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L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 19: III
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About This Book

A brief psychological drama recounts, through confidential narrations, the unraveling of a woman whose outwardly impeccable social life conceals clandestine meetings and inner torment. The narrative sketches a close portrait of restraint and duplicity within fashionable circles, contrasting public routines of fittings, receptions, and promenades with a private emotional landscape that longs for solitude and natural solace. Framed by the old adage about still waters, the work examines appearances versus depth, the moral weight of social duties, and how secrecy and enforced roles corrode a sensitive individual's inner world.

Norbert la regarda sans lui répondre. Il venait de communier avec une âme magnifique dans une de ces crises où l'extrême douleur exalte en nous comme un nouveau sens, auquel toute sincérité est perceptible et tout mensonge. Il apercevait à cette minute, avec une évidence affreuse, le fond même du cœur de Jeanne:—la passion de cette femme pour lui n'avait jamais été faite que de sa haine pour Valentine!—Sa longue faiblesse lui interdisait des reproches qui, émanant de lui, eussent été aussi ridicules qu'odieux. Sachant, d'autre part, ce qu'il savait maintenant, rien que d'entendre sa maîtresse prononcer le nom de cette femme admirable lui semblait une profanation, contre laquelle son honneur protestait. Il se résigna donc à se taire, pour marquer mieux sa volonté de couper court à une explication insoutenable, et il commença de mettre de l'ordre dans le secrétaire, replaçant les feuilles du «Témoignage» dans leur enveloppe, cette enveloppe dans le coffret, et comme il refermait le coffret lui-même avec la petite clef d'or, Jeanne, qui avait vu depuis des années cette petite breloque au bracelet de Valentine, éclata soudain de ce rire insolent qu'elle avait eu ces derniers jours, à deux reprises, on l'a vu. A ces deux reprises, Norbert avait sursauté sous l'outrage. Cette fois encore, il frémit et ses mains tremblèrent. Mais pas une question n'échappa de ses lèvres, à laquelle l'autre pût rattacher une nouvelle insinuation. Aurait-elle eu, si ce tête-à-tête s'était prolongé, l'audace de braver la colère contenue dont elle voyait son amant dévoré? Que cette clef fût entre les mains du mari qu'elle avait laissé follement soupçonneux, qu'elle retrouvait si étrangement rassuré, après des indices si accusateurs, c'était la preuve, pour elle, qu'une scène avait eu lieu entre les époux. Pressée par Norbert, Valentine avait employé cette ruse dernière des femmes traquées: exiger une inquisition, réclamer que leurs papiers intimes soient fouillés pendant leur absence. Elles ont tout préparé, pour que cette recherche aboutisse à un aveuglement définitif de leur dupe. Jugeant sa cousine à sa propre mesure, Jeanne de La Node interprétait de la sorte un revirement, si extraordinaire qu'elle n'y avait pas cru d'abord, qu'elle y croyait à peine. Allait-elle articuler cette nouvelle accusation et provoquer, de la part de cet homme qui, résolu à rompre avec elle, se contraignait pour ne pas la brutaliser, une explosion de révolte et de mépris? L'arrivée inopinée de Valentine elle-même vint épargner à l'envieuse cette mauvaise action. Inquiète de son mari, qu'elle savait en train de lire cette confession de la morte, et tout épuisée d'avoir accompli, rue Lacépède, un funèbre devoir, la noble femme avait tressailli d'une suprême douleur quand elle avait su que Jeanne l'attendait.—On se souvient qu'elle s'était débattue pendant des heures, depuis que sa tante Nerestaing lui avait parlé, contre des preuves indiscutables. (La Node avait communiqué à la douairière, entre autre pièces, un rapport d'une agence, précisant le nom d'un hôtel de province où les deux amants avaient passé deux jours, et la date. Cette date était exactement celle d'un voyage simultané qu'avaient fait Norbert et Jeanne.) Puis le bruit de voix échappé du petit salon et la volte-face de son mari averti avaient eu raison des derniers doutes de la confiante Valentine.—On se souvient encore que dans cette âme tout dévouement, toute générosité, la vision de la souffrance du fils si terriblement éclairé sur sa mère avait été toute puissante. La pitié l'avait emporté. La morsure de la jalousie l'avait reprise à son seuil, si aiguë qu'elle hésita pour entrer dans la pièce où causaient les deux coupables. Son émotion avait été telle qu'une minute elle s'était appuyée contre le mur, dans le corridor qui précédait le petit salon. C'est alors que, se rappelant l'étreinte dont la main de son mari avait serré sa main, d'abord à la descente du fiacre, quand la nouvelle de la mort de M. de Rayneville leur avait été annoncée brusquement, puis auprès du fauteuil où l'ancien ami de Mme de Chaligny était étendu, immobile à jamais, elle sentit de nouveau combien cet homme, faible et passionné, avait besoin d'elle. En même temps,—car elle était femme,—le désir la prit de lui prouver la noblesse d'un cœur qu'il avait méconnu, en présence même de celle pour laquelle il l'avait méconnu. Elle se dit:—«Je ne dois pas savoir ces vilenies. C'est ma seule vengeance...» Et elle trouva l'énergie de pousser la porte du salon et de saluer Mme de La Node des mêmes mots qu'elle eût employés, huit jours auparavant, lorsqu'elle ne soupçonnait réellement rien:

—«Je suis en retard, c'est impardonnable pour une femme qui n'a pas de jour... Tu m'excuseras, Jeanne... Mais tu aurais dû préparer le thé. Veux-tu le faire pendant que je vais ôter mon chapeau?»

—«Je suis un peu pressée,» répondit l'autre. «J'étais seulement venue demander de tes nouvelles. Je m'en vais. Je suis moi-même attendue rue Barbet et en retard.» Et, regardant Norbert avec des yeux d'une impudeur et d'une dureté singulières: «Ton mari était si impatient de te voir rentrer que je suis évidemment de trop...» Elle fixa sa cousine d'un regard où brûlait son ancienne haine, exaspérée par l'échec, inattendu et pour elle inexplicable, d'une attaque où elle avait tant cru triompher. Il y avait aussi dans ce regard une pire ironie et plus insultante, celle d'une femme qui, mentalement, dit à une autre: «Tu peux mettre dedans cet imbécile, mais moi, non, ma petite...» Et tout haut: «Je suppose que vous avez beaucoup de choses à vous raconter. Je vous laisse aux joies du ménage...»

Elle sortit sur cette parole qui, dans sa bouche, avait une si insolente signification. Norbert et Valentine avaient également senti la cruauté voulue de ce persiflage. Ils restèrent quelques instants sans se parler; puis, s'agenouillant devant sa femme, et lui prenant les mains dans ses mains jointes, le mari infidèle dit presque tout bas:

—«Sera-ce assez de toute ma vie pour tout te payer?...»

