[1] Chérie de mon cœur.
XXVI.
Une chasse dans la prairie.
Les personnes réunies sous la tente de don Leo ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque d'effroi à l'apparition imprévue de Balle-Franche; pâle, sanglant, les vêtements en désordre.
Le chasseur s'était arrêté à l'entrée de la tente, chancelant et promenant autour de lui des yeux hagards, tandis que peu à peu son visage prenait une expression de douleur et de profond découragement.
Tous ces hommes, habitués à la vie accidentée du désert, dont le courage, incessamment mis aux plus rudes épreuves, ne s'étonnaient de rien, se sentirent cependant frémir intérieurement et eurent le pressentiment d'un malheur.
Balle-Franche demeurait toujours immobile et muet.
Don Leo, le premier, rappela sa présence d'esprit et parvint à reprendre assez de puissance sur lui-même pour interpeler le nouveau venu.
—Qu'avez-vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il d'une voix qu'il cherchait vainement à affermir: de quelle fâcheuse nouvelle vous êtes-vous fait le porteur auprès de nous?
Le Canadien passa à plusieurs reprises le revers de sa main sur son front inondé de sueur, et, après avoir jeté un dernier regard circulaire et soupçonneux autour de lui, il se décida enfin à répondre d'une voix basse et inarticulée:
—J'ai à vous annoncer une nouvelle terrible!
Le cœur de l'aventurier se serra; cependant il domina son émotion, et, d'une voix calme avec un soupire résigné:
—Qu'elle soit la bienvenue, car nous ne pouvons en apprendre d'autre; parlez donc, mon ami, nous vous écoutons.
Balle-Franche hésita, une rougeur fébrile envahit son visage; mais faisant un effort suprême:
—Je vous ai trahi! dit-il, lâchement trahi!
—Vous! s'écrièrent les assistants avec un accent de dénégation unanime en haussant les épaules.
—Oui, moi!
Ces deux mots furent prononcés du ton d'un homme dont la résolution est définitivement prise et qui accepte loyalement la responsabilité d'un acte qu'il reconnaît intérieurement blâmable.
Les assistants se regardèrent avec stupeur.
—Hum! murmura Bon-Affût en secouant tristement la tête, il y a là-dessous quelque chose d'incompréhensible; laissez-moi le soin de l'apprendre, continua-t-il en s'adressant à don Leo qui semblait se préparer à adresser de nouvelles questions au chasseur; je sais comment le faire parler.
L'aventurier y consentit d'un geste muet et se laissa retomber sur sa couche, tout en fixant un regard profondément interrogateur sur le Canadien.
Bon-Affût quitta la place que jusqu'à ce moment il avait occupée, et, s'approchant de Balle-Franche, il lui posa la main sur l'épaule. Le Canadien tressaillit à cet attouchement amical, redressa la tête et jeta un regard triste au vieux chasseur.
—Pardieu! fit celui-ci avec un sourire, le diable m'emporte si les oreilles ne nous ont pas tinté tout à l'heure! Voyons, Balle-Franche, mon vieux camarade, que s'est-il passé? Pourquoi cette mine effarée comme si le ciel était sur le point de nous tomber sur la tête? Que signifie cette prétendue trahison dont vous vous accusez et dont je garantis, moi qui vous connais depuis quarante ans, l'impossibilité flagrante.
—Ne vous avancez pas ainsi pour moi, frère, répondit Balle-Franche d'une voix creuse, j'ai manqué à la loi des Prairies, j'ai trahi, vous dis-je.
—Mais, au nom du diable, expliquez-vous alors! Vous ne pouvez avoir traité à notre préjudice avec ces chiens Apaches nos ennemis! Une pareille supposition serait ridicule.
—J'ai fait pis.
—Oh! Oh! Quoi donc alors?
—J'ai... hasarda Balle-Franche en hésitant.
—Quoi?
Don Mariano s'interposa tout à coup.
—Silence, dit-il d'une voix ferme; je devine ce que vous avez fait, et je vous en remercie; c'est à moi qu'il appartient de vous justifier devant nos amis, laissez-moi le faire.
Tous les regards se fixèrent curieusement sur le gentilhomme.
—Caballeros, reprit-il, ce digne homme s'accuse devant vous, comme d'une trahison, d'avoir consenti à me rendre un service immense; en un mot, il a sauvé mon frère!
—Il serait possible! s'écria don Leo avec violence.
Balle-Franche baissa affirmativement la tête.
—Oh! dit l'aventurier; malheureux, qu'avez-vous fait?
—Je n'ai pas voulu être fratricide! répondit noblement don Mariano.
Cette parole éclata comme la foudre au milieu de ces hommes au cœur de lion; ils baissèrent instinctivement la tête, et se sentirent frissonner malgré eux.
—Ne reprochez pas à ce loyal chasseur, reprit don Mariano, d'avoir sauvé ce misérable. N'a-t-il pas été assez puni? La leçon a été trop rude pour qu'elle ne lui profite pas. Forcé de se reconnaître vaincu, courbé sous la honte et les remords, il erre maintenant seul et sans appui sous l'œil tout puissant de Dieu, qui, lorsque son heure sera arrivée, saura bien lui infliger le châtiment de ses crimes! Maintenant, don Estevan n'est plus à redouter pour nous; jamais nous ne le retrouverons sur notre route.
—Arrêtez! s'écria Balle-Franche avec véhémence: s'il devait en être ainsi que vous le dites, je ne me reprocherais pas aussi violemment d'avoir consenti à vous obéir. Non, non, don Mariano, j'aurais du refuser. Morte la bête, mort le venin! Savez-vous ce qu'a fait cet homme? Dès qu'il s'est vu libre, grâce à moi, oubliant aussitôt que j'étais son sauveur, il a voulu traîtreusement m'arracher cette vie que je venais de lui rendre. Regardez la plaie béante de mon crâne, ajouta-il en enlevant d'un geste brusque le bandeau qui entourait sa tête, voilà la preuve de reconnaissance qu'il m'a laissée en se séparant de moi.
Tous les assistants poussèrent une exclamation d'horreur.
Balle-Franche raconta alors dans les plus grands détails, les événements qui s'étaient passés.
Les chasseurs l'écoutèrent avec attention; lorsque son récit fut terminé, il y eut un instant de silence.
—Que faire? murmura don Leo avec tristesse; tout est à recommencer à présent; il ne manque pas dans la Prairie, de misérables avec lesquels cet homme puisse s'entendre.
Don Mariano, accablé par ce qu'il venait d'apprendre, restait sombre et silencieux, sans prendre part à la discussion, reconnaissant intérieurement la faute qu'il avait commise, mais ne se sentant pas le courage de l'avouer et d'assumer ainsi sur lui la responsabilité immense du jugement prononcé par les coureurs des bois.
—Il faut en finir, dit Bon-Affût, les moments sont précieux; qui sait ce que fait ce scélérat pendant que nous délibérons? Levons le camp au plus vite, rendons-nous auprès des jeunes filles, elles doivent être sauvées d'abord; quant à nous, nous saurons bien déjouer les machinations criminelles de ce misérable lorsqu'elles s'adresseront directement à nous.
—Oui! s'écria don Leo, en route, en route! Dieu veuille que nous arrivions à temps!
Et oubliant sa faiblesse et ses blessures, l'aventurier se leva résolument. Balle-Franche l'arrêta; le vieux chasseur, débarrassé du poids qui pesait si lourdement sur sa conscience, avait repris toute son audace et toute sa liberté d'intelligence.
—Permettez, dit-il, nous avons affaire a forte partie, n'agissons pas à la légère, ne nous laissons pas tromper cette fois; voici ce que je propose:
—Parlez, répondit don Leo.
—D'après ce que je connais de cette malheureuse histoire, vous avez, don Miguel, aidé par mon vieux camarade Bon-Affût, caché les deux jeunes filles dans un lieu que vous supposez hors des atteintes de votre ennemi.
—Oui, répondit l'aventurier, à moins d'une trahison.
