[1] Littéralement homme-dieu. De tlacatl, homme, et teotl, dieu, nom donné par certaines tribus comanches à ceux qui exercent l'art de guérir.
[2] Surnom de Motecuhzoma 1er: qui lance des flèches jusqu'au ciel. De ilhuicatl, ciel, et mitl, flèche. L'hiéroglyphe de ce roi est en effet une flèche qui frappe le ciel.
[3] Mexique.
[4] Ometochtli vient ome, deux, et tochtli, lapin.
XXXII.
Premiers pas à travers la ville.
Tout en feignant d'être absorbé par le soin de répondre aux politesses empressées de son hôte, le Canadien examinait attentivement l'intérieur de la maison dans laquelle il se trouvait, afin de se former une idée des autres habitations de la ville; car il supposait, à juste titre, que dans toutes la distribution devait être à peu près semblable.
La pièce dans laquelle Atoyac avait reçu ses hôtes était une assez grande chambre carrée, dont les murs blanchis a la chaux étaient ornés de chevelures humaines et d'une rangée d'armes tenues dans un état de propreté excessive.
Des peaux de jaguars et de ocelotl[1] des zarapés et des frazadas étaient entassés dans des espèces de grandes caisses destinées, selon toutes probabilités, à servir de lits.
Des butacas et autres sièges de bois excessivement bas meublaient cette pièce, au centre de laquelle était placés, une table élevée d'environ quarante centimètres seulement de terre.
Cet intérieur bien simple, comme on le voit, se retrouve, au reste, reproduit presque identiquement dans tous les callis indiens, qui se composent généralement de six pièces.
La première est celle que nous venons de décrire: c'est là que se tient habituellement la famille.
La seconde est destinée aux enfants.
La troisième sert de chambre à coucher.
La quatrième renferme les métiers à tisser les zarapés que les Indiens confectionnent avec un talent inimitable; ces métiers faits en bambous sont d'une simplicité de mécanisme admirable.
La cinquième contient les provisions de toutes espèces pour la saison des pluies, époque où la chasse est impossible.
Et, enfin, la sixième est réservée aux esclaves.
Quant à la cuisine, en réalité, elle n'existe pas; c'est dans le corral, c'est-à-dire en plein air, que se préparent les aliments.
Les cheminées y sont également inconnues; chaque pièce est chauffée au moyen d'un large brasero en terre.
Les soins intérieurs du calli sont confiés aux esclaves qui travaillent sous la surveillance immédiate de la maîtresse du logis.
Ces esclaves ne sont pas tous des sauvages; les Indiens rendent complètement aux blancs les maux qu'ils en reçoivent; beaucoup de malheureux Espagnols pris à la guerre, où tombés dans les embuscades que leur tendent sans cesse les peaux-rouges, sont condamnés à la servitude la plus dure.
Le sort de ces malheureux est encore plus triste que celui de leurs compagnons d'esclavage, car ils n'ont pas la perspective d'être un jour rendus à la liberté: ils doivent, au contraire, s'attendre à périr tôt ou tard victimes de la haine de leurs maîtres cruels, qui se vengent impitoyablement sur eux des vexations sans nombre qu'ils ont souffertes sous le tyrannique et abrutissant système du gouvernement espagnol.
Aussi, est-ce réellement sous le coup de cette dure captivité que l'homme peut s'appliquer les mots désespérants écrits par le divin Dante Alighieri sur les portes de son Enfer: Lasciate ogni speranza.
Atoyac, chez lequel le hasard avait si providentiellement conduit le Canadien, était un des sachems les plus respectés des guerriers de Quiepaa-Tani. Dans sa jeunesse, il avait longtemps habité parmi les Européens, et la grande expérience qu'il avait acquise, en parcourant les contrées éloignées de sa tribu, avait ouvert son intelligence, éteint en lui certains préjugés de caste, et le rendait plus sociable et plus policé que la plupart de ses compatriotes.
Tout en buvant son pulque à petite dose, ainsi que doit le faire un gourmet qui apprécie à sa juste valeur la liqueur dont il s'abreuve, il causa avec le chasseur, et peu à peu, soit par l'influence du pulque, soit plutôt par la confiance instinctive que lui inspirait le Canadien, il devint plus communicatif. Ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance, il commença par ses propres affaires et les raconta dans les plus grands détails au chasseur; il lui apprit qu'il était père de quatre fils, guerriers renommés, dont le plus grand bonheur était de faire des courses sur le territoire espagnol, pour brûler les haciendas, ravager les moissons et enlever des prisonniers; puis il lui raconta les voyages qu'il avait faits, et parut vouloir prouver au médecin Deux-Lapins que son grand courage comme guerrier, son expérience et ses vertus militaires ne l'empêchaient nullement, au besoin, de comprendre ce qu'il y avait de noble et de respectable dans la science; il insinua même que lui, bien qu'étant un sachem, il ne dédaignait pas de se livrer parfois à l'étude des simples et à la recherche des secrets de la grande médecine dont le Wacondah, dans sa bonté suprême, avait doté certains hommes d'élite pour le soulagement de l'humanité entière.
Bon-Affût affecta de paraître profondément touché de la considération que le puissant sachem Atoyac portait au caractère sacré dont il était revêtu, et il résolut in petto de profiter des bonnes dispositions de son hôte à son égard pour le sonder adroitement sur ce qu'il avait tant à cœur de savoir, c'est-à-dire, en quel état se trouvaient les jeunes filles et dans quel endroit de la ville elles étaient renfermées.
Cependant comme la susceptibilité des Indiens est excessivement facile à éveiller, qu'il était nécessaire d'user de la plus grande patience, le chasseur ne laissa rien deviner de ses intentions, et il attendit patiemment que le chef lui fournît lui-même l'occasion de l'interroger.
La conversation était devenue à peu près générale; cependant plus d'une heure s'était écoulée déjà, et malgré tous ses efforts aidés par ceux de l'Aigle-Volant, le chasseur n'avait encore pu parvenir à aborder de front la question qui lui tenait tant au cœur, lorsqu'un Indien se présenta sur le seuil de la porte.
—Le Wacondah se réjouit, dit le nouveau venu en s'inclinant respectueusement; j'ai une mission pour mon père.
—Que mon fils soit le bienvenu, répondit le chef; mes oreilles sont ouvertes.
—Le grand conseil des sachems de la nation est réuni, dit l'Indien; on n'attend plus que mon père Atoyac.
—Que se passe-t-il donc de nouveau?
—Le Loup-Rouge vient d'arriver avec ses guerriers, son cœur est rempli d'amertume, il veut parler au conseil. Addick l'accompagne.
L'Aigle-Volant et le chasseur échangèrent un regard.
—Le Loup-Rouge et Addick sont de retour? s'écria Atoyac avec étonnement; c'est étrange! Qui a pu les ramener si tôt et surtout ensemble.
—Je l'ignore; mais ils sont entrés dans la ville il y a une heure à peine.
—Était-ce donc le Loup-Rouge qui commandait les guerriers qui sont arrivés ce matin?
—Lui-même. Mon père ne l'aura pas regardé lorsqu'il est passé devant lui. Que répondrai-je aux chefs?
—Que je me rends au conseil.
L'Indien s'inclina et partit.
Le vieillard se leva avec une agitation mal contenue et se prépara à sortir.
L'Aigle-Volant l'arrêta.