—«Me payer, et de quoi?» répondit-elle. «De ce que je t'ai aimé sans savoir te le montrer? Tu le vois maintenant. Je ne suis pas à plaindre.» Et elle ajouta, forçant Norbert à se relever et appuyant sa tête lassée sur l'épaule de cet homme qu'elle sentait enfin à elle: «Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui se sont aimés sincèrement et qui n'en avaient pas le droit; ceux qui n'ont pu être vrais avec eux-mêmes sans mentir aux autres... Les plains-tu?» implora-t-elle.

—«Je les plains,» répondit-il, et dans l'émotion inexprimable de tant de tristesses et de tant de remords, de tant de magnanimité et de tant d'erreurs, ces deux êtres échangèrent le premier baiser d'amour qu'il eussent l'un et l'autre donné et reçu.

 

Cette histoire d'un romanesque épisode, déroulé dans le monde le moins romanesque qui soit, la haute société parisienne, ne serait pas complète si le chroniqueur ne transcrivait pas—sans commentaires, comme on dit en style de gazette—ce bout de dialogue surpris un soir du printemps dernier, au théâtre dans l'arrière-fond d'une baignoire où il figurait, à son habitude, moins pour la pièce jouée sur les planches (c'était d'ailleurs une apologie en règle de l'union libre), que pour celle ou celles qu'il pouvait deviner dans la salle. L'une des interlocutrices était Mme de Bonnivet, déjà nommée, et Saveuse, déjà nommé aussi. Ignorant l'un et l'autre qu'ils parlaient devant un témoin autrement renseigné qu'eux-mêmes, ils potinaient:

—«Vous savez la nouvelle?», disait-il, «Mme de La Node épouse un Américain extrêmement riche, un M. Harris, de New-York, le cousin du premier mari de la princesse d'Ardea.»

—«Ça, c'est d'une amie,» répondait-elle. «Si elle vit aux États-Unis, nous n'aurons pas une femme divorcée de plus à recevoir ou à ne pas recevoir, suivant les jours. Est-il bien au moins, cet Harris?»

—«Un charmant homme, joli garçon et très amoureux d'elle,» dit Saveuse.

—«Allons! Tant mieux!» reprit Mme de Bonnivet. «Vrai. Elle avait bien droit à un peu de bonheur après que Chaligny l'a lâchée si indignement. Nous allons le revoir, ce triste personnage. Maintenant que Jeanne quitte Paris, Valentine lui permettra peut-être d'y revenir. Douze mois de campagne depuis l'an dernier et un enfant, je trouve ça dégoûtant d'indiscrétion. Peut-elle mieux apprendre au monde qu'elle était trompée et qu'elle a pardonné?»

—«Vous ne savez donc pas,» insista Saveuse, «qu'ils ne s'appellent plus ou ne vont plus s'appeler Chaligny. Ils sont en instance pour relever le nom de Nerestaing...»

—«A cause du château. Ça, c'est trop snob,» répliqua-t-elle en ricanant.


Il y a quelque chose d'aussi profond que les eaux tranquilles et que les belles âmes silencieuses. C'est l'ignorance ou la méchanceté des amis du monde et surtout des amies.

Décembre 1902.






LES PAS DANS LES PAS



A Carlo Placci.





Quand j'étais enfant, j'ai lu quelque part cette légende d'une âme du purgatoire: elle ne devait entrer au ciel qu'après être revenue sur la terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses. Que de fois je me suis rappelé ce symbole, en constatant que dès ce monde le sort nous force de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, et il nous faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins, le fantôme de l'homme que nous fûmes un jour! Le plus souvent ces rencontres trop précises avec le passé n'ont d'autre effet qu'une émotion, aussitôt exorcisée qu'éprouvée. Il y a une impérieuse magie du réel, célébrée par Gœthe. «Le présent,» disait-il, «a tous les droits!...» Oui, pour un héros de l'action, robuste comme lui. Pour certaines sensibilités, au contraire, ou plus fines ou plus faibles, ces soudaines rentrées sur les routes de jadis deviennent l'occasion de drames intimes d'une mélancolie singulière. Ce sont six tragédies morales de cet ordre que j'ai réunies et appelées, par ressouvenir de cette lointaine légende: Les pas dans les pas.

LE COB ROUAN

I

Ils sont nombreux, très nombreux, les Parisiens et les étrangers qui ont reçu, ces temps derniers, la lettre de faire part de la mort d'Hippolyte Perron-Duménil. Ayant débuté dans le monde aux environs de 1860, et n'ayant pas cessé, jusqu'au moment où il tomba malade, en décembre 1902, de figurer dans tous les endroits où la mode veut que l'on s'amuse, qui cet homme spirituel et si fin ne connaissait-il pas? Je dis: qui ne connaissait-il pas? Car ses yeux aigus ne se trompaient guère sur les gens, tandis que lui-même, le causeur volontiers sceptique, était connu dans la vérité de sa nature, par si peu de personnes! Le hasard d'une rencontre m'ayant révélé un trait follement romanesque de cet aimable railleur, l'idée m'est venue de relater cette déjà lointaine rencontre. Ce sera ma façon de lui rendre hommage, puisque, absent de Paris, je n'ai pas pu suivre son convoi. Cette histoire ne ressemble guère aux propos qui se sont certainement tenus sur le défunt lors de cet enterrement. Pour le public, Perron-Duménil, avec son joli tour de conversation, n'était pourtant qu'une variété du type immortel si merveilleusement croqué par Molière: Le Bourgeois gentilhomme. Oh! la plus rare, la plus délicate des variétés, un bourgeois gentilhomme si avisé qu'il avait trouvé le moyen d'avoir du goût dans un personnage qui risque si aisément d'être ridicule! Jugez-en: fils d'un avocat d'affaires qui se trouvait avoir rendu un signalé service à M. de Morny, Perron est entré dans la société par le salon du célèbre duc, et il a su manœuvrer de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège. Que j'ai entendu souvent des malveillants se faire un succès aux dépens de ce causeur envié,—quand il n'était pas là,—en racontant qu'il avait traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu! C'était une calomnie, car il s'était engagé, fort bravement et fort simplement, dès le début de la guerre, et s'il se trouvait dans la garnison de Paris, c'était fortuit. Il a profité de la chose, et il a passé, grâce à un parrainage bien choisi. On peut trouver que c'était là penser à de bien frivoles intérêts dans une heure bien tragique, mais son admission dans le plus aristocratique de nos cercles n'ayant pas empêché le nouveau membre de recevoir une balle à Montretout, comment le blâmer d'une petite ambition sociale, associée au plus mâle courage? D'ailleurs, si vous l'avez pratiqué, vous a-t-il jamais fait une allusion qui vous laissât entendre qu'il fût «du club»? A-t-il davantage essayé, lui qui fréquentait intimement chez les duchesses, de détacher le «du» de son second nom, et d'intercaler une «s» entre l' «e» et le «n» de Ménil? Perron du Mesnil, c'était bien tentant. Il est resté Perron-Duménil comme feu son père, ce qui ne l'empêchait pas, tout comme le Monsieur Jourdain de la comédie—quel trait d'un maître!—d'avoir les prétentions les plus plébéiennes aux sports nobles. Seulement Monsieur Jourdain y est grotesque, et Perron-Duménil y excellait. Il a été un escrimeur impeccable, un premier fusil, un bon paumier. Il a eu le bouton d'un des grands équipages de Seine-et-Marne, le tout avec cet air d'amateur qui convient «aux gens de qualité, lesquels savent tout sans avoir rien appris». Perron-Duménil, lui, avait tout appris, avec une application si dissimulée qu'il semblait «né» tout ce qu'il était devenu. Il s'était fait «amateur» en art, également, ayant découvert que, de nos jours, une collection vaut un titre. Il a travaillé dans une partie rare, et pas trop coûteuse: les dessins des maîtres français du dix-neuvième siècle. Il en avait un musée, petit mais choisi, qu'il a légué à Chantilly, par souvenir d'une amitié princière. Et voilà encore une de ses supériorités: la «vente» profitable répugnait à son personnage. Sa collection l'avait mis en rapport avec bien des peintres et des sculpteurs; pas un qui puisse l'accuser d'une de ces «carottes» habituelles aux Mécènes du monde. Il a mené bien des dames de la société dans des ateliers, pour ces visites aux tableaux ou aux marbres inédits dont elles sont si friandes. Pas une qui puisse l'accuser d'un de ces brocantages fructueux en portraits et en bustes, autre procédé favori des Mécènes!