—Il faut toujours soupçonner une trahison possible au désert, reprit brutalement le chasseur, vous en avez la preuve devant vous; redoublons donc de prudence: don Miguel et sa cuadrilla vont, guidés par moi, se mettre immédiatement à la poursuite de don Stefano; croyez-moi, le plus important pour nous est de nous assurer de la personne de notre ennemi, et, vive Dieu! Pour l'atteindre, je vous jure que tout ce qui est humainement possible de faire, je le ferai; j'ai un terrible compte à régler avec lui maintenant, ajouta-t-il avec une expression de haine concentrée à laquelle personne ne se méprit.
—Mais les jeunes filles? s'écria don Leo.
—Patience, don Miguel; si vous aviez eu autant de forces que de volonté, c'eût été à vous que j'eusse réservé l'honneur de les aller chercher dans l'asile que vous leur avez si judicieusement choisi; mais cette tâche serait trop rude pour vous; laissez donc à Bon-Affût le soin de l'accomplir, soyez certain qu'il vous en rendra bon compte.
Don Leo de Torres demeura un instant sombre et pensif; Bon-Affût lui prit la main, et la lui serrant chaleureusement:
—Le conseil de Balle-Franche est bon, lui dit-il; dans les circonstances présentes, c'est le seul que nous puissions suivre: il nous faut joûter de ruse avec nos adversaires, afin de déjouer leurs fourberies. Laissez-moi ce soin; ce n'est pas en vain que l'on me nomme l'Éclaireur; je vous jure, sur ma vie, que je vous ramènerai les jeunes filles.
L'aventurier poussa un soupir.
—Faites donc comme vous l'entendrez, dit-il d'une voix triste, puisque je suis réduit à l'impuissance.
—Bien, don Leo, s'écria don Mariano, je reconnais que vos intentions sont réellement loyales, je vous remercie de votre abnégation; quant à vous, mon brave ami, ajouta-t-il en se tournant vers Bon-Affût, bien que je sois vieux et peu habitué à la vie de désert, je veux vous accompagner.
—Votre désir est juste, monsieur, je n'ai pas le droit de m'y opposer, puisque c'est votre fille que je vais essayer de sauver; les fatigues que vous endurerez et les périls que vous courrez pendant cette expédition ajouteront encore au bonheur que vous éprouverez à embrasser votre enfant, lorsque je serai parvenu à vous la rendre.
—Maintenant, dit Balle-Franche, vous, Bon-Affût, qui connaissez la direction que vous allez suivre, indiquez-nous un rendez-vous où nous puissions nous réunir lorsque chacun de nous aura accompli la tâche dont il se charge.
—C'est vrai, répondit le Canadien, ceci est important; il serait même bon qu'un détachement de la cuadrilla de don Miguel se rendit directement au rendez-vous que nous allons choisir, afin qu'en cas de malheur chaque troupe put y trouver un secours ou une réserve.
—En effet, quinze de mes hommes les plus résolus iront immédiatement camper au lieu que vous désignerez, Bon-Affût, fit don Leo, afin d'être prêts à se porter partout où leur présence sera nécessaire.
—C'est une guerre en règle que nous faisons, ne l'oublions pas; ne négligeons donc aucune précaution; Ruperto, qui est un vieux chasseur de bisons, prendra, sauf votre bon plaisir, don Leo, le commandement de cette troupe, et il se rendra à Amaxtlan[1].
—Oh! Je connais bien l'endroit, interrompit Ruperto, j'y ai souvent chassé le castor et la loutre.
—Voilà qui est bien, reprit Bon-Affût; maintenant, quoi qu'il arrive, nous devons nous trouver tous au lieu du rendez-vous, d'aujourd'hui en un mois, à moins d'un empêchement grave, et, dans ce cas, le détachement qui manquerait expédierait un émissaire à Ruperto, afin de l'instruire de la cause de son retard; est-ce convenu?
—Oui, répondirent les assistants.
—Mais, ajouta don Leo, vous ne partez pas seul avec don Mariano, je suppose?
—Non, je prends encore Domingo, que, pour certaines raisons à moi connues, je ne suis pas fâché d'avoir constamment sous la main; les deux domestiques de don Mariano me suivront aussi, ils sont braves, dévoués; je n'ai pas besoin de plus de monde.
—C'est bien peu, observa don Leo.
Le vieux chasseur eut un sourire d'une expression indéfinissable.
—Moins nous serons, mieux cela vaudra, dit-il, pour l'entreprise périlleuse que nous tentons; notre petite troupe passera invisible où une plus nombreuse serait arrêtée; rapportez-vous-en à moi.
—Je n'ai plus qu'un mot à ajouter.
—Dites.
—Réussissez!
Le Canadien sourit encore, mais cette fois avec une expression de tendre pitié.
—Je réussirai! répondit-il simplement, en serrant avec force la main que lui tendait son ami.
Les deux hommes s'étaient entendus.
Don Leo sortit alors de la tente.
Bientôt tout fut en mouvement dans le camp. Les gambucinos s'occupaient activement à détruire les retranchements, charger les wagons, seller les chevaux, etc., enfin chacun faisait les préparatifs d'un départ précipité.
—Ne m'avez-vous pas dit, demanda Bon-Affût à Balle-Franche, que vous aviez été relevé par l'Aigle-Volant?
—En effet, répondit celui-ci.
—Le chef s'est-il donc déjà séparé de vous?
—Aucunement; il m'a suivi au camp ainsi que l'Églantine.
—Dieu soit loué! Il m'accompagnera dans mon expédition; c'est un guerrier brave et expérimenté; son aide sera, je le crois, fort nécessaire à la réussite de mes projets. Où est-il resté?
—Ici, à quelques pas; allons le trouver, j'ai certaines chose à lui dire, moi aussi.
Les deux chasseurs quittèrent la tente de compagnie; ils aperçurent bientôt l'Aigle-Volant accroupi devant un feu et fumant impassiblement son calumet indien; sa femme se tenait immobile à ses côtés, attentive à satisfaire ses moindres désirs.
A la vue des chasseurs, le chef ôta sa pipe de sa bouche et les salua courtoisement.
Balle-Franche savait que le Comanche avait pris plusieurs mesures sur les empreintes laissées dans sa fuite par don Estevan; c'étaient ces mesures, dont il espérait se servir plus tard afin de retrouver la piste de son ennemi, qu'il désirait demander au chef.
Celui-ci les lui remit sans faire la moindre difficulté; le chasseur les serra précieusement dans sa poitrine avec un geste de satisfaction.
—Eh! murmura-t-il à part lui, voilà qui me fera trouver, un bout de la piste; avec l'aide de Dieu, j'espère que je ne tarderai pas à atteindre l'autre.
Cependant Bon-Affût s'était assis auprès de l'Aigle-Volant.
—Mon frère rouge compte-t-il toujours retourner dans sa tribu? lui demanda-t-il.
—Il y a longtemps que le sachem est absent, répondit l'Indien; ses fils ont hâte de le voir.
—Bon! fit le chasseur, cela doit être ainsi: l'Aigle-Volant est un chef renommé, ses fils ont besoin de lui.
—Les Comanches sont trop sages pour qu'un guerrier leur fasse faute et que son absence soit remarquée.
—Mon frère est modeste, mais son cœur vole vers le village de ses pères.
—Tous les hommes ne sont-il pas de même?
—C'est vrai, le sentiment de la patrie est inné au cœur de l'homme.
—Les visages pâles lèvent leur camp?
—Oui.
—Retournent-ils du côté du grand lac salé, dans leurs villages en pierre?
—Non, ils partent pour une grande chasse au bison, dans les prairies au bas de la grande rivière sans fin aux lames d'or.
—Ooah! fit le chef avec une certaine émotion; alors bien des lunes se passeront avant que je revoie mon frère.
—Pourquoi cela, chef?
—Le grand chasseur pâle n'accompagne-t-il pas ses frères?
—Non, fit laconiquement Bon-Affût.
—Och! Mon frère veut rire; que feront les visages pâles s'il ne les accompagne pas?
—Je vais du côté du soleil.
L'Indien tressaillit; il fixa un regard perçant sur son interlocuteur.
—Du côté du soleil, dit-il, comme se parlant à lui-même.
—Oui, reprit Bon-Affût, dans les prairies toujours vertes du pays d'Acatlan[2], sur les bords de la belle rivière d'Atonatiuh[3].
