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L'éclaireur

Chapter 35: Don Mariano.
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About This Book

The narrative opens on a moonlit stretch of the western prairies where a veteran Canadian trapper, a Comanche chief, and a young Comanche woman meet in secret; their wary cooperation and mutual regard are tested by the region's dangers and the rituals of tribal life. Through stealthy scouting, council fires and tense watches, the account follows their alliance as it navigates hunting, rival bands, and the complexities of affection and honor within a harsh landscape. Episodes alternate between vivid natural description, intimate character portraiture, and action-driven scenes that probe loyalty, cultural exchange, and survival on the frontier.

—Que veut dire le chef?

—Rien autre que ce que je dis.

—Bon. Mon frère veut-il m'accompagner à mon camp?

—Addick retourne à Quiepaa-Tani, afin de veiller sur celles que son frère lui a confiées.

—Vous reverrai-je bientôt?

—Peut-être, répondit-il évasivement; mais, ajouta-t-il, mon frère ne m'a-t-il pas dit qu'il comptait se rendre au Queche?

—En effet.

—Quand viendra mon frère?

—Au plus tard, dans les premiers jours de la prochaine lune; pourquoi cette question?

—Mon frère est un visage pâle; si Addick ne l'introduit pas lui-même dans le Queche, le chef blanc n'y pourra pas pénétrer.

—C'est juste, à l'époque que je vous ai indiquée, je vous attendrai au pied de la colline ou nous nous sommes quittés.

—Addick y sera.

—Bien je compte sur vous; maintenant il faut que je vous quitte: la nuit tombe rapidement, le vent commence à souffler avec force, je dois partir.

—Adieu, répondit laconiquement le chef, sans faire un geste pour le retenir.

—Adieu.

Le jeune homme se mit en selle et piqua des deux.

Addick le regarda s'éloigner d'un air pensif; puis, lorsqu'il eut disparu derrière un bouquet d'arbres, il se pencha légèrement en avant et imita à deux reprises le sifflement du cobra Capel.

A ce signal, les branches d'un fourré peu distant du feu s'écartèrent avec précaution, et un homme parut.

Cet individu, après avoir jeté autour de lui un regard soupçonneux, s'avança vers le chef, devant lequel il s'arrêta.

Cet homme était don Stefano Cohecho.

—Eh bien? dit-il.

—Mon père a entendu? demanda l'Indien d'un ton équivoque.

—Tout.

—Alors je n'ai rien à apprendre à mon père.

—Rien.

—L'orage commence; que veut faire mon père?

—Ce qui est convenu; les guerriers du chef sont prêts?

—Oui.

—Où sont-ils?

—A l'endroit désigné.

—Bien, partons.

—Partons.

Ces deux hommes, qui depuis longtemps déjà devaient fort bien se connaître, s'étaient entendus en quelques mots.

—Venez, dit don Stefano à voix haute.

Une dizaine de cavaliers mexicains parurent.

—Voilà du renfort au cas où vos guerriers ne suffiraient pas, fit-il en se tournant vers le chef.

Celui-ci dissimula un mouvement de mauvaise humeur et répondit, en haussant les épaules avec dédain:

—A quoi bon vingt guerriers sur un homme seul!

—C'est que cet homme en vaut cent! répondit don Stefano avec un ton de conviction qui donna à réfléchir au chef.

Ils partirent.

Cependant don Miguel galopait toujours; il était loin pourtant de se douter du complot qui, en ce moment, se tramait contre lui; et, s'il hâtait sa marche, ce n'était nullement par appréhension, mais parce que le vent, dont la violence croissait de minute en minute, et les larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber, l'avertissaient de chercher un abri au plus vite. Tout en galopant, il réfléchissait au court entretien qu'il avait eu avec le guerrier peau-rouge; en repassant dans son esprit les paroles qui avaient été échangées entre eux, il sentait une inquiétude vague, une crainte secrète, se glisser dans son cœur, sans qu'il lui fût possible de se rendre bien clairement compte de l'émotion qu'il éprouvait; il lui semblait entrevoir une trahison derrière les réticences étudiées du chef; il se rappelait maintenant que parfois celui-ci avait paru gêné en lui parlant. Tremblant alors qu'un malheur ne fut arrivé aux jeunes filles ou qu'un péril les menaçât, il sentit augmenter son inquiétude, d'autant plus qu'il ne savait quel moyen employer pour s'assurer de la fidélité de l'homme qu'il soupçonnait d'une perfidie.

Tout à coup un éclair éblouissant traversa la nuée, son cheval fit un brusque écart de côté et deux ou trois balles sifflèrent auprès de lui.

Le jeune homme se redressa sur sa selle. Il se trouvait au milieu de la gorge que quelques heures auparavant, il avait traversée; une obscurité profonde l'enveloppait de toutes parts, et dans l'ombre, tout autour de lui, il lui sembla voir s'agiter des formes humaines indécises et comme effacées par l'épaisseur des ténèbres. En ce moment, d'autres coups de feu furent tirés sur lui, son chapeau fut enlevé par une balle, et plusieurs flèches passèrent à quelques lignes de son visage.

Don Miguel releva résolument la tête.

—Ah! Traîtres! s'écria-t-il d'une voix forte.

Et, enlevant son cheval avec les genoux, il s'élança en avant avec une vélocité vertigineuse, tenant la bride aux dents, à demi couché sur le cou de sa monture, et un revolver de chaque main.

Un effroyable cri de guerre se fit entendre, mêlé à des imprécations de fureur articulées en espagnol.

Don Miguel passa comme un tourbillon au milieu de la masse qui s'agitait autour de lui, et déchargea ses revolvers au plus épais de ses ennemis inconnus. Des cris de douleur et de rage, des coups de feu et des flèches le poursuivirent sans ralentir la course effrénée de son cheval, qui semblait ne plus toucher terre, tant il détalait avec rapidité.

Derrière lui, le jeune homme entendait le galop furieux de plusieurs chevaux qui se pressaient à sa poursuite.

—Trahison! Trahison! criait-il en brandissant son sabre, faisant cabrer son cheval et bondissant comme un chacal au milieu de l'affreuse mêlée qui se resserrait incessamment autour de lui.

Soudain, au plus fort de la lutte, au moment suprême où il sentait que ses forces étaient sur le point de l'abandonner, trois coups de feu éclatèrent dans l'ombre, et les gens qui l'attaquaient, pris à revers, furent contraints, à leur tour, de se défendre contre des ennemis invisibles.

—Nous arrivons! cria une voix vibrante dont l'accent énergique fit tressaillir les assaillants, tenez bon! Tenez bon!

Don Miguel répondit par un hurlement terrible et se rejeta au milieu de la mêlée avec un redoublement d'efforts. Maintenant il n'était plus seul, il se savait soutenu, il se croyait sauvé.

La foule oscilla dans l'ombre comme les blés murs sous la faux du moissonneur, la masse compacte des assaillants se fendit en deux parts, trois hommes, trois démons, se précipitèrent au milieu de la trouée qu'ils avaient faite, et leurs chevaux vinrent en bondissant se ranger aux côtés de celui de l'aventurier.

—Ah! Ah! s'écria celui-ci avec un éclat de rire railleur, la lutte est égale maintenant; en avant, compagnons, en avant!

Et il se rejeta dans la mêlée, suivi de ces intrépides auxiliaires.

Qui étaient ces hommes? D'où venaient-ils? Il ne le savait pas et ne songeait pas à le demander. D'ailleurs, ce n'était pas le moment des explications, il fallait vaincre ou mourir.

—Tuez-le! Tuez-le! hurlait un homme qui, à chaque minute, se précipitait sur lui le sabre haut, avec toute la féroce ardeur d'une haine invétérée.

—Oh! C'est donc vous, don Stefano Cohecho, s'écria don Miguel, je savais bien que nous nous rencontrerions, votre voix vous a dénoncé.

—A mort! A mort! répondit celui-ci.

Les deux hommes se jetèrent à corps perdus l'un sur l'autre, les chevaux se heurtèrent avec une force terrible l'homme que l'aventurier prenait pour don Stefano roula sur le sol.

—Victoire! cria don Miguel en fouillant avec son machette tout ce qui se trouvait à sa portée.

Ses amis inconnus toujours auprès de lui s'élancèrent à sa suite. Malgré tous leurs efforts, ceux qui les attaquaient ne purent plus longtemps, maintenir leur position, et ils commencèrent à fuir dans toutes les directions.