Ce sont là des qualités exquises,—on peut les posséder au plus haut degré et n'être en aucune manière un héros de roman.—Et pourtant!... Avoir du goût comme en avait Perron, c'est aussi avoir l'esprit très délicat et une perception très aiguë des nuances. C'est donc goûter la vie dans sa vérité, et contrairement au préjugé qui veut que tout passionné soit un imaginatif, j'oserai affirmer qu'il est au contraire un réaliste et qu'il sent d'autant plus fortement s'il sent plus juste. Cette loi fut en tout cas exacte pour le séduisant compagnon dont je viens d'esquisser un «crayon» tout extérieur. Voici maintenant l'anecdote sentimentale où il fut mêlé d'une manière qui n'étonnera pas ses quelques intimes.

II

La rencontre qui m'initia aux côtés les plus cachés de cette sensibilité si discrète remonte à dix ans tantôt. Je passais l'hiver près de Toulon, et ma principale distraction était d'aller chasser dans ces pittoresques marais de la presqu'île de Giens, en face d'Hyères, qui donnent, par les journées embrumées de janvier,—il y en a même en Provence,—un aspect de paysage de l'Ouest à ce coin si méridional. A franc parler, cette chasse n'était le plus souvent qu'un prétexte à longues promenades sur les grèves et sous les pins de l'admirable presqu'île, où je déjeunais solitairement. Je redescendais ensuite à la Tour-Fondue, en face de Porquerolles, prendre une diligence qui faisait alors, l'après-midi, la correspondance entre Toulon et le bateau des îles. Existe-t-il un paysage sur la Rivière qui surpasse en charme de sauvagerie douce cette anse de la Tour-Fondue?... C'est un fortin ruiné, dont les fondations sont habillées de cette verte et forte plante grasse que les gens du pays appellent «sorcies», ou pieds de sorcières. En face, et par delà une passe de deux mille mètres, le petit village de Porquerolles détache ses maisons claires sur la masse sombre de l'immense bois qui couvre toute l'île. Du côté de Giens, au contraire, dévalent des pentes revêtues de grands anthémys en fleurs, d'odorants narcisses, de larges violettes. De hautes cannes séchées servent de haies. On se croirait sur une des plages de Péloponèse, tant l'endroit est solitaire et peu touché, la mer intime et libre, l'air transparent, le vent mordant et léger, la côte découpée et hospitalière, et l'on s'étonne que le vieux matelot provençal, qui manœuvre ce bateau des îles, ne vous crie pas, en jetant son amarre et sautant sur le rocher, le «kalimera» de Patras, au lieu du «bonnjoû» de Toulon...

Ce matin-là, j'avais accompli ce programme de la chasse-prétexte avec une telle conscience que je n'avais même pas tiré un coup de fusil. Mon carnier était parfaitement vide lorsque vers les deux heures j'arrivai à la Tour-Fondue. Je m'assis, comme d'habitude, sur une des pierres du vieux bastion, et tout en écoutant la plainte de la mer, je regardais la grosse barque du passeur s'approcher à pleines voiles. Je ne me doutais guère qu'une des trois personnes dont j'apercevais les silhouettes au-dessus du bastingage de ce «courrier des îles» était de ma connaissance... Je crois voir encore le rapide glissement du bateau, le détail de plus en plus distinct de ses agrès, la subite inclinaison de la grande voile. Cette manœuvre découvrit soudain les passagers, et, avec une stupeur si entière que je faillis n'en pas croire mes yeux, je reconnais Perron!... C'était bien lui!... Par derrière la large face tannée et comme gaufrée de rides du patron de la chaloupe, et à côté d'une indigène de Porquerolles chargée de paniers, c'était bien, sous la clarté brillante de cette après-midi méridionale, cette physionomie expressive du spirituel compagnon à côté duquel je m'étais assis à d'innombrables dîners. C'était bien ce visage maigre, auquel une savante entente de la coiffure, de la moustache et de la barbiche donnait un peu un masque à la Clouet. C'étaient ces yeux bruns et agiles qui observent tout, cette bouche sinueuse d'où un mot gai va partir, ce corps resté si souple par la vertu de l'exercice, et aussi par ce don que les Parisiens de cette espèce ont de n'avoir leur âge que pour mourir. C'était cette tenue de l'homme vraiment élégant, désespoir des imitateurs, qui faisait qu'avec un feutre rabattu par devant contre le soleil, un pardessus en étoffe rugueuse contre les paquets de mer, et des bottines jaunes à grosses semelles contre les cailloux des mauvaises routes, un Perron-Duménil, à tout près de cinquante-cinq ans, gardait une tournure de seigneur. Lui aussi m'avait reconnu, avec moins d'étonnement car il me savait sur la Côte, et, me sembla-t-il aussitôt, avec moins de plaisir. Pourtant lorsqu'il eut sauté du bateau à terre, sans s'aider du bras du passeur, malgré son demi-siècle dès lors très révolu, sa poignée de main fut aussi cordiale qu'à l'ordinaire, et comme à l'ordinaire il eut ce petit flegme un peu affecté qui était le sien—la note britannique de l'homme de «sport».

