—Vous êtes condamné.
—Malédiction sur vous, démons à face humaine! Assassins! De quel droit me tuez-vous?
—Du droit qu'a tout homme d'écraser un serpent; pour la dernière fois, avez-vous des dispositions à prendre?
Don Estevan, brisé par cette effroyable lutte, garda un instant le silence: puis deux larmes tombèrent lentement de ses yeux brûlés de fièvre, et il murmura d'une voix douce, presque enfantine:
—Oh! Mes fils, mes pauvres chéris, que deviendrez-vous lorsque je ne serai plus là!
—Finissons-en, reprit le chasseur.
Don Estevan fixa sur lui son œil hagard.
—J'ai deux fils, dit-il, parlant comme dans un rêve; ils n'ont que moi, moi seul, hélas, et je vais mourir! Écoutez, si vous n'êtes pas tout à fait une bête fauve, jurez-moi d'accomplir ce que je vais vous demander?
Le chasseur se sentit malgré lui ému par cette douleur poignante.
—Je vous le jure, dit-il.
Le condamné parut rassembler ses idées.
—Du papier et un crayon, fit-il d'une voix brisée.
Bon-Affût avait encore le portefeuille qui lui avait été enlevé; il déchira un feuillet et le lui remit avec le crayon.
Don Estevan sourit amèrement à la vue de son portefeuille; il s'empara du papier et écrivit précipitamment quelques lignes, puis il plia le papier et le rendit au chasseur.
Un changement extraordinaire s'était opéré sur le visage du condamné: ses traits étaient calmes, ses regard doux et suppliants.
—Tenez, dit-il, je compte sur votre parole; prenez cette lettre, elle est pour mon frère; je lui recommande mes enfants, c'est à cause d'eux que je vais mourir. Qu'importe! s'ils sont heureux, j'aurai toujours atteint mon but, c'est tout ce qu'il me faut. Mon frère est bon, il n'abandonnera pas les malheureux orphelins que je lui lègue. Je vous en supplie, remettez-lui ce papier.
—Avant une heure il sera entre ses mains, je vous le jure.
—Merci; maintenant faites de moi ce que vous voudrez, peu m'importe; j'ai assuré le sort de mes enfants, c'est tout ce que je voulais.
La fosse était creusée. Deux gambucinos saisirent don Estevan et le descendirent dedans, sans qu'il essayât une résistance inutile: lorsqu'il fut placé debout dans le trou, le sol arriva juste au niveau de ses aisselles, son bras droit fut attaché le long de son corps, le gauche laissé libre, puis on entassa la terre autour de ce vivant, qui déjà n'était plus qu'un cadavre.
Lorsque la fosse fut comblée, un gambucino prit une écharpe et s'approcha du condamné.
—Que prétendez-vous faire? demanda-t-il avec terreur, bien qu'il devinât l'intention de cet homme.
—Vous bâillonner, répondit brutalement le gambucino.
—Oh! fit-il.
Il se laissa bâillonner, sans avoir la conscience de ce qu'on lui faisait; il était brisé.
Bon-Affût plaça alors un pistolet armé sous la main crispée du misérable, et se découvrant:
—Don Estevan, dit-il d'une voix grave et solennelle, les hommes vous ont condamné; priez Dieu afin qu'il vous fasse miséricorde, car vous n'avez plus d'autre espoir que lui, maintenant.
Puis les chasseurs et les gambucinos remontèrent à cheval, éteignirent les torches et disparurent dans les ténèbres comme une légion de noirs fantômes.
Le condamné demeura seul dans les ténèbres que ses remords peuplaient de spectres hideux.
Le cou allongé, les yeux démesurément ouverts, l'oreille au guet, il regardait, il écoutait.
Tant qu'il entendit résonner au loin les pas des chevaux des gambucinos qui s'éloignaient, un fol espoir demeura au fond de son âme, il attendait, il espérait.
Qu'attendait-il? Qu'espérait-il? Lui-même n'aurait pu le dire; mais l'homme est ainsi fait.
Peu à peu, tous les bruits s'éteignirent, et don Estevan se trouva enfin seul, au milieu d'un désert inconnu, sans secours d'aucune espèce à attendre de qui que ce fût.
Alors il poussa un profond soupir, referma la main sur la crosse du pistolet et appuya l'anneau glacé du canon sur sa tempe, en murmurant une dernière fois le nom de ses enfants.
Cependant les gambucinos s'étaient éloignés en proie à ce sentiment de malaise indéfinissable qui, malgré lui, serre le cœur de l'homme lorsqu'il vient d'accomplir un acte dont tout en reconnaissant la nécessité et même la stricte justice, il sait qu'il n'avait peut-être pas le droit de prendre l'initiative.
Nul ne parlait, tous les fronts étaient inclinés; ils venaient sombres et pensifs aux côtés les uns des autres, n'osant pas se communiquer leurs pensées et prêtant malgré eux l'oreille aux bruits mystérieux de la solitude.
Ils atteignaient à peine les dernières limites du couvert de la forêt: devant eux comme un long ruban d'argent les eaux du Rubio miroitaient aux rayons blafards de la lune; ils allaient arriver au gué, lorsque tout à coup le bruit lointain d'un coup de feu résonna sourdement, répercuté par les échos des Quebradas.
Instinctivement, ces hommes cependant si braves et si éprouvés tressaillirent, et ils s'arrêtèrent avec un mouvement de stupeur, presque d'effroi.
Il y eut quelques secondes d'un silence funèbre.
Bon-Affût comprit qu'il fallait rompre le charme funeste qui pesait comme un remords sur tous ces hommes; domptant avec peine l'émotion qui lui serrait la gorge:
—Frères! dit-il d'une voix grave, la vindicte du désert est satisfaite, le misérable que nous avons condamné s'est enfin fait justice.
Il y a dans la voix humaine une puissance étrange et incompréhensible: ces quelques mots prononcés par l'éclaireur suffirent pour rendre à tous ces homme leur énergie première.
—Dieu lui fasse miséricorde! répondit don Miguel.
—Amen! firent les gambucinos en se signant avec dévotion.
Désormais le lourd poids qui pesait sur leur poitrine en était enlevé; le coupable était mort, la logique implacable du fait accompli donnait encore une fois raison à la loi du Lynch et supprimait du même coup les regrets et les remords en mettant un terme à l'incertitude cruelle qui jusque-là les avait oppressés.
Don Stefano mort, celle qu'il avait si impitoyablement poursuivie était sauvée; aux yeux de tous ces hommes au cœur de bronze, cette raison seule suffisait pour éteindre en eux toute pitié pour le coupable.
Une réaction subite s'opéra en eux, et ces natures rebelles un instant domptées se relevèrent plus fortes et plus implacables que jamais.
Sur un geste du Canadien la troupe reprit sa marche et bientôt elle disparut au milieu des dunes de sable qui couvrent les rives du gué del Rubio.
Le désert un instant troublé par le bruit du pied des chevaux sur les cailloux de la plage, retomba dans son calme et majestueux silence.
XXI.
Balle-Franche.
Balle-Franche, ainsi que nous l'avons dit, avait, aidé par les deux domestiques, enlevé don Mariano, à demi évanoui encore, afin de le conduire au camp des gambucinos, et de lui éviter le spectacle atroce de l'exécution de son frère.
Le mouvement et l'air de la nuit eurent rapidement rappelé le gentilhomme à la vie. En ouvrant les yeux, son premier mot, après avoir jeté un regard autour de lui afin de se reconnaître, fut pour demander son frère. Personne ne répondit; les gens qui l'emportaient continuèrent à marcher: ils redoublèrent même de vitesse.
—Arrêtez! cria alors don Mariano en se redressant avec effort et saisissant la bride du cheval des mains de son conducteur; arrêtez, je le veux!
—Êtes-vous en état de vous conduire vous-même? lui demanda Balle-Franche.
—Oui, répondit-il.
—Alors on va vous rendre votre cheval, mais à une condition.
—Laquelle?
—C'est que vous vous engagerez à nous suivre.
—Suis-je donc votre prisonnier?
—Non, bien loin de là.
—Pourquoi alors cette pression que vous prétendez exercer sur ma volonté?
—C'est dans votre intérêt seul que nous agissons.
—Comment me trouvé-je ici?
—Ne le devinez-vous pas?
—J'attends que vous me l'expliquiez.
—Nous n'avons pas voulu que, après avoir accusé votre frère, vous assistiez à son exécution.
Don Mariano, accablé, baissa tristement la tête.
—Est-il mort? dit-il d'une voix basse et étranglée en frissonnant.