La gorge était franchie.

Désormais nul obstacle sérieux ne s'opposait à la fuite de don Miguel; il pressa son cheval, la noble bête redoubla d'ardeur.

Un peu plus libre alors, le jeune homme regarda autour de lui. Ses défenseurs inconnus avaient subitement disparus comme par enchantement.

—Qu'est-ce que cela signifie? murmura-t-il.

En ce moment il sentit au bras gauche une commotion assez semblable à un coup de fouet: une balle venait de l'atteindre. Cette blessure le rappela au sentiment de sa position présente.

Ses ennemis s'étaient ralliés et avaient recommencé leur poursuite. Devant lui il entendait gronder les flots jaunâtres du Rubio; la colère de Dieu et la colère des hommes semblaient se liguer contre lui pour l'accabler: ce fut alors qu'une épouvante insensée s'empara de lui; il se crut perdu et poussa ce premier cri d'agonie entendu des chasseurs.

Cependant ceux qui le poursuivaient gagnaient rapidement sur lui; sans hésiter, sans réfléchir, il se précipita dans le Rubio avec son cheval; une vingtaine de balles firent crépiter l'eau tout autour de lui; il se retourna bravement sur son cheval et fit feu une dernière fois de ses revolvers en poussant ce cri auquel les chasseurs répondirent par le mot:

—Courage!

Mais la nature humaine a des bornes qu'elle ne peu dépasser. Ce dernier effort acheva d'éteindre le peu de forces qui lui restaient, et, serrant avec la frénésie de désespoir la bride de son cheval, il roula dans le fleuve et s'évanouit en murmurant d'une voix éteinte:

—Laura! Laura!

Deux coups de feu se croisèrent au-dessus de sa tête, l'un tiré par l'homme qui, de la rive, le couchait en joue l'autre par Bon-Affût. L'inconnu poussa un hurlement de bête fauve, s'affaissa en tournoyant comme un homme ivre et disparut.

Qui était cet homme? Était-il mort ou seulement blessé?


XIV.

Les voyageurs.

Les événements que nous avons entrepris de raconter sont tellement mêlés d'incidents enchevêtrés les uns dans les autres par cette implacable fatalité du hasard qui domine la vie humaine, que nous sommes contraint, à notre grand regret, d'interrompre encore une fois notre récit, pour faire assister le lecteur à une scène qui se passait non loin du gué del Rubio le jour même ou s'accomplissaient les faits que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres.

Environ vers une heure de la tarde, c'est-à-dire au moment ou les rayons du soleil, parvenu à son zénith, font peser sur la Prairie une chaleur si intense, que tout ce qui vit et qui respire cherche un refuge au plus profond des bois, trois cavaliers passèrent le gué del Rubio et s'engagèrent résolument dans la sente que devait quelques heures plus lard suivre don Miguel Ortega.

Ces cavaliers étaient des blancs, et qui plus est des Mexicains; il était facile de reconnaître, au premier abord, qu'ils n'appartenaient ni de près ni de loin à aucune des classes d'aventuriers qui, sous des dénominations différentes, telles que trappeurs, chasseurs, coureurs des bois, gambucinos ou pirates, pullulent dans les Prairies de l'Ouest, qu'ils parcourent incessamment dans tous les sens.

Le costume de ces cavaliers était celui porté habituellement par les hacenderos mexicains des frontières: le feutre à large bord galonné et garni de la toquilla, la manga, les calzoneras de velours ouvertes au genou, le zarapé, les botas vaqueras et les armas de agua, sans lesquelles nul ne se hasarde au désert. Ils étaient armés de rifles, revolvers, navaja et machete. Leurs chevaux, en ce moment accablés par la chaleur mais rafraîchis un peu au passage du gué, avaient les jambes fines, redressaient fièrement la tête et montraient qu'au besoin ils auraient pu, quelle que fût leur fatigue apparente, fournir une longue course.

Des trois cavaliers, l'un paraissait être le maître ou du moins le supérieur des deux autres.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits durs, accentués, mais empreints d'une rare franchise et d'une grande énergie; sa taille était haute, bien prise, vigoureusement charpentée, il se tenait droit et roide sur sa selle avec cette prestance assurée qui dénote les vieux soldats.

Ses compagnons appartenaient à la classe des Indios mansos, race abâtardie dans laquelle le sang indien et le sang espagnol se sont tellement mêlés, qu'il n'est plus possible de leur assigner un type caractéristique. Cependant la richesse de leurs vêtements et la façon dont ils cheminaient auprès du premier cavalier laissaient deviner qu'ils étaient pour lui des serviteurs de confiance, des hommes dont la fidélité était éprouvée de longue date, presque des amis enfin, et non des domestiques dans la brutale réception du mot. Autant qu'il est possible de reconnaître l'âge d'un Indien sur le visage duquel les traces de décrépitude sont presque toujours invisibles, ces deux hommes devaient avoir atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire quarante à quarante-cinq ans.

Ces trois cavaliers venaient à peu de distance les uns des autres, l'air soucieux et triste; parfois ils jetaient autour d'eux un regard découragé, étouffaient un soupir et continuaient leur route la tête basse comme des hommes qui ont la conviction d'avoir entrepris une tâche au-dessus de leurs forces, mais que la volonté et surtout le dévouement poussent en avant quand même.

La présence de ces étrangers sur les rives du Rubio était du reste un de ces faits insolites que nul n'aurait pu expliquer, et qui certes aurait fort étonné les chasseurs ou les Indiens dont ils auraient été aperçus.

Dans les parages où ils se trouvaient, les animaux étaient rares, donc ils ne chassaient pas. Ces régions éloignées de toutes les zones civilisées, aboutissaient fatalement aux contrées inexplorées, dernier refuge des Indiens; ces hommes n'étaient donc pas des trafiquants ni des voyageurs ordinaires.

Quelle raison assez puissante les avaient déterminés à s'enfoncer ainsi dans le désert en aussi petit nombre, lorsque pour eux tout visage humain devait immanquablement être celui d'un ennemi?

Où allaient-ils? Que cherchaient-ils?

A cette double question, nul, si ce n'est ces hommes seuls, n'aurait osé répondre.

Cependant le gué avait été traversé; devant eux s'étendait une lande stérile et sablonneuse aboutissant à la gorge dont nous avons parlé plus haut.

Dans cette lande, pas un brin d'herbe ne verdissait; les rayons incandescents du soleil tombaient d'aplomb sur un sable brûlant qui rendait encore, s'il est possible, la chaleur plus lourde et plus étouffante.

Le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons:

—Courage, muchachos! dit-il d'une voix douce, avec un triste sourire, en désignant à trois milles au loin à peu près les contreforts d'une forêt vierge, dont la végétation drue et serrée leur promettait une ombre réparatrice; courage, bientôt nous nous reposerons.

—Que votre seigneurie ne s'inquiète pas de nous, répondit un des criados; ce que votre seigneurie supporte sans se plaindre, nous autres pouvons aussi le supporter.

—La chaleur est accablante, ainsi que vous je sens le besoin de quelques heures de repos.

—A la rigueur nous pourrions continuer encore longtemps notre route, reprit celui qui déjà avait parlé, mais nos chevaux ont peine à se traîner; les pauvres bêtes sont presque fourbues.

—Oui, bêtes et gens il faut nous arrêter. Quelque forte que soit la volonté, il y a des limites devant lesquelles l'organisation humaine doit fléchir; courage! Dans une heure nous serons arrivés.

—Allez, allez, seigneurie, ne songez pas à nous davantage.

Le premier voyageur ne répondit pas, ils continuèrent silencieusement leur marche.

Cependant ils ne tardèrent pas à atteindre la gorge, qu'ils traversèrent, et bientôt ils se trouvèrent au milieu de bouquets d'arbres qui, se rapprochant doucement, commencèrent à les abriter tant bien que mal; sur le point d'arriver à l'endroit que le premier voyageur avait désigné pour y faire halte, il s'arrêta tout à coup, et se tournant vers ses compagnons:

—Voyez donc, dit-il, ne vous semble-t-il pas voir une légère colonne de fumée s'élever du milieu des fourrés, là-bas devant nous, un peu sur la gauche à la lisière de la forêt.

Ceux-ci regardèrent.