—«Vous ici!» m'étais-je écrié. «Avouez tout de même que pour un hasard, voilà un hasard, et bien extraordinaire...»

—«Mais pas si extraordinaire,» répliqua-t-il. «Je vous savais près de Toulon. Je me proposais même d'aller sonner à votre porte et de vous dire un bonjour, demain, avant de repartir pour Nice, où l'on m'attend...»

—«Et quand êtes-vous arrivé?» lui demandai-je.

—«Il y a deux jours,» répondit-il, et, coupant court d'avance à ma question: «Je ne vous ai pas prévenu pour ne pas vous déranger. J'ai bien fait,» insista-t-il, en montrant mon fusil: «j'aurais gêné votre chasse. Et vous,» et il hocha sa tête malicieusement, «peut-être la mienne...» Et il conclut: «Ce n'est pas tout à fait la même...»

—«Je parierais qu'il s'agit d'une trouvaille pour le musée?» interrogeai-je.

—«De celui de la rue de La Baume?» fit-il. C'est son adresse de Paris. «Pas le moins du monde. Ne pariez pas. Vous perdriez. Il s'agit de ce musée-ci,» ajouta-t-il, en se touchant le front. Il s'interrompit de cette phrase énigmatique pour régler le montant de son passage au patron de la barque qui prenait congé de lui, avec l'«assent» que vous entendez:

—«Vous l'avais-je juré mon billet que nous serions à la Tour en avance sur la diligence? Il y a trente-cinq ans que je fais la navette entre l'île et la côte. Je ne suis pas arrivé plus de sept fois après «eusse». Je les ai comptées... Et il y en a de la mer par les gros temps, monsieur, ce qu'il y en a!... J'ai été marin, monsieur. J'ai doublé le cap Horn en 50, la Bonne-Espérance en 52, tous les mauvais endroits. Des vagues comme dans ce goulet de Porquerolles, je n'en ai jamais vu... Je vole dessus avec ça,» et il montra sa chaloupe, «comme un oiseau...»

—«Un oiseau du Midi», fit Perron.

—«Té! monsieur, vous croyez que je blague!...» répondit le Provençal, en riant fort et le premier d'une innocente épigramme qu'il avait comprise. Avec ou sans le «Kalimera», tous ces riverains de la Méditerranée sont des Grecs, par la rapidité et la subtilité de l'intelligence. «Ça n'empêche pas que nous sommes là depuis un quart d'heure, et qu'«eusse» ils pointent seulement au haut de la côte...» Une antique patache, peinte en jaune, apparaissait, en effet, à cinq cents mètres, et commençait de descendre le ruban de la route, presque bleu sous cette lumière, qui réunit cette pointe extrême de la presqu'île au grand chemin de Giens à Hyères. Non moins bon Méridional que le marin lui-même, le cocher qui conduisait cette lourde diligence avait lancé ses trois chevaux à cette descente. C'est au grand trot, le fouet claquant, comme un dévorateur d'espaces, qu'il dévala vers nous, sans voir encore la barque amarrée dans l'anse. Le patron, lui, mettant ses deux mains en porte-voix, cria, aussitôt qu'il fut à portée:

—«N'esquinte pas tes rosses, Baptistin. Ton «Pernod» est déjà payé... Et le mien aussi,» ajouta-t-il. Son œil finaud cligna entre ses paupières, sur lesquelles l'âge avait déposé de doubles épaisseurs de chair, et, sur cette allusion à une gageure quotidiennement gagnée qui lui assurait son verre d'absinthe sans débours, il se dirigea vers une baraque en bois, à demi-dissimulée par les cannes. Une enseigne mirifique s'y étalait, tracée grossièrement au pinceau, et avec de la couleur rouge: «Bar-Épicerie des Iles d'Or...»

—«Tout finit par des apéritifs, dans ce pays,» me dit mon compagnon en regardant s'en aller le marin, qui marchait vers la boutique en roulant des jambes—ces vieilles jambes où il tenait tant d'années de mer: «Et l'on parle des ravages de l'alcoolisme! Il a soixante-dix ans. Quel beau vieillard!...»

—«Pour de la couleur,» répondis-je, «il a de la couleur! Mais ce n'est pas de lui tout de même que vous parliez, quand vous m'avez dit que vous étiez ici à cause du musée,» et, faisant le même geste que lui tout à l'heure, «si j'ai bien compris votre façon de poser votre doigt sur votre front...»

—«Ah! le musée vous intrigue?» fit-il en riant, «j'appelle ainsi mes souvenirs. Et c'est un joli souvenir que je suis venu retrouver ici, tout bêtement.»

—«Vous connaissiez donc déjà ce pays?» lui demandai-je.

—«J'y ai passé deux mois d'hiver, voici dix-sept ans,» répondit-il. «Préparez-vous à être plus étonné que tout à l'heure, quand vous m'avez reconnu dans le bateau du passeur. J'ai failli m'y marier...»

—«Je comprends: d'avoir échappé au péril conjugal, c'est là le joli souvenir?» interrogeai-je.

—«Non,» dit-il, «mais d'avoir été assez amoureux ou de m'être cru assez amoureux pour avoir l'idée de cette folie... Et, à ce propos,» continua-t-il si vite que je n'eus pas le temps de le questionner davantage, «vous savez qui épouse...» Et il me cita le nom d'un de nos amis communs, dont les journaux m'avaient, en effet, annoncé le mariage. J'avais espéré une confidence. Ce sont nos vraies chasses, à nous autres écrivains. Perron-Duménil en avait eu la tentation une seconde, puis il y répugnait,—l'un et l'autre, impulsivement, comme il arrive, fût-on un individu aussi surveillé, aussi «pioché» que lui. On allait commencer de se raconter, et soudain une pudeur vous arrête court qu'il faut respecter. On ne provoque pas certaines effusions. Il convient de leur laisser leur temps. Quoique ma curiosité fût très vive de savoir le détail du mystérieux roman que supposait ce pèlerinage à ces paysages ignorés de Provence, je n'essayai pas de ramener de ce côté la conversation. Nous nous mîmes à échanger toutes sortes de propos parfaitement impersonnels, causant de celui-ci et de celle-là, de livres nouveaux et de pièces de théâtre, que sais-je? Nous allions et venions sur l'étroite berge, en attendant que les «apéritifs» de trois heures fussent bus et que la diligence repartît au trot de ses trois haridelles efflanquées. Le conducteur leur avait donné de quoi manger dans leurs musettes de toile, affichant ainsi son intention de ne reprendre la route que sa soif bien apaisée. Je ne soupçonnais guère, et mon compagnon pas davantage, qu'un des trois misérables canassons, chargés de voiturer les voyageurs et les paquets de cette crique à Toulon, s'était trouvé mêlé, comme acteur, à ce «joli souvenir», épars, pour l'homme de cinquante-cinq ans, entre Porquerolles et les orangers d'Hyères!...

