[1] Juge criminel
X.
Nouveaux personnages.
Pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous allons, usant de notre privilège de conteur, rétrograder d'une quinzaine de jours, afin de faire assister le lecteur à une scène qui se lie intimement aux événements les plus importants de cette histoire, et qui se passait à quelques centaines de milles au plus de l'endroit où le hasard avait rassemblé nos principaux personnages.
La Cordillère des Andes, cette immense arête du continent américain, que sous différents noms elle traverse dans toute sa longueur, du nord au sud, à divers sommets qui forment des llanos immense, sur lesquels vivent des populations entières à une hauteur où cesse en Europe toute végétation.
Après avoir traversé le presidio de Tubac, sentinelle perdue de la civilisation sur l'extrême limite du désert, et s'être avancé dans la région mediano de la tierra caliente la longueur d'à peu près cent vingt milles, on se trouve tout à coup et sans transition en face d'une forêt vierge qui n'a pas moins de trois cent vingt milles de profondeur sur quatre-vingts et quelques de largeur.
La plume la plus exercée est impuissante à décrire les merveilles sans nombre que renferme ce réseau inextricable de végétation qu'on appelle une forêt vierge, et l'aspect à la fois étrange et bizarre, majestueux et imposant, qu'elle présente aux yeux éblouis. L'imagination la plus fantaisiste recule devant cette prodigieuse fécondité d'une nature élémentaire, renaissant continuellement de sa propre destruction avec une force et une vigueur toujours nouvelles. Des lianes qui courent d'arbre en arbre, de branche en en branche, plongent ça et là dans la terre pour s'élever plus loin vers le ciel, et forment en se croisant et s'enchevêtrant les unes dans les autres une barrière presque infranchissable, comme si la nature jalouse avait voulu dérober aux regards profanes les mystérieux secrets de ces forêts, sous l'ombre desquelles les pas de l'homme n'ont retenti qu'à de longs intervalles et jamais impunément. Des arbres de tout âge et de toute espèce poussent sans ordre et sans symétrie comme s'ils avaient été semés au hasard, ainsi que les grains de blé dans les sillons. Les uns, minces et élancés, comptent à peine quelques années; l'extrémité de leur branche est recouverte par les hautes et larges ramures de ceux dont la tête superbe a vu passer des siècles. Sous la feuillée murmurent doucement des sources pures et limpides, qui courent et s'échappent des fissures des rochers et vont, après mille et mille détours, se perdre dans quelque lac ou dans quelque rivière inconnue dont les eaux libres n'ont encore reflété dans leur calme miroir que les arcanes sublimes de la solitude. Là se trouvent pêle-mêle et dans un désordre pittoresque tous ces magnifiques produits des régions tropicales, l'acajou, l'ébénier, le palissandre, le mahogany tortueux, le chêne noir, le chêne-liège, l'érable, le mimosa au feuillage argenté, le tamarinier, poussant dans toutes les directions ses branches chargés de fleurs, de fruits et de feuilles qui forment un dôme impénétrable aux rayons du soleil. Des profondeurs vastes et inexplorées de ces forêts sortent de temps à autre des bruits inexplicables, des rugissements féroces, des miaulements félins, des cris moqueurs mêlés à des sifflements aigus, chants joyeux et pleins d'harmonie ou expression de colère, de rage et de terreur des hôtes redoutés qui les peuplent.
Après s'être engagé résolument au milieu de ce chaos, et lutté corps à corps avec cette nature inculte et sauvage, on parvient, la hache d'une main et la torche de l'autre, à se frayer pouce à pouce, pas à pas, une route impossible a décrire; tantôt en rampant comme un reptile sur des détritus de feuilles, de bois mort ou de fiente d'oiseaux, amoncelés depuis des siècles; ou bien en courant de branche en branche au sommet des arbres et voyageant pour ainsi dire dans les airs. Mais malheur à celui qui néglige d'avoir l'œil constamment ouvert sur tout ce qui l'entoure et l'oreille au guet! Car, outre les obstacles élevés par la nature, il a à craindre les morsures venimeuses des serpents troublés dans leurs retraites, et les attaques furieuses des bêtes fauves. Il faut encore surveiller avec soin le cours des fleuves et des rivières que l'on rencontre, relever la position du soleil pendant le jour, ou se guider la nuit par la croix du sud, car une fois égaré dans une forêt vierge, il est impossible d'en sortir; c'est un dédale dont aucun fil d'Ariane ne pourrait aider à trouver l'issue.
Puis enfin, lorsqu'on est parvenu à surmonter les dangers que nous avons détaillés, et mille autres non moins terribles que nous avons passé sous silence, on débouche dans une plaine immense, au centre de laquelle s'élève une ville indienne.
C'est-à-dire qu'on se trouve devant une de ces mystérieuses cités dans lesquelles aucun Européen n'a jamais pénétré, dont on ignore même la position exacte, et qui, depuis la conquête, servent d'asile aux derniers restes de la civilisation des Aztèques.
Les récits fabuleux faits par quelques voyageurs sur les richesses incalculables enfouies dans ces villes, ont allumé la convoitise et l'avarice d'un grand nombre d'aventuriers qui, à diverses époques, ont tenté de trouver la route perdue de ces reines des prairies et des savanes mexicaines. D'autres, poussés seulement par l'attrait irrésistible que les entreprises extraordinaires offrent aux imaginations vagabondes, sont aussi, depuis une cinquantaine d'années surtout, partis à la recherche de ces villes indiennes, sans que jamais jusqu'à ce jour le succès ait couronné ces diverses expéditions. Quelques-uns sont revenus désenchantés et à demi perclus de ce voyage vers l'inconnu; un certain nombre on laissé leurs cadavres au fond des précipices ou dans les quebradas pour servir de pâtures aux oiseaux de proie, enfin d'autres, plus malheureux encore, ont disparu sans laisser de traces, et sans que depuis on ait jamais su ce qu'ils étaient devenus.
Nous, par suite de circonstances trop longues à rapporter ici, mais dont quelque jour nous ferons le récit, nous avons habité, malgré nous, une de ces impénétrables villes, mais, plus heureux que nos prédécesseurs dont nous avons rencontré, comme de sinistres jalons, les os blanchis épars sur la route, nous sommes parvenu à nous en échapper a travers milles périls, tous miraculeusement évités.
La description que nous allons donner est donc de la plus scrupuleuse exactitude, et impossible à révoquer en doute, car nous parlons de visu.
Quiepaa-Tani, la ville qui s'offre enfin aux yeux dès que l'on a franchi la forêt vierge dont nous venons de tracer un aperçu, s'étend de l'est à l'ouest et forme un carré long. Une large rivière, sur laquelle sont jetés plusieurs ponts de lianes d'une légèreté et d'une élégance incroyables, la traverse dans toute sa longueur. A chaque angle de ce carré, un bloc énorme de rocher, coupé à pic du côté qui regarde la campagne, sert de fortifications presque imprenables; ces quatre citadelles sont reliées, en outre, entre elles par une muraille épaisse de vingt pieds à la cime et haute de quarante, qui, en dedans de la ville, forme un talus dont la base à soixante pieds de large. Cette muraille est construite en briques du pays, faites avec de la terre sablonneuse et de la paille hachée; on les nomme adobas; elles sont longues d'environ un mètre. Un fossé large et profond double presque la hauteur des murs.
Deux portes donnent seules entrée dans la cité. Ces portes sont flanquées de tours et de poivrières absolument comme une forteresse du moyen-âge, et ce qui vient encore à l'appui de la comparaison, un petit pont composé de planches, extrêmement étroit et mobile, posé de façon à être enlevé à la moindre alerte, est la seule communication de chacune de ces portes avec le dehors.
Les maisons sont basses et se terminent en terrasses qui se relient les unes aux autres; elles sont légères et bâties en jonc et en cañaverales revêtus de ciment, à cause des tremblements de terre si fréquents dans cette région; mais elles sont vastes, bien airées et percées de nombreuses fenêtres. Toutes n'ont qu'un seul étage d'élévation, et les façades sont enduites d'un verni d'une blancheur éclatante.
Cette étrange ville, aperçue de loin, surgissant au milieu des hautes herbes de la prairie, offre le plus singulier et le plus séduisant aspect.