—Pas encore, répondit Balle-Franche.
L'accent du chasseur était si sombre, son visage si lugubre, que le gentilhomme mexicain fut saisi de terreur.
—Oh! Vous l'avez tué! murmura-t-il.
—Non, répondit sèchement Balle-Franche, c'est par sa propre main qu'il doit mourir; lui-même se tuera.
—Oh! Tout cela est horrible! Au nom du ciel, dites-moi tout: je préfère la vérité, si terrible qu'elle soit, à cette affreuse incertitude.
—A quoi bon vous rapporter cette scène? Vous ne la connaîtrez que trop tôt dans tous ses détails.
—C'est bien, répondit résolument don Mariano en arrêtant son cheval, je sais ce qui me reste à faire.
Balle-Franche lui lança un regard d'une expression indéfinissable, et posant la main sur la bride:
—Prenez garde! lui dit-il sèchement, de vous laisser emporter par un premier mouvement toujours irréfléchi, et de regretter plus tard ce que vous aurez fait ce soir.
—Mais je ne puis laisser périr mon frère, cependant, s'écria-t-il; je serais fratricide.
—Non, car il a été justement condamné; vous n'avez été que l'instrument dont la justice divine s'est servie afin de punir un coupable.
—Oh! Vos spécieux raisonnements ne me convaincront pas, mon maître: si dans un moment de colère et de haine insensée, j'ai oublié les liens qui m'attachaient à ce malheureux, maintenant je vois et je comprends toute l'horreur de mon action, et je réparerai le mal que j'ai fait.
Balle-Franche lui étreignit le bras avec force, se pencha à son oreille, et le regardant fixement:
—Silence! lui dit-il à voix basse, vous le perdrez en voulant le sauver; ce n'est pas à vous à le tenter, laissez ce soin à d'autres.
Don Mariano chercha à lire dans l'œil du chasseur la détermination que celui-ci semblait avoir prise, et, lâchant la bride, il continua à marcher d'un air pensif. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au gué del Rubio.
Ils s'arrêtèrent au bord de l'eau, qui, resserrée dans son lit étroit, coulait calme et tranquille en ce moment avec un doux murmure.
—Rendez-vous au camp, dit Balle-Franche; Il est inutile que je vous accompagne plus loin. Je vais, ajouta-t-il avec un regard significatif à don Mariano, rejoindre les gambucinos; continuez paisiblement votre route, vous arriverez au camp quelques minutes à peine avant nous.
—Ainsi vous retournez? fit don Mariano.
—Oui, reprit Balle-Franche. Adieu, à bientôt.
—A bientôt, reprit le gentilhomme en lui tendant la main.
Le chasseur la prit et la serra cordialement.
Don Mariano poussa son cheval dans la rivière, ses domestiques l'imitèrent silencieusement.
Balle-Franche, immobile sur le rivage, suivit des yeux leur passage d'un bout à l'autre; il les vit prendre terre; don Mariano se retourna, fit un geste de la main droite, et les trois hommes s'enfoncèrent dans les hautes herbes. Dès qu'ils eurent disparu, Balle-Franche fit volter son cheval et regagna le couvert de la forêt vierge. Le chasseur paraissait en proie à une grande préoccupation; enfin, arrivé à un certain endroit, il s'arrêta et jeta autour de lui un regard soupçonneux et investigateur. Le silence le plus profond et la tranquillité la plus complète régnaient aux environs.
—Il le faut! murmura le chasseur; ne pas agir ainsi serait plus qu'un crime, ce serait une lâcheté! Allons, Dieu jugera entre nous!
Après avoir une dernière fois examiné avec soin les environs, rassuré probablement par le silence et la solitude, il mit pied à terre, défit la bride de son cheval, afin qu'il pût paître à son gré, l'entrava pour qu'il ne s'éloignât pas trop et qu'il lui fût facile de le retrouver dès qu'il en aurait besoin, jeta son rifle sur l'épaule, et s'enfonça avec précaution dans les buissons en murmurant encore une fois à part lui ce mot:
—Allons!
Le chasseur ruminait sans doute un de ces projets dont l'exécution difficile exige la tension continuelle de toutes les facultés de l'homme, car sa marche était lente; calculée, son œil errait sans cesse dans les ténèbres: la tête tendue en avant, il écoutait les bruits sans nom du désert, s'arrêtant parfois lorsqu'un bruissement insolite dans les broussailles frappait son oreille et lui révélait la présence d'un être inconnu non loin de lui.
Soudain, il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et, s'affaissant sur lui-même, il disparut tout entier au milieu d'un fouillis inextricable de feuilles, de branches et de lianes entrelacées, au sein duquel il était impossible de le deviner. A peine s'était-il caché ainsi, que les sabots de plusieurs chevaux résonnèrent au loin sous les épais arceaux de verdure de la forêt. Peu à peu le bruit se rapprocha, les pas devinrent plus distincts, et une troupe de cavaliers apparut enfin, marchant en colonne serrée.
Ces cavaliers étaient les gambucinos et les chasseurs.
Bon-Affût causait à voix basse avec don Miguel, porté sur un brancard sur les épaules de deux Mexicains, car il était encore trop faible pour se tenir à cheval. La petite troupe s'avançait doucement, à cause du blessé qu'elle avait au milieu d'elle, et se dirigeait vers le gué del Rubio.
Balle-Franche regarda passer ses compagnons sans faire un mouvement qui décelât sa présence; il était évident qu'il voulait que ceux-ci ignorassent qu'il était revenu sur ses pas et que les motifs qui le faisaient agir devaient demeurer un secret entre lui et Dieu.
Ce fut en vain qu'il chercha l'Aigle-Volant et l'Églantine parmi les gambucinos: les deux peaux rouges s'étaient séparés de la troupe. Cette absence parut contrarier vivement le chasseur; cependant, au bout d'un instant, ses traits se rassérénèrent, et il haussa les épaules de cette façon insouciante qui veut dire que l'homme a pris son parti d'une contrariété contre laquelle il n'y a pas à lutter.
Lorsque les gambucinos eurent disparu, le chasseur sortit de sa cachette; il écouta un instant le bruit de leurs pas, qui s'affaiblissait de plus en plus et qui bientôt finit par s'éteindre complètement dans le lointain.
Le chasseur se redressa.
—Bon, murmura-t-il d'un air satisfait, je puis maintenant agir à ma guise, sans craindre d'être troublée, à moins que l'Aigle-Volant et sa squaw ne soient restés à rôder aux environs. Bah! Nous verrons bien; d'ailleurs ce n'est pas probable, le chef a trop grande hâte de rejoindre sa tribu pour s'amuser à perdre son temps ici; allons toujours.
Sur ce, il jeta son rifle sur l'épaule, et se remit en route d'un pas léger et délibéré, sans cependant négliger complètement les précautions usitées au désert dans toute marche; car, la nuit, hommes ou fauves, les coureurs des bois savent qu'ils sont toujours surveillés par des ennemis invisibles.
Balle-Franche atteignit ainsi la lisière de la clairière où s'étaient passées les scènes dramatiques que nous avons rapportées dans la première partie de cette histoire, et au centre de laquelle il ne restait plus en ce moment qu'un homme enterré vivant, face à face avec ses crimes, sans espoir de secours possible et abandonné de la nature entière, sinon de Dieu. Le chasseur s'arrêta, s'étendit sur le sol, et regarda.
Un silence funèbre, silence de la tombe, planait sur la clairière; don Estevan les yeux agrandis par la peur, la poitrine oppressée par la terre qui se tassait autour de son corps par un mouvement lent et continuel, sentait l'air manquer peu à peu à ses poumons; ses tempes battaient à se rompre, le sang bouillonnait dans ses artères, des gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à la racine de ses cheveux; un voile sanglant s'étendait sur sa vue, il se sentait mourir.
A ce moment suprême, où tout lui manquait à la fois, le misérable poussa un cri rauque et déchirant: deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre; sa main comme nous l'avons dit, se crispa nerveusement sur la crosse du pistolet laissé pour abréger son supplice, et il appuya le canon à sa tempe en murmurant avec un accent de désespoir indicible:
—Mon Dieu! Mon Dieu! Pardonnez-moi!
Et il pressa la détente.
Soudain une main se posa sur son bras, la balle se perdit dans l'air et une voix sévère et douce à la fois répondit:
—Dieu vous a entendu, il vous pardonne!