III

Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous annonça le départ imminent de sa diligence:

—«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine... Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»

—«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment avez-vous voyagé ce matin?...»

—«J'ai pris une voiture particulière, que j'ai renvoyée très sottement. On m'avait conté que j'aurais un bateau à vapeur de Porquerolles à Toulon. Je comptais revenir par là. Toujours le Midi! On m'avait trompé, pour rien, pour le plaisir—pour mon plaisir, puisque je vous ai trouvé. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous aurons le panorama d'Hyères et de sa rade, tout le temps, à la descente. Il en vaut la peine...»

Nous voilà donc assis sous la bâche et juste au-dessus du siège du cocher, lequel sortit une dernière fois de la guinguette, en roulant à peu près autant que notre ami le batelier, qui avait doublé le cap Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci étaient moins rassurantes. Au temps qu'il mit à débarrasser ses bêtes de leurs musettes, à la difficulté de son ascension sur le marchepied de l'échelle, à l'embrouillement de ses guides dans ses mains hésitantes, nous eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'était que de notre haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des anatomies de tout repos. Ils étaient si maigres, si efflanqués, avec des croupes si aiguës, des os si visibles sous la peau, que la possibilité de l'accident s'évanouissait à les regarder... Mais, dans cet étrange pays, les animaux et les personnes dérouteront toujours notre observation du Nord. Ces trois squelettes à crinières et à quatre pieds n'eurent pas plutôt senti le coup de main sur leur mors, qu'ils enlevèrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allégresse la plus déconcertante.

—«Ils ne nous laisseront pas en route, sûr,» nous dit Baptistin en claquant son fouet et se tournant vers nous. «Ils en ont, un sang!... Le patron les achète toujours à fin de saison, à des étrangers. Ces trois-là sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mangé notre avoine, c'est du vent qui a goûté du feu... Ça va!... Ça va!... Croiriez-vous que celui-là, à gauche, le rouan, attrape une bonne pièce de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier... Et connaissant avec ça, péchère!... Regardez ses oreilles, quand je lui parle: Té! va donc, Miomandre...»

—«Il s'appelle Miomandre,» demandai-je, «quel singulier nom?...»

—«Ce n'est pas un nom d'animal, sûr,» reprit l'homme en haussant les épaules. «Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron. Quand il achète un cheval, il le baptise d'après son propriétaire. Smith, c'était un Inglish, un général, qui vivait dans le Ceinturon; je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On a tout vendu à la criée. Il avait cette bête depuis quinze jours. Elle était arrivée d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le général l'avait payée trois mille!... Il ne l'avait pas attelée trois fois. Mille francs la promenade. Té! ce n'est pas donné.

—Tardieu, c'était un médecin, venu pour une saison. Il croyait prendre le client, avec cette jument qui esteppait plus haut que sa tête. Le pôvre!... Un médecin de plus ici, où rien que de respirer cet air, goûtez-le-moi, on est guéri!... C'est sa bourse qui l'est devenue, malade. Le patron lui en a tiré, un coup de fusil! Pour trois cents, et cinquante au cocher, il a eu la bête. Et elle lui en a rapporté, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki. Aujourd'hui elle traîne la diligence. Misère de nous, quand on devient vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait une vie de cocagne, quand il était cheval de dame! C'étaient des gens de Paris qui l'avaient. Ils l'ont mené ici trois ans. Ils soignaient un parent qui devait épouser leur fille. La demoiselle montait ce cheval. Son frère l'accompagnait. Elle s'est mariée avec le malade. Et c'est elle qui est morte, d'une fièvre qu'elle a prise, trois mois après ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il s'est tué de désespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous comprenez... Le patron a payé Miomandre, plus cher, six cents francs. Mais ils ont été bien placés!... Il y a quinze ans au moins de tout cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire, alors, votre M. Besse... Té! Que non. Il y a la concurrence de Hyères, d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous n'allions que jusqu'à La Garde d'où est M. Besse. Il nous faut aller à Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y en a dans la partie, sûr, et nous en avons mené abattre, des bêtes, que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...»

Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures, ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araignée au centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les bêtes importées par ceux que Baptistin, en brave moco, appelait «les étrangers»,—les trois tragédies résumées dans l'histoire de la vente de ces trois chevaux,—ces trois chevaux eux-mêmes, ces restes d'excellents serviteurs, besognant jusqu'à la mort dans les brancards d'une voiture publique, après avoir été soignés, mignonnés, ménagés,—les tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait vaguement la mélancolie du sort des bêtes et les traitait bien;—tout m'avait charmé dans son récit. J'en avais oublié mon compagnon, et je demeurai bien étonné de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je me préparais à pousser le cocher pour qu'il continuât son pittoresque propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si sociable, exprimait une contrariété poussée jusqu'à la douleur:

—«Vous souffrez?» lui demandai-je vivement.

—«Ne faites pas davantage parler cet homme,» me dit-il tout bas, «je vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...»

Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût,» cette histoire,—sa réticence subite me l'avait prouvé—lui tenait au cœur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse, tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes, assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie, ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement, sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique, poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les déchiquetages de cette vaste ligne de côte—une mer si bleue, si douce, si caressante au regard!—Mon camarade ne desserra pas les lèvres une fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage, qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même. Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il me demanda, avec une voix presque altérée:

—«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas, nous gagnerons Hyères à pied...»

Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais deviné que cette place était associée de très près aux images dont l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment, avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres, avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines, des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le cœur, dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la sincérité de son être le plus intime!...

