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L'aventure

Chapter 9: VIII UNE BELLE JOURNÉE
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About This Book

A collection of witty, observational sketches and short narratives that depict urban social life through domestic quarrels, chance encounters in public reading rooms, and flirtatious manoeuvres. The prose blends epistolary confidences, salon reportage, and humorous description to reveal marital jealousies, social posturing, and private eccentricities. Scenes shift between intimate letters and public spaces, maintaining light satire and urban irony while exploring the gap between appearance and motive, the theatricality of manners, and the small humiliations that unsettle familiar relationships.

VIII
UNE BELLE JOURNÉE

Promenons-nous dans les bois
Pendant que le loup y est pas.
Loup, y es-tu ?

Ta lettre est tombée juste à point ! Pendant le déjeuner, je trépignais d’impatience ; d’autant plus que Roger avait réunion de bureau, qu’il était pressé et qu’il abrégeait le repas ; je le retardais de mon mieux ; si la lettre arrivait après son départ, l’effet était raté. Bref ! comme il se levait, on apporte le courrier.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien pour vous… Ah ! tiens ! la bonne surprise ! Un petit mot de Germaine.

— Que vous écrit-elle, cette étournelle ?

— Voyez vous-même.

Roger fait la tête.

— Elle vous invite dans son couvent ? Une partie de plaisir.

— Germaine est mon amie, j’aurais dû ne pas la négliger ; cependant, comme vous la détestiez…

— Oh ! je ne la déteste pas !

— Comme vous vous rangiez du côté de Censy, j’ai cessé de lui écrire.

— Je ne vous approuve pas ; après tout, cette pauvre femme peut invoquer des circonstances atténuantes. Censy ne le nie point. Restez en relations avec elle ; on cite de pires divorcées.

— Alors ? Croyez-vous que je puisse accepter son invitation ?

— Certainement ; une journée de campagne est toujours bonne à prendre.

Et je devinais l’arrière-pensée : « Une journée à moi ! j’avertis la rue Jasmin par télégramme… Ohé ! ohé ! »

Mon mari parti, je saute sur un bleu : « Demain, gare Saint-Lazare, dix heures, Pas-Perdus, banlieue. » Mais, le soir, saute de vent ! tout était changé. Roger rentre bourru et pas bienfaisant. Qu’était-il advenu ? Je m’en doute ; la rue Jasmin n’était pas libre, Roger s’en prenait à moi. Ou bien existe-t-il un secret instinct qui incline les maris à contrecarrer inconsciemment les trahisons de leurs femmes ? Roger m’annonça :

— Vous n’irez pas à Écouen.

— Vous m’aviez permis…

— J’ai réfléchi ; au bout du compte, la conduite de votre amie Germaine est équivoque.

— Au couvent ?

— Un couvent pour divorçantes, quelque chose de gentil, parlons-en ! Les amants de ces dames y entrent comme dans un moulin.

— Germaine est trop fine, elle craindrait de se compromettre. D’ailleurs, je lui ai, sur votre permission, fait espérer ma visite.

— Bon. Vous vous dégagerez.

Et j’ai détourné l’orage ; durant le dîner, je me suis appliquée à être charmante, toute en sourires et prévenances ; au rôti, Roger se détendait un peu ; au légume, il était tendre ; à l’entremets il se rapprochait de moi : d’amabilité en amabilité, nous cheminâmes jusqu’au coin-aux-confidences ; et dame !… (offrez votre sacrifice au Seigneur, mon enfant !) je n’ai pas résisté à mon mari, quoique je n’aime guère ces effusions sur le mobilier de luxe ; et puis je me désolais : « J’aurai une figure horrible demain. »

La séance terminée, Roger me dit : « Après tout, allez à Écouen si ça vous chante ! » Une journée de liberté n’est jamais trop chèrement achetée.

O ma chérie, comme il fait bon s’évader de sa vie ordinaire ! Ce matin, je m’habillais, et il me semblait revêtir un autre personnage ; ce n’était plus moi qui allais en partie de plaisir, c’était une Yvonne inconnue de moi, insouciante, heureuse du bonheur qu’elle escomptait. Mariage, position sociale, ménagements, ah oui ! J’ignorais qu’il y eût d’autre joie plus désirable que de retrouver son amoureux à l’angle d’une rue où il se fige. Mon cœur sautait de plaisir, et je chantonnais un vieux refrain qui ne m’a pas servi depuis dix ans :

En passant la rivière,
J’ai perdu mes gants, maman,
Mes bas et mes jarretières
Et mes petits souliers blancs.