—Mon père est ému, dit-il, un nuage est sur son esprit.
—Oui, répondit franchement le chef, je suis triste.
—Quelle cause peut troubler ainsi mon père?
—Frère, dit avec amertume le vieux chef, bien des lunes se sont écoulées depuis la dernière visite faite par vous à Quiepaa-Tani.
—L'homme n'est que le jouet des événements, jamais il ne peut faire ce qu'il projette.
—C'est vrai. Peut-être eût-il mieux valu pour vous et pour nous que vous ne fussiez pas aussi longtemps demeuré éloigné de nous.
—Souvent, bien souvent, j'ai eu le désir de venir; mais toujours la fatalité m'en a empêché.
—Oui, cela doit être ainsi; sans cela nous vous aurions vu; bien des choses qui se sont passées n'auraient pas eu lieu.
—Que voulez-vous dire?
—Ce serait trop long à vous expliquer, le temps me manque en ce moment pour le faire; il faut que je me rende au conseil où je suis attendu; qu'il vous suffise de savoir que depuis quelque temps un mauvais génie a soufflé un esprit de discorde parmi les sachems du grand conseil; deux hommes sont parvenus à faire prévaloir une influence funeste sur ses délibérations et à imposer leurs idées et leurs volontés à tous les chefs.
—Et ces hommes, qui sont-ils?
—Vous ne les connaissez que trop.
—Mais encore quels sont leurs noms?
—Le Loup-Rouge et Addick.
—Ooah! fit l'Aigle-Volant; prenez-y garde, l'ambition de ces hommes peut, si vous n'y faites pas attention, amener de grands malheurs sur vos têtes.
—Je le sais; mais puis-je m'y opposer? Seul suis-je assez fort pour combattre leur influence et faire rejeter les propositions qu'ils imposent au conseil?
—C'est vrai, répondit le Comanche avec un ton rêveur; mais comment empêcher?
—Il y aurait peut-être un moyen, fit Atoyac d'un ton insinuant après un léger silence.
—Lequel?
—Il est bien simple: vous êtes un des premiers et des plus renommés sachems de votre nation.
—Eh bien?
—Vous avez, en cette qualité, je le crois, le droit de siéger au conseil.
—En effet.
—Pourquoi n'y siégeriez-vous pas?
L'Aigle-Volant jeta un regard interrogateur au Canadien qui écoutait cette conversation le visage impassible, bien que son cœur battît à rompre sa poitrine; car il devinait, par une espèce de pressentiment, que dans ce conseil on discuterait des questions de la plus haute importance pour lui. A la muette interrogation du chef, il comprit que rester plus longtemps hors de la discussion serait affecter aux yeux de son hôte, pour les intérêts de la ville, une indifférence que celui-ci pourrait prendre en mauvaise part.
—Si j'étais un aussi grand chef que l'Aigle-Volant, dit-il, je n'hésiterais pas à me présenter au conseil; ici ce ne sont pas les intérêts de telle ou telle nation qui se discutent, ce sont souvent des questions vitales qui sont soulevées dans l'intérêt de la race rouge en général: s'abstenir dans de telles circonstances, serait, à mon avis, donner aux ennemis de l'ordre et de la tranquillité de la ville une preuve de faiblesse, dont, sans doute, ils sauraient profiter pour faire réussir leurs projets anarchiques.
—Le croyez-vous? répondit l'Aigle-Volant en feignant d'hésiter.
—Mon frère Deux-Lapins a bien parlé, reprit avec feu Atoyac, c'est un homme sage. Mon frère doit suivre son conseil, et cela avec d'autant plus de raison que sa présence ici est connue de tout le monde, et que son absence du conseil produirait certainement un très mauvais effet.
—Puisqu'il en est ainsi, répondit le Comanche, je ne résiste plus à votre désir, je suis prêt à vous suivre.
—Oui, ajouta avec intention le chasseur, allez au conseil; peut-être votre présence imprévue suffira-t-elle pour renverser certains projets et empêcher de grands malheurs.
—Je me comporterai de façon à en imposer à nos ennemis, répondit évasivement le Comanche, qui, tout en feignant d'adresser ces paroles à son hôte, les adressait réellement au chasseur.
—Partons, répondit Atoyac.
L'Aigle-Volant s'inclina silencieusement.
Ils sortirent.
Le chasseur demeura seul dans le calli en présence des deux femmes.
Le Pigeon, pendant la conversation précédente, avait été occupée à causer à voix basse avec l'Églantine; presque aussitôt après le départ des guerriers, les deux femmes se levèrent et se préparèrent à sortir.
L'Églantine, sans prononcer une parole, mit un doigt sur ses lèvres en regardant le chasseur; celui-ci s'enveloppa dans sa robe de bison, et s'adressant à la femme d'Atoyac:
—Je ne veux pas gêner ma sœur, dit-il, pendant que les chefs sont en conseil; j'irai faire une promenade dehors, afin d'examiner avec plus de soin le temple magnifique que je n'ai fait qu'entrevoir en venant ici.
—Mon père a raison, répondit-elle, d'autant plus que l'Églantine et moi nous avons à sortir de notre côte, et que nous aurions été contraintes de laisser mon père seul dans le calli.
L'Églantine sourit doucement en faisant un léger signe de tête au chasseur.
Celui-ci, soupçonnant que la femme de l'Aigle-Volant avait découvert la retraite des jeunes filles dans sa conversation avec son amie, et que le désir qu'elle témoignait de l'éloigner n'avait d'autre but que celui d'obtenir de plus grands renseignements sur elles, ne fit pas d'objection, et sortit lentement du calli, en marchant avec toute la majesté et l'importance du sage personnage qu'il représentait.
Du reste, le Canadien n'était pas fâché d'être seul pendant quelque temps, afin de réfléchir aux moyens qu'il emploierait pour se rapprocher des jeunes filles, démarche qui ne lui semblait nullement facile à faire. D'un autre côté, il comptait profiter de la liberté qu'on lui laissait pour aller faire un tour dans la ville en cherchant à s'enquérir des renseignements topographiques dont il avait besoin.
Ignorant comment se terminerait son séjour dans la ville, et de quelle façon il en sortirait, il prit à tout hasard les indications les plus précises sur les plans des rues et des édifices, au double point de vue d'une attaque ou d'une évasion.
Le chasseur avait mis sur son visage un masque si épais d'indifférence et de placidité, ses questions étaient faites d'un air si insouciant, que nul de ceux auxquels il les adressa ne songea à le soupçonner un instant, et, comme cela arrive toujours, il parvint à obtenir, grâce à son adresse, des détails excessivement précieux sur les endroits faibles de la place, comment on pouvait en sortir et y rentrer sans être aperçu après la fermeture des portes, et beaucoup d'autres renseignements non moins précieux que le chasseur classa avec soin dans sa mémoire, et dont il se réserva in petto, le moment venu, de faire bon usage.
A Quiepaa-Tani, il y a bon nombre de gens inoccupés, dont la vie s'écoule à flâner d'un côté et d'un autre, en traînant à leur suite un ennui incurable; ces gens furent ceux avec lesquels le chasseur lia connaissance pendant sa longue promenade dans la ville, écoutant avec la plus grande patience leurs récits prolixes et décousus; puis, lorsqu'il était certain d'en avoir tiré tout ce qu'il pouvait, il les laissait là pour aller recommencer un peu plus loin le même manège avec d'autres.