—Effectivement, répondit le plus âgé; il n'y a pas à s'y tromper, bien que d'ici on pourrait croire que c'est un nuage de vapeur; cependant la façon dont monte la spirale et sa nuance bleuâtre, tout indique que c'est de la fumée.

—Depuis dix mortels jours que nous errons dans ces immenses solitudes sans rencontrer âme qui vive, ce feu doit être pour nous le bienvenu, puisqu'il nous annonce des hommes, c'est-à-dire des amis; allons donc tout droit à leur rencontre, peut-être obtiendrons-nous d'eux de précieux renseignements sur le but de notre voyage.

—Permettez, seigneurie, répondit vivement le criado: lorsque nous avons quitté le presidio, vous avez consenti à vous laisser guider par moi, excusez-moi de vous donner un conseil qui, je le crois, dans les circonstances présentes, vous sera fort utile.

—Parle, mon brave Bermudez, j'ai la plus entière confiance dans ton expérience et dans ta fidélité, ton conseil sera bien reçu par moi.

—Merci, seigneurie, répondit celui qu'on venait de nommer Bermudez; j'ai longtemps été votre vaquero, et dans ce métier je me suis souvent trouvé en rapport, soit avec des Indiens, soit avec des chasseurs, ce qui m'a donné sur la vie du désert certaines notions dont j'ai fait mon profit, bien que je n'aie jamais pénétré aussi loin qu'aujourd'hui dans les prairies. Ainsi, dans les parages où nous sommes, nous devons surtout redouter la rencontre de nos semblables, ne les accoster qu'avec prudence, en usant des précautions les plus grandes, d'autant plus que nous ne savons en face de qui nous nous trouverons et si nous aurons affaire à des amis ou à des ennemis.

—C'est vrai, ton observation est juste, mais malheureusement elle arrive un peu tard.

—Pourquoi donc?

—Parce que si nous avons aperçu la fumée de leur feu, il est probable que depuis longtemps déjà les gens qui sont là-bas nous ont vus et épient tous nos mouvements, d'autant plus que nous n'avons aucunement cherché à dissimuler notre présence.

—Cela est certain, don Mariano, cela est certain, reprit Bermudez en secouant la tête. Voilà, si vous me le permettez, ce que je propose à votre seigneurie, afin d'éviter un malentendu toujours désagréable: vous m'attendrez ici avec Juanito, tandis que moi je m'avancerai seul et je pousserai une reconnaissance jusqu'auprès du feu.

Don Mariano hésita à répondre, il lui semblait dur d'exposer ainsi son vieux domestique.

—Décidez-vous, seigneurie, dit vivement celui-ci; je connais la manière de causer des peaux-rouges, ils me salueront ou d'une volée de flèches, ou d'une balle; mais, comme ils sont généralement très maladroits, je suis à peu près certain de ne pas être blessé, et alors, j'entrerai facilement en pourparlers avec eux. Vous voyez que les risques que j'ai à courir ne sont pas grands.

—Bermudez a raison, seigneurie, ajouta sentencieusement Juanito, homme méthodique et silencieux, qui ne prenait la parole que dans les grandes circonstances, vous devez le laisser agir à sa guise.

—Non, répondit résolument don Mariano; je ne consentirai jamais à cela. Dieu est le maître de notre existence, lui seul peut en disposer à son gré; s'il t'arrivait quelque chose de fâcheux, mon pauvre Bermudez, je ne me le pardonnerais pas; nous continuerons à avancer tous trois ensemble; au moins, si ce sont des ennemis qui sont devant nous, nous pourrons nous défendre.

Bermudez et Juanito se disposaient à prendre la parole pour répondre à leur maître, et il est probable que la discussion se serait prolongée longtemps encore, mais en ce moment le galop d'un cheval se fit entendre, les herbes s'écartèrent, et un cavalier apparut à une dizaine de pas du groupe environ. Ce cavalier était blanc, il portait le costume des chasseurs de la Prairie.

—Hola, caballeros! cria-t-il en faisant un geste amical de la main et en arrêtant son cheval, avancez sans crainte et soyez les bienvenus; j'ai reconnu votre indécision, je suis venu pour y mettre un terme.

Les trois hommes échangèrent un regard.

—Venez, venez, reprit le chasseur, nous sommes des amis, je vous le répète, vous n'avez rien à redouter de nous.

—Je vous remercie de votre cordiale invitation, répondit enfin don Mariano, et je l'accepte de grand cœur.

Puis toute défiance étant éteinte entre eux, les quatre personnages s'avancèrent de compagnie vers le feu qu'ils atteignirent au bout de quelques minutes.

Auprès de ce feu se tenaient deux personnes, un Indien et sa femme.

Les voyageurs mirent pied à terre, débarrassèrent leurs montures de leur selle et de leur bride, et après leur avoir donné la provende, ils s'assirent avec un soupir de satisfaction auprès de leurs nouveaux amis, qui leur firent, avec toute la cordiale simplicité du désert, les honneurs de leurs provisions et de leur campement.

Le lecteur a sans doute reconnu dans ces trois nouveaux personnages, Ruperto, l'Aigle-Volant et l'Églantine, que nous avons laissés se dirigeant vers le village du chef, où Ruperto avait reçu de Balle-Franche la mission d'accompagner le peau-rouge.

Non seulement don Mariano et ses compagnons étaient fatigués, mais encore ils avaient très faim; le chasseur et les Indiens les laissèrent assouvir leur appétit en toute liberté, puis lorsqu'ils les eurent vus, allumer leurs papelitos, ils les imitèrent, et la conversation s'engagea. Commencée un peu à bâtons rompus par ces questions habituelles au désert, sur le temps, la chaleur et l'abondance du gibier, elle ne tarda pas à devenir plus intime et à prendre un caractère tout à fait sérieux.

—Maintenant que le repas est terminé, chef, dit Ruperto, éteignez le feu, il est inutile que nous révélions notre présence aux vagabonds qui sans doute rôdent en ce moment dans la Prairie.

L'Églantine, sur un signe de l'Aigle-Volant, éteignit le feu.

—C'est en effet votre fumée qui vous a dénoncés, répondit don Mariano,

—Oh! reprit Ruperto en riant, parce que nous l'avons voulu, sans cela nous aurions fait notre feu de façon à demeurer invisibles.

—Vous désiriez donc être découverts?

—Oui, c'était un coup de dés.

—Je ne vous comprends pas.

—Ce que je vous dis vous semble une énigme, mais vous ne tarderez pas à savoir à quoi vous en tenir. Regardez, ajouta le chasseur en étendant le bras dans la direction de la gorge, voyez-vous ce cavalier qui accourt à toute bride, dans un quart d'heure à peine il sera auprès de nous; grâce à la précaution que je viens de prendre, il passera sans nous apercevoir.

—Redouteriez-vous quelque chose de ce cavalier?

—Rien; au contraire le chef et moi nous sommes ici pour lui venir en aide.

—Vous le connaissez donc?

—Pas le moins du monde.

—Hum! Vous devenez de plus en plus incompréhensible, caballero.

—Patience, reprit en riant le chasseur; ne vous ai-je pas dit que bientôt vous auriez le mot de l'énigme.

—Oui, et je vous avoue que ma curiosité est si bien excitée que je l'attends avec impatience?

Cependant le cavalier que Ruperto avait désigné à don Mariano s'approchait rapidement, et bientôt, ainsi que l'avait prévu le chasseur, il passa sans l'apercevoir à quelques pas seulement du campement.

Aussitôt qu'il eut disparu dans la forêt, Ruperto reprit la parole.

—Il y a quelques heures, dit-il, non loin de l'endroit où nous nous trouvons en ce moment, le chef et moi, sans le vouloir, nous avons assisté à une conversation dont ce cavalier était l'objet, conversation dans laquelle il était tout simplement question de lui tendre un piège et de le faire tomber dans un guet-apens odieux; je ne connais pas la raison qui engageait les deux hommes qui causaient, sans se croire si bien écoutés, à machiner cet assassinat; je ne sais pas qui est ce cavalier et je ne veux pas le savoir, mais j'ai pour tout ce qui, de près ou de loin, sent la trahison une répulsion instinctive; ce chef indien est comme moi; nous avons immédiatement résolu de sauver ce cavalier si cela nous était possible; nous savions qu'il devait passer ici, puisqu'il avait un rendez-vous avec l'un des deux individus que le hasard ou plutôt la Providence nous faisait si singulièrement écouter. Deux hommes, quelque braves qu'ils soient, sont bien faibles contre une vingtaine de bandits, cependant nous ne perdîmes pas courage, résolus, si Dieu ne nous envoyait pas d'auxiliaires, à tenter bravement l'aventure à nous deux, d'autant plus que les gens dont nous surprenions les sanglants projets nous semblaient être d'atroces coquins; cependant sur l'avis du chef, j'allumai le feu, certain que, si le hasard amenait quelque voyageur de ce côté, la fumée lui servirait de phare et l'amènerait incontestablement ici; vous voyez, caballero, que je ne me suis pas trompé dans mes prévisions, puisque vous êtes venu.