Par une belle soirée du mois d'octobre, cinq personnes, dont il eut été impossible de distinguer les traits ou le costume, en raison de l'obscurité, débouchèrent de la forêt que nous avons décrite plus haut, s'arrêtèrent un moment, avec une indécision marquée, sur l'extrême lisière du bois qu'elles venaient de franchir, et commencèrent à examiner le terrain. Devant elles s'élevait un monticule qui encaissait la forêt, et dont le sommet, bien que peu élevé, coupait l'horizon en droite ligne.
Après avoir échangé quelques paroles entre eux, deux des personnages restèrent où ils se trouvaient; les autres trois se couchèrent à plat ventre et, en rampant sur les pieds et sur les mains, s'avancèrent au milieu des herbes gigantesques qu'ils faisaient onduler et qui cachaient entièrement leur corps.
Puis, parvenus sur le haut du tertre qu'ils avaient eu une si grande difficulté à gravir, ils plongèrent leurs regards dans le vide et demeurèrent frappés d'étonnement et d'admiration.
L'éminence au sommet de laquelle ils se trouvaient était coupée à pic, ainsi que toute la partie du terrain qui s'étendait à leur droite et à leur gauche. Une magnifique plaine se déroulait à cent pieds au-dessous d'eux, et au milieu de cette plaine, c'est-à-dire à mille mètres environ de distance, s'élevait, fière et imposante, Quiepaa-Tani[1], la ville mystérieuse, défendue par ses tours massives et ses épaisses murailles. L'aspect de cette vaste cité, au milieu de ce désert, produisit sur l'esprit des trois hommes un sentiment de stupeur dont ils ne purent se rendre compte et qui, pendant quelques minutes, les rendit muets de surprise.
Enfin l'un d'eux se releva sur le coude, et s'adressant à ses compagnons:
—Mes frères sont-ils contents? dit-il avec un accent guttural qui, bien qu'il s'exprimât en espagnol, le faisait reconnaître pour Indien, Addick—le Cerf—a-t-il tenu sa promesse?
—Addick est un des premiers guerriers de sa tribu; sa langue est droite et le sang coule clair dans ses veines, répondit un des deux hommes auxquels il s'adressait.
L'Indien sourit silencieusement sans répondre: ce sourire eût donné fort à penser à ceux qui l'accompagnaient, s'ils avaient pu le voir.
—Il me semble, observa celui qui n'avait pas encore parlé, qu'il est bien tard pour rentrer dans la ville.
—Demain, au lever du soleil, Addick conduira les deux Lis à Quiepaa-Tani, répondit l'Indien, la nuit est trop sombre.
—Le guerrier a raison, repartit le second interlocuteur, il faut remettre la partie à demain.
—Oui, retournons auprès de nos compagnes, qu'une trop longue absence pourrait inquiéter.
Joignant le geste à la parole, le premier interlocuteur se retourna et, suivant exactement le sillon que son corps avait tracé parmi les herbes, il se trouva bientôt, ainsi que ses compagnons qui avaient imité tous ses mouvements, sur la lisière de la forêt, dans laquelle, après leur départ, les deux personnages qu'ils avaient laissés en arrière étaient rentrés.
Au silence qui règne sous ces sombres voûtes de feuillage et de branches pendant le jour, avaient succédé les bruits sourds d'un sauvage concert, formé par les cris aigus des oiseaux de nuit qui s'éveillaient et se préparaient à fondre sur les loros, les colibris ou les cardinaux attardés loin de leurs nids, les rugissements des cougouars, les miaulements hypocrites des jaguars et des panthères et les aboiements saccadés des coyotes, dont les échos se répercutaient en sons lugubres sous les voûtes profondes des cavernes inaccessibles et des fondrières béantes qui servaient de repaires à ces hôtes dangereux.
Reprenant la route qu'ils s'étaient tracée avec la hache, les trois hommes se virent bientôt auprès d'un feu de bois mort, qui brûlait au centre d'une éclaircie de terrain. Deux femmes, ou plutôt deux jeunes filles étaient accroupies pensives et tristes auprès du feu. Ces jeunes filles comptaient à peine trente ans à elles deux; elles étaient belles de cette beauté créole que le pinceau divin de Raphaël a seul pu exprimer dans ses ravissantes têtes, de Vierge. Mais, en ce moment, elles étaient pâles, semblaient fatiguées, et leurs visages reflétaient une sombre tristesse. Au bruit des pas qui se rapprochaient, elles levèrent les yeux, et un éclair de joie vint comme un rayon de soleil animer leur visage.
L'Indien jeta quelques menues branches dans le feu qui menaçait de s'éteindre, tandis que l'un des chasseurs s'occupait à donner aux chevaux, entravés à peu de distance, leur provende de pois grimpants.
—Eh bien! Don Miguel, demanda l'une des jeunes filles en s'adressant au chasseur qui avait pris place à leurs côtés, sommes-nous bientôt au but de notre voyage?
—Vous êtes arrivée, señorita: demain, sous la conduite de notre ami Addick, vous entrerez dans la ville, asile inviolable où nul ne vous poursuivra.
—Ah! reprit-elle en jetant un regard distrait sur le visage sombre et impassible de l'Indien, demain nous nous séparerons?
—Il le faut, señorita; le soin de votre sûreté l'exige.
—Qui oserait me venir chercher dans ces parages inconnus?
—La haine ose tout! Je vous en supplie, señorita, ayez foi en mon expérience; mon dévouement pour vous est sans bornes; vous avez, bien que fort jeune encore, assez souffert pour qu'un rayon béni du soleil vienne égayer votre front rêveur et dissiper les nuages que la pensée et la douleur y amassent depuis si longtemps.
—Hélas! fit-elle en baissant la tête pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues.
—Ma sœur, mon amie, ma Laura! s'écria l'autre jeune fille en l'embrassant tendrement, soit courageuse jusqu'au bout; ne reste-je pas avec toi? Oh! Ne crains rien, ajouta-t-elle avec une charmante expression, je prendrai la moitié de tes peines, comme cela le fardeau te semblera moins lourd.
—Pauvre Luisa, murmura la jeune fille en lui rendant ses caresses, c'est à cause de moi que tu es malheureuse; comment pourrai-je jamais reconnaître ton dévouement?
—En m'aimant comme je t'aime, mon ange chérie, et en reprenant espoir.
—Avant un mois, je l'espère, reprit don Miguel, vos persécuteurs seront mis pour toujours dans l'impossibilité de vous nuire; je joue avec eux une partie terrible, dont ma tête est l'enjeu; mais peu m'importe, si je vous sauve. Laissez-moi, en vous quittant, emporter dans mon cœur l'espoir que vous n'essayerez en aucune façon de sortir du refuge que je vous ai trouvé, et que vous attendrez patiemment mon retour.
—Hélas! caballero, vous le savez, je n'existe que par un miracle; mes parents, mes amis, tous ceux enfin que j'aimais m'ont abandonné, excepté Luisa, ma sœur de lait, dont le dévouement pour moi ne s'est jamais démenti; et vous que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu, et qui, tout à coup, vous êtes révélé à moi dans ma tombe, comme l'ange de la justice divine; depuis cette nuit terrible où, comme Lazare, je suis, grâce à vous, sortie du sépulcre, vous m'avez entourée des soins les plus délicats et les plus intelligent, vous avez remplacé ceux qui m'avaient trahie, vous avez été pour moi plus qu'un père, presque un dieu.
—Señorita! s'écria le jeune homme confus et heureux à la fois de ces paroles.
—Je vous dis cela, don Miguel, continua-t-elle avec une certaine animation fébrile, parce je tiens à vous prouver que je ne suis pas ingrate. Je ne sais ce que, dans sa sagesse, Dieu décidera de moi; mais, sachez-le, ma dernière prière et ma dernière pensée seront pour vous. Vous voulez que je vous attende, je vous obéirai; croyez-le bien, je ne dispute plus ma vie que par une certaine curiosité de joueur aux abois, ajouta-t-elle avec un sourire navrant; mais je comprends combien vous avez besoin de votre liberté d'action pour la rude partie que vous avez entreprise; aussi, partez tranquille, j'ai foi en vous.
