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L'éclaireur

Chapter 62: XXXI.
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About This Book

The narrative opens on a moonlit stretch of the western prairies where a veteran Canadian trapper, a Comanche chief, and a young Comanche woman meet in secret; their wary cooperation and mutual regard are tested by the region's dangers and the rituals of tribal life. Through stealthy scouting, council fires and tense watches, the account follows their alliance as it navigates hunting, rival bands, and the complexities of affection and honor within a harsh landscape. Episodes alternate between vivid natural description, intimate character portraiture, and action-driven scenes that probe loyalty, cultural exchange, and survival on the frontier.

Le conseil.

L'Aigle-Volant, depuis le commencement de l'expédition à laquelle il avait consenti à prendre part, avait constamment joué un rôle passif, acceptant sans les discuter les combinaisons proposées par Bon-Affût, exécutant avec franchise et fidélité les ordres qu'il recevait du chasseur, en un mot, remplissant entièrement le rôle d'un guerrier subordonné à un chef dont le devoir est de penser pour lui; aussi la nouvelle attitude prise subitement par le sachem remplit-elle d'étonnement le Canadien, qui ne prévoyait nullement sur quel sujet allait s'établir le débat, et qui craignait intérieurement que, dans la situation critique où il se trouvait en ce moment, le Comanche n'eût l'intention de l'abandonner à ses propres ressources, de se retirer, et peut-être de créer des obstacles à l'exécution de ses projets. Aussi attendit-il impatiemment l'explication de la conduite étrange de son allié.

Le chef, toujours impassible, s'était levé; après avoir salué à la ronde, il se décida enfin à prendre la parole:

—Visages pâles, mes frères, dit-il de sa voix gutturale et sympathique, depuis plus d'une lune que nous sommes ensemble sur le même sentier, partageant les mêmes fatigues, dormant côte à côte, mangeant du produit de la même chasse, sans que le chef que vous avez admis à partager vos travaux et vos périls ait été jusqu'à ce jour admis à entrer aussi avant dans votre confiance qu'un ami doit y être; votre cœur est toujours pour lui resté fermé et entouré d'un nuage épais, vos projets lui sont aussi inconnus que le premier jour, les paroles que souffle votre poitrine sont et demeurent pour lui des énigmes indéchiffrables; cela est-il bien? Cela est-il juste? Non. Pourquoi m'avez-vous appelé, pourquoi m'avez-vous prié de vous accompagner, si je dois demeurer toujours pour vous un étranger? Jusqu'à présent j'ai renfermé dans mon cœur l'amertume que me causait votre conduite soupçonneuse; pas une plainte n'est montée de mon cœur à mes lèvres, en me voyant traité d'une manière si peu conforme à mon rang et aux relations que j'ai toujours entretenues avec vous; en ce moment même je continuerais à garder le silence, si mon amitié pour vous n'était pas plus forte que le ressentiment que me cause votre conduite peu généreuse à mon égard. Nous sommes sur la terre sainte des Indiens, le sol que nous foulons est sacré; des périls nous entourent, des embûches sans nombre sont tendues de toutes parts sous nos pas; comment vous aiderai-je à les conjurer si vos projets ne me sont enfin révélés, si je ne sais, en un mot, si le sentier que nous suivons est celui de la guerre ou celui de la chasse? Parlez avec franchise, ôtez la peau de votre cœur, de même que j'ai ôté celle du mien, éclairez-moi sur la conduite que vous avez l'intention de tenir et le but que vous vous proposez, afin que je vous aide de mes conseils si cela est nécessaire, et que, étant votre allié, je ne reste pas plus longtemps en dehors de vos délibérations, ce qui est honteux pour la nation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et indigne d'un guerrier tel que moi. J'ai dit, mes frères; j'attends votre réponse, qui, j'en suis convaincu, sera telle que doivent la faire des guerriers aussi sages et aussi expérimentés que vous l'êtes.

Pendant le long discours du chef comanche, Bon-Affût avait à plusieurs reprises donné des marques d'impatience, s'il n'avait craint de manquer aux règles de l'étiquette indienne en l'interrompant, certes il l'aurait fait; ce n'avait été qu'à grand-peine qu'il était parvenu à se contraindre et à conserver l'apparence impassible qui est de rigueur en semblable circonstance. Aussitôt que le chef eut repris sa place, le chasseur se leva, et après avoir salué d'un signe de tête les assistants, il prit la parole d'une voix ferme, et répondit en ces termes:

—Le Wacondah est grand, il tient dans sa main droite le cœur de tous les hommes, quelle que soit leur couleur: seul il peut connaître les intentions et lire dans leur âme. Les reproches que vous m'adressez, chef, ont une apparence de justice que je ne veux pas discuter avec vous; vous avez pu supposer, d'après la conduite que les circonstances m'ont jusqu'à présent contraint à tenir vis-à-vis de vous, que je ne vous accordais pas la confiance que vous méritez à si juste titre; il n'en est rien, j'attendais que l'heure de parler fût venue, non seulement pour vous expliquer mes intentions, mais encore pour réclamer votre aide et votre intervention. Vous désirez que je m'explique immédiatement, je vais le faire; mais peut-être eût-il mieux valu que vous attendissiez que cette forêt dans laquelle nous nous trouvons fût traverser.

—Je ferai observer à mon frère que je n'exige rien de lui; j'ai cru devoir lui faire certaines observations; s'il ne les trouve pas justes, son cœur est bon, il me pardonnera en songeant que je ne suis qu'un pauvre Indien dont l'intelligence est obscurcie par un nuage, et que je n'ai pas eu l'intention de le blesser.

—Non, non, chef, reprit vivement le chasseur; puisque nous sommes sur cette question, mieux vaut l'éclaircir tout de suite, afin de ne plus avoir à y revenir et que rien dorénavant ne s'élève entre nous.

—Je suis à la disposition de mon frère, prêt à l'entendre si cela lui plaît, et content d'attendre encore s'il le juge nécessaire.

—Je vous remercie, chef; mais je m'en tiens à ma résolution première, je préfère tout vous dire.

Le Comanche sourit avec finesse.

—Mon frère est bien résolu à parler? lui demanda-t-il.

—Oui.

—Bon; alors mon frère n a rien à ajouter, tout ce qu'il a à me dire, je le sais, il ne m'apprendrait rien de plus que ce que j'ai deviné moi-même.

Le chasseur ne put retenir un geste d'étonnement.

—Oh! Oh! murmura-t-il, que signifie cela, chef? Pourquoi alors les reproches que vous m'avez adressés?

—Parce que j'ai voulu faire comprendre à mon frère qu'un ami ne doit rien avoir de caché pour un autre, surtout lorsque cet ami est éprouvé depuis longues années, que sa fidélité est à l'épreuve, et qu'on sait que l'on peut compter sur lui comme sur soi-même.

Le chasseur sourit légèrement, mais se remettant aussitôt:

—Merci de la leçon que vous me donnez, chef, dit-il en lui tendant cordialement la main, je la mérite, car j'ai en effet manqué de confiance en vous; le service que j'attends de vous est si important pour moi que je reculais tous les jours à vous le demander et que, malgré moi, je vous l'avoue, je ne m'y serais probablement décidé qu'au dernier moment.

—Je le sais, répondit le Comanche avec un ton de bonne humeur tout à fait rassurant.

—Cependant, reprit le chasseur, malgré l'assurance que vous avez de connaître mes projets, peut-être serait-il bon que j'entrasse vis-à-vis de vous dans certains détails que vous ignorez.

—Je répète à mon frère pâle que je sais tout; l'Aigle-Volant est un des premiers sachems de sa nation, il a l'ouïe fine et la vue perçante: depuis près de deux lunes il n'a pas quitté le grand chasseur pâle; pendant ce laps de temps, bien des événements se sont passés, bien des paroles ont été prononcées devant lui; le chef a vu, il a entendu, et tout est aussi clair dans son esprit que si toutes ces choses avaient été dessinées pour lui dans un de ces colliers—livres—que savent si bien faire les blancs et dont j'ai vu quelques-uns entre les mains des chefs de la prière.