—Et j'en suis heureux, répondit chaleureusement don Mariano; je m'associe de grand cœur à votre projet, qui me semble de tout point émaner d'un cœur loyal et bon.

—Ne me faites pas meilleur que je ne suis, caballero, répondit le chasseur, je ne suis qu'un pauvre diable de coureur des bois, fort ignorant des choses des villes, seulement je me laisse, en toutes circonstances, guider par les inspirations de mon cœur.

—Et vous avez raison, car elles sont saines et justes, disposez de moi comme vous l'entendrez; je me mets à votre disposition pour tout ce que vous jugerez convenable de faire.

—Merci; maintenant nous sommes en force, si nombreux qu'ils soient, je vous certifie que les pícaros verront beau jeu; mais nous avons encore du temps devant nous: reposez-vous, dormez quelques heures; lorsque le moment sera venu, nous nous concerterons pour convenir de ce que nous aurons à faire.

Don Mariano était trop fatigué pour se faire répéter cette invitation; quelques minutes plus tard, lui et ses compagnons étaient plongés dans un sommeil profond et réparateur.

Au coucher du soleil, Ruperto les réveilla.

—Il est temps, dit-il.

Ils se levèrent; ces quelques heures de repos leur avaient rendu toutes leurs forces. Les dispositions à prendre étaient simples, elles furent bientôt réglées.

Nous avons vu ce qui était arrivé: Addick et don Stefano, surpris eux-mêmes lorsqu'ils croyaient surprendre don Miguel, ignorant contre combien d'ennemis ils avaient à lutter, avaient, ainsi que tous leurs compagnons, été mis en fuite après une lutte acharnée.

Don Mariano et Ruperto, satisfaits d'avoir sauvé don Miguel, s'étaient retirés dès que l'issue du combat ne leur avait plus paru douteuse.

Rappelés cependant sur les bords du Rubio, par les quelques coups de feu tirés au dernier moment par don Miguel, ils avaient vu tomber un homme et s'étaient élancés vers lui autant peut-être afin de lui porter secours que pour le faire prisonnier. Cet homme était évanoui. Don Mariano et Ruperto l'enlevèrent dans leurs bras et le transportèrent sous le couvert de la forêt, où, dans un espace dénué d'arbres, l'Églantine était parvenu à grand-peine à allumer du feu; mais lorsqu'à la lueur des flammes du foyer ils purent reconnaître le visage du blessé, les deux hommes avaient poussé un cri de stupéfaction.

—Don Stefano Cohecho! s'était écrié Ruperto.

—Mon frère! avait dit don Mariano avec une douleur mêlée d'épouvante.


XV.

Retour à la vie.

Cependant, avec les premières lueurs du matin, l'ouragan terrible qui avait si cruellement sévi pendant la nuit presque tout entière s'était peu à peu calmé; le vent avait balayé le ciel et emporté au loin les nuages sombres qui plaquaient de taches noirâtres le bleu de l'éther; le soleil se levait majestueusement dans des flots de lumière; les arbres, rafraîchis par la tempête; avaient repris ce vert mat que souillait la veille le sable poussiéreux du désert, et les oiseaux, dont les innombrables myriades se cachaient frileusement sous l'épaisse feuillée du couvert, entonnaient à plein gosier l'harmonieux concert que chaque matin, au réveil de la nature, ils chantent au Très Haut; hymne sublime et grandiose, harmonie saisissante dont le rythme, plein de naïves mélodies, fait doucement rêver l'homme perdu dans ces océans de verdure, et le plonge à son insu dans la mélancolique rêverie de l'espoir dont la réalisation est au ciel.

Ainsi que nous l'avons dit, don Miguel Ortega sauvé grâce au courage à toute épreuve et à la présence d'esprit des deux coureurs des bois, avait été transporté par eux au pied d'un arbre où ils l'avaient étendu.

Le jeune homme était évanoui. Le premier soin des chasseurs fut de rechercher ses blessures. Il en avait deux, une au bras droit, l'autre à la tête. Aucune des deux n'était dangereuse. La blessure du bras saignait beaucoup; une balle avait déchiré les chairs, mais sans occasionner de rupture d'os ni aucun autre accident grave. Quant à la blessure de la tête, produite évidemment par un instrument tranchant, les cheveux s'étaient déjà collés dessus et avaient arrêté l'hémorragie.

L'évanouissement de don Miguel était causé par la perte de sang d'abord, puis par la surexcitation nerveuse d'une lutte longue et acharnée et par la somme immense de forces qu'il avait été contraint de dépenser pour résister aux ennemis nombreux qui l'avaient traîtreusement attaqué.

Les coureurs des bois, par la vie qu'ils mènent et les accidents sans nombre auxquels ils sont sans cesse exposés, sont contraints de posséder quelques connaissances pratiques en médecine et surtout en chirurgie. Élèves des peaux-rouges, les simples jouent un grand rôle dans leur système de médication. Balle-Franche et Bon-Affût, étaient passés maîtres dans l'art de traiter sommairement les plaies, à la mode indienne. Après avoir lavé avec soin les blessures, coupé les cheveux de celle de la tête, ils prirent des feuilles d'oregano, en formèrent une espèce de cataplasme en les mouillant légèrement avec un peu d'eau-de-vie étendue d'eau et appliquèrent ce remède primitif sur les blessures en l'assujettissant avec des feuilles d'abanijo coupées en bandes et attachées aux moyens de fils d'aloès. Puis, avec la lame d'un couteau, ils écartèrent légèrement les mâchoires serrées du blessé, et introduisirent quelques gouttes de liqueur dans sa bouche. Au bout de quelques instants don Miguel entrouvrit faiblement les yeux, et une rougeur fugitive colora les pommettes de ses joues pâlies.

Les chasseurs, les deux mains croisées sur l'extrémité de leur rifle, examinaient avec soin le visage du blessé, cherchant à lire sur ses traits les résultats probables des moyens qu'ils avaient cru devoir employer pour le soulager.

L'homme qui sort d'un évanouissement profond n'a pas, dans le premier moment, conscience des objets extérieurs ni le souvenir des faits qui se sont passés; l'équilibre brusquement rompu entre ses facultés par les chocs successifs qu'elles ont éprouvés, ne se rétablit que lentement et graduellement, au fur et à mesure que la vue devient plus nette et la mémoire plus claire. Don Miguel jeta autour de lui un regard sans chaleur et sans expression, et referma presque aussitôt les yeux comme s'il avait été fatigué déjà de l'effort qu'il avait été contraint de faire pour les ouvrir.

—Dans quelques heures ses forces seront revenues, et avant trois jours il n'y paraîtra plus, observa Balle-Franche, en hochant sentencieusement la tête; vrai Dieu! C'est un de ces hommes carrés comme je les aime!

—N'est-ce pas, répondit Bon-Affût; si jeune et déjà si vaillant, quel rude assaut il a soutenu!

—Oui, et bravement, on peut le dire! C'est égal, si nous ne nous étions pas trouvés là, il aurait eu de la peine à s'en tirer.

—Il aurait succombé, cela ne fait point le moindre doute, c'eût été malheureux.

—Très malheureux! Enfin l'en voilà hors. Ah çà, qu'allons-nous en faire à présent? Nous ne pouvons demeurer éternellement ici; d'un autre côté, il est incapable de faire un mouvement, il faudrait cependant le ramener au camp, ses hommes doivent être inquiets de son absence, qui sait ce qui arriverait si elle se prolongeait?

—C'est juste. Nous ne pouvons pas songer à le mettre sur son cheval, il faut aviser à un autre expédient.