—Merci, señorita, cette promesse double mes forces, Oh! Maintenant, je suis certain de réussir.
Un espèce de jacal en branchage avait été préparé pour les jeunes filles par l'autre chasseur et le guerrier indien; elles s'y retirèrent pour se livrer au sommeil.
Quelque bourrelé d'inquiétudes que fût l'esprit du jeune homme, cependant, après quelques minutes d'une méditation profonde, il s'étendit auprès de ses compagnons et ne tarda à s'endormir. Au désert, la nature ne perd jamais ses droits, les plus grandes douleurs ne parviennent que rarement à l'emporter sur les exigences matérielles de l'organisation humaine.
A peine les premiers rayons du soleil commencèrent-ils à teindre le ciel d'un reflet d'opale, que les chasseurs ouvrirent les yeux. Les préparatifs du départ furent bientôt terminés, le moment de la séparation arriva, les adieux furent tristes. Les deux chasseurs avaient accompagné les jeunes filles jusqu'à la lisière de la forêt, afin de demeurer plus longtemps avec elles.
Doña Luisa, profitant d'un instant ou le chemin devenait tellement étroit qu'il était presque impossible de marcher deux de front, s'approcha du chasseur compagnon de don Miguel:
—Un service, lui dit-elle rapidement à voix basse.
—Parlez, lui répondit celui-ci sur le même ton.
—Cet Indien ne m'inspire qu'une médiocre confiance.
—Vous avez tort, je le connais.
Elle secoua la tête d'un air mutin.
—C'est possible, fit-elle; voulez-vous me rendre le service que je réclame de vous? Sans cela je le demanderai à don Miguel, quoique j'eusse préféré le lui laisser ignorer.
—Parlez, vous dis-je.
—Donnez-moi un couteau et vos pistolets.
Le chasseur la regarda en face.
—Bien, dit-il au bout d'un instant, vous êtes une brave fille. Voilà ce que vous me demandez.
Et sans que personne s'en aperçut, il lui remit les objets qu'elle désirait obtenir de lui, en y joignant deux petits sacs, l'un de poudre et l'autre de balles.
—On ne sait pas ce qu'il peut arriver, fit-il.
—Merci, lui dit-elle avec un mouvement de joie dont elle ne fut pas maîtresse.
Puis tout fut dit: elle fit disparaître les armes sous ses vêtements avec une prestesse et un certain air résolu qui firent sourire le chasseur.
Cinq minutes plus tard, on arriva sur la lisière de la forêt.
—Addick, dit laconiquement le chasseur, souvenez-vous que vous me répondez de ces deux femmes!
—Addick a juré, répondit seulement l'Indien.
On se sépara; il était impossible de demeurer plus longtemps à l'endroit où l'on se trouvait sans courir le risque d'être découvert par les Indiens.
Les jeunes filles et le guerriers se dirigèrent vers la ville.
—Montons sur la colline, dit don Miguel, afin de les revoir une dernière fois.
—J'allais vous le proposer, répondit simplement le chasseur.
Ils reprirent, avec les mêmes précautions, la place qu'ils avaient pendant quelques minutes occupée la nuit précédente.
Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux, la verte campagne avait pris un aspect véritablement enchanteur. La nature s'était pour ainsi dire animée, et un spectacle des plus variés avait remplacé l'aspect sombre et solitaire sous lequel elle leur était apparue la veille.
Des portes de la ville, qui étaient ouvertes, sortaient des groupes d'Indiens à pied et à cheval, qui se dispersaient de tous les côtés, avec des cris de joie et des éclats de rire stridents. De nombreuses pirogues sillonnaient la rivière, les champs se peuplaient de troupeaux de vigognes et de chevaux conduits par des Indiens armés de longues gaules, qui, venus des environs, se dirigeaient vers la ville. Des femmes bizarrement vêtues et portant gaillardement sur leur tête de longues mannes en osier remplies de viandes, de fruits ou de légumes, marchaient en causant entre elles, et accompagnant chaque phrase de ce rire continuel, saccadé et métallique dont les peuplades indiennes ont le secret et dont le bruit ressemble assez à celui que produirait la chute d'une quantité de cailloux sur un plat de cuivre.
Les jeunes filles et leur guide ne tardèrent pas à se mêler à cette foule bigarrée, au milieu de laquelle elles disparurent.
Don Miguel poussa un soupir.
—Partons, dit-il d'une voix profonde.
Ils regagnèrent la forêt.
Quelques minutes plus tard ils se remettaient en route.
—Il faut nous séparer, fit don Miguel, lorsqu'ils eurent traversé la forêt dans toute sa longueur, je retourne à Tubac.
—Moi, je vais tâcher de rendre un petit service à un chef indien de mes amis.
—Toujours vous songez aux autres et jamais à vous, mon brave Bon-Affût; toujours vous êtes occupé à être utile à quelqu'un.
—Que voulez-vous, don Miguel, il paraît que c'est ma mission; vous savez que chacun a la sienne sur la terre.
—Oui, répondit le jeune homme d'une voix sourde. Allons, adieu, ajouta-t-il au bout d'un instant, n'oubliez pas notre rendez-vous.
—Soyez tranquille, dans quinze jours, au gué del Rubio, c'est convenu.
—Pardonnez-moi mes réticences pendant les quelques jours que nous avons passés ensemble; ce secret n'est pas à moi seul, Bon-Affût; je ne suis pas le maître de le divulguer, même à un ami aussi éprouvé que vous.
—Gardez votre secret, mon ami, je ne suis nullement curieux de le connaître; seulement il est bien entendu que nous ne nous connaissons point, n'est-ce pas.
—Oui, ceci est fort important.
—Allons, adieu.
—Adieu.
Les deux cavaliers se serrèrent la main, l'un tourna à droite, l'autre à gauche, et ils s'éloignèrent à toute bride, chacun dans une direction opposée.
[1] Littéralement, quiepaa ciel, tani montagne, en langue zapotèque.
XI.
Le gué del Rubio.
La nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel; le vent soufflait avec force à travers les épaisses ramures de la forêt vierge avec ce sifflement triste et monotone qui ressemble au bruit des grandes eaux lorsque menace la tempête; les nuées étaient basses, noires, chargées d'électricité; elles couraient rapidement dans l'espace, cachant incessamment le disque blafard de la lune, dont les rayons sans chaleur rendaient encore les ténèbres plus épaisses; l'atmosphère était lourde, et des bruits sans nom, répercutés par les échos comme les roulements d'un tonnerre lointain, s'élevaient du fond des quebradas et des barancas ignorées de la Prairie; les bêtes fauves hurlaient tristement sur toutes les notes du clavier humain, et les oiseaux de nuit, troublés dans leur sommeil par cet étrange malaise de la nature, poussaient des cris rauques et discordants.
Au camp des gambucinos, tout était calme; les sentinelles veillaient, appuyées sur leurs rifles et accroupies devant un feu mourant qui achevait de s'éteindre. Au centre du camp, deux hommes fumaient leurs pipes indiennes en causant entre eux à voix basse.
Ces deux hommes étaient Balle-Franche et Bon-Affût.
Enfin Balle-Franche éteignit sa pipe, la repassa à sa ceinture, étouffa un bâillement et se leva en allongeant les bras et les jambes pour rétablir la circulation du sang.
—Qu'allez-vous faire? lui demanda Bon-Affût en se tournant à demi de son côté d'un air nonchalant.
—Dormir, répondit le chasseur.
—Dormir?
—Pourquoi non? La nuit est avancée; seuls, j'en suis convaincu, nous veillons encore: il est plus que probable que nous ne verrons pas don Miguel avant le lever du soleil; donc, le plus convenable, pour le moment du moins, est de dormir, si toutefois vous n'en avez pas décidé autrement.
Bon-Affût posa un doigt sur sa bouche comme pour recommander la prudence à son ami.
—La nuit est avancée, dit-il à voix basse, un orage terrible se prépare! Où peut-être allé don Miguel? Cette absence prolongée m'inquiète plus que je ne saurais dire; il n'est pas homme à abandonner ainsi ses compagnons sans une raison bien puissante, ou peut-être....
Le chasseur s'arrêta en hochant tristement la tête.
—Continuez, fit Balle-Franche, dites votre pensée tout entière.