La physionomie des femmes qui méditent de tromper leurs maris est particulière, car Mariette en m’habillant m’observait ; cette fille se doute de… Je tremble déjà devant ma femme de chambre : que sera-ce quand j’aurai commis…

....... .......... ...

(Écrit en rentrant.) Crime pas commis ! — s’en faut de peu… Je reprends. — Un fiacre fut hélé (oh ! que de fiacres !), je criai très haut : « Gare du Nord ! » à cause des domestiques aux aguets derrière la porte. — (Je joue une continuelle comédie pour la valetaille !) Au boulevard, je lâchai le cocher. J’avais une peur horrible d’être arrêtée au passage par un fâcheux « Où allez-vous, si vite, à pied ? » L’assurance me manque, mes progrès sont insignifiants ; oh ! du toupet, à toute force ! disait à peu près Danton.

Je n’ai pas osé monter le grand escalier de la gare, j’ai pris par les sous-sols ; la salle des Pas-Perdus m’a semblé immense et remplie de gens malveillants postés là spécialement pour m’espionner ; c’est stupide, hein ?

Je craignais ceux qui me dévisageaient parce que, selon moi, ils cherchaient à me reconnaître et je craignais ceux qui ne me dévisageaient pas parce que je les trouvais trop indifférents ; ils devaient feindre de ne pas me voir. Au demeurant, ce léger frisson de crainte n’est pas désagréable ; c’est l’autre jouissance de l’Aventure : l’angoisse.

Ramon béait en extase devant les tableaux représentant des plages normandes ou bretonnes à cinq heures de Paris avec Casinos, endroits célèbres, sites pittoresques, châteaux historiques ; je l’avertis d’un « hum ! » et j’allai prendre mon billet ; je demandai à la femme en cage : « Une première Saint-Cloud. »

A l’écart, je ramasse ma monnaie et j’entends la voix grave de Ramon qui réclame une autre première Saint-Cloud. Justement le train s’ébroue, pschch ! Je cherche un compartiment vide, toujours sans me retourner, — qui m’aime me suive ! — je choisis un joli wagon isolé, j’y grimpe ; derrière moi, un pas solide, celui de Ramon. Je me retourne en souriant… Point de Ramon, mais un monsieur à favoris de procureur ; je veux redescendre, trop tard ; Ramon saute dans la boîte et le train se met en marche.

Nous avons voyagé avec ce tiers ; nous interprétons une fois de plus la saynète de l’étonnement.

— Comment ! vous !

— Oui, je me rends à Saint-Cloud.

— Tiens ! moi aussi ! etc., etc.

Nous fûmes pour ce vieux homme l’objet d’un intérêt croissant. Ramon me débitait des folies, me parlait de sa femme, de ses enfants, me demandait des nouvelles des miens.

— Comment est votre mari ?

— Pas bien ; une phtisie galopante.

— Ah ! tant mieux ! Il aura pris ça à son usine de la rue Jasmin ; vous le féliciterez de ma part !

Fallait-il que je fusse rajeunie pour m’amuser de ces enfantillages ? A chaque station, je poussais du regard le vieux procureur ; il ne bougeait pas (c’était, je pense, une des nombreuses formes que la Providence anima, pendant cette journée, en vue de surveiller ma conduite). Enfin, Saint-Cloud ; nous descendons, et soudain nous ne nous connaissons plus ; Ramon de son côté, moi du mien, nous doublons la barrière à billets, cependant que le train toussait sous le tunnel, emmenant un vieux monsieur fort intrigué.

Nous nous retrouvons dans un chemin qui dévale à pic vers la basse ville, bordé de villas qui se retiennent pour ne pas glisser sur leurs jardins ; c’est à donner le vertige ; comment des gens de sens commun habitent-ils là-dedans ? Je craindrais de me réveiller tout en bas dans la Seine ; certes, on voit Paris comme fond d’horizon, et ce n’est pas une compensation. Échange de répliques :

— Je vous en conjure, ne me donnez pas le bras !

— Eh ! si je ne vous soutiens pas vous tomberez !