—Pardieu! Ce n'est pas embarrassant, la torpeur dans laquelle il est tombé durera près de deux heures, dans l'intervalle, il sera à peine capable de prononcer quelques mots et de se rappeler vaguement ce qui est arrivé; il n'est donc pas nécessaire que nous demeurions tous deux auprès de lui, un seul suffira, moi, par exemple; vous, vous profiterez de cela pour vous rendre au camp, annoncer ce qui s'est passé, dire aux gambucinos dans quel état se trouve leur chef, demander du secours et l'amener dans le plus court délai possible.

—Vous avez, ma foi raison, Balle-Franche, votre conseil est excellent, je vais le mettre immédiatement à exécution; je serai tout au plus absent pendant deux heures, veillez bien, car nous ne savons qui sont les gens qui rôdent aux environs et probablement espionnent nos démarches.

—Soyez tranquille, Bon-Affût, je ne suis pas un de ces hommes qui se laissent surprendre; ainsi, tenez, je me souviens d'une aventure qui m'arriva à peu près dans les mêmes conditions que celles ou nous nous trouvons aujourd'hui. Il y a longtemps de cela, c'était en 1824, j'étais tout jeune alors, et je...

Mais, Bon-Affût, qui voyait avec effroi poindre une des interminables histoires de son ami, se hâta de l'interrompre sans cérémonie, en disant:

—Pardieu! Je vous connais de longue date, Balle-Franche, et je sais quel homme vous êtes, aussi je m'en vais parfaitement tranquille.

—C'est égal, insista le chasseur, si vous me laissiez vous expliquer...

—Inutile, inutile, mon ami; d'un homme de votre trempe et de votre expérience les explications sont oiseuses, interrompit Bon-Affût en se jetant vivement en selle et s'éloignant à toute bride.

Balle-Franche le suivit longtemps des yeux.

—Hum! fit-il d'un ton pensif, Dieu m'est témoin que cet homme est une des plus excellentes créatures qui existent; je l'aime comme un frère, eh bien, je ne pourrai jamais lui faire comprendre combien il est utile et précieux de conserver dans sa mémoire le souvenir des choses passées, afin de ne pas se trouver embarrassé lorsque surgit tout à coup une de ces difficultés si fréquentes dans la vie du désert; enfin, à la grâce de Dieu!

Et il se remit à examiner le blessé avec cette sollicitude intelligente qu'il n'avait jusque-là cessé de lui témoigner.

Don Miguel n'avait pas fait un mouvement, près d'une heure s'était écoulée, et le blessé, dont l'évanouissement s'était peu à peu dissipé, était instantanément tombé dans un sommeil lourd et agité dont rien ne semblait devoir le tirer avant longtemps. Balle-Franche, assis auprès de lui, le rifle entre les jambes, fumait philosophiquement sa pipe indienne, attendant avec cette patience particulière aux chasseurs qu'un symptôme quelconque lui annonçât que le blessé parvenait à secouer cette torpeur de mauvais présage qui s'était emparée de lui.

Le vieux Canadien aurait désiré, au risque de voir se déclarer une fièvre intense, qu'une commotion subite vint fouetter l'organisme du jeune homme et le rejeter brutalement dans la vie; il comptait sur l'arrivée des gambucinos pour obtenir ce résultat, et souvent il interrogeait le désert avec inquiétude pour tâcher de les apercevoir. Mais il ne voyait, il n'entendait rien. Tout était calme et silencieux autour de lui.

—Allons, murmurait-il parfois, en jetant un regard mécontent sur don Miguel étendu à ses pieds, le choc a été trop rude, et rien qui vienne galvaniser cette matière et lui rendre la conscience de son être! Sur mon âme c'est jouer de malheur!

Au moment où, pour la centième fois peut-être, il répétait cette phrase avec un dépit toujours croissant, il entendit à quelque distance un froissement assez fort dans les feuilles et un bris de branches mortes.

—Eh! Eh! fit le chasseur, qu'est-ce que c'est que cela?

Il leva vivement la tête et examina avec soin les alentours; tout à coup il partit d'un éclat de rire concentré, et ses yeux étincelèrent de joie.

—Pardieu! s'écria-t-il gaiement, voilà justement mon affaire, c'est Dieu qui m'envoie ce gaillard-là pour me tirer d'embarras, qu'il soit le bienvenu.

A une vingtaine de pas au plus du chasseur, couché sur la maîtresse branche d'un mezquite énorme, un magnifique jaguar fixait sur lui des regards flamboyants, en passant par intervalle une de ses pattes de devant derrière ses oreilles avec ces minauderies et ces ronrons particuliers à la race féline. Cette bête fauve, probablement effrayée par l'ouragan de la nuit, n'avait pu encore regagner sa tanière vers laquelle elle se dirigeait, lorsque sur son chemin elle avait rencontré les deux hommes.

Le jaguar ou tigre d'Amérique, loin d'attaquer l'homme, évite avec soin sa rencontre, ce n'est que poussé et contraint qu'il accepte le combat, mais alors il devient terrible et une lutte avec lui est souvent mortelle, à moins que son antagoniste soit aguerri et au courant des nombreuses ruses qu'il emploie pour s'assurer la victoire.

A l'instant où le tigre apercevait le chasseur, celui-ci l'avait vu, le combat était donc imminent. Les deux ennemis restèrent plusieurs minutes à s'observer, les regards croisés comme deux lames d'épées.

—Allons, décide-toi donc, paresseux, murmura Balle-Franche.

Le jaguar poussa un sourd rugissement, aiguisa quelques secondes ses griffes formidables sur la branche qui lui servait de piédestal, puis se repliant et se pelotonnant pour ainsi dire sur lui-même, il bondit sur le chasseur. Celui-ci ne bougea pas; le rifle à l'épaule, les pieds écartés et fortement appuyés en terre, le corps un peu penché, il suivait d'un œil intelligent tous les mouvements du fauve; au moment où celui-ci s'élança, le chasseur pressa la détente.

Le coup partit, le tigre tournoya dans l'espace avec un hurlement furieux et retomba aux pieds de Balle-Franche. Le Canadien se pencha vers lui, le jaguar était mort; la balle du chasseur lui était entrée dans le crâne par l'œil droit et l'avait foudroyé.

Cependant, au hurlement du fauve et à la détonation du rifle de Balle-Franche, don Miguel avait ouvert les yeux il s'était brusquement relevé sur le coude droit, et le regard effaré, les traits contractés par une émotion étrange et terrible qui empourprait son visage.

—A moi! A moi! cria-t-il d'une voix tonnante.

—Me voilà! s'écria Balle-Franche, en accourant et l'obligeant à se recoucher.

Don Miguel le regarda.

—Qui êtes-vous? lui dit-il, au bout d'un instant, que me voulez-vous? Je ne vous connais pas.

—C'est juste, répondit imperturbablement le chasseur, qui lui parlait comme à un enfant, mais vous me connaîtrez bientôt, soyez tranquille; pour le moment, qu'il vous suffise de savoir que je suis un ami.

—Un ami! répéta le blessé, qui cherchait à remettre de l'ordre dans ses idées encore confuses et couvertes d'un épais bandeau, quel ami?

—Pardieu! fit le chasseur, vous ne devez pas les compter par milliers je suppose; je suis votre ami depuis quelques heures, je vous ai sauvé au moment où vous alliez mourir.

—Mais tout cela ne me dit rien, ne m'apprend rien. Comment suis-je ici, comment vous y trouvez-vous?

—Voilà bien des questions à la fois, il m'est impossible d'y répondre. Vous êtes blessé, et votre état vous interdit toute conversation. Voulez-vous boire?

—Oui, répondit machinalement don Miguel.

Balle-Franche lui tendit sa gourde.

—Mais, reprit-il au bout d'un instant, je n'ai pas rêvé cependant.

—Qui sait?

—Ces coups de feu, ces cris que j'ai entendus?

—La moindre des choses, un jaguar que je viens de tuer et que vous pouvez voir à quelques pas.

Il y eut un silence de quelques minutes; don Miguel réfléchissait profondément, la lumière commençait à se faire dans son esprit, la mémoire revenait; le chasseur suivait avec anxiété sur le visage du jeune homme les progrès incessants du retour de la pensée. Enfin un éclair d'intelligence brilla dans l'œil du jeune homme, et fixant son regard fiévreux sur le vieux chasseur:

—Combien y a-t-il de temps que vous m'avez sauvé? lui demanda-t-il.

—Trois heures à peine.

