ; et je serais si contente de voir les modèles de Sarah Block !

Elle causait ; je voyais la pendule marquer le quart… En avant les grands moyens !

— Avant mon essayage, j’ai une autre course dont je ne saurais me dispenser vous la ferez avec moi.

— Volontiers…

— Je visite de pauvres gens qui ont un bébé malade de la typhoïde ; je m’intéresse beaucoup à eux ; il faut que vous voyiez quelle misère il y a là-dedans ! J’en sors régulièrement à demi évanouie de dégoût ; de quoi suffoquer !

Ça n’a pas raté ; ma chère belle-sœur a pâli, s’est encensé le nez avec son flacon de sels, puis, au bout de deux minutes, après avoir consulté son porte-cartes, elle s’est écriée (oh ! le sourire jaunâtre !) :

« Suis-je étourdie ! Moi qui oubliais que j’ai séance à cinq heures, aux Dames de la Propagande ! Désolée de vous fausser compagnie, ma chérie ; je vous dédommagerai une autre fois ! »

Et bonjour, bonsoir ! je la reconduis, je saute dans un fiacre, je débarque derrière le square. J’avais ce court retard qui pour une femme, équivaut à l’exactitude.


Le jardin est tout petit ; au milieu s’érige l’horrible monument imposé à la mémoire de Louis XVI en expiation de son incapacité. (Moi, je ne professe aucune estime pour les gens qui périssent sur l’échafaud.) Jamais je n’avais eu la curiosité de vérifier le mauvais goût de cet édicule qui tient de la niche et du train de marchandises. Il me semblait réservé à la piété des gens de l’arrondissement. Il y a ainsi à Paris une foule de monuments et d’enclos inutiles que j’ignore ; on m’a dit qu’il existait une Sainte-Chapelle et j’ai confusément entendu parler des Buttes-Chaumont ; je les situe, auprès du square Montsouris, au hasard, dans le vaste pays de l’Inconnu.

Je m’engageai dans le jardin en essayant d’afficher une assurance de femme habituée ; une seule allée tourne autour d’une pelouse dont le gazon rare souffre d’une précoce calvitie ; çà et là le marronnier, l’éternel marronnier parisien qui alterne dans notre flore municipale avec le platane chlorotique.

J’évoluai parmi les moutards appliqués à lancer habilement leurs cerceaux dans les jambes des grandes personnes, de manière à les faire choir, en fouettant les bottines d’icelles en guise de toupie.

Je trouvai Ramon en train de lire les Débats roses, à l’ombre d’un distributeur automatique de bonbons ; je fus humiliée parce qu’il avait l’air aussi absorbé dans sa lecture que les jeunes gens observés au Salon de Lecture du Louvre ; il ne pensait plus à moi, il s’était assis sur un banc et il avait marqué une place à côté de lui ; l’endroit me déplut, comme trop exposé, à peine séparé du boulevard Haussmann par une grille basse ; à cinq heures, il circule beaucoup de monde entre Saint-Augustin et la rue Auber, et naturellement chacun en passant jette un petit regard à la mémoire du Roi-Martyr ; je pouvais être reconnue, au hasard d’une de ces dévotions ; aussi je heurtai le genou de mon amoureux ; il sauta sur ses pieds et me suivit.

La partie du square donnant sur la rue des Mathurins était plus sûre ; or, j’avais compté sans la marmaille turbulente qui piaillait de préférence dans ce coin-là, parce qu’il est plus exposé au soleil ; en outre, par malechance, les chaises et les bancs étaient tous occupés par des bonnes syndiquées pour le raccommodage des jupons en commun, ou par des citoyens peu fortunés, dormant côte à côte sur ceux des sièges qui sont gratuits. Après une double revue, je dus renoncer ; nul des ayants droit ne se disposait à nous céder la place ; Ramon qui marchait à ma suite, nous tira d’embarras. « Le monument », me souffla-t-il ; et il grimpa le perron conduisant à la dernière demeure de Louis XVI.

Une fois dans le vestibule, à l’abri des regards, il me tendit la main :

— Vous êtes exquise, me dit-il ; je désespérais, j’avais presque cru vous perdre ; j’étais malheureux, je regrettais d’avoir eu confiance en vous et je vous en voulais de m’avoir abusé ; et je reçois votre bleu.