—Eh bien, je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur.
—Oh! Oh! Croyez-vous? Ce don Miguel est cependant, d'après ce que j'ai entendu dire, un hombre de a caballo d'un courage à toute épreuve et d'une force peu commune.
—Tout cela est vrai, répondit Bon-Affût d'un air préoccupé.
—Eh bien, pensez-vous donc qu'un tel homme bien armé et connaissant la vie de la Prairie ne soit pas de taille à se tirer d'un mauvais pas, quelque danger qui le menace?
—Oui, s'il a affaire à un adversaire loyal, qui se place résolument devant lui et entame une lutte à armes égales.
—Quel autre péril peut-il craindre?
—Balle-Franche, Balle-Franche! reprit le chasseur avec tristesse, vous avez trop longtemps habité les comptoirs des marchands de pelleteries du Missouri.
—Ce qui veut dire...? demanda le Canadien d'un ton piqué.
—Eh! Mon ami, ne vous fâchez pas de mon observation; mais il est évident pour moi que vous avez en grande partie oublié les mœurs du désert.
—Hum! Ceci est grave pour un chasseur, Bon-Affût, et en quoi, s'il vous plaît, ai-je oublié les mœurs du désert?
—Pardieu! En ce que vous ne semblez plus vous souvenir que, dans la contrée où nous sommes, toute arme est bonne pour se défaire d'un ennemi.
—Eh! Je sais cela aussi bien que vous, mon ami; je sais aussi que l'arme la plus redoutable est celle qui se cache.
—C'est-à-dire la trahison.
Le Canadien tressaillit.
—Redoutez-vous donc une trahison? demanda-t-il.
—Que puis-je craindre autre?
—C'est vrai, fit le chasseur en baissant la tête; mais, ajouta-t-il au bout d'un instant, que faire?
—Voilà justement ce qui m'embarrasse; je ne puis pourtant demeurer plus longtemps ainsi: l'inquiétude me tue; quoi qu'il arrive, je veux savoir ce qui s'est passé.
—Mais de quelle façon?
—Je ne sais, Dieu m'inspirera.
—Cependant vous avez une idée?
—Certes, j'en ai une.
—Laquelle?
—La voici, je compte même sur vous pour m'aider à la mettre à exécution.
Balle-Franche serra affectueusement la main de son ami.
—Vous avez raison, dit-il; voyons votre idée.
—Elle est bien simple: nous allons quitter le camp à l'instant même, et battre dans tous les sens les abords de la rivière.
—Oui; seulement je vous ferai observer que l'orage en tardera pas à éclater, déjà la pluie tombe en larges gouttes.
—Raison de plus pour nous hâter.
—C'est juste.
—Ainsi vous m'accompagnez?
—Pardieu! En doutiez-vous, par hasard?
—Je suis un niais; pardonnez-moi, frère, et merci.
—Pourquoi donc? C'est moi, au contraire, qui vous remercie.
—Comment cela?
—Eh mais! Grâce à vous, je vais faire une promenade charmante.
Bon-Affût ne répliqua pas; les deux chasseurs sellèrent et bridèrent leurs chevaux, et après avoir visité leurs armes avec tout le soin d'hommes qui sont convaincus qu'ils ne tarderont pas à s'en servir, ils se mirent en selle et s'avancèrent vers la barrière du camp.
Deux sentinelles se tenaient l'œil au guet, immobiles et droites à cette barrière; elles se placèrent devant les coureurs des bois.
Ceux-ci n'avaient aucunement l'intention de s'éloigner inaperçus, n'ayant aucune raison de cacher leur départ.
—Vous partez? demanda une des sentinelles.
—Non, nous allons seulement pousser une reconnaissance aux environs.
—A cette heure?
—Pourquoi pas?
—Dame! Il me semble que par un temps pareil mieux vaut dormir que courir la Prairie.
—Il vous semble mal, compagnon, répondit Bon-Affût d'un ton péremptoire, et d'abord, retenez ceci: je ne dois compte de mes actions à personne; si je sors à cette heure, par l'orage qui menace, c'est que j'ai probablement pour agir ainsi des raisons puissantes; ces raisons, je ne puis et ne dois vous les dire; maintenant, voulez-vous, oui ou non, me livrer passage? Sachez seulement que je vous rendrai responsable plus tard du retard que vous apporterez à l'exécution de mes projets.
Le ton employé par le chasseur en leur parlant frappa les deux sentinelles; elles se consultèrent quelques minutes à voix basse, puis celle qui, jusque-là, avait porté la parole, se tourna vers les deux hommes, qui attendaient impassibles le résultat de cette délibération.
—Passez, dit-elle; vous êtes en effet libre d'aller où bon vous semblera; j'ai fait mon devoir en vous interrogeant, Dieu veuille que vous fassiez le vôtre en sortant ainsi.
—Bientôt vous le saurez. Un mot encore.
—J'écoute.
—Notre absence, si Dieu le veut, sera de courte durée, sinon, au lever du soleil nous serons de retour; cependant faites bien attention à cette recommandation: si vous entendez trois fois le cri du jaguar répété à intervalles égaux, montez à cheval en toute hâte et arrivez, non pas vous seulement, mais suivi d'une dizaine de vos compagnons, car si vous entendez ce cri, c'est qu'un grand péril menacera votre cuadrilla. M'avez-vous bien compris?
—Parfaitement.
—Et vous ferez ce que je vous recommande?
—Je le ferai parce que je sais que vous êtes le guide que nous attendons et qu'une trahison n'est pas à redouter de votre part.
—Bien, au revoir.
—Bonne chance.
Les chasseurs sortirent, la barrière fut immédiatement refermée derrière eux.
A peine les coureurs des bois débouchaient-ils dans la Prairie que l'ouragan qui menaçait depuis le coucher du soleil éclata avec fureur.
Un fulgurant éclair traversa l'espace, suivi presque instantanément d'un effroyable coup de tonnerre; les arbres se courbèrent sous l'effort du vent et la pluie commença à tomber à torrents.
Les aventuriers n'avançaient qu'avec d'extrêmes difficultés au milieu de l'horrible chaos des éléments en fureur; leurs chevaux, effrayés par les mugissements de la tempête, buttaient et se cabraient à chaque pas. Les ténèbres étaient devenues tellement épaisses que bien que marchant côte à côte, les deux hommes avaient peine à se voir. Les arbres, tordus par le souffle tout puissant de la brise poussaient des plaintes humaines auxquelles répondaient les hurlements lugubres des fauves épouvantés, la rivière gonflée par la pluie soulevait des vagues dont la cime écumante se brisait avec fracas sur les rives sablonneuses.
Balle-Franche et Bon-Affût, aguerris aux temporales du désert, secouaient dédaigneusement la tête à chaque effort de la rafale qui passait au-dessus d'eux comme un simoun ardent, et continuaient à avancer en sondant de l'œil l'ombre qui les enveloppait comme d'un lourd linceul et en prêtant l'oreille aux bruits que les échos se renvoyaient de l'un à l'autre en les rendant plus éclatants et plus vibrants encore.
Ils atteignirent ainsi, sans avoir échangé une parole, le gué del Rubio. Là, comme d'un commun accord, ils s'arrêtèrent.
Le Rubio, affluent perdu et ignoré du Gran Río Colorado del Norte, dans lequel il se jette après un cours tourmenté d'une vingtaine de lieues à peine, est en temps ordinaire un mince filet d'eau que les pirogues indiennes ont peine à parcourir et que les chevaux passent a gué avec de l'eau à peine au ventre presque partout; mais à cette heure le placide ruisseau était devenu tout à coup un torrent fougueux roulant à grand bruit dans ses eaux profondes et fangeuses des arbres déracinés et même des quartiers de rocs.
Songer à traverser le Rubio eût été commettre en ce moment une insigne folie; l'homme assez téméraire pour tenter cette entreprise aurait été en quelques minutes emporté et roulé par les eaux furieuses, dont la nappe jaunâtre s'élargissait de minute en minute.
Les chasseurs demeurèrent un instant immobiles sous les torrents de pluie qui les inondaient, considérant d'un œil rêveur l'eau qui montait toujours et maintenant à grand-peine leurs chevaux effrayés qui se cabraient avec de sourds hennissement de terreur.