IV

Il disait, où à peu près:—«... Vous comprendrez le saisissement dont je vous ai donné le spectacle,—je m'en excuse,—quand vous saurez que cette personne avec qui j'ai rêvé de me marier, ici même, s'appelait Mlle Miomandre. Irène Miomandre,» répéta-t-il, «Irène Miomandre!... J'ai eu la folie, la niaiserie, si vous voulez, de venir chercher ici son fantôme, un peu de l'attendrissement que j'ai éprouvé auprès d'elle. Quand vous vieillirez, vous connaîtrez ces nostalgies!... Et puis cette rencontre est-elle assez grotesque, de ce grotesque navrant comme la vie seule en invente! Que reste-t-il de son passage ici? Cette antique rosse, que j'ai trop bien reconnue, quand cet ivrogne a prononcé son nom, ce fut le charmant cheval sur lequel je l'ai vue galoper, non pas une fois, mais dix, mais vingt, son frère et moi la suivant, sur toutes les routes de ce pays, tenez, dans ce chemin même où nous sommes!... Tout le temps que nous avons mis à longer l'étang, je m'hypnotisais à le revoir, ce cheval, tel qu'il était: si coquettement doublé, ses larges reins souples, son garrot nettement attaché, sa tête qu'il portait si bien, ses jambes de cerf, et Irène sur la selle, sa taille ronde et mince, sa grâce un peu sauvage... Elle était là, me regardant de ses yeux clairs, très gris, presque pâles, dans son visage un peu long, aux traits menus, dont l'expression habituelle était un attirant mélange de curiosité et de réserve, de caprice et de surveillance de soi. Elle n'était pas très régulièrement jolie, mais si intéressante, par ce que l'on devinait en elle de frémissant et de contenu, de spontané et de réfléchi, tout ensemble. On la sentait si honnête, si chaste, et si attirée par la vie en même temps, si naïve et si intelligente! Je revoyais ses cheveux blonds, massés sous le chapeau rond, son teint frais sous son voile, son sein qui battait sous le corsage ajusté après des courses trop rapides, sa petite main qui tenait légèrement les rênes, et, sous elle, son cob, si allant, si perçant et si sage, si heureux, eût-on dit, de la porter... Et maintenant, cette pauvre chose, cette échine pelée dans ces ignobles harnais, cette tête pendante, ces épaules écorchées, ces boulets gros comme mon poing... Le cheval est devenu cela. Et elle?...»

Il s'arrêta une minute, en fermant les paupières. La vision de la morte dans son tombeau, plus hideusement dégradée encore que sa monture d'autrefois, avait surgi devant lui. Les sensibilités les plus frivoles éprouvent cette amertume, quand elles réalisent la vieillesse, la déchéance inévitable et la fin. Ce frisson animal, qui est une des formes secrètes de la peur de la mort, ne frémissait-il pas dans la petite révolte nerveuse de cet épicurien? Il l'avait tant connu, lui aussi, cet attrait de la vie dont il venait de me parler à propos de cette jeune fille. Il s'y était si librement abandonné, et il arrivait à l'âge où il faut apprendre à dire adieu. Pourtant, sa mélancolie avait une nuance plus noble. La suite de son récit le prouvera:

—«... Comment le père d'Irène avait-il trouvé cette bête admirable pour sa fille, alors qu'il s'y connaissait en chevaux à peu près comme en peinture, et que nous autres, qui avons monté toute notre vie, nous sommes régulièrement enrossés? Où avait-il découvert ce cheval étonnant, qui tenait du cob du pays de Galles et du cob de la New-Forest. Vous savez? Ces poneys qui descendent de quelques étalons andalous de l'Armada, jetés sur la côte anglaise par la tempête?... Surtout, comment avait-il eu cette fille, si fière et si fine, si demoiselle, dans le sens aristocratique de ce joli vieux mot, aujourd'hui gâté? Il avait fort honorablement fait une fortune dans la commission et l'exportation. Vous avez dû voir, comme moi, des annonces: «Maison Miomandre, Richard frères et fils, Successeurs.» C'était un bon vivant, très infatué de son argent, bouffi de vanité naïve, aimant à rappeler sans cesse qu'il était le fils de ses œuvres, lui; qu'il avait commencé sans un sou de capital, lui... Enfin, c'était le type du parvenu qui étale ses origines, plus insupportable que le parvenu qui les cache. Le snobisme est un hommage rendu à la bonne éducation par la mauvaise. M. Miomandre était du moins, les manières à part, un très brave homme, et sympathique à force de cordialité. Il était veuf, avec un fils qui lui ressemblait et une fille qui ressemblait sans doute à sa mère. Il faut pourtant bien tenir de quelqu'un... Comment je les avais connus? Oh! c'est très simple et très terre à terre. J'avais eu, en plein décembre, à Paris, une forte crise d'influenza. Mon médecin, me voyant traîner des crises d'insomnie qui n'en finissaient pas, prononce le grand mot de surmenage. Il m'envoie dans le Midi, en m'ordonnant une station calme, où je n'eusse pas d'émotions. Vous connaissez encore cette formule, qu'ils vous édictent doctoralement: Pas d'émotions!... Ils en parlent à leur aise. C'était m'interdire Monte-Carlo, Cannes, Nice. Je débarque donc à Hyères, toujours sur le conseil de la faculté. J'arrive à une heure. A deux je m'installe dans mon hôtel. A trois, j'avais rencontré un camarade de Paris, comme vous venez de me rencontrer. A quatre et demie, il me mène au cercle. A cinq, j'avais fait la connaissance de Miomandre et de son fils,—il s'appelait Gaston, je me rappelle,—et d'un neveu, René, le fils d'une sœur. A six j'avais figuré dans une partie de «poker,» avec deux des hommes. A sept, en nous quittant, le père Miomandre nous avait dit, à mon ami et à moi: «On fait un peu de musique à la maison, ce soir, voulez-vous y venir?» Mon ami avait accepté, moi aussi, malgré ma ferme intention de ne pas me rendre à cette invitation, lancée tout de go, avec cette bonhomie bourgeoise que j'abomine. Un peu de cérémonie, quelle prime d'assurance contre les raseurs! Et puis, mon ami insiste: «Venez donc, ça ne vous engage à rien, et il y a une fille charmante.» Bref, à neuf heures et demie, j'entrais dans l'énorme villa—la plus riche de l'endroit bien entendu—que les Miomandre occupaient, avec la tante et le neveu René. Un autre trait de mœurs bourgeoises que j'abomine plus encore, cette vie en tribu! Et à neuf heures trente-cinq, j'étais présenté à Irène... L'entendez-vous, le médecin: «Un endroit calme... Pas de monde, pas de jeu, pas de petites dames... Pas d'émotions surtout... Pas d'émotions!»

—«Celles-là ne sont pas bien dangereuses,» interrompis-je. Avouerai-je que j'étais déçu? L'expérience aurait dû me l'apprendre depuis longtemps: toutes les histoires d'amour se ressemblent, ou presque, comme tous les printemps et toutes les roses. C'est exquis quand on est en train d'en jouir, et très banal quand on essaie de ressusciter ce charme pour d'autres. J'avais attendu mieux, d'un Perron-Duménil, que cette aventure d'un Parisien de la haute vie rencontrant dans une ville d'hiver la fille d'un industriel enrichi, se laissant piper par ses beaux yeux, ayant envie de l'épouser, et, à fin de saison, reprenant sagement le train pour réintégrer son appartement de célibataire... Donc, pensant malgré moi tout haut: «C'est égal, je ne vous vois pas gendre chez les Miomandre! En voilà un mariage qui aurait fait du bruit!»