—Quelle que soit votre pénétration, chef, reprit le chasseur avec insistance, j'ai peine à me figurer que vous soyez aussi bien au courant de mes intentions que vous le supposez.

—Non seulement je connais les intentions de mon frère, mais encore je sais quel est le service qu'il attend de moi.

—Pardieu, chef, vous me ferez un énorme plaisir en me le disant, non pas que je doute de votre pénétration, les hommes rouges sont renommés pour leur finesse; cependant cela me semble si extraordinaire, que je vous avoue que je serais charmé d'en avoir le cœur net, ne serait-ce que pour ma satisfaction personnelle et pour prouver aux personnes qui nous écoutent combien nous avons tort, nous autres blancs, de nous imaginer que nous vous sommes si supérieurs en intelligence, lorsque vous nous laissez au contraire si loin derrière vous.

—Hum! murmura Domingo, ce que vous dites là est un peu fort, vieux chasseur; il est connu que les Indiens sont des bêtes brutes.

—Ce n'est pas mon avis, observa don Mariano; bien que je connaisse fort peu les peaux-rouges, avec lesquels jusqu'à présent je ne m'étais jamais trouvé en rapport, cependant, depuis mon arrivée dans ces régions, je leur ai vu accomplir des actions si étonnantes que je ne serais nullement surpris que ce chef eût, ainsi qu'il l'assure, pénétré complètement vos projets.

—Je le crois aussi, reprit le chasseur. Du reste, nous allons en juger. Parlez, chef, afin que nous sachions le plus tôt possible à quoi nous en tenir sur cette pénétration dont vous vous flattez.

—L'Aigle-Volant n'est pas une vieille femme bavarde, qui se vante à tort et à raison; c'est un sachem dont les actions et les paroles sont mûrement pesées; il n'a pas la prétention d'en savoir plus que ses frères les visages pâles; seulement l'expérience qu'il a acquise lui tient lieu de sagesse, elle l'aide à expliquer ce qu'il voit et ce qu'il entend.

—C'est bien chef, je sais que vous êtes un guerrier vaillant et renommé: nos oreilles sont ouvertes, nous vous écoutons avec toute l'attention que vous méritez.

—Mon frère le grand chasseur pâle veut entrer dans Quiepaa-Tani, où se sont réfugiées deux jeunes femmes blanches, dont l'une est la fille du chef à la barbe grise; ces deux femmes ont été confiées à un sachem apache nommé Addick; mon frère le chasseur a hâte d'arriver à Quiepaa-Tani, parce qu'il redoute une trahison du chef apache, qu'il soupçonne de s'être allié avec l'homme qui a été juge par les visages pâles pour enlever les deux femmes et les faire disparaître. J'ai dit: ai-je bien compris les intentions de mon frère, ou bien me suis-je trompé?

Les assistants se regardèrent avec étonnement; le chef jouit un instant de son triomphe, puis il reprit:

—Maintenant, voici le service que le chasseur veut demander à son frère le sachem comanche:

—Vrai Dieu! chef, s'écria Bon-Affût, je dois avouer que tout ce que vous avez dit est vrai! Comment l'avez-vous appris? Je ne sais de quelle façon l'expliquer, bien qu'à la rigueur on en a assez parlé devant vous pour que vous ayez fini par le deviner; mais quant au service que j'attends de vous, si vous pouvez me le dire, vive Dieu! Je vous reconnaîtrai pour le plus...

—Que mon frère ne s'avance pas trop, interrompit en souriant le chef, de peur qu'il ne me prenne bientôt pour un adepte de la grande médecine—sorcier—.

—Hum! fit gravement le chasseur, je ne jurerais pas que ce n'est point.

—Och! Mon frère jugera. Aucun visage pâle n'est parvenu jusqu'à ce jour à entrer dans Quiepaa-Tani; cependant mon frère veut, coûte que coûte, y pénétrer, afin d'obtenir des renseignements certains sur les deux jeunes vierges pâles; malheureusement mon frère ne sait comment mettre à exécution le projet ni comment il parviendrait à sauver les jeunes filles s'il les voyait en danger. Voilà pourquoi il a pensé à l'Aigle-Volant; il s'est dit que son frère rouge était un chef, qu'il devait avoir à Quiepaa-Tani des amis ou des parents, que l'entrée du Tzinco—ville,—interdite pour lui à cause de sa couleur, ne l'était pas pour le chef, et que les renseignements qu'il ne pouvait pas prendre, l'Aigle-Volant les prendrait pour lui.

—Oui, voilà ce que j'ai pensé, chef. A quoi bon le cacherai-je? Me suis-je trompé? Ne ferez-vous pas cela pour moi?

—Je ferai mieux, répondit l'Indien; que mon frère écoute. L'Églantine est une femme; nul ne s'occupera d'elle, elle entrera inaperçue dans le Tzinco, et, mieux que le chef, obtiendra tous les renseignements dont mon frère a besoin; lorsque le moment d'agir sera venu, l'Aigle-Volant aidera le chasseur.

—Pardieu! Vous avez raison, Sachem, votre idée est meilleure que la mienne; il est préférable sous tous les rapports que ce soit l'Églantine qui aille à la découverte; une femme ne peut inspirer de soupçons, mieux que qui que ce soit elle apprendra des nouvelles. En route donc sans plus tarder; aussitôt que nous aurons traversé la forêt, nous l'enverrons au Tzinco.

L'Aigle-Volant secoua la tête et retint par le bras le chasseur, qui déjà s'était levé pour se mettre en route.

—Mon frère est vif, fit-il; qu'il me laisse lui dire encore un mot.

—Voyons!

—L'Églantine partira en avant, mon frère aura plus tôt des nouvelles.

Don Mariano se leva, et serrant avec émotion la main du Comanche:

—Merci pour cette bonne pensée qui vous est venue, chef, lui dit-il; vous avez toutes les délicatesses, votre cœur est noble, il sait compatir aux douleurs d'un père; merci, encore une fois.

L'Indien se détourna pour ne pas laisser voir sur son visage les traces du sentiment qui l'agitait malgré lui, ce qui, dans sa pensée, était indigne d'un chef, qui doit en toute circonstance demeurer impassible.

—En effet, reprit Bon-Affût, ce que propose le chef nous fera gagner un temps précieux; son idée est excellente.

L'Aigle-Volant ordonna d'un geste à l'Églantine de s'approcher.

La jeune femme obéit.

Alors le chef lui expliqua dans sa langue ce qu'elle devait faire, pendant que, timidement posée devant lui, elle l'écoutait avec une grâce charmante.

Lorsque le chef lui eut donné ses instructions dans les plus grands détails, et qu'elle se fut bien pénétrée de ce qu'on attendait d'elle, elle se tourna gracieusement vers don Mariano et Bon-Affût, et, avec un doux sourire, elle leur dit d'une voix harmonieuse:

—L'Églantine saura.

Ces deux mots remplirent le cœur du pauvre père de joie et d'espérance.

—Soyez bénie, jeune femme, lui dit-il, soyez bénie pour le bien que vous me faites en ce moment et pour celui que vous avez l'intention de me faire.

La séparation du mari et de la femme fut ce qu'elle devait être entre Indiens, c'est-à-dire grave et froide; quelque amour qu'éprouvât l'Aigle-Volant pour sa compagne il aurait eu honte devant des étrangers, et surtout devant des blancs, de montrer la moindre émotion et de laisser deviner ses sentiments pour elle.

Après s'être une dernière fois inclinée devant don Mariano et Bon-Affût en signe d'adieu, l'Églantine s'éloigna rapidement, de ce pas gymnastique et relevée qui fait des Indiens les premiers et les meilleurs marcheurs du monde. Si grand que fut le stoïcisme du chef, cependant il suivit la jeune femme du regard, jusqu'à ce qu'enfin elle eut disparu au milieu des arbres.

Comme rien ne les pressait en ce moment, les aventuriers laissèrent passer la grande chaleur du jour, et ils ne se remirent en route que lorsque le soleil à son déclin n'apparut plus que comme un globe de feu presque au niveau du sol. Leur marche fut lente à cause des difficultés sans nombre qu'ils avaient à surmonter pour se frayer une route à travers le fouillis de lianes et de plantes de toutes sortes enchevêtrées les unes dans les autres en réseaux inextricables qu'il leur fallait couper à coups de hache à chaque pas.