Ces deux hommes au cœur de bronze restaient impassibles au milieu du fracas épouvantable des éléments déchaînés, sans paraître s'apercevoir de l'effroyable tempête qui hurlait autour d'eux, aussi calmes et l'esprit aussi tranquille que s'ils avaient été confortablement assis au fond de quelque antre inaccessible auprès d'un joyeux feu de sarments. Ils n'avaient qu'une idée, venir en aide à celui qu'ils soupçonnaient courir en ce moment un danger terrible.
Tout à coup ils tressaillirent et relevèrent brusquement la tête en fixant devant eux des regards ardents et avides, mais l'ombre était trop épaisse, ils ne purent rien distinguer.
Au milieu des mille bruits de la tempête un cri avait frappé leur oreille.
Ce cri était un appel suprême, cri d'agonie strident et prolongé, comme l'homme fort vaincu par la fatalité en trouve lorsqu'il est contraint d'avouer son impuissance, que tout lui manque à la fois et qu'il n'a plus d'autre recours que Dieu. Les deux hommes se penchèrent vivement en avant, et plaçant leurs mains à leur bouche en forme d'entonnoir, ils poussèrent à leur tour un cri aigu et prolongé.
Puis ils écoutèrent.
Au bout d'une minute, un second cri plus perçant, plus désespéré que le premier traversa l'espace.
—Oh! s'écria Bon-Affût, en se haussant sur ses étriers et en serrant les poings avec douleur, cet homme est en danger de mort.
—Quel qu'il soit il faut le sauver, répondit résolument Balle-Franche.
Ils s'étaient compris.
Mais comment sauver cet homme! Où était-il? Quel danger le menaçait? Qui pouvait répondre à ces questions qu'ils s'adressaient mentalement?
Là se dressait l'impossible.
Au risque d'être emportés par les eaux, les chasseurs contraignirent leurs chevaux à entrer dans la rivière, et presque couchés sur le cou des nobles bêtes épouvantées, ils interrogèrent les flots.
Mais nous l'avons dit, les ténèbres étaient trop épaisses, ils ne purent rien voir.
—L'enfer s'en mêle! s'écria Bon-Affût, avec désespoir. Mon Dieu! Mon Dieu! Laisserons-nous donc mourir cet homme sans lui venir en aide!
En ce moment un éclair sillonna le ciel d'un éblouissant zigzag.
A sa lueur fugitive, les chasseurs entrevirent un cavalier luttant avec rage contre l'effort des flots.
—Courage! Courage! crièrent-ils.
—A moi! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.
Il n'y avait pas à hésiter, chaque seconde était un siècle. L'homme et le cheval luttaient courageusement contre le torrent qui les entrainait, la résolution des chasseurs fut prise en une seconde. Ils se serrèrent silencieusement la main et enfoncèrent en même temps les éperons dans les flancs de leurs montures, les chevaux se cabrèrent avec un hennissement de douleur, mais contraints d'obéir à la main de fer qui les maîtrisait, ils bondirent effarés au milieu de la rivière.
Soudain deux coups de feu se firent entendre, une balle passa en sifflant entre les deux hommes et un cri de douleur sortit du sein de l'eau.
L'homme qu'ils allaient secourir était blessé.
L'orage augmentait toujours, les éclairs se succédaient avec une rapidité inouïe. Les chasseurs aperçurent l'inconnu cramponné à la bride de son cheval et se laissant emporter par lui.
Puis sur l'autre rive, le corps penché en avant, un homme, le rifle épaulé prêt à tirer.
—Chacun le sien dit laconiquement Bon-Affût.
—Bien, répondit non moins brièvement Balle-Franche. Le Canadien prit la reata pendue à l'argon de sa selle, la leva dans sa main et la faisant tourner autour de sa tête, il attendit la lueur du prochain éclair.
Son attente ne fut pas longue, mais si rapide qu'elle eût été, Balle-Franche avait profité de cette lueur passagère pour jeter la reata. La corde de cuir s'échappa en sifflant et le nœud coulant qui la terminait s'abattit sur le cou du cheval qui luttait si courageusement contre le torrent.
—Courage! Courage! cria Balle-Franche. A moi, Bon-Affût! A moi!
Et donnant une forte secousse à son cheval, il le fit volter sur les jambes de derrière, au moment où il allait perdre pied, et le lança vers la rive.
—Me voici! répondit Bon-Affût, qui guettait l'occasion de faire feu, patience! J'arrive.
Tout à coup il pressa la détente, le coup partit, de l'autre rive un cri de colère et de douleur arriva jusqu'aux chasseurs.
—Il est touché! dit Bon-Affût, demain je saurai qui est ce drôle, et, rejetant son rifle derrière lui, il lança son cheval au-devant de Balle-Franche.
Le cheval que le Canadien avait lacé se sentant soutenu et entraîné au rivage, seconda avec l'intelligence que possèdent ces nobles animaux, les efforts que l'on faisait pour le sauver.
Les deux chasseurs s'étaient attelés à la reata. Les forces réunies de leurs montures, aidées parle cheval lacé parvinrent à rompre le courant, et après une lutte de quelques minutes ils atteignirent enfin le rivage. Dès qu'ils furent relativement en sûreté, les Canadiens sautèrent à bas de leur selle et s'élancèrent vers le cheval de l'inconnu.
Aussitôt qu'elle avait senti la terre ferme sous ses pieds, la noble bête s'était arrêtée, semblant comprendre que si elle avançait elle briserait contre les pierres qui jonchaient le sol son maître, qui, bien que sans connaissance, tenait toujours serrée entre ses main crispées la bride qu'il n'avait pas lâchée. Les chasseurs coupèrent cette bride, soulevèrent entre leurs bras l'homme qu'ils avaient si miraculeusement sauvé, et le portèrent à quelques pas plus loin, sous un arbre au pied duquel ils le déposèrent doucement. Puis tous deux avidement penchés sur son corps, ils attendirent une lueur quelconque qui leur permit de le reconnaître.
—Oh! s'écria tout à coup Bon-Affût, en se redressant, avec une expression de douleur mêlée d'épouvante, don Miguel Ortega!
XII.
Don Stefano Cohecho.
Ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, après avoir quitté Balle-Franche, don Stefano était retourné au camp des gambucinos, dans lequel il était parvenu à rentrer sans être aperçu.
Une fois dans l'intérieur du camp, le mexicain n'avait plus rien à redouter; il regagna le feu auprès duquel son cheval était attaché, caressa la noble bête qui avait tourné vers lui la tête et redressé les oreilles à son approche, puis il se coucha tranquillement, se roula dans ses couvertures et s'endormit avec cette placidité particulière aux consciences tranquilles.
Plusieurs heures s'écoulèrent, sans que nul bruit ne vint troubler le calme qui planait sur le camp.
Soudain, don Stefano, ouvrit les yeux; une main s'était doucement posée sur son épaule droite.
Le Mexicain regarda l'homme qui interrompait son sommeil; à la lueur des étoiles pâlissantes, il reconnut Domingo. Don Stefano se leva et suivi silencieusement le gambucino. Celui-ci le conduisit aux retranchements, dans le but probablement de causer sans craindre les oreilles indiscrètes.
—Eh bien? lui demanda don Stefano, lorsque le gambucino lui eut fait signe qu'il pouvait parler.
Domingo, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Balle-Franche, lui rapporta succinctement ce qui s'était passé dans la Prairie. En apprenant que le Canadien avait enfin rencontré Bon-Affût, don Stefano tressaillit de joie, puis il se remit à écouter le récit du gambucino, avec un intérêt croissant. Lorsque celui-ci eut enfin terminé, ou du moins qu'il le vit demeurer silencieux devant lui:
—Est-ce tout? lui demanda-t-il.
—Tout, répondit l'autre.
Don Stefano sortit sa bourse, y puisa quelques pièces d'or et les remit à Domingo; celui-ci les prit avec un mouvement de plaisir.
—Balle-Franche ne t'a chargé de rien autre pour moi? demanda encore le Mexicain.
L'autre sembla réfléchir un instant.
—Ah! fit-il, j'oubliais; le chasseur m'a chargé de vous dire, seigneurie, que vous ne quittiez pas le camp.