— Tant pis !… Je suis sûre d’être rencontrée.

— Vous avez des amis à Saint-Cloud ?

— Non… Il suffit que l’on se croie en sûreté pour qu’on cesse d’y être. Arrêtons-nous, la tête me tourne…

Le chemin fait un coude ; d’une petite terrasse, nous découvrons la vallée : le paysage est mouvementé comme un tableau-horloge, c’est médiocrement imposant ; des trains chenillent lentement entre des maisons pauvres, des cheminées d’usines fument avec paresse.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— La Seine.

— Encore ?

Elle n’a aucun caractère, avec ses petits bateaux zigzaguant ; là, c’est Meudon ; là-bas, Suresnes ; là-bas, Sèvres, et là-bas au fond, des pays anonymes sur des collines pelées ; le bois de Boulogne s’enlise dans un vert sale très commun.

La tristesse de la banlieue m’envahit ; ô ces horizons à prix réduits ! Je devine les petites villas pour petites existences de petits bourgeois, avec un petit bassin et une grosse boule ; des charmilles, des treilles à glycine, et un arbre par maison ; cela crie l’horreur des dimanches bruyants, l’invasion hebdomadaire des vélocipédistes rauques et toujours en nage, et des clairons à la tête de sociétés de gymnastique. Je me détourne du paysage ; ma gaieté est tombée.

— Où allons-nous ? Je découvre Saint-Cloud… Guidez-moi.

— Nous déjeunons et ensuite nous traverserons le Parc ; il faut avoir vu le Parc de Saint-Cloud.

— Comme il vous plaira.

Je me souviens des « parties » entamées avec Roger, — temps anciens ! — parce qu’étant jeunes mariés, nous nous croyions obligés à des pèlerinages de ce genre ; nous partions de bon matin, nous cherchions à quelques kilomètres de Paris un pays désert, que nous explorions en quête d’un restaurant ; assis l’un en face de l’autre, nous avalions tristement un déjeuner de gargotte et nous ne parlions pas ; au rince-bouche, Roger m’embrassait par-dessus l’addition, puis, nous repartions délivrés du souci d’être de jeunes mariés en partie fine. Si pareille contrainte me menaçait ?

Nous traversâmes une place publique dont chaque maison était un restaurant (l’industrie principale de la contrée) ; rien que des tables de zinc et cette flore spéciale aux cafés qui s’épanouit dans des caisses vertes. Je me laissai guider ; à la grille du parc, Ramon tourna et m’arrêta au seuil d’un bâtiment bleu, mais bleu inhumain, bleu verni à faire aboyer. Nous avons déjeuné dans ce bleu. Un garçon nous accueillit à l’entrée et nous poussa, par des chemins secrets, jusqu’au bout d’une terrasse suspendue ; là, il nous livra aux soins d’un gros joufflu qui possédait la joyeuse figure de feu Dailly. Et, brusquement, je fus ragaillardie, un rais de soleil illumina les arbres de l’avenue, un orchestre de tziganes attaqua une valse ; je me sentis très heureuse, très brave ; j’étais sûre de ma journée, désormais.

Ramon s’assit non en face mais à côté de moi, à l’angle de la table ; il avait ses yeux doux d’ânesse arabe ; serait-il ainsi au dessert ?

A la table la plus rapprochée, des Anglais échangeaient leurs impressions sur le Parc et regrettaient qu’on ne les eût pas attendus, pour raser les ruines ; j’appris ainsi qu’il y avait un château de moins à visiter. Merci, Dieu juste !

Feu Dailly reparut, traînant un petit maître d’hôtel poupin et content de vivre qu’il nous présenta ; ce dignitaire se pencha au-dessus de nous d’un air de tendre intérêt et nous demanda ce que nous désirions ; il nous tendit une carte enrichie de noms imposants, — le souvenir des grandes batailles et des citoyens célèbres se conserve par les noms des plats. — Je choisis au hasard un empereur romain, une victoire du premier Empire, un homme d’État anglais, un musicien italien.

— Et comme vin ?

— Du champagne dry, affirma audacieusement Ramon.

— Pour vous, pas pour moi.

— Vous n’aimez pas le champagne, un vin de dame ?

— Je ne bois jamais de vin ; donnez-moi une eau qui mousse beaucoup !