Enfin, après quatre jours d'une course pendant laquelle ils avaient eu à supporter des fatigues inouïes, ils virent enfin devant eux les arbres devenir plus clairsemés, le couvert se fit moins épais, et entre les arbres ils aperçurent au loin un horizon profond et découvert.

Bien que les aventuriers se trouvassent au sein d'une forêt vierge où, selon toutes probabilités, ils ne devaient s'attendre à rencontrer aucun individu de leur espèce, cependant ils ne négligeaient aucune précaution et n'avançaient qu'avec prudence, marchant en file indienne, le doigt sur la détente du rifle, l'œil et l'oreille au guet; car aussi près d'une des villes sacrées des Indiens, ils pouvaient s'attendre, surtout après la chaude escarmouche qu'ils avaient eue à soutenir quelques jours auparavant, à être espionnés par des éclaireurs envoyés à leur recherche.

Vers le soir du quatrième jour, au moment où ils se préparaient à camper pour la nuit dans une clairière assez vaste sur les bords d'un ruisseau sans nom, comme on en rencontre tant dans les forêts vierges, Bon-Affût, qui marchait en tête de la petite troupe, s'arrêta tout à coup et se baissa vivement sur le sol en donnant les marques du plus grand étonnement.

—Qu'y a-t-il? lui demanda don Mariano au bout d'un instant.

Bon-Affût ne lui répondit pas; mais il se tourna vers le chef indien en lui disant avec une certaine inquiétude:

—Voyez vous-même, chef, ceci me semble inconcevable.

L'Aigle-Volant se baissa à son tour vers le sol, et demeura assez longtemps à considérer les empreintes qui semblaient intriguer si vivement le chasseur.

Enfin il se releva.

—Eh bien? lui demanda Bon-Affût.

—Une troupe de cavaliers a passé par ici aujourd'hui même; répondit-il.

—Oui, fit le chasseur; mais qui sont ces cavaliers? D'où viennent-ils? Voilà ce que je voudrais savoir.

L'Indien reprit son inspection avec une attention plus minutieuse que précédemment.

—Ce sont des visages pâles, dit-il.

—Comment! Des visages pâles! s'écria Bon-Affût d'une voix étouffée par la prudence, c'est impossible; songez donc où nous sommes; jamais blanc, excepté moi, n'a jusqu'à ce jour pénétré dans ces régions.

—Ce sont des visages pâles, reprit le chef. Voyez, il y en a un qui s'est arrêté ici, il est descendu de cheval; tenez, voici la trace de ses pas, son pied a écrasé cette touffe d'herbe, un des clous de sa chaussure a laissé une ligne noire sur cette pierre.

—C'est vrai, murmura Bon-Affût, les mocassins des Indiens ne laissent pas de telles empreintes; mais qui peuvent être ces hommes? Comment ont-ils pénétré ici? Quelle direction ont-ils suivie pour venir?

Pendant que Bon-Affût s'adressait in petto ces questions et cherchait vainement la solution de ce problème qui lui semblait insoluble, l'Aigle-Volant avait fait quelques pas en suivant attentivement les empreintes parfaitement visibles sur le sol.

—Et bien, chef, lui demanda le chasseur en le voyant revenir vers lui, avez-vous trouvé quelque chose qui puisse nous renseigner?

—Ooah! fit l'Indien en hochant la tête, la piste est fraîche, les cavaliers ne sont pas loin.

—En êtes-vous sur, chef? Songez combien il est important pour nous de savoir qui sont les gens que nous avons pour voisins.

Le Comanche demeura un instant silencieux, plongé sans doute dans de sérieuses réflexions; puis, relevant la tête:

—L'Aigle-Volant, dit-il, essaiera de satisfaire son frère. Que les visages pâles demeurent ici jusqu'à son retour; le chef va prendre la piste, bientôt il dira au chasseur si ces hommes sont des amis ou des ennemis.

—Pardieu! J'irai avec vous, chef, répondit vivement Bon-Affût; il ne sera pas dit que, pour nous être utile, vous vous soyez exposé à un danger sérieux, sans avoir auprès de vous un ami pour vous soutenir.

—Non, reprit l'Indien, mon frère doit rester ici, un guerrier seul est suffisant.

Le chasseur savait que, lorsque le chef avait pris une résolution, rien ne pouvait lui en faire changer; il n'insista pas.

—Partez donc, dit-il, et agissez à votre guise; je sais que ce que vous ferez sera bien.

Le Comanche rejeta son rifle sur l'épaule, s'étendit sur le sol, et disparut dans les buissons en rampant comme un serpent.

—Et nous, demanda don Mariano, qu'allons nous faire?

—Attendre le retour du chef, répondit Bon-Affût, et en l'attendant, préparer le repas du soir dont, ainsi que moi, je n'en doute pas, vous commencez à reconnaître l'urgence.

Les aventuriers s'installèrent tant bien que mal dans la clairière où ils se trouvaient, et, ainsi que l'avait dit Bon-Affût, ils préparèrent le souper en attendant le retour de leur batteur d'estrade, dont cependant l'absence fut beaucoup plus longue qu'ils ne l'avaient supposé, car la nuit était tombée déjà depuis longtemps sans qu'il eût reparu.


XXX.

Le deuxième détachement.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre précédent chapitre, l'Aigle-Volant s'était lancé sur la piste des cavaliers dont les empreintes avaient été aperçues par Bon-Affût.

L'Indien était réellement un des plus fins limiers de sa nation; car, bien que la nuit vint rapidement et l'empêchât bientôt de distinguer les traces qui servaient à le guider dans ses recherches, il n'en continua pas moins à avancer d'un pas aussi sûr et aussi assuré que s'il eût été au milieu de l'un de ces larges chemins jadis tracés par les Espagnols au temps de leur domination, et dont il reste encore quelques vestiges à demi effacés aux environs des grandes cités hispano-américaines.

Dix minutes environ après avoir quitté ses compagnons, le chef s'était relevé, et sans paraître attacher grande importance aux vestiges laissés sur le sol, il avait continué sa marche, se contentant de s'orienter de temps en temps en jetant un regard perçant sur les arbres et les buissons qui l'entouraient.

L'Aigle-Volant continua à marcher ainsi pendant une heure sans hésiter et sans ralentir son pas; arrivé à un endroit où les arbres s'écartaient à droite et à gauche, de façon à former un vaste carrefour dans lequel venaient aboutir plusieurs sentes de bêtes fauves, le chef s'arrêta un instant, jeta un regard soupçonneux et investigateur autour de lui, saisit son rifle que jusqu'alors il avait porté rejeté en arrière sur l'épaule, visita l'amorce avec soin, et, courbant légèrement le corps au niveau des hautes herbes, il s'avança à pas mesurés du côté d'un buisson touffu dont il écarta les branches avec précaution et dans lequel il ne tarda pas à disparaître tout entier.

Dès qu'il fut complètement caché dans le fouillis de plantes au milieu duquel il avait cherché un abri, le Comanche s'agenouilla, entr'ouvrit peu à peu le rideau de feuillage qui le masquait, et regarda. Tout à coup, par un mouvement brusque l'Aigle-Volant se releva, désarma son rifle qu'il plaça sur son épaule, puis il quitta le buisson la tête haute et le sourire aux lèvres.

Au centre d'une vaste clairière, éclairée par trois ou quatre brasiers ardents, une vingtaine d'hommes étaient campés, pittoresquement groupés autour des feux et préparant joyeusement leurs repas du soir, tandis que leurs chevaux entravés à l'amble broutaient leur provision de pois grimpants et les jeunes pousses des arbres auprès desquels ils se trouvaient.

Ces cavaliers, l'Aigle-Volant les avait reconnus au premier coup d'œil, étaient don Leo de Torres, Balle-Franche et les gambucinos détachés à la poursuite de don Estevan. L'Indien s'approcha du feu auprès duquel don Leo et les chasseurs étaient assis, et s'arrêtant devant eux:

—Que le Wacondah veille sur mes frères! dit-il en forme de salut: un ami les vient visiter.