—Sais-tu la raison de cette recommandation?
—Certes, il compte rejoindre ce soir la cuadrilla au gué del Rubio.
Le front du Mexicain s'assombrit à cette parole.
—Tu en es sûr? dit-il.
—Voilà ce qu'il m'a dit.
Il y eut un silence de quelques secondes.
—Bon, reprit-il au bout d'un instant; le chasseur n'a rien ajouté de plus?
—Rien.
—Hum! murmura don Stefano, enfin n'importe; puis, appuyant fortement la main sur l'épaule du gambucino et le regardant bien en face: maintenant, ajouta-t-il, en pesant avec intention sur chaque mot, retiens bien ceci: tu ne me connais pas; quoi qu'il arrive, tu ne souffleras pas un mot de la façon dont nous nous sommes rencontrés dans la Prairie.
—Vous pouvez y compter, seigneurie.
—J'y compte, répondit le Mexicain, avec une intonation qui fit trembler Domingo tout brave qu'il était; souviens-toi du serment que tu m'as fait et de l'engagement que tu as pris envers moi.
—Je m'en souviendrai.
—Si tu tiens tes promesses et si tu m'es fidèle, je me charge de te mettre pour toujours à l'abri du besoin, sinon, prends garde.
Le gambucino haussa les épaules avec dédain, et répondit d'un ton de mauvaise humeur:
—Il est inutile de me menacer, seigneurie; ce qui est dit est dit, ce qui est promis est promis.
—Nous verrons.
—Si vous n'avez rien d'autre à me recommander, je crois que nous ferons bien de nous séparer. Voici le jour qui commence à poindre, mes compagnons ne tarderont pas à s'éveiller, et je crois que vous n'êtes pas plus soucieux que moi que l'on nous surprenne ensemble.
—Tu as raison.
Ils se quittèrent sur ce mot; don Stefano retourna à sa place, le gambucino s'étendit au premier endroit venu, et bientôt tous deux furent endormis ou plutôt le parurent.
Aux premiers rayons du soleil, don Miguel souleva le rideau de la tente et se dirigea vers son hôte; celui-ci dormait à poings fermés. Don Miguel se fit un scrupule de troubler ce paisible sommeil; il s'accroupit auprès du feu, rapprocha les tisons épars, les raviva, tordit une fine cigarette de maïs et fuma philosophiquement en attendant le réveil de son hôte.
Cependant tout était en mouvement dans le camp: les gambucinos vaquaient aux devoirs du matin, les uns conduisaient les chevaux à la rivière, afin de les baigner; d'autres attisaient les feux afin de préparer le déjeuner de la cuadrilla, enfin chacun s'occupait à sa manière dans l'intérêt général.
Enfin, don Stefano, sur le visage duquel jouait depuis quelques minutes un rayon de soleil, jugea à propos de s'éveiller; il se retourna, allongea ses membres et ouvrit les yeux en baillant à plusieurs reprises.
—Caramba! fit-il en se redressant, il est déjà jour; comme une nuit est vite passée; il me semble qu'il y a une heure à peine que je me suis couché.
—Je vois avec plaisir que vous avez bien dormi, caballero, lui dit poliment don Miguel.
—Eh quoi! C'est vous, mon hôte, s'écria don Stefano avec un étonnement parfaitement joué; la journée sera heureuse pour moi, puisque le premier visage que j'aperçois, on ouvrant les yeux, est celui d'un ami.
—Je reçois ce compliment comme une galanterie de votre part.
—Ma foi non; je vous assure que ce que je vous dis est l'expression sincère de ma pensée, répondit le Mexicain avec bonhomie: il est impossible de mieux faire les honneurs du désert et de mieux comprendre les saintes lois de l'hospitalité.
—Je vous remercie de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi. J'espère que vous ne nous quitterez pas encore, et que vous consentirez à demeurer quelques jours avec nous.
—Je le voudrais, don Miguel; Dieu m'est témoin que je serais heureux de jouir, pendant quelque temps, de votre charmante compagnie; malheureusement cela m'est absolument impossible.
—Il serait vrai?
—Hélas! Oui, un devoir impérieux m'oblige à vous quitter aujourd'hui même; vous me voyez au désespoir de ce fâcheux contre-temps.
—Quel motif assez puissant peut vous contraindre à vous éloigner aussi brusquement?
—Mon Dieu, un motif bien trivial, et qui probablement vous fera sourire. Je suis négociant à Santa Fe; il y a quelques jours, les faillites successives de plusieurs négociants de Monterey, avec lesquels je suis en rapports suivis d'affaires, m'ont obligé à quitter subitement ma maison, afin de tâcher de sauver par ma présence quelques bribes du naufrage dont je suis menacé; je me suis mis en route sans demander avis à personne, et me voilà.
—Mais, objecta don Miguel, vous êtes fort loin de Monterey encore.
—Je le sais bien, et c'est ce qui me désespère; j'ai une peur affreuse d'arriver trop tard, d'autant plus que j'ai été averti que les gens auxquels j'ai affaire sont des fripons; les sommes qu'ils ont à moi sont considérables et forment, s'il faut vous l'avouer, le plus clair de ma fortune.
—Cáspita! S'il en est ainsi, je comprends que vous ayez hâte d'arriver.
—N'est-ce pas?
—Je ne soupçonnais pas que vous eussiez un motif aussi sérieux de presser votre voyage.
—Vous le voyez, plaignez-moi, don Miguel.
Toute cette conversation avait eu lieu entre les deux personnages avec une aisance charmante et une bonhomie parfaitement jouée de part et d'autre; pourtant ni l'un ni l'autre n'était dupe: don Stefano, comme cela arrive souvent, avait commis l'énorme faute de vouloir être trop fin et de s'avancer au delà des bornes de la prudence, en cherchant à persuader son interlocuteur de la sincérité de ses paroles. Cette feinte sincérité avait éveillé la méfiance de don Miguel pour deux raisons: d'abord parce que, venant de Santa Fe et se rendant à Monterey, don Stefano non seulement n'était pas sur la route qu'il aurait dû suivre, mais encore il tournait complètement le dos à ces deux villes, erreur que son ignorance de la topographie du pays lui faisait commettre sans qu'il s'en doutât; la seconde raison était aussi péremptoire: jamais un négociant quelconque n'aurait osé essayer, quelque graves que fussent les motifs d'un pareil voyage, de franchir seul le désert, à cause des Indios bravos, des pirates, des bêtes fauves et des mille autres dangers non moins grands auxquels il se serait exposé sans espoir possible de leur échapper.
Cependant don Miguel feignit d'admettre sans discussion les raisons que lui donnait son hôte, et ce fut de l'air le plus convaincu qu'il lui répondit:
—Malgré le vif désir que j'aurais eu à jouir plus longtemps de votre agréable société, je ne vous retiens plus, caballero; je comprends combien il est urgent pour vous de vous hâter.
Don Stefano s'inclina avec un imperceptible sourire de triomphe.
—Enfin, ajouta don Miguel, je souhaite que vous réussissiez à sauver votre fortune des griffes de ces fripons; dans tous les cas j'espère, caballero, que nous ne nous séparerons pas avant d'avoir déjeuné. Je vous avouerai que votre refus d'accepter une part de mon maigre souper hier au soir m'a peiné.
—Oh! interrompit don Stefano, croyez, caballero...
—Vous m'avez donné une excuse fort admissible, continua don Miguel; mais, ajouta-t-il avec intention, nous autres gambucinos et aventuriers, nous sommes de singulières natures, nous nous figurons, à tort ou à raison, que l'hôte qui refuse de manger avec nous est notre ennemi ou le deviendra.
Don Stefano tressaillit légèrement à cette brusque attaque.
—Pouvez-vous supposer cela, caballero? dit-il évasivement.
—Ce n'est pas moi qui le suppose, c'est nous tous, la race bizarre à laquelle nous appartenons, c'est un préjugé, une superstition stupide, tout ce que vous voudrez, mais cela est ainsi, fit-il avec un sourire acéré comme la pointe d'un poignard, et rien ne pourra changer notre nature: ainsi c'est convenu, nous allons déjeuner, puis je vous souhaiterai bon voyage, et nous nous séparerons.