Le misérable tourna la tête avec égarement, regarda d'un air épouvanté l'homme qui lui parlait ainsi; et, trop faible pour résister à l'émotion terrible qui l'agitait, il poussa un cri ressemblant à un sanglot, et s'évanouit.
L'homme qui était arrivé si à propos pour don Estevan à son secours était Balle-Franche; le lecteur l'a sans doute deviné déjà.
—Hum! fit-il en secouant la tête, il était temps que j'intervinsse.
Alors, sans perdre un instant, le digne homme s'occupa à sortir de la tombe dans laquelle on l'avait bouclé tout vivant, celui qu'il voulait sauver. C'était une rude besogne, surtout privé comme il l'était des outils nécessaires.
Les gambucinos avaient travaillé en conscience et comblé la fosse de façon à ce que l'homme qu'ils enterraient fût solidement accoré de tous les côtés à la fois.
Balle-Franche était obligé de creuser avec son couteau, en usant des plus grandes précautions pour ne pas blesser don Estevan. Parfois le chasseur s'arrêtait, essuyait son front ruisselant de sueur, regardait le visage pâle du Mexicain toujours évanoui; puis, après quelques secondes de cette contemplation muette, il hochait sentencieusement la tête deux ou trois fois, et se remettait au travail avec une nouvelle ardeur.
C'était un étrange spectacle que ce groupe formé par ces deux hommes dans ce désert, entouré de profondes ténèbres; certes, s'il eût été donné à un indiscret de voir ce qui se passait en ce moment dans cette clairière perdue au milieu d'une forêt vierge, peuplée de bêtes fauves dont les sourds rauquements s'élevaient par intervalles dans le silence comme pour protester contre l'envahissement de leur repaire, l'homme qui aurait assisté à cette scène aurait cru être témoin de quelque incantation diabolique, et se serait éloigné au plus vite, en proie à la plus vive terreur. Cependant Balle-Franche creusait toujours; sa tâche avançait lentement, parce que, au fur et à mesure qu'il descendait plus profondément dans le sol, les difficultés se faisaient pour lui plus grandes.
Un instant le chasseur s'arrêta, désespérant de parvenir à sauver le condamné; mais ce mouvement de découragement n'eut que la durée d'un éclair: le Canadien, honteux de cette pensée, se remit à creuser avec l'énergie fébrile que donne à l'homme résolu la réaction d'une volonté forte sur une faiblesse passagère.
Enfin, après des difficultés inouïes, ce travail, vingt fois interrompu, vingt fois repris, fut achevé; le chasseur poussa un ah! de triomphe et de bonheur: s'élançant hors de la fosse, il saisit don Estevan par dessous les aisselles, le tira vigoureusement à lui, l'enleva du trou, et parvint non sans peine à l'étendre sur le sol.
Son premier soin fut de couper avec son couteau les liens qui enveloppaient de réseaux inextricables le corps du malheureux; il desserra, ses vêtements afin de rendre à ses poumons le jeu nécessaire à l'aspiration de l'air extérieur, puis il remplit une demi calebasse, qui lui servait de tasse, avec l'eau de sa gourde, et vida cette eau sur le visage de don Estevan.
L'évanouissement de celui-ci avait été causé par l'émotion qu'il avait éprouvée en voyant arriver un sauveur au moment où il croyait n'avoir plus qu'à mourir; cette immersion subite d'une eau glacée opéra en lui une réaction favorable; il poussa un soupir et ouvrit les yeux.
Le premier mouvement de cet homme en reprenant connaissance fut de lancer vers le ciel un regard de défit et tendant la main à Balle-Franche:
—Merci, lui dit-il.
Le chasseur se recula sans toucher la main qu'on lui offrait.
—Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit-il.
—Qui donc?
—Dieu!
Don Estevan plissa ses lèvres pâles avec dédain; mais comprenant bientôt qu'il fallait tromper son sauveur s'il voulait qu'il lui continuât la protection dont en ce moment il ne pouvait encore se passer:
—C'est vrai, dit-il avec une feinte douceur, Dieu d'abord, vous ensuite.
—Moi, repartit Balle-Franche, j'ai accompli un devoir, payé une dette; maintenant nous sommes quittes. Vous m'avez, il y a dix ans, rendu un important service: aujourd'hui je vous sauve la vie; c'est un prêté pour un rendu; je vous dispense de toute reconnaissance, comme vous devez, de votre côté, m'en dispenser; à compter de cette heure nous ne nous connaissons plus, nos voies sont différentes.
—Allez-vous donc m'abandonner ainsi? fit-il avec un mouvement d'effroi dont il ne fut pas le maître.
—Que puis-je faire de plus?
—Tout.
—Je ne vous comprends pas.
—Mieux valait me laisser mourir dans la fosse, où vous même avez aidé à me descendre, que me sauver pour me condamner à mourir de faim dans ce désert, à devenir la proie des bêtes fauves ou à tomber entre les mains des Indiens. Vous le savez, Balle-Franche, dans la Prairie, un homme désarmé est un homme mort; vous ne me sauvez pas en ce moment, vous rendez mon agonie plus longue et plus douloureuse, puisque l'arme que, dans leur cruelle générosité, vos amis m'avaient laissée pour mettre fin a mes maux lorsque le courage et l'espoir me manqueraient, ne peut plus même me servir à présent.
—C'est juste murmura Balle-Franche.
Le chasseur baissa la tête sur sa poitrine et réfléchit profondément pendant quelques secondes.
Don Estevan suivait avec anxiété sur le visage loyal et caractérisé du chasseur les diverses émotions qui, tour à tour, s'y reflétaient.
Le Canadien reprit:
—Vous avez raison de me demander des armes; si vous en êtes privé, vous risquez d'être, avant quelques heures, dans une position semblable à celle dont je vous ai sorti.
—Vous le reconnaissez?
—Pardieu! Cela n'est pas douteux.
—Alors, soyez généreux jusqu'au bout, donnez-moi les moyens de me défendre.
Le chasseur hocha la tête.
—Je n'avais pas prévu cela, dit-il.
—Ce qui signifie que si vous l'aviez prévu, vous m'auriez laissé mourir.
—Peut-être!
Ce mot tomba comme un coup de massue sur le cœur de don Estevan; il lança un regard sinistre au chasseur.
—Ce que vous dites-là n'est pas bien, dit-il.
—Que voulez-vous que je vous réponde? reprit celui-ci; à mes yeux vous avez été justement condamné. J'aurais dû laisser la justice suivre son cours; je ne l'ai pas fait, peut-être ai-je eu tort; maintenant que j'envisage la question de sang-froid, tout en reconnaissant que vous avez raison de me demander des armes, qu'il est indispensable que vous en ayez pour votre sûreté personnelle d'abord, et ensuite afin de pourvoir à vos besoins, je redoute de vous en donner.
Don Estevan était assis auprès du chasseur: il jouait d'un air nonchalant avec le pistolet déchargé, semblant écouter fort attentivement ce que lui disait Balle-Franche.
—Pourquoi donc? répondit-il.
—Eh! Mais, pour une raison bien simple: je vous connais de longue date, vous ne l'ignorez pas don Estevan; je sais que vous n'êtes pas un homme à oublier une injure: je suis convaincu que si je vous rends vos armes, vous ne penserez plus qu'à la vengeance, voilà ce que je veux éviter.
—Et pour cela, s'écria le Mexicain avec un rire strident, vous ne voyez qu'un moyen, c'est de me laisser mourir de faim. Oh! Oh! Singulière philanthropie que la vôtre! compañero; vous avez une façon d'arranger les choses un peu bien brutale, pour un homme qui se pique d'honneur et de loyauté.
—Vous ne me comprenez pas, je ne veux pas vous donner des armes, il est vrai; mais je ne veux pas non plus laisser incomplet le service que je vous ai rendu.
—Hum! Et comment ferez-vous pour obtenir ce résultat? Je suis curieux de le savoir, fit don Estevan en ricanant.
—Je vous escorterai jusqu'aux frontières de la Prairie, vous gardant de tout danger pendant le voyage, vous défendant et chassant pour vous; cela est simple, je crois.
—Fort simple, en effet. Et, arrivé là-bas, moi j'achète des armes, et je reviens chercher ma vengeance.
—Non pas!
—Comment cela!
—Parce que vous allez me jurer à l'instant, sur votre honneur, d'oublier tout sentiment de haine envers vos ennemis et de ne jamais rentrer dans la Prairie.
—Et si je ne veux pas jurer?
—Alors c'est différent, je vous abandonne; et comme cela sera arrivé par votre faute, je me considérerai comme entièrement quitte envers vous.