Mon aimable hôte trahit sa contrariété ; évidemment, il avait formé le projet de me griser ; cela faisait partie d’un plan ténébreux : le soleil, la campagne, les Tziganes, un joli repas et le Piper dry devaient amener ma chute. La simplicité du piège m’enchanta ; j’étais résolue à me donner, à me laisser prendre, plutôt, mais non à me laisser surprendre ; la fatuité de mon amoureux en eût trop bruyamment triomphé. C’est grand dommage que les hommes ne sachent pas abandonner aux femmes l’initiative de leur défaite ; il est vrai, d’ailleurs, que les femmes ne sont point assez fortes pour abandonner aux hommes cette facile gloriole, et c’est un des nombreux malentendus dont s’agrémente l’amour entre personnes bien. Les chats, qui sont animaux essentiellement symboliques, devant que de procéder aux gestes irrévocables de la passion, perdent des nuits précieuses à se pourchasser, à se disputer, à se griffer sans nécessité : j’admire que les hommes en ceci montrent autant de raison que les angoras.

Au premier service, Ramon, qui me contemplait, me dit :

— Mon bonheur est parfait.

— Alors, sauve qui peut !

— Pourquoi ?

— Quand on annonce le bonheur parfait, c’est pour réclamer du supplément.

— Je ne réclame rien ; je suis près de vous, je vous regarde, et personne ne nous troublera ; cela me suffit. Vous gâtez la minute présente par la peur de la minute qui suivra. Nous autres rastas, qui sommes moins loin de l’Homme primitif, nous jouissons de l’instant ; j’oublie ici mes ennuis.

— Tant pis ! ce serait pour vous une autre jouissance que de me les confier.

— Des soucis commerciaux ; allons donc !

— Croyez-vous que je reste indifférente à ce qui vous touche ?

— Je le crois.

Je suis prise à mon piège ; je lui ai marqué trop de dédain ; il ne comprend pas que je commence à l’aimer ; il faut que je détruise moi-même mes anciens travaux de défense, non sans un secret orgueil de les trouver si solides.

— Je n’ai plus d’indifférence pour vous, je vous jure !

— Soit ; le jeu continue à vous plaire, mais le jouet vous importe peu. Chaque jour, je tremble de vous perdre ainsi que vous m’en avez menacé. Je vous citerai vos paroles : « Je disparaîtrai de votre vie, ainsi que j’y suis entrée, à l’improviste ; vous ne connaîtrez rien de moi ! » J’ai renoncé à découvrir votre nom ; demain vous partirez et je resterai seul ; j’ai beau ruser, je ne suis pas de force.

— Ces paroles-là datent de deux mois ; j’ai pu changer d’avis.

— Tenez, ne revenons plus là-dessus ; je gâte mon plaisir de vous avoir.

Il était sincèrement triste ; je me reprochai de l’avoir affligé.

Aussi bien l’incognito me pèse :

— Je vais vous accorder une grande marque de confiance ; puisque vous renoncez à l’apprendre, je vous dirai mon nom.

— Qu’est-ce que cela cache ?

— Êtes-vous ombrageux ! A présent, vous ne voulez plus de mon état civil !

— Dame, vous avez des raisons pour me le refuser…

— Ces raisons ne subsistent plus.

Je lui déclinai mes noms et qualités ; je terminai par un petit sermon sur la nécessité de la discrétion ; il jura de ne point s’imposer, de ne point m’écrire. Dès lors, il fut rassuré.

Il m’a fallu lui raconter mon existence dans ses moindres détails ; il veut vivre en pensée près de moi, dans mon intimité. Il m’écoutait d’un air extasié, de même qu’un enfant écoute une légende ; je parlais, et jamais je n’eus autant de plaisir à bavarder. L’orchestre des tziganes éparpillait des musiques d’une volupté insidieuse ; peu à peu, je me grisais de phrases, de grand air, de violons et de bonheur. Je liquidais mon passé avec un entrain extraordinaire, comme on jette une vieille défroque hors d’usage. J’obtins un réel succès auprès de celui que j’appellerais mon aimable Amphitryon, si je ne me souvenais que ce brave général fut indignement trompé par Jupiter ; le véritable Amphitryon n’est pas toujours celui où l’on dîne. — Seulement, j’avais donné barres sur moi.