—Qu'il soit le bienvenu, répondit gracieusement don Leo en lui tendant la main.

—Oui, ajouta Balle-Franche, mille fois le bienvenu! Bien que sa présence ait lieu de nous surprendre.

Le chef s'inclina et prit place entre les deux blancs.

—Comment se fait-il que nous vous rencontrions ici? demanda le chasseur.

—La question que m'adresse mon frère en ce moment est celle que je me préparais à lui faire moi-même.

—Comment cela? fit don Leo.

—Mon frère le guerrier pâle ne sait-il pas où il se trouve en ce moment?

—D'aucune façon; depuis notre séparation, nous avons toujours suivi la piste de notre ennemi sans pouvoir jamais l'atteindre: cette piste nous a conduits dans des parages inconnus à Balle-Franche lui-même.

—Je dois l'avouer, voici la seconde fois que pareille chose m'arrive, et cela dans des circonstances identiques; la première, je me rappelle que c'était en 1843, j'étais alors au...

—Mais interrompit sans façon l'Aigle-Volant, si le chasseur ne connaît pas ces régions, mon frère le guerrier les connaît, lui.

—Moi? fit don Leo, pas le moins du monde, chef; voici, je vous le certifie, la première fois que je viens de ce côté.

—Mon frère se trompe, il y est venu déjà; seulement, de même que tous les visages pâles, la mémoire de mon frère est courte, il a oublié.

—Non, chef; j'ai trop l'habitude du désert pour ne pas reconnaître du premier coup d'œil un endroit quel qu'il soit où je serais déjà venu.

L'Indien sourit de cette prétention si mal justifiée.

—C'est pourtant ce qui arrive aujourd'hui à mon frère, dit-il, bien que trois lunes tout au plus se soient écoulées depuis qu'il a visité ces parages en compagnie du chasseur pâle auquel il donne le nom de Bon-Affût.

L'aventurier se redressa brusquement, une vive émotion se laissa voir sur son visage.

—Que voulez-vous dire, au nom du ciel, peau-rouge? s'écria-t-il avec émotion.

—Je veux dire que Quiepaa-Tani est là, répondit l'Indien en étendant le bras dans la direction du sud-ouest, que nous en sommes éloignés à peine d'une demi-journée de marche.

—Il serait possible?

—Un chef ne ment jamais.

—Oh! s'écria le jeune homme avec énergie en se levant subitement, merci de cette bonne nouvelle, chef.

—Qu'allez-vous faire? lui demanda Balle-Franche.

—Comment! Ce que je vais faire! Ne le devinez-vous pas? Celles que nous voulons sauver sont à quelques lieues à peine de nous, et vous m'adressez cette question!

—Je vous l'adresse parce que je crains que, par votre fougue et votre imprudence, vous ne compromettiez le succès de notre expédition.

—Vos paroles sont dures, vieux chasseur; mais je vous les pardonne, car vous ne pouvez comprendre ce que j'éprouve.

—Peut-être oui, peut-être non, don Miguel; mais, croyez-moi, dans une expédition comme la nôtre, la ruse seule peut nous faire réussir.

—Au diable la ruse et celui qui la conseille! s'écria le jeune homme avec violence. Je veux délivrer les jeunes filles que moi-même, par ma folle confiance, j'ai fait tomber dans ce traquenard.

—Et que vous perdrez pour jamais par une autre folie, croyez-en l'expérience d'un homme qui a vécu au désert plus d'années que vous ne comptez de mois dans votre vie. Depuis que nous suivons la piste de don Estevan, nous avons constaté qu'un fort parti de cavaliers indiens s'est joint à lui, n'est-ce pas? A deux pas d'une ville sainte dont la population est immense, avez-vous l'intention de lutter avec vos quinze gambucinos contre plusieurs milliers de guerriers peaux-rouges, braves et expérimentés? Ce serait de gaieté de cœur vouloir se faire massacrer sans profit. Si don Estevan se dirige de ce côté, c'est que lui aussi sait que les jeunes filles sont à Quiepaa-Tani. Ne brusquons rien, surveillons les mouvements de notre ennemi sans révéler notre présence et lui laisser soupçonner que nous sommes aussi près de lui; de cette manière je vous réponds du succès sur ma tête.

Le jeune homme avait écouté ces paroles avec la plus grande attention. Lorsque Balle-Franche se tut, il lui serra affectueusement la main, et reprenant sa place auprès de lui:

—Merci, mon vieil ami, lui dit-il, merci de la rude façon dont vous m'avez parlé: vous m'avez fait rentrer en moi-même; j'étais fou. Mais, ajouta-t-il au bout d'un instant, que faire? Comment sauver ces malheureuses enfants?

L'Aigle-Volant, pendant la conversation qui précède, était demeuré calme et silencieux, fumant impassiblement son calumet indien; en entendant don Leo parler ainsi, il comprit qu'il était temps qu'il intervint:

—Que le guerrier pâle reprenne courage, dit-il: l'Églantine-des-bois est à Quiepaa-Tani; demain à l'endit-ha—lever du soleil,—nous aurons des nouvelles des vierges pâles.

—Oh! Oh! fit joyeusement le jeune homme. Aussitôt que votre femme reviendra de ce nid de démons, je lui promets, chef, la plus belle paire de bracelets et les plus beaux pendants d'oreilles que jamais cithuatl indienne n'a portés.

—L'Églantine n'a pas besoin de récompense pour rendre service à mes amis.

—Je le sais, chef; mais vous ne me refuserez pas la satisfaction de lui donner cette légère marque de ma reconnaissance?

—Mon frère est libre.

—Ah ça! observa tout à coup Balle-Franche, par quel hasard vous êtes-vous présenté ce soir à notre campement?

—Ne l'avez-vous pas compris?

—Ma foi! Non, je vous l'avoue; nous étions loin de vous soupçonner aussi près de nous.

—C'est vrai, dit don Leo; mais, maintenant que je sais où nous sommes, tout s'explique.

—Oui; mais cela ne nous dit pas pourquoi le chef est venu nous trouver ici.

—Parce que, répondit l'Aigle-Volant, nous avons découvert vos traces par le travers de la piste que nous suivions.

—C'est juste, et vous avez voulu nous reconnaître? Le chef baissa affirmativement la tête.

—Nos amis se sont-ils arrêtés bien loin d'ici?

—Non, répondit l'Indien; maintenant je vais aller les rejoindre afin de leur apprendre quels sont les hommes que j'ai vus. Mon absence a été longue; les visages pâles s'inquiètent promptement. Je pars.

—Un instant encore, fit Balle-Franche. Puisque le hasard nous a réunis, peut-être vaudrait-il mieux ne plus nous séparer; nous aurons peut-être avant peu besoin les uns des autres.

—En effet, qu'en pensez-vous, chef? Vaut-il mieux que ce soit nous qui vous accompagnions à votre camp ou préférez-vous nous rejoindre.

—Nous viendrons ici.

—Hâtez-vous donc, car je suis curieux de savoir ce qui vous est arrivé depuis notre séparation au gué del Rubio.

—L'Aigle-Volant est un bon payntzin—coureur,—répondit le chef, mais il n'a que les pieds d'un homme.

—En effet, pourquoi donc n'êtes-vous pas venus à cheval?

—Nos chevaux sont restés au camp de la grande rivière; une piste se suit mieux à pied.

—Il est facile de remédier à cela. Combien êtes-vous?

—Quatre.

—Comment! Quatre? Vous étiez davantage il me semble.

—Oui, mais le chasseur pâle vous expliquera pourquoi deux de nos compagnons nous ont quittés.

—Bon, je vous accompagnerai.

Don Leo donna immédiatement l'ordre de préparer quatre chevaux, recommanda a Balle-Franche de veiller sur le campement pendant son absence; alors se mettant en selle, mouvement imité par le chef, tous deux s'éloignèrent en conduisant en bride les chevaux destinés à ceux qu'ils allaient retrouver.