— Je n’ai pas pu vous l’envoyer plus tôt.

— Vous savez que je vous aime de jour en jour plus fort.

— Je vous en conjure, observez-vous ! lâchez mon bras.

Il pressait mon poignet contre ses lèvres, à le mordre. Un homme vêtu d’une vareuse bleu-marine et coiffé d’une casquette à lettres jaillit soudain de la muraille ; il nous demanda si nous voulions visiter le tombeau. Il avait la figure que l’on prête à l’abbé Constantin, plus un fort accent alsacien. Que faire ? S’exécuter, puisqu’il n’y avait pas de place pour nous au dehors : au moins j’étais assurée de la discrétion du regretté Louis XVI. Ramon murmura : « Visitons, nous serons à l’abri, en attendant l’heure où les bonnes rentrent les enfants. »

Le gardien nous ouvrit une porte ; aidée par Ramon, je montai par un autre escalier conduisant à une espèce d’esplanade gazonnée ; un chemin de gravier, qui mène à la chapelle du fond, coupe l’esplanade en deux ; des rosiers s’étiolent de distance en distance.

L’abbé Constantin commença : « Ce monument fut élevé à la mémoire des Suisses de la garde royale qui se sont fait tuer pour la défense du roi Louis XVI ; ils sont enterrés cinq cents d’un côté, trois cents de l’autre. » Que de Suisses ! D’où vient qu’Édouard Rod a échappé au massacre, et Cherbuliez aussi ? « On a enterré avec eux la princesse de Lamballe et Charlotte Corday qui assassina Murat.

— Non… Marat ?

— Pardon… Murat. »

Je n’insiste plus ; aussi bien j’ai peine à admettre ce détail funéraire ; en tout cas, je n’aimerais pas dormir mon dernier sommeil en compagnie de huit cents Suisses.

Je suis un peu vexée de ce que tous mes efforts de la veille, ma diplomatie, mes combinaisons astucieuses aboutissent à la visite du mausolée royal ; nous pénétrons dans la chapelle, meublée comme la crypte d’une source ferrugineuse ; au fond, l’autel. « Vous voyez à droite la statue du Roi dans les bras d’un ange qui représente le prêtre, lequel prononça les paroles : « Montez au ciel, fils de saint Louis ! » A gauche, cette statue représente la reine Marie-Antoinette soutenue par la Religion, sous les traits de Madame Élisabeth ! »

Moi, j’en avais assez et je serais partie volontiers. Mais le terrible Alsacien nous ordonna de descendre par un étroit escalier tournant qui s’enfonçait derrière « la Religion sous les traits de Madame Élisabeth ». Dociles à son geste et semblables aux jeunes chrétiens jetés à la fosse aux lions, nous nous engageâmes dans le colimaçon ; et dès les premières marches, j’eus l’intuition qu’il allait se passer quelque chose de grave. En effet, jusqu’au premier palier, nous étions éclairés par l’obscure clarté qui tombait de la voûte ; mais à partir du palier l’escalier se précipitait à travers les ténèbres ; l’occasion était admirable, d’autant que Ramon me soutenait, et que, un peu énervée, je faisais la lourde, afin de m’appuyer contre lui. Le gardien dirigeait la descente : « Attention ! Il y a dix marches, une… deux… trois… quatre… »

Nous étions dans la nuit.

« Cinq… six… sept… huit… » Je sentis que mon bras était soudain serré, et le frôlement d’une moustache chatouilla ma joue. J’eus un brusque écart et :

« Neuf… dix… »

J’arrivai en pleine lumière dans un petit caveau à serrer le bois de chauffage, garanti par une série de grilles destinées à honorer les restes du royal serrurier.

Évidemment, parvenue là, j’aurais dû lancer à Ramon le « regard sévère » ; il montrait une figure tellement calme et désintéressée que je crus m’être trompée… « Ici reposent les dépouilles mortelles du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, à neuf mètres de profondeur. Les ossements ont été apportés avec la terre qui les entourait. » C’est tout… pas le moindre jugement historique sur ces deux grandes victimes de leur propre incurie.