Un frémissement soudain agita le corps du chef; Bon-Affût était impassible, indifférent en apparence, bien qu'il suivit attentivement les diverses émotions qui malgré le masque que le chef cherchait à plaquer sur son visage, contractaient ses traits.
—Mon frère a tort, répondit-il au bout d'un instant.
—Pourquoi donc?
—Mon frère ignore que la terre dont il parle est sacrée; jamais le pied d'un blanc ne l'a impunément foulée.
—Je le sais, répondit négligemment le chasseur.
—Mon frère le sait, et il persiste à s'y rendre?
—Oui.
Il y eut entre les deux hommes un silence de quelques minutes; l'Indien aspirait précipitamment la fumée de son calumet, en proie à une émotion qu'il ne pouvait maîtriser. Enfin il reprit la parole:
—Chacun a sa destinée, dit-il de ce ton sentencieux particulier aux Indiens: mon frère attache sans doute une grande importance à ce voyage.
—Une immense; je me rends sur cette terre, bien que je connaisse parfaitement les périls qui m'y attendent, pour des intérêts d'une grande importance, et poussé par une volonté plus forte que la mienne.
—Bon! Je ne demande pas les secrets de mon frère: le cœur d'un homme est à lui, seul il doit y lire; L'Aigle-Volant est un puissant sachem, il suit aussi cette route; il protégera son frère pâle, si les intentions du chasseur sont pures.
—Elles le sont.
—Ooah! Mon frère a la parole d'un chef. J'ai dit.
Après avoir prononcé ces paroles, l'Indien reprit son calumet et recommença à fumer silencieusement. Bon-Affût était trop au fait des mœurs indiennes pour insister davantage; il se leva la joie au cœur d'avoir réussi à s'assurer un allié aussi puissant que le chef comanche, et il alla en toute hâte faire ses préparatifs de départ.
De leur côté, pendant la conversation que nous avons rapportée, les gambucinos n'étaient pas demeurés inactifs; don Miguel ou don Leo, ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, avait si bien pressé ses gens, que déjà tout était prêt, les wagons chargés et attelés, les cavaliers en selle, le rifle sur la cuisse droite, n'attendaient plus que le signal de la marche.
Don Leo choisit dans sa troupe quinze vieux gambucinos aguerris contre les ruses indiennes, et sur lesquels il croyait pouvoir compter; il leur dit quelques mots afin de les mettre au fait de ses intentions, et les plaça sous les ordres de Ruperto avec injonction de lui obéir en tout, ainsi qu'ils le feraient à lui-même; les gambucinos le lui jurèrent.
Ce devoir accompli, il appela Domingo. Le gambucino arriva auprès de son chef avec cette démarche sournoisement indolente qui lui était particulière, et attendit respectueusement que celui-ci lui expliquât ses ordres.
Quand Domingo sut ce que l'on attendait de lui, il ne fut nullement flatté de la mission de confiance que son chef lui donnait, d'autant plus qu'il se souciait fort peu d'être sous la surveillance immédiate de Bon-Affût, dont le regard perçant avait le privilège de lui occasionner incessamment des tressaillements nerveux, et dont la surveillance assidue lui était des plus désagréables; cependant, comme il était impossible de désobéir ostensiblement à don Leo, le digne gambucino fit contre fortune bon cœur, se promettant in petto de se tenir sur ses gardes et de redoubler de prudence.
Lorsque don Leo se fut acquitté de tous les devoirs d'un chef sage et intelligent, il monta à cheval, bien qu'avec une certaine difficulté, à cause de la faiblesse occasionnée par ses blessures. Il se plaça en tête de sa troupe, à la droite de Balle-Franche, et après avoir fait un dernier signe d'adieu à don Mariano et à Bon-Affût, il donna le signal du départ.
Les deux troupes se mirent immédiatement en marche: celle conduite par Ruperto appuyant sur la gauche, et se dirigeant vers les montagnes, et celle de Balle-Franche suivant provisoirement le cours du Rubio.
Il ne restait plus au camp abandonné que Bon-Affût, don Mariano, l'Aigle-Volant, l'Églantine, les deux domestiques et le gambucino Domingo, qui suivait d'un regard d'envie ses compagnons qui s'éloignaient de plus en plus et qui finirent bientôt par disparaître.
Cette dernière troupe se composait donc de six hommes et d'une femme, en tout sept personnes.
Le vieux chasseur, pour des raisons qu'il gardait secrètes, ne voulait pas se mettre en route avant le coucher du soleil.
A peine cet astre eut-il disparu l'horizon dans des flots de vapeurs, que la nuit fut profonde et le paysage plongé presque immédiatement dans d'épaisses ténèbres.
Nous avons déjà fait plusieurs fois observer que dans les hautes latitudes américaines le crépuscule n'existe pas, ou du moins est tellement faible, que la nuit arrive pour ainsi dire sans transition.
Bon-Affût, depuis le départ des deux premiers détachements, n'avait pas prononcé un mot, pas fait un mouvement; ses compagnons, pour des motifs sans doute analogues aux siens, avaient respecté cette disposition silencieuse de leur chef; mais à peine la nuit fut-elle venue que le chasseur se redressa.
—En route, dit-il d'une voix brève.
Tous se levèrent.
Bon-Affût jeta autour de lui un regard investigateur.
—Laissez vos chevaux, dit-il, ils nous sont inutiles; ce n'est pas un voyage que nous entreprenons, nous commençons une chasse à l'homme; il nous faut être libres de nos mouvements; la piste que nous suivons est difficile. Juanito, vous resterez ici avec les animaux jusqu'à ce que vous receviez de nos nouvelles.
Le criado fit un geste de mécontentement.
—J'aurais préféré vous suivre et ne pas abandonner mon maître, dit-il.
—Je le comprends, mais j'ai besoin qu'un homme courageux et résolu surveille nos animaux, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous; du reste, j'espère que vous ne demeurerez pas longtemps seul cependant comme nous ne savons quels chemins nous aurons à suivre ni les empêchements qui se dresseront sur notre route, construisez-vous une hutte. Chassez, faites ce que bon vous semblera, mais souvenez-vous que vous ne devez pas bouger d'ici sans mon ordre.
—C'est convenu, compadre, répondit Juanito; vous pouvez partir quand vous voudrez; votre voyage durerait-il six mois que vous seriez certain de me retrouver à votre retour.
—Bon, fit Bon-Affût, je compte sur vous.
Puis il siffla son mustang, qui accourut à son appel, et vint appuyer sa tête intelligente sur l'épaule de son maître qui le flatta. C'était une noble bête, d'une assez grande taille, à la tête petite, mais dont les yeux pétillaient d'ardeur; son large poitrail, ses jambes fines et nerveuses, tout dénotait en lui le cheval de race. Bon-Affût saisit la reata qui pendait par un anneau fixé à la selle de l'animal, la détacha, l'enroula autour de son corps, puis, frappant légèrement la croupe du mustang, il le regarda s'éloigner avec un soupir de regret.
Les compagnons du chasseur s'étaient munis de leurs armes et de vivres, consistant en pennekann, viande de bison séchée et pulvérisée, et en tortillas de maïs.
—Allons, en route! s'écria le Canadien en jetant son rifle sur son épaule.
—En route, firent les autres.
—Bon voyage et heureuse réussite, leur dit Juanito, ne pouvant s'empêcher d'accompagner cet adieu d'un soupir qui laissait deviner combien il était fâché d'être ainsi laissé en arrière.
—Merci, répondirent les aventuriers.
Aussitôt qu'ils eurent quitté le camp, ils prirent la file indienne, c'est-à-dire qu'ils marchèrent l'un derrière l'autre, le second posant ses pieds sur l'empreinte exacte des pas du premier, le troisième sur celle des pas du second, et ainsi de suite jusqu'au sixième et dernier. Seulement celui-ci, comme fermant la marche prenait le soin d'effacer autant que possible les traces laissées par lui et ceux qui le précédaient.
Juanito, après les avoir suivis quelques instants du regard pendant qu'ils descendaient le monticule au sommet duquel se trouvait le camp, vint nonchalamment se rasseoir auprès du feu.