Bon-Affût était demeuré dehors près de trois heures: lorsqu'il rentra au calli, Atoyac et l'Aigle-Volant n'étaient pas encore de retour; seulement les deux femmes, accroupies sur des nattes, causaient entre elles avec une certaine animation.
Eh l'apercevant, l'Églantine lui jeta un regard d'intelligence.
Le chasseur se laissa tomber sur une butaca, détacha le calumet passé à sa ceinture, l'alluma et se mit à fumer.
Cependant, après avoir échangé avec le soi-disant médecin une salutation muette, les deux femmes avaient repris leur conversation.
—Ainsi, dit l'Églantine, les prisonniers faits sur les visages pâles sont amenés ici.
—Oui, répondit le Pigeon.
—Cela m'étonne, continua la jeune femme; car il suffirait que l'un d'eux parvînt à s'échapper pour que le secret de la situation exacte de la ville fut révélé aux Gachupines, et alors on ne tarderait pas à les voir apparaître dans la plaine.
—C'est vrai; mais ma sœur ignore que l'on ne s'échappe pas de Quiepaa-Tani.
L'Églantine hocha la tête d'un air de doute.
—Och! fit-elle, les blancs sont bien rusés: il est certain, cependant, que les deux jeunes filles pâles que nous venons de voir ne s'échapperont pas, elles sont trop bien gardées pour cela; je ne sais pourquoi j'éprouve pour elles une si grande pitié.
—La même chose m'arrive. Pauvres enfants! Si jeunes, si douces, si jolies, séparées à jamais de tous ceux qui leur sont chers! Leur sort est affreux!
—Oh! Bien affreux! Mais qu'y faire? Elles appartiennent à Addick, ce chef ne consentira jamais à leur rendre la liberté.
—Nous irons les voir encore, n'est-ce pas ma sœur?
—Demain, si vous voulez.
—Merci, cela me rendra bien heureuse, je vous assure. Ces derniers mots surtout frappèrent le chasseur.
A la révélation subite qui lui avait été faite, Bon-Affût avait éprouvé une telle émotion qu'il lui avait fallu toute la force et toute la puissance qu'il avait sur lui-même pour que le Pigeon ne remarquât pas son trouble.
En ce moment Atoyac et l'Aigle-Volant parurent, leurs traits étaient animés, ils semblaient en proie à une colère qui, pour être concentrée, n'en était que plus terrible.
Atoyac vint droit au chasseur qui s'était levé pour le recevoir.
En remarquant l'animation peinte sur le visage de l'lndien, Bon-Affût pensa que peut-être il avait découvert quelque chose le concernant, ce ne fut qu'avec une certaine méfiance qu'il attendit la communication que son hôte paraissait vouloir lui faire.
—Mon père est bien un adepte de la grande médecine? lui demanda Atoyac en attachant sur lui un regard scrutateur.
—Ne l'ai-je pas dit à mon frère? répondit le chasseur, qui commençait à se croire sérieusement menacé et qui échangea un geste interrogateur avec l'Aigle-Volant.
Celui-ci souriait.
Le Canadien se rassura un peu; il était évident que, s'il eût couru un danger, le Comanche n'eût pas été aussi calme.
—Que mon frère vienne donc avec moi et qu'il prenne les instruments de son art, s'écria Atoyac.
Il n'eût pas été prudent de refuser d'obéir à cette injonction, bien qu'un peu brutalement faite; d'ailleurs, rien ne lui prouvait que son hôte eut de mauvais desseins contre lui. Le chasseur accepta donc.
—Que mon frère marche devant, je le suivrai, se contenta-t-il de répondre.
—Mon père parle-t-il la langue des barbares Gachupines?
—Ma nation habite les bords du lac salé sans rivages, les visages pâles sont nos voisins, je comprends et je parle un peu l'idiome dont ils se servent.
—Tant mieux.
—S'agit-il donc de guérir un visage pâle, demanda le Canadien, qui tenait à être fixé sur ce qu'on exigeait de lui.
—Non, répondit Atoyac; un des grands chefs apaches a amené ici, il y a déjà plusieurs lunes, deux femmes des visages pâles; ce sont elles qui sont malades; le malin esprit s'est emparé d'elles, en ce moment, la mort étend ses ailes sur la couche où elles reposent.
Bon-Affût tressaillit à cette nouvelle inattendue, le cœur faillit lui manquer, un frisson involontaire agita tous ses membres; il lui fallut un effort surhumain pour refouler au fond de son âme l'émotion profonde qu'il éprouvait et pour répondre d'une voix calme à Atoyac:
—Je suis aux ordres de mon frère, ainsi que mon devoir l'exige.
—Partons, alors, répondit l'Indien.
Bon-Affût prit sa boîte à médicaments, la plaça avec précaution sous son bras, sortit du calli à la suite du sachem, et tous deux se dirigèrent à grands pas vers le palais des vestales, accompagnés, ou pour mieux dire surveillés à distance par l'Aigle-Volant, qui marcha sur leurs traces sans les perdre un instant de vue.
[1] Tigre de la petite espèce dont le nom a été conservé en français avec une légère différence.
XXXIII.
Explications.
Nous sommes contraints, maintenant, de faire quelques pas en arrière, afin d'éclaircir certains faits qui sont forcément restés dans l'ombre et qu'il est urgent que nous fassions connaître au lecteur.
Nous avons rapporté comment don Estevan, Addick et le Loup-Rouge s'étaient facilement entendus, afin d'obtenir une vengeance commune.
Mais, comme cela arrive généralement dans tous les traités, chacun ayant stipulé d'abord dans son intérêt privé, il se trouva que don Estevan fut celui auquel cette association devait apporter le moins d'avantages positifs.
Peu de blancs peuvent lutter de finesse et de diplomatie avec les peaux-rouges.
Les Indiens, comme tous les peuples vaincus, courbés depuis des siècles sous un joug abrutissant, n'ont conservé qu'une arme, arme mortelle souvent, il est vrai, au moyen de laquelle ils combattent la plupart du temps avec succès leurs heureux adversaires.
Cette arme est la ruse; l'arme des lâches ou des faibles, défense de l'esclave contre le maître.
Les conditions posées par les deux chefs indiens à don Estevan étaient nettes et claires. Les chefs, au moyens des guerriers qu'ils mettraient sous les armes, aideraient le Mexicain à s'emparer et à se venger de ses ennemis, en leur infligeant tel châtiment qu'il lui conviendrait; en retour, don Estevan renoncerait à revoir sa nièce et l'autre jeune fille, toutes deux prisonnières à Quiepaa-Tani, et les livrerait en toute propriété aux deux chefs, pour eux en faire ce que bon leur semblerait, renonçant d'avance à intervenir, de quelque manière que ce fût, dans la façon dont ils se comporteraient avec leurs prisonnières.
Ces conditions bien et dûment acceptées, les chefs indiens se mirent en mesure de remplir le plus tôt possible les clauses du traité.
Le Loup-Rouge avait contre les deux chasseurs et don Leo une haine d'autant plus invétérée que, toujours, dans les diverses rencontres qu'il avait eues avec ces trois hommes, il avait été vaincu. Il saisit donc avec empressement l'occasion qui se présentait de prendre sa revanche, se croyant certain cette fois de rendre à ses ennemis abhorrés toutes les humiliations qu'ils lui avaient infligées et tout le mal qu'ils lui avaient fait.