Le gardien nous précède, je le vois passer dans la lumière au palier supérieur ; le tournant, il disparaît, son pas sonne sous la voûte… A ce moment, dans l’obscurité, je sens deux lèvres avides se poser sur les miennes et je reçois un baiser !… oh ! ma chérie !… un baiser violent, impérieux, tenace… un baiser à me décoiffer, un baiser-morsure tel que ma voilette en fut trouée du coup… un baiser si surprenant que, malgré moi… je le rendis… Cela dura une demi-seconde à peine ; mais j’étais prise de vertige, je chancelais et Ramon dut presque me remonter.

Le gardien nous attendait près de l’autel ; nous avions épuisé la liste des curiosités que le monument nous offrait. Le sylphe du froid plafond n’avait plus à nous montrer que la sortie. Mais nous laissions derrière nous à Louis XVI quelque chose de plus à expier : mon premier baiser de braconne.

Encore l’esplanade, puis l’escalier ; sous le vestibule, l’abbé Constantin tendit la paume, reçut une monnaie, nous fit vérifier, d’un large sourire, l’absence de ses dents et courut proposer à une famille d’Anglais l’exhibition de l’Éternel Prisonnier.

J’avais rattrapé une partie de mon aplomb ; néanmoins, je sortis avec l’impression d’être comme changée, dépouillée de mon prestige et n’ayant plus droit à l’attitude hautaine qui est l’apanage d’une comtesse de Chantorey, née des Valleures. Jusqu’ici, j’avais considéré cette intrigue comme un jeu me donnant, pour tromper mon ennui, l’illusion de l’Aventure ; je me croyais libre de l’arrêter à mon gré ; mais, quoi qu’il arrive désormais, cet homme n’aura pas moins eu sur moi les droits que j’aurais voulu lui refuser… Bref, je ne dominais plus la situation ; il avait suffi d’un baiser donné sous le couvert de Louis XVI pour modifier tout.

Ce baiser me cuisait encore ; j’étais à la fois contente et furieuse ; furieuse d’avoir été surprise, furieuse d’avoir été passive, furieuse surtout d’avoir accordé sans lutte et sans obtenir d’avantage égal ce que je considère comme une faveur très grande : la promesse d’un premier péché. J’étais furieuse parce que cet homme qui est assez simple a dû se dire : « Hé ? Voyez-vous ces comtesses qui font tant leurs renchéries ; c’est bâti comme la première venue ! On les a comme les autres, en les brusquant. » Comme les autres !

Parbleu ! je ne lui ôterai pas ça de l’idée ; d’autant plus que, maintenant, il recommencera tant qu’il lui plaira et je ne pourrai l’en empêcher ; je lui ai accordé mes lèvres une fois, quelle raison aurais-je de les lui refuser, à l’avenir ?

… Et elles sont fort expertes, ses lèvres, à lui !

Le jardin cette fois était à peu près vide ; sans me consulter, Ramon prit deux fauteuils de fer et les plaça à l’abri d’un buisson, dans la petite allée qui tourne derrière la chapelle ; je n’avais plus rien à dire et je ne sais quelle tristesse m’avait saisie. Nous étions dans ce jour faux et humide qui est le fade crépuscule des jardins parisiens. Avoir envie de pleurer, sans motif, tout bonnement parce qu’il y a de la mélancolie inutile dans l’air et parce que l’on est mécontente d’être dupe de soi-même ! J’ai souvent éprouvé cet attendrissement stupide où les nerfs, la fatigue, le printemps vous conduisent, comme aussi la volupté de pleurer pour pleurer. Il me demanda :

— Vous avez du chagrin ?

— Non.

— Vous avez du chagrin, j’en suis sûr ; vos yeux sont tristes.

— Que vous importe ?

— Je voudrais savoir votre peine, afin de la consoler ; dites-la-moi, je vous en supplie !

Il continua ainsi durant quelques minutes ; la difficulté était de trouver une cause à ce chagrin ; je cherchais à part moi, car mon amoureux sauvage n’eût pas compris que la vraie raison était sans doute l’absence de raison. Enfin, de lui-même, il me fournit un prétexte :

— J’ai deviné ! Votre mari vous fait souffrir !

Je ne m’attendais pas à celle-là ; en réponse, je grimaçai une moue dubitative qu’il interpréta ainsi :

— Vous ne l’accusez pas, vous êtes trop douce ; dites-moi ce qu’il vous a fait ?

— A quoi bon ?

— Je vous vengerai.

— Comment ?