—«Vous n'avez pas connu Irène,» répondit-il, gravement et tristement. «Mais je sais... Une grâce de femme, on ne la fait pas comprendre. Vous jugerez pourtant de ce qu'elle était, par ce qui me reste à vous dire... On venait à Hyères, dans cette famille, à cause du cousin, qui était délicat de la poitrine. Il était fiancé à Mlle Miomandre, mais sans qu'on en parlât. L'ami qui m'avait servi d'introducteur ne put donc m'avertir. Sans quoi je ne me serais point laissé prendre aux jolies manières de cette enfant. Je n'ai pas, dans mon existence, troublé un seul bonheur arrangé. Je remarquai bien, dès le premier soir, que ce jeune homme regardait souvent sa cousine. Il avait une physionomie souffrante et plus menue que celle des autres membres de la tribu, plus analogue à celle de la jeune fille. Je pensai qu'il avait pour elle le sentiment classique du petit cousin, et je n'y pris pas garde davantage, tout occupé que j'étais à m'étonner, quand tant de princesses ont un air de femme de chambre, que cette fille d'un bourgeois si voisin du peuple eût naturellement cet air de princesse... Un fait vous résumera mon impression de cette soirée. Irène m'avait raconté que son grand plaisir était de faire de longues promenades à cheval. Le lendemain matin j'envoyais une dépêche, pour qu'on m'adressât une jument que vous m'avez connue, une baie, avec trois balzanes... Vous ne vous rappelez pas? Non? Je l'ai gardée si longtemps!... Et, quatre jours après cette présentation, Mlle Miomandre, sortie avec son frère, me rencontrait, comme par hasard, trottant avec Manette sur ces routes si dures, si dures! La pauvre bête a failli y laisser ses pieds... Et la semaine d'après, nous commencions, elle, le frère, et moi, à faire ensemble des expéditions quasi quotidiennes, et je me sentais devenir aussi bêtement amoureux que si je n'eusse pas gagné la neurasthénie que la faculté m'avait envoyé guérir en Provence, à collectionner un nombre convenable de gentils souvenirs féminins...»

—«Et le petit-cousin, que disait-il de ces promenades?» demandai-je.

—«Il me faisait très froide mine,» reprit Perron-Duménil, «et je continuais à n'y prendre pas garde, d'autant plus que les attitudes de la jeune fille à mon égard furent tout de suite assez singulières pour ne plus me permettre de penser à rien, sinon à elle, et encore à elle. Je vous ai dit qu'il y avait dans son délicat visage un mélange inexprimable de curiosité et de réserve. C'étaient aussi les deux traits marquants de son caractère, et je reconnus vite qu'elle était, en effet, l'une et l'autre avec moi:—une curieuse à qui le prestige de ma toute modeste situation parisienne en imposait,—une sauvage à laquelle une intimité grandissante, avec un homme différent de ceux qu'elle voyait d'habitude, infligeait un frisson de crainte... Vous le savez comme moi, mieux que moi, puisque c'est votre métier d'observer: les sphères diverses du monde, ou plutôt des mondes français, se pénètrent très peu. Vous savez aussi quelle fascination puissante certaines de ces sphères exercent sur certaines autres... Une petite Miomandre a beau n'avoir d'autres relations que le milieu de commerçants cossus où elle est née, elle est allée aux courses quelquefois, au spectacle, à Trouville une semaine l'été, à Nice et à Monte-Carlo une semaine l'hiver. Elle a lu dans les journaux des comptes rendus de toutes les «premières»,—celles du théâtre et les autres. Elle s'est formé ainsi une vague et fantastique idée d'un Olympe social, et la présence d'un personnage, si mince soit-il, dont elle a vu le nom imprimé parmi les figurants de cet Olympe, ne peut pas ne pas émouvoir un peu sa jeune imagination, surtout si ce personnage lui laisse voir qu'il s'intéresse à elle, qu'elle l'impressionne, elle aussi, d'une façon toute particulière. Je lisais cet intérêt grandissant dans ses jeunes yeux clairs. Je voyais qu'ils se fixaient sur moi, quand elle me croyait occupé ailleurs, avec un regard d'une observation minutieuse et enfantinement étonnée. Je m'approchais, et elle commençait à me poser toutes sortes de questions, sur des choses du monde, sur mes voyages, sur des écrivains et des artistes célèbres... Puis elle se taisait subitement, elle me quittait et à peine me répondait-elle, si je m'avisais de vouloir causer de nouveau. Qu'elle fût ainsi dans les réunions où je fréquentais à cause d'elle, je le comprenais à cause des commentaires possibles. Mais il en était de même dans ces courses à cheval où nous n'étions que trois, et son frère comptait si peu! Quoiqu'il montât fort convenablement, et une bête si paisible qu'Irène l'avait surnommée «Fauteuil», il était toujours pendu à la bride, et il commentait, pour notre plus grande joie, à sa sœur et à moi, les moindres incidents du chemin. Je crois l'entendre: «Pas si vite, Irène, je ne peux pas tenir mon cheval... Bon! Le chemin de fer! Il va avoir peur... Un tronc d'arbre coupé; il ne les aime pas, il va me faire un écart...» Et le cob rouan ralentissait son allure pour que Fauteuil n'allongeât pas trop la sienne, et l'on attendait, à distance, que le train fût passé, et l'on évitait les jonchées d'arbres coupés, quitte à converser devant le peureux, comme s'il n'était pas là, sans qu'il pensât à rien qu'aux mobiles oreilles de son cheval, inquiet quand elles se penchaient et quand elles se tenaient droites. Le chaperonnage de ce bouffe rendait plus significatives encore les sautes d'humeur de la jeune fille. Elle eût été une coquette finie qu'elle ne s'y fût pas prise d'une autre manière. Il y eût eu pourtant cette différence que je ne me fusse sans doute pas laissé duper à son jeu. L'ensorcellement qu'elle exerça bientôt sur moi venait de ce que ces caprices de sa sympathie, tantôt donnée, tantôt retirée, n'étaient justement pas de la coquetterie. Elle se montrait comme elle était, inégale, parce qu'elle éprouvait tour à tour de l'attrait vers moi et des remords d'avoir cédé à cet attrait,—tantôt gracieuse à m'enlever le peu de raison qui me restait, parce que je lui plaisais infiniment, ou, sinon moi, la sorte d'existence que je lui représentais;—tantôt maussade, parce qu'elle ne voulait pas être entraînée au delà d'un point, ni dans ses manières, ni surtout dans son cœur. Ce point, elle était sans cesse au delà ou en deçà... Autour de ce petit drame sentimental que je sentais s'ébaucher en elle, d'une âme de jeune fille qui palpite d'ardeur et de terreur, qui veut et ne veut pas, qui va aimer et qui n'aime pas encore, imaginez la lumière et les horizons de cette merveilleuse Provence. Vous la connaissez, et la prise qu'elle a sur tout l'être, par ses alternances de journées idéalement tièdes et de soirées si fraîches, par la qualité vibrante de son air et l'ivresse qu'elle vous met au sang, par la morsure caressante de ses brises, où l'on sent à la fois des arômes de fleurs et la crudité des neiges des montagnes... Tenez: celle de maintenant... Et vous comprendrez qu'il arriva un moment où je vis dans la vulgarité du père Miomandre la plus délicieuse bonhomie, dans la nigauderie de Gaston la plus aimable simplicité. Bref, je vous répète que si jamais j'ai pensé au mariage sérieusement, c'est cette fois... Je savais toutes les objections. Elles se dispersaient en poussière comme les mottes de terre sous les sabots du cob rouan, de Manette ou de Fauteuil, dans nos chevauchées le long de ces grèves... Cet enfant n'avait pas d'alliances? Je n'aurais pas les bénéfices d'un beau cousinage? Soit! On la recevrait d'abord à cause de moi; puis, quand on l'aurait vue une fois, à cause d'elle... Et déjà elle m'apparaissait, dans le costume de l'équipage dont je suis, chassant à côté de moi, et son succès, et mon orgueil!... Et sans succès et sans orgueil, je me l'imaginais mienne, tout simplement, et j'avais le petit frisson qui précède les grands bonheurs... ou les grandes sottises...»