—Hum! murmura-t-il, je vais avoir bien peu d'agrément ici; enfin, puisqu'il le faut!
Et sur cette réflexion philosophique, le digne Mexicain alluma sa cigarette et se mit à fumer paisiblement, en suivant avec intérêt les spirales bleuâtres, fantastiquement contournées par la brise du soir, produites par la fumée de son tabac, pur havane, dont il humait le parfum avec tout le flegme méthodique d'un véritable sagamore indien.
[1] D'Aman, endroit où une rivière se divise en plusieurs branches.
[2] Littéralement pays des roseaux; d'acatl, roseau.
[3] Soleil d'eau; de atl, eau, et tonatiuh, soleil.
XXVII.
Une Chasse dans la prairie. (Suite.)
Dans le Nouveau-Monde, lorsqu'on se trouve voyager dans les régions indiennes et qu'on tient à ne pas être dépisté par les peaux-rouges, il faut avoir soin de se diriger vers l'est si l'on a affaire dans l'ouest, et vice versa; en un mot, imiter la manœuvre du navire qui, surpris par un vent contraire, est obligé de louvoyer et de tirer des bordées qui le rapprochent insensiblement du point qu'il désire atteindre.
Bon-Affût était trop au fait de l'intelligence et de la finesse des Indiens pour ne pas agir de la même façon. Bien que la présence de l'Aigle-Volant fût, jusqu'à un certain point, une garantie de sécurité pour Bon-Affût, cependant, ignorant avec quel parti indien le hasard le mettrait en contact, il résolut de faire en sorte, si toutefois cela était possible, de n'être découvert par aucun.
Fenimore Cooper, l'immortel historien des Indiens de l'Amérique du Nord, nous a initiés, dans ses excellents ouvrages, aux ruses employées par les Tuscaroras, les Mohegans et les Hurons, lorsqu'ils veulent déjouer les recherches de leurs ennemis; mais, n'en déplaise aux nombreux admirateurs de la sagacité du jeune Uncas, magnifique type de la nation Delaware, dont il ne fut cependant pas le dernier héros, puisque, bien que fort diminuée, elle existe encore, les Indiens des États-Unis ne sont que des enfants, comparées aux Comanches, aux Apaches, aux Pawnees et autres nations des grandes Prairies de l'ouest du territoire mexicain, qui, au reste, peuvent à juste titre, passer pour leurs maîtres sous tous les rapports.
La raison en est toute simple et des plus faciles à comprendre.
Les tribus du nord n'ont jamais réellement existé à l'état de puissances politiques; chacune d'elles se gouverne séparément et en quelque sorte selon sa fantaisie; les Indiens dont elles sont formées s'allient rarement avec leurs voisins, et ont, de temps immémorial, constamment vécu de la vie nomade. Aussi n'ont-ils jamais possédé que les instincts très développés, il est vrai, des hommes qui sans cesse habitent les bois, c'est-à-dire une agilité merveilleuse, une grande finesse d'ouïe et une longueur de vue miraculeuse, qualités que, pour le dire en passant, on retrouve au même degré chez les Arabes et, en général, chez tous les peuples errants, quel que soit le coin de terre qui les abrite.
Pour ce qui est de leur sagacité et de leur adresse, les bêtes fauves les leur ont enseignées, ils n'ont eu que la peine de les imiter.
Les Indiens du Mexique joignent aux avantages que nous avons signalés les restes d'une civilisation avancée, civilisation qui, depuis la conquête, s'est réfugiée dans des repaires inabordables, mais qui n'en existe pas moins de fait.
Les familles ou tribus se considèrent entre elles comme les parties d'un même tout: la nation.
Or la nation américaine, continuellement en lutte avec les Espagnols d'un côté et les Américains du Nord de l'autre, a senti le besoin de doubler ses forces pour triompher des deux formidables ennemis qui la harcèlent sans relâche, et peu à peu ses enfants ont modifié dans leurs mœurs ce qui leur était nuisible, pour s'approprier celles de leurs oppresseurs et les combattre par leurs propres armes; ils ont poussé si loin cette tactique, qui, du reste, les a jusqu'à ce jour sauvés non seulement du joug, mais encore d'une totale extermination, qu'ils sont passés maîtres en fourberies et en ruses; leurs idées se sont agrandies, leur intelligence s'est développée, et ils sont parvenus à surpasser leur ennemis en astuce et en diplomatie, si nous pouvons nous servir de cette expression. Et cela est si vrai que, depuis trois cents ans, ceux-ci non seulement n'ont pas réussi à les dompter, mais même à se soustraire à leurs invasions périodiques, ces invasions que les Comanches nomment superbement la lune du Mexique, et pendant le cours desquelles ils ruinent impunément tout ce qui se rencontre sur leur passage.
Peut-on véritablement considérer comme des sauvages ces hommes qui, refoulés jadis par la terreur des armes à feu et la vue des chevaux, ces animaux dont ils ignoraient l'existence, contraints de se cacher au sein de montagnes inaccessibles, ont cependant défendu leur terrain pied à pied, et, dans certaines régions, sont arrivés à reconquérir une portion de leur ancien territoire?
Mieux que personne, nous savons qu'il existe des sauvages en Amérique, sauvages dans toute l'acception du mot; mais ceux-là on en a eu bon marché, chaque jour ils disparaissent du sol, car ils n'ont ni l'intelligence nécessaire pour comprendre ni l'énergie pour se défendre. Ce sont ces sauvages dont nous parlons qui, avant d'être soumis aux Espagnols ou aux Anglo-américains, l'étaient aux Mexicains, aux Péruviens et aux Araucans du Chili, et cela à cause de leur organisation intellectuelle qui les élève à peine au-dessus de la brute.
Il ne faut pas confondre ces peuplades d'ilotes qui ne sont que des exceptions dans l'espèce, avec les grandes nations indomptées dont nous essayons ici de décrire les mœurs, mœurs qui se modifient sans cesse; car, malgré les efforts qu'elles font pour se soustraire à son influence, la civilisation européenne qu'elles méprisent plutôt encore par haine héréditaire de leurs conquérants et de la race blanche en général que pour tout autre motif, les cerne, les accable et les envahit de toutes parts.
Peut-être avant cent ans les Indiens émancipés qui sourient de pitié à la vue des luttes mesquines que se livrent entre elles les républiques, fantômes qui les entourent, et le colosse pygmée des États-Unis qui les menace, reprendront leur rang dans le monde et porteront haut la tête; et ce sera justice, car ce sont d'héroïques natures richement douées, capables, bien dirigées, d'entreprendre et de mener à fin de grandes choses.
Au Mexique même, depuis l'époque où à la male heure ce pays a proclamé sa soi-disant indépendance, tous les hommes éminents qui ont surgi soit dans les arts, soit dans la diplomatie, soit dans la guerre, appartiennent à la race indienne pure. A l'appui de ce dire, nous citerons un seul fait d'une immense signification: la meilleure histoire de l'Amérique du Sud qui ait été publiée en espagnol jusqu'à ce jour a été écrite par un Inca: Garcilasso de la Vega! Cela n'est-il pas concluant; n'est-il pas temps de faire justice de toutes ces théories systématiquement absurdes qui s'obstinent à représenter la race rouge comme une race bâtarde, incapable d'amélioration et fatalement appelée à disparaître!
Terminant ici cette digression beaucoup trop longue, mais qui était indispensable pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons interrompu.
Après trois heures d'une marche fatigante et difficile dans les hautes herbes, les aventuriers atteignirent les premiers contreforts qu'ils voulaient franchir.
Vers le milieu de la nuit, Bon-Affût, après avoir accordé deux heures de repos à ses compagnons, se remit en marche.
Au lever du soleil, ils arrivèrent à une espèce de cañon ou gorge étroite formée par deux murailles de rochers perpendiculaires, ils furent contraints de marcher pendant quatre heures dans le lit d'un torrent à demi desséché, où les pas ne laissaient heureusement aucune empreinte visible.