— Vous fumez, n’est-ce pas ?

— Non, je ne fumerai pas.

— Je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi ; mon mari fume.

— Je ne fumerai pas, vu que j’ai l’intention de vous embrasser…

J’aurais dû me fâcher… Je pris le parti de rire. Au bout du compte, c’était au programme ; le baiser, ne comptait plus dans le territoire contesté. La terrasse s’était vidée, l’orchestre ne jouait que pour nous seuls ; le chef me gratifiait de regards incendiaires ; je fis observer à Ramon :

« Je produis de l’effet sur les violonistes ».

Aussitôt le musicien, devinant qu’il était question de lui, sans interrompre la czarda commencée, descendit et vint jouer près de mon oreille, me donnant à apprécier la qualité du son. Il avait un vague air de famille avec mon amoureux basané, les mêmes dents éblouissantes, les mêmes yeux langoureux ; le tzigane avait plus de bagues et sentait le cigare. Je n’eus pas le loisir de poursuivre la comparaison : Ramon se prit à regarder le joueur de violon d’une manière significative ; l’homme aux brandebourgs se tint pour averti, murmura quelques mots d’excuses et restitua son archet à l’ensemble. En guise de vengeance, à notre départ il entonna la marche de Rakocsy dont le motif nous harcela jusque sous le couvert des arbres.

Le parc de Saint-Cloud est assez peu fréquenté ; Ramon me proposa d’y promener notre désœuvrement ; il avait son idée de sauvage : m’attirer dans un coin désert et profiter de l’occasion pour achever ma séduction. J’étais déterminée à ne point céder ; la simple nature est un décor mal commode ; il me revint en tête des anecdotes de gens surpris par le garde-chasse au moment où ils s’abandonnaient à la plus franche cordialité ; et puis ce parc solennel et désolé m’en imposait : il y plane la mélancolie des domaines dont le temps est passé, et qui ne gardent trace ni des splendeurs ni des désastres, la mélancolie de Versailles ou de Trianon ; le bois suranné est comme désaffecté des souvenirs qu’il abritait. A l’orée, un étalage de guinguettes où errent des garçons résignés ; des tournevires, des tirs à la carabine, des marchands de gaufres. Sous les arbres ondule la double voie des montagnes russes.

Mais, plus loin, le Parc reprend sa noblesse triste. Nous allions dans les allées, côte à côte, saisis par le silence hautain de la solitude ; nous allions sans pensée, plaçant un pas devant l’autre, oubliant que nous étions venus là pour d’ultimes cérémonies ; point d’autre bruit que, de temps en temps, l’infinie vibration d’une grosse mouche bleue filant à nos oreilles.

Par acquit de conscience, Ramon me demanda :

— Vous êtes fatiguée ? Nous nous assiérons là-bas, à ce banc de pierre.

Je n’eus même pas à refuser ce banc ; il était occupé par trois petites nonnes en noir qui causaient paisibles et sans gestes ; elles convenaient bien au paysage ; en passant, je les entendis qui décrivaient leurs parents : « … L’aîné a quinze ans, très intelligent ; l’autre est souffrant, mais il allait mieux quand je l’ai vu, à Pâques ! » Les petites nonnes nous ont tranquillement examinés, baissant seulement la voix.

Là-bas, il y a un banc plus isolé. Le hasard y mit une mauvaise volonté acharnée ; le banc était vide ; mais à deux pas de là un malencontreux jardinier fauchait l’herbe ; le banc suivant était garni de deux officiers occupés à dessiner, du bout de leur stick, des éventails dans le sable ; aux alentours d’un autre banc, des pauvresses accroupies cueillaient des champignons, à chaque détour du bois, il y avait un figurant dont la fonction était de nous préserver des irréparables sottises. Ramon m’avait donné le bras et, pour tromper sa faim, il m’embrassait, à petits coups, dans mes frisons ; cela eut pour effet de me couper soudain les jambes ; une grande lassitude m’envahissait et le misérable en profitait ! Il me poussait petit à petit dans le taillis ; je voyais le danger, le délicieux danger, et je n’avais pas la force de résister. Une dernière prudence me fit retourner et j’entrevis à travers les feuilles la casquette plus verte d’un garde. Un peu plus et j’échouais à la correctionnelle. J’avertis Ramon :

« Gare ! on nous épie ! »

Il vérifia et nous regagnâmes le droit chemin.