En moins de trois ou quatre jours, Addick et le Loup-Rouge parvinrent à réunir une troupe de près de cent cinquante guerriers d'élite, ennemis acharnés des blancs, et pour lesquels l'expédition qui se préparait était, pour nous servir d'une expression vulgaire, une véritable partie de plaisir.
Lorsque don Estevan se vit à la tête d'une troupe aussi nombreuse et aussi résolue, son cœur se dilata de joie et il se crut assuré du succès.
Que pouvait donc tenter don Leo avec les quelques hommes dont il disposait?
La route était longue pour se rendre à Quiepaa-Tani, presque impraticable; il fallait traverser des montagnes abruptes, des forêts vierges, d'immenses déserts, et en supposant que les gambucinos réussissent à surmonter ces obstacles en apparence infranchissables, une fois arrivés devant la ville, que feraient-ils?
Auraient-ils la prétention de s'en emparer? Tenteraient-ils, avec une trentaine d'hommes au plus, de prendre d'assaut une ville de plus de vingt mille âmes, défendue par de fortes murailles, ceinte d'un large fossé et renfermant dans son sein trois mille hommes d'élite, les guerriers les plus renommés de toutes les nations indiennes, spécialement chargés de défendre la ville sainte et qui sans hésiter se feraient tuer jusqu'au dernier avant de se rendre?
Une telle supposition ne tombait pas sous le sens; elle était tellement folle que don Estevan ne s'y arrêta pas une minute.
Le premier soin des chefs indiens fut de chercher à savoir dans quelle direction se trouvaient leurs ennemis. Malheureusement pour les peaux-rouges, les dispositions prises par les chasseurs étaient si adroites, qu'ils furent contraints malgré eux de suivre leurs ennemis sur trois pistes différentes et de scinder leur détachement en trois corps, afin de surveiller les gambucinos de tous les côtés.
Dans cette circonstance se présenta la première difficulté entre les trois associés.
Addick et le Loup-Rouge, lorsqu'il s'agit de diviser leurs forces, voulurent naturellement prendre chacun le commandement d'un corps séparé, combinaison qui déplut tout d'abord à don Estevan et à laquelle il se refusa péremptoirement d'acquiescer, en leur faisant observer, avec une sorte de justice, que, dans l'affaire dont il s'agissait, tout dépendait des chefs; que les guerriers n'avaient autre chose à faire que de surveiller les mouvements de leurs ennemis, tandis qu'eux, chefs de l'expédition, ils devaient rester réunis, afin de bien combiner les modifications à apporter à leur plan de campagne et pouvoir agir avec vigueur s'il se présentait une occasion favorable.
La vérité était que don Estevan, forcé par les circonstances à s'allier avec les deux sachems, n'avait pas la moindre confiance dans ses honorables associés; il les méprisait autant qu'il en était méprisé lui-même, et croyait être certain que, s'il les laissait se séparer de lui sous n'importe quel prétexte, il ne les reverrait jamais, et qu'ils l'abandonneraient dans la Prairie, le laissant sans le moindre remords se tirer d'affaire tout seul comme il l'entendrait.
Les Indiens comprirent parfaitement la pensée de leur associé; mais, trop fins pour lui laisser voir qu'ils l'avaient devinés, ils feignirent d'admettre les raisons qu'il leur donnait et d'en reconnaître l'opportunité. Les chefs restèrent donc unis et ils poussèrent en avant, accompagnés seulement d'une vingtaine d'hommes, ayant divisé les autres en deux troupes pour surveiller les gambucinos.
Don Estevan avait hâte d'arriver à Quiepaa-Tani, afin d'enlever les deux jeunes filles de la ville et de les avoir entre les mains, afin, par leur présence, de stimuler l'ardeur de ses associés.
Ils se mirent en route.
Alors il se passa une chose singulière: ce fut que six détachements de guerriers se suivirent à la piste, pendant plus d'un mois, chacun marchant sur les traces de celui qui le précédait, sans se douter qu'il était à son tour suivi par une autre qui marchait sur les siennes.
Les choses allèrent ainsi sans amener de rencontre jusqu'à la nuit où Domingo disparut dans la forêt vierge.
Voici comment cela arriva.
Bon-Affût avait bien jugé le gambucino en le soupçonnant capable de trahison. Voilà pourquoi il avait exigé qu'il demeurât avec lui, afin de le surveiller avec plus de soin.
Malheureusement, depuis le départ du gué del Rubio, malgré l'incessante surveillance exercée par Bon-Affût, il n'avait jamais surpris chez le gambucino le moindre mouvement louche qui pût corroborer ses soupçons et les changer en certitude. Domingo faisait strictement en apparence et loyalement son devoir. Lorsqu'on arrivait au campement, que les petits arrangements pour la nuit étaient pris, le repas terminé le gambucino, un des premiers, s'enveloppait de son zarapé, s'étendait sur le sol et se livrait au sommeil en prétextant de sa lassitude.
Enfin le bandit sut si bien régler sa conduite et masquer ses batteries que, tout fin qu'il était, le chasseur s'y laissa prendre. Peu à peu sa vigilance se relâcha, sa méfiance s'endormit, et, bien que ne comptant pas beaucoup sur la fidélité du gambucino, il cessa de le suivre incessamment de l'œil, comme il faisait pendant les premiers jours; et puis ils avaient fait beaucoup de chemin depuis un mois; les chasseurs se trouvaient en ce moment dans des parages complètement inconnus: il n'était pas supposable que le gambucino, presque étranger à la vie du désert, se hasardât à fausser compagnie aux gens avec lesquels il se trouvait, et se risquât à errer seul dans le désert, où, selon toutes probabilités, il se verrait, après quelques jours d'une existence précaire, réduit à mourir de faim.
Ceci prouvait seulement une chose, c'est que Bon-Affût, malgré toute sa finesse, ne connaissait pas l'homme auquel il avait affaire, et ne se doutait pas de cette ténacité dans les idées qui forme le fond du caractère des métis mexicains.
Domingo haïssait le chasseur parce que celui-ci l'avait démasqué, et avec cette patience qui caractérise la race à laquelle il appartenait, il attendait l'occasion de se venger, certain que, par la force des choses, cette occasion viendrait pour lui un jour ou l'autre.
En attendant, il regardait et écoutait. On ne se cachait pas pour parler devant lui, par la raison qu'il aurait fallu que Bon-Affût avertît ses compagnons des soupçons qu'il avait contre le gambucino, chose que la loyauté du chasseur lui empêchait de faire; aussi Domingo avait-il mis à profit cette facilité pour apprendre bien des détails sur l'expédition dont malgré lui il faisait partie, détails dont il se réservait de faire son profit en les vendant le plus cher possible à celui qu'ils intéressaient le plus, aussitôt que le hasard les mettrait en présence.
Le soir où Bon-Affût avait découvert cette piste qui l'avait si fort intrigué, le gambucino, en furetant aussi de son côte, avait, au milieu d'un buisson, fait une trouvaille dont il se garda bien de faire part à ses compagnons.
Cette trouvaille n'était autre qu'un sac à tabac de petite dimension, richement brodé en or, ainsi qu'en portent généralement les riches mexicains.
Domingo se rappelait fort bien l'avoir vu entre les mains de don Estevan.