— Je le suivrai quand il ira rue Jasmin et je lui briserai une côte — ou deux.

Il envisage l’existence avec simplicité ; cet enfant naturel est en même temps un enfant de la nature. Je me hâtai de lui répondre :

— Vous vous trompez, mon mari n’est pour rien dans ma tristesse. C’est la vie sotte que je mène qui m’attriste.

— Puisque je vous aime, vous ne devez pas être triste.

Une femme maigre qui, à l’instar des Indiens Siriniris, portait une sacoche sur le ventre et qui agitait son carnet de souches ainsi qu’un gris-gris, vint nous réclamer la rançon de nos fauteuils. Ramon lui tendit une pièce, et je remarquai qu’il avait la main très fine, une main de fainéant.

— Vous avez trop de bagues.

— Vous trouvez ? C’est ioli pourtant.

— Un homme ne porte pas de bijoux.

— Vraiment ? Alors je vais vous donner les miens.

— Merci, je n’en porte pas.

— Comment ! votre mari ne vous a pas donné de bijoux ?

— Si, j’en ai beaucoup ; mais je ne les mets jamais ; ils restent dans mon coffret, et le coffret, je l’enferme dans un petit secrétaire. Les bijoux, ça se transmet de mère en fille, chez nous, et comme ils sont précieux (il y a parmi eux des cadeaux de souverains à mes aïeules) on ne les sort qu’une fois l’an ; de la sorte, chacune de nous n’est que dépositaire de ces choses précieuses.

Il réfléchit, puis il me dit :

— Il en est ainsi de toutes choses ; personne ne possède rien. Le mineur trouve la pierre, le marchand la lui prend, le joaillier la prend au marchand, l’acheteur la prend au joaillier…

— Et à l’acheteur ? Qui la lui prend ?

— Le voleur à qui la justice la reprend ; tout va des mains tendues aux mains furtives et aux mains ouvertes.

Durant les silences, nous regardions les passants de six heures ; les magasins de modes nous envoyaient des bandes de petites créatures joyeuses, de celles que l’on nomme si joliment des frisquettes ; en traversant devant nous, elles se retournaient avec des rires sournois et pas malveillants ; l’une, plus hardie, cria : « Embrasse-la donc, Hernani ! » Il se mit à rire d’une façon suffisante, et cela m’exaspéra.

— Vous trouvez drôle qu’elles se moquent de nous ?

— Elles ne se moquent pas, elles me donnent un bon conseil…

— Que je ne vous engage pas à suivre. Oh ! que vous m’agacez, que vous m’agacez ! Allons-nous-en !

— Vous êtes venue pour partir si tôt ?

— Je ne sais pas pourquoi je suis venue… si, je suis venue pour vous dire que j’en avais assez, que vous ne me reverriez jamais.

— Quel mal ai-je fait ?

— Moi, je fais mal ; je ne continuerai pas : je me suis amusée un instant à cette plaisanterie ; je serais coupable si je la prolongeais.

— Et puis ? Je ne me plains pas, au contraire ; je ne demande qu’à rester votre jouet.

— Assurément ; mais ce qui s’est passé tout à l’heure n’est plus de jeu.

— Que s’est-il passé ?

— Près de Louis XVI ; cela achève de me décider. Dites-moi adieu et séparons-nous.

— Vous ne parlez pas sérieusement !

— Mais si ! Je pars en voyage ces jours-ci, comme je vous l’ai annoncé.

— Non, ce n’est pas vrai ; on ne part pas en voyage à cette époque de l’année.

— Quel que soit le prétexte dont je me serve, j’entends que vous l’acceptiez comme vrai.