Il ne fallut aux deux hommes que vingt minutes, à peu près, pour faire la route que, seul, l'Aigle-Volant avait mis plus d'une heure à parcourir, à cause des précautions qu'il avait été obligé de prendre lorsqu'il suivait une piste inconnue, qui pouvait appartenir à des ennemis. Ils trouvèrent don Mariano et Bon-Affût, le canon du rifle en avant, et faisant bonne guette. En attendant le retour de l'Aigle-Volant, ils avaient fini par s'endormir; mais les pas des chevaux les avaient réveillés; à tout hasard, ils s'étaient mis sur la défensive.

Seulement, à leur réveil, une surprise fort désagréable les attendait. Ils ne se virent plus que deux au lieu de trois.

Domingo, le gambucino, avait disparu. Aussitôt la reconnaissance effectuée entre don Leo, le chasseur et don Mariano, le Canadien, avant toute chose, leur dit avec agitation:

—Pied à terre, pied à terre, caballero, et en chasse tous!

—Comment! En chasse à cette heure? répondit don Leo; êtes-vous fou, Bon-Affût?

—Je ne suis pas fou, reprit vivement le Canadien; mais, je vous le répète, pied à terre et en chasse! Nous sommes trahis!

—Comment, trahis! s'écria don Leo en bondissant de surprise, et par qui, au nom du ciel?

—Par Domingo! Le traître s'est enfui pendant notre sommeil! Oh! J'avais raison de me défier de sa face cuivrée!

—Domingo enfui? Traître? Vous vous trompez!

—Je ne me trompe pas. En chasse, vous dis-je! Au nom de celles que vous avez juré de sauver!

Il n'en fallait pas autant pour exaspérer le jeune homme; il se précipita en bas de son cheval et saisissant son rifle:

—Que faut-il faire? demanda-t-il.

—Partageons-nous le terrain, répondit rapidement le chasseur; partons chacun d'un côté, que Dieu bénisse nos recherches! Nous n'avons perdu que trop de temps déjà.

Sans un plus long échange de paroles, les quatre hommes s'enfoncèrent dans la forêt par quatre côtés différents.

Mais les ténèbres étaient épaisses; sous le couvert où même en plein jour les rayons du soleil ne pénétraient qu'avec peine, par cette nuit noire et sans lune, on ne distinguait rien à deux pas de soi; et si, au lieu de fuir, le gambucino s'était contenté de se cacher aux environs, évidemment les chasseurs passeraient auprès de lui sans l'apercevoir.

Les recherches durèrent longtemps; les chasseurs comprenaient de quelle importance était pour eux de retrouver le fugitif; mais, malgré toute leur adresse, ils ne purent rien découvrir.

Bon-Affût, don Mariano et don Leo étaient depuis quelques instants de retour auprès du foyer; ils se communiquaient, d'un air découragé, le mauvais résultat de leur poursuite, lorsque tout à coup une lueur éblouissante sillonna la forêt et un coup de feu se fit entendre, suivi presque immédiatement d'un second.

—Courons cria Bon-Affût, l'Aigle-Volant a dépisté la vermine; jamais si bon limier n'a été en quête d'une proie.

Les trois hommes s'élancèrent au pas de course dans la direction des détonations qu'ils avaient entendues. En approchant, ils reconnurent qu'une lutte acharnée avait lieu; le cri de guerre des Comanches, poussé d'une voix retentissante par l'Aigle-Volant, ne leur laissa pas le moindre doute à cet égard. Enfin, ils débouchèrent, en courant, sur le théâtre de l'action.

L'Aigle-Volant, le pied posé sur la poitrine d'un homme renversé devant lui, et qui se tordait comme un serpent pour échapper à l'étreinte qui le brisait, avait le dos appuyé contre un chêne noir, et le tomahawk à la main, il se défendait comme un lion contre cinq ou six Indiens qui l'attaquaient à la fois.

Les trois blancs saisirent leurs rifles par le canon et, s'en servant comme de massues, se précipitèrent dans la mêlée avec un cri de défi terrible.

L'effet de cette diversion fut instantané. Les peaux-rouges se dispersèrent dans toutes les directions et s'enfuirent comme une légion de fantômes.

—Sus! Sus! hurla don Leo en s'élançant en avant.

—Arrêtez! lui cria Bon-Affût en le retenant par le bras, autant poursuivre le nuage qu'emporte le vent; laissez échapper ces misérables, nous les retrouverons, je vous le garantis!

L'aventurier comprit qu'en ce moment une poursuite dans les ténèbres serait donner sur lui d'énormes avantages à ses ennemis plus au fait de la localité et probablement fort nombreux; il s'arrêta avec un soupir de regret.

Le chef fut alors entouré et félicité pour sa belle résistance. Le sachem reçut ces compliments avec la modestie qui lui était habituelle.

—Ooah! répondit-il seulement, les Apaches sont des vieilles femmes poltronnes; un guerrier comanche suffit pour en tuer six fois dix, et vingt davantage.

Par un hasard miraculeux, le brave Indien n'avait reçu que quelques égratignures sans importance, dont, malgré les pressantes sollicitations de ses amis, il ne voulut pas consentir à s'occuper autrement qu'en les lavant avec un peu d'eau fraîche.

—Mais, dit soudain Bon-Affût en se baissant, qu'avons-nous ici? Eh! Eh! Je ne me trompe pas, voilà notre fugitif.

C'était, en effet, Domingo. Le pauvre diable avait la cuisse brisée; prévoyant sans doute le sort qui l'attendait, il hurlait de douleur sans vouloir répondre autrement.

—Ce serait une bonne action, dit don Mariano, de casser la tête à ce misérable, afin de terminer ses souffrances.

—Ne nous pressons pas, observa l'implacable chasseur, chaque chose aura son temps; laissez l'Aigle-Volant nous expliquer comment il l'a rencontré.

—Oui! Ceci est important, appuya don Leo.

—C'est le Wacondah qui a livré cet homme entre mes mains, répondit sentencieusement le chef. J'avais fouillé la forêt avec autant de soin que me le permettaient les ténèbres, je revenais vers vous fatigué de près de deux heures de recherches infructueuses, lorsqu'au moment où j'y songeais le moins, je fus brusquement attaqué par plus de dix Apaches qui se ruèrent sur moi de tous les côtés à la fois. Cet homme était en tête des assaillants; il déchargea son cruhpa sur moi sans m'atteindre; je répondis de la même façon, mais plus heureusement, car il tomba; je posai immédiatement le pied sur sa poitrine de crainte qu'il ne m'échappât, et je me défendis de mon mieux contre mes ennemis, afin de vous donner le temps d'accourir à mon secours. J'ai dit.

—Vrai dieu, chef! s'écria le chasseur avec enthousiasme, vous êtes un brave guerrier! Ce que vous avez fait est beau! Ce misérable, après nous avoir abandonnés, avait rejoint un parti de ces oiseaux de proie, il revenait dans l'intention sans doute de nous attaquer pendant notre sommeil.

—Enfin, reprit don Mariano, il est retrouvé, tout est pour le mieux.

Le blessé fit un effort suprême, se redressa, et s'appuyant sur la main droite, il ricana horriblement.

—Oui, oui, répondit-il, je sais que je vais mourir; mais ce ne sera pas sans vengeance!

—Que dis-tu, misérable? s'écria don Mariano.

—Je dis que votre frère sait tout, mon beau seigneur, et qu'il parviendra à déjouer vos projets.

—Vipère! Que t'ai-je fait pour agir ainsi envers moi?

—Vous ne m'avez rien fait, répondit-il avec un rire de démon; mais, ajouta-t-il en désignant don Leo, celui-là, je le hais depuis longtemps.

—Eh bien, meurs, misérable! s'écria le jeune homme exaspéré en lui posant sur le front l'anneau glacé de son rifle.

L'Aigle-Volant détourna l'arme.

—Cet homme est à moi, mon frère, dit-il.

Don, Leo ramena lentement son rifle vers lui, et se tournant vers le chef:

—J'y consens, fit-il, mais à condition qu'il mourra.

Un sourire sinistre plissa pendant une seconde les lèvres minces de l'Indien.

—Oui, répondit-il, et d'une mort apache.