Ce sac avait donc été perdu par lui. Provisoirement il le cacha dans sa poitrine, se réservant de l'examiner plus à loisir, lorsqu'il ne craindrait pas d'être surpris par ses compagnons.
L'Aigle-Volant se lança sur la piste, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et ses amis, après avoir allumé le feu, préparé le repas et mangé quelques bouchées, attendirent son retour.
La journée avait été fatigante. L'Indien tardait à revenir; Bon-Affût et don Mariano, après avoir causé assez longuement entre eux, sentirent leur paupières s'appesantir, leurs yeux se fermer; bref, ils succombèrent à la fatigue, se laissèrent aller sur le sol, et furent bientôt plongés dans un profond sommeil; quant à Domingo, depuis plus d'une heure il dormait comme s'il n'avait jamais dû se réveiller.
Cependant il arriva une chose singulière, c'est qu'à peine don Mariano et Bon-Affût eurent fermés leurs yeux, le gambucino ouvrit les siens, et cela si franchement, que tout portait à supposer que son sommeil était feint, qu'au contraire jamais il n'avait été si éveillé.
Il jeta autour de lui un regard soupçonneux et demeura immobile; mais, au bout de quelques minutes, rassuré par le bruit calme et régulier de la respiration de ses compagnons, il se redressa tout doucement sur son séant. Il hésita encore plusieurs minutes, puis il sortit le sac à tabac de l'endroit où il l'avait caché et l'examina avec l'attention la plus soutenue.
Ce sac n'avait en soi rien qui le distinguât des autres; seulement une circonstance frappa le chasseur: il était plein à peu près jusqu'à la moitié de tabac; ce tabac était frais.
Donc il n'y avait pas longtemps que ce sac avait été perdu par don Estevan: quelques heures à peine; si cela était, comme tout le faisait supposer, don Estevan ne devait pas être éloigné, il devait se trouver à une lieue, deux au plus, du campement des chasseurs.
Ce raisonnement était logique: aussi le gambucino en tira-t-il cette conséquence que l'occasion qu'il attendait depuis si longtemps était enfin arrivée et que, coûte que coûte, il fallait la saisir.
Une fois cette conséquence admise, le reste est facile à comprendre.
Le gambucino se leva, se glissa comme un reptile dans les broussailles et se lança en enfant perdu à la recherche de don Estevan.
Le hasard est le maître du monde, il règle toutes choses à son gré, ses combinaisons parfois sont tellement bizarres qu'il semble prendre un malin plaisir à faire, contre toutes probabilités, réussir les plans les plus odieux; ce fut ce qui arriva dans cette circonstance.
A peine le gambucino avait-il erré pendant une heure dans la forêt, s'orientant tant bien que mal dans l'obscurité qui l'enveloppait comme d'un linceul, qu'il arriva, au moment où il s'y attendait le moins, en vue d'un feu allumé sur l'extrême lisière du couvert.
Il marcha immédiatement vers la lueur brillante qu'il avait aperçue, instinctivement persuadé qu'auprès du brasier qui lui servait de phare, il allait retrouver l'homme à la recherche duquel il s'était mis.
Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: le campement vers lequel il se dirigeait était effectivement celui de don Estevan et de ses associés, qui, nous devons en convenir, ne se croyaient pas si près de leurs ennemis; car, sans cela, ils eussent incontestablement pris toutes les précautions usitées au désert pour dissimuler leur présence.
L'apparition subite du gambucino dans le cercle éclairé par le brasier produisit un véritable coup de théâtre.
Les Indiens et don Estevan lui-même étaient tellement loin de se douter de l'arrivée de cet homme, qu'il y eut un moment de tumulte effroyable pendant lequel le gambucino fut saisi, renversé et garrotté avant même d'avoir pu articuler un mot pour se défendre.
Des guerriers saisirent leurs armes et se dispersèrent aux environs, afin de s'assurer que l'individu tombé si à l'improviste au milieu d'eux était seul et qu'on n'avait rien à redouter.
Enfin cette chaude alerte se calma peu à peu, les esprits se rassurèrent et l'on songea à interroger le prisonnier. C'était ce que celui-ci désirait et ce qu'il demandait avec instance depuis qu'on s'était si brutalement jeté sur lui.
Il fut amené en présence des trois chefs et immédiatement reconnu par don Estevan.
—Eh! fit celui-ci en ricanant, c'est mon digne ami Domingo. Qui diable vous amène ici, mon brave camarade?
—Vous allez le savoir, car je ne viens que pour vous rendre service, répondit le bandit avec son effronterie accoutumée. Seulement je vous serais obligé de me faire détacher, si c'est possible; ces cordes m'entrent dans les chairs et elles me font tellement souffrir qu'il me sera impossible d'articuler une parole tant que je n'en serai pas débarrassé.
Lorsqu'on eut consenti à la réclamation du bandit, celui-ci, sans se faire prier, raconta dans les plus grands détails ce qu'il avait appris.
Les révélations du gambucino donnèrent fort à penser à ses auditeurs, qui demandèrent ensuite comment il avait su qu'ils se trouvaient aux environs.
Domingo reprit son récit qu'il compléta en annonçant comment il avait trouvé la bourse à tabac, et comment, après que ses deux compagnons don Mariano et Bon-Affût s'étaient endormis, il les avait quittés pour se mettre à la recherche de don Estevan.
Dans le récit fait par le gambucino une chose surtout frappa vivement don Estevan, c'est que deux de ses plus grands ennemis étaient à quelques pas de lui et qu'ils étaient seuls.
Il se pencha aussitôt à l'oreille du Loup-Rouge et lui dit quelques mots auxquels celui-ci répondit par un sourire sinistre.
Dix minutes plus tard le feu était éteint; les Apaches, armés jusqu'aux dents, guidés par Domingo, se glissaient à pas de loup dans la forêt et se dirigeaient vers l'endroit où le chasseur et le gentilhomme reposaient tranquillement, ne soupçonnant pas le danger terrible qui les menaçait et la trahison dont ils étaient victimes.
Nous avons raconté comment échoua l'entreprise des Indiens et de quelle façon le misérable Domingo reçut le châtiment de son crime.
Malheureusement il avait eu le temps de parler, et ses paroles avaient été recueillies avec soin.
Lorsque les Apaches eurent reconnu qu'ils avaient affaire à plus forte partie qu'ils ne le supposaient et que ceux qu'ils voulaient surprendre étaient sur leur gardes, ils se retirèrent en toute hâte, afin de délibérer au parti qu'ils avaient à prendre pour prévenir leurs ennemis et déjouer leurs projets.
La délibération ne fut pas longue, contrairement aux coutumes indiennes. Malgré la nuit dont l'épais manteau couvrait encore la terre, ils montèrent à cheval et se dirigèrent, aussi rapidement que cela leur fut possible, vers Quiepaa-Tani, afin d'entrer dans la ville les premiers et d'avoir le temps de préparer leurs amis à les seconder dans la lutte qui se préparait.
Malgré toutes ses objections, don Estevan fut laissé en arrière, caché avec quelques guerriers sur la lisière de la forêt. Les chefs, malgré leur influence, n'osant pas enfreindre ouvertement les lois indiennes, en introduisant dans la ville un visage pâle autre qu'un prisonnier, don Estevan fut contraint de se résigner à les attendre.