— Soit, mais je veux vous revoir…

La nuit tombait peu à peu ; il n’y avait plus dans le jardin que nous et un jeune homme seul sur un banc ; une grande fille vint le retrouver, qui l’embrassa à pleine bouche ; puis ils s’assirent et, les mains dans les mains, causèrent de choses importantes. Elle avait posé à terre une grande boîte ronde en bois, à couvercle de toile cirée ; son amant tenait une serviette bourrée de livres ; ils glorifiaient tous les deux la médiocre poésie d’un Mürger ; on eût dit une romance de 1830 : l’Étudiant et la Grisette ou Dans un square qu’on est bien à vingt ans ! Tu les aurais bénis, ô François Coppée ! Quand elle se découvrira menacée de maternité, c’est sans doute dans le même square et sur le même banc qu’ils auront leur scène de reproches ; pour le moment, elle devait lui réciter la gazette de l’atelier, les menus faits de la journée : comme quoi Mathilde s’était brouillée avec la Grande Jeanne, comme quoi Julie avait lié connaissance avec un clerc de notaire, etc., etc. Puis ils parurent discuter l’emploi du dimanche suivant ; le jeune homme tira de sa poche un indicateur, ils se mirent à combiner des itinéraires vers des Fontenay-aux-Roses, — tout porte à le croire ; arrivés là, ils se rendraient en bicyclette jusqu’au Robinson obligatoire et reviendraient le soir à Paris, courbés de fatigue, ahannant et balançant au guidon, en pendant avec le lampion réglementaire, un gros bouquet de lilas.

N’importe, ce bonheur-là, pour piètre qu’il soit, je l’aurais envié ; c’est l’Aventure, toujours, mais l’Aventure sans arrière-pensée, sans souci des préjugés. Je songeais à cela, tandis que l’Autre me suppliait à voix basse de ne pas l’abandonner :

— Je ne vous suis pas sympathique, je le sens bien, et je m’en désole. (Vrai, il a l’accent un peu trop exotique ; il aurait du succès dans les Portugais, de Labiche.) Mais si je vous amuse, je ne réclame rien, sinon votre présence de temps en temps. Il y a bien des femmes qui auraient été heureuses de m’avoir près d’elles et que j’ai délaissées… Il ne fallait pas m’écrire, puisque vous deviez me désoler. Je vous dis des phrases stupides ; aussi, vous n’êtes pas loyale ; vous n’avez pas le droit de rompre ainsi, comme on perd un chien au coin d’une rue. Je suis habitué à penser à vous ; depuis des semaines, je suis tout à vous ; c’est la première fois qu’une femme prend cette place dans mon existence. Je répète votre nom quand je suis seul et je dis à votre souvenir tout ce que je n’ose pas vous dire à vous… Moi aussi, je devrais partir… Mon commerce m’appelle à Munich. Tant pis ! je néglige tout… Je vous aime.

Il continua sur ce thème ; certes, il est dans ces paroles d’amour une musique spéciale qui nous abuse et nous empêche d’écouter attentivement des mots dénués de signification et qui sont usés à force d’avoir servi ; je me rappelle les dissertations ingénieuses que Glaris me dédiait lorsqu’il me faisait la cour ; il avait des trouvailles qui m’amusaient et je serais restée des soirées entières à l’écouter ; mais comme c’était mal déclamé, mal improvisé ! L’autre, en ce square, m’a fait une déclaration d’une banalité navrante, soit ; mais ce qui lui était bien personnel, et ce dont je jouissais avec joie, c’était le forcené désir qu’il avait de moi et dont le halètement grondait sous la terne littérature des déclamations clichées. Je n’avais garde de le voir ; au contraire, je tenais mes yeux obstinément fixés sur une des torches de pierre sculptées aux angles du monument ; je devinais que mon voisin avait les nerfs tendus et que ses trop grands yeux m’imploraient.

La nuit était tout à fait tombée ; en face de nous, les deux amants rassurés avaient pris le parti de s’étreindre, sans plus de commentaires et j’apercevais par-dessus l’épaule du jeune homme la tête de la petite modiste pâmée, yeux clos et résorbant intérieurement le plaisir d’être serrée à tous muscles par son partenaire. — D’où vient qu’Elles ferment les yeux ? Est-ce pour substituer à la trop précise réalité l’image intime d’un idéal amant auquel elles demeurent fidèles à travers les liaisons et les coups de chair ? Comme je la jalousais, cette petite ! Et quelle âpre démangeaison de lâcher mon ombrelle, ma dignité, mes gants, mon attitude et même mes préjugés pour me jeter d’un élan dans les bras de mon amoureux de rencontre !…

Ma chère, il s’en est fallu de l’épaisseur d’un cheveu d’enfant blond !