—Ainsi, il s'est écoule depuis que les événements qui m'ont amené ici ont eu lieu...

—Une nuit seulement.

—Oui, reprit le jeune homme d'une voix profonde, une nuit terrible. Oh! J'ai cru mourir.

—Vous n'avez échappé que par miracle.

—Merci.

—Je n'étais pas seul.

—Qui donc encore m'est venu en aide. Dites-moi son nom, afin que je le garde précieusement dans ma mémoire.

—Bon-Affût.

—Bon-Affût! s'écria le blessé avec attendrissement; toujours lui. Oh! Je devais m'attendre à ce nom, car il m'aime, lui.

—Oui.

—Et vous, quel est votre nom?

—Balle-Franche.

Le jeune homme tressaillit, et étendant le bras:

—Votre main, fit-il; vous aviez raison tout à l'heure de dire que vous étiez un ami, vous l'êtes effectivement depuis longtemps déjà, Bon-Affût m'a souvent parlé de vous.

—Depuis trente ans lui et moi nous sommes liés.

—Je le sais; mais où est-il donc, que je ne le vois pas?

—Il est parti, voilà deux heures environ, pour se rendre au campement de votre cuadrilla, afin d'amener des secours.

—Il songe à tout.

—Moi, je suis demeuré pour vous soigner et veiller sur vous pendant son absence, mais il ne peut tarder à revenir.

—Croyez-vous que je serai longtemps réduit à l'impuissance?

—Non, vos blessures ne sont pas sérieuses. Ce qui vous abat en ce moment, c'est le choc moral que vous avez reçu, et surtout le sang que vous avez perdu lorsque vous avez roulé évanoui dans le Rubio.

—Ainsi cette rivière...

—Est le Rubio.

—Je suis donc à l'endroit même où s'est terminée la lutte?

—Oui.

—Combien de jours pensez-vous que je demeure ainsi?

—Quatre ou cinq au plus.

Il y eut encore quelques secondes d'interruption à cette conversation à bâtons rompus.

—Vous m'avez dit que ce qui m'abat le plus est l'affaiblissement de mes facultés produit par le choc moral que j'ai reçu, n'est-ce pas? reprit don Miguel.

—Oui, je l'ai dit.

—Croyez-vous qu'une volonté ferme et puissante pourrait amener une réaction favorable à cet état?

—Je le crois.

—Donnez-moi votre main.

—La voilà.

—Bon, soutenez-moi.

—Que voulez-vous faire?

—Me lever.

—Vive Dieu! Je disais bien que vous étiez un homme. Allons, soit, j'y consens, essayez.

Après plusieurs minutes d'efforts infructueux, don Miguel parvint enfin à se tenir debout.

—Enfin! s'écria-t-il d'un ton de triomphe.

Au premier pas qu'il fit, il perdit l'équilibre et roula à terre.

Balle-Franche s'élança vers lui.

—Laissez-moi, lui cria-t-il, laissez-moi, je veux me relever seul.

Il y parvint; cette fois il prit mieux ses précautions que la première, et réussit à faire quelques pas.

Balle-Franche le regardait avec admiration.

—Oh! Il faut que la volonté dompte la matière, reprit don Miguel, les sourcils froncés et les veines gonflées; j'y arriverai.

—Vous vous tuerez.

—Non, car il faut que je vive; donnez-moi à boire.

Pour la seconde fois Balle-Franche, lui passa sa gourde; le jeune homme la porta avidement à ses lèvres.

—Maintenant, s'écria-t-il avec un accent fébrile, en rendant cette gourde au chasseur, à cheval!

—Comment, à cheval! s'écria Balle-Franche avec stupéfaction.

—Oui, je veux partir.

—Mais c'est de la folie cela!

—Laissez-moi faire, vous dis-je, je me tiendrai; seulement, comme ma blessure au bras gauche m'empêche de me mettre seul en selle, je réclame votre aide.

—Vous le voulez?

—Je l'exige.

—Soit donc, et à la grâce de Dieu.

—Il nous protégera, soyez-en certain.

Balle-Franche aida le jeune homme à se mettre en selle; contre les prévisions du chasseur, il s'y tint droit et ferme.

—Maintenant, dit-il, prenez la peau de votre jaguar, et partons.

—Où allons-nous?

—Au camp; Bon-Affût sera bien étonné de me voir, lui qui me croit à demi-mort.

Balle-Franche suivit silencieusement le jeune homme; il renonçait à chercher plus longtemps à s'expliquer ce caractère étrange.


XVI.

Recherche de la vérité.

Malgré la ferme volonté de don Miguel de dompter la douleur, le mouvement du cheval lui occasionnait des souffrances atroces qui crispaient ses traits et faisaient perler sur son front, pâle comme celui d'un cadavre, des gouttelettes d'une sueur froide; parfois, sa vue se troublait, il lui semblait que tout tournait autour de lui, il chancelait sur sa selle et se cramponnait avec force à la crinière de son cheval pour ne pas tomber.

—Stupide matière! murmurait-il d'une voix sourde, ne pourrai-je donc pas te vaincre!

Alors, il redoublait d'efforts pour paraître impassible, souriait à Balle-Franche, et lui adressait gaiement la parole.

Pour la première fois, le vieux chasseur se trouvait à court; il avait beau fouiller sa mémoire, afin de trouver dans sa vie, cependant si accidentée, une circonstance analogue à celle dans laquelle il se trouvait en ce moment, à son grand regret, il était forcé de convenir in petto que jamais il n'avait vu rien de pareil; cela le chagrinait malgré lui, aussi venait-il d'un air tout maussade auprès du jeune homme.

Cependant ils avançaient toujours; tout à coup, ils entendirent un grand bruit de chevaux à une distance assez rapprochée en avant d'eux, sur la sente qu'ils suivaient.

—Voilà Bon-Affût, dit don Miguel.

—C'est probable.

—Il sera bien étonné de me rencontrer venant au-devant du secours qu'il m'amène.

—Cela est certain.

—Pressons un peu le pas de nos chevaux.

Balle-Franche le regarda.

—Vous avez juré de vous donner une congestion cérébrale, n'est-ce pas? lui dit-il nettement.

—Comment cela, répondit le jeune homme étonné.

—Pardieu! Cela est facile à prévoir, reprit le chasseur d'un ton bourru; depuis une heure, vous faites folie sur folie, mais ne vous y trompez pas, caballero, ce que vous prenez pour de la force n'est que de la fièvre, c'est elle seule qui vous soutient, prenez-y garde, ne vous obstinez pas dans une lutte impossible, et dont, je vous en avertis, vous ne sortirez pas vainqueur. Je vous ai laissé agir à votre guise, parce que je ne voyais pas d'inconvénient à le faire jusqu'à présent; mais, croyez-moi, en voilà assez, vous avez donné la mesure de vos forces, vous avez prouvé ce que vous pourriez dans une circonstance urgente; c'est tout ce qu'il faut, maintenant arrêtons-nous et attendons.

—Merci, répondit don Miguel en lui serrant cordialement la main, vous êtes réellement mon ami, vos rudes paroles me le prouvent; oui, je suis un fou, mais que voulez-vous, je me trouve dans une position étrange, où toute heure que je perds peut amener pour moi et pour d'autres personnes des périls extrêmes, j'ai peur de succomber avant d'avoir accompli la tâche que le malheur m'a imposée.

—Vous succomberez bien plus vite, si vous ne voulez pas être raisonnable, quatre ou cinq jours sont bientôt passés, et puis, ce que vous ne pourrez pas accomplir, vos amis l'accompliront.

—C'est vrai, vous me faites rougir de moi-même; non seulement je suis un fou, mais encore je suis un ingrat.

—Allons ne parlons plus de cela; le bruit se rapproche, il est probable que ce sont vos compagnons; cependant il serait possible que ce fussent des ennemis, dans le désert on doit s'attendre à tout; entrons dans ce fourré où nous demeurerons parfaitement invisibles aux regards des arrivants, si c'est Bon-Affût, nous nous montrerons, sinon nous nous tiendrons cois.

Don Miguel approuva chaleureusement ce conseil, il comprenait qu'en cas de lutte, il ne serait que d'un piètre secours à son compagnon dans l'état où il se trouvait.

Les deux hommes disparurent dans le fourré qui se referma sur eux, et ils attendirent, le pistolet au poing, l'arrivée des gens dont le galop des chevaux croissait de minute en minute.