—Oh! Oh! Mais en admettant que j'accepte les dures conditions que vous me posez, encore faut-il savoir comment nous voyagerons; la route est longue d'ici aux établissements, je ne suis guère en état de la faire à pied.
—C'est vrai, mais que cela ne vous inquiète point; j'ai laissé mon cheval dans un fourré à quelques pas d'ici près du Rubio; eh bien! Vous le monterez jusqu'à ce que je puisse m'en procurer un autre.
—Et vous?
—Moi, je suivrai à pied; nous autres chasseurs, nous sommes aussi bons piétons que cavaliers; voyons, décidez-vous.
—Eh! Mon Dieu, il faut bien faire ce que vous désirez.
—Oui, je crois que c'est le plus sûr pour vous; donc, vous consentez à faire le serment que je vous demande?
—Je ne vois pas le moyen de m'en tirer autrement. Mais, fit-il tout à coup, que se passe-t-il donc là dans ce taillis?
—Où cela? dit le chasseur.
—Là, reprit don Estevan, en étendant le bras dans la direction d'un épais massif de broussailles.
Le chasseur se retourna vivement vers l'endroit que lui désignait le Mexicain.
Celui-ci ne perdit pas de temps: saisissant par l'extrémité du canon le pistolet avec lequel il avait continué a jouer, il le leva rapidement, et déchargea un coup de la crosse sur le crâne du chasseur: ce coup fut porté avec tant de force et de précision, que Balle-Franche étendit les bras, ferma les yeux, et roula sur le sol en poussant un profond soupir.
Don Estevan le considéra un instant avec une expression de mépris et de haine satisfaite:
—Idiot! murmura-t-il en le poussant du pied, c'était avant de me sauver qu'il fallait me faire ces sottes conditions; mais à présent il est trop tard. Je suis libre, cuerpo de Cristo, et je me vengerai!
Après avoir prononcé ces paroles en lançant vers le ciel un regard de défi, il se baissa sur le chasseur, le dépouilla de ses armes sans la moindre pudeur, et l'abandonna, sans même songer à savoir s'il était mort ou seulement blessé.
—C'est toi, chien maudit reprit-il, qui mourras de faim ou seras dévoré par les bêtes fauves; quant à moi, maintenant, je ne crains plus rien, j'ai entre les mains les moyens d'accomplir ma vengeance!
Et le misérable quitta à grands pas la clairière pour chercher le cheval de Balle-Franche, dont il comptait faire sa monture.
XXII.
Le camp.
Les gambucinos atteignirent leur camp un peu avant le lever du soleil. Pendant leur absence, les quelques hommes laissés à la garde des retranchements n'avaient pas été inquiétés.
Don Mariano attendait le retour des Mexicains avec une vive impatience: aussitôt qu'il les aperçut, il alla au-devant d'eux.
Bon-Affût était sombre: la réception qu'il fit au gentilhomme, bien que cordiale, fut cependant assez sèche.
Le chasseur, quoiqu'il eût la conviction d'avoir accompli un devoir en condamnant don Estevan était triste cependant, en songeant à la responsabilité qu'il avait assumée sur lui dans cette affaire.
Autre chose est tuer un homme dans un combat, en défendant sa vie, au milieu de l'enivrement de la bataille, et juger et exécuter froidement un individu contre lequel on n'a aucun motif personnel de haine ou de colère.
Le vieux Canadien redoutait intérieurement les reproches de don Mariano; il connaissait trop bien le cœur humain pour ne pas savoir que le gentilhomme, dès qu'il envisagerait de sang-froid l'action qu'il avait excité les gambucinos à commettre, la détesterait, et maudirait ceux qu'il avait trouvés trop dociles à le servir.
Quelque grands que fussent les torts de don Estevan envers don Mariano, si criminelle que fût sa conduite, ce n'était pas à son frère à l'accuser, et surtout à requérir sa mort de ces hommes implacables chez lesquels tous sentiments de clémence sont éteints, par suite de la rude vie qu'ils sont contraints de mener.
Maintenant que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis la condamnation de don Estevan, Bon-Affût, chez lequel la réflexion était arrivée, et lui avait permis d'envisager cette action sous un jour différent, en était venu à se demander tout bas s'il avait réellement le droit d'agir ainsi qu'il l'avait fait, et si ce qu'il prenait pour un acte de sévère et stricte justice n'était pas un assassinat et une vengeance déguisée: aussi s'attendait-il à ce que don Mariano, en le voyant, lui adressât des reproches et lui demandât compte de la vie de son frère.
Le chasseur se prépara à répondre aux questions que sans doute don Mariano allait lui faire; et, dès qu'il l'aperçut, son front, déjà assailli de tristes pensées, se rembrunit encore. Mais Bon-Affût s'était trompé: pas un reproche, pas une parole ayant trait au jugement ne sortirent des lèvres de don Mariano; aucune allusion, même détournée, ne vint faire soupçonner au chasseur que le gentilhomme avait l'intention d'attaquer ce sujet délicat.
Le Canadien respira, seulement à la dérobée pendant les quelques instants qu'ils marchèrent côte à côte pour rentrer au camp; il examina à plusieurs reprises le visage de don Mariano: le gentilhomme était pâle, triste, mais sa physionomie était calme et ses traits impassibles.
Le chasseur hocha la tête.
—Il roule quelques projets dans sa pensée, murmura-t-il à voix basse.
Dès que l'enceinte du camp fut franchie, que les barricades eurent été refermées sur les gambucinos, don Miguel après avoir placé les sentinelles aux retranchements, se tourna vers Bon-Affût et don Mariano:
—Le soleil se lèvera dans deux heures environ, leur dit-il; veuillez accepter mon hospitalité et me suivre sous ma tente.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Don Miguel fit signe à ses porteurs de poser à terre le brancard sur lequel il était assis; il se leva, aidé par Bon-Affût, et, appuyé sur le bras du chasseur, il entra dans la tente, suivi par don Mariano.
Le rideau retomba derrière eux.
Les gambucinos, fatigués des courses de la nuit, s'étaient hâtés de desseller leurs chevaux, de leur donner la provende; puis, après avoir jeté quelques brassées de bois sec dans les feux, afin de raviver la flamme, ils s'étaient enveloppés dans leurs frazadas et leurs zarapés, et s'étaient étendus sur le sol, où ils n'avaient pas tardé à s'endormir. Dix minutes après le retour de la troupe, tous les aventuriers étaient plongés dans le plus profond sommeil; seuls, trois hommes veillaient encore: ces trois hommes étaient don Miguel, Bon-Affût et don Mariano, réunis sous la tente où ils avaient entre eux une conversation à laquelle nous ferons assister le lecteur.
L'intérieur de la tente sous laquelle don Miguel avait introduit ses deux compagnons était meublée de la façon la plus simple: dans un angle se trouvait le palanquin hermétiquement fermé; dans l'angle opposé, plusieurs fourrures étendues sur le sol marquaient la place d'un lit; quatre ou cinq crânes de bisons servaient de sièges; il était impossible de rencontrer rien d'aussi simple et de moins confortable que tout cela.
Don Miguel se jeta sur son lit, après avoir engagé d'un geste gracieux ses compagnons à s'assoir sur les crânes de bisons. Bon-Affût et don Mariano rapprochèrent leurs sièges de l'endroit où se tenait leur hôte, et s'assirent silencieusement.
Don Miguel prit alors la parole:
—Caballeros, dit-il, les faits qui se sont passés cette nuit, faits sur lesquels je ne reviendrai pas, ont besoin d'être clairement expliqués, surtout dans la prévision des complications probables qui en découleront dans les événements auxquels d'ici à peu de temps, je l'espère, nous serons appelés à prendre part; ce que j'ai à dire vous regarde, et vous intéresse particulièrement, don Mariano: c'est donc surtout à vous que je m'adresse. Quant à Bon-Affût, il sait à peu près à quoi s'en tenir sur ce que vous allez entendre: si je le prie d'assister à l'entretien que je désire avoir avec vous, c'est d'abord à cause de la vieille amitié qui nous a lié toujours, ensuite parce que ses avis nous seront d'un grand secours pour les résolutions ultérieures que nous aurons à prendre.
Don Mariano fixa l'aventurier d'une façon qui fit entendre à celui-ci qu'il ne comprenait absolument rien à ce long exorde.
—Ne vous souvenez-vous pas, señor don Mariano, fit alors le Canadien, que, avant de me rendre au camp pour vous amener don Miguel, je vous ai dit que vous ignoriez le plus intéressant de cette histoire que vous croyiez si bien savoir.