Grisée comme une caille de vigne, j’allais me laisser aller sur la solide poitrine de mon Brésilien, quand soudain, une horloge tinta, éveillant, ainsi qu’un coucou de cartel, cette idée : « Sapristi ! la demie ! Et moi qui dîne chez les Cosquin ! et je dois mettre ma robe mauve qui s’agrafe à soixante-quinze crochets ! »

Aussitôt, de ressaisir mon ombrelle, ma dignité, mon attitude et mes préjugés qui glissaient déjà ; je boutonnai mes gants et baissai ma voilette. Ramon soupçonna que c’était manqué pour ce jour-là, qu’il était prudent de réserver l’avenir et — comme on dit — de sauver les meubles ! Il conclut :

— Vous n’avez pas le droit de rompre notre contrat !

— Quel contrat ? Je ne suis point liée à vous !

— Pardonnez-moi ! Il y a entre nous un contrat tacite et dont je vous citerai les clauses :

« Article Ier. — Monsieur Ramon Garcia de La Vega ne connaîtra ni le nom, ni l’adresse de madame Yvonne de X…

« Article II. — En conséquence, madame Yvonne de X… permettra à mon dit Ramon de la rencontrer une fois par hasard au gré de ladite… »

Je n’ai pas rompu le contrat.

— Si ! Vous oubliez l’article III : « Le sieur Ramon n’essaiera pas de commettre des actions répréhensibles et voies de fait sur la personne de madame de X… »

— Eh bien ! je les retire, je fais amende honorable, je jure sur… tenez, sur Louis XVI, que je ne réitérerai plus. Êtes-vous satisfaite ?

— A moitié, parce que Louis XVI n’a rien à perdre. Enfin, vous êtes pardonné.

— Quand vous verrai-je ? Demain ?

— Non, pas demain. Je me repose.

— Après-demain ?

— Après-demain ? Oh ! j’ai promis ma journée de dix heures à sept heures.

— A qui !

— A une dame ; il faut que j’aille là… puis là ; non, pas après-demain.

— Et les jours suivants ?

— Je cherche… Voyons : mardi… mercredi… jeudi… oui, jeudi si vous voulez ; mais je n’aurai qu’une minute.

— Où ?

— Là gît la difficulté. Je serai sur la Rive Gauche ; je vous avoue que les squares ne me plaisent guère et je connais nombre d’indigènes de l’autre côté de l’eau. Vous qui êtes orné d’une riche imagination, inventez un endroit où nous puissions, à la fin de la journée ; nous rencontrer sans danger.

— Il y a derrière Saint-Germain-des-Prés une petite place toujours déserte ; on dirait la place du marché dans une ville de province. On n’y a pas signalé une voiture depuis 1848 ; si vous y consentez, nous irons là. Vous me retrouverez devant le porche de Saint-Germain-des-Prés et je vous guiderai. Viendrez-vous ?

— Je viendrai, si vous me promettez d’être obéissant comme l’autre jour. Est-ce promis ?

— C’est promis.

Je suis partie, j’ai pris un fiacre rapide (depuis ma première enfance, je n’ai oncques pris autant de fiacres ; je les ai en horreur). Bien entendu, mon amoureux m’a filée dans un second sapin. Douce confiance ! Je m’y attendais. Je me suis fait conduire à la petite entrée de la gare de l’Ouest, rue d’Amsterdam, et je me suis évanouie de là par la cour de Rome, dépistant mon galant stupéfait. Je devrais tenir ma parole, ne plus le voir, mais…

Autre voiture ; rentrée en toute hâte ! Un Roger impatient qui se déchaînait dans l’antichambre :

— Vous n’êtes pas prête ? D’où sortez-vous ? Nous serons chez ces gens à huit heures et demie !

— Je sors du Bon Marché… Il y avait des soldes exceptionnels.

— Décidément ces grands magasins sont une riche invention ! dit Roger en se plongeant dans la lecture d’un quotidien.

Cet homme a sans effort les mots qui, à son insu, conviennent à la situation. Je me suis habillée à la six-quatre-deux. A huit heures tapant, nous stoppions devant Cosquin-Castle ; tu sais, le dîner Cosquin ne varietur ; ils ont toujours un explorateur ; comment font-ils pour en avoir à volonté ? C’est curieux ; enfin l’explorateur parle et on peut penser à autre chose. La mère Cosquin me regardait obstinément, je rougissais ; il me semblait qu’elle avait une figure de blâme ; et je me répétais : « Elle doit voir qu’on m’a embrassée tantôt ! » Ma conscience digère mal.