Balle-Franche ne s'était pas trompé, c'était effectivement Bon-Affût qui revenait avec une quinzaine de gambucinos. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à quelques pas d'eux, les deux hommes se montrèrent.

Bon-Affût ne pouvait en croire ses yeux, il ne comprenait pas comment cet homme, qu'il avait laissé privé de connaissance, étendu sur la terre comme un corps inerte et presque sans vie, avait eu la force de venir à sa rencontre, et de se tenir aussi droit et aussi ferme sur sa selle.

Don Miguel jouit quelques instants de son triomphe et de l'admiration qu'il inspirait à ces hommes pour lesquels la seule suprématie est celle de la force, puis il se pencha en souriant vers Bon-Affût.

—Vous n'en êtes pas moins le bienvenu avec le secours que vous m'amenez, mon ami, lui dit-il à voix basse; ce secours me devient en ce moment, sinon indispensable, du moins fort nécessaire, la volonté seule me maintient à cheval dans la position où je suis.

—Il faut vous hâter de retourner au camp, et de crainte d'accident, vous étendre sur un brancard.

—Un brancard! se récria don Miguel.

—Il le faut, croyez-moi; il est urgent que vous repreniez, dans le plus bref délai, le commandement de votre cuadrilla, n'usez donc pas vos forces dans d'inutiles bravades.

Don Miguel s'inclina sans répondre, il avait compris la portée de l'argument du chasseur; lui-même, après être descendu de cheval avec le secours des deux Canadiens, donna l'ordre à ses compagnons de construire le brancard qui devait servir à le transporter.

Bon-Affût, passant son bras sous celui du jeune homme et faisant signe à Balle-Franche de les suivre, s'écarta de quelques pas de la troupe, et, faisant asseoir sur l'herbe l'aventurier;

—Maintenant que vous êtes en état de me répondre, profitons du temps pendant lequel on confectionne le brancard, pour causer; vous avez beaucoup de choses à m'apprendre.

Le jeune homme soupira.

—Interrogez, répondit-il.

—Oui, cela vaudra mieux ainsi; comment et par qui avez-vous été attaqué?

—Je ne saurais vous le dire; c'est une étrange histoire, tellement embrouillée qu'il m'est impossible, malgré tous mes efforts, d'en deviner le premier mot.

—C'est égal, dites-nous ce qui vous est arrivé, peut-être nous autres, qui avons plus que vous l'habitude des prairies, trouverons-nous un fil conducteur qui servira à nous guider dans ce labyrinthe inextricable en apparence.

Don Miguel, sans se faire prier davantage, rapporta alors, dans tous leurs détails, les faits tels qu'ils s'étaient passés.

Au nom d'Addick, Bon-Affût fronça les sourcils.

Lorsque le Mexicain parla de don Stephano, les chasseurs échangèrent un regard d'intelligence; mais lorsque le jeune homme arriva à la singulière péripétie du combat où, sur le point de succomber, il avait été tout à coup secouru par des inconnus qui avaient disparu comme par enchantement après l'avoir dégagé, les chasseurs donnèrent les marques de la plus grande surprise.

—Voilà, ajouta don Miguel, l'odieux guet-apens dans lequel je suis tombé et dont j'aurais été victime, si vous n'étiez pas accourus à propos pour me sauver. Maintenant que vous savez tout, aussi bien que moi, quelle est votre opinion?

—Hum! fit le chasseur, tout cela est bien extraordinaire, en effet; il y a au fond de cette histoire une sombre machination, menée avec une adresse et une perversité diaboliques qui m'effrayent. J'ai certains soupçons que je tiens avant tout à éclaircir; je ne puis donc vous donner de suite mon opinion. Il faut avant tout, que j'approfondisse certaines choses. Rapportez-vous en à moi pour cela. Mais ces hommes, qui sont venus si à propos à votre secours, ne les avez-vous pas vus? Ne leur avez-vous pas parlé?

—Vous oubliez, répondit en souriant don Miguel, qu'ils me sont apparus au milieu du combat, apportés pour ainsi dire par l'ouragan qui sévissait avec fureur. Le temps eût été mal choisi pour une conversation.

—C'est vrai, je ne sais ce que je dis; mais, ajouta le chasseur en frappant la terre de la crosse de son rifle, je n'en aurai pas le démenti, je vous jure que bientôt j'aurai découvert quels sont vos ennemis, quelques soins qu'ils prennent et quelques précautions qu'ils emploient pour se cacher.

—Oh! Je compte bien me mettre à leur poursuite, dès que mes forces seront un peu revenues.

—Vous, caballero, répondit sèchement Bon-Affût, vous allez vous guérir d'abord. Arrivé à votre camp, vous vous enfermerez comme dans une citadelle, et vous ne ferez pas un mouvement avant de m'avoir revu.

—Comment, de vous avoir revu? Vous avez donc l'intention de me quitter?

—A l'instant, Balle-Franche et moi, nous allons partir; auprès de vous, nous ne vous servirions à rien, au lieu que nous vous serons utiles au dehors.

—Que voulez-vous faire?

—A notre retour vous saurez tout.

—Je ne puis demeurer dans une telle inquiétude, en outre je ne vous comprends pas.

—C'est cependant limpide. Je veux, aidé par Balle-Franche, arracher le masque à ce don Stefano, masque qui, à mon avis, doit cacher un bien laid visage, savoir quel est cet homme, et pourquoi il s'est posé vis-à-vis de vous en ennemi acharné.

—Merci, Bon-Affût; maintenant je suis tranquille. Allez, faites ce que bon vous semblera, je suis convaincu que tout ce qui sera humainement possible d'accomplir, vous l'accomplirez; seulement avant de nous séparer, promettez-moi une chose.

—Laquelle?

—Promettez-moi que, dès que vous aurez obtenu tous les renseignements que vous allez chercher, vous me les transmettrez, sans rien entreprendre contre cet homme dont je tiens à tirer personnellement, vous m'entendez, Bon-Affût, personnellement une vengeance exemplaire.

—Ceci vous regarde, je n'aurais garde d'aller sur vos brisées; à chacun sa tâche en ce monde: cet homme est votre ennemi et non le mien. Dès que je serai parvenu à vous mettre face à face, ou du moins à vous placer vis-à-vis l'un de l'autre dans une position égale, vous ferez comme vous l'entendrez, je m'en lave les mains.

—Bon, bon! murmura don Miguel, si quelque jour je tiens ce démon entre mes mains comme il m'a tenu entre les siennes, je ne le laisserai pas échapper, moi, je vous le jure.

—Ainsi, c'est convenu, nous pouvons partir?

—Quand il vous plaira.

Balle-Franche avait assisté calme et impassible jusque-là à l'entretien des deux hommes; mais à cette parole il fit un pas en avant, et, posant la main sur le bras de Bon-Affût:

—Un instant, dit-il.

—Quoi, encore? répondit le chasseur.

—Un mot seulement, mais un mot qui a, je le crois, dans les circonstances actuelles une certaine importance.

—Dites vite alors.

—Vous voulez découvrir quel est ce don Stefano, ainsi qu'il lui plaît de se faire appeler, et je vous approuve; mais il est, il me semble, une chose bien autrement sérieuse que nous devons d'abord nous appliquer à découvrir.

—Laquelle?

Balle-Franche tourna la tête à droite et à gauche, pencha le haut du corps légèrement en avant, et baissant la voix de façon que ceux auxquels il s'adressait ne l'entendaient eux-mêmes que difficilement, il reprit d'un ton sévère:

—La vie du désert ne ressemble en rien à celle des villes. Là-bas, on se connaît peu ou beaucoup, soit de nom, soit par des relations personnels; on est souvent lié par des intérêts plus ou moins directs; enfin, il existe entre tous les habitants des villes des liens sociaux qui les attachent les uns aux autres, et en forment, pour ainsi dire, une même famille. Au désert, ce n'est plus cela: l'égoïsme et le personnalisme règnent en maître; le moi est la loi suprême; chacun ne pense qu'à soi, n'agit que pour soi, et, dirai-je plus, n'aime que soi.

—Abrégez, pour Dieu! Balle-Franche, abrégez, interrompit Bon-Affût avec impatience; où diable voulez-vous en venir?