Mais si les Indiens n'avaient pas perdu de temps, les chasseurs l'avaient, de leur côté, si bien mis à profit, que, ainsi que nous l'avons vu, Bon-Affût déguisé en médecin Yuma entrait en même temps qu'eux dans Quiepaa-Tani.
Pendant que le Loup-Rouge se hâtait de mettre tout en œuvre pour convoquer le grand conseil des chefs, Addick se séparait de lui et se dirigeait de toute la vitesse de son cheval vers l'habitation de son ami Chinchcoalt—huit serpents,—l'amantzin ou grand-prêtre.
Mais celui-ci en apprenant le retour du jeune chef s'était enfermé avec le Pigeon, qui, en compagnie de l'Églantine, était venue le visiter. L'amantzin l'avait prévenue de l'arrivée d'Addick—arrivée qu'elle connaissait déjà,—et il lui avait recommandé de garder le silence sur la part active qu'elle avait déployée dans la tentative d'abjuration conçue par lui contre les deux jeunes filles.
Le Pigeon, à qui l'Églantine avait fait la leçon, s'était engagée à rester muette; elle avait fait part au grand-prêtre de la présence à Quiepaa-Tani d'un grand médecin yuma nommé Deux-Lapins, dont la science pouvait être utile au rétablissement de la santé des prisonnières d'Addick. L'amantzin avait remercié l'Indienne en lui disant qu'il verrait probablement Atoyac au conseil et qu'il ne manquerait pas de le prier de lui amener Deux-Lapins.
Plus tranquille désormais, l'amantzin congédia les deux femmes et se rendit auprès d'Addick, bien préparé à le recevoir.
Aux premiers mots que lui dit le jeune chef relativement au vif désir qu'il avait de voir ses prisonnières le plus tôt possible, le vieillard répondit qu'afin d'être à même de les surveiller plus efficacement et de les soustraire à la curiosité gênante des oisifs de la ville qui tous les obsédaient de leurs continuelles visites, il avait été obligé de les transférer au palais des vierges du Soleil, en attendant qu'elles fussent rendues à leur légitime possesseur.
Addick se confondit en remerciements pour le soin que son ami avait mis à s'acquitter de la mission qu'il lui avait confiée, remerciements que le grand-prêtre reçut avec une hypocrite modestie, tout en le regardant avec un sourire narquois qui donna fort à penser au jeune chef.
Aussi, sans plus de tergiversations, se résolut-il à aborder franchement la question.
XXXIV.
Conversation.
Les deux hommes demeurèrent un instant silencieux en face l'un de l'autre, se dévorant du regard, les sourcils froncés, les lèvres serrées comme deux duellistes sur le point d'engager le fer.
C'était en effet un duel qu'ils allaient avoir à soutenir, duel d'autant plus terrible que la seule arme dont ils pouvaient se servir était la ruse et la dissimulation.
Le pouvoir des prêtres indiens est immense: il est d'autant plus redoutable qu'il est sans contrôle et ne relève que du dieu qu'ils invoquent et qu'ils savent faire intervenir dans toutes les circonstances où ils ont besoin de son appui.
Nul peuple n'est aussi superstitieux que les peaux-rouges; pour eux la religion est toute physique, ils en ignorent complètement les dogmes et préfèrent croire, les yeux fermés, aux absurdités que leur débitent leurs devins, plutôt que de se donner la peine de réfléchir sur des mystères qu'ils ne comprendraient pas et dont, dans leur for intérieur, ils se soucient fort peu.
Nous avons dit que le grand-prêtre de Quiepaa-Tani était un homme d'une haute intelligence, résidant constamment dans la ville, possédant les secrets et, par conséquent, la confiance de la plupart des familles; il avait assis son pouvoir et sa popularité sur des bases solides et presque inébranlables. Addick le savait: maintes fois il avait eu besoin de recourir à la puissance occulte du devin, il comprenait donc parfaitement les conséquences fâcheuses qu'aurait pour lui une rupture avec un pareil homme.
Chinchcoalt se tenait les bras croisés sur la poitrine, le visage impassible, devant le jeune chef dont les yeux flamboyaient et les traits exprimaient la plus violente indignation.
Cependant, au bout de quelques minutes, par un effort de volonté inouïe, Addick éteignit le feu de ses regards, rasséréna l'expression de son visage et tendit la main au prêtre, en lui disant d'une voix douce et conciliante dans laquelle il n'y avait aucune trace de l'émotion intérieure qui l'agitait:
—Mon père m'aime; ce qu'il a fait est bien, et je l'en remercie.
L'amantzin s'inclina avec déférence en touchant légèrement du bout de ses doigts maigres la main qui lui était tendue.
—Le Wacondah m'a inspiré, répondit-il d'une voix hypocrite.
—Que le saint nom du Wacondah soit béni, fit le chef. Mon père ne me laissera-t-il pas voir mes prisonnières?
—Je le voudrais; malheureusement cela est impossible.
—Comment! s'écria le jeune homme avec une nuance d'impatience qu'il ne put complètement dissimuler.
—La loi est positive: l'entrée du palais des vierges du Soleil est interdite aux hommes.
—C'est vrai; mais ces jeunes filles ne font pas partie des vierges du Soleil; ce sont des femmes des visages pâles que j'ai amenées ici.
—Je le sais, ce que dit mon fils est juste.
—Eh bien, mon père le voit, rien ne s'oppose à ce que mes prisonnières me soient rendues.
—Mon fils se trompe; leur présence parmi les vierges du Soleil les a malgré elles placées sous le coup de la loi. Forcé par des circonstances impérieuses, je n'ai pas, dans le premier moment, réfléchi à cela lorsque je les ai fait entrer dans le palais. Je voulais, pour me conformer aux recommandations de mon fils, les sauver à tout prix. Maintenant je regrette ce que j'ai fait, mais il est trop tard.
Addick éprouva une tentation énorme de briser avec son casse-tête le crâne du misérable jongleur qui se moquait aussi effrontément de lui avec son accent hypocrite et son air doucereux; mais, heureusement pour le devin et probablement pour lui-même, car cette action, toute juste qu'elle était, ne serait pas demeurée impunie; il parvint à se contenir.
—Voyons, reprit-il au bout d'un instant, mon père est bon, il ne voudrait pas me réduire au désespoir: n'y aurait-il pas un moyen de lever cette difficulté en apparence insurmontable?
Le prêtre sembla hésiter. Addick le dévorait du regard en attendant sa réponse.
—Oui, reprit-il au bout d'un instant, il y a peut-être un moyen.
—Lequel? s'écria le jeune homme avec joie; que mon père parle.
—Ce serait, répondit le vieillard en pesant sur les mots et comme à contrecœur, ce serait d'obtenir du grand conseil une automation de les reprendre dans le palais.
—Ooah! Je n'y avais pas songé. En effet, le grand conseil peut autoriser cela; je remercie mon père. Oh! J'obtiendrai cette permission.
—Je le désire, répondit le prêtre d'un ton qui donna fort à penser au jeune homme.
—Est-ce que mon père suppose que le grand conseil voudrait me faire l'affront de me refuser une grâce aussi mince? lui demanda-t-il.
—Je ne suppose rien, mon fils. Le Wacondah tient dans sa main droite le cœur des chefs, lui seul peut les disposer en votre faveur.
—Mon père a raison. Je me rends immédiatement au conseil, il doit être réuni en ce moment.
—En effet, répondit l'amantzin, le premier hachesto—crieur—des puissants sachems est venu me convoquer quelques instants avant que je n'aie le plaisir de voir mon fils.