Détachant alors l'arc qu'il portait suspendu auprès de son carquois de peau de panthère, il entoura le crâne du gambucino avec la corde, et faisant tourniquet au moyen d'une flèche passée dans cette corde, tandis que, le genou appuyé entre les épaules du misérable, il empoignait fortement sa chevelure de la main droite et la tirait à lui, il le scalpa ainsi, en lui infligeant la plus abominable torture qui se puisse imaginer, puisque, au lieu de toucher les chairs avec son couteau, il les arracha littéralement au moyen de la corde. Le bandit le visage inondé de sang, les traits défigurés, joignit les mains avec effort en s'écriant avec une expression impossible à rendre:

—Tuez-moi! Oh! Par pitié, tuez-moi!

Le Comanche rapprocha son visage féroce de celui du bandit.

—On ne tue pas les traîtres! dit-il d'une voix sourde. Et, le saisissant par le cou, il passa la lame de son couteau entre ses dents serrées, lui ouvrit la bouche de force et lui arracha la langue qu'il jeta avec dégoût.

—Meurs comme un chien, lui dit-il; ta langue menteuse ne trahira plus personne.

Domingo poussa un cri de douleur tellement horrible que les assistants tressaillirent de terreur, et il roula sans connaissance sur le sol[1].

L'Aigle-Volant repoussa dédaigneusement du pied le corps du bandit, et se tournant vers ses compagnons:

—Partons, dit-il.

Ceux-ci le suivirent silencieusement, atterrés et épouvantés de la scène dont ils avaient été les témoins. Une heure plus tard, ils rejoignirent Balle-Franche à son campement.

Au lever du soleil, l'Aigle-Volant s'approcha de Bon-Affût et lui toucha légèrement l'épaule du doigt.

—Que voulez-vous? demanda le chasseur en s'éveillant.

—Le sachem va au-devant de l'Églantine, répondit simplement le chef.

Et il s'éloigna.

—Il y a cependant quelque chose dans ces rudes natures, murmura le chasseur en le suivant du regard.

[1] Le récit de ce supplice est historique; l'auteur l'a vu infliger par un Apache à un Américain du Nord.


XXXI.

Le tlacateotzin[1]

Deux heures après le lever du soleil, l'Aigle-Volant était de retour au camp; l'Églantine l'accompagnait.

Le conseil fut immédiatement réuni, afin d'apprendre les nouvelles.

La jeune Indienne ne savait pas grand chose. Tout se résumait à ceci:

Les deux Mexicaines étaient encore dans la ville. Addick était absent, mais on l'attendait d'un moment à l'autre.

Ces nouvelles, si brèves qu'elles fussent, étaient bonnes cependant; car, bien que les détails manquassent, les chasseurs savaient que leurs ennemis n'avaient pas encore eu le temps d'agir. Il s'agissait donc de les devancer et d'enlever les jeunes filles avant qu'ils n'eussent les moyens de s'y opposer.

Mais, pour enlever les jeunes filles, il fallait s'introduire dans la ville, et là gisait la difficulté.

Difficulté qui, au premier abord, semblait insurmontable.

Dans ce moment de détresse, tous les yeux se tournèrent vers l'Aigle-Volant. Le chef souriait.

A l'expression d'angoisse peinte sur toutes les physionomies, l'Indien devina ce qu'on attendait de lui.

—L'heure est arrivée, dit-il; mes frères pâles exigent de moi le plus grand sacrifice qu'ils puissent demander à un sachem, c'est-à-dire de leur ouvrir les portes de l'un des derniers refuges de la religion indienne, du principal sanctuaire où se conserve encore intacte la loi de Ilhuicamina[2], le plus grand, le plus puissant et le plus malheureux de tous les souverains qui ont gouverné le pays d'Hanahuac[3]; cependant, afin de prouver à mes frères pâles combien mon sang coule rouge dans mes veines et combien mon cœur est pur et sans nuage, pour eux je le ferai, ainsi que je l'ai promis.

A cette assurance donnée par l'Aigle-Volant, dont la parole ne pouvait être révoquée en doute, tous les visages s'éclaircirent.

Le chef continua:

—L'Aigle-Volant n'a pas la langue fourchue; ce qu'il dit, il le fait; il introduira le grand chasseur pâle dans Quiepaa-Tani; seulement, mes frères doivent oublier qu'ils sont guerriers et braves; la ruse seule peut les faire triompher. Le grand chasseur des visages pâles a-t-il compris les paroles du chef? Est-il résolu à se fier à sa prudence et à son expérience?

—J'agirai comme vous me l'indiquerez, chef, répondit Bon-Affût, qui savait que c'était à lui que s'adressait le Comanche; je vous promets de me laisser entièrement guider par vous.

—Ooah! reprit l'Indien en souriant, tout est bien alors; avant deux heures, mon frère sera dans Quiepaa-Tani.

—Dieu veuille qu'il en soit ainsi et que ma pauvre enfant soit sauvée, murmura don Mariano.

—Je suis depuis longtemps habitué à lutter de ruse avec les Indiens, répondit le chasseur; jusqu'à présent, grâce à Dieu, je me suis toujours assez bien tiré de mes rencontres avec eux; j'ai, cette fois encore, bon espoir de réussir.

—Nous nous tiendrons prêts à vous venir en aide, si besoin était, dit don Leo.

—Surtout, arrangez-vous de façon à ne pas être dépistés; vous savez que ce traître de Domingo, leur a donné l'éveil.

—Rapportez-vous-en à moi pour cela, Bon-Affût, dit Balle-Franche; je sais ce que c'est que de jouer à cache-cache avec les Indiens; ce n'est pas la première fois que cela m'arrive, et je me souviens qu'en 1845, à l'époque ou j'étais...

—Je sais, interrompit le Canadien, que vous n'êtes pas homme à vous laisser surprendre, mon ami, et cela me suffit; seulement tenez-vous sur vos gardes, afin d'être prêt au premier signal.

—Et quel sera ce signal? Car il faut bien nous entendre, afin d'éviter un malentendu toujours regrettable qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, pourrait avoir des conséquences excessivement graves.

—Vous avez raison; lorsque vous entendrez le cri de l'épervier d'eau répété trois fois à intervalles égaux, alors il faudra agir vigoureusement.

—C'est compris, répondit Balle-Franche; rapportez-vous-en à nous.

—Je suis prêt, dit Bon-Affût au chef; que faut-il faire?

—D'abord il faut vous habiller, répondit l'Aigle-Volant.

—Comment! M'habiller? fit le chasseur en jetant un regard étonné sur sa personne.

—Ooah! Mon frère croit-il donc qu'il entrera à Quiepaa-Tani avec ses vêtements de visage pâle?

—C'est juste, un déguisement indien est de rigueur; attendez un instant.

Le travestissement n'était pas long à opérer.

L'Églantine s'était modestement retirée dans l'épaisseur du bois, afin de ne pas assister à la toilette du chasseur.

En quelques minutes Bon-Affût avait tiré de ses alforjas un rasoir avec lequel il avait abattu barbe et moustache.

Pendant ce temps, le chef avait été cueillir une plante qui croissait en abondance dans la forêt. Après en avoir extrait le jus, l'Aigle-Volant aida le Canadien, qui s'était dépouillé de tous ses vêtements, à s'en teindre le corps et le visage. Puis le chef lui dessina, tant bien que mal, une ayotl, ou tortue sacrée, sur la poitrine, accompagnée de quelques ornements fantastiques qui n'avaient rien de belliqueux, et qu'il lui reproduisit sur le visage. Il donna aux cheveux, encore presque tous noirs du chasseur, une nuance blanchâtre destinée à le faire paraître très âgé; car on sait que chez les Indiens les cheveux conservent fort longtemps leur couleur; il noua les cheveux sur le sommet de la tête, à la mode des Yumas, les peaux-rouges les plus voyageurs qui existent, et à gauche de cette touffe, afin de bien exprimer qu'elle ornait le chef d'un homme pacifique, il planta une plume de papagallo, au lieu de la mettre au milieu même du chignon, ainsi qu'ont coutume de le faire les guerriers.