Pendant plusieurs jours leur voyage à travers des montagnes abruptes et désolées s'effectua avec de grande fatigues, mais sans offrir d'incident digne d'être rapporté; enfin ils se trouvèrent de nouveau dans la région des tierras calientes; la verdure avait reparu, la chaleur se faisait sentir; aussi les aventuriers, qui venaient de souffrir beaucoup du froid dans les hautes régions de la Serrania, éprouvèrent-ils une sensation de bien-être indicible en aspirant les émanations de cette atmosphère douce et embaumée, en contemplant ce ciel bleu et l'éblouissant soleil qui remplaçaient le ciel gris et blafard et l'étroit horizon chargé de brume et de givre des montagnes qu'ils laissaient derrière eux.
Vers la fin du quatrième jour, après avoir quitté les montagnes, Bon-Affût poussa un cri de satisfaction en apercevant surgir dans les lointains bleuâtres de la Prairie les premiers plans d'une immense forêt vierge vers laquelle il avait dirigé sa marche.
—Courage, mes amis! dit-il, nous rencontrerons bientôt l'ombre et la fraîcheur qui nous manquent ici.
Les aventuriers, sans répondre, allongèrent le pas en hommes qui appréciaient parfaitement la valeur de la promesse qui leur était faite.
La nuit était complète lorsqu'ils atteignirent, non pas la forêt, mais les bords d'une rivière assez large dont les hautes herbes leur avaient dérobé le voisinage, bien que depuis quelques instants ils entendissent le murmure continu de l'eau sur les cailloux de la rive. Bon-Affût résolut d'attendre au lendemain pour chercher un gué.
On campa; mais, par prudence, le feu ne fut pas allumé, les aventuriers se roulèrent dans leurs zarapés après avoir pris un maigre repas, et ne tardèrent pas à s'endormir.
Seul, Bon-Affût veillait.
Cependant la lune descendait à l'horizon, les étoiles commençaient à blanchir et à s'éteindre dans les profondeurs du ciel; le chasseur, dont la fatigue fermait malgré lui les yeux, allait s'abandonner au sommeil, lorsque tout à coup un bruit étrange, inattendu, le fit tressaillir. Il se redressa comme frappé par une commotion électrique, et prêta l'oreille. Un léger frémissement agitait les roseaux qui bordaient la rivière, dont l'eau calme et immobile semblait un long ruban d'argent. Il n'y avait pas un souffle de vent dans l'air.
Le chasseur posa la main sur l'épaule de l'Aigle-Volant; celui-ci ouvrit les yeux et le regarda.
—Les Indiens! murmura le Canadien à l'oreille du chef.
Puis, rampant sur les mains et sur les genoux, il se glissa sur la berge et se mit à l'eau.
Alors il regarda autour de lui.
La lune répandait une clarté suffisante pour laisser distinguer le paysage à une assez grande distance.
Le chasseur, malgré l'attention avec laquelle il inspectait les environs, ne vit rien. Tout était calme. Il attendit, le regard fixe et l'oreille au guet.
Une demi heure s'écoula, sans que le bruit qui l'avait éveillé se renouvelât. Il avait beau écouter, aucun son ne venait troubler le silence de la nuit.
Cependant Bon-Affût était certain de ne pas s'être trompé. Dans le désert, tous les bruits ont une cause, une raison d'être; les chasseurs les connaissent et savent fort bien les distinguer entre eux, sans jamais se tromper.
Cependant le chasseur était plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture: en Amérique, si la chaleur du jour est étouffante, en revanche les nuits sont excessivement fraîches; Bon-Affût sentait un froid glacial l'envahir de toutes parts. De guerre lasse et croyant s'être trompé, il se disposait enfin à abandonner la place et à remonter sur la rive, lorsque, au moment où il se décidait à exécuter ce mouvement, un corps dur vint frapper sa poitrine.
Il baissa les yeux et étendit instinctivement les mains en avant. Il étouffa un cri de surprise: ce qui l'avait touché, c'était le flanc d'une pirogue qui glissait sans bruit à travers les roseaux qu'elle écartait sur son passage.
Cette pirogue, de même que toutes les embarcations indiennes de ces parages, était construite en écorce de bouleau, détachée de l'arbre au moyen de l'eau chaude.
Bon-Affût examina cette mystérieuse pirogue, qui semblait s'avancer sans le secours d'aucun être humain, plutôt se laissant dériver au gré du courant que filant en ligne directe. Cependant une chose étonnait le Canadien, c'est que cette pirogue filait droit sans aucune oscillation. Évidemment un être invisible, un Indien probablement, la dirigeait; cela ne faisait pas un doute. Mais où se tenait cet homme? Était-il seul? C'est ce qu'il était impossible de deviner.
L'anxiété du Canadien était extrême: il n'osait faire le moindre geste dans la crainte de révéler imprudemment sa présence; cependant la pirogue filait toujours. Résolu à savoir enfin à quoi s'en tenir, Bon-Affût tira doucement son couteau de sa ceinture, et retenant sa respiration, il s'accroupit dans la rivière, en ne laissant que le haut de son visage à la surface de l'eau.
Ce qu'il avait espéré arriva: au bout d'un instant, il vit briller dans l'ombre, comme deux charbons ardents, les yeux d'un Indien qui nageait derrière la pirogue et la poussait avec le bras. Le peau-rouge tenait sa tête au niveau de l'eau en jetant autour de lui des regards investigateurs.
Le Canadien reconnut un Apache. Soudain les yeux de cet homme se fixèrent sur le chasseur; celui-ci jugea qu'il fallait en finir: s'élançant avec la souplesse et la rapidité d'un jaguar, il saisit son ennemi à la gorge; sans lui donner le temps de pousser un cri d'alarme, il lui plongea son couteau dans le cœur.
Le visage de l'Apache devint noir, ses yeux s'ouvrirent démesurément, il battit un instant l'eau avec ses jambes et ses bras; mais bientôt ses membres se roidirent, une convulsion suprême agita tout tous son corps, il disparut emporté par le courant et laissant derrière lui un léger sillon rougeâtre.
Il était mort.
Le Canadien, sans perdre un instant, enjamba la pirogue, et s'accrochant aux roseaux, il regarda du côté où il avait laissé ses compagnons. Ceux-ci, réveillés par l'Aigle-Volant, s'étaient approchés avec précaution, emportant avec eux le rifle abandonné sur le rivage par le chasseur.
Aussitôt qu'ils furent réunis, ils dégagèrent la pirogue des roseaux qui lui barraient le passage, et d'après le conseil de Bon-Affût, après s'être embarqués, avoir mis l'embarcation en pleine eau et lui avoir fait prendre le courant, ils s'étendirent au fond.
Depuis quelques temps déjà ils dérivaient ainsi doucement, se croyant à l'abri des ennemis invisibles qu'ils soupçonnaient cachés autour d'eux, lorsque soudain une clameur terrible éclata comme un coup de tonnerre et vibra dans l'espace.
Le corps de l'Apache tué par Bon-Affût avait, pendant quelques minutes suivi le fil de l'eau, puis il s'était arrêté dans des herbes et des bois morts, juste en face d'un campement indien auprès duquel les aventuriers étaient passés quelques heures auparavant sans le soupçonner.
A la vue du cadavre de leur frère, les peaux-rouges avaient poussé le formidable rugissement de douleur dont nous avons parlé, et s'étaient précipités en tumulte vers le rivage en se désignant du doigt la pirogue.
Bon-Affût, se voyant découvert, saisit les pagaies, et aidé par l'Aigle-Volant et Domingo, en quelques instants il se mit hors d'atteinte.
Les Apaches déconcertés, furieux de cette fuite, et ne sachant à qui ils avaient affaire, gesticulèrent en accablant leurs ennemis inconnus de toutes les insultes que la langue indienne put leur fournir, les traitant de lapins, de canards, de chiens, de hiboux et autres épithètes empruntées à la nomenclature des animaux qu'ils haïssent ou méprisent.
Le chasseur et ses compagnons s'inquiétaient peu de ces injures impuissantes: ils continuaient à pagayer vigoureusement, ce qui rétablissait dans leurs membres la circulation du sang.
Cependant les Indiens changèrent de tactique: plusieurs longues flèches barbelées furent lancées sur la pirogue, quelques coups de fusil même furent tirés; mais la distance était trop grande, l'eau seule fut fouettée par les balles.
La nuit se passa ainsi.