—Ainsi mon père se rend au conseil?
—J'y accompagnerai mon fils, s'il veut bien y consentir.
—Ce sera un honneur pour moi. Je puis, n'est-ce pas, compter sur l'appui de mon père?
—Quand cet appui a-t-il manqué à Addick?
—Jamais. Cependant, aujourd'hui surtout, je voudrais être certain que mon père me l'accordera.
—Mon fils sait que je l'aime, j'agirai comme je le dois, répondit évasivement le devin.
Addick, à son grand regret, fut contraint de se contenter de cette réponse ambiguë.
Les deux hommes sortirent alors et traversèrent la place pour entrer au palais des sachems où se réunissait le conseil.
Une foule d'Indiens attirés par la curiosité encombraient cette place ordinairement solitaire et saluaient de leurs acclamations le passage des sachems renommés.
Lorsque le grand-prêtre parut accompagné par le jeune chef, les Indiens se séparèrent devant eux avec un respect mêlé de crainte et les saluèrent silencieusement.
L'amantzin était encore plus redouté qu'il n'était aimé du peuple, comme cela arrive généralement à tous les hommes qui disposent d'un grand pouvoir.
Chinchcoalt ne parut pas s'apercevoir de l'émotion que causait sa présence et des chuchotements craintifs qui se faisaient entendre sur son passage. Les yeux baissés, la démarche modeste et même humble, il entra dans le palais à la suite du jeune chef dont la contenance assurée et le regard orgueilleux formaient un saisissant contraste avec la tenue que lui-même affectait.
Le lieu destiné à la réunion du grand conseil était une immense salle carrée d'une simplicité extrême, orientée nord et sud; au fond se trouvait attachée au mur blanchi à la chaux une espèce de tapisserie faite avec des plumes et du duvet d'oiseaux rares, sur laquelle était reproduite, au moyen de plumes aux couleurs éclatantes, l'image vénérée du Soleil planant au-dessus de la grande Tortue sacrée, emblème du monde.
Au-dessous de cette tapisserie, soutenue par quatre lances croisées et plantées dans le sol, était le calumet sacré qui ne doit jamais être souillé par le contact de la terre. Ce calumet, dont le fourneau d'une couleur rouge était fait d'une argile précieuse qui ne se trouve que dans une certaine région du haut Missouri, avait un tuyau long de dix pieds entièrement garni de plumes, de grelots et de sonnettes en or, et à son extrémité pendait un petit sac de médecine en peau d'élan, constellé d'hiéroglyphes.
Au centre de la salle, dans un trou ovale creusé à cet effet, était empilé, avec une certaine symétrie, le bois destiné au feu du conseil et qui ne devait être allumé que par le grand-prêtre.
Cette salle était éclairée par douze hautes fenêtres garnies de longs rideaux faits en poil de vigogne, et qui tamisaient une lumière sombre et douteuse, parfaitement en harmonie avec l'aspect imposant qu'offrait cette vaste salle.
Au moment où l'amantzin et Addick pénétrèrent dans le lieu de la réunion, tous les chefs composant le conseil étaient arrivés; ils se promenaient par groupes de long en large, causant à voix basse en les attendant.
Aussitôt que le grand-prêtre fut entré, chacun prit place autour du foyer, sur un signe du plus ancien sachem.
Ce sachem était un vieillard que deux guerriers tenaient par dessous les bras pour le soutenir. Chose étrange parmi les Indiens, une longue barbe blanche comme de l'argent tombait sur sa poitrine, ses traits étaient empreints d'une majesté extraordinaire; du reste, les autres chefs lui témoignaient un respect et une vénération profonde.
Ce chef se nommait Axayacatl, c'est-à-dire la face de l'eau[1]; il prétendait descendre des anciens Incas qui gouvernèrent la terre d'Anahuac[2] avant la conquête espagnole, et de même que son homonyme, huitième roi du Mexique, son hiéroglyphe était une figure devant laquelle il plaçait le signe de l'eau. Ce qui pouvait venir à l'appui de ses prétentions, c'est que sa peau n'avait pas cette teinte rougeâtre de cuivre neuf qui distingue la race indienne, mais se rapprochait au contraire du type européen.
Quoi qu'il en soit de l'origine de ce chef, ce qui était vraiment prouvé, c'est que, dans sa jeunesse, il avait été un des plus braves et des plus renommés guerriers des Comanches, cette nation orgueilleuse et indomptable qui s'intitule la reine des Prairies, qu'elle prétend avoir seule le droit de parcourir impunément.
Lorsque le grand âge d'Axayacatl et ses nombreuses blessures l'avaient empêché de faire plus longtemps la guerre, les Indiens, dont il était généralement vénéré, l'avaient à l'unanimité élu chef suprême de Quiepaa-Tani.
Depuis plus de vingt ans il exerçait cette fonction à la satisfaction de toutes les nations indiennes.
Après s'être assuré d'un coup d'œil que tous les chefs étaient accroupis autour du foyer, le sachem prit des mains du hachesto qui se tenait debout à ses côtés, un tison allumé qu'il plaça au milieu de la pile de bois préparée pour le feu du conseil, en disant d'une voix faible, mais cependant distincte:
—Wacondah, tes enfants se réunissent pour discuter de graves intérêts; que la flamme, qui est ton essence souffle à leur poitrine et fasse monter jusqu'à leurs lèvres des paroles sages et dignes de toi.
Le bois, probablement enduit de matières résineuses, avait pris feu presque immédiatement, et bientôt une flamme brillante monta en tournoyant vers le faîte de la salle.
Pendant que le sachem prononçait les paroles que nous avons rapportées, deux prêtres secondaires avaient enlevé le calumet sacré de l'endroit où il était placé, et, après l'avoir bourré d'un tabac réservé seulement pour les cérémonies extraordinaires, ils l'avaient apporté sur leurs épaules et présenté respectueusement à l'amantzin. Celui-ci prit avec une baguette de médecine, afin de conjurer les mauvais présages, un charbon incandescent dans le foyer et alluma le calumet en prononçant l'invocation suivante:
—Wacondah! Être sublime et inconnu, toi que le monde ne peut contenir et dont l'œil puissant aperçoit l'insecte le plus petit timidement caché sous l'herbe, nous t'invoquons, toi que nul homme ne peut comprendre. Permets que le Soleil, ton représentant visible, nous soit favorable et ne chasse pas au loin la fumée sainte du grand calumet que nous envoyons vers lui.
L'amantzin, conservant toujours le fourneau du calumet dans la paume de sa main, présenta le tuyau tour à tour à chaque chef, en commençant par le plus âgé, c'est-à-dire par Axayacatl. Les sachems aspirèrent chacun quelques bouffées de fumée avec le décorum et le recueillement exigés par l'étiquette, les regards baissés vers la terre et le bras droit appuyé sur le cœur. Lorsqu'enfin le tuyau du calumet arriva au grand-prêtre, celui-ci fit tenir le fourneau par un de ses acolytes et fuma jusqu'à ce que tout le tabac fût réduit en cendre. Alors le hachesto s'approcha, vida la cendre dans un petit sac de peau d'élan, qu'il ferma et jeta ensuite au milieu du feu en disant d'une voix haute et accentuée:
—Wacondah! Les descendants des fils d'Aztlan[3] implorent ta clémence; fais descendre tes rayons lumineux dans leurs cœurs, afin que leurs paroles soient celles d'hommes sages.