—En effet, je me le rappelle, bien qu'à ce moment je n'ai pas attaché à cette déclaration tout l'intérêt qu'elle méritait.
—Eh bien, si je ne me trompe, don Miguel va en quelques mots vous mettre au courant de ces affreuses machinations. Puis il ajouta, comme par réflexion: il est un homme que j'aurais désiré voir ici; il était important que lui aussi connût toute la vérité; mais depuis notre retour au camp je ne l'ai pas aperçu.
—De qui voulez-vous parler?
—De Balle-Franche, que j'avais chargé de vous accompagner jusqu'ici.
—Il m'a accompagné en effet; mais aux approches du camp, jugeant sans doute que je n'avais plus besoin de sa protection, il m'a quitté.
—Ne vous a-t-il pas dit dans quelle intention? reprit le chasseur, en regardant fixement le gentilhomme.
Don Mariano fut intérieurement troublé par cette interrogation; mais voulant laisser à Balle-Franche le soin d'expliquer son absence, et peu désireux d'avouer son désir de sauver son frère, il répondit avec une certaine hésitation qu'il ne put entièrement cacher:
—Non, il ne m'a rien dit; je croyais qu'il vous avait rejoint, je suis aussi étonné que vous de son absence.
Bon-Affût fronça imperceptiblement le sourcil.
—C'est étrange! fit-il. Du reste, ajouta-t-il, il ne tardera probablement pas à revenir, et alors nous saurons ce qu'il aura fait.
—Oui, maintenant, don Miguel, je suis à vos ordres; parlez, je vous écoute attentivement, reprit don Mariano, qui ne se souciait nullement de voir la conversation se continuer sur ce sujet.
—Donnez-moi mon vrai nom, don Mariano, répondit le jeune homme; ce nom vous inspirera peut-être quelque confiance en moi: je ne suis ni don Toribio Carvajal ni don Miguel Ortega, je me nomme don Leo de Torres.
—Leo de Torres! s'écria don Mariano en se levant avec stupéfaction, le fils de mon ami le plus cher!
—C'est moi répondit simplement le jeune homme.
—Mais non, cela n'est pas possible. Basilio de Torres est mort massacré avec toute sa famille par les Indiens Apaches sur les ruines fumantes de son hacienda prise d'assaut, il y a vingt ans de cela.
—Je suis le fils de don Basilio de Torres, reprit l'aventurier. Regardez-moi bien, don Mariano: est-ce que les traits de mon visage ne vous rappellent rien.
Le gentilhomme s'approcha, posa les mains sur les épaules de l'aventurier, et l'examina quelques secondes avec la plus profonde attention.
—C'est vrai, dit-il au bout d'un instant avec des larmes dans la voix, cette ressemblance est extraordinaire. Oui, oui, s'écria-t-il avec explosion, je vous reconnais maintenant!
—Oh! reprit le jeune homme avec un sourire, j'ai entre les mains des actes qui garantissent mon identité. Mais, fit-il, ce n'est plus de cela qu'il s'agit, revenons à ce que je voulais vous dire.
—Comment se fait-il que, depuis l'affreuse catastrophe qui vous a rendu orphelin, jamais je n'aie entendu parler de vous, moi le meilleur ami, presque le frère de votre père; j'aurais été si heureux de veiller sur vous.
Don Leo, auquel désormais nous restituerons son véritable nom, fronça le sourcil; son front fut sillonné de rides profondes; il répondit avec un accent triste et d'une voix tremblante:
—Merci, don Mariano, de l'amitié que vous me témoignez, croyez que j'en suis digne; mais, je vous en prie, laissez-moi conserver au fond de mon cœur le secret de mon silence; un jour peut-être, je l'espère, il me sera permis de parler, alors je vous dirai tout.
Don Mariano lui serra la main.
—Agissez à votre guise, lui dit-il d'une voix profondément émue; ne vous souvenez que d'une chose, c'est que vous avez retrouvé en moi le père que vous avez perdu.
Le jeune homme détourna la tête afin de cacher les larmes qu'il sentait lui venir aux yeux. Il y eut une pose assez longue: au dehors, le glapissement des coyotes rompait seul par intervalles le silence imposant du désert.
L'intérieur de la tente n'était éclairé que par une torche de bois d'ocote fichée en terre, dont la flamme tremblotante faisait jouer sur le visage des trois hommes des ombres et des lumières qui imprimaient à leur physionomie une expression étrange et fantastique.
—Le ciel commence à se rayer de larges bandes blanches, reprit don Leo; les chouettes et les hiboux cachés sous la feuillée saluent le retour du jour; le soleil va paraître; laissez-moi, en quelques mots, vous mettre au courant des faits que vous ignorez; car si j'en crois mes pressentiments, il nous faudra bientôt agir avec vigueur, afin de réparer le mal commis par don Estevan.
Les deux hommes s'inclinèrent affirmativement: don Leo continua:
—Certaines raisons qu'il est inutile de rapporter ici m'avaient, il y a quelques mois, conduit à Mexico; par suite de ces raisons, je menais une vie assez singulière, fréquentant des gens de la pire espèce, et me faufilant, lorsque l'occasion s'en présentait, dans les sociétés les plus ou les moins mêlées, suivant que vous comprendrez mes paroles. N'allez pas croire, par ce qui précède, que je me livrais à quelques opérations criminelles, vous commettriez une grave erreur: seulement, de même que bon nombre de nos compatriotes, je faisais certains commerces interlopes, peut-être vus d'un mauvais œil par les préposés du gouvernement, mais qui, pour cela, n'ont rien de fort répréhensibles en eux.
Bon-Affût et don Mariano échangèrent un regard: ils avaient compris ou cru comprendre.
Don Leo de Torres feignit de ne pas apercevoir ce regard.
—Un des lieux que je fréquentais le plus assidûment, dit-il, était la plaza Mayor; là, je visitais un evangelista, vieillard d'une cinquantaine d'années, doublé de juif et de lombard, qui, sous une apparence vénérable, cachait l'âme la plus vénale et le cœur le plus corrompu; ce coquin émérite, dans l'intérêt des mille commerces occultes auxquels il se livrait, et à cause de ses fonctions d'evangelista, connaissait à fond les secrets d'un nombre infini de familles et était au courant de toutes les infamies qui se commettent tous les jours dans cette immense capitale. Un jour que par hasard je me trouvais chez lui à l'oración, une jeune fille entra; cette jeune fille était belle, paraissait honnête; elle tremblait comme la feuille en mettant le pied dans l'antre du misérable; celui-ci lui fit son plus charmant sourire et lui demanda obséquieusement à quoi il pouvait lui servir: elle lança un regard timide autour d'elle et m'aperçut. Je ne sais pourquoi j'avais flairé un mystère; la tête sur la table, le front posé sur mes deux mains croisées, je feignais de dormir.—Cet homme? fit-elle en me désignant.—Oh! répondit l'evangelista, il est ivre de pulque; c'est un pauvre sous-officier sans importance; d'ailleurs, il dort.—Elle hésita; puis, semblant prendre tout à coup sa résolution, elle sortit un mince papier de sa poitrine.—Copiez cela, dit-elle à l'evangelista, je vous donnerai deux onces.—Le vieux coquin saisit le papier et le parcourut des yeux.—Mais ce n'est pas du castillan, cela, dit-il.—C'est du français, reprit-elle; que vous importe?—A moi, rien.—Il prépara son papier, ses plumes, et copia le billet sans plus d'observation; lorsque cela fut terminé, la jeune fille compara les deux billets, fit un sourire de satisfaction, déchira l'original, plia la copie en forme de lettre, dicta une adresse abrégée à l'evangelista; puis elle prit la lettre, la serra dans son corsage, et sortit après avoir payé le prix convenu que l'evangelista saisit avec joie, car il avait plus gagné en quelques minutes qu'il ne gagnait d'ordinaire en un mois. A peine la jeune fille eut-elle disparu, que je relevai la tête; mais l'evangelista me fit signe de reprendre ma première position: il avait entendu tourner la clef dans la serrure de la porte de sa bicoque; j'obéis, et bien m'en prit, car un homme entra presque aussitôt. Cet homme désirait évidemment ne pas être connu; il était embossé avec soin dans un large manteau; les ailes de son sombrero étaient rabattues sur ses yeux; il fit en entrant un geste de mécontentement.—Quel est cet homme? dit-il en me désignant.—Un pauvre diable, ivre, qui dort.—Une jeune fille sort d'ici.—C'est possible, répondit l'evangelista, mis sur ses gardes par cette question.—Pas de phrases ambigües, drôle, répondit l'étranger avec hauteur; je te connais et je te paye, ajouta-t-il en laissant tomber une lourde bourse sur la table; réponds. L'evangelista tressaillit; tous ses scrupules disparurent à la vue de l'or qui scintillait à travers les mailles de la bourse.—Une jeune fille sort d'ici, reprit l'inconnu.—Oui.—Que t'a-t-elle demandé?—De lui transcrire un billet écrit en français.—C'est bien, montre-moi ce billet.—Elle l'a plié en forme de lettre, a mis une adresse et l'a emporté.