Don Stefano prit une figure désespérée.
—Allons, je joue du malheur, dit-il en hochant la tête.
—Comment cela?
—Mon Dieu! Je ne sais comment vous expliquer ce qui m'arrive; c'est si ridicule que vraiment je n'ose...
—Dites toujours, caballero; bien que je ne sois qu'un grossier aventurier, peut-être parviendrai-je à vous comprendre.
—C'est que je vais vous blesser.
—Pas le moins du monde; n'êtes-vous pas mon hôte? Un hôte est envoyé par Dieu, c'est-à-dire sacré.
Don Stefano hésita.
—Eh! fit en riant don Miguel, je vais faire servir le déjeuner; peut-être vous déliera-t-il la langue.
—Voilà justement la question embarrassante, s'écria vivement le Mexicain avec un accent chagrin, c'est que, malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne puis accepter votre gracieuse invitation.
Le jeune homme fronça le sourcil.
—Ah! Ah! fit-il en fixant un regard soupçonneux sur son interlocuteur, pourquoi donc?
—Voilà justement ce que je n'ose vous avouer.
—Osez, osez, caballero; ne vous ai-je pas averti que vous aviez le droit de tout dire?
—Mon Dieu, c'est vous qui m'y forcez, dit-il d'une voix de plus en plus triste, figurez-vous que j'ai fait vœu à Nuestra Señora de los Ángeles de ne jamais, tout le temps que je serai en route pour ce voyage maudit, prendre de nourriture avant le soleil couché.
—Ah! fit don Miguel d'un accent peu convaincu; mais hier au soir, lorsque je vous ai offert à souper, le soleil était couché depuis longtemps déjà il me semble.
—Attendez donc, je n'ai pas fini.
—J'écoute.
—Et alors même, reprit le Mexicain, de ne manger qu'une des tortillas de maïs que je porte avec moi dans mes alforjas, et que j'ai fait bénir par un prêtre avant mon départ de Santa Fe; vous voyez, tout cela doit vous paraître bien ridicule, mais nous sommes compatriote tous deux, nous avons du sang espagnol dans les veines, et au lieu de rire de ma sotte superstition vous me plaindrez.
—Cáspita! D'autant plus que vous vous êtes astreint à une rude pénitence. Je ne chercherai pas à vous faire renoncer à votre superstition, car moi aussi j'ai la mienne; je crois que le mieux est de ne pas revenir sur ce sujet.
—Vous ne m'en voulez pas, au moins?
—Moi! Pourquoi donc vous en voudrais-je?
—Ainsi, nous sommes toujours bons amis?
—Plus que jamais, fit en riant don Miguel.
Cependant la façon dont ses paroles furent prononcées ne rassura que médiocrement le Mexicain; il lança un regard en dessous à son interlocuteur et se leva.
—Vous partez? lui demanda le jeune homme.
—Si vous me le permettez je me mettrai en route.
—Faites, faites, mon hôte.
Don Stefano, sans répondre se mit incontinent à seller son cheval.
—Vous avez là une noble bête, observa don Miguel.
—Oui, c'est un barbe pur sang.
—Voilà la première fois que je vois un individu de cette race précieuse.
—Regardez-le tout à votre aise.
—Je vous remercie; mais je craindrais de vous retarder davantage; hola! Mon cheval, ajouta-t-il en s'adressant à Domingo.
Celui-ci lui amena un mustang plein de feu, sur le dos duquel le jeune homme s'élança d'un bond; de son côté, don Stefano s'était mis en selle.
—Est-ce que vous allez faire une promenade aux environs? demanda-t-il.
—Si vous me le permettez, j'aurai l'honneur de vous accompagner pendant quelques pas, à moins, ajouta-t-il avec un sourire railleur, que vous ayez encore fait un vœu qui vous le défende, auquel cas je m'abstiendrai.
—Allons! fit don Stefano d'un ton de reproche, vous m'en voulez.
—Ma foi non, je vous jure.
—A la bonne heure; nous partirons quand vous voudrez.
—Je suis à vos ordres.
Ils piquèrent leurs chevaux et sortirent du camp.
A peine avaient-ils fait une vingtaine de pas, que don Miguel tira la bride de son cheval et l'arrêta.
—Vous me quittez déjà? lui demanda don Stefano.
—Je ne ferai pas un pas de plus, répondit le jeune homme; et, redressant fièrement la tête et fronçant les sourcils, écoutez-moi, lui dit-il d'un ton hautain: ici vous n'êtes plus mon hôte, nous sommes hors de mon camp, dans le désert; je puis donc m'expliquer clairement et nettement avec vous, et, voto à brios, je vais le faire.
Le Mexicain le regarda d'un air surpris.
—Je ne vous comprends pas, dit-il.
—Peut-être; je souhaite que cela soit, mais je ne le crois pas; tant que vous avez été mon hôte, j'ai feint d'ajouter foi aux mensonges que vous me débitiez; mais maintenant vous n'êtes plus pour moi, que le premier venu, un étranger, et je veux vous faire connaître franchement ma pensée; je ne sais quel nom appliquer sur voire face blême, mais je suis certain que vous êtes mon ennemi ou tout au moins l'espion de mes ennemis.
—Caballero, ces paroles... s'écria don Stefano.
—Ne m'interrompez pas, continua le jeune homme avec violence, peu m'importe qui vous êtes, il me suffit de vous avoir démasqué; je vous remercie d'être entré dans mon camp; au moins maintenant, si je vous rencontre jamais, je vous reconnaîtrai; seulement croyez-moi; ceci est un conseil que je me permets de vous donner: secouez vos chaussures en me quittant, ne vous trouvez plus en face de moi, il pourrait vous arriver malheur!
—Des menaces! interrompit le Mexicain pâle de rage.
—Prenez mes paroles comme il vous plaira, mais retenez-les dans l'intérêt de votre sûreté; bien que je ne sois qu'un aventurier, je vous donne en ce moment une leçon de loyauté dont vous ferez bien de profiter; rien ne me serait plus facile que d'acquérir les preuves de votre trahison; j'ai avec moi trente compagnons dévoués qui, sur un signe de moi, vous feraient un fort mauvais parti, et, en fouillant vos habits et vos afforjas, trouveraient sans doute au milieu de vos tortillas bénites, fit-il avec un sourire sardonique, les raisons de la conduite que vous avez tenue avec moi depuis que je vous ai rencontré; mais vous avez été mon hôte, et ce titre est votre sauvegarde; allez en paix, et ne vous placez plus sur ma route.
En prononçant ces mots il leva le bras et appliqua un vigoureux coup de chicote (cravache) sur la croupe du cheval de don Stefano. Le barbe, peu habitué à de semblables traitements, partit comme un trait, malgré tous les efforts de son cavalier pour le retenir.
Don Miguel le suivit un instant des yeux, puis il retourna à son camp en riant a gorge déployée de la façon dont il avait terminé l'entretien.
—Allons, enfants! dit-il aux gambucinos, en route vivement, il nous faut arriver avant le coucher du soleil au gué del Rubio, ou le guide nous attend.
Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche.
XIII.
L'embuscade.
Aucun incident digne d'être rapporté ne troubla le voyage pendant le cours de cette journée. La cuadrilla traversait un pays accidenté, coupé de rivières peu profondes, parsemé de hautes futaies et de bouquets de cotonniers, peuplés par une infinité d'oiseaux de toutes sortes et de toutes couleurs; à l'horizon une longue ligne jaunâtre, au-dessus de laquelle planait un épais nuage de vapeurs, indiquait le Río Colorado Grande del Norte.
Ainsi que don Miguel l'avait prévu, on atteignit le gué del Rubio quelques minutes avant le coucher du soleil.
Nous expliquerons ici en quelques mots de quelle façon campent les caravanes dans le désert; cette description est indispensable pour que le lecteur puisse comprendre comment il est facile de sortir et de rentrer dans le camp sans être aperçu.