Puis les deux prêtres reprirent le calumet et allèrent le replacer au-dessous de l'image du Soleil.
Le vieux sachem reprit la parole:
—Le conseil est réuni, dit-il; deux chefs renommés arrivés ce matin seulement à Quiepaa-Tani, de retour d'un long voyage, ont, disent-ils, des communications importantes à faire aux sachems: qu'ils parlent nos oreilles sont ouvertes.
Nous n'entrerons pas ici dans les détails des discussions qui eurent lieu pendant ce conseil; nous ne rapporterons pas les discours prononcés par le Loup-Rouge et par Addick; cela nous entraînerait beaucoup trop loin et pourrait sembler fastidieux au lecteur. Qu'il suffise de dire que, bien que les passions des chefs fussent mises adroitement en jeu par les deux sachems qui avaient demandé la réunion, que parfois à de vives attaques il y eut de vives ripostes, nous nous bornerons à constater que tout se passa avec le décorum et la décence qui caractérisent les assemblées indiennes; que, bien que chacun défendit son opinion pied à pied, cependant personne ne sortit des limites du bon goût et du savoir-vivre, et nous résumerons les débats en constatant que le Loup-Rouge et Addick échouèrent complètement dans leurs projets, et que le bon sens, ou plutôt le mauvais vouloir de leurs collègues, les empêcha d'atteindre le but qu'ils se proposaient.
Le grand-prêtre, tout en feignant de prendre parti pour Addick, sut si bien embrouiller la question que le conseil déclara à l'unanimité que les deux jeunes filles blanches renfermées au palais des vierges du Soleil devaient être considérées, non pas comme pensionnaires du chef qui les avait amenées dans la ville, mais comme prisonnières de la confédération tout entière, et, comme telles, demeurer sous la garde de l'amantzin, auquel on intima l'ordre de les garder avec la plus grande vigilance et de ne laisser sous aucun prétexte pénétrer le jeune chef jusqu'à elles. Chinchcoatl, lorsqu'il avait insinué à Addick de s'adresser au conseil, savait pertinemment quel serait le résultat de cette démarche; mais, ne voulant pas se faire un ennemi du jeune homme en lui refusant sa demande, il avait adroitement décliné la responsabilité du refus en en rendant responsable le conseil tout entier et en mettant, grâce à cette manœuvre, Addick dans l'impossibilité de lui demander compte de sa conduite déloyale à son égard.
Le Loup-Rouge avait été plus heureux auprès du conseil: la raison en était simple, la communication qu'il faisait intéressait la ville. Le chef apache avait demandé qu'une troupe de cinq cents guerriers commandés par un chef renommé fût mise sous les armes pour veiller à la sûreté commune, compromise gravement par l'apparition aux environs de Quiepaa-Tani d'une quarantaine de visages pâles dont le but évidemment n'était autre que de surprendre la ville et de s'en emparer.
Les chefs accordèrent au Loup-Rouge ce qu'il demandait, et même beaucoup plus qu'il n'aurait osé l'espérer: au lieu de cinq cents guerriers, on arrêta que mille seraient choisis; que la moitié de ces guerriers, sous les ordres d'Atoyac, parcourrait la campagne dans tous les sens, afin de surveiller les approches de l'ennemi, tandis que l'autre moitié, sous le commandement immédiat du gouverneur, veillerait au dedans. Puis le conseil se sépara.
Le grand-prêtre s'approcha alors d'Atoyac et lui demanda si réellement il avait chez lui un tlacateotzin renommé. Celui-ci lui répondit qu'en effet, le jour même, un grand médecin yuma était arrivé à Quiepaa-Tani, et qu'il lui avait donné l'hospitalité dans son calli. L'Aigle-Volant se joignit alors à Atoyac pour assurer au grand-prêtre que ce médecin, qu'il connaissait depuis fort longtemps jouissait à juste titre d'une réputation fort étendue parmi les Indiens, et que lui-même lui avait vu faire des cures merveilleuses. L'amantzin n'avait aucune raison de se méfier de l'Aigle-Volant; il accorda donc la plus grande confiance à ses paroles et, séance tenante, il pria Atoyac de lui amener ce tlacateotzin dans le plus bref délai au palais des vierges du Soleil, afin de donner ses soins aux deux jeunes filles blanches placées sous sa tutelle par le conseil général de la nation, et dont la santé lui inspirait depuis quelque temps des craintes sérieuses.
Addick entendit ces paroles prononcées d'une voix assez haute, et, s'approchant rapidement du grand-prêtre:
—Que dit donc mon père? s'écria-t-il avec agitation.
—Je dis, répondit l'amantzin de sa voix doucereuse que les deux jeunes filles que mon fils a confiées à ma garde ont été éprouvées par le Wacondah, qui leur a envoyé le fléau de la maladie.
—Leur vie serait-elle en danger? reprit le jeune homme avec une angoisse mal contenue.
—Le Wacondah seul tient en son pouvoir l'existence de ses créatures; mais cependant je crois que le péril pourrait être conjuré: d'ailleurs, ainsi que mon fils l'a entendu, j'attends un illustre tlacateotzin de la nation yuma, venu des bords du grand lac salé sans rivages, qui, par le secours de sa science, peut rendre, je n'en doute pas, la force et la santé aux esclaves que mon fils a conquises sur les barbares espagnols.
Addick, à cette fâcheuse nouvelle, ne put réprimer un mouvement de dépit qui prouva au grand-prêtre qu'il n'était pas entièrement sa dupe et qu'il se doutait de ce qui s'était passé; mais, soit respect, soit crainte de se tromper dans sa supposition, ou plutôt parce que le lieu dans lequel Addick se trouvait ne lui parut pas propice à une explication comme celle qu'il voulait avoir avec l'amantzin, il se contraignit et se contenta de prier le vieillard de ne rien négliger pour sauver les captives, en ajoutant qu'il saurait se montrer reconnaissant envers lui pour les soins qu'il leur donnerait. Puis, renonçant subitement à la discussion, il s'inclina légèrement devant le grand-prêtre, lui tourna le dos et sortit de la salle en causant vivement à voix basse avec le Loup-Rouge qui l'attendait à quelques pas de là.
L'amantzin suivit un instant le jeune homme des yeux avec une expression indéfinissable; puis, reprenant sa conversation avec Atoyac et l'Aigle-Volant, il les pria de lui envoyer le médecin yuma le soir-même si cela était possible. Ceux-ci le lui promirent, puis ils le quittèrent pour retourner à leur calli, où sans doute le médecin les attendait.
Cependant, ce qui s'était passé au conseil avait donné beaucoup à réfléchir l'Aigle-Volant en lui faisant comprendre que les deux chefs apaches connaissaient la plus grande partie du secret de Bon-Affût, et que, si celui-ci voulait réussir, il fallait qu'il ne perdit pas un instant et se mit à l'œuvre à l'instant, sinon il courait grand risque d'échouer. Après dix minutes de marche, les chefs arrivèrent enfin au calli, où ils rencontrèrent Bon-Affût qui les attendait. Le chasseur, ainsi que nous l'avons dit, ne fit aucune difficulté de consentir à la requête que lui adressa Atoyac; mais, au contraire, après s'être chargé de sa boîte à médicaments, il le suivit avec empressement.