—Je sais tout cela.—Alors?—Alors, repartit l'inconnu en ricanant, comme tu n'es pas un niais, tu as gardé une copie de ce billet, c'est cette copie que je veux voir. Je ne sais pourquoi la voix de cet homme m'avait frappé malgré moi; comme il me tournait à peu près le dos, j'en profitai pour faire à l'evangelista un signe qu'il comprit. —Je n'y ai pas songé, répondit-il. Il prit en disant ces mots une physionomie si naïvement niaise, que l'inconnu y fut trompé; il fit un geste de dépit.—Enfin, reprit-il, elle reviendra?—Je ne sais pas.—Je le sais, moi; chaque fois qu'elle viendra, tu conserveras une copie de ce qu'elle te fera écrire. C'est ici que doivent arriver les réponses de ces lettres?—Je l'ignore.—L'inconnu haussa les épaules. —Tu ne les remettras qu'après me les avoir montrées. A demain, et ne sois pas aussi sot qu'aujourd'hui, si tu veux que je me charge de ta fortune. L'evangelista grimaça un sourire. L'étranger se détourna pour sortir. Dans ce mouvement, un pan de son manteau s'accrocha après la table; les plis se dérangèrent et j'entrevis son visage; j'eus besoin de toute ma puissance sur moi-même pour ne pas pousser un cri en le reconnaissant: cet homme était don Estevan, votre frère. Il ramena son manteau sur son visage en étouffant une malédiction, et sortit. A peine fut-il dehors, que je me levai d'un bond; je verrouillai la porte, et me plaçant en face de l'evangelista:—A nous deux! lui dis-je. Il fit un geste de terreur; mon visage avait une expression terrible qui le fit reculer jusqu'au mur de sa bicoque en serrant la bourse qu'il venait de recevoir et que sans doute il supposait que je voulais lui voler.—Je suis un pauvre vieillard, me dit-il.—Où est la copie que tu as refusée à cet homme? répondis-je d'une voix brève. Il se baissa sur son pupitre, prit cette copie, et me la présenta sans dire un mot; je la lus en frémissant: j'avais compris.—Tiens, lui dis-je, en lui donnant une once, chaque fois tu me remettras le billet de la jeune fille, je te permets de le faire voir aussi à cet homme; seulement, retiens bien ceci: aucune des réponses écrites par l'individu qui sort d'ici ne doit être remise par toi à la jeune fille avant que je ne l'aie lue; je ne suis pas aussi riche que cet étranger, cependant je te payerai convenablement; tu me connais. Je n'ai plus qu'une chose à te dire: c'est que si tu me trahis, je te tuerai comme un chien. Je sortis. En refermant la porte, j'entendis l'evangelista murmurer a demi-voix:—¡Santa Virgen! Dans quel guêpier me suis-je fourré! Maintenant, voici la clef de ce mystère: la jeune fille que j'avais rencontrée chez l'evangelista était novice au couvent des Bernardines, où se trouvait votre fille; doña Laura, ne sachant à qui se fier, l'avait chargée de faire parvenir à don Francisco de Paulo Serrano...
—Mon beau-frère, son parrain! s'écria don Mariano.
—Celui-là même, continua don Leo; elle avait, dis-je, chargé doña Louisa, son amie, de faire parvenir au señor Serrano des billets dans lesquels elle lui révélait les machinations criminelles de son oncle, les persécutions auxquelles elle était en butte, en le suppliant, comme le meilleur ami de son père, de venir à son secours et de la prendre sous sa protection.
—Oh! Ma pauvre fille! murmura don Mariano.
—Don Estevan, reprit don Leo, par je ne sais quel moyen avait appris les intentions de votre fille; afin de bien connaître ses projets et le moment venu de pouvoir les renverser, il feignit de tout ignorer, laissa la jeune fille porter les lettres à l'evangelista, lisant les copies et faisant lui-même les réponses, par la raison toute simple que don Francisco ne recevait pas les lettres de votre fille, parce que don Estevan avait gagné son valet-de-chambre qui les lui rendaient toutes cachetées; cette habille perfidie aurait réussi sans nul doute si le hasard ou plutôt la Providence ne m'avait placé aussi à propos dans l'échoppe de l'evangelista.
—Oh! murmura don Mariano, cet homme était un monstre.
—Non, reprit don Leo; les circonstances l'obligèrent à aller beaucoup plus loin qu'il n'aurait peut-être voulu; rien ne prouve qu'il désirât la mort de votre fille.
—Que voulait-il donc alors?
—Votre fortune; en contraignant doña Laura à prendre le voile, il atteignait son but; malheureusement, comme cela arrive toujours lorsqu'on s'engage dans cette voie épineuse qui fatalement aboutit au crime, bien qu'il eût froidement calculé toutes les chances de réussite, il ne pouvait prévoir mon intervention dans l'exécution de ses projets, intervention qui devait le faire échouer et l'obliger à commettre un crime afin d'assurer leur réussite. Doña Laura, persuadée que la protection de don Francisco ne lui faillirait pas, suivait scrupuleusement les conseils que je lui faisais parvenir dans les billets que je lui écrivais au nom de l'ami auquel elle s'adressait; quant à moi, je me tenais prêt à agir aussitôt que le moment serait venu. Je n'entrerai dans aucuns détails à ce sujet. Doña Laura refusa, dans l'église même, de prononcer ses vœux: le scandale fut extrême; l'abbesse, furieuse, résolut d'en finir. La malheureuse jeune fille, endormie au moyen d'un puissant narcotique, fut toute vivante plongée au fond d'un in pace dans lequel elle devait mourir de faim.
—Oh! s'écrièrent les deux hommes en tressaillant d'horreur.
—Je vous répète, continua don Leo, que je ne crois pas don Estevan capable de cette barbarie; il en fut probablement le complice indirect, mais rien de plus: l'abbesse fut seule coupable. Don Estevan accepta les faits accomplis, il en profita, rien de plus; nous devons le supposer ainsi pour l'honneur de l'humanité; autrement cet homme serait un monstre. Averti le jour même de ce qui s'était passé au couvent, je réunis une troupe de bandits et d'aventuriers, puis, la nuit venue, je m'introduisis par ruse dans le couvent, et, le pistolet au poing, j'enlevai votre fille.
—Vous! s'écria don Mariano avec un mouvement de surprise mêlé de joie. Mon Dieu, mon Dieu! Ainsi elle est sauvée, elle est en sûreté?
—Oui, dans un endroit où moi-même, aidé par Bon-Affût, je l'ai cachée.
—Don Estevan ne l'y aurait jamais trouvée, fit le chasseur avec un sourire narquois.
Le gentilhomme était en proie à une agitation extrême.
—Où est-elle, s'écria-t-il; je veux la voir; dites-moi en quel lieu elle se trouve, ma pauvre et chère enfant!
—Vous comprenez, répondit le jeune homme, que je ne l'ai pas gardée auprès de moi; je savais que les espions de don Estevan et votre frère lui-même me poursuivaient et surveillaient toutes mes démarches. Après avoir mis doña Laura en sûreté, j'attirai sur mes traces toutes les poursuites. Voici comment: ce palanquin, dit-il en le désignant du doigt, ce palanquin, a jusqu'au presidio de Tubac, renfermé doña Laura. J'eus soins de la laisser apercevoir une fois ou deux: il n'en fallut pas davantage pour faire supposer qu'elle était toujours auprès de moi; grâce au soin que je prenais de tenir constamment ce palanquin hermétiquement fermé et de n'en laisser approcher personne, j'avais le projet d'entraîner vos ennemis à ma suite, et, arrivé dans le désert, de les punir; mes calculs ont été plus justes que ceux de don Estevan, car Dieu me secondait; maintenant que le criminel a été puni, que doña Laura n'a plus rien à craindre, je suis prêt à vous faire connaître sa retraite et à vous conduire vers elle.