Les aventuriers pagayaient avec ardeur, car ils avaient reconnu que la rivière, à l'aide de ses nombreux détours, se rapprochait sensiblement de la forêt qu'ils avaient tant d'intérêt à atteindre. Cependant, croyant ne plus avoir rien à redouter de leurs ennemis, ils abandonnèrent pendant quelques instants les pagaies afin de se délasser et prendre un peu de nourriture.
Le jour était venu sur ces entrefaites, un magnifique paysage se déroula aux yeux éblouis des aventuriers.
—Oh! s'écria l'Aigle-Volant avec une expression de surprise.
—Qu'y a-t-il? dit aussitôt Bon-Affût qui comprit que le chef avait aperçu quelque chose d'extraordinaire.
—Voyez! reprit emphatiquement le Comanche en tendant le bras dans la direction qu'ils avaient parcourue pendant la nuit.
—Vertudieu! s'écria le Canadien, deux pirogues à notre poursuite! Oh! Oh! Il va falloir en découdre.
—Cuerpo del Cristo! fit à son tour Domingo avec un soubresaut qui faillit faire chavirer la frêle embarcation.
—Quoi encore?
—Regardez!
—Mille diables! exclama le chasseur, nous sommes cernés.
En effet, deux pirogues s'avançaient rapidement à l'arrière des aventuriers, tandis que deux autres, parties de deux points opposés de la berge, venaient sur leur avant dans l'intention évidente de leur barrer le passage et leur couper la retraite.
—¡Voto a Dios! Voilà des peaux-rouges qui veulent nous faire danser un singulier jaleo! murmura Domingo. Qu'en dites-vous, vieux chasseur?
—Bon, bon, fit gaiement Bon-Affût, nous leur payerons la musique. Attention, compagnons, et redoublons d'énergie.
Sur un signe de lui, les hommes saisirent tous des pagaies et imprimèrent un tel élan à leur pirogue, qu'elle sembla voler sur l'eau.
La situation se faisait critique pour les blancs.
Bon-Affût, debout, appuyé sur son rifle, calculait froidement les chances pour et contre de cette rencontre inévitable. Ce n'étaient pas les embarcations qui lui donnaient la chasse qu'il redoutait, elles étaient à une trop grande distance en arrière pour espérer l'atteindre; toute son attention se portait sur celles qui venaient à l'avant et entre lesquelles il fallait absolument passer. Chaque coup de pagaie diminuait la distance qui séparait les blancs des peaux-rouges.
Les pirogues ennemies, autant qu'on pouvait en juger de loin, semblaient surchargées de monde et n'avancer qu'avec une certaine difficulté. Bon-Affût avait jugé la position d'un coup d'œil infaillible; il prit une de ces résolutions hardies auxquelles il devait la grande réputation dont il jouissait, résolution qui, seule, dans ce moment critique, pouvait le sauver, lui et les siens.
XXVIII.
Peaux-blanches et peaux-rouges.
Bon-Affût avait, ainsi que nous l'avons dit, pris une résolution suprême. Au lieu de chercher à s'échapper en passant entre les deux pirogues, ce qui était risquer de se faire couler, il appuya légèrement sur la gauche et mit le cap directement sur la pirogue la plus près de la sienne.
Les Indiens trompés par cette manœuvre dont ils ne comprirent pas d'abord la portée, l'accueillirent par des cris de joie et de triomphe. Les aventuriers gardèrent le silence, mais ils redoublèrent d'efforts et continuèrent à avancer.
Un sourire railleur passa sur les lèvres du chasseur canadien.
Au fur et à mesure que sa pirogue s'approchait de celle des Apaches, il avait reconnu que la rive gauche de la rivière s'échancrait, et il venait de s'apercevoir que cette échancrure était formée par une île assez rapprochée de la terre, mais laissant encore un passage suffisant pour son embarcation, qui évitait ainsi un détour et lui faisait gagner du terrain sur les ennemis qui le poursuivaient.
L'affaire capitale était d'atteindre la pointe de l'île avant les Indiens de la première pirogue.
Ceux-ci avaient fini, sinon par deviner complètement, du moins par se douter de l'intention de leur intrépide adversaire; aussi avaient-ils, de leur côté, changé de tactique et modifié leur manœuvre. Au lieu de marcher à l'encontre des blancs, comme ils avaient fait jusqu'à ce moment, ils avaient brusquement viré de bord et pagayaient vigoureusement dans la direction de l'île.
Bon-Affût comprit qu'il fallait à tout prix retarder leur marche.
Jusqu'alors pas une flèche, pas un coup de feu n'avait été échangé de part ni d'autre; les Apaches étaient si persuadés qu'ils réussiraient à s'emparer des aventuriers, qu'ils avaient jugé inutile d'en venir à cette extrémité.
Les blancs, de leur côté, qui sentaient la nécessité d'économiser leur poudre dans un pays ennemi où il leur serait impossible de renouveler leur provision, les avaient jusque-là imités par prudence, quelque désir qu'ils eussent d'en venir aux mains.
Cependant la pirogue indienne n'était plus qu'à une cinquantaine de mètres de l'île; le chasseur, après avoir jeté un dernier regard autour de lui, se pencha vers ses compagnons, et leur dit quelques mots à voix basse.
Immédiatement ceux-ci rentrèrent les pagaies, et saisissant leurs rifles, s'agenouillèrent en appuyant leur arme sur le plat-bord de l'embarcation, après toutefois avoir fait glisser une seconde balle dans le canon.
Bon-Affût avait fait de même.
—Y sommes-nous? demanda-t-il au bout d'un instant.
—Oui! répondirent les aventuriers.
—Feu alors! Et tirons bas.
Les cinq détonations se confondirent en une seule.
Nous avons fait observer que les deux embarcations étaient excessivement rapprochées l'une de l'autre.
—Aux pagaies maintenant! Et vivement! cria le chasseur en donnant l'exemple, comme toujours.
Huit bras reprirent les pagaies, la légère pirogue recommença à voler sur l'eau. Seul, le chasseur rechargea son rifle et attendit agenouillé, prêt à tirer.
L'effet de la décharge des blancs se fit bientôt connaître: les cinq coups de feu, dirigés tous vers le même endroit, avaient ouvert une énorme brèche au flanc de l'embarcation indienne, juste au niveau de la flottaison.
Des cris d'effroi et de douleur s'élevèrent du groupe d'Apaches qui sautèrent à l'eau les uns après les autres, nageant dans toutes les directions. Quant à la pirogue, abandonnée à elle-même, elle dériva un instant, s'emplit d'eau peu à peu, et finit par couler bas.
Les aventuriers, se croyant débarrassés de leurs ennemis, ralentirent pour un instant leurs efforts.
Tout à coup l'Aigle-Volant leva sa pagaie, tandis que Bon-Affût saisissait son rifle par le canon. Deux Apaches aux membres athlétiques et aux regards féroces cherchaient à s'accrocher à la pirogue pour la faire chavirer. Ils retombèrent bientôt la tête fendue et roulèrent au fil de l'eau.
Quelques minutes plus tard, les chasseurs atteignirent le passage.
Cependant plusieurs Apaches étaient parvenus à la nage jusqu'à l'île; aussitôt sortis de l'eau, ils se mirent à la poursuite des blancs, en courant le long de la berge; faute de mieux, ils leurs jetaient des pierres, car ils ne pouvaient se servir de leurs rifles mouilles, et ils avaient perdu leurs arcs et leurs flèches par suite de leur brusque plongeon dans la rivière.
Toutes primitives que fussent les armes employées en ce moment par les Apaches, cependant Bon-Affût recommanda à ses compagnons de redoubler d'efforts, afin d'être le plus tôt possible à l'abri des projectiles énormes qui, de derrière toutes les touffes d'herbe et tous les accidents de terrain, pleuvaient drus comme grêle autour de la pirogue; car les peaux-rouges, selon leur habitude, avaient un soin extrême de ne pas rester à découvert, de crainte des balles.
Cependant cette situation devenait insoutenable, il fallait en sortir; le chasseur qui guettait attentivement l'occasion de donner une leçon sévère à ses ennemis acharnés, crut enfin l'avoir trouvée: il vit à quelques mètres de lui, sur la rive, un buisson de floripondios s'agiter légèrement; épaulant vivement son rifle, il ajusta et lâcha la détente.