Une fois ces préparatifs terminés, l'Aigle-Volant demanda aux Européens, qui avaient suivi avec curiosité les différentes péripéties de cette métamorphose, comment ils trouvaient leur compagnon.

—Ma foi, répondit naïvement Balle-Franche, si je n'avais pas assisté à sa transformation, je ne le reconnaîtrais pas; et, à propos de cela, je me rappelle une singulière aventure qui m'arriva en 1836. Figurez-vous...

—Et vous, qu'en dites-vous? reprit l'Indien en coupant impitoyablement la parole au Canadien et en s'adressant à don Leo.

Celui-ci ne put s'empêcher de rire en regardant le chasseur.

—Ma foi, je le trouve affreux; il ressemble si bien à un peau-rouge que je suis certain qu'il peut hardiment se risquer.

—Och! Les Indiens sont bien fins, murmura le chef; cependant, je crois que, déguisé ainsi, si mon frère veut bien se pénétrer de l'esprit du personnage qu'il représente, il n'a rien à craindre.

—Je ne demande pas mieux; seulement je vous ferai observer, chef, que j'ignore encore quel est le personnage que vous me destinez à représenter.

—Mon frère est un tlacateotzin, un grand médecin yuma.

—Pardieu! L'idée est bonne; de cette façon je pourrai m'introduire partout.

Le Comanche s'inclina en souriant.

—Je serai bien maladroit si je ne réussis pas, continua le chasseur; mais, puisque je suis médecin, je ne dois pas oublier de me fournir de médicaments.

Bon-Affût, fouillant alors dans ses alforjas, en retira tout ce qui aurait pu le compromettre, et n'y laissa que sa trousse de voyage et une petite boîte à médicaments qu'il portait toujours avec lui, bagage précieux auquel il avait eu recours dans mainte occasion. Il ferma les alforjas, les jeta sur son dos, et se tournant vers le chef:

—Je suis prêt, lui dit-il.

—Bon; l'Églantine et moi nous irons en avant, afin de faciliter la route à mon frère.

Le chasseur fit un signe d'assentiment.

L'Indien appela sa femme: tous deux, après avoir pris congé des aventuriers, s'éloignèrent.

Aussitôt que le chef eut disparu, le chasseur fit à son tour ses adieux à ses amis. C'était peut-être la dernière fois qu'il les voyait. Qui pouvait prévoir le sort qui lui était réservé au milieu des Indiens farouches aux mains desquels il allait se livrer sans défense?

—Je vous accompagnerai jusqu'à la lisière de la forêt, lui dit don Leo, afin de bien me rendre compte des moyens que je pourrai employer afin d'être à portée d'accourir à votre premier signal.

—Venez, lui dit laconiquement le chasseur.

Ils partirent suivis par les vœux de tous leurs compagnons, qui voyaient s'éloigner Bon-Affût avec un sentiment de tristesse et une anxiété inexprimable.

Les deux hommes marchaient côte à côte sans échanger une parole; le Canadien était plongé dans de profondes réflexions; don Leo, lui, semblait en proie à une émotion dont il ne parvenait pas à se rendre maître. Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux derniers arbres de la forêt.

Le chasseur s'arrêta.

—C'est ici que nous devons nous quitter, dit-il à son compagnon.

—C'est vrai, murmura le jeune homme, en jetant un regard triste autour de lui. Et il se tut.

Le Canadien attendit un instant; voyant enfin que don Leo s'obstinait à garder le silence:

—N'avez-vous rien à me dire? reprit-il.

—Pourquoi m'adressez-vous cette question? lui demanda le jeune homme en tressaillant.

—Parce que, répondit le chasseur, ce n'est pas seulement afin de jouir plus longtemps de ma compagnie que vous êtes venu jusqu'ici, don Leo; vous devez, je le répète, avoir quelque chose à me dire.

—Oui, c'est vrai, fit-il avec effort, vous avez deviné, j'ai à vous parler; mais je ne sais comment cela se fait, ma gorge se serre, je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ce que j'éprouve. Oh! Si j'avais votre expérience et votre connaissance des langues indiennes, nul autre que moi, je vous assure, Bon-Affût, ne serait allé à Quiepaa-Tani.

—Oui, cela doit être ainsi, murmura le chasseur, se parlant à lui-même plutôt que répondant à son ami; et pourquoi ne serait-ce pas? L'amour est le soleil de la jeunesse; tout aime dans le monde: pourquoi deux êtres beaux et bien faits resteraient-ils seuls insensibles l'un pour l'autre et ne s'aimeraient-ils pas? Que voulez-vous que je lui dise pour vous, ajouta-t-il brusquement.

—Oh! s'écria le jeune homme, vous vous êtes donc aperçu que je l'aimais? Ce secret, que je n'osais m'avouer à moi-même, vous en êtes donc le maître?

—Ne craignez rien pour cela, mon ami; ce secret est aussi en sûreté dans mon cœur que dans le vôtre.

—Hélas, mon ami! Les paroles que je voudrais lui dire, ma bouche seule pourrait les prononcer avec l'espoir de les faire peut-être parvenir à son cœur. Ne lui dites rien, cela vaudra mieux; seulement, apprenez-lui que je suis ici, que je veille sur elle, et que je mourrai ou qu'elle sera libre bientôt dans les bras de son père.

—Je lui dirai tout cela, mon ami.

—Et puis, ajouta-t-il en rompant par un mouvement fébrile une chaînette d'acier pendue à son cou et soutenant un petit sachet de velours noir, prenez cette amulette; c'est tout ce qui me reste de ma mère, fit-il avec un soupir, elle la suspendit à mon cou le jour de ma naissance: c'est une relique sainte, un morceau de la vraie croix béni par le Pape; donnez-lui cela, qu'elle le garde précieusement; cette amulette m'a préservé de bien des périls. C'est tout ce que je puis faire pour elle en ce moment. Allez, mon ami, sauvez-la, puisque, moi, je suis condamné à former des vœux stériles pour sa délivrance. Vous m'aimez, Bon-Affût; je n'ajouterai qu'un mot: de la tentative que vous faites en ce moment résultera pour moi la vie ou la mort. Adieu! Adieu!

Saisissant par un mouvement nerveux la main du chasseur, il la serra avec force à plusieurs reprises, et se détournant brusquement afin de ne pas laisser voir ses larmes, il s'enfonça à pas précipités dans la forêt, où il disparut après avoir fait un dernier signe de la main à son ami qui le regardait s'éloigner.

Après le départ de don Leo, le Canadien demeura un instant sombre et pensif, en proie à une indicible tristesse.

—Pauvre jeune homme, murmura-t-il en poussant un profond soupir, est-ce donc ainsi que l'on est quand on aime?

Au bout d'un instant, il vainquit l'émotion étrange qui lui serrait le cœur, et relevant résolument la tête:

—Le sort en est jeté, dit-il, en avant!

Prenant alors la démarche tranquille et nonchalante d'un Indien, il se dirigea à pas lents vers la plaine, tout en jetant autour de lui des regards interrogateurs.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux, la verte campagne que traversait le chasseur avait pris un aspect réellement enchanteur. De même que la première fois qu'il était venu dans cette contrée, tout était en mouvement autour de lui.

Le Canadien, qui, à l'aide de son nouvel extérieur, pouvait examiner à loisir tout ce qui se passait, regardait curieusement le tableau animé qu'il avait sous les yeux; mais ce qui fixa le plus son attention fut une troupe de cavaliers vêtus ou plutôt peints en guerre, armés de ces longs javelots et de ces longues flèches barbelées qu'ils manient avec une si grande dextérité et dont les blessures sont si dangereuses. La plupart portaient en outre un rifle en bandoulière et une reata à la ceinture, et, marchant en bon ordre, ils s'avançaient au trot vers la ville, paraissant venir du côté opposé à celui par lequel arrivait le chasseur.

Les nombreuses personnes répandues dans la campagne s'étaient arrêtées pour les examiner; Bon-Affût, profitant de cette circonstance, pressa le pas afin de se mêler aux curieux, au milieu desquels, ainsi qu'il le désirait, il fut bientôt confondu, sans que personne songeât à lui accorder la moindre attention.