—Patience! continua l'imperturbable Canadien, patience, vous allez le savoir. Donc, pour me résumer, au désert, à moins d'avoir pendant longues années vécu côte à côte avec un homme, partageant avec lui les peines et les plaisirs, la bonne et la mauvaise fortune, chaque individu vit seul, sans amis, ne comptant que des indifférents ou des ennemis. Dans le guet-apens dont cette nuit don Miguel a failli être la victime, deux sortes de gens se sont spontanément révélés à lui. Ces deux sortes de gens sont des ennemis acharnés d'abord, puis ensuite des amis non moins acharnés. Ne croyez pas, continua le chasseur en s'échauffant, que je n'ai pas calculé la portée du mot que je viens de prononcer; vous vous tromperiez extraordinairement. Ne vous semble-t-il pas étrange, comme à moi, maintenant que vous êtes de sang-froid et que vous raisonnez dans toute la plénitude de vos facultés, ne vous semble-t-il pas étrange, dis-je, que soudainement, à un moment donné, sans qu'il soit possible de savoir ni pourquoi ni comment, ces hommes soient tout à coup sortis pour ainsi dire de terre afin de vous prêter main-forte; puis, lorsque le péril fut passé ou à peu près, ils soient disparus aussi brusquement qu'ils étaient venus, sans laisser de traces de leur passage et sans rompre l'incognito qui les couvrait; cela n'est-il pas étrange, répondez?

—En effet, murmura Bon-Affût, je n'y avais pas songé jusqu'à présent, la conduite de ces hommes est inexplicable.

—Voilà justement ce qu'il faut expliquer, s'écria violemment Balle-Franche: la Prairie n'est pas assez habitée pour que, à point nommé, par un ouragan épouvantable, il se trouve là des hommes tout prêts à vous défendre pour la seule satisfaction de le faire; ces gens, pour agir ainsi, devaient avoir des motifs secrets, un but qu'il est urgent de découvrir. Qui nous dit qu'ils ne faisaient pas partie de la troupe qui vous attaquait, que ce n'était pas un jeu joué afin de s'emparer plus facilement de vous, coup de partie dont notre présence imprévue est venue déranger l'exécution? Je vous le répète, il nous faut d'abord, et avant tout, retrouver ces hommes, savoir qui ils sont, ce qu'ils veulent; en un mot, s'ils sont pour nous des amis ou des ennemis.

—Il est bien tard maintenant pour entreprendre une telle recherche, observa don Miguel.

Les deux chasseurs sourirent en échangeant un regard significatif.

—Bien tard pour vous, certainement, qui n'avez pas la clef du désert, reprit Balle-Franche; mais pour nous, c'est autre chose.

—Oui, appuya Bon-Affût; que nous retrouvions seulement une trace de leur passage, si légère qu'elle soit, une empreinte sur le sable mouillé, que nous tenions un bout de leur piste, cela nous suffira pour arriver à l'autre, et nous vous rendrons bon compte de ces inconnus dont, ainsi que l'a fort bien observé Balle-Franche, la conduite est trop étrange et trop belle pour être loyale.

—Oh! Que ne puis-je vous suivre! s'écria don Miguel avec regret.

—Guérissez-vous d'abord; bientôt, j'en ai la certitude, votre rôle commencera; car, avant trois jours, nous vous apporterons tous les renseignements qui vous manquent aujourd'hui, et, sans lesquels vous ne pouvez rien faire.

—Ainsi, vous me promettez que dans trois jours...

—Oui, dans trois jours nous serons de retour de notre expédition; comptez sur notre promesse et soignez-vous de façon à pouvoir vous mettre immédiatement en campagne.

—Je serai prêt.

—Allons, au revoir; le soleil est haut déjà, nous n'avons pas une minute à perdre.

—Au revoir et bonne chance.

Les chasseurs serrèrent cordialement la main de don Miguel, remontèrent à cheval et s'éloignèrent rapidement dans la direction du gué del Rubio.

Le chef des gambucinos, placé sur une civière, reprit doucement, escorté par ses compagnons, le chemin de son camp, où il arriva un peu avant le coucher du soleil.


XVII.

Don Mariano.

Nous retournerons à présent auprès de don Stefano Cohecho, que nous avons laissé évanoui entre Ruperto et don Mariano.

La double exclamation poussée par le chasseur et le voyageur mexicain, en reconnaissant l'homme qu'ils avaient relevé sur les bords de la rivière, avait plongé les assistants dans une stupéfaction profonde.

Bermudez reprit le premier son sang-froid, et, s'approchant de son maître:

—Venez, don Mariano, lui dit-il, ne restez pas ici, peut-être serait-il bon qu'en ouvrant les yeux votre frère ne vous vît pas.

Don Mariano fixait un regard ardent sur le blessé.

—Comment se fait-il que je le retrouve là? dit-il, comme se parlant à soi-même; que fait-il dans ces régions sauvages? Il me mentait donc en m'écrivant que d'importantes affaires l'appelaient au États-Unis et qu'il partait pour la Nouvelle-Orléans?

—Le señor don Estevan, votre frère, répondit gravement Bermudez, est un de ces hommes aux allures ténébreuses, dont il est impossible de connaître les pensées et de deviner les actes; voyez, ce chasseur lui donne un nom qui ne lui appartient pas: dans quel but se cache-t-il ainsi? Croyez-moi, don Mariano, il y a là-dessous un mystère que nous éclaircirons avec la grâce de Dieu; mais soyons prudents, ne révélons pas notre présence à don Estevan: il sera toujours temps de le faire, si nous reconnaissons que nous nous sommes trompés.

—C'est vrai, Bermudez, votre avis est bon, je veux le suivre; seulement avant de m'éloigner, laissez-moi m'assurer de l'état où il se trouve: cet homme est mon frère, et, quelques grands que soient ses torts envers moi, je ne voudrais pas le voir mourir sans secours.

—Peut-être cela vaudrait-il mieux, murmura Bermudez.

Don Mariano lui jeta un regard mécontent et se pencha sur le blessé.

Celui-ci était toujours évanoui. L'Églantine lui prodiguait ces soins délicats et intelligents dont les femmes de toutes les couleurs et de toutes les nations ont le secret, sans cependant parvenir à le rappeler à la vie.

—Croyez-moi, seigneurie, insista Bermudez, éloignez-vous.

Don Mariano jeta un dernier regard sur son frère et sembla hésiter un instant; puis, se détournant avec effort.

—Allons! dit-il.

Le visage du vieux domestique rayonna.

—Je vous recommande cet homme, fit encore don Mariano en s'adressant à Ruperto; ayez pour lui tous les soins que réclame son état et que l'humanité exige.

Le chasseur s'inclina sans répondre. Le gentilhomme mexicain fit quelques pas pour se rapprocher de son cheval, qui, avec ceux de ses compagnons, était attaché à un jeune ébénier. Ce n'était qu'à regret que don Mariano s'éloignait; une voix secrète semblait l'avertir d'attendre.

Au moment où il mettait le pied à l'étrier, une main se posa sur son épaule; il se retourna.

Un homme était devant lui; cet homme était l'Aigle-Volant.

Le chef avait laissé les blancs s'occuper du soin de transporter les blessés; avec cet instinct particulier à sa race, il avait visité, lui, avec le plus grand soin le lieu de l'embuscade et tous les endroits où les hasards de la lutte avaient conduit les combattants. Son but, en agissant ainsi, avait été de découvrir quelque trace, quelque indice qui, le cas échéant, seraient utiles à ceux qui auraient intérêt à approfondir les causes du guet-apens tendu à don Miguel. Le hasard l'avait servi à souhait en lui fournissant une preuve dont le prix devait être immense, et que, sans nul doute, don Stefano aurait rachetée avec le plus clair de son sang, afin de l'anéantir; malheureusement cette preuve, tout intéressante qu'elle fût, était lettre close pour l'Indien, et dans ses mains n'avait aucune valeur.

L'Aigle-Volant songea aussitôt à don Mariano, qui pourrait probablement lui expliquer l'importance de la trouvaille mystérieuse qu'il avait faite; après l'avoir tournée et retournée plusieurs fois, il la cacha définitivement dans son sein, et, avec la décision caractéristique de sa race, il s'était élancé d'un pas rapide vers le campement où il était certain de rencontrer le Mexicain.

—Mon père va partir? demanda le peau-rouge.

—Oui, répondit don Mariano; mais je suis heureux de vous voir avant mon départ, chef, afin de vous remercier de votre cordiale hospitalité.

L'Indien s'inclina.