Un cri terrible s'échappa du fouillis de floripondios, de cañaverales, de lianes et de plantes aquatiques qui formaient ce buisson, et un Apache, bondissant comme un tigre blessé, en sortit dans l'intention d'aller s'abriter plus loin derrière les arbres verts qui s'élevaient à peu de distance dans l'intérieur de l'île. Bon-Affût, qui avait rechargé son rifle en toute hâte, le baissa dans la direction du fuyard, mais il le releva aussitôt.
L'Apache venait de tomber sur le sable, et se roulait dans les dernières convulsions de l'agonie.
Au même instant Une dizaine d'Indiens s'élancèrent de derrière les buissons, se précipitèrent sur le cadavre, l'enlevèrent dans leurs bras, et disparurent avec la rapidité d'une légion de fantômes.
Un calme subit, une tranquillité inouïe succédèrent à l'agitation extrême et aux cris désordonnés qui, quelques minutes auparavant, faisaient retentir les échos.
—Pauvre diable! murmura Bon-Affût en replaçant son rifle dans le fond de la pirogue et en saisissant une paire de pagaies, je suis fâché de ce qui lui est arrivé; je crois qu'ils en ont assez; maintenant qu'ils connaissent la portée de mon rifle, ils nous laisseront tranquilles.
Le chasseur avait calculé juste: en effet, les peaux-rouges ne donnèrent plus signe de vie.
Ce que nous disons là n'a rien qui doive surprendre le lecteur: chaque pays comprend l'honneur et sa façon; les Indiens ont pour principe de ne jamais s'exposer inutilement à un danger quelconque. Pour eux, le succès seul peut justifier leurs actions; aussi, dès qu'ils ne se jugent pas les plus forts, ils renoncent sans honte, avec la plus grande facilité, aux projets qu'ils avaient conçus et préparés pendant de longues semaines.
Les aventuriers doublèrent enfin la pointe de l'île.
La seconde pirogue se trouvait déjà fort loin derrière eux; quant à celles qu'ils avaient aperçues en premier, elles n'apparaissaient plus que comme des points presque imperceptibles à l'horizon. Lorsque les peaux-rouges de la deuxième pirogue avaient vu que les aventuriers avaient pris sur eux une avance qu'il leur était impossible de regagner et qu'ils leur échappaient définitivement contre leurs prévisions, ils avaient fait une décharge générale de leurs armes; impuissante démonstration qui ne blessa personne, car les balles et les flèches tombèrent à une distance considérable des blancs; puis ils virèrent de bord, afin de rejoindre leurs compagnons sur l'île où ils s'étaient réfugiés.
Bon-Affût et ses compagnons étaient sauvés.
Après avoir pagayé une heure encore environ pour mettre entre eux et leurs ennemis une distance infranchissable, ils prirent un instant de repos, afin de se remettre de cette chaude alerte et bassiner avec un peu d'eau fraîche les contusions qu'ils avaient reçues, car quelques pierres les avaient atteints. Dans l'ardeur de l'action, ils ne s'en étaient pas aperçu; mais, maintenant que le danger était passé, ils commençaient à en souffrir.
La forêt, qui le matin, à cause des méandres multipliés de la rivière était si éloignée d'eux, s'était excessivement rapprochée, ils avaient l'espoir de l'atteindre avant la nuit; après une courte interruption, ils reprirent donc les pagaies avec une nouvelle ardeur et continuèrent leur route. Au coucher du soleil, la pirogue disparaissait en s'engouffrant sous l'immense dôme de feuillage de la forêt vierge que le courant d'eau coupait en biaisant.
Dès que les ténèbres commencèrent à tomber, le désert se réveilla, et les hurlements des bêtes fauves se rendant à l'abreuvoir se firent entendre sourdement dans les profondeurs inexplorées de la forêt. Bon-Affût ne jugea pas prudent de s'engager à cette heure dans des parages inconnus, qui sans doute recelaient des dangers de toute espèce. En conséquence, après avoir louvoyé encore pendant quelque temps afin de trouver un atterrage convenable, le chasseur donna l'ordre d'accoster sur une pointe de rocher qui s'avançait dans l'eau et formait une espèce de promontoire sur lequel on pouvait aborder sans difficulté.
Aussitôt à terre, le Canadien fit le tour du rocher afin de reconnaître les environs et savoir dans quelle partie de la forêt ils se trouvaient.
Cette fois le hasard avait mieux servi le chasseur qu'il n'aurait osé l'espérer. Après avoir écarté à grand-peine et avec des précautions minutieuses les lianes et les broussailles qui obstruaient le chemin, il se trouva subitement, et sans s'en douter, à l'entrée d'une grotte naturelle, formée probablement par une de ces convulsions volcaniques si fréquentes dans ces régions.
A cette vue, il s'arrêta, et allumant une branche d'ocote dont il avait eu le soin de se prémunir, il entra résolument dans la grotte, suivi de ses compagnons. L'apparition subite de la lumière de la torche effraya une nuée d'oiseaux de nuit et de chauves-souris qui, avec des cris aigus, se mirent à voler lourdement et à s'échapper de tous les côtés. Bon-Affût continua sa route, sans s'occuper de ces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément les lugubres ébats.
Cette grotte était haute, spacieuse et aérée. C'était, dans les circonstances où se trouvaient les aventuriers, une précieuse trouvaille, car elle leur offrait un abri à peu près sûr, pour la nuit, contre les recherches des Apaches, qui certainement n'avaient pas renoncé à les poursuivre.
Les aventuriers, après avoir exploré la caverne dans tous les sens, et s'être assurés qu'elle avait deux sorties, ce qui leur garantissait les moyens de fuir s'ils étaient attaqués par de trop nombreux ennemis, retournèrent vers l'embarcation, la retirèrent de l'eau, et, la chargeant sur leurs épaules, ils la portèrent au fond de la grotte. Puis, avec cette patience dont les Indiens et les coureurs des bois sont seuls capables, ils effacèrent les moindres traces, les plus légères empreintes qui auraient pu faire reconnaître leur débarquement et deviner la retraite qu'ils avaient choisie. Les brins d'herbes courbés furent redressés, les lianes et les buissons qu'ils avaient écartés furent rapprochés, et, après ce soin accompli, nul n'eut pu se douter que plusieurs hommes avaient passé par là.
Après quoi, faisant une ample provision de bois mort et de branche d'ocote pour les torches, ils rentrèrent dans la grotte avec l'intention manifeste de prendre enfin un peu de repos dont ils avaient si grand besoin.
Tous ces préparatifs avaient demandé du temps; aussi la nuit était-elle fort avancée déjà lorsque les aventuriers, après avoir pris un maigre repas préparé à la hâte, s'enveloppèrent enfin dans leurs zarapés et s'étendirent les pieds au feu et la main sur leur rifle. Rien ne troubla leur sommeil, qui durait encore lorsque les premiers rayons du soleil empourprèrent l'horizon de reflets joyeux. Ce fut Bon-Affût qui réveilla ses compagnons.
L'Aigle-Volant n'était pas dans la grotte.
Cette absence n'inquiéta nullement le chasseur; il connaissait trop bien le sachem comanche pour redouter une trahison de sa part.
—Debout! cria-t-il aux dormeurs, le soleil est levé; nous nous sommes assez reposés, il est temps de songer à nos affaires.
—Au bout d'un instant ils étaient sur pied.
Le chasseur ne s'était pas trompé; à peine commençait-on à rallumer le feu pour le repas du matin, que l'Aigle-Volant parut. Le chef portait sur ses épaules un élan magnifique qu'il jeta silencieusement à terre, puis il alla s'accroupir auprès de l'Églantine.
—Ma foi, chef! dit gaiement Bon-Affût, vous êtes un homme de précaution, votre chasse est la bienvenue; nos vivres commençaient à furieusement diminuer.
Le Comanche sourit de plaisir à cette parole, mais il ne répondit pas autrement: de même que tous ses congénères, l'Indien ne parlait que lorsque cela était absolument nécessaire.