La cuadrilla, en sus de ses mules de charge, conduisait avec elle une quinzaine de wagons chargés de marchandises; lorsque l'endroit du campement était choisi, les quinze wagons étaient disposés en carré à la distance de trente-cinq pieds l'un de l'autre; dans les intervalles étaient placés six ou huit hommes qui allumaient un feu autour duquel ils se groupaient pour cuisiner, manger, causer et dormir. Les chevaux étaient placés au centre du carré, non loin de la tente mystérieuse qui marquait juste le milieu du camp. Chaque cheval avait le pied hors montoir avec le pied correspondant de derrière attachés à une corde longue de vingt pouces. Nous ferons remarquer que bien qu'un cheval entravé de cette façon se trouve d'abord fort gêné, bientôt il s'accoutume suffisamment pour pouvoir marcher lentement. Du reste, cette mesure toute de prudence est prise afin que les bêtes ne s'éloignent pas et ne soient point enlevées par les Indiens. Deux chevaux sont toujours entravés ensemble, un qui a les pieds attachés, et l'autre retenu seulement par une longe, et qui en cas d'alarme piaffe et galope autour de son compagnon qui lui sert pour ainsi dire de pivot.
L'espace laissé libre par les wagons était rempli par des fascines, des arbres empilés les uns sur les autres, et les ballots des mules.
Rien n'est plus singulier que l'aspect d'un de ces campements d'aventuriers dans la prairie. Les feux sont entourés de groupes pittoresques, assis, penchés ou debout, les uns cuisinant, d'autres raccommodant leurs habits ou les harnais des chevaux, d'autres fourbissant leurs armes; par intervalles, du sein de ces groupes s'élèvent des éclats de rire qui annoncent que les contes joyeux font gaiement la ronde, et qu'en devisant on cherche à oublier les fatigues du jour et à se préparer à celles du lendemain.
Puis, pour compléter le tableau, de distance en distance devant les retranchements les sentinelles calmes et droites, appuyées sur leurs riffles.
Ainsi que nous l'avons dit, au centre s'élève la tente du chef gardée par un factionnaire qui surveille en même temps les chevaux.
D'après la description que nous avons donnée, il est facile de comprendre que les wagons forment des espèces d'embrasures au moyen desquelles un homme adroit peut facilement, en rampant sous les trains, sortir sans être aperçu des factionnaires et rentrer lorsque bon lui semble, sans avoir éveillé l'attention de ses compagnons, dont les regards, ordinairement dirigés vers la campagne, n'ont aucune raison de surveiller ce qui se passe à l'intérieur du camp.
Aussitôt que tout fut en ordre, que chacun fut installé aussi confortablement que le permettaient les circonstances, don Miguel se fit amener un cheval frais sur lequel il monta, et s'adressant à ses compagnons groupés autour de lui:
—Señores, dit-il, une affaire pressante m'oblige à m'éloigner pour quelques heures, veillez avec soin sur le camp pendant mon absence, surtout ne laissez pénétrer personne au milieu de vous; nous nous trouvons dans des régions où la plus grande prudence est nécessaire pour se garantir de la trahison qui menace sans cesse et prend toutes les formes pour tromper ceux que la négligence empêche de se tenir sur leurs gardes. Le guide que nous attendons si impatiemment, arrivera sans doute d'ici à quelques instants; ce guide, plusieurs d'entre vous le connaissent déjà de vue, tous le connaissent de réputation, peut-être viendra-t-il seul, peut-être amènera-t-il quelqu'un avec lui. Cet homme, dans lequel nous devons avoir la plus grande confiance, doit être, pendant mon absence, entièrement libre de ses actions, aller et venir sans qu'on lui oppose le moindre obstacle; vous m'avez entendu, suivez de point en point mes recommandations; du reste, je vous le répète, je serai bientôt de retour.
Après avoir fait un dernier signe d'adieu à ses compagnons, don Miguel sortit du camp et se dirigea vers le Rubio, dont il traversa facilement le gué presque à sec en ce moment.
Ce que le chef des aventuriers avait dit à ses compagnons, à propos de Bon-Affût, était une inspiration du ciel, car, s'il n'avait par ordonné péremptoirement qu'on laissât le chasseur libre de ses mouvements et de ses volontés, il est probable que les sentinelles lui auraient barré le passage, et alors le jeune homme, privé du secours providentiel des deux coureurs des bois, aurait été incontestablement perdu.
Après avoir traversé le gué, don Miguel lança son cheval à toute bride tout droit devant lui; cette course furieuse dura à peu près deux heures, à travers des bois touffus qui, à chaque instant, se faisaient plus épais et se métamorphosaient peu à peu en forêt.
Après avoir traversé une gorge assez profonde, dont les flancs rapides étaient couverts de fourrés impénétrables, le jeune homme arriva à une espèce de carrefour étroit ou aboutissaient plusieurs sentiers de bêtes fauves, et au centre duquel un Indien, revêtu de son costume de guerre, fumait gravement accroupi devant un feu de fiente de bison, pendant que son cheval, entravé à quelque distance, broutait du bout des lèvres les jeunes pousses des arbres. Dès qu'il aperçut l'Indien, don Miguel pressa l'allure de son cheval afin de le joindre plus promptement.
—Bonsoir, chef, dit-il en sautant légèrement à terre et en serrant amicalement la main que lui tendait le guerrier.
—Ooah! fit le chef, je n'attendais plus mon frère pâle.
—Pourquoi donc, puisque je vous avais promis de venir.
—Peut-être aurait-il mieux valu que le visage pâle demeurât dans son camp; Addick est un guerrier, il a découvert une piste.
—Bon! Les pistes ne manquent pas dans la prairie.
—Och! Celle-ci est large et foulée sans précaution: c'est une trace des visages pâles.
—Bah! Que m'importe, fit insoucieusement le jeune homme; croyez-vous donc que ma troupe est la seule qui parcoure les prairies en ce moment?
Le peau-rouge secoua la tête.
—Un guerrier indien ne se trompe pas sur le sentier de la guerre. Cette piste est celle d'un ennemi de mon frère.
—Qui vous le fait supposer?
L'Indien parut ne pas vouloir s'expliquer plus clairement; il baissa la tête, et au bout d'un instant il répondit:
—Mon frère verra.
—Je suis fort, bien armé, je me soucie fort peu de ceux qui prétendraient me surprendre.
—Un homme n'en vaut pas dix, fit sentencieusement l'Indien.
—Qui sait? répondit légèrement le jeune homme; mais, continua-t-il, ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment; je viens ici chercher les nouvelles que le chef m'a promises.
—La promesse d'Addick est sacrée.
—Je le sais, chef, voilà pourquoi je n'ai pas hésité à venir; mais le temps se passe, j'ai une longue route à faire pour rejoindre mes compagnons, un orage se prépare, et je vous avoue que je serais médiocrement flatté d'y être exposé à mon retour; veuillez donc être bref.
Le chef s'inclina affirmativement, et de la main il indiqua au jeune homme une place à ses côtés.
—Bon; maintenant commencez, chef, je suis tout oreille, répondit don Miguel en se laissant tomber sur le sol; et d'abord, comment se fait-il que ce ne soit qu'aujourd'hui que je vous rencontre?
—Parce que, répondit flegmatiquement l'Indien, comme mon frère le sait, il y a loin d'ici au Queche-Pitao (ville de Dieu); un guerrier n'est qu'un homme, Addick a accompli l'impossible pour rejoindre plus tôt son frère le visage pâle.
—Soit, chef, je vous remercie. Maintenant venons au fait: que vous est-il arrivé depuis notre séparation?
—Quiepaa-Tani a ouvert ses portes toutes grandes devant les deux jeunes vierges pâles; elles sont en sûreté, dans le Queche, loin des regards de leurs ennemis.
—Et ne vous ont-elles chargé de rien me dire?
L'Indien hésita une seconde.
—Non, dit-il enfin, elles sont heureuses, et elles attendent.
Don Miguel soupira.
—C'est étrange, murmura-t-il.
Le chef jeta sur lui à la dérobée un regard inquisiteur.
—Que fera mon frère? demanda-t-il.
—Bientôt je serai près d'elles.
—Mon frère à tort, nul ne sait où elles se trouvent; à quoi bon révéler leur refuge?
—Bientôt, je l'espère, je serai libre d'agir sans craindre les regards indiscrets.
Une flamme sombre brilla dans l'œil du peau-rouge.
—Wacondah seul est maître de demain, fit-il.
Don Miguel le regarda.