—Oh! Mon Dieu! Vous êtes juste et bon, s'écria don Mariano avec une expression de joie ineffable; mon Dieu, soyez béni! Je vais revoir mon enfant! Elle est sauvée!
—Elle est perdue si vous ne vous hâtez pas! s'écria une voix sépulcrale.
Les trois hommes se retournèrent avec épouvante.
Balle-Franche, le visage pâle et ensanglanté, les habits déchirés et souillés de sang, se tenait droit et immobile à l'entrée de la tente dont il tenait le rideau soulevé.
XXIII.
L'Aigle-Volant.
Les Indiens, à cause de la vie qu'ils sont contraints de mener et de l'éducation qu'ils reçoivent, sont d'un caractère essentiellement défiant: habitués à se mettre constamment en garde contre tout ce qui les environne, à soupçonner les intentions en apparence les plus loyales, de cacher une trahison ou une perfidie, ils ont acquis une habileté peu commune pour deviner les projets des personnes avec lesquelles le hasard les met en rapport et déjouer les embûches tendues sous leurs pas par leurs ennemis.
Mahchsi-Karehde, nous l'avons dit déjà, était un guerrier expert, aussi sage au conseil que vaillant au combat, et qui, bien que très jeune encore, jouissait à juste titre d'une grande réputation dans sa tribu.
Aussitôt que Bon-Affût, au nom de la loi de Lynch, eut prononcé la sentence de don Estevan, il y eut une espèce de désordre parmi les chasseurs qui rompirent leurs rangs et commencèrent à causer et à discuter vivement entre eux, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas. L'Aigle-Volant profita de ce que l'attention était portée ailleurs et que personne ne songeait à lui pour faire à l'Églantine, dont les yeux étaient incessamment fixés sur lui, un signe que la jeune femme comprit, et il se glissa silencieusement au milieu des buissons, où il disparut sans que nul ne s'occupât de son absence.
Après avoir marché pendant environ vingt minutes dans la forêt, se jugeant probablement assez éloigné, le chef s'arrêta, et se tourna vers sa femme qui ne l'avait pas quitté d'un pas.
—Laissons les visages pâles, dit-il, accomplir leur œuvre; l'Aigle-Volant est un guerrier comanche, il ne doit pas intervenir davantage entre eux.
—Le chef retourne dans son village? demanda timidement l'Églantine.
L'Indien sourit d'un air fin.
—Tout n'est pas fini encore, répondit-il, l'Aigle-Volant veillera sur ses amis.
La jeune femme baissa la tête, et voyant que l'Indien s'était assis, elle se prépara à allumer le feu du campement. Le chef l'arrêta d'un geste.
—L'Aigle-Volant ne veut pas être découvert, reprit-il; que ma sœur prenne place à ses côtés, et qu'elle attende; un ami est en péril à cette heure.
En ce moment il se fit, non loin de l'endroit où les deux peaux-rouges étaient arrêtés, un grand bruit de branches cassées et froissées dans le taillis.
L'Indien prêta attentivement l'oreille pendant quelques minutes, le corps penché vers le sol.
—L'Aigle-Volant revient, dit-il en se relevant.
—L'Églantine l'attendra, répondit la jeune femme en lui jetant un doux regard.
Le chef déposa auprès de sa compagne les armes qui auraient pu le gêner dans l'exécution du projet qu'il méditait; il ne garda que sa reata qu'il leva avec soin dans sa main droite, et se dirigea à pas de loup dans la direction du bruit qu'il avait entendu et qui de seconde en seconde se faisait plus fort.
A peine se fut-il avancé d'une vingtaine de pas en se frayant un chemin à travers les lianes entrelacées et les hautes herbes qui lui barraient le passage, qu'il aperçut, arrêté à dix mètres de lui environ, un magnifique cheval noir qui, les oreilles couchées en arrière, le cou allongé et les quatre pieds tendus, fixait sur lui ses grands yeux intelligents d'un air effaré en renâclant avec force, la bouche couverte d'écume et les naseaux sanglants.
—Ooah! murmura le chef en s'arrêtant tout court et admirant le superbe animal en connaisseur.
Il se rapprocha de quelques pas encore, en ayant soin de ne pas effaroucher davantage le cheval, qui suivait tous ses mouvements d'un œil inquiet; et à l'instant où il le vit bondir pour s'échapper, il fit siffler sa reata autour de sa tête et la lança avec tant d'adresse que le nœud coulant tomba sur les épaules du cheval; celui-ci essaya pendant trois ou quatre minutes de reprendre la liberté qui lui était si subitement ravie; mais bientôt, reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se résigna à accepter de nouveau l'esclavage, et laissa approcher l'Indien sans chercher à continuer plus longtemps la lutte. C'est avec raison que nous disons qu'il se résigna à accepter de nouveau l'esclavage, car cet animal n'était pas un cheval sauvage, mais bien le magnifique barbe de don Estevan, que celui-ci avait probablement perdu pendant le combat lorsqu'il avait été blessé. Les harnais du cheval étaient en partie brisés et déchirés par les ronces, mais cependant encore en état de servir.
Le chef, joyeux de la bonne aubaine que lui procurait le hasard, monta sur le cheval et retourna auprès de l'Églantine, qui, soumise et obéissante comme une véritable femme indienne, n'avait pas bougé depuis son départ.
—L'Aigle-Volant retournera dans son village monté sur un coursier digne d'un aussi grand chef, lui dit-elle en l'apercevant.
L'Indien sourit avec orgueil.
—Oui, répondit-il, les sachems seront fiers de lui.
Et avec ce naïf enfantillage qui s'allie si bien à la rudesse primitive de ces hommes de fer, il s'amusa à exécuter pendant quelques instants les passes, les voltes et les courbettes les plus difficiles, heureux de l'admiration effrayée de celle qu'il aimait et qui ne pouvait s'empêcher de trembler en le voyant manœuvrer aussi facilement ce magnifique animal. Le chef mit enfin pied à terre et vint, tout en conservant dans la main la bride du cheval, s'asseoir auprès de la jeune femme.
Ils demeurèrent ainsi assez longtemps côte à côte sans échanger une parole: l'Aigle-Volant paraissait réfléchir profondément. Ses yeux erraient çà et là dans les ténèbres, comme s'il eût voulu pénétrer et distinguer dans l'obscurité quelque objet lointain; il écoutait avidement les bruits de la solitude, en jouant machinalement avec son couteau à scalper.
—Les voilà! s'écria-t-il tout à coup en se relevant, comme poussé par un ressort.
L'Églantine le regarda avec étonnement.
—Ma sœur n'entend-elle pas? lui demanda-t-il.
—Oui, fit-elle après un instant, j'entends un bruit de chevaux dans les halliers.
—Ce sont les visages pâles qui regagnent leur camp.
—Allons-nous donc les suivre?
—L'Aigle-Volant ne quitte jamais sans raison le sentier tracé par ses mocassins; l'Églantine accompagnera le guerrier.
—Mon père en doute-t-il?
—Non; l'Églantine est une digne fille des Comanches; elle viendra sans murmurer. Un visage pâle, ami de Mahchsi-Karehde, est en danger en ce moment.
—Le chef le sauvera.
L'Indien sourit.
—Oui, dit-il; ou, si j'arrive trop tard pour cela, au moins je le vengerai, et son âme tressaillira de joie dans les Prairies bienheureuses en apprenant de son peuple que son ami ne l'a pas oublié.
—Je suis prête à suivre le chef.
—Partons donc alors, car il est temps.
L'Indien se mit en selle d'un bond: l'Églantine se prépara à le suivre à pied.
Les femmes indiennes ne montent jamais le cheval de guerre de leurs maris ou de leurs frères. Condamnées par les lois qui régissent leurs peuplades à demeurer constamment courbées sous un joug de fer, à être réduites à la plus complète abjection, et à s'occuper des travaux les plus durs et les pénibles, elles supportent tout sans se plaindre, persuadées qu'il en doit être ainsi, et que rien ne saurait les soustraire à l'implacable tyrannie qui pèse sur elles depuis leur naissance jusqu'à leur mort. En obligeant sa femme à le suivre à pied au milieu d'une forêt vierge par des chemins impraticables, rendus plus difficiles encore à cause des ténèbres, l'Aigle-Volant était convaincu qu'il ne faisait qu'une chose toute simple et toute naturelle; l'Églantine, de son côté, le comprit ainsi, car elle ne se permit pas la moindre observation.
Ils se mirent donc en route, tournant le dos à la rivière et s'avançant du côté de la clairière.