Les cavaliers allaient toujours le même train, sans paraître remarquer la curiosité qu'ils excitaient, ils se trouvèrent bientôt à une quarantaine de pas de la porte principale. Arrivés à cette distance, ils s'arrêtèrent.

Au même instant, trois cavaliers sortirent au galop de la ville, traversèrent en deux bonds le pont jeté sur le fossé, et vinrent à leur rencontre.

Trois guerriers se détachèrent alors de la première troupe et s'approchèrent d'eux.

Après quelques paroles échangées brièvement, les six cavaliers réunis rejoignirent le détachement qui était demeuré immobile en arrière et entrèrent avec lui dans la ville.

Bon-Affût, qui le suivait de près, arriva à la porte à l'instant où les derniers cavaliers disparaissaient dans la cité.

Le chasseur comprit que le moment était venu de payer d'audace: prenant alors l'air le plus insouciant qu'il lui fût possible d'affecter, bien que son cœur battît à lui briser la poitrine, il se présenta à son tour pour entrer.

Il avait aperçu à quelque distance l'Aigle-Volant et sa femme, arrêtés à causer avec un Indien qui semblait tenir un certain rang.

Cette vue redoubla le courage du hardi Canadien.

Il franchi hardiment le pont et arriva impassible en apparence devant la porte.

Alors une lance s'abattit devant lui et lui barra le passage.

A un geste de l'Aigle-Volant, l'Indien avec lequel il causait le quitta et se dirigea vers la porte.

C'était un guerrier de haute taille, auquel ses cheveux grisonnants et les rides nombreuses de son visage imprimaient un certain caractère de douceur, de finesse et de majesté; il dit un mot à la sentinelle qui s'opposait au passage du chasseur; celle-ci releva aussitôt sa lance et se recula de quelques pas après s'être respectueusement incliné.

Le vieil Indien fit signe au Canadien d'entrer.

—Mon frère est le bienvenu dans Quiepaa-Tani, dit-il gracieusement en saluant le chasseur; mon frère a des amis ici.

Bon-Affût, grâce à la vie qu'il menait depuis longtemps dans les Prairies, parlait plusieurs dialectes indiens avec autant de facilité que sa langue maternelle; d'après la question que lui adressait le peau-rouge, il comprit qu'il était soutenu; alors il prit l'aplomb nécessaire pour bien jouer son rôle et reprit:

—Mon frère est-il un chef?

—Je suis un chef.

—Och! Que mon frère interroge; Ometochtli répondra.

—En changeant pour ainsi dire de personnalité, le chasseur avait aussi eu soin de changer de nom; après des recherches longtemps stériles, il s'était enfin arrêté à celui de Ometochtli, comme se rapportant le mieux au personnage qu'il voulait représenter; car, malgré son apparence formidable, ce nom signifie simplement Deux-Lapins[4], nom des plus inoffensifs, et parfaitement dans l'esprit du rôle adopté par le chasseur.

—Je n'ai pas à interroger mon frère, répondit le chef avec courtoisie; je sais qui il est et d'où il vient; mon frère est un des adeptes de la grande médecine, de la sage nation des Yumas.

—Le chef est bien renseigné, répondit le chasseur; je vois qu'il a causé avec l'Aigle-Volant.

—Mon frère a quitté sa nation depuis longtemps?

—Il y aura sept lunes aux premières feuilles que j'ai pris les mocassins du voyageur.

—Ooah! reprit le chef avec un certain accent de respect; où sont donc situés les territoires de chasse de la nation de mon frère?

—Sur les bords du grand lac sans rivage—la mer.—

—Mon frère compte-t-il exercer la grande médecine à Quiepaa-Tani?

—Je n'y viens que dans ce but et dans celui d'adorer le Wacondah dans le temple magnifique que la piété des Indiens lui a élevé dans la cité sainte.

—Très bon; mon frère est un homme sage; sa nation est pacifique, dit-il en relevant la tête et redressant sa haute taille avec orgueil; je suis un guerrier et on me nomme Atoyac.

Par un hasard étrange, le premier Indien avec lequel Bon-Affût se trouvait en rapport était le même qui avait reçu Addick et dont la femme avait été choisie par le grand-prêtre pour lui servir d'interprète auprès des jeunes filles; il est vrai que ces deux circonstances étaient complètement ignorées du chasseur.

—Mon frère est un grand chef, répondit-il aux paroles de l'Indien.

Celui-ci s'inclina avec une modestie superbe en recevant cette flatteuse qualification.

—Je suis un fils de la sainte tribu à qui est confiée la garde du temple, dit-il.

—Que le Wacondah bénisse la race de mon frère.

Le chef était complètement sous le charme: les compliments du chasseur l'avaient enivré.

—Que mon frère Deux-Lapins me suive; nous allons rejoindre ses amis qui nous attendent, puis nous nous rendrons dans mon calli, qui sera le sien pendant tout le temps de son séjour à Quiepaa-Tani.

Bon-Affût s'inclina respectueusement.

—Je ne suis pas digne de secouer la poussière de mes mocassins sur le seuil de sa porte.

—Le Wacondah bénit ceux qui pratiquent l'hospitalité; mon frère Deux-Lapins est l'hôte d'un chef; qu'il me suive donc.

—Je suivrai mon frère, puisque telle est sa volonté.

Et, sans plus de résistance, il se mit à marcher derrière le vieux chef, charmé au fond du cœur de s'être si bien tiré de cette première épreuve. Ainsi que nous l'avons dit, l'Aigle-Volant et l'Églantine étaient arrêtés à quelques pas dans l'intérieur, ils les eurent bientôt rejoints.

Tous les quatre, sans prononcer une parole, se dirigèrent vers la maison habitée par le chef et qui se trouvait située à l'autre extrémité de la ville.

Ce long trajet permit au chasseur de jeter un regard sur les rues qu'il traversait et de prendre une connaissance superficielle de Quiepaa-Tani.

Enfin ils arrivèrent à la demeure du chef.

Huilotl—le Pigeon,—la femme de Atoyac, assise les jambes croisées sur une natte en paille de maïs, confectionnait des tortillas, destinées probablement au dîner de son époux.

Non loin d'elle se tenaient trois ou quatre esclaves du sexe féminin appartenant à cette race bâtarde d'Indiens dont nous avons eu occasion de parler plus haut et auxquels, à juste titre, on peut appliquer la qualification de sauvages.

Au moment où le chef et ses hôtes entrèrent dans le calli, le Pigeon et ses esclaves levèrent les yeux avec curiosité.

—Huilotl, dit le chef avec dignité, je vous amène des étrangers: le premier est un grand et renommé sachem comanche; vous le connaissez déjà, ainsi que sa femme.

—L'Aigle-Volant et l'Églantine sont les bienvenus dans le calli d'Atoyac, répondit-elle.

Le Comanche s'inclina légèrement sans prononcer un mot.

—Celui-ci reprit le chef en désignant le chasseur, est un célèbre tlacateotzin des Yumas; il se nomme Deux-Lapins; il habitera aussi avec nous.

—Les paroles que j'ai adressées au sachem des Comanches, je les répète pour le grand médecin des Yumas, dit-elle avec un sourire d'une certaine douceur; le Pigeon est son esclave.

—Ma mère me permettra de baiser ses pieds, répondit galamment le Canadien.

—Mon frère baisera mon visage, reprit l'épouse du chef en tendant sa joue à Bon-Affût, qui l'effleura respectueusement de ses lèvres.

—Mes frères prendront le pulque de l'arrivée, continua le Pigeon; la route est longue et poudreuse, et les rayons du soleil sont ardents.

—Le pulque désaltère la bouche aride des voyageurs, répondit Bon-Affût pour lui et ses compagnons.

La présentation était faite.

Les esclaves approchèrent des butacas sur lesquelles les voyageurs s'étendirent; des pots en terre rouge, assez semblables aux alcaforas espagnoles, remplis de pulque, furent apportés, et la liqueur, versée par la maîtresse de la maison elle-même dans des vases de corne, fut présentée par elle aux étrangers avec cette charmante et attentive hospitalité dont les Indiens seuls possèdent le secret.