Par exemple, ce maudit garde, persuadé de l’impureté de nos projets, se mit à nos trousses ; il nous suivait à vingt mètres, s’arrêtait si nous nous arrêtions, repartait dès que nous repartions ; nous pressions le pas, il le pressait aussi. Ramon, que vexé !… Son plan aboutissait à ça, une journée de perdue !

Le gardien s’était taillé une badine qu’il enjolivait d’arabesques gravées à la pointe du couteau, et, tout en nous surveillant, il sifflotait un air de gigue. Je m’amusais pour mon argent.

— Vous n’aviez pas prévu le gardien, dis-je à Ramon.

— Moquez-vous de moi par-dessus le marché.

— Je constate que vous avez une mine plutôt ennuyée.

— Moi ? Oh ! peut-on dire !

— Le gardien ne nous quittera pas, il flaire un procès-verbal.

— Vous en avez assez de Saint-Cloud ?

— J’y ai passé une journée parfaite ; il faut rentrer : nous ne pouvons immobiliser à notre profit la garnison du Parc. Qu’en pensez-vous ?

— Partons…

Escortés du gardien tenace, nous retournons sur nos pas ; les lèvres de Ramon avaient repris l’exploration de mes frisons, et, comme je savais derrière nous l’ombre verte de l’autorité qui empêchait les conséquences, je m’abandonnais sans inquiétude à la douceur de ces menues caresses ; nous repassâmes devant les tournevires, les montagnes russes, les tirs à la carabine, les garçons mornes, les jeux de massacre ; puis devant le restaurant bleu veuf de ses tziganes ; au seuil du Parc, le gardien fit demi-tour.

Et ce fut l’ascension du chemin en pente qui grimpe à la gare ; j’étais paralysée de fatigue, et si contente ! J’eus un regard de pardon pour le panorama de Paris et sa banlieue. Comme nous débouchions sur le quai, le train de Versailles partait… le temps d’ouvrir une portière… Ramon me précipita dans un compartiment vide… Ouf !

J’étais essoufflée… Les mots me manquaient ; une vague inquiétude me fit regarder devant moi : j’étais en face des lucarnes triangulaires, au centre desquelles oscille un anneau ; la même pensée poussa Ramon à se lever et à jeter un coup d’œil distrait dans le compartiment précédent ; il me dit :

— Il n’y a personne.

— Vous êtes sûr ?

— Sûr.

Il s’assit tout contre moi et passa un bras autour de ma taille :

— Enfin, seuls !

— J’attendais celle-là ; mais on s’en est déjà servi, au bas d’une gravure.

Le ton était un peu forcé et trahissait la crainte qui me gagnait.

Ramon, me serrant plus fort, me répondit d’une voix changée :

— Vous comprenez ce que j’entends par : enfin seuls !

— Vous avez du plaisir à être près de moi ?

— Le train est semi-direct, nous n’arrêtons pas avant Paris…

— Tant mieux… je déteste les longs trajets.

Et, avant que j’eusse achevé, il… (Vrai, je ne peux pas t’écrire ce qu’il tenta ; ma lettre n’aurait qu’à s’égarer ; rangeons ça sous la dénomination générale : Voies de fait.) Et alors…

Et alors ma bonne éducation reprit soudain le dessus ; sans le garde, au Parc, je cédais à la tentative… mais là, dans ce wagon, en butte à toutes les surprises, à même la saleté terne de la banquette, je ne pouvais pas. J’eus la vision de gestes grotesques, gauches, en plein jour, le je ne sais quoi de cassé, de ridicule, d’une attitude maladroite ; et ça, la conclusion de mon cher roman ! — Sur-le-champ, je décidai que cette fois encore je me refuserais.

Il était penché sur moi, il me couvrait la figure de baisers furibonds, et à deux centimètres de mes yeux, je voyais ses yeux énormes, terribles.

— Qu’est-ce qui vous prend ? Vous me faites peur !

— Je veux… je veux… vous.

— Laissez-moi ; je ne veux pas… Laissez-moi, ou je crie.

— Je vous aurai.