On a parlé de toi ; on a aussi parlé de Gérard ; les sympathies s’accentuent en votre faveur, depuis que M. Censy a cessé de vous attaquer ; à mon avis, tu pourras rentrer dès que l’accord sera terminé ; la Cosquin elle-même t’est favorable. Roger ne t’a pas accablée, il faut profiter de cette détente. Aussi, renonce à ton projet de quitter les sœurs de Magdala, l’effet serait déplorable ; l’histoire du flagrant délit est quasi étouffée, ne gâte pas ton succès ; oh ! oui, Gérard s’ennuie ! Qu’il patiente ! Ne compromettez rien.

Je me suis couchée à minuit, harassée de fatigue ; il m’a été impossible de dormir ; alors je me suis relevée et j’ai fouillé dans mon tiroir-aux-souvenirs, où je range tout ce qui se rattache à mon passé ; ai-je eu un passé ? Hélas ! Ces reliques sont insignifiantes : cheveux de camarades de pension, images de communiantes, fleurs de flirt, accessoires de cotillon, lettres d’amies, trois lettres de Roger, gardées pourquoi ? parce que je n’ai pas eu l’idée de les jeter au feu ; elles datent de nos fiançailles et sont passionnées à la manière du Parfait Secrétaire. Dire que ça me ravissait !

En fouillant, j’amène à la lumière une collection de miens portraits. Mère avait la manie de me faire photographier ; tous les trois mois, je me rendais avec elle chez Harold, le maître de la carte-album, en sorte que j’ai une série d’Yvonnes depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

Je les ai rangées devant moi, en tribunal ; il y en a de menues que l’on a fait poser sur des tabourets de piano ; elles sont nues, bouffies, étonnées, potelées, souriantes, avec des bras boudinés, et des cheveux qui frisottent. Elles sont vêtues d’un unique collier en filigrane d’or, à la mode des Dahoméens ; et pas la moindre pudeur !

Un peu plus tard, elles ont une chemisette, les cheveux plus longs, et déjà la figure méditative que l’on prend devant le photographe ; et des yeux écarquillés qui appellent ce compliment : « Elle aura de beaux yeux ! » Et toujours très peu de nez.

A trois ans, me voici en petite robe de broderie, avec une grande ceinture bleue, et dans les cheveux le ruban assorti ; je suis posée ainsi qu’un bébé jumeau, droite le long d’un pouf ; et je continue à méditer sur les étonnements que me réserve la vie ! ou bien j’ai une physionomie abrutie par les histoires que l’on me débitait pour obtenir mon immobilité.

D’autres Yvonnes sont déguisées en Bouquetières, en Marquis ou en Manon, en Folie, en Mariée, en Juge ! Elles ont l’air très malheureuses d’être ainsi attifées et disent la fatigue d’avoir été promenées, examinées, embrassées. D’autres se perdent dans des groupes d’enfants, aux bains de mer, au Mont-Dore, avec des pensionnaires d’hôtel que je tutoyais et dont les têtes, à cette heure, ne me rappellent plus rien.

Puis je me retrouve à dix ans, vêtue de ces costumes démodés, longues vestes à pattes en surah écossais et mes cheveux dans le dos. Je suis sur fond de paysage : tantôt derrière mon dos un château-fort s’érige au sommet d’un roc ; tantôt, rêveusement accoudée sur une balustrade, je laisse errer mes regards sur une riante vallée. Le balcon revient souvent comme motif de décoration ; sans doute j’attends le Roméo promis par les légendes ; et l’ironie du photographe a charbonné un orme au-dessus de ma tête. O le temps où je commençais à lire des romans en cachette, où j’avais un peigne rond dans les cheveux et l’aspect si province !

A douze ans, je suis habillée en garçon ; on m’avait coupé les cheveux durant ma typhoïde ; et ainsi vêtue, en marin, culottes courtes, chaussettes, veste bouffante ouvrant sur le jersey rayé, je semble un gamin vicieux et malfaisant ; encore maigrelette, indécise, j’avais des rages de bruit, de mouvement, de courses ; je battais les grands garçons et je terrorisais les petits : au Casino, je valsais avec les filles et j’affectais des allures de Chevalier d’Éon. Je crois que ce furent les meilleurs mois de ma vie.