Dans quel but le chef retournait-il sur ses pas et reprenait-il le trajet qu'il avait accompli une heure auparavant afin de s'éloigner des gambucinos?
C'est ce que bientôt nous apprendrons probablement.
A une centaine de mètres de la clairière environ, ils entendirent le bruit d'un coup de feu.
L'Aigle-Volant s'arrêta.
—Ooah! murmura-t-il, que se passe-t-il donc? Me serais-je trompé?
Mettant immédiatement pied à terre, il donna son cheval à garder à sa femme, en lui ordonnant de le suivre à distance; et se glissant parmi les herbes, il s'avança en toute hâte vers la clairière, inquiet de ce coup de feu qu'il ne savait à quoi attribuer, car l'idée ne lui vint pas un seul instant que ce fût don Estevan qui l'eût tiré dans l'intention de se tuer; le chef était convaincu qu'un homme de ce caractère n'abandonnait jamais une partie, quelque désespérée qu'elle fût. Son appréciation n'était pas complètement fausse.
Persuadé de ce que nous avons dit plus haut, l'Aigle-Volant, redoutant un malheur dont il semblait avoir prévu la possibilité, se hâtait donc de gagner la clairière, afin d'éclaircir ses doutes, et tremblant de les voir se changer en certitude.
Arrivé sur la lisière de la clairière, il s'arrêta, écarta les branches avec précaution, et regarda. Les ténèbres étaient tellement épaisses, qu'il ne put rien distinguer; un silence funèbre régnait sur cette partie de la forêt. Soudain les buissons s'écartèrent, un homme, ou plutôt un démon, bondit comme un chacal, passa auprès de lui avec une vélocité extrême, et se perdit bientôt dans l'obscurité.
Un triste pressentiment serra le cœur du peau-rouge; il fit un mouvement pour se lancer à la poursuite de l'inconnu; mais se ravisant presqu'aussitôt.
—Voyons ici d'abord, murmura-t-il; cet homme je suis certain de le retrouver quand je le voudrai.
Il entra dans la clairière. Les feux abandonnés ne jetaient plus aucune lueur, tout était ombre et silence. Le chef marcha rapidement vers l'endroit où la fosse avait été creusée. Elle était vide, don Estevan avait disparu; sur le revers du talus, formé par les terres rejetées en dehors de la fosse, un homme étendu gisait sans mouvement.
L'Aigle-Volant se pencha sur lui et l'examina attentivement pendant quelques secondes.
—Je le savais! murmura-t-il en se redressant avec un sourire de dédain, cela devait arriver ainsi, les faces pâles sont de vieilles femmes bavardes, l'ingratitude est un vice blanc, la vengeance est une vertu rouge.
Le chef demeura pensif, les yeux fixés sur le blessé.
—Le sauverai-je? reprit-il enfin. A quoi bon? Ne vaut-il pas mieux laisser les coyotes se déchirer entre eux; les guerriers rouges se rient de leur fureur; celui-là ajouta-t-il, était cependant un des meilleurs entre ces faces pâles pillardes qui viennent nous relancer jusque dans nos derniers refuges! Bah! Que m'importe! Nos deux races sont ennemies; les bêtes fauves l'achèveront, à chacun sa proie.
Et il fit un geste pour s'éloigner. Soudain il sentit une main se poser sur son épaule, et une voix timide murmura doucement à son oreille:
—Ce visage pâle est l'ami de la tête grise qui a délivré l'Aigle-Volant; le sachem l'ignore-t-il?
Le chef tressaillit à cette question qui répondait si bien à ses pensées intérieures; car, tout en se parlant à lui-même et en cherchant à se prouver qu'il avait raison d'abandonner le blessé, l'Indien savait fort bien que l'action qu'il préméditait était répréhensible et que l'honneur exigeait qu'il secourût l'homme étendu à ses pieds.
—L'Églantine connaît ce chasseur? répondit-il évasivement.
—L'Églantine l'a vu il y a deux jours pour la première fois, lorsqu'il a sauvé si courageusement l'ami du chef.
—Ooah! murmura l'Indien, ma sœur dit vrai; ce guerrier est brave, son cœur est large, il est l'ami des peaux-rouges, l'Aigle-Volant est un chef renommé pour sa grandeur d'âme, il n'abandonnera pas le visage pâle aux hideux coyotes.
—Mahchsi-Karehde est le plus grand guerrier de sa nation, sa tête est pleine de sagesse, ce qu'il fait est bien.
L'Aigle-Volant sourit avec satisfaction à ce compliment de la jeune femme.
—Visitons les blessures de cet homme.
L'Églantine alluma une branche d'ocote dont elle se fit une torche; les deux Indiens se penchèrent sur le blessé toujours immobile, et à la flamme vacillante de la torche, ils l'examinèrent de nouveau et plus attentivement.
Balle-Franche n'avait qu'une blessure légère occasionnée par le pommeau du pistolet dont il avait été frappé; la force du coup, en amenant une abondante hémorragie, avait causé un étourdissement suivi d'une syncope; la plaie était assez étroite, peu profonde et placé à la partie supérieure du front entre les deux sourcils; évidemment, don Estevan avait essayé d'assommer le digne chasseur de la même façon que dans les Corridas de toros de México; les espadas expérimentés se plaisent parfois à tuer ainsi un taureaux, afin de faire briller leur adresse aux yeux de tous les spectateurs groupés anxieusement sur les gradins del acho. Son coup, bien que lancé d'une main ferme, avait été porté trop précipitamment, et n'avait pas été calculé assez sûrement pour être mortel; seulement, il est évident que si le chef indien ne l'avait pas secouru avant la fin de la nuit, le chasseur aurait été tout vivant dévoré par les bêtes fauves qui rôdaient aux environs en quête d'une proie.
Tous les Indiens, lorsqu'ils sont en voyage, portent sur eux, passé en bandoulière, un sac en parchemin qui a à peu près la forme d'une gibecière et qu'ils nomment sac à la médecine; ce sac contient les simples dont ces hommes primitifs se servent afin de guérir les blessures qu'ils reçoivent dans les combats, leurs instruments de chirurgie et les poudres destinées à couper les fièvres.
Après avoir examiné la blessure de Balle-Franche, le chef hocha la tête avec satisfaction, et il se mit immédiatement en devoir de la panser. Avec un instrument tranchant fait d'une pierre d'obsidienne aiguisée et coupant comme un rasoir, il commença d'abord, aidé par l'Églantine, par raser les cheveux autour de la plaie; ensuite il fouilla dans son sac à la médecine, en tira une poignée de feuilles d'oregano qu'il pila et pétrit avec soin, avec de l'eau-de-vie de Barcelone nommé refino. Nous ferons remarquer ici que, dans tous les médicaments indiens, l'eau-de-vie joue un grand rôle; il ajouta à ce mélange un peu d'eau et de sel, forma du tout une pâte assez compacte, et après avoir lavé la plaie à deux reprises avec de l'eau coupée de refino, il appliqua dessus cette espèce de cataplasme, en l'assujettissant avec des feuilles d'abanijo.
Ce remède si simple produisit un effet presque instantané: au bout de dix minutes au plus, le chasseur poussa un soupir, ouvrit les yeux, et se redressa en regardant de tous les côtés, comme un homme réveillé en sursaut d'un profond sommeil, et qui ne se rend pas encore bien compte des objets extérieurs.
Cependant Balle-Franche était un homme doué d'une organisation trop solide pour que cet état durât longtemps; bientôt il parvint à remettre de l'ordre dans ses idées, se souvint de ce qui s'était passé, et de la trahison dont il avait été la victime de la part de l'homme qu'il avait sauvé.
—Merci, peau-rouge, dit-il d'une voix faible encore, en tendant la main au chef.
Celui-ci la serra cordialement.
—Mon frère se sent mieux, répondit-il avec sollicitude.
—Je me sens aussi bien maintenant que si rien ne m'était arrivé.
—Ooah! Mon frère se vengera de son ennemi alors.
—Rapportez-vous-en à moi pour cela, le traître ne m'échappera pas, aussi vrai que mon nom est Balle-Franche, répondit énergiquement le chasseur.
—Bon! Mon frère tuera son ennemi, et il suspendra sa chevelure à l'entrée de son wigwam.
—Non, non, chef, cette vengeance peut convenir à un peau-rouge, mais ce n'est pas celle d'un homme de ma race et de ma couleur.
—Que fera donc mon frère?
Le chasseur sourit finement, puis au bout de quelques instants, il reprit la conversation, mais sans répondre à la demande de l'Indien.
—Depuis combien de temps me trouvé-je ici? dit-il.