Ma chère petite amie, je voudrais te montrer la pauvre créature que j’étais, bloquée dans un coin de wagon par un gaillard solide, entêté, qui suivait son idée ; je me sentais toute petite et perdue. « Ça y est, cette fois ; je n’en réchapperai pas. » Et je n’avais plus aucun entrain, au contraire ; un immense regret me venait de rater aussi vilainement mon chapitre décisif.

Aussi je me débattais, je mordais, je griffais, mais lui devenait presque fou, il avait un sourire méchant et stupide qui lui découvrait les dents, et il essayait de joindre mes deux mains dans une des siennes ; il répétait :

— Voyons !… Voyons !…

— Vous me cassez les poignets !

— Voyons !… Voyons !…

— Lâchez-moi… Oh ! que c’est bête !

— Je vous en prie… Voyons !

Et soudain, il réunit mes deux mains dans sa poigne ; il avait une main libre… j’étais flambée (sauf ton respect). Il me jaillit une ruse enfantine ; je tournai les yeux et je lançai :

— Oh ! un contrôleur !… Perdue !

Il me lâcha aussitôt et se retourna ; d’un brusque mouvement, je le repoussai, je saisis le petit anneau d’alarme. Sauvée !

Il hésita une seconde ; après la préalable stupéfaction, il se consulta :

« Faut-il continuer la violence, ou faut-il parlementer ? »

Il parlementa :

— Vous êtes habile !

— Dame ! je n’ai pas la force pour moi.

— Moi, je l’ai…

— Je m’en aperçois.

— Et j’ai grande envie de l’employer.

— Je ne vous le conseille pas.

— Cependant, si je passais outre ?…

— Je tirerais sur cet anneau, et j’agiterais ensuite le bras par la portière, ainsi que le prescrit la Manière de s’en servir qu’une administration prévoyante a vissée au-dessus dudit Signal d’alarme.

— Oh ! que non ! le scandale…

— Que si ! A la moindre velléité d’attaque, advienne que pourra, je me pends à l’anneau ; au bout de l’anneau est un timbre ; on arrête le train, on nous arrête, on prend nos noms, et comme vous êtes un galant homme, vous vous déclarez coupable et vous assumez toutes les responsabilités.

(Il ramassa son chapeau qui avait roulé sous la banquette, à grands coups de coude le brossa.)

— Lâchez cet anneau ! Vous n’avez rien à craindre.

— Je ne le lâcherai qu’à Paris, quand le train entrera en gare.

— Je vous jure que je me musèlerai !

— Ne jurez pas, je suis remplie de méfiance.

— Regardez, je m’assieds au bout du wagon !

Alors je consens à m’asseoir à mon tour : auparavant, je passe le pompon de mon ombrelle dans l’anneau ; en cas de danger, je n’aurai qu’à tirer sur l’ombrelle que je tiens au port d’armes. Aussi je dis à Ramon :

— Maintenant je vous autorise à vous placer en face de moi !

Il obéit de mauvaise grâce ; il vérifia d’un regard mon système d’appel au peuple et, le jugeant irréprochable, il se détourna de moi pour contempler par la portière l’éternelle poursuite des poteaux télégraphiques. Il était confus et penaud : je rompis le silence :

— Vous ne dites plus rien ! Vous êtes fâché ?

— Oui, contre moi et contre vous.

— Sortez vos griefs.

— Je suis fâché contre moi parce que je me suis laissé berner comme un niais ; le coup du contrôleur ! Une ruse d’enfant !

— Une plus compliquée n’eût peut-être pas réussi…

— Merci.

— Je n’avais pas le choix des moyens. Rappelez-vous les contes de fées ; lorsque le chevalier s’interrompt un instant dans son entreprise, elle est manquée ; vous devriez vous estimer heureux de n’être pas mué en rocher, pour votre punition.

— Amusez-vous ! C’est votre revanche… Tenez ! il vaut mieux que je me taise ! J’en ai trop sur le cœur.

— Je ne m’offenserai pas de vos reproches. Allez.

— Je suis furieux contre vous parce que vous êtes aussi méchante et coquette que les autres. Vous avez accepté cette promenade avec toutes ses conséquences ; vous ne vous exposiez pas à un danger imprévu. Depuis que je vous ai rencontrée, vous savez que je vous veux et il ne vous déplaît pas que je vous le dise… et tout à l’heure, sans le garde…

— Faute du garde, il se serait rencontré un autre obstacle…

— Êtes-vous fausse ! Ce matin, vous, vous montriez confiante, gentille ; je me réjouissais : « Elle m’aime un petit peu. » Et, au dernier moment la sonnette d’alarme !…

— J’ai eu peur. On prévient !