Sur un signe du Canadien, Domingo, qui était un grand chasseur, se mit immédiatement en devoir de dépouiller l'élan.
Le pennekann, le queso et le blé indien restèrent donc au fond des alforjas des aventuriers, grâce à de succulents filets levés adroitement sur l'animal par Domingo, et qui, rôtis sur la braise, leur procurèrent un délicieux déjeuner; ce festin fut couronné par quelques gouttes de pulque dont l'Aigle-Volant et sa femme, d'après l'habitude des Comanches de s'abstenir de liqueurs fortes, refusèrent seuls de prendre leur part.
Puis les pipes et les cigarettes furent allumées, et chacun commença à fumer silencieusement.
Bon-Affût réfléchissait au parti qu'il devait prendre, pendant que Domingo et Bermudez préparaient tout pour le départ; enfin il se décida à parler:
—Caballeros, dit-il, nous voici arrivés à l'endroit où commence réellement notre voyage; il est temps que je vous fasse savoir où nous allons. Dès que nous aurons traversé cette forêt, ce qui ne sera pas long, nous aurons devant nous une plaine immense au centre de laquelle s'élève une ville; cette ville est nommée par les Indiens Quiepaa-Tani: c'est une de ces mystérieuses cités où, depuis la conquête, s'est réfugiée la civilisation mexicaine des Incas; c'est à cette ville que nous nous rendons, car c'est dans son sein que se sont retirées les jeunes filles que nous voulons sauver; cette ville est sacrée: malheur à l'Européen ou au blanc qui serait découvert aux environs! Je vous avoue que les périls que nous avons courus jusqu'à présent ne sont rien en comparaison de ceux qui probablement nous attendent avant que nous atteignions le but que nous nous sommes proposé; il est impossible que nous songions à nous introduire tous dans cette ville; cette tentative serait une folie et n'aboutirait qu'à nous faire stérilement massacrer. D'un autre côté, nous pouvons avoir besoin de retrouver ici des compagnons dévoués qui, le cas échéant, nous viendront en aide. Voici donc ce que j'ai résolu: Bermudez va retourner sur ses pas, c'est-à-dire à l'endroit où nous avons laissé Juanito; puis, tous deux, conduisant les chevaux avec eux, rallieront au rendez-vous convenu le détachement de Ruperto et celui de Balle-Franche, si cela est possible, et les amèneront ici. Quel est votre avis, caballeros? Approuvez-vous mon projet?
—De tous points, répondit don Mariano en s'inclinant.
—Et vous, chef?
—Mon frère est prudent, ce qu'il fait est bien.
—Quoi! Je vais vous quitter, murmura le pauvre Bermudez en s'adressant à son maître.
—Il le faut mon ami, répondit celui-ci; mais pas pour longtemps, je l'espère.
—Tâchez de vous bien rappeler la route que nous avons suivie, afin de ne pas vous tromper au retour, reprit le chasseur.
—Je tâcherai.
—Eh! Vieux chasseur, dit en ricanant Domingo, pourquoi diable ne m'envoyez-vous pas, moi qui suis un coureur des bois et qui connais le désert sur le bout du doigt, au lieu de ce pauvre homme qui, j'en suis certain, laissera ses os en route?
Bon-Affût lança au gambucino un regard pénétrant qui lui fit baisser la tête en rougissant.
—Parce que, répondit-il en appuyant avec intention sur chaque mot, ami Domingo, j'ai pour vous une si forte inclination que je ne puis consentir à vous perdre de vue une seule minute; vous me comprenez, n'est-ce pas?
—Parfaitement, parfaitement, bégaya le gambucino avec confusion; il est inutile de vous fâcher, vieux chasseur, je resterai; ce que j'en disais, c'était dans votre intérêt, voilà tout.
—J'apprécie votre offre comme elle le mérite, répondit en radiant le Canadien, n'en parlons plus. Et il continua en s'adressant à Bermudez: Comme nous pouvons avoir bientôt besoin de secours, tâchez en revenant de prendre, si cela est possible, une route plus directe et plus courte.
—Je ferai en sorte.
—Cette grotte est un excellent refuge, elle est assez spacieuse pour vous donner abri à tous; vous y demeurerez avec les chevaux et vous ne la quitterez que sur un ordre de moi: c'est entendu?
—Et compris, soyez tranquille; je suis trop pénétré de l'importance des recommandations que vous me faites pour les négliger.
—Un dernier mot. Je vous ai dit qu'il fallait absolument, pour le succès de l'expédition difficile que nous tentons, que nous trouvions ici, en cas de besoin, un fort détachement d'hommes résolus; recommandez bien à Ruperto de redoubler de prudence et d'éviter autant que possible, je ne dis pas une rixe avec les Indiens, mais même leur rencontre.
—Je le lui dirai.
—Maintenant, remettons la pirogue à flot, et bonne chance.
—Dieu veuille que vous réussissiez à sauver la pauvre niña, dit le vieux domestique avec une émotion qu'il ne put maîtriser; je donnerais avec joie ma vie pour elle.
—Allez en paix, mon ami, répondit Bon-Affût d'un ton affectueux, j'ai déjà fait le sacrifice de la mienne.
Les aventuriers sortirent alors de la grotte, non sans avoir d'abord interrogé le dehors du regard, afin de voir si nul danger n'existait. Un silence profond régnait sous le couvert impénétrable de la forêt.
Les aventuriers enlevèrent sur leurs épaules la pirogue dans laquelle ils avaient placé des provisions pour le compagnon qui les quittait.
Bientôt l'embarcation se balança légèrement sur l'eau.
Bermudez fit ses derniers adieux, puis se détournant avec effort, il sauta dans la pirogue, saisit les pagaies et s'éloigna.
—Au revoir! lui cria don Mariano d'une voix émue.
—A bientôt, si Dieu veut, répondit Bermudez.
—Amen! murmurèrent pieusement les aventuriers.
Bon-Affût suivit longtemps des yeux la marche de la pirogue, puis se retournant par un mouvement brusque vers ses compagnons:
—C'est un cœur dévoué, murmura-t-il, comme se parlant a lui-même: arrivera-t-il?
—Dieu le protégera, répondit don Mariano.
—C'est vrai, reprit le chasseur en passant sa main sur son front; je suis fou, sur ma parole, d'avoir de telles pensées, et ingrat, qui plus est, ingrat envers la Providence, qui a veillé sur nous jusqu'ici avec une si grande sollicitude.
—Bien parlé, mon ami, fit don Mariano; j'ai le pressentiment que nous réussirons.
—Eh bien, voulez-vous que je vous parle franchement, fit gaiement le chasseur; moi aussi, j'en ai le pressentiment; ainsi, en avant.
—L'Aigle-Volant posa alors sa main sur l'épaule du chasseur.
—Avant que de partir, je voudrais tenir conseil avec mon frère, dit-il; le cas est grave.
—Vous avez raison, chef, rentrons dans la grotte; nos mouvements doivent être combinés avec la plus grande prudence, afin, le moment venu, de ne pas commettre une irréparable bévue qui compromettrait sans retour le succès de notre expédition.
Le Comanche fit un signe d'assentiment, et précédant ses amis, il retourna à la caverne. Le feu n'était pas complètement éteint, il couvait sous la cendre; en un instant il fut ravivé; les quatre hommes s'accroupirent gravement autour.
Alors le chef détacha son calumet de sa ceinture, le bourra de tabac sacré, l'alluma, et après avoir aspiré lentement deux ou trois bouffées de fumée, il le passa à Bon-Affût. Le calumet fit ainsi le tour du cercle sans qu'un mot fût prononcé, pendant que le tabac contenu dans le fourneau se consumait. Lorsqu'il ne resta plus que de la cendre, le chef le secoua dans le brasier, replaça le calumet à sa ceinture et s'adressant à Bon-Affût:
—Un chef voudrait parler, dit-il.
—Mon frère peut parler, répondit le chasseur en s'inclinant, nos oreilles sont ouvertes.
Le sachem, après avoir d'un geste ordonné à sa femme de s'éloigner hors de la portée de la voix, ce que, selon la coutume indienne, l'Églantine fit immédiatement, s'inclina révérencieusement devant les membres du conseil et prit la parole en ces termes.