Comme il prononçait ces mots, nous étions arrivés à un carrefour. Il s'arrêta un instant, pour s'orienter. Il prit à gauche, et nous nous trouvâmes dans une espèce de vallonnement que traverse une petite rivière, avec deux berges assez abruptes. Il s'arrêta derechef, parut hésiter et, me montrant l'endroit:

—«... Nous y sommes.» dit-il, sans se soucier de continuer son récit avec ordre. «J'arrive tout de suite à l'épisode définitif. Ce fut d'ailleurs le premier et le dernier, et il se passa ici... oui, ici... Essayez donc de vous figurer Irène Miomandre telle que je vous l'ai décrite, et voyez-la qui débouche du bois, et qui arrive au galop de son cob, droit sur cette petite rivière, moi à dix pas, sur Manette, et le frère là-bas, tirant sur le filet, tirant sur le mors, les bras cassés à retenir Fauteuil, qui s'obstine à suivre le train de ses camarades... Irène est devant la rivière. Le cob hésite. Elle l'enlève. Il saute. Manette saute aussi, et Fauteuil aurait bien envie d'en faire autant. Son cavalier ne le lui permet pas. Il nous interpelle. Il est furieux.—«Où vais-je vous retrouver maintenant?...»—«A la plage,» lui crie sa sœur. «Va plus bas chercher le pont...» et, se tournant vers moi, aussitôt que nous avons fait quelque dix mètres sous bois: «—J'ai voulu que nous fussions seuls, Monsieur Duménil,» commença-t-elle, «parce que je dois avoir avec vous un entretien très grave...» Il y avait deux mois que durait, en s'aggravant chaque jour, cet étrange état que j'ai essayé de vous peindre. Il y avait une semaine qu'à la suite d'un bal où elle avait été presque familière, mieux encore, presque tendre, elle avait affecté de me fuir. Pourtant c'était elle-même qui, par son frère, m'avait fait demander de sortir avec eux ce matin,—dans quel but? L'audacieuse action qu'elle venait de se permettre pour nous assurer un tête-à-tête avait dû coûter beaucoup à sa modestie. Quand je ne l'aurais pas deviné à son regard, un signe me l'aurait révélé: les secouements de tête de son cheval indiquaient qu'elle lui tourmentait la bouche, sans même s'en apercevoir, par la nervosité de sa main, d'ordinaire si fixe. Qu'allait-elle me dire? L'évidence que je touchais à une minute solennelle de cette étrange aventure, où je m'étais laissé entraîner, me fit, à moi aussi, battre le cœur. Jamais elle n'avait été plus jolie, et le frémissement que je sentais courir dans ses fines épaules, l'émoi qui lui gonflait la gorge, l'impatience de son pied qui, involontairement, touchait sans cesse du talon le flanc de son cob et le faisait se grandir, animaient sa beauté virginale d'une vie passionnée et pure tout ensemble. Elle était si jeune fille, et cependant c'était la femme qui allait me parler, je le sentais—«ma femme,» pensais-je, «si je le veux...» Et le rêve se faisait réalité dans mon désir, tandis que je lui répondais:

—«Je suis prêt à vous écouter, Mademoiselle...» et j'ajoutai, dans un demi-sourire, pour encourager sa timidité, et la mienne peut-être. A quelque âge que l'on soit, on ne devient jamais amoureux, sans devenir timide: «Et j'ai un peu peur...»

—«J'ai d'abord un aveu à vous faire,» dit-elle: «Si je vous l'avais fait plus tôt, rien de ce qui arrive ne serait arrivé. Je n'ai pas été libre de parler. Ma famille, vous avez pu le constater, a des idées très strictes sur certains points. Mon père et ma tante n'admettent pas que l'on annonce des fiançailles, sans annoncer en même temps la date du mariage... Je suis fiancée, depuis un an, à mon cousin René. Nous devons nous marier quand il sera rétabli. Je vous demande de me garder le secret. Maintenant que vous le savez, je peux parler librement...»

—«Je vous garderai le secret, Mademoiselle, je vous en donne ma parole, mais...»—et la subite douleur dont cette déclaration inattendue m'avait frappé passa dans ma voix, quoi que j'en eusse.—«Mais c'est vrai. Vous me deviez peut-être de m'apprendre plus tôt que vous n'étiez pas libre...»

—«Oui,» répliqua-t-elle avec une fermeté singulière, celle de quelqu'un qui, obéissant à l'appel impérieux de sa conscience, ne ménage plus rien ni personne: «Je vous le devais, et je me le devais à moi-même. Mon excuse est que je n'ai pas compris d'abord ce qui se passait en moi... Monsieur Duménil...» Et elle me regardait bien en face, de ses grands yeux, où je lisais une angoisse: «Si vous êtes un honnête homme, quittez Hyères, allez-vous-en...»

—«Quitter Hyères? M'en aller?» répétai-je. Elle avait un sens si clair, cette phrase! Du moins, le sens m'en paraissait si clair, que j'osai ajouter: «Ah! Mademoiselle, si mon attitude a pu fournir un prétexte à la malveillance, je suis prêt à vous obéir, mais cette promesse même que je vous fais de partir, si vous l'exigez vraiment, me donne le droit de vous dire, moi aussi, des paroles que je ne me serais jamais permises... Pensez à celles que vous venez de prononcer... Si ce n'est pas à cause des propos qui ont pu courir que vous me demandez de renoncer à une intimité si douce, pour moi, plus que douce maintenant, nécessaire, si c'est parce que vous redoutez ce qui se passe en vous,—pardon, ce sont vos mots,—alors, permettez-moi...»