— Je vous ai prévenue suffisamment. Tenez, il y a cinq minutes, j’étais si furieux que je me suis demandé si je n’allais pas vous étrangler.

— C’eût été une belle mort.

— Plaisantez, à votre aise ; je vous jure qu’il est imprudent de jouer…

— … Avec les âmes à feu ?

— Parfaitement ; et je suis décidé à ne plus vous servir de souffre-caprice ; ou vous vous donnerez, ou je reprendrai ma liberté.

Il était ravi de sa scène et il en guettait l’effet ; cependant que je demeurais accrochée à l’anneau, je chapitrai mon pauvre amant :

— Vous êtes plus enfant que je ne pensais ; je vous aime et j’ai cessé de jouer ; je vous l’ai prouvé ce matin, d’abord en vous accompagnant à Saint-Cloud, ensuite en vous livrant mon nom.

— La belle affaire !

— L’incognito était ma seule garantie ; j’y ai renoncé ; toutefois j’ai éventé votre petit projet de séduction, avec le Bois au dénouement.

— En effet, un peu plus, ça réussissait.

— Il est préférable, pour l’avenir, que ça n’ait pas réussi ; quant aux violences de tout à l’heure, je suis enchantée de les avoir repoussées ; ces manières-là, usitées chez les Apaches, sont le fait du dernier des…

— Du dernier des goujats ?

— Non… du Dernier des Mohicans ; je ne suis pas sévère.

— Alors, que ferez-vous de moi ?

— Expliquons-nous ; je suis résolue à me donner à vous ; j’entends rester maîtresse de céder au jour et à l’heure que je désignerai.

— Ce sera bientôt ?

— Oui… Eh ! là, ne bougez pas, je tire !

— Je suis calmé ; je vous prie de me pardonner, je me suis très mal conduit. C’est honteux !

Un petit saint en niche… Je quittai l’anneau ; désormais, j’étais en sûreté ; je permis des baisers de consolation.

Aussi bien nous étions à Paris. En me quittant, il me demanda :

— Pardonné ?

— Oui, j’oublierai !

Mais pas du tout ! Je me garderai bien d’oublier ! Il était superbe, lorsqu’il s’est précipité sur moi ; à distance, j’avoue que l’anxiété ressentie était exquise ; vraiment je ne suis pas de l’avis de Lucrèce : il y a un certain plaisir à être… dragonnée ; je regrette presque d’avoir surmonté cette épreuve ; il eût peut-être été très doux d’y succomber. Toujours le sot orgueil ! Depuis hier, je suis obsédée du souvenir de ces yeux avides qui me terrifiaient, de ces bras qui me blessaient ; je ferme les yeux… je ne résiste plus et j’essaie de me figurer ce… qui serait arrivé ensuite. Mais voilà ! je suis comme Lucrèce, j’ai été trop bien élevée… Encore Lucrèce est-elle allée jusqu’au bout de la bousculade.

Et dès lors, la situation ne lui laissant rien à désirer, le suicide n’était plus qu’une contenance historique.


Le soir, j’exécutai un solo d’imagination sur ce thème : « Une jeune femme de la noblesse décrit son voyage à Écouen et sa visite à une amie en instance de divorce. » J’ai dépeint le couvent, les sœurs, ton existence ; tu es un peu pâlie, un peu triste ; nous avons passé la journée dans les bois d’Écouen. (A propos, y a-t-il des bois à Écouen ?) Tu m’as invitée à réitérer ma visite ; ceci pour préparer une autre sortie. Roger était enchanté d’apprendre que tu es triste : « Elles sont toutes les mêmes ! Aussitôt divorcées, elles se mordent les doigts. » J’étais trop heureuse, et j’ajournai la discussion. Je me suis retirée de très bonne heure ; j’ai repassé tous ces événements.

Enfin je ne m’ennuie plus, j’ai un intérêt vital, un secret à cacher ; je n’hésite point, je me laisse glisser au fil de l’aventure, la belle aventure, ô gué !

Je te serre violemment sur mon cœur.