Viennent ensuite mes premières robes à taille, corsages à trois plis en cachemire blanc ; et ma première robe de bal décolletée, dès que j’ai eu des épaules sortables : faille rose, ma chère ! Les coiffures comme on les aimait à cette époque, très hautes et dégageant la nuque ; et les amazones, les joueuses de tennis, les cyclistes ! J’ai même, datée d’Houlgate, une Yvonne qui entre dans le bain !

Mais, à partir de cette année-là, je n’ai plus que des bustes, en dégradé, sur fond noir ou blanc ; les manches s’enflent, s’enflent peu à peu, puis se dégonflent. Je suis posée de trois quarts et je suis maussade comme une personne qui a trop attendu : le Roméo n’est pas venu.

A ces personnes assemblées, j’ai tenu le discours suivant :

« Jeunes Yvonnes,

« J’ai choisi cette nuit d’insomnie pour vous réunir et vous communiquer une grande nouvelle. Celui que vous guettiez au balcon est arrivé, tel le Salvator. Il n’est pas absolument identique à l’image que vous vous en étiez formée ; il n’a pas le teint rose, les cheveux blonds, un collant bleu-de-ciel et une mandoline ; ce Roméo tire plutôt sur l’Othello, vu qu’il est Brésilien ; mes pauvres amies, il faut se contenter de ce qu’on a. Moi, votre déléguée, je me contente de ce Ramon. Ne me regardez pas toutes avec des yeux de reproche, et tâchez de comprendre.

« Il existe en moi un grand besoin de tendresse ; mon mari n’a point voulu le satisfaire, il est retenu rue Jasmin ; en conséquence, je ne suis pas coupable, accordant au noble étranger les biens que le comte de Luz de Chantorey a dédaignés. Longtemps j’ai lutté contre l’Aventure ; or il s’est passé tantôt dans la dernière prison du Roi-Martyr un événement de la plus haute importance : on m’a embrassée sur les lèvres et cela m’a produit une impression plutôt agréable.

« J’en ai immédiatement déduit que je serais digne de votre blâme si je résistais à ma destinée d’amour et je suis résolue dorénavant à me laisser aimer. Je vous soumets ces conclusions, vous priant de me donner franchement votre avis.

« O vous, petites et grandes Yvonnes qui dardez des regards anxieux sur l’avenir, Yvonnes sans cesse déçues et sans cesse espérantes, me blâmerez-vous parce que j’aurai tendu la main vers le bonheur qui passait à portée de moi ? »

Tous les moments échus de ma chère personnalité se concertèrent ; je ne doutai pas qu’ils ne m’eussent voté une approbation ; ce point acquis, je rassemblai en paquet le syndicat des Yvonnes et je le réintégrai dans le coffret aux souvenirs.

Mon amie de cœur, ma résolution est prise. J’accepte l’amour de Ramon. Je vais me mettre encore quelques jours en observation et, quand je serai bien sûre de moi, je me laisserai rouler sur la belle pente. Me mènera-t-elle au fossé où culbutèrent pas mal de nos camarades ? Je réserve la question. Si je suis « pincée jusqu’aux sens », l’emballement m’évitera la peine de me résister ; ma bonne éducation cédera cette fois. Mais s’il ne s’agit que de désœuvrement, de divertissement passager, je compte que mes préjugés reprendront le dessus.

Tu trouveras que je t’écris des lettres copieuses ; ne t’inquiète point, ne les lis même pas, car c’est à moi que je les adresse. Je me rédige un rapport détaillé, touchant ma situation, afin de me la préciser ; si je n’y gagne pas d’apprendre où je vais, du moins je mesure le chemin déjà parcouru. Il m’est impossible d’entamer un journal, à cause de Roger qui, de gré ou de force, s’en emparerait et le lirait.

Cependant je serais désolée de perdre les moindres détails de ce qui m’arrive. Aussi je te prie de me garder fidèlement ces feuillets ; je te les réclamerai un jour, dans… Mettons dans vingt ans. Je me suppose, âgée, relisant le procès-verbal d’une histoire que j’aurai oubliée ; peut-être ne serai-je plus là. En tout cas, il est bon de préparer du document à ses petits-enfants.

Ma chère petite Germaine, envoie-moi des conseils, je ne les suivrai probablement pas ; le cas échéant, ils pourront m’être utiles, si je reconnais que j